- 1. D’après les témoignages anciens
- 2. D’après les lettres d’Ignace
- 3. D’après la lettre de Polycarpe de Smyrne aux Philippiens
- 4. Quelques déductions et hypothèses
- 5. D’après les légendes
- 6. Le culte d’Ignace
II. Les sept lettres authentiques
- 1. La question de l’authenticité
- 2. Le style des lettres
- 3. Aperçu sur le texte des lettres
- 4. La doctrine des lettres
Conclusion : L’âme d’Ignace d’Antioche
Ignace d’Antioche
Ignace, évêque d’Antioche, fut condamné à être livré aux bêtes à Rome. Il y subit le martyre sous le règne de Trajan. Enchaîné et mené au supplice, il écrivit, pendant son long parcours, sept lettres, soit six à des Églises locales et une à l’évêque de l’une d’elles qui l’avait accueilli : Polycarpe de Smyrne.
Les sept lettres authentiques d’Ignace
Ces sept lettres authentiques d’Ignace d’Antioche nous renseignent sur la vie des Églises au début du second siècle, sur leur organisation hiérarchique et sur les hérésies menaçantes. La lettre aux Romains témoigne aussi de la primauté de Rome.
Ces lettres nous révèlent l’âme ardente du grand martyr et la pureté de sa doctrine imprégnée des pensées de saint Paul souvent cité, et tout autant de celles que nous retrouvons dans les écrits johanniques.
L’âme d’Ignace nous apparaîtra tout entière dans ses lettres très personnelles.
Quant à sa vie, en dehors des nombreux détails que ses lettres nous donnent sur la route vers le supplice, nous n’en savons pour ainsi dire rien. Il nous faut donc classer, d’après les sources consultées, les renseignements fournis, afin d’être mieux à même d’en évaluer la portée.
Remarquons que seuls ces témoignages nous confirment le martyre d’Ignace que nul, bien entendu, ne met en doute. Seuls aussi, ils nous fournissent le cadre chronologique des événements ; tout d’ailleurs invite à l’accepter.
• Irénée et Origène
Vers 180, Irénée (Adv. Haer., 5, 28) et vers 235 Origène (In Luc., 6) assurent qu’Ignace fut livré aux bêtes. Origène nous dit qu’Ignace fut le deuxième évêque d’Antioche [01].
• Eusèbe
La Chronique d’Eusèbe place le martyre d’Ignace la dixième année de Trajan, soit en 107. Cette précision n’a qu’une valeur approximative, mais tous les savants s’accordent pour accepter les environs de l’an 110.
L’Histoire Ecclésiastique (3, 22) nous apprend, d’accord avec Origène, qu’Ignace, deuxième évêque d’Antioche, succéda au successeur immédiat de saint Pierre, Evodius. Or, Eusèbe avait sous les yeux les anciennes listes épiscopales d’Antioche (dans la Chronique de Jules l’Africain († après 240), ami d’Origène.
Le chapitre de l’Histoire Ecclésiastique, au livre 3, est consacré tout entier à Ignace, mais les renseignements proviennent visiblement des lettres du martyr ; c’est donc là que nous préférons les rechercher.
L’évêque d’Antioche, Ignace, appelé aussi Théophore, condamné à être livré aux bêtes à Rome, y fut conduit enchaîné.
Pendant ce douloureux voyage, le saint évêque, exultant de joie, écrivit aux Églises sept lettres qui nous dévoilent son âme ardente et nous révèlent aussi ses préoccupations - assurer l’union des Églises à leurs évêques, leur union entre elles et la fuite de l’hérésie.
Il est aisé de retracer, d’après les détails donnés, l’itinéraire parcouru par le condamné (voir carte page suivante).
Il y eut trois escales plus importantes : Philadelphie, Smyrne et Troas.
A Smyrne, Ignace fut accueilli par l’évêque Polycarpe. Des délégations importantes d’autres Églises d’Asie s’empressèrent de venir le saluer.
De Smyrne, Ignace écrit quatre lettres
À Troas, Ignace reçoit une heureuse nouvelle : toute persécution a cessé dans son Église d’Antioche. Il écrit alors trois lettres : les lettres aux communautés de Philadelphie et de Smyrne
Très semblables aux lettres de remerciement et de conseils écrites de Smyrne, - celle aux Romains exceptée -, ces lettres écrites de Troas n’en diffèrent que sur un point : elles se terminent par la recommandation d’envoyer à Antioche un diacre, un « courrier de Dieu ».
Ignace se proposait d’écrire bien d’autres lettres encore.
N’avait-il pas annoncé, dans sa lettre aux Éphésiens, la plus longue, un « deuxième livret » qui leur exposerait plus en détail « l’économie concernant l’homme nouveau Jésus-Christ » (Éph. 20, 1) ?
Les derniers mots de la lettre à Polycarpe sont les derniers que nous entendrons d’Ignace :
3. d’après la lettre de S. Polycarpe aux Philippiens
Les Philippiens ont eux aussi reçu Ignace sur son passage, ils écrivent à Polycarpe, demandant l’envoi des précieuses lettres du martyr. Et Polycarpe répond à leur désir :
Polycarpe n’a donc aucune nouvelle sûre de l’évêque d’Antioche, cependant, il n’en doute pas : il a, comme ses compagnons, subi le martyre.
C’est la lettre de Polycarpe qui nous apprend que, du moins à son arrivée à Philippes, d’autres condamnés furent adjoints à Ignace (1, 1 ; 9, 1 ; 13, 2).
4. quelques déductions et hypothèses plausibles
Ignace semble bien être Syrien d’origine. Il n’est pas citoyen romain, car jamais un citoyen romain ne fut condamné aux bêtes. Rien n’indique qu’il soit Juif : il s’oppose avec fermeté aux coutumes juives (Magn., 8 et 9) et aux judaïsants.
On considère volontiers Ignace comme un converti et on le met en parallèle sur ce point avec Paul, l’ancien persécuteur. De part et d’autre, mêmes protestations d’humilité, même vive conscience des grâces reçues.
Une loi du Digeste romain spécifie que les hommes (gladiateurs ou condamnés) dirigés vers Rome doivent être « dignes d’être exhibés au peuple romain » (si eius roboris vel artifis sint ut digne populo romano exhiberi possint, Digeste, 48, 19, 31). Ignace fut donc désigné comme une victime de choix.
Il existe cinq récits différents ou « Actes » du martyre d’Ignace : les deux principaux sont les Actes antiochiens (le Martyrium Colbertinum) et les Actes romains (le Martyrium Vaticanum). On les consulte pour fixer la suite de l’itinéraire d’Ignace, la date du martyre, etc., mais tout y est légendaire.
Une légende tardive (IXe s. - d’Anastase le Bibliothécaire) a souligné l’humilité d’Ignace : elle voit en lui le petit enfant que Jésus prit entre ses bras pour le montrer en exemple à ses apôtres et justifie ainsi son nom de Théophore [04]. Une autre légende étrange (de saint Vincent de Beauvais, dominicain du XIIIe s.) prétend que sur chacun des morceaux du cœur d’Ignace, on lisait une lettre en or : ces lettres recomposaient le nom de Jésus-Christ… On ne se trompe pas en affirmant que le cœur d’Ignace était possédé de l’amour du Christ, mais ceci est exprimé par trop naïvement ! Les lettres d’Ignace nous le disent bien mieux.
Des reliques d’Ignace seraient conservées à Antioche et d’autres à Rome, à l’église de S. Clément. Ce qui est sûr, c’est que le culte d’Ignace se répandit aussitôt après sa mort. Saint Jean Chrysostome prononça à Antioche le panégyrique du saint martyr en son dies natalis, le 17 octobre [05] : « Rome fut arrosée de son sang, vous avez recueilli ses dépouilles… Vous aviez envoyé un évêque, on vous a rendu un martyr » In sanct. mart. Ignatium, 5
Pendant plus de deux siècles, la question de l’authenticité des sept lettres d’Ignace d’Antioche fut âprement débattue. Vers la fin du XIXe s., la quasi unanimité se fit : la force et la convergence des arguments, tant externes qu’internes, qui plaident en faveur de l’authenticité, fit cesser la bataille.
Eusèbe de Césarée, au livre III de l’Histoire Ecclésiastique, consacre, nous l’avons vu, tout le chapitre 36 à Ignace et à ses lettres. Il les a manifestement sous les yeux et la liste qu’il en dresse est exactement celle des sept lettres que nous étudions. Il cite en outre le témoignage si précieux de Polycarpe, l’évêque de Smyrne qui accueillit Ignace lorsque celui-ci s’acheminait vers le martyre. Polycarpe, dont l’écrit est aussi venu jusqu’à nous, envoie aux Philippiens qui la lui demandent la collection des lettres d’Ignace. Eusèbe nous rappelle encore qu’Irénée cite dans ses œuvres la lettre d’Ignace aux Romains.
Comment, devant de tels témoignages, a-t-on même pu douter de l’authenticité des sept lettres ?
Deux motifs furent à la base de la controverse
a) Trois recensions différentes des lettres d’Ignace existent. L’une (la recension courte) ne comprend que des extraits, la troisième (la recension longue) contient nos lettres, mais aussi six lettres additionnelles apocryphes. La critique dut donc déchiffrer l’énigme et elle a admis comme seule authentique la recension moyenne, celle qui correspond en tous points au relevé d’Eusèbe.
b) Renan voyait, dans les lettres d’Ignace, « un plaidoyer pour l’orthodoxie et l’épiscopat ». De fait, les lettres d’Ignace sont la source unique qui permet de retracer l’organisation hiérarchique si ferme de l’Église à une époque aussi ancienne. Chaque Église est réunie autour de la hiérarchie : évêque, presbytres, diacres. La plupart des savants se refusaient à admettre ce fait.
Le style des lettres d’Ignace d’Antioche est d’une originalité saisissante.
Ce style, « qualités et défauts, grammaire et vocabulaire, est exactement le même dans les sept lettres et sa parfaite unité, d’un bout à l’autre de la collection, trahit l’unité d’auteur » [06].
Rien de composé ni d’étudié, bien au contraire, mais un langage direct et ardent. L’évêque d’Antioche sait que ces mots heurtés, qu’il dicte à la hâte, sous le regard hostile de ses malveillants gardiens, seront son testament spirituel et, tandis que son esprit embrasse tout l’horizon de l’Église catholique qui se soude dans l’unité, il lègue ce testament, toujours identique, à chacune des Églises locales qu’il peut atteindre.
Répétitions incessantes, images maladroites et trop fortes, phrases inachevées, brisées soudain par le jaillissement d’une idée nouvelle : ces défauts littéraires, que l’on a signalés à l’envi, ne lasseront que ceux qui ne peuvent communier aux convictions profondes de cette âme passionnée, tendue vers le Christ et vers Dieu.
Le jugement d’un fin littérateur comme Renan fut sévère : « Si l’on excepte en effet l’épître aux Romains, pleine d’une énergie étrange, d’une sorte de feu sombre, et empreinte d’un caractère particulier d’originalité, les six autres épîtres, à part deux ou trois passages sont froides, sans accent, d’une désespérante monotonie » [07].
Il est très vrai que l’incomparable Lettre aux Romains est d’une beauté unique : « On n’écrit pas dans sa vie deux lettres comme celle-là », mais « la différence est de degré, non de nature » et ce que Renan nomme monotonie, d’autres le nommeront insistance [08].
Le jugement de Tixeront nous semble si juste et si bien exprimé que nous le transcrivons ici : « Ignace ignore l’atticisme et l’art des périodes harmonieuses et savantes. Mais nul auteur, si ce n’est saint Paul à qui il ressemble beaucoup, n’a fait, mieux que lui, passer dans ses écrits toute sa personnalité et toute son âme. Un mouvement que l’on sent irrésistible entraîne cette composition incorrecte et heurtée, un feu court sous ses phrases où, parfois, un mot à l’emporte-pièce jaillit comme un éclair. La beauté de l’équilibre classique a fait place à une beauté d’ordre supérieur, parfois étrange, dont la source est dans l’intensité du sentiment et dans les profondeurs de la piété du martyr » [09].
Voici comment se présente la collection des lettres d’Ignace :
a) Les quatre lettres écrites de Smyrne : • aux Éphésiens • aux Magnésiens • aux Tralliens • aux Romains
b) Les trois lettres écrites de Troas : • aux Philadelphiens • aux Smyrniotes • à l’évêque de Smyrne : Polycarpe.
Cinq de ces lettres ont, en ce qui concerne les idées traitées, un contenu absolument identique. Ce sont les lettres 1 - 2 - 3 et 5 - 6, soit toutes les lettres écrites aux Églises, celle aux Romains mise à part.
En voici, non pas le plan - car la disposition des sujets traités varie quelque peu -, mais le relevé des idées :
Quant à la lettre à l’évêque de Smyrne, Polycarpe, elle est bien semblable aux cinq lettres aux Églises, mais les conseils y ont évidemment un accent plus personnel et direct. Ignace se rend compte cependant que cette lettre aussi sera lue à toute l’assemblée, car, en une deuxième partie, il la termine en s’adressant à toute l’Église, lui recommandant la soumission à l’évêque.
Contre quelle hérésie Ignace met-il en garde les chrétiens ?
Ignace s’attaque à deux erreurs : le judéo-christianisme qui consiste à mêler les rites et les pratiques du judaïsme au christianisme et le docétisme qui ne voit dans le corps de Jésus-Christ qu’un fantôme sans réalité objective.
Nous allons passer en revue chacune des lettres d’Ignace. Dans les citations, nous suivrons l’ordre des chapitres.
1 - LA LETTRE AUX ÉPHÉSIENS
Cette lettre est la plus longue, presque le double des autres et Ignace y annonce une deuxième lettre. Il y exhorte les Éphésiens à l’unité entre eux et avec leur évêque, il les met en garde contre l’hérésie et les remercie de l’envoi de leurs représentants.
Soumission à l’évêque :
L’unité :
Mise en garde contre l’hérésie :
À Éphèse, les processions en l’honneur de la grande Artémis étaient célèbres. Ignace s’empare de l’image et montre dans les chrétiens les « théophores », les « christophores », les porteurs des objets sacrés :
Bonté pour tous :
Amour du Christ :
Le silence de Jésus :
Au chapitre 19, Ignace fait mention d’une étoile miraculeuse « qui fit pâlir toutes les autres » et manifesta « les mystères éclatants que Dieu opéra dans le silence » (la virginité de Marie, son enfantement, la mort du Seigneur). Cette croyance, écho de celle qui se trouve dans l’Évangile de Matthieu, se retrouvera encore dans un évangile apocryphe (le Protévangile de Jacques) et dans Clément d’Alexandrie.
2 - LA LETTRE AUX MAGNÉSIENS
Ignace remercie les Magnésiens de l’envoi de leurs représentants, il les exhorte au respect et à la soumission envers leur évêque et, leur recommandant de garder l’unité de la foi, il les met en garde contre l’hérésie des judaïsants.
Damas, le saint évêque de Magnésie, est très jeune encore, aussi Ignace met-il en garde les fidèles :
De qui est cette monnaie ?
Faire tout « en commun » dans l’unité :
Comment pourrions-nous vivre sans Jésus-Christ ?
3 - LA LETTRE AUX TRALLIENS
Ignace remercie les Tralliens de l’envoi de leurs représentants, il fait l’éloge des Tralliens, les félicitant surtout de leur soumission à leur évêque. Il les met en garde contre l’hérésie et leur recommande de demeurer dans l’unité.
Ignace a une réelle affection, presque une prédilection, pour ses chers diacres. Il a une conception très haute de leur service :
Nous rappelons que nous avons déjà cité, emprunté à la lettre aux Tralliens (ch. 9), un texte important qui est à l’origine du Symbole des apôtres : profession de foi dont les termes se fixent déjà [11]. Au chapitre 10, on relève une vive protestation contre le docétisme et ce lyrisme passionné est bien semblable à celui qui anime toute la lettre aux Romains :
C’est dans les lettres d’Ignace que se rencontre pour la première fois l’image devenue si courante de « l’arbre de la croix », arbre de vie [12] :
Et ce texte se poursuit par cet émouvant appel à l’unité :
4 - LA LETTRE AUX ROMAINS
Cette lettre a un seul but : implorer les Romains de ne pas intervenir pour éloigner d’Ignace le supplice qu’il considère comme la grâce suprême de sa vie. Elle est tout entière un cri passionné d’amour. Elle est la première et la plus belle expression de ce « désir du martyre » qui enflammera les chrétiens fervents des premiers siècles, qui dictera à un Origène et à un saint Cyprien leur Exhortation au martyre et sera à l’origine de la naissance et de la diffusion du monachisme ancien.
Il faut aussi retenir le témoignage que cette lettre apporte à la primauté romaine.
La lettre aux Romains est datée, Ignace veut annoncer son arrivée :
5 - LA LETTRE AUX PHILADELPHIENS
Après avoir fait l’éloge de leur évêque, Ignace recommande aux Philadelphiens de fuir l’hérésie, il signale surtout celle des judaïsants, il exhorte à rechercher l’unité dans l’eucharistie et il demande d’envoyer un diacre comme délégué à Antioche.
Il est remarquable qu’Ignace, malgré la sévérité de sa mise en garde constante contre l’hérésie et les hérétiques, demeure profondément bienveillant pour les personnes dont il ne cesse d’espérer le retour à la vérité, à l’unité :
L’hérésie :
La charité :
Le repentir :
Nous citons ci-après un passage important dont le sens est très discuté : il semble bien qu’il s’agit de répondre à ceux qui opposent l’autorité de l’Ancien Testament à celle de l’Évangile [14].
Il n’y a d’ailleurs chez Ignace aucune opposition entre l’Ancien Testament et l’Évangile, c’est à plusieurs reprises qu’il parlera avec grand éloge des prophètes :
6 - LA LETTRE AUX SMYRNIOTES
Ignace met les Smyrniotes en garde contre l’hérésie du docétisme. Il leur recommande l’union à l’évêque et les prie d’envoyer un délégué à Antioche.
La lettre débute par un passage qui, lui aussi, est bien proche d’une profession de foi : voir chap. 1 et 2 (cf. Trall. 9).
Nouvelle mise en garde contre le docétisme :
Ignace souhaite que la pénitence ramène les infidèles
Nous citons le texte qui est le plus ancien exemple de l’emploi du mot Église catholique dans le sens d’Église universelle [16] :
Nous avons la preuve qu’Ignace dictait ses lettres, car il dit qu’il écrit aux Smyrniotes par la main de Burrhus (ch. 12).
7 - LA LETTRE A POLYCARPE
On a toujours remarqué que le ton de la lettre d’Ignace à Polycarpe, s’il est bienveillant certes, est aussi quelque peu protecteur : tout suggère que Polycarpe est plus jeune qu’Ignace et encore assez inexpérimenté.
L’évêque de Smyrne « est soumis lui-même à l’épiscopat de Dieu le Père et du Seigneur Jésus-Christ », il lui est dit « d’avancer avec plus d’ardeur dans sa course » et de demander « une sagesse plus grande que celle qu’il a » (ch. 1).
En faisant semblable recommandation à Polycarpe, Ignace nous livre un secret de son âme qui a la « révélation de l’invisible ».
Le texte cité ci-dessus est bien émouvant lorsqu’on le rapproche de la pensée du martyre de Polycarpe. On a d’ailleurs souvent souligné combien cette lettre d’Ignace convenait au futur martyr qui eut en une vision la « révélation de l’invisible », qui est loué pour sa piété solidement établie comme sur un roc inébranlable et qui est appelé à deux reprises un athlète (« Porte, en athlète accompli, les infirmités de tous » ch. 1).
A partir du ch. 6, la lettre s’adresse à tous :
La lettre se termine en annonçant le départ précipité :
Les lettres d’Ignace « ont une importance incalculable pour l’histoire du dogme » [17].
« Comme à ses grands docteurs, l’Église lui doit certains traits qui resteront acquis pour toujours : pour la doctrine de l’Incarnation et de la Rédemption, de l’Église ou de l’Eucharistie, Ignace a apporté à la construction du dogme catholique des pierres solides et bien appareillées qui resteront à la base de l’édifice » [18].
« Du IIe au IVe s., la langue théologique a changé, mais la pensée est la même » [19].
On voit suffisamment par ces trois citations l’importance doctrinale des lettres d’Ignace d’Antioche : elle est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de lettres hâtivement rédigées et occasionnelles.
Nous allons rapidement dresser ci-après un relevé de quelques textes majeurs soulignant les sujets suivants :
Unité de Dieu
Trinité
Magn. 13, 1 - Ayez soin de vous tenir dans la foi et la charité avec le Fils, le Père et l’Esprit.
Magn. 13, 2 - Soyez soumis à l’évêque… comme les apôtres le furent au Christ, au Père et à l’Esprit [22].
Divinité de Jésus-Christ [23]
Éph. 7, 2 Il n’y a qu’un seul médecin, à la fois chair et esprit, engendré et non engendré [24], Dieu fait chair, vraie vie au sein de la mort, né de Marie et de Dieu, d’abord passible et maintenant impassible, Jésus-Christ Notre-Seigneur.
Éph. 18, 2 - Notre Dieu Jésus-Christ a été selon le plan divin porté dans le sein de Marie, issu du sang de David et aussi du Saint-Esprit. Il est né et a été baptisé pour purifier l’eau par sa passion.
Magn. 6, 1 - Jésus-Christ qui était auprès du Père avant les siècles et qui s’est révélé à la fin des temps.
Rom. 3, 3 - Rien de ce qui est visible n’est bon. Même notre Dieu Jésus-Christ ne s’est jamais mieux manifesté que depuis qu’il est retourné au sein du Père.
Rom. 6, 3 - Permettez-moi d’imiter la passion de mon Dieu.
Réalité de l’Incarnation
On pourrait relever ici tous les textes qui visiblement s’opposent au docétisme. Rappelons la fervente exclamation :
Rédemption
Quelques textes cités à la suite l’un de l’autre prouveront l’insistance d’Ignace sur ce point :
Le Christ révèle son Père
Le Christ, tête du corps de l’Église
Eucharistie
Église
Ignace a souvent nommé les trois degrés de la hiérarchie ecclésiastique :
Il ne cesse de recommander l’union à l’évêque
Il voit l’Église dans son unité et dans sa catholicité, cette unité est à la fois intérieure et extérieure :
Virginité de Marie
Le nom d’Ignace, on le souligne volontiers, vient du mot latin : ignis, le feu. Une âme de feu, telle est bien l’âme passionnée de l’humble et mystique évêque d’Antioche, et sa passion suprême, c’est le Christ, c’est lui que cherche Ignace, « Lui qui est mort pour nous ; lui qui est ressuscité à cause de nous » [25].
Dans les lettres de saint Ignace d’Antioche, les pensées dominantes de saint Paul et de saint Jean fusionnent : union du Christ et de l’Église et vie dans le Christ. Le thème majeur qui les parcourt est celui de l’union : union à Dieu et au Christ, union à l’évêque et entre tous les chrétiens.
Cette intime union à son Dieu qui l’appelle est la source vive où Ignace puise le désir ardent et la force de l’imiter dans sa patience et jusque dans sa mort glorieuse. Mais c’est en pleine conscience de son absolue faiblesse que « dernier des fidèles d’Antioche » [26], il s’élance à la suite de son Maître : « Pour s’associer à sa passion, il endure tout » mais - il le sait et le proclame -, seul « lui en donne la force celui qui s’est fait parfaitement homme » [27].
Dans une foi ferme, animée d’espérance et d’amour, Ignace contemple son « Sauveur » [28] « né de Marie et de Dieu » [29], « l’invisible qui à cause de nous s’est rendu visible » [30], et cette foi le mène à l’imitation du Christ.
Par cette imitation, et comme d’étape en étape, tel le prisonnier mené d’Antioche à Rome, l’humble disciple sera mené à la plus haute contemplation : c’est ce que met si bien en valeur le beau tropaire de la liturgie byzantine [31] :
d’après M.J. Lagrange, Évangile selon S. Jean, Paris, 1925, p. XXVI.
| JEAN | IGNACE |
| Le vent souffle où il veut, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. 3, 8 | On ne trompe pas l’Esprit, car il vient de Dieu, il sait d’où il vient et où il va, il pénètre les secrets les plus cachés. Ph. 7, 1 |
| Le Fils ne peut rien faire de lui-même rien qu’il ne voit faire au Père. 5, 19 Le Père qui demeure en moi, accomplit les œuvres. 14, 10 En dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. 15, 5 | De même que le Seigneur, soit par lui-même, soit par ses apôtres, n’a rien fait sans le Père avec lequel il n’est qu’un, vous non plus, en dehors de l’évêque et des presbytres. Magn. 8, 1 |
| Travaillez, non pour la nourriture périssable. 6, 27 Car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel. 6, 33 Qui mange ma chair et boit mon sang. 6, 54 | Je ne prends plus plaisir à la nourriture corruptible ce que je veux, c’est le pain de Dieu, ce pain qui est la chair de J.C., le Fils de David, et pour breuvage je veux son sang qui est l’amour incorruptible. Rom. 7, 3 |
| J’ai manifesté ton nom… 17, 6 Le Verbe. 1, 1 Le Fils unique, lui, l’a fait connaître. 1, 18 Celui qui m’a envoyé est avec moi… Je fais toujours ce qui lui plaît. 8, 29 | Il n’y a qu’un Dieu et ce Dieu s’est manifesté par J.C., son Fils, qui est son Verbe sorti du silence, celui qui accomplit fidèlement les volontés de celui qui l’a envoyé. Magn. 8, 2 |
| … Pour qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux et toi en moi, pour qu’ils soient parfaitement un. 17, 22 | Quel n’est pas votre bonheur à vous qui lui (Le. à l’évêque) êtes étroitement unis, comme 1’Eglise l’est à J.C. et J.C. à son Père, dans l’harmonie de l’universelle unité. Éph. 5, 1 |
| Et le pain que moi je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde 6, 51 Si vous ne mangez la chair du Fils de l’Homme… vous n’aurez pas la vie en vous. 6, 53 Qui mange ma chair, je le ressusciterai. 6, 54 | Ils s’abstiennent de l’Eucharistie et de la prière, parce qu’ils ne veulent pas reconnaître dans l’Eucharistie la chair de J.C. notre Sauveur… Cette chair qui a souffert pour nos péchés… ceux qui le nient n’ont pas la vie. Ils feraient mieux de pratiquer la charité (agapè) pour avoir part à la résurrection. Smyrn. 7, 1 |
Le sens des mots : « Eau vive »
Si, comme semble l’indiquer, la dépendance des lettres d’Ignace par rapport à la doctrine johannique, les mots « eau vive » sont empruntés au vocabulaire de Jean (Cf. aussi Za 14, 8 et Jr 2, 3), le sens en est certainement, selon saint Jean lui-même, l’Esprit Saint ; dès lors, la beauté de l’expression se revêt d’une forme doctrinale très importante.
À l’appui de cette hypothèse, nous citons deux textes de saint Irénée qui, au second siècle, désigne certainement l’Esprit Saint par l’eau vive.
Le sens de l’Ancien Testament
Il nous semble ne pouvoir mieux commenter ce passage très important d’Ignace d’Antioche qu’en citant le Père Durwell [32] : « Pour faire un juste départ dans l’interprétation des textes messianiques et donner son dû à chacun des deux peuples, il faut les entendre successivement en un sens « charnel » et en un sens « spirituel » ; il faut accorder à l’économie ancienne le bénéfice des promesses terrestres, puis faire mourir ces textes à leur signification charnelle, les ensevelissant avec le Christ pour les ressusciter avec lui dans l’Esprit et les donner ainsi à l’Église ».
« Il ne faut cependant pas soumettre ces prophéties à une désincarnation, mais à une résurrection corporelle spiritualisante. »
Le baptême du Christ
Il ne nous est pas habituel de voir dans la scène du baptême du Christ une anticipation, une préfiguration de la Passion et du baptême chrétien en tant qu’il nous plonge dans cette Passion rédemptrice. Or, seule cette perspective explique ce texte d’Ignace d’Antioche. Nous citons une nouvelle fois le Père Durwell qui explicite ce point de vue :
« Deux logia de Jésus (Mc 10, 38 ; Lc 12, 50) relient l’idée de baptême à celle de la passion et posent pour les synoptiques le problème des relations du baptême à la mort et à la résurrection.
Une tradition très ancienne se prévaut par contre du récit des synoptiques, pour placer, dans le baptême de Jésus au Jourdain, l’institution du baptême chrétien et en faire le prototype, au détriment de la doctrine baptismale de saint Paul et des relations du sacrement avec la mort et la résurrection.
Le baptême de Jésus est une préfiguration du rite chrétien, mais loin de revendiquer pour lui l’institution du baptême aux dépens de la mort et de la résurrection, il est lui-même dans la pensée de Jésus et selon la comparaison des faits, tourné vers l’acte rédempteur et expliqué par lui.
La théophanie du Jourdain marque l’inauguration de la vie publique du Christ. Dieu accrédite Jésus de Nazareth : la voix d’en haut le manifeste comme le Fils ; la présence de l’Esprit révèle en lui le Messie, l’Oint de Yahvé sur lequel repose la force divine. Sous l’impulsion de l’Esprit, pareil aux héros des anciens temps, Jésus entre dans sa carrière (Lc 4, 1.14).
Telle est la portée de l’apparition divine. Mais, pris dans son ensemble, le sens du baptême de Jésus déborde en une signification plus complexe.
Quand le Baptiste se voit pour la première fois, en présence de celui dont il avait contemplé la terrible grandeur (Mt 3, 11), il s’écrie : « C’est à moi d’être baptisé par toi, et tu viens à moi » ? Jésus répond : « Laisse-moi faire en ce moment, car c’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice » (Mt 3, 14 s.). Quel est ce devoir imposé à tous deux ? Jean est le héraut qui ouvre la voie, l’ami qui introduit. Pour lui, la justice à parfaire, c’est le chemin à frayer, le grand ami à introduire. Pour Jésus, c’est d’être le sauveur du peuple pécheur (Mt 1, 21 et Lc 1, 77). En cette rencontre, Jean atteint au sommet de sa mission, il introduit le Christ dans son œuvre rédemptrice. Et Jésus s’y engage. Le baptême est le prélude de la rédemption, là est son mystère.
Ce prélude est significatif en même temps que réel, l’acte rédempteur s’y reflète tout entier et s’y trouve inauguré. Jésus devait se ranger parmi les pécheurs et se soumettre au « baptême dans la pénitence ». Plus tard, il aura à subir un autre baptême : « J’ai à recevoir un baptême » (Lc 12, 50). « Êtes-vous capables de recevoir le baptême que je vais recevoir ? » (Mc 10, 38). L’immersion dans les eaux de la pénitence anticipait et figurait le bain de sang et d’angoisse. A l’abaissement momentané répond aussitôt la glorification : « Dès qu’il fut baptisé, Jésus remonta de l’eau. » Et voici que le ciel s’ouvrit à lui et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venant sur lui. Et une voix du ciel disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je prends mes complaisances » (Mt 3, 16 ; Mc 1, 10 s.). Jésus sort des eaux du Jourdain comme plus tard il ressuscitera dans la gloire de l’Esprit, dans la manifestation de la divine filiation ; déjà s’annonce la création nouvelle qui se réalisera dans la résurrection
Le baptême d’eau auquel Jésus doit se soumettre se relie donc au devoir essentiel, celui de la mort et de la résurrection : du geste rédempteur, il est une première esquisse. Depuis lors, Jean-Baptiste, qui ne l’avait pas connu (Jn 1, 33) sinon comme un juge redoutable, l’appelle « l’Agneau de Dieu, celui qui ôte les péchés du monde » (Jn 1, 29). Par ailleurs, cette anticipation du drame rédempteur est réalisée par un rite d’eau : Jésus expérimente sa mort et sa résurrection par l’immersion et l’émersion baptismales.
La doctrine baptismale des synoptiques est donc pleine de suggestions. Le baptême chrétien se relie à la grandiose promesse des prophètes et du précurseur, au baptême eschatologique dans l’Esprit dont naîtra le peuple messianique. La théologie ultérieure rattachera cette effusion de l’Esprit à la glorification de Jésus. Mais déjà le récit du baptême de Jésus évoque tout le drame rédempteur et permet aux chrétiens de voir dans le sacrement de l’eau une extension sur eux de l’événement eschatologique, de la mort et de la Résurrection » [33].
Quelques témoignages des Pères
L’iconographie orientale illustre au mieux cette doctrine.
Sources :
[01] Lire dans les Actes des apôtres, ch. 11, le récit de la fondation de l’Église d’Antioche.
[02] Nous avons adopté le texte des anciennes versions : parole… voix. Si nous le signalons, c’est parce que ce texte est discuté.
[03] Il faudrait oser traduire « sous son épiscopat » car le rapprochement est certainement voulu par Ignace : le Père de Jésus-Christ est « l’évêque universel » (Magn., 3, 1). Le mot grec episcopos signifie surveillant.
[04] Selon l’accentuation du mot grec, Théophore signifie qui porte Dieu ou porté par Dieu. C’est la première signification qui est celle d’Ignace Théophore. La liturgie des Églises d’Orient fête saint Ignace Théophore le 20 décembre et a choisi comme évangile : Mc 9, 33-4 1.
[05] La fête de saint Ignace qui se célébrait le 1er février dans la liturgie latine, est désormais fixée plus justement au 17 octobre.
[06] Voir Lelong, Les Pères apostoliques, III, Paris, 1927, Introduction.
[07] Voir Renan, Les Évangiles, 1877, Préface, p. XVII. Renan n’acceptait l’authenticité que de la seule lettre aux Romains, reconnaissant cependant que de « fortes présomptions » existaient en faveur de l’authenticité. En effet, Lucien de Samosate, un rhéteur anti-chrétien, vers 165-170, fait dans son œuvre des emprunts évidents aux lettres d’Ignace.
[08] Voir Lelong, Les Pères apostoliques, III, Paris, 1927, Introduction.
[09] Dictionnaire des Connaissances religieuses, Bricout, art. « Ignace d’Antioche », par Tixeront.
[10] C’est ici le premier emploi connu de ce mot. Le terme « chrétien » est fréquent chez Ignace. D’après les Ac 11, 26, c’est à Antioche que fut employé la première fois le nom de « chrétien ».
[11] Voir au chapitre I de ce cours, les textes patristiques.
[12] D’après Th. Camelot, Ignace d’Antioche, Paris, 1944, SC N° 10, p. 120, note 1, « A notre connaissance », dit Camelot.
[13] La mosaïque de l’abside de l’église de saint Clément à Rome est une illustration de ce thème.
[14] Ignace parle plusieurs fois de l’Évangile. Certains veulent y voir une mention des écrits évangéliques. Il n’est pas douteux que ces écrits circulaient déjà, mais il est plus probable qu’Ignace parle de la doctrine du Seigneur. On sait que le canon des Écritures ne sera défini qu’au Concile de Trente (en 1546) qui sanctionnait ainsi un très long usage. Vers 130 déjà, le canon comprenant les quatre Évangiles et le recueil des épîtres de saint Paul est constitué en fait. Le Canon de Muratori est la plus ancienne liste qui soit parvenue jusqu’à nous (fin du second siècle). Ces listes, collections d’écrits dits inspirés, ne seront pas partout identiques durant les premiers siècles. Plus haut déjà, dans la même lettre, Ignace disait : « Mon refuge, c’est l’Évangile qui est pour moi Jésus lui-même en chair, et les Apôtres qui sont à mes yeux le presbyterium de l’Église. Aimons de même les prophètes, car eux aussi c’est l’Évangile qu’ils avaient en vue dans leurs prophéties ; c’est le Christ qui faisait l’objet de leur espérance et de leur attente… » Phil., 5, 1 et 2. - Cf. Saint Jérôme, Ad psalm. 147 : Ego corpus Jesu evangelium puto, sanctas scripturas puto doctrinam ejus. « L’Évangile, d’après ma pensée, c’est le corps de Jésus, les saintes Écritures sont sa doctrine ».
[15] Tout cela = l’Ancien Testament.
[16] Dans le Martyre de S. Polycarpe, ce mot employé encore, prendra sa seconde acception : Église orthodoxe (par opposition aux sectes hérétiques ou schismatiques).
[17] Cf. J. Quasten, Initiation aux Pères de l’Église, Paris 1955, 1, p.76.
[18] Cf. Th. Camelot, Ignace d’Antioche, Paris 1958, SC N° 10, p. 58.
[19] Cf. J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2 p. 311.
[20] Ce texte fameux a été rétabli ainsi par Lightfoot sur l’autorité de la version arménienne et d’une citation de Sévère d’Antioche. D’autres témoins du texte portent « qui est son Verbe non sorti du silence » : ce texte serait alors postérieur au gnosticisme valentinien (vers 140-160) qui disait que le Verbe était émané de la Vérité procédant du Silence.
[21] Ceci est l’exemple le plus frappant du style parfois étrange d’Ignace.
[22] Remarquez que dans ces deux derniers textes, Ignace place le Christ en premier lieu.
[23] Les textes sont extrêmement nombreux, on en trouvera la liste exhaustive dans J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, Paris 1928, tome 2, p. 297-298.
[24] Ce texte a fait couler des flots d’encre. Pour étudier de plus près sa portée théologique, on pourra se reporter à J. Lebreton, op. cit., 11, p.314 et p. 635-647. Qu’il suffise ici de souligner que le vocabulaire théologique - genitum non factum - tel qu’il se fixera au Concile de Nicée (325) n’a pas encore cette précision au début du second siècle. Saint Athanase, qui a pris une telle part à l’élaboration de ce vocabulaire, reconnaît, en s’y arrêtant, la parfaite orthodoxie du texte de S. Ignace : le sens qu’Ignace a en vue, nous dit-il, n’est pas celui-ci : « qui n’a aucune cause, aucun principe », mais bien celui-ci : « non fait, non créé, éternel ». Emprunté à la langue philosophique grecque, le terme inengendré d’Ignace se rapporte à l’essence divine, sans envisager le mystère de la génération du Verbe procédant du Père.
[25] Rom., 6.
[26] Éph., 21.
[27] Smyrn., 4. Ce serait fausser les perspectives que de voir en Ignace un surhomme ou même un modèle inimitable. N’ira-t-il pas jusqu’à avouer qu’il se sent capable de reculer à l’heure de l’épreuve : « Si, quand je serai parmi vous, il m’arrive de vous supplier, ne m’écoutez pas. Faites plutôt ce que je vous écris aujourd’hui, car c’est en pleine vie que je vous exprime mon ardent désir de la mort » (Rom., 7, 2). Ce désir naît en lui de la voix de Dieu qui l’appelle : « Si quelqu’un possède Dieu dans son cœur, que celui-là comprenne mes désirs et qu’il compatisse, puisqu’il la connaît, à l’angoisse qui me serre ». « Une eau vive murmure au-dedans de moi : viens vers le Père » (Rom., 5-6).
[28] Éph., 1 et Magn., adresse.
[29] Éph., 7.
[30] Polyc., 3.
[31] Au 20 décembre, mémoire du saint martyr Ignace le Théophore. Remarquez aussi le choix de l’Évangile. Il fait allusion à la touchante légende qui veut que l’humble « Théophore » ait été ce petit enfant porté et embrassé par Jésus : Mc 9, 33-41 « Puis, prenant un petit enfant, il le plaça au milieu d’eux et, l’ayant embrassé, il leur dit… ».
[32] Cf. F.X. Durwell, La Résurrection de Jésus, Mystère de salut, Paris 1950, p. 237 et note 82.
[33] Cf. F.X. Durwell, op. cit., p. 363 à 365.