- 1. Gardien de l’orthodoxie
- 2. Défenseur de Rome
- Conclusion : Un prédicateur du dogme christologique, source de vie sainte
Saint Léon est originaire de Toscane. Il fut élu pape en 440, succédant à Sixte III. Dès avant cette date, le diacre Léon occupait une place prépondérante dans le clergé romain : lors de cette élection, il était d’ailleurs en Gaule, chargé d’une mission politique.
On ignore tout de sa jeunesse. À sa demande, en 430 son ami Jean Cassien, qui fut diacre à Constantinople, écrivit un Traité sur l’Incarnation afin d’éclairer l’Occident sur la position de Nestorius, l’évêque de Constantinople qui dissociait dans le Christ le Fils de Dieu et le fils de la Vierge Marie [02].
Durant son long pontificat de vingt et un ans, saint Léon se montra le gardien de l’orthodoxie, le défenseur de Rome et, comme ses Sermons le prouvent, le pasteur attentif à mener son peuple à la perfection [03].
Saint Léon s’opposa aux pélagiens, aux manichéens et aux priscillianistes, c’est-à-dire qu’il défendit la doctrine de la grâce et de sa nécessité et qu’il combattit le dualisme gnostique qui tend à mépriser la chair.
Mais l’œuvre essentielle de Léon, celle dont témoigne toute sa prédication où la doctrine de l’Incarnation est proposée comme la source même de notre vie morale et de notre sanctification, fut la grande lutte contre l’hérésie d’Eutychès.
En 431, le concile d’Ephèse avait défini l’union hypostatique de la nature divine et de la nature humaine du Christ en une seule personne. Eutychès, supérieur à Constantinople d’un monastère de plus de trois cents moines, exagéra l’unité de ces deux natures au point de dissoudre en quelque sorte l’humanité du Christ dans sa divinité. Par l’union hypostatique, une seule nature subsiste, disait-il, la nature divine : c’est le monophysisme.
En 449, un nouveau concile se réunissait à Ephèse en faveur d’Eutychès qui avait été condamné par l’évêque de Constantinople Flavien. Déjà le pape avait pris nettement position dans une lettre dogmatique adressée à Flavien, la Lettre 28 ou Tome à Flavien.
Le pape confia cette lettre aux légats chargés de le représenter au concile afin qu’elle y soit lue publiquement. Mais le patriarche d’Alexandrie, Dioscore, qui présidait le concile, veillera à ce qu’elle soit passée sous silence. Eutychès sera réhabilité, l’évêque Flavien jeté en prison mourra par suite des mauvais traitements qu’il dut subir. Le pape désavouera ce concile qu’il nomme lui-même le brigandage d’Ephèse.
Suite aux démarches du pape, un nouveau concile oecuménique auquel participèrent plus de 500 évêques se réunit près de Constantinople à Chalcédoine, en 451. La décision dogmatique qui y fut prise s’inspire directement du Tome à Flavien.
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Le pape Léon, par sa lettre à Flavien, en avait en quelque sorte dicté le langage. Or, ce vocabulaire fut mal compris par beaucoup d’Orientaux : concordait-il avec celui de Cyrille d’Alexandrie ? Tragiquement, le malentendu entre l’Orient et l’Occident s’aggravait et la rupture qui se préparait s’annonçait d’autant plus grave que le pape refusait, comme ses légats, de reconnaître le 28e canon du Concile qui accordait, après Rome, la primauté au siège de Constantinople [06].
En Occident, les barbares envahissaient l’empire romain. En 452, les Huns, venus d’Asie, franchirent au nord la frontière italienne. L’empereur Valentinien III délégua aussitôt auprès de leur roi, Attila, le Fléau de Dieu, une ambassade chargée de négocier la paix. Elle se composait du pape, d’un préfet et d’un consul. La rencontre célèbre entre Attila et Léon le Grand eut lieu à Mantoue. Attila accepta de quitter l’Italie et Rome fut épargnée.
En 455, Léon le Grand s’avancera de même à la rencontre du roi des Vandales, Genséric, mais il ne put obtenir cette fois que Rome soit épargnée, elle fut pillée, mais du moins, grâce à l’intervention du pape, la vie des habitants fut sauvegardée.
Léon mourut en 461.
Il n’y a guère à parler, la Lettre à Flavien mise à part, des Lettres de Léon : ce sont des documents officiels très importants pour l’histoire de l’Église et du dogme, mais ces lettres ne sont pas son œuvre personnelle.
Quant au Sacramentaire léonien appelé le plus souvent le Veronense, il n’est pas non plus son œuvre : il est une compilation, qui vit le jour à Vérone très probablement, de formules de prières rédigées entre 440 et 550. C’est le rôle des spécialistes de la liturgie d’y discerner la part qui revient à saint Léon ou à son influence.
On a conservé 96 sermons de saint Léon qui est le premier pape dont on ait les prédications.
Le pape prêchait, avec foi et ferveur, aux grandes fêtes de l’année liturgique dont nous pouvons parcourir avec lui tout le cycle : le jeûne de décembre - l’Avent n’existait pas à Rome au Ve siècle -, Noël, l’Epiphanie, le Carême, la Passion, les vendredi et samedi saints, l’Ascension, la Pentecôte, le jeûne de Pentecôte correspondant aux Quatre-Temps de Pentecôte.
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On a aussi un sermon pour la fête des saints Pierre et Paul, un sermon pour la fête de saint Laurent, etc. Le pape parle encore en certaines circonstances : au jour de son ordination épiscopale et chaque année, au jour anniversaire de cette ordination, à l’occasion de collectes organisées au profit des pauvres, etc.
Les sermons de saint Léon sont des homélies liturgiques qui font partie intégrante de la célébration. Ils ne sont pas longs : la plupart peuvent être lus oralement en un quart d’heure. Il est vrai que, bien que la langue en soit très belle, ils sont assez monotones dans leur solennité même. Ils se déroulent en longues et majestueuses périodes cadencées. Les traduire c’est certainement les trahir ! Ces grandes phrases majestueuses et dignes ont été travaillées [08]. Et cependant, si paradoxal que cela paraisse, saint Léon est simple, c’est bien au peuple qu’il s’adresse et il peut en être compris. Le dogme, le dogme christologique partout présent, est au service de la vie chrétienne. On a dit, et c’est vrai, que saint Léon est un moraliste mais sa morale s’enracine toujours dans la doctrine, elle prend sa source dans le mystère pascal, le sacrement du salut. Près du tiers des sermons de saint Léon sont d’ailleurs consacrés à préparer les chrétiens à la célébration pascale ou à la leur commenter.
Certaines formules sont lapidaires, très proches de l’expression liturgique :
En fait, presque toutes les formules de saint Léon ont cette force de frappe ! Mais, traduites, elles perdent leur rythme musical et leur expressive beauté.
Saint Léon, en mettant sans cesse sous les yeux des fidèles la doctrine de l’Incarnation rédemptrice, en a développé toutes les implications : le Christ est uni à tous les hommes par une commune nature et si chaque chrétien doit reconnaître sa dignité, il doit de même reconnaître la dignité de son frère : tout chrétien est par définition socialis (le mot est de saint Léon) un être social, il reconnaît en son frère la nature du Christ. Le devoir de l’ascèse, du jeûne sur lequel saint Léon a tant insisté - s’enracine dans le respect que le chrétien a de sa dignité personnelle : il se purifie au profit de l’homme intérieur, veillant sans cesse sur ses intentions,
Le devoir de l’aumône s’enracine de même dans le respect que le chrétien a de la nature humaine de son frère : par l’incarnation rédemptrice, Dieu nous a reformés à son image
Le Christ s’est vraiment revêtu de notre humanité :
Il faut terminer en citant ce texte que chacun connaît sans doute par cœur :
Saint Léon le Grand est une forte personnalité, un homme d’action et de gouvernement. Il avait une idée très haute de sa mission et du destin providentiel de Rome. Dans une pensée de foi et sans orgueil personnel, il a imposé la suprématie romaine et il a fait succéder à la Rome impériale la Rome pontificale. Ce ne fut pas sans dommages : son autorité fut telle que l’Orient s’en sentit offensé et que la rupture avec Rome s’accéléra.
Nous n’avons pas à nous arrêter ici à ce point de vue historique, c’est l’auteur des Sermons qui nous intéresse : saint Léon est le témoin de la tradition, il n’est pas un penseur original et il est souvent dit de lui qu’il n’est pas un théologien : c’est exact en ce sens qu’il n’est pas un chercheur, mais la théologie de saint Léon est ferme, sûre et nette et ses sermons sont de grandes œuvres doctrinales, autant que des documents liturgiques et littéraires de valeur. Le dogme de l’union hypostatique est au cœur de la pensée du grand pontife, cette union élève l’humanité et c’est elle qui donne la force à l’homme de réaliser sa destinée. L’appel à la vie morale est l’appel à participer pleinement à l’incarnation rédemptrice. Doctrine, louange, exultation et vie morale ne se dissocient pas : l’homme est appelé à participer à la vie de Dieu qui est charité.
Saint Léon est un grand orateur et il est un saint, il vit de sa foi. Sa doctrine théologique est une doctrine pastorale : Jean XXIII voulait l’apprendre de lui, voici ce qu’il écrit au 2 décembre 1961 dans ses notes de retraite spirituelle :
Source :
[01] C’est l’admirabile commercium, l’admirable échange, le Seigneur nous emprunte notre humanité et nous communique sa divinité.
[02] Le concile d’Ephèse en 431 avait condamné Nestorius et proclamé Marie Mère de Dieu : Theotokos.
[03] Voir G. Hudon, La perfection chrétienne d’après les sermons de S. Léon le Grand, Paris 1959.
[04] Texte traduit dans le D.T.C. au mot Hypostatique, col. 478-482.
[05] Voir la partie la plus importante du décret et sa traduction au D.T.C. à l’article Chalcédoine, col. 2194-2195.
[06] Afin de comprendre la douloureuse rupture entre l’Orient et l’Occident, lire le chapitre Le malentendu de Chalcédoine, dans O. Clément, Dialogues avec le patriarche Athénagoras, Paris 1969, p. 500-517.
[07] Épiphanie signifie manifestation : saint Léon demande que le Seigneur paraisse, se manifeste dans toutes nos actions.
[08] La période de saint Léon correspond au tricolon de Cicéron. Elle a ses règles littéraires.