Sainte Gertrude
L'abbaye d'Helfta, fondée par les comtes de Mansfeld en 1229, près de Eisleben (Saxe), sous la règle de saint Benoît, était un milieu où l'on cultivait les lettres et les arts. Gertrude, née le 6 janvier 1256, sans que l'on puisse dire avec assurance dans quelle famille, fut y donnée au Seigneur par ses parents à l'âge de cinq ans et y vécut jusqu'à sa mort (16 novembre 1301 ou 1302). La jeune Gertrude, intelligente, vive, affable et diserte, sous la direction de Mechtilde de Hackeborn, se délecta dans l'étude de la langue et de la littérature latines, dans le chant et la peinture.
Elle venait d'avoir vingt-cinq ans lorsque, le 27 janvier 1281, après complies, elle découvrit la vie mystique dans une vision initiatrice : le Seigneur « la prit, la souleva et la plaça près de lui. » Ce fut une véritable conversion. « Que mon âme vous bénisse, Seigneur mon Dieu, mon Créateur ; que mon âme vous bénisse, et que mon être le plus intime confesse les miséricordes dont votre bonté sans nulle mesure m'a entourée avec une telle gratuité, ô mon très doux ami. Je rends grâces, autant que je le puis, à votre immense miséricorde ; avec elle je loue et glorifie votre patience longanime qui vous a fait dissimuler pendant toutes les années du bébé et de l’enfant, de l'adolescente et de la jeune fille, presque jusqu'à la fin de mes vingt-cinq ans : j'ai vécu dans une folie si aveugle que j'aurais fait sans remords, en pensée, parole et action, toutes mes volontés, partout où c'était possible, si vous ne m'aviez prévenu par un dégoût connaturel du mal, et un plaisir du bien, ainsi que par les corrections extérieures de mon entourage. Comme si j'avais été une païenne parmi des païens, sans jamais comprendre que vous, mon Dieu, vous récompensez le bien et châtiez le mal. Et pourtant vous m'aviez choisie dès l'enfance, dès ma cinquième année, pour vous être présentée parmi vos amis les plus dévoués au manoir de la sainte religion. Par la multitude et la grandeur de vos bienfaits, vous m’avez exaltée comme si, différente de tous les mortels, j’avais mené sur terre une vie angélique. c’est pendant cet Avent que vous commençâtes, avant que je finisse mes vingt-cinq ans pour l’Epiphanie, par un certain trouble dont mon cœur fut si ébranlé que toute légèreté juvénile commença à me paraître insipide. C’est ainsi que mon cœur fut quelque peu préparé à vous.
Que l'abîme de la Sagesse incréée appelle l'abîme de l'admirable toute-puissance, pour faire ressortir une si prodigieuse bienveillance, qui par le débordement de votre miséricorde coula par les profondeurs jusqu'au vallon de ma misère ! En la vingt-sixième année de mon âge, en cette seconde férie (lundi), si salutaire pour moi, avant la fête de la Purification de Marie, votre très chaste Mère - laquelle férie tomba alors le 6 avant les calendes de févier (27 janvier) - en cette heure désirable de l'après complies : vous, la Vérité, mon Dieu, plus serein que toute lumière, mais plus intérieur que tout secret, vous aviez résolu de diluer la densité de mes ténèbres, commençant bellement et doucement par calmer ce trouble qu'un mois auparavant vous aviez suscité en mon cœur. Par ce trouble, je pense, vous aviez essayé de détruire la tour de ma vanité et de ma curiosité, qu'avait bâtie ma superbe. Hélas! je portais alors en vain le nom et l'habit de la religion, mais cela vous servait pour trouver le moyen de me montrer mon salut. A cette heure donc, comme je me tenais au milieu du dortoir, et que je redressais ma tête inclinée pour saluer au passage une ancienne, selon le cérémonial de l'ordre, je vis un jeune homme aimable et délicat, âgé d'environ seize ans, réalisant l'idéal de beauté qui put charmer alors les yeux extérieurs de ma jeunesse. Il me dit d'un air doux et bénin : Bientôt viendra ton salut. Pourquoi te consumer de chagrin ? Tu n'as donc pas de directeur, pour que la douleur t'ait ainsi changée ? Comme il parlait, j’avais beau me savoir matériellement dans le dortoir, il me semblait que j’étais au chœur, en ce coin où j’avais accoutumé de faire une oraison si tiède, et c’est là que j’entendis la suite des paroles : Je te sauverai et te libérerai : n’aie pas peur. J’entendis ; puis je vis une main tendre et délicate me serrer la main, comme pour appuyer ces paroles par un gage. Et il ajouta : Avec mes ennemis, tu as baisé la terre et tu as léché le miel dans les épines ; enfin, reviens à moi, et je t’enivrerai du torrent de ma volupté divine. Comme il parlait, je regardai, et vis entre moi et lui, à sa droite et à ma gauche, une haie d’une longueur si infinie que, ni devant moi, ni derrière moi, n’apparaissait la fin de cette longueur. Le haut de cette haie me semblait muni d’une telle masse d’épines que nul passage ne s’ouvrait à moi pour revenir au jeune homme. Je restai donc hésitant et haletant de désir, sur le point de défaillir, quand soudain, sans nulle difficulté, il me prit, me souleva et me plaça près de lui. Je reconnus alors, dans cette main reçue en gage, les joyaux éclatants de ces blessures qui ont annulé les actes rédigés par tous nos adversaires. Je loue, adore, bénis, remercie autant que je peux votre sage miséricorde et miséricordieuse sagesse de ce que vous, mon Créateur et Rédempteur, vous avez fait effort pour ployer ma nuque indomptable sous votre joug bénin, en me préparant un cordial si bien dosé pour ma faiblesse. Dès lors, en effet, dans une joie d’esprit nouvelle, je commençai à avancer, pacifiée par l’arôme de vos parfums, en sorte que j’ai pu estimer votre joug bénin et léger, lui que naguère je jugeais insupportable.
Alors commença pour la moniale, occupée à la copie des manuscrits du scriptorium, une vie d'humilité, d'attention aux autres et de patience dans la maladie qui, à la fin de sa vie la tenait éloignée des offices du chœur où elle était la seconde chantre aux côtés de sainte Mechtilde de Hackeborn (morte en 1298), elle aussi favorisée de grâces mystiques et de révélations dont elles se faisaient mutuellement la confidence. Gertrude ne renonça pas au travail intellectuel, mais elle passa de la grammaire à la théologie. Elle méditait l'Ecriture et les textes de la liturgie, lisait les Pères, spécialement saint Augustin et saint Bernard. Gertrude a laissé dans ses Révélations et ses Exercices spirituels un témoignage sur sa propre vie d'intimité avec Dieu, tout unifiée dans la contemplation de l'Amour incarné, dont le côté ouvert du Christ en Croix lui offre le signe merveilleux. Dans l'une de ses prières, Gertrude dit au Seigneur : « Je désire t'aimer non seulement avec douceur, mais avec sagesse. » La piété mariale de sainte Gertrude se comprend dans la dépendance du mystère du Christ : « Jésus est mon premier-né parce qu'après lui, que dis-je, par lui, vous choisissant pour que vous soyez ses frères et mes fils, dans le sein de mon amour maternel, je vous ai, tous, engendrés. »
Les demandes de sainte Gertrude furent agréées du Sauveur : « Je connus d'une manière spirituelle, que vous aviez imprimé sur des places très réelles de mon cœur les stigmates sacrés de vos plaies adorables ; au moyen de ces blessures, vous avez guéri les ulcères de mon âme et vous m'avez enivrée d'un nectar délicieux. »