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AIMER L’ÉGLISE
LA FIN SURNATURELLE DE L’ÉGLISE
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(…)
Ce sont les paroles simples et sublimes de la fin de l’Évangile de saint Matthieu : elles marquent l’obligation de prêcher les vérités de foi, l’urgence de la vie sacramentelle, la promesse de l’assistance continuelle du Christ à son Église. L’on n’est pas fidèle au Seigneur si l’on délaisse les réalités surnaturelles que sont l’instruction dans la foi et la morale chrétiennes, la pratique des sacrements. C’est avec ce commandement que le Christ fonde son Église. Tout le reste est secondaire.
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(…) Et l’Église ne peut donner le salut aux âmes que si elle demeure fidèle au Christ, dans sa constitution, dans ses dogmes, dans sa morale.
Repoussons donc l’idée que l’Église — oubliant le Sermon sur la Montagne — cherche le bonheur humain sur la terre parce que nous savons que son unique tâche consiste à mener les âmes à la gloire éternelle du paradis ; repoussons toute solution naturaliste, qui méprise le rôle primordial de la grâce divine ; repoussons les opinions matérialistes, qui essaient de faire perdre leur importance aux valeurs spirituelles dans la vie de l’homme ; repoussons également les théories sécularisantes, qui prétendent identifier les fins de l’Église de Dieu avec celles des États terrestres, en en déguisant l’essence, les institutions et l’activité, sous des caractéristiques semblables à celles de la société temporelle.
L’Église est Sainte
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Nous comprendrons mieux maintenant comment l’unité de l’Église mène à la sainteté, et comment un des aspects essentiels de sa sainteté est cette unité, centrée sur le mystère du Dieu Un et Trine : un seul Corps et un seul Esprit, comme il y a une seule espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, gouverne toute chose et habite en nous tous .
L’Église est Catholique
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(…) L’Église est, depuis des siècles, répandue à travers le monde entier ; et des personnes de toutes races et de toutes les conditions sociales en font partie. Mais la catholicité de l’Église ne dépend pas de son extension géographique, bien que celle-ci soit un signe visible et un motif de crédibilité. L’Église était déjà catholique le jour de la Pentecôte. Elle naît catholique du Cœur blessé de Jésus, comme un feu que le Saint-Esprit allume.
Au deuxième siècle, les chrétiens définissaient l’Église comme catholique pour la distinguer des sectes qui, tout en utilisant le nom du Christ, trahissaient certains aspects de sa doctrine. Nous l’appelons catholique, écrit saint Cyrille, non seulement parce qu’elle est répandue sur toute la terre, d’une extrémité à l’autre, mais parce que, universellement et sans défaillance, elle enseigne tous les dogmes que les hommes doivent connaître, sur le visible et sur l’invisible, sur ce qui est céleste et sur ce qui est terrestre. Et aussi parce qu’elle soumet au véritable culte toutes sortes d’hommes : gouvernants et citoyens, doctes et ignorants.
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Le pouvoir suprême du Souverain Pontife et son infaillibilité lorsqu’il parle ex cathedra, ne sont pas une invention humaine : ils s’appuient sur la volonté fondationnelle explicite du Christ. Il est donc absurde d’opposer le gouvernement du Pape à celui des évêques, ou de réduire la valeur du Magistère pontifical au consentement des fidèles ! Rien ne lui est plus étranger que l’équilibre des pouvoirs ; les schémas humains n’ont pas d’utilité ici, pour attrayants ou fonctionnels qu’ils soient. Personne dans l’Église ne possède de par lui-même un pouvoir absolu, en tant qu’homme ; il n’y a pas dans l’Église d’autre chef que le Christ ; et le Christ a voulu établir un Vicaire — le Souverain Pontife — pour son Épouse en marche sur cette terre.
(…)  L’amour du Souverain Pontife doit être chez nous une passion merveilleuse, parce que nous voyons le Christ en lui.

ENTRETIENS AVEC MONSEIGNEUR ESCRIVA

 

 

Spontanéité et pluralisme du peuple de Dieu

                                                                                                                                                                     

Interview recueillie par Pedro Rodriguez.

Parue dans Palabra (Madrid), octobre 1967.

Nous voudrions entamer cette interview par une question qui suscite, dans de nombreux esprits, les interprétations les plus diverses: l'aggiornamento. Quel est, à votre avis, le véritable sens de ce mot, appliqué à la vie de l’Église ?

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— Fidélité. Pour moi, aggiornamento signifie avant tout : fidélité. Un mari, un soldat, un administrateur est d'autant meilleur mari, d'autant meilleur soldat, d'autant meilleur administrateur qu'il affronte plus fidèlement, à chaque instant, toute nouvelle circonstance de sa vie, et répond aux fermes engagements d'amour et de justice qu'il a pris un jour. Cette fidélité opérante, délicate et constante — qui est difficile, comme est difficile toute application de principes à la réalité changeante des contingences — est, pour cette raison même, la meilleure défense de la personne contre le vieillissement de l'esprit, l'aridité du cœur et la sclérose mentale.
Il en va de même pour la vie des institutions, et très singulièrement pour la vie de l'Église, qui obéit, non pas à un projet précaire de l'homme, mais à un dessein de Dieu. La Rédemption, le salut du monde sont nés de la fidélité aimante et filiale de Jésus-Christ — et de nous-mêmes avec Lui — à la volonté du Père céleste qui l'a envoyé. C'est pourquoi l'aggiornamento de l'Église — aujourd'hui comme à toute autre époque — est fondamentalement ceci : une réaffirmation joyeuse de la fidélité du Peuple de Dieu à la mission reçue, à l’Évangile.
Il est clair que cette fidélité — vivante et actuelle dans chaque circonstance de la vie des hommes — Peut exiger, et, en fait, a maintes fois exigé, au cours de l'histoire deux fois millénaire de l'Église, et récemment au concile Vatican II, des développements doctrinaux, dictés par l'événement, dans l'exposé des richesses du depositum fidei, de même que des changements appropriés et des réformes qui perfectionnent — dans leur élément humain, perfectible — les structures de l'organisation et les méthodes missionnaires et apostoliques. Mais il serait pour le moins superficiel de penser que l'aggiornamento consiste d'abord à changer, ou que tout changement aggiorna. Il suffit de songer qu'il ne manque pas de gens, en marge de la doctrine conciliaire et contrairement à elle, pour désirer aussi des changements qui feraient revenir plusieurs siècles en arrière — jusqu'à la période féodale pour le moins — le chemin progressif du Peuple de Dieu.
Le décret Apostolicam actuositatem, n° 5, affirmait clairement que la mission de l’Église tout entière est d'animer chrétiennement l'ordre temporel. Cette mission incombe donc à tous: à la hiérarchie, au clergé, aux religieux et aux laïcs. Pourriez-vous nous dire comment vous concevez le rôle, et les modalités, de chacun de ces secteurs de l’Église dans cette mission unique et commune ?

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— En réalité, la réponse se trouve dans les textes conciliaires eux-mêmes. Il appartient à la hiérarchie — cela fait partie de son magistère — d'indiquer les principes doctrinaux qui doivent présider à la réalisation de cette tâche apostolique et l'éclairer (cf. Const. Lumen gentium, n° 28 ; Const. Gaudium et spes, n° 43 ; Décr. Apostolicam actuositatem, n° 24).
Quant aux laïcs, qui travaillent au milieu des circonstances et des structures propres à la vie séculière, ils ont pour tâche immédiate et directe, spécifique, d'ordonner ces réalités temporelles à la lumière des principes doctrinaux énoncés par le magistère ; tout en agissant, à la fois, avec l'autonomie personnelle nécessaire pour ce qui est des décisions concrètes qu'ils ont à prendre dans la vie sociale, familiale, politique, culturelle, etc. (Cf. Const. Lumen gentium, n° 31 ; Const. Gaudium et spes, n° 43 ; Décr. Apostolicam actuositatem, n° 7).
Il n'est pas rare, lorsqu'il est question du laïcat, que l'on oublie la présence de la femme et que l'on minimise ainsi son rôle dans l’Église. De même, lorsqu'on traite de la « promotion sociale de la femme », on l'entend d'ordinaire simplement comme présence de la femme dans la vie publique. Comment comprenez-vous la mission de la femme dans l’Église et dans le monde ?

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— Bien entendu, je ne vois pas la raison qu'il y a, quand on parle du laïcat — de sa tâche apostolique, de ses droits et devoirs, etc. —, de faire une distinction ou discrimination à l'endroit de la femme. Tous les baptisés — hommes et femmes — participent également à la dignité commune, à la liberté et à la responsabilité des enfants de Dieu. Il y a, dans l'Église, une unité radicale et foncière, que saint Paul enseignait déjà aux premiers chrétiens : Quicumque enim in Christo baptizati estis, Christum induistis. Non est Iudaeus, neque Graecus: non est servus, neque liber: non est masculus, neque femina (Ga 3, 26-28) ; il n'y a plus ni Juif ni Grec ; il n'y a plus ni esclave ni homme libre ; il n'y a plus ni homme ni femme.
Si l'on excepte la capacité juridique de recevoir les ordres sacrés — distinction qui doit être maintenue, à mon avis, pour de multiples raisons, également de droit divin positif —, j'estime qu'on doit reconnaître pleinement à la femme dans l'Église — dans sa législation, dans sa vie interne et dans son action apostolique — les mêmes droits et les mêmes devoirs qu'aux hommes : droit à l'apostolat, droit de fonder et de diriger des associations, de manifester son opinion librement en tout ce qui concerne le bien commun de l'Église, etc. Je sais que tout cela — qu'il n'est pas difficile d'admettre en théorie, si l'on considère les raisons théologiques bien claires qui viennent à l'appui — rencontrera, en fait, la résistance de certaines mentalités. Je me souviens encore de l'étonnement, voire du blâme, que suscitait chez certains — qui aujourd'hui tendent au mimétisme, en cela comme en tant d'autres choses — le fait que l'Opus Dei encourageait les femmes, appartenant à la section féminine de notre Association, à obtenir des grades académiques dans les sciences sacrées.
Je pense néanmoins que ces résistances et réticences iront diminuant peu à peu. Au fond, il ne s'agit que d'un problème de compréhension ecclésiologique : se rendre compte que l'Église n'est pas seulement formée de prêtres et de religieux, mais que les laïcs — hommes et femmes — sont, eux aussi, Peuple de Dieu et qu'ils ont, par droit divin, une mission propre à remplir et une responsabilité à assumer.
Je voudrais, cependant, ajouter qu'à mon sens l'égalité essentielle entre l'homme et la femme exige précisément que l'on saisisse à la fois le rôle complémentaire de l'un et de l'autre dans l'édification de l'Église et dans le progrès de la société civile : ce n'est pas en vain que Dieu les a faits homme et femme. Cette diversité doit être comprise, non pas dans un sens patriarcal, mais dans toute sa profondeur, si riche de nuances et de conséquences, et qui évite à l'homme la tentation de masculiniser l'Église et la société, et à la femme de concevoir sa mission, dans le Peuple de Dieu et dans le monde, comme une simple revendication de tâches que, jusqu'à présent, l'homme seul accomplissait et qu'elle peut tout aussi bien remplir. L'homme et la femme doivent donc, me semble-t-il, se sentir autant l'un que l'autre, et justement, les protagonistes de l'histoire du salut, mais l'un et l'autre de façon complémentaire.
Pour changer de sujet, nous aimerions connaître votre opinion sur l’Église en ce moment. Comment la qualifieriez-vous exactement ? Quel rôle peuvent à présent jouer, croyez-vous, les tendances qu'on a nommées, d'une manière générale, « progressiste » et « intégriste » ?

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— À mon sens, le moment présent de l'Église sur le plan doctrinal pourrait être qualifié de positif et, en même temps de délicat, comme il en va pour toutes les crises de croissance. Positif, sans aucun doute, car les richesses doctrinales du concile Vatican II ont placé l'Église tout entière — le Peuple sacerdotal de Dieu tout entier — face à une étape, extrêmement prometteuse, de fidélité renouvelée au plan divin de salut qui lui a été confié. Moment délicat aussi, car les conclusions théologiques auxquelles on a abouti, ne sont pas de caractère — si l'on permet l'expression — abstrait ou théorique. Il s'agit, au contraire, d'une théologie vivante, c'est-à-dire qui entraîne des applications immédiates et directes d'ordre pastoral, ascétique et disciplinaire, qui touchent au plus intime la vie interne et externe de la communauté chrétienne — liturgie, structures organisant la hiérarchie, formes apostoliques, magistère, dialogue avec le monde, œcuménisme, etc. — et, par conséquent, aussi, la vie chrétienne et la conscience même des fidèles.
L'une et l'autre réalités en appellent à notre âme : l'optimisme chrétien — la certitude joyeuse que l'Esprit Saint fera fructifier pleinement la doctrine dont il a enrichi l'Épouse du Christ — et aussi la prudence de la part de ceux qui cherchent ou gouvernent, parce que, spécialement de nos jours, l'absence de sérénité et de mesure dans l'étude des problèmes pourrait causer un dommage immense.
Quant aux tendances que vous appelez intégriste et progressiste, il m'est difficile de donner une opinion sur le rôle qu'elles peuvent jouer en ce moment, car, depuis toujours, j'ai repoussé la convenance et même la possibilité d'établir des catégories ou des simplifications de ce genre. Cette division — que l'on pousse parfois jusqu'au véritable paroxysme ou que l'on essaie de prolonger, comme si les théologiens et les fidèles en général étaient voués à une perpétuelle orientation bipolaire — me paraît obéir, au fond, à la conviction que le progrès doctrinal et vital du Peuple de Dieu résulte d'une tension dialectique permanente. Moi, en revanche, je préfère croire — de toute mon âme — à l'action de l'Esprit Saint, qui souffle où il veut et sur qui il veut.
Comment expliquez-vous l'immense succès de l'Opus Dei et selon quels critères mesurez-vous ce succès ?

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— Quand une entreprise est surnaturelle, peu importent le succès ou l'échec, tels qu'on les entend d'ordinaire. saint Paul disait déjà aux chrétiens de Corinthe que ce qui l'intéressait, dans la vie spirituelle, ce n'était ni le jugement des autres ni notre propre jugement, mais celui de Dieu.
Certes, l’Œuvre est aujourd’hui universellement répandue : des hommes et des femmes de près de soixante-dix nationalités en font partie. Quand j'y songe, j'en suis moi-même surpris. Je n'y trouve aucune explication humaine ; je n'y vois que la volonté de Dieu, car l’Esprit souffle où Il veut, et Il se sert de qui Il veut pour opérer la sanctification des hommes. Tout cela est pour moi un motif d'action de grâces, d'humilité, et l'occasion de prier Dieu qu'Il m'accorde de pouvoir toujours Le servir.
Vous me demandez aussi selon quel critère je mesure et juge les choses. La réponse est très simple : sainteté, fruits de sainteté.
L'apostolat le plus important de l'Opus Dei est celui que chaque membre réalise par le témoignage de sa vie et de sa parole, dans les contacts fréquents qu'il entretient avec ses amis et ses compagnons de travail. Qui peut mesurer l'efficacité surnaturelle de cet apostolat silencieux et humble ? On ne saurait évaluer l'aide que fournit l'exemple d'un ami loyal et sincère, ou l'influence d'une bonne mère au sein de la famille.
Mais votre question porte peut-être aussi sur les apostolats collectifs qu'exerce l'Opus Dei, et elle suppose que, dans ce cas, on peut mesurer les résultats d'un point de vue humain, disons technique : telle école de formation ouvrière élève-t-elle socialement ceux qui la fréquentent ? telle université donne-t-elle à ses étudiants la formation professionnelle et culturelle adéquate ? Si votre question va dans ce sens, je vous dirai que le résultat peut s'expliquer en partie, parce qu'il s'agit de travaux réalisés par des gens qui en font une tâche professionnelle spécifique, en vue de laquelle ils se préparent comme quiconque entend faire œuvre sérieuse. Cela veut dire, entre autres choses, que ces entreprises ne sont pas conçues suivant des schémas préalables. On étudie dans chaque cas les besoins particuliers de la société où ces œuvres vont être implantées, de manière à les adapter aux exigences réelles.
Mais, je vous le répète, l'efficacité humaine n'est pas ce qui intéresse l'Opus Dei au premier chef. Le véritable succès, ou l'échec, tient au fait qu'humainement bien accomplies, ces œuvres permettent ou non à ceux qui les réalisent comme à ceux qui en bénéficient, d'aimer Dieu, de se sentir frères de tous les autres hommes et de manifester ces sentiments par un service désintéressé à l'humanité.
À quelles causes attribuez-vous l'importance croissante que l'on accorde à l'Opus Dei ? Cela est-il dû au seul attrait de sa doctrine ou est-ce également un reflet des besoins de l'époque moderne ?

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— L'Opus Dei est né par la grâce du Seigneur, en 1928, afin de remettre en mémoire aux chrétiens que Dieu, comme il est dit au Livre de la Genèse, a créé l'homme pour travailler. Nous sommes venus ramener l'attention sur l'exemple de Jésus qui, pendant trente années, à Nazareth, n'a cessé de travailler, de pratiquer un métier. Aux mains de Jésus, le travail, un travail professionnel semblable à celui qu'accomplissent des millions d'hommes dans le monde, devient une tâche divine, une œuvre rédemptrice, une voie de salut.
L'esprit de l'Opus Dei reprend une vérité très belle oubliée durant des siècles par de nombreux chrétiens qui veut que tout travail digne et noble dans l'ordre humain peut être transformé en tâche divine. Au service de Dieu, il n'y a aucun métier modeste ; ils sont tous de la plus haute importance.
Pour aimer Dieu et Le servir, point n'est besoin de faire des choses extraordinaires. Le Christ a demandé à tous les hommes sans exception d'être parfaits comme leur Père céleste est parfait (Mt 5, 48). Pour la grande majorité des hommes, être saint, cela signifie sanctifier leur travail personnel, se sanctifier dans leur travail et sanctifier les autres par leur travail, et ainsi trouver Dieu sur le chemin de leur vie.
Les conditions de la société contemporaine, qui met de plus en plus le travail en valeur, permettent, évidemment, aux hommes de notre temps de comprendre cet aspect du message chrétien que l'esprit de l'Opus Dei est venu souligner. Mais plus importante encore est l'influence de l'Esprit Saint qui, dans son action vivifiante, a voulu que notre temps fût le témoin d'un grand mouvement de rénovation dans le christianisme tout entier. En lisant les décrets du concile Vatican II, on voit clairement qu'une part considérable de cette rénovation a été précisément de remettre en valeur le travail ordinaire et de rendre sa dignité à la vocation du chrétien qui vit et travaille dans le monde.
Comment l'Opus Dei se développe-t-il dans les pays autres que l’Espagne ? Quelle est son influence aux États-Unis, en Angleterre, en Italie, etc. ?

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(…)
Je voudrais ajouter qu'à côté de cette prise de conscience des laïcs, il se produit un développement analogue dans la sensibilité des pasteurs. Ils se rendent compte du caractère spécifique de la vocation laïque, qui doit être encouragée et favorisée au moyen d'une pastorale qui porte à découvrir, au sein du Peuple de Dieu, le charisme de la sainteté et de l'apostolat dans les formes infinies et très diverses sous lesquelles Dieu l'accorde.
Cette nouvelle pastorale est très exigeante, mais, à mon sens, absolument nécessaire. Elle requiert le don surnaturel du discernement des esprits, la sensibilité aux choses de Dieu, l'humilité qui consiste à ne pas imposer ses préférences personnelles et à aider ce que Dieu infuse dans les âmes. En un mot : l'amour de la liberté légitime des enfants de Dieu, qui trouvent le Christ, deviennent porteurs du Christ, et suivent des chemins très divers, mais tous également divins.
L'un des plus grands dangers qui menacent aujourd’hui l'Église pourrait bien être, justement, de ne pas reconnaître ces exigences divines de la liberté chrétienne, et, en se laissant aller à de fausses raisons d'efficacité, de prétendre imposer une uniformité aux chrétiens. À la base de cette attitude, il y a quelque chose non seulement de légitime, mais de louable : le désir que l'Église rende un témoignage tel qu'il émeuve le monde moderne. Je crains fort, néanmoins, que le chemin ne soit mauvais et qu'il n'aboutisse, d'une part, à compromettre la hiérarchie dans les questions temporelles pour ne déboucher alors que sur un cléricalisme différent, mais aussi néfaste que celui des siècles passés ; et, d'autre part, à isoler les laïcs, les chrétiens ordinaires, du monde où ils vivent, pour en faire les porte-parole des décisions ou des idées conçues en dehors de ce monde.
Il me semble qu'on nous demande, à nous les prêtres, l'humilité d'apprendre à ne pas être à la mode, d'être réellement les serviteurs des serviteurs de Dieu — nous souvenant de ce cri de Jean-Baptiste : illum oportet crescere, me autem minui (Jn 3, 30), il faut que lui grandisse et que moi, je décroisse — pour que les chrétiens ordinaires, les laïcs, rendent le Christ présent, dans tous les milieux de la société. La mission de répandre la doctrine, d'aider à pénétrer les exigences personnelles et sociales de l'Évangile, d'engager à discerner les signes des temps, c'est, et ce sera toujours, une des tâches fondamentales du prêtre. Mais tout travail sacerdotal doit s’accomplir dans le plus grand respect de la légitime liberté des consciences : chaque homme doit librement répondre à Dieu. Au surplus, tout catholique, outre l'aide que lui apporte le prêtre, reçoit lui aussi de Dieu des lumières propres, des grâces d'état qui lui permettent de remplir la mission spécifique dont il est chargé, en tant qu'homme et en tant que chrétien.
Si l'on croit que le clergé doit nécessairement parler et être toujours présent pour que la voix du Christ se fasse entendre dans le monde d'aujourd'hui, c'est qu'on n'a pas encore bien compris la dignité de la vocation divine de tous les fidèles et de chacun d'entre eux.
Dans ce cadre, quelle est la tâche qu'a développée et que développe l'Opus Dei ? Quels rapports de collaboration ses membres entretiennent-ils avec d'autres organisations qui travaillent dans ce domaine ?
Nous savons que des hommes et des femmes de toutes les conditions sociales, célibataires ou mariés, appartiennent à l'Opus Dei. Quel est donc l'élément commun qui caractérise la vocation à l’Œuvre ? Quels engagements chaque membre prend-il en vue de réaliser les buts de l'Opus Dei ?

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(…)
Celui qui reçoit la vocation à l'Opus Dei acquiert une vue nouvelle des choses qui l'entourent : lumières nouvelles dans ses rapports sociaux, dans sa profession, dans ses préoccupations, dans ses tristesses et dans ses joies. Mais pas un moment il ne cesse de vivre au milieu de tout cela ; et l'on ne saurait en aucune manière parler d'adaptation au monde ou à la société moderne : on ne s'adapte pas à ce que l'on a en propre, on y est. La vocation reçue est pareille à celle qui naît dans l'âme de ces pêcheurs, paysans, commerçants ou soldats qui, assis près de Jésus en Galilée, l'entendaient dire : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48).
Je le répète, cette sainteté — que recherche le membre de l'Opus Dei — est la sainteté propre au chrétien, sans plus : c'est-à-dire celle à laquelle tout chrétien est appelé et qui implique que l'on obéisse intégralement aux exigences de la foi. La perfection évangélique ne nous intéresse pas : elle est considérée comme le propre des religieux et de certaines institutions assimilées aux religieux ; et beaucoup moins encore ce qu'on appelle la vie de perfection évangélique, qui se réfère canoniquement à l'état religieux.
Le chemin de la vocation religieuse me semble béni et nécessaire dans l'Église, et qui ne l'estimerait point n'aurait pas l'esprit de l’Œuvre. Mais ce chemin n'est pas le mien, ni celui des membres de l'Opus Dei. On peut dire qu'en venant à l’Œuvre, tous et chacun d'eux l'ont fait à la condition expresse de ne pas changer d'état. Le caractère qui nous est spécifique est de sanctifier notre état personnel dans le monde et, pour chacun des membres de se sanctifier au lieu même de sa rencontre avec le Christ : tel est l'engagement que prend chaque membre en vue de réaliser les fins de l'Opus Dei.
Pour terminer : êtes-vous satisfait de ces quarante ans d'activité ? Les expériences de ces dernières années, les changements sociaux, le concile Vatican II, etc., vous auraient-ils suggéré quelques changements de structure ?

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— Satisfait ? Je ne puis m'empêcher de l'être, quand je vois que, malgré mes misères personnelles, le Seigneur a opéré, autour de cette Œuvre de Dieu, tant de merveilles.
Pour un homme qui vit de la foi, la vie sera toujours l'histoire des miséricordes divines. Peut-être est-il difficile de lire dans certains moments de cette histoire, car tout peut sembler inutile et peut même paraître échouer ; d'autres fois, le Seigneur laisse paraître des fruits abondants, et il est naturel, alors, que le cœur exulte en action de grâces.
Une de mes plus grandes joies a été précisément que le concile Vatican II ait proclamé très clairement la vocation divine du laïcat. Sans la moindre prétention, il m'est permis de dire qu'en ce qui concerne notre esprit, le Concile n'est certes pas une invitation à le modifier ; bien au contraire, il a confirmé ce que — par la grâce de Dieu — nous pratiquions et enseignions depuis tant d'années. La caractéristique principale de l'Opus Dei, ce n'est pas d'être une technique ou une méthode d'apostolat, ni une structure déterminée, mais un esprit qui porte précisément à sanctifier le travail ordinaire.
Les erreurs et les misères personnelles, je le répète, nous y sommes tous sujets. Et nous avons tous à nous examiner sérieusement en présence de Dieu et à confronter notre propre vie avec ce que le Seigneur exige de nous. Mais sans oublier le plus important : si scires donum Dei !… (Jn 4, 10), si vous reconnaissiez le don de Dieu ! dit Jésus à la Samaritaine. Et saint Paul ajoute : Ce trésor, nous le portons en des vases d'argile, pour qu'on voie bien que cette extraordinaire puissance appartient à Dieu et ne vient pas de nous (2 Co 4, 7).
L'humilité, l'examen chrétien consistent d'abord à reconnaître le don de Dieu. Il s'agit de bien autre chose que de se contracter devant le cours que prennent les événements, que de se sentir inférieurs ou découragés devant l'histoire. Dans la vie personnelle, et parfois aussi dans la vie des associations ou des institutions, il peut y avoir des choses à modifier, et même beaucoup ; mais l'attitude à prendre, pour un chrétien, au moment d'affronter ces problèmes doit être avant tout de s'émerveiller devant la grandeur des œuvres de Dieu comparées avec la petitesse humaine.
L'aggiornamento doit se faire, avant tout, dans la vie personnelle, de manière à la rendre conforme à cette vieille nouveauté qu'est l'Évangile. Être à jour, cela signifie s'identifier au Christ, qui n'est pas un personnage passé de mode : le Christ vit et vivra toujours : hier et aujourd'hui, éternellement (He 13, 8).
Quant à l'Opus Dei considéré dans son ensemble, on peut bien dire, sans aucune espèce d'arrogance, et par reconnaissance pour la bonté de Dieu, qu'il n'y aura jamais pour lui aucun problème d'adaptation au monde : jamais il ne se trouvera dans la nécessité de se mettre à jour. Dieu notre Seigneur a mis l’Œuvre à jour une fois pour toutes, en lui donnant ces caractéristiques particulières, laïques ; et elle n'aura jamais besoin de s'adapter au monde, parce que tous ses membres sont du monde ; elle ne sera jamais à la remorque du progrès humain, puisque tous les membres de l’Œuvre, à côté des autres hommes qui vivent dans le monde, créent eux-mêmes ce progrès par leur travail ordinaire.

La femme dans la vie du monde et de l'Église

 

Interview recueillie par Pilar Salcedo.

Parue dans Telva (Madrid), le 1er février 1968.

Monseigneur, la présence de la femme se fait sentir de plus en plus dans la vie sociale, au-delà du cercle familial où elle se limitait, ou presque, jusqu'à présent. Que pensez-vous de cette évolution ? Quelles sont à votre avis les conditions générales que doit réunir la femme pour accomplir la mission qui lui a été confiée ?

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(…)
La femme est appelée à donner à la famille, à la société civile, à l'Église, ce qui lui est caractéristique, ce qui lui est propre et qu'elle est seule à pouvoir donner : sa tendresse délicate, sa générosité infatigable, son amour du concret, sa finesse d'esprit, sa faculté d'intuition, sa piété profonde et simple, sa ténacité… 
La féminité n'est pas authentique, si la femme ne sait découvrir la beauté de cet apport irremplaçable et l'incorporer à sa propre vie.
Nous savons que cette doctrine sur le mariage conçu comme un chemin de sainteté n'est pas chose nouvelle dans votre prédication. Dès 1934 déjà, lorsque vous avez écrit Considérations spirituelles, vous insistiez sur le fait qu'il fallait considérer le mariage comme une vocation. Mais dans ce livre, et ensuite dans Chemin, vous écriviez aussi que le mariage est pour la troupe et non pour l'état-major du Christ. Pourriez-vous nous expliquer comment se concilient ces deux aspects ?

 

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— Rien, dans l'esprit et dans la vie de l'Opus Dei, n'a jamais empêché de concilier ces deux aspects. D'autre part, il convient de rappeler que l'excellence majeure du célibat — pour des motifs spirituels — n'est pas une opinion théologique personnelle, mais une doctrine de foi dans l'Église.
Quand j'écrivais cela aux environs des années trente, dans l'ambiance catholique d'alors — concrètement dans la vie pastorale —, on tendait à promouvoir la recherche de la perfection chrétienne parmi les jeunes en mettant l'accent sur la valeur surnaturelle de la virginité et en laissant dans l'ombre la valeur du mariage chrétien comme autre voie de sainteté.
D'ordinaire, dans les centres d'enseignement, on ne préparait pas la jeunesse à apprécier, comme il se doit, la dignité du mariage. Aujourd'hui, encore, il est fréquent dans certains pays que les retraites qui sont données aux élèves dans les dernières années d'études secondaires insistent sur les éléments qui leur permettent d'envisager une éventuelle vocation religieuse plutôt qu'une orientation vers le mariage non moins éventuelle. Et il ne manque pas de gens — encore qu'ils soient chaque jour moins nombreux — qui mésestiment la vie conjugale et la présentent aux jeunes comme une chose que l'Église tolère simplement ; comme si la formation d'un foyer ne permettait pas d'aspirer sérieusement à la sainteté.
Dans l'Opus Dei nous avons toujours procédé d'une autre façon et — tout en mettant bien en vue la raison d'être et l'excellence du célibat apostolique — nous avons signalé le mariage comme un « chemin » divin sur la terre.
Quant à moi, l'amour humain ne m'effraie pas, le saint amour de mes parents, dont le Seigneur s'est servi pour me donner la vie. Cet amour-là, je le bénis de mes deux mains. Les époux sont les ministres et la matière même du sacrement du mariage, comme le pain et le vin sont la matière de l'Eucharistie. C'est pourquoi j'aime toutes les chansons d'amour limpide, qui sont pour moi des couplets d'amour humain à la manière divine. Et je ne manque jamais de dire, en même temps, que ceux qui suivent, par vocation, la voie du célibat apostolique, ne sont pas des vieux garçons qui ne comprennent rien à l'amour ou n'y attachent aucun prix ; leurs vies s'expliquent, au contraire, par la réalité de cet Amour divin — j'aime l'écrire avec une majuscule — qui est l'essence même de toute vocation chrétienne.
Il n'y a aucune contradiction entre faire cas de la vocation au mariage et comprendre l'excellence majeure de la vocation au célibat apostolique propter regnum coelorum (Mt 19, 12), pour le Royaume des cieux. Je suis convaincu que n'importe quel chrétien comprend parfaitement que ces deux choses sont compatibles, s'il s'efforce de connaître, d'accepter et d'aimer l'enseignement de l'Église ; et, s'il tâche aussi de connaître, d'accepter et d'aimer sa vocation personnelle. C'est-à-dire, s'il a la foi et s'il vit de foi.
Quand j'écrivais que le mariage était bon pour la troupe, je ne faisais que décrire ce qui s'est toujours passé dans l'Église. Vous savez que les évêques — qui forment le Collège épiscopal dont le pape est la tête, et qui gouvernent avec lui toute l'Église — sont choisis parmi ceux qui vivent dans le célibat : il en est de même dans les Églises orientales, où sont admis les prêtres mariés. Il est, de plus, facile de comprendre et de vérifier que les célibataires ont, en fait, plus de liberté de cœur et de mouvement pour se dédier de façon stable à diriger et à soutenir les entreprises d'apostolat, jusque dans l'apostolat laïc. Cela ne veut pas dire que les autres laïcs ne puissent pas accomplir ou n'accomplissent pas, en fait, un apostolat splendide et de première importance : cela veut dire simplement qu'il y a diversité de fonctions, et de façons de se consacrer à des rôles de responsabilité diverse.
Dans une armée — et c'est là seulement ce que voulait exprimer la comparaison — la troupe est aussi nécessaire que l'état-major, et elle peut être plus héroïque et se couvrir de plus de gloire. En définitive : il y a des tâches différentes, et toutes sont importantes et dignes. Ce qui compte par-dessus tout, c'est que chacun réponde à sa propre vocation : et pour chacun, le plus parfait est de faire — toujours et seulement — la volonté de Dieu.
Un chrétien qui cherche à se sanctifier dans son état d'homme marié, et qui est conscient de la grandeur de sa propre vocation, ressent donc spontanément une vénération spéciale et une affection profonde envers ceux qui sont appelés au célibat apostolique ; et quand un de ses enfants entre dans cette voie par la grâce du Seigneur, il se réjouit sincèrement. Et il en arrive à aimer davantage encore la vocation matrimoniale qui lui a permis d'offrir à Jésus-Christ — le grand Amour de tous, célibataires et mariés — les fruits de l'amour humain.
Bien des ménages sont désorientés, sur la question du nombre des enfants, par les conseils qu'ils reçoivent, même de certains prêtres. Que conseilleriez-vous à ces ménages, devant une telle confusion ?

93

— Ceux qui sèment le trouble dans les consciences de cette manière oublient que la vie est sacrée, et ils encourent les durs reproches que le Seigneur adresse aux aveugles qui guident d'autres aveugles, à ceux qui ne veulent pas entrer dans le Royaume des cieux et n'y laissent pas non plus entrer les autres. Je ne juge pas leurs intentions et même je suis certain que beaucoup d'entre eux donnent ces conseils guidés par la compassion et par le désir de résoudre des situations difficiles ; mais je ne puis cacher la grande peine que me cause le travail destructeur — diabolique dans bien des cas — de ceux qui non seulement ne répandent pas la saine doctrine, mais la corrompent.
Que les époux n'oublient pas, en écoutant les conseils et recommandations sur cette matière, qu'il s'agit avant tout de savoir ce que Dieu veut. Quand il y a sincérité — la rectitude — et un minimum de formation chrétienne, la conscience sait découvrir la volonté de Dieu, en cela comme en tout. Car il arrive que l'on cherche un conseil qui favorise l'égoïsme, et fasse taire, précisément par sa prétendue autorité, la clameur de l'âme ; et même que l'on change de conseiller jusqu'à trouver le plus indulgent. Entre autres choses, il s'agit là d'une attitude pharisaïque, indigne d'un fils de Dieu.
Le conseil d'un autre chrétien et spécialement celui d'un prêtre — en matière de foi ou de morale — est une aide puissante pour reconnaître ce que Dieu attend de nous dans une circonstance déterminée ; mais le conseil n'élimine pas la responsabilité personnelle. C'est à nous, à chacun d'entre nous, qu'il appartient de décider finalement, et nous aurons à rendre compte personnellement à Dieu de nos décisions.
Par-dessus les conseils privés, il y a la loi de Dieu, qui est contenue dans la Sainte Écriture et que le magistère de l'Église — assistée par l'Esprit Saint — conserve et nous propose. Lorsque les conseils particuliers contredisent la parole de Dieu telle que nous l'enseigne le magistère, il faut s'écarter fermement de ces opinions erronées. Celui qui agit avec cette rectitude, Dieu l'aidera de sa grâce, en lui inspirant ce qu'il doit faire et, quand il en aura besoin, Il lui fera rencontrer un prêtre qui saura mener son âme par les chemins droits et francs, bien que souvent difficiles.
La direction spirituelle n'a pas pour tâche de fabriquer des créatures dépourvues de jugement propre et qui se limitent à exécuter matériellement ce qu'un autre leur dit ; au contraire, la direction spirituelle doit tendre à former des personnes au jugement sain. Et le jugement suppose de la maturité, des convictions fermes, une connaissance suffisante de la doctrine, un esprit plein de délicatesse, l'éducation de la volonté.
Il est important que les époux prennent clairement conscience de la dignité de leur vocation, et sachent qu'ils ont été appelés par Dieu à atteindre aussi l'amour divin à travers l'amour humain ; qu'ils ont été élus, de toute éternité, pour coopérer au pouvoir créateur de Dieu par la procréation et ensuite par l'éducation des enfants ; que le Seigneur leur demande de faire de leur foyer et de leur vie familiale tout entière un témoignage de toutes les vertus chrétiennes.
Le mariage — je ne me lasserai jamais de le répéter — est un chemin divin, grand et merveilleux, et, comme tout ce qui est divin en nous, il comporte des manifestations concrètes de réponse à la grâce, de générosité, de don de soi, de service. L'égoïsme, sous quelque forme que ce soit, s'oppose à cet amour de Dieu qui doit régner dans notre vie.
C'est là un point capital qu'il faut avoir présent à l'esprit au sujet du mariage et du nombre des enfants.
La stérilité d'un couple — en ce qu'elle peut supposer de frustration — est source, parfois, de discorde et d'incompréhension. Quel est, à votre avis, le sens que doivent donner à leur mariage les époux chrétiens qui n'ont pas d'enfants ?

 

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— En premier lieu, je leur dirai qu'ils ne doivent pas trop aisément se déclarer vaincus : d'abord, qu'ils demandent à Dieu de leur accorder une descendance, de les bénir — si c'est sa volonté — comme Il a béni les Patriarches de l'Ancien Testament ; et ensuite, qu'ils consultent un bon médecin, tant le mari que la femme. Si malgré tout, le Seigneur ne leur donne pas d'enfants, qu'ils n'en conçoivent aucune frustration ; qu'ils soient contents et découvrent dans ce fait précisément la volonté de Dieu à leur égard. Bien souvent le Seigneur ne donne pas d'enfants, parce qu'Il demande davantage. Il demande qu'on accomplisse le même effort et le même don de soi, plein de délicatesse, à aider le prochain, sans cette joie humaine, limpide, d'avoir eu des enfants ; il n'y a donc pas lieu de croire à un échec ni de s'abandonner à la tristesse.
Certaines femmes — pour quelque raison que ce soit — se trouvent séparées de leur mari, et vivent dans des situations dégradantes et intolérables. En pareils cas, il leur est difficile d'accepter l'indissolubilité du lien matrimonial. Ces femmes, séparées de leur mari, se plaignent qu'on leur refuse la possibilité de construire un nouveau foyer. Quelle solution donneriez-vous à ces problèmes ?

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— Je dirais à ces femmes, dont je comprends la souffrance, qu'elles peuvent aussi voir dans cette situation la volonté de Dieu, qui n'est jamais cruel, car Dieu est un Père aimant. Il est possible que, pendant un certain temps, la situation soit particulièrement difficile, mais, si ces femmes ont recours au Seigneur et à sa Mère bénie, l'aide de la grâce ne leur manquera pas.
L'indissolubilité du mariage n'est pas un caprice de l'Église, ni même une simple loi positive ecclésiastique : elle relève de la loi naturelle, du droit divin, et répond parfaitement à notre nature et à l'ordre surnaturel de la grâce. C'est pourquoi, dans l'immense majorité des cas, elle est la condition indispensable du bonheur des conjoints, et de la sécurité spirituelle des enfants. Et toujours — même dans les cas douloureux dont nous parlons — l'acceptation totale de la volonté de Dieu comporte une profonde satisfaction que rien ne peut substituer. Il ne s'agit pas d'une sorte de recours, d'une sorte de consolation : c'est l'essence même de la vie chrétienne.
Si ces femmes ont déjà des enfants à charge, elles doivent y voir une exigence continue du don de soi, par amour maternel, d'autant plus nécessaire alors qu'elles doivent suppléer, auprès de ces âmes, aux déficiences d'un foyer divisé. Et elles doivent comprendre généreusement que cette indissolubilité, qui implique pour elles un sacrifice, est pour la plupart des familles une défense de leur intégrité, une chose qui ennoblit l'amour des époux et empêche l'abandon des enfants.
Cet étonnement devant la dureté apparente du précepte chrétien de l'indissolubilité n'a rien de nouveau : les apôtres s'étonnèrent lorsque Jésus le confirma. Cela peut sembler un fardeau, un joug ; mais le Christ lui-même a dit que son joug était doux et son fardeau léger.
D'un autre côté, même en reconnaissant la dureté inévitable de certaines situations — qui, dans bien des cas, auraient pu et dû être évitées —, il convient de ne pas dramatiser exagérément. La vie d'une femme dans ces conditions est-elle réellement plus dure que celle d'une autre femme maltraitée ou de celle qui subit une de ces grandes souffrances physiques on morales que l'existence apporte ?
Ce qui rend vraiment malheureuse une personne — et même une société entière — c'est la recherche anxieuse du bien-être, la tentative inconditionnelle d'éliminer tout ce qui contrarie. La vie présente mille facettes, des situations extrêmement diverses, dont certaines sont âpres, et d'autres aisées, en apparence peut-être. Chacune d'elles comporte sa grâce d'état, est un appel original de Dieu : une occasion inédite de travailler, de donner le témoignage divin de la charité. À celui qui se sent accablé par une situation difficile, je conseillerais de chercher également à oublier un peu ses propres problèmes, pour s'occuper de ceux des autres ; en agissant de la sorte, il trouvera plus de paix, et, surtout, il se sanctifiera.
Un des biens fondamentaux de la famille est de jouir d'une paix familiale stable. Toutefois, il n'est pas rare, malheureusement, que pour des motifs de caractère politique ou social, une famille soit divisée. Comment pensez-vous que l'on puisse surmonter ces conflits ?<

98

— Ma réponse ne peut être que celle-ci : vivre en bonne entente, comprendre, pardonner. Le fait que quelqu'un pense autrement que moi — surtout lorsqu'il s'agit de choses qui font l'objet de la liberté d'opinion — ne justifie en aucune façon une attitude d'inimitié personnelle, ni même de froideur ou d'indifférence. Ma foi chrétienne me dit que la charité, il faut l'exercer envers tous, et aussi bien envers ceux qui n'ont pas la grâce de croire en Jésus-Christ. À fortiori faut-il l'exercer envers ceux auxquels on est uni par le sang et la foi, lorsque surgissent des divergences dans des questions d'opinion ! Je dirai plus : comme dans ces domaines-là, personne ne peut prétendre détenir la vérité absolue, le commerce mutuel, affectueux, est le moyen d'apprendre des autres ce qu'ils peuvent nous enseigner ; et pour les autres d'apprendre, s'ils le veulent, ce que chacun de ceux qui vivent avec eux peut leur apprendre : c'est toujours quelque chose.
Il n'est pas chrétien ni même humain qu'une famille se divise sur de telles questions. Lorsqu'on comprend à fond la valeur de la liberté, lorsqu'on aime passionnément ce don divin de l'âme, on aime le pluralisme que la liberté implique.
Je vais vous donner un exemple de la façon dont on vit dans l'Opus Dei, qui est une grande famille de personnes unies par un même but spirituel. Pour ce qui ne touche pas à la foi, chacun pense et agit comme il l'entend, dans la plus complète liberté et sous sa responsabilité personnelle. Et le pluralisme qui, logiquement et sociologiquement, découle de ce fait, ne constitue pour l'Œuvre aucun problème ; mieux encore, ce pluralisme est une manifestation de bon esprit. Précisément parce que le pluralisme n'est pas redouté, mais aimé comme la conséquence légitime de la liberté personnelle, les diverses opinions des membres n'empêchent pas dans l'Opus Dei la plus grande charité dans les rapports, la compréhension mutuelle. Liberté et charité : nous parlons toujours de la même chose. Mais ce sont là des conditions essentielles : vivre de la liberté que Jésus-Christ nous a conquise et exercer la charité qu'Il nous a donnée à titre de commandement nouveau.

101

(…)
Soyons sincères : la famille unie, c'est ce qu'il y a de plus normal. Il y a des frictions, des différends… mais ce sont là choses courantes, qui, jusqu'à un certain point, contribuent même à donner du piquant à nos jours. Ce sont des choses insignifiantes que le temps aplanit toujours : il ne subsiste que le stable, c'est-à-dire l'amour, un amour véritable — fait de sacrifice — et jamais feint, qui conduit à se préoccuper les uns des autres, à deviner le petit problème, à lui trouver la solution la plus délicate. Et parce que tout cela est normal, l'immense majorité des gens m'ont très bien compris, quand ils m'ont entendu qualifier de très doux précepte — comme je le fais depuis les années vingt — le quatrième des dix commandements.
Peut-être par réaction contre une éducation religieuse imposée par la contrainte, réduite parfois à un petit nombre de pratiques routinières et sentimentales, une partie de la jeunesse d'aujourd'hui délaisse presque entièrement la piété chrétienne qu'elle interprète comme bigoterie. Quelle est, à votre avis, la solution à ce problème ?

102

— La solution est impliquée dans la question : enseigner — par l'exemple d'abord et la parole ensuite — en quoi consiste la véritable piété. La bigoterie n'est qu'une triste caricature pseudo-spirituelle, généralement fruit d'un manque de doctrine et aussi d'une certaine déformation sur le plan humain ; il est donc logique qu'elle répugne à ceux qui aiment la sincérité et l'authenticité.
J'ai vu avec joie de quelle façon la piété chrétienne prend racine dans la jeunesse, celle d'aujourd'hui comme celle d'il y a quarante ans :
— lorsqu'elle est faite de vie sincère ;
— lorsque la jeunesse comprend que prier c'est parler avec Dieu, comme l'on parle avec un père, avec un ami : sans anonymat, dans une rencontre personnelle, dans une conversation en tête à tête ;
— lorsqu'on s'efforce de faire entendre à l'âme des jeunes les paroles de Jésus-Christ qui sont une invitation à la rencontre confiante : vos autem dixi amicos (Jn 15, 15), je vous ai appelés amis ;
— lorsqu'on fait appel, vigoureusement, à leur foi de manière qu'ils voient que le Seigneur est le même hier et aujourd'hui et toujours (He 13, 8).
D'autre part, il est indispensable que les jeunes voient que cette piété simple et cordiale exige aussi l'exercice des vertus humaines et qu'on ne peut la réduire à quelques actes de dévotion hebdomadaires ou quotidiens ; qu'elle doit pénétrer la vie entière, donner un sens au travail, au repos, à l'amitié, aux loisirs, à tout. Nous ne pouvons être les enfants de Dieu de temps à autre, bien qu'il y ait des moments spécialement réservés à cette considération, où nous nous pénétrons de cette filiation divine, qui est le cœur de la piété.
Je viens de dire que tout cela, la jeunesse le comprend. Et j'ajoute que celui qui cherche à la vivre se sent perpétuellement jeune. Le chrétien, fût-il âgé de quatre-vingts ans, lorsqu'il vit l'union avec Jésus-Christ, peut savourer en toute vérité les paroles qui se récitent au pied de l'autel : J'irai vers l'autel de Dieu, vers Dieu qui réjouit ma jeunesse (Ps 42, 4).
Jugez-vous donc important d'élever les enfants dans une vie de piété dès qu'ils sont petits ? Pensez-vous qu'on doive faire en famille certains actes de piété ?

103

(…)
Et les moyens ? Il y a des pratiques de piété — peu nombreuses, brèves et habituelles — qu'on a toujours suivies dans les familles chrétiennes et que je trouve merveilleuses : le bénédicité, le chapelet en commun — bien qu'il ne manque pas, à notre époque, de gens qui attaquent cette dévotion très solide à la Vierge —, les prières personnelles au moment de se lever et de se coucher. Sans doute s'agit-il de différentes coutumes, selon les endroits ; mais je pense que l'on doit encourager les membres de sa famille à faire ensemble quelque acte de piété, d'une façon simple et naturelle, sans bigoterie.
Des circonstances de caractère très divers et des exhortations et enseignements du magistère de l'Église ont créé et développé une profonde inquiétude sociale. On parle beaucoup de la vertu de pauvreté comme témoignage. De quelle façon une maîtresse de maison, qui doit fournir à sa famille un juste bien-être, peut-elle la pratiquer?

110

— La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres (Mt 11, 6), lisons-nous dans l'Écriture précisément comme un des signes qui présagent l'avènement du royaume de Dieu. Celui qui n'aime pas et qui ne pratique pas la vertu de pauvreté n'a pas l'esprit du Christ. Et cela vaut pour tout le monde, tant pour l'anachorète qui se retire dans le désert que pour le chrétien ordinaire qui vit au sein de la société humaine en utilisant les ressources de ce monde ou en étant privé de beaucoup d'entre elles.
C'est un thème sur lequel je voudrais m'arrêter un peu, parce qu'aujourd'hui on ne prêche pas toujours la pauvreté de façon à faire pénétrer son message dans la vie. Certains, qui sont pleins de bonne volonté, sans doute, mais qui n'ont point saisi tout à fait le sens des temps, prônent une pauvreté qui est le fruit d'une élaboration intellectuelle, qui offre certains signes extérieurs très apparents, en même temps que d'énormes déficiences intérieures (parfois aussi extérieures).
Reprenant une expression du prophète Isaïe — discite benefacere (1, 17) —, j'aime à dire qu'il faut apprendre à vivre toute vertu et peut-être plus spécialement la pauvreté. Il faut apprendre à la vivre, pour qu'elle ne se réduise pas à un idéal sur lequel on peut écrire beaucoup mais que personne ne réalise sérieusement. Il s'agit de faire comprendre que la pauvreté est une invitation que le Seigneur adresse à tous les chrétiens. C'est, par conséquent, un appel concret qui doit informer toute la vie de l'humanité.
La pauvreté n'est pas la misère et bien moins encore la saleté. D'abord parce que ce qui définit le chrétien, c'est moins la condition extérieure de son existence que l'attitude de son cœur. Mais en outre, et ici nous touchons un point très important dont dépend une juste compréhension de la vocation laïque, parce que la pauvreté ne se définit pas par le simple renoncement. Dans certaines occasions, le témoignage de pauvreté qu'on demande au chrétien peut consister à tout abandonner, à affronter un milieu qui n'a d'autre horizon que le bien-être matériel, et à proclamer ainsi, d'un geste retentissant, que rien n'est bon si on le préfère à Dieu. Mais est-ce là le témoignage que l'Église demande d'ordinaire aujourd'hui ? N'est-il pas vrai qu'elle exige aussi qu'on donne un témoignage explicite d'amour pour le monde, de solidarité avec les hommes ?
Quelquefois, l'on réfléchit à la pauvreté chrétienne en prenant pour point de repère les religieux auxquels il incombe de donner, toujours et en tous lieux, un témoignage public, officiel, et l'on risque de ne pas faire attention au caractère spécifique d'un témoignage laïc donné du dedans, avec la simplicité des choses ordinaires.
Tout chrétien ordinaire doit rendre compatibles, dans sa vie, deux aspects qui peuvent sembler contradictoires au premier coup d'œil : une pauvreté réelle qu'on remarque et qu'on puisse toucher du doigt — faite de choses concrètes —, qui soit une profession de foi en Dieu, une manifestation que le cœur ne se satisfait pas des choses créées, mais qu'il aspire au Créateur, qu'il désire se remplir d'amour pour Dieu et donner ensuite à tous ce même amour ; et, en même temps, être un de plus parmi ses frères les hommes, à la vie desquels il participe, avec lesquels il se réjouit, avec lesquels il collabore, aimant le monde et toutes les choses bonnes qu'il y a dans le monde, utilisant toutes les choses créées pour résoudre les problèmes de la vie humaine et pour créer le climat spirituel et matériel qui favorise le développement des personnes et des communautés.
Opérer la synthèse de ces deux aspects, c'est en grande partie affaire personnelle, affaire de vie intérieure, en vue de juger à chaque instant et de trouver dans chaque cas ce que Dieu nous demande. Je ne veux donc pas donner de règles fixes, mais bien quelques orientations générales, qui concernent plus spécialement les mères de famille.

111

(…)
Pour résumer : que chacun vive en accomplissant sa vocation. Pour moi, les meilleurs modèles de pauvreté ont toujours été ces pères et ces mères de familles nombreuses et pauvres, qui se donnent du mal pour leurs enfants et qui, par leur effort et leur constance — parfois muets dès qu'il s'agit de dire qu'ils sont dans la détresse —, tirent les leurs d'affaire et créent un foyer joyeux où tous apprennent à aimer, à servir, à travailler.
Au cours de cette entrevue, nous avons eu l'occasion de commenter des aspects importants de la vie humaine et plus spécialement de la vie de la femme ; et aussi de nous rendre compte dans quel esprit l'Opus Dei les juge. Pouvez-vous nous dire pour terminer comment, à votre avis, doit être orienté le rôle de la femme dans la vie de l'Église ?

112

— Je ne puis cacher qu'en répondant à une question de ce genre, j'éprouve la tentation — tout à fait contraire à ma façon d'agir habituelle — de prendre le ton polémique ; parce qu'il y a des gens qui usent de ce langage dans un sens clérical : ils emploient le mot Église comme synonyme d'une chose qui appartient au clergé, à la hiérarchie ecclésiastique. Ainsi, pour eux, la participation à la vie de l'Église veut dire, seulement ou principalement, l'aide prêtée à la vie paroissiale, la collaboration à des associations mandatées par la hiérarchie, l'assistance active aux cérémonies liturgiques et des choses du même genre.
Ceux qui pensent ainsi oublient en pratique — même s'ils le proclament en théorie — que l'Église est la totalité du Peuple de Dieu et l'ensemble de tous les chrétiens ; et que, par conséquent, là où il y a un chrétien qui s'efforce de vivre au nom de Jésus-Christ, là est présente l'Église.
Je ne prétends pas, de la sorte, minimiser l'importance de la collaboration que la femme peut apporter à la vie de la structure ecclésiastique. Au contraire, je la considère comme indispensable. J'ai passé ma vie à défendre la plénitude de la vocation chrétienne du laïcat, des hommes et des femmes ordinaires, qui vivent au milieu du monde, et, par conséquent, à revendiquer la pleine reconnaissance théologique et juridique de leur mission dans l'Église et dans le monde.
Je veux simplement faire remarquer qu'il y a des gens qui prônent une réduction injustifiée de cette collaboration ; et montrer que le chrétien ordinaire, homme ou femme, ne peut accomplir sa mission spécifique, et aussi bien celle qui lui revient dans la structure ecclésiale, qu'à la condition de ne pas se cléricaliser, qu'à la condition de rester séculier, ordinaire, de vivre dans le monde et de participer aux besognes du monde.
C'est aux millions de femmes et d'hommes chrétiens qui peuplent la terre, qu'il incombe de porter le Christ dans toutes les activités humaines, en proclamant par la vie qu'ils mènent que Dieu aime tous les hommes et veut que tous soient sauvés. C'est pourquoi, la meilleure façon de participer à la vie de l'Église, la plus importante et celle qui, en tout cas, doit être comprise dans toutes les autres, c'est d'être chrétien intégralement, à l'endroit où l'on se trouve dans la vie, là où la vocation humaine nous a conduits.
Je m'émeus à la pensée de tant de chrétiens et de tant de chrétiennes qui, sans se l'être proposé d'une façon particulière peut-être, vivent avec simplicité leur vie ordinaire, en cherchant à y incarner la Volonté de Dieu ! Leur faire prendre conscience de la magnificence de leur vie ; leur révéler que cela qui semble n'avoir pas d'importance, possède une valeur d'éternité ; leur apprendre à écouter plus attentivement la voix de Dieu qui leur parle à travers les événements et les situations, c'est de cela que l'Église d'aujourd'hui a un besoin urgent : parce que Dieu la presse en ce sens.
Christianiser de l'intérieur le monde entier, lui montrer que Jésus-Christ a racheté toute l'humanité, telle est la mission du chrétien. Et la femme y participera de la manière qui lui est propre, dans le foyer aussi bien que dans les autres tâches qu'elle remplit, en réalisant les virtualités qui lui correspondent.
Le principal est que, à la façon de la Sainte Vierge Marie — femme, Vierge et Mère —, elle vivent face à Dieu en prononçant ce fiat mihi secundum verbum tuum (Lc 1, 38), qu'il m'advienne selon ta parole, dont dépend la fidélité à la vocation personnelle, unique dans chaque cas et qui ne peut être transférée, qui fera de nous des coopérateurs de l'œuvre du salut que Dieu réalise en nous et dans le monde entier.

Aimer le monde passionnément

 

Homélie prononcée dans le campus

de l'université de Navarre, le 8 octobre 1967.

114

(…)
Tout au contraire, vous devez maintenant comprendre — avec une clarté nouvelle — que Dieu vous appelle à le servir dans et à partir des tâches civiles, matérielles, séculières de la vie humaine : c’est dans un laboratoire, dans la salle d’opération d’un hôpital, à la caserne, dans une chaire d’université, à l’usine, à l’atelier, aux champs, dans le foyer familial et au sein de l’immense panorama du travail, c’est là que Dieu nous attend chaque jour. Sachez-le bien : il y a quelque chose de saint, de divin, qui se cache dans les situations les plus ordinaires et c’est à chacun d’entre vous qu’il appartient de le découvrir.
J’avais l’habitude de dire à ces étudiants et à ces ouvriers, qui se joignaient à moi vers les années trente, qu’ils devaient savoir matérialiser la vie spirituelle. Je voulais de la sorte éloigner d’eux la tentation, si fréquente alors comme aujourd’hui, de mener une espèce de double vie : d’un côté la vie intérieure, la vie de relation avec Dieu ; de l’autre, une vie distincte et à part, la vie familiale, professionnelle, sociale, pleine de petites réalités terrestres.
Non, mes enfants ! non, il ne peut y avoir de double vie, nous ne pouvons être pareils aux schizophrènes si nous voulons être chrétiens ; il n’y a qu’une seule vie, faite de chair et d’esprit et c’est cette vie-là qui doit être — corps et âme — sainte et pleine de Dieu : ce Dieu invisible, nous le découvrons dans les choses les plus visibles et les plus matérielles.
Il n’y a pas d’autre chemin, mes enfants : ou nous savons trouver le Seigneur dans notre vie ordinaire, ou nous ne le trouverons jamais. Voilà pourquoi je puis vous dire que notre époque a besoin qu’on restitue, à la matière et aux situations qui semblent les plus banales, leur sens noble et originel, qu’on les mette au service du Royaume de Dieu, qu’on les spiritualise, en en faisant le moyen et l’occasion de notre rencontre continuelle avec Jésus-Christ.

116

Cette doctrine de la Sainte Écriture qui est, comme vous le savez, au centre même de l’esprit de l’Opus Dei, doit vous mener à réaliser votre travail avec perfection, à aimer Dieu et les hommes en faisant avec amour les petites choses habituelles de la journée, découvrant ainsi ce quelque chose de divin qui se trouve enfermé dans les détails. Comme ils viennent à propos ces vers du poète castillan :
Tout doucement, tournez bien les lettres :
Bien faire les choses
Est plus important que de les faire
(Despacito, y buena letra : / el hacer las cosas bien / importa más que el hacerlas. A. Machado. Poesías completas, CLXI. — Proverbios y cantares, XXIV, Espasa Calpe. Madrid, 1940.).
Je vous assure, mes enfants, que lorsqu’un chrétien accomplit avec amour les actions quotidiennes les moins transcendantes, ce qu’il fait déborde de transcendance divine. Voilà pourquoi je vous ai dit, répété et ressassé inlassablement, que la vocation chrétienne consiste à convertir en alexandrins la prose de chaque jour. Sur la ligne de l’horizon, mes enfants, le ciel et le terre semblent se rejoindre. Mais non, là où ils s’unissent, en réalité, c’est dans vos cœurs, lorsque vous vivez saintement la vie ordinaire…
Vivre saintement la vie ordinaire, vous disais-je à l’instant. Et par ces mots, j’entends le programme tout entier de vos préoccupations quotidiennes. Laissez donc les rêves, les faux idéalismes, les fantaisies, en un mot, ce que j’ai coutume d’appeler la mystique du si — ah ! si je ne m’étais pas marié, ah ! si je n’avais pas cette profession, ah ! si j’avais une meilleure santé, ah ! si j’étais jeune, ah ! si j’étais vieux ! — et, en revanche, tenez-vous-en à la réalité la plus matérielle et la plus immédiate, car c’est là que se trouve le Seigneur : Voyez mes mains et mes pieds, dit Jésus ressuscité : C’est bien moi ! Touchez-moi et rendez-vous compte qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai (Lc 24, 39).
Ils sont multiples, les aspects du milieu séculier où vous évoluez, qu’éclairent ces vérités. Pensez, par exemple, à l’ensemble de vos activités en tant que citoyens dans la vie civile. Un homme qui sait que le monde — et non seulement l’église — est son lieu de rencontre avec le Christ, aime ce monde, tâche d’acquérir une bonne préparation intellectuelle et professionnelle, établit en toute liberté ses propres jugements sur les problèmes du milieu où il évolue ; et, par conséquent, il prend ses propres décisions, lesquelles, parce qu’elles sont les décisions d’un chrétien, procèdent en outre d’une réflexion personnelle, qui tente humblement de saisir la volonté de Dieu dans les détails, petits et grands, de la vie.

123

Force m’est d’en terminer, mes enfants. Je vous disais au début que, par ma parole, je voulais vous communiquer un peu de la grandeur et de la miséricorde de Dieu. Et j’espère y être parvenu en vous engageant à vivre saintement votre vie ordinaire ; car une vie sainte menée au milieu des réalités de ce monde — sans bruit, avec simplicité, avec véracité — n’est-ce pas la manifestation la plus émouvante des magnalia Dei (Si 18, 4), de cette prodigieuse miséricorde que Dieu a toujours témoignée et ne cesse de témoigner pour le salut du monde ?
Maintenant je vous demande, avec le psalmiste, de vous joindre à ma prière et à ma louange : magnificate Dominum mecum, et extollamus nomen eius simul (Ps 33, 4.) ; magnifiez avec moi le Seigneur, exaltons ensemble son nom. Autrement dit, mes enfants, vivons avec foi.
Armons-nous du bouclier de la foi, du casque du salut et de l’épée de l’esprit, c’est-à-dire de la Parole de Dieu. C’est à cela que nous engage l’apôtre saint Paul, dans l’Épître aux Éphésiens (Ep 6, 11 et s.) que la liturgie développait il y a quelques minutes.
Foi, vertu dont nous avons tant besoin, nous, les chrétiens, et plus précisément en cette année de la Foi qu’a promulguée notre Saint-Père très aimé, le pape Paul VI : car, sans la foi, se perd le fondement même de la sanctification de la vie ordinaire.
Foi ardente, en ce moment où nous nous approchons du mysterium fidei (1 Tm 3, 9), de la Sainte Eucharistie ; car nous allons participer à cette Pâque du Seigneur, qui résume et réalise la miséricorde de Dieu envers les hommes.
Foi, mes enfants, afin de proclamer que, dans quelques instants sur cet autel, sera renouvelée l’œuvre de notre Rédemption (Secrète du neuvième dimanche après la Pentecôte). Foi, pour savourer le Credo et éprouver, au pied de cet autel et dans cette assemblée, la présence du Christ, qui fait de nous cor unum et anima una (Ac 4, 32), un seul cœur et une seule âme ; qui fait de nous une famille, l’Église une, sainte, catholique, apostolique et romaine, ce qui, pour nous, revient à dire universelle. Foi, enfin, filles et fils très chers, pour démontrer au monde qu’il ne s’agit pas ici de cérémonies ni de mots, mais d’une réalité divine, qui donne aux hommes le témoignage d’une vie ordinaire sanctifiée, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et de Sainte Marie.