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Luc 23, 26-32

 

26 Pendant qu'ils l'emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et ils le chargèrent de la croix pour qu'il la porte derrière Jésus.

27 Le peuple, en grande foule, le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur Jésus.

28 Il se retourna et leur dit : « Femmes de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants !

29 Voici venir des jours où l'on dira : 'Heureuses les femmes stériles, celles qui n'ont pas enfanté, celles qui n'ont pas allaité !'

30 Alors on dira aux montagnes : 'Tombez sur nous', et aux collines : 'Cachez-nous'.

31 Car si l'on traite ainsi l'arbre vert, que deviendra l'arbre sec ? »

32 On emmenait encore avec Jésus deux autres, des malfaiteurs, pour les exécuter.

 

La Glose. Après le récit de la condamnation de Jésus vient naturellement celui de son crucifiement : " Or, comme ils l’emmenaient, ils prirent un certain Simon de Cyrène qui revenait des champs et le chargèrent de la croix, la lui faisant porter après Jésus. " — Saint Augustin. (De l’acc. des Evang., 3, 10.) Saint Jean raconte que Jésus portait lui-même sa croix, ce qu’il faut entendre du moment où il sortait pour aller au lieu dit du Calvaire, et que dans le chemin, ils requirent Simon pour la porter jusqu’à ce lieu. — Théophylacte. Personne, en effet, n’eût consenti à porter la croix, qu’on regardait comme un bois infâme et maudit, c’est pour cela qu’ils imposèrent à Simon l’humiliation forcée de se charger de cette croix que tous les autres refusaient de porter. Ainsi fut accomplie la prophétie d’Isaïe : " Il portera sur ses épaules le signe de sa puissance. (Is 9.) En effet, sa croix est vraiment le signe de sa puissance, et c’est à cause de sa croix que Dieu l’a élevé si haut. (Ph 2.) Vous voyez les uns porter comme marque de leur dignité un riche baudrier, les autres une tiare ou un diadème ; quant au Sauveur, la marque de sa dignité, c’est sa croix. Et si vous voulez bien y réfléchir, vous verrez que Jésus n’établit en nous son royaume que par les souffrances ; aussi ceux qui recherchent les délices de la vie sont ennemis de la croix de Jésus-Christ.

Saint Ambroise. Jésus portant sa croix, est comme un vainqueur qui porte déjà le trophée de sa victoire ; la croix est placée sur ses épaules, soit en effet qu’il l’ait portée lui-même, ou que Simon en ait été chargé, c’est toujours le Christ qui la porte dans l’homme, de même que l’homme la porte dans la personne du Christ. Il n’y a point ici de contradiction dans le récit des évangélistes, puisque la signification mystérieuse est la même. L’ordre de notre progrès dans la perfection demandait que Jésus dressât d’abord lui-même le trophée de sa croix, et qu’il le transmît aux martyrs pour le porter après lui. Or, ce n’est pas un Juif qui porte la croix, mais un étranger et un voyageur, et il ne marche pas devant Jésus, mais se contente de le suivre, selon la parole du Sauveur : " Qu’il porte sa croix, et qu’il me suive. "

Saint Bède. Simon veut dire obéissant, et Cyrène, signifie héritier ; cet homme est donc la figure du peuple des nations, qui autrefois était complètement étranger aux alliances (Ep 2, 12), et qui maintenant est devenu par son obéissance héritier de Dieu. C’est en revenant de la maison des champs, que Simon porte la croix après Jésus, figure en cela des Gentils qui commencent par renoncer aux superstitions du paganisme pour suivre avec obéissance les traces de la passion du Sauveur, car maison des champs se dit en grec παγος (pagos), d’où les païens ont tiré leur nom. — Théophylacte. Ou encore : Celui qui porte la croix de Jésus-Christ revient des champs, c’est-à-dire se sépare du monde et de ses œuvres, pour se diriger vers Jérusalem, c’est-à-dire vers la liberté des cieux. Notre-Seigneur nous donne encore ici une importante leçon, c’est que celui qui est à son exemple le mettre de ses frères, doit commencer aussi par porter sa croix et crucifier sa propre chair par la crainte de Dieu, avant d’en charger ceux qu’il instruit et qu’il dirige.

" Cependant Jésus était suivi d’une grande multitude de peuple, et de femmes qui pleuraient et se lamentaient sur lui. " Une grande multitude suit la croix de Jésus-Christ, mais avec des dispositions bien différentes ; le peuple qui a demandé et obtenu qu’il fût crucifié, veut rassasier ses yeux du spectacle de sa mort, tandis que les pieuses femmes au contraire le suivent pour répandre des larmes sur lui. Si l’Évangéliste remarque que les femmes seules le suivaient en pleurant, ce n’est pas que dans cette multitude innombrable d’hommes, il ne s’en trouvât aussi qui ne fussent profondément affligés de sa passion, mais parce que les femmes attirant moins l’attention, pouvaient donner un cours plus libre à leurs sentiments. — Saint Cyrille d’Alexandrie. D’ailleurs, les femmes sont naturellement portées aux larmes, et leur âme est plus accessible à la compassion.

Théophylacte. Ces femmes sont aussi la figure de la grande multitude des Juifs qui devait un jour suivre la croix et embrasser la foi. La femme signifie aussi l’âme pécheresse qui, brisée par la contrition verse les larmes du repentir, et marche à la suite de Jésus affligé pour notre salut. Les femmes pleuraient donc par compassion. Cependant il ne faut point pleurer sur celui qui marche volontairement au-devant des souffrances, mais bien plutôt applaudir à son généreux dessein ; aussi Notre-Seigneur défend-t-il à ces femmes de pleurer " Jésus, se tournant vers elles, leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi. " — Saint Bède. Né pleurez pas sur moi dont la prompte résurrection va bientôt briser les liens de la mort, dont la mort a triomphé de la mort et détruit l’auteur même de la mort. Remarquez que le Sauveur les appelle : " Filles de Jérusalem, " parce qu’aux femmes qui l’avaient suivi de la Galilée, s’étaient jointes celles de la ville de Jérusalem qui s’étaient attachées à lui.

Théophylacte. Il engage ces femmes qui pleurent sur lui, à porter leurs regards sur les calamités qui les menacent, et à pleurer sur elles-mêmes : " Mais pleurez sur vous mêmes. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. Il leur fait pressentir que bientôt les femmes seront privées de leurs enfants, car lorsque la guerre viendra fondre sur la Judée, tous sans distinction en seront victimes, grands et petits : " Car voici que viendront des jours où l’on dira : heureuses les stériles, " etc. — Théophylacte. C’est-à-dire ces jours où des mères dénaturées feront cuire leurs propres enfants et que leurs entrailles recevront de nouveau le fruit malheureux qui en était sorti. — Saint Bède. Il prédit ici le siège de Jérusalem par les Romains, et le temps de la captivité dont il avait dit précédemment : " Malheur aux femmes qui seront grosses ou qui nourriront ! " Lorsqu’on est envahi par un ennemi qui doit vous entraîner en captivité, il est naturel de chercher dans les montagnes on dans les lieux inaccessible, un refuge assuré. C’est le sens qu’on peut donner à ces paroles : " Alors il commenceront à dire aux montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez-nous. " Josèphe nous raconte en effet, qu’aux approches de l’armée romaine, les Juifs s’enfuirent précipitamment dans les cavernes et les antres creusés dans le flanc des collines et des montagnes. Ces paroles : " Heureuses les stériles, " peuvent aussi s’entendre des chrétiens des deux sexes qui ont embrassé volontairement la chasteté pour le royaume des cieux, et celles qui suivent : " Montagnes, tombez sur nous, collines, couvrez-nous, " peuvent être mises sur les lèvres de ceux à qui le souvenir de leur fragilité fait chercher du secours, au fort de la tentation, dans les exemples, les leçons, et les prières des hommes d’une perfection éminente.

" Car si l’on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on du bois sec ? " — Saint Grégoire le Grand. (Moral., 12, 4.) Notre-Seigneur se compare au bois vert et nous au bois sec, parce qu’il avait en lui la sève de la puissance divine, tandis que nous, qui n’avons que la faible humanité en partage, nous ressemblons au bois sec. — Théophylacte. Voici le sens de ces paroles : Si les Romains se sont portés à de tels excès de cruauté sur moi, arbre toujours vert et fécond, que ne feront-ils pas contre vous, c’est-à-dire, contre ce peuple qui est comme un bois sec, privé de toute sève vivifiante et qui n’a jamais produit aucun fruit ? — Saint Bède. : Ou encore, c’est à tous que le Sauveur s’adresse et dit : Si moi qui n’ai point commis de péché, qui suis appelé l’arbre de vie, je ne puis sortir de ce monde sans passer par le feu de ma passion, quels, pensez-vous, seront les tourments réservés à ces arbres tombés qui n’ont jamais porté de fruits ?

Théophylacte. Pour noircir dans l’esprit du peuple la réputation du Sauveur, le démon porte ses ennemis à croiser avec lui deux voleurs : " On menait aussi avec lui deux voleurs pour les faire mourir. "

 

Luc 23, 33

 

33 Lorsqu'on fut arrivé au lieu dit : Le Crâne, ou Calvaire, on mit Jésus en croix, avec les deux malfaiteurs, l'un à droite et l'autre à gauche.

 

Saint Athanase. Notre-Seigneur a livré son corps aux souffrances et à la mort, là où le genre humain a perdu son intégrité première, afin que l’incorruptibilité prit naissance là où la corruption avait comme été semée, et c’est pour cette raison qu’il veut être crucifié sur le mont du Calvaire : " Et lorsqu’ils furent arrivés au lieu qui est appelé Calvaire, ils le crucifièrent. " Les docteurs des Juifs disent que c’est sur cette montagne que se trouvait le tombeau d’Adam. — Saint Bède. Ou encore, il y avait hors des portes de la ville, des lieux affectés au supplice des criminels, qui devaient avoir la tête tranchée, d’où leur venait le nom de lieu du Calvaire (c’est-à-dire, des décapités), et le Sauveur a voulu être crucifié comme un coupable au milieu des coupables, pour le salut de tous les hommes, afin que la grâce surabondât là où le péché avait abondé. (Rm 5, 20.)

Saint Cyrille d’Alexandrie. Ce n’est point dans sa nature divine et en tant que Dieu, mais dans sa nature humaine et en tant qu’homme, que le Fils unique de Dieu a souffert ces tourments corporels, car tel est le langage qu’il convient de tenir à l’égard de la personne du Fils de Dieu, c’est qu’il n’a pas souffert comme Dieu, mais qu’il a souffert comme homme. — Eusèbe. (Commentaire grec.) Si au contraire, après avoir vécu sur la terre au milieu des hommes, il eût disparu subitement sans passer par la mort, on l’eût regardé comme un fantôme. De même donc que pour prouver qu’un vase quelconque est à l’épreuve du feu, et d’une nature incombustible, on le jette dans les flammes pour l’en retirer complètement intact ; ainsi le Verbe de Dieu, voulant prouver que le corps dont il s’est servi pour le salut du genre humain est supérieur à la mort, l’a livré à la mort pour montrer sa nature, puis, presque aussitôt, l’a délivré de la mort par la vertu de sa divine puissance. Telle est la première raison de la mort de Jésus-Christ ; la seconde est de faire ressortir la puissance divine qui habite dans son corps comme dans un temple. Dans l’antiquité, on déifiait les hommes qui avaient subi la loi commune de la mort, et on leur décernait le nom de héros et de dieux ; mais Jésus a voulu nous enseigner que celui-là seul méritait d’être proclamé vrai Dieu après sa mort, qui avait triomphé de la mort, et s’était revêtu des glorieux trophées de sa victoire. La troisième raison de sa mort, a été d’immoler une victime digne pour le salut du genre humain tout entier, une victime dont l’immolation détruisit la puissance des démons et anéantit toutes les erreurs. Une quatrième raison enfin, était de rendre ses disciples témoins de sa résurrection, de ranimer ainsi leur foi, de relever leur espérance, et de les préparer à marcher avec joie au combat contre toutes les erreurs, sans craindre la mort.

Saint Jean Chrysostome. Ce n’est point sa propre mort que le Sauveur est venu détruire (puisque étant la vie il ne pouvait être soumis à la mort), mais il est venu détruire la mort à laquelle l’homme était condamné ; aussi la séparation de son âme d’avec son corps a été l’effet, non d’une mort qui lui fut propre, mais du supplice cruel que les hommes lui ont fait souffrir. Si son corps eût été en proie aux maladies, et qu’on l’eût vu se dissoudre et se détruire comme dans les autres hommes, on eût, trouvé étrange que celui qui guérissait les infirmités des autres, ne pût en garantir son propre corps. Si au contraire il eût quitté secrètement son corps sans être atteint d’aucune maladie, et l’eût fait venir ensuite de nouveau, on n’eût pas voulu croire aux preuves de sa résurrection, car la résurrection doit nécessairement être précédée de la mort. Pourquoi d’ailleurs prêcher publiquement sa résurrection, après qu’il aurait tenu sa mort secrète ? Si les circonstances de sa passion s’étaient passées dans l’ombre, que de calomnies l’incrédulité n’eût-elle pas inventées ? Comment aurait-on pu savoir la victoire de Jésus-Christ sur la mort, s’il ne l’avait soufferte au grand jour, et s’il n’eût ainsi rendu publique sa défaite par l’incorruptibilité de son corps ? Mais, me direz-vous, il aurait dû au moins trouver une mort glorieuse pour échapper aux ignominies de la croix. S’il eût agi ainsi, il aurait excité les justes soupçons que sa puissance ne s’étendait pas sur toute espèce de mort. De même donc qu’un athlète qui terrasse l’adversaire que lui oppose son ennemi, fait ressortir la supériorité incontestable de sa force sur tous les autres ; ainsi celui qui est la vie de tous les hommes, a voulu souffrir la mort ignominieuse de la croix, que ses ennemis lui ont fait souffrir comme la plus cruelle et la plus infâme, pour détruire complètement, par le triomphe de sa résurrection l’empire universel de la mort. On ne lui coupe point la tête comme à Jean-Baptiste, son corps n’est pas scié comme celui d’Isaïe, mais il veut que ce corps reste entier et indivisible jusque dans la mort, pour ne point donner un prétexte à ceux qui voudraient un jour mettre la division dans l’Église. Il voulait encore porter la malédiction que nos péchés avaient attirée sur nous, en subissant une mort qui était maudite, la mort de la croix, selon cette parole : " Maudit de Dieu est l’homme qui est suspendu au bois. " (Dt 21, 23) Il meurt aussi les bras étendus sur la croix, pour attirer d’une main le peuple ancien, et de l’autre le peuple des Gentils, et ne plus faire des deux qu’un seul peuple. Il meurt encore sur la croix pour purifier l’air souillé par la présence des démons, et nous ouvrir la voie qui conduit au ciel. — Théophylacte. C’est par le bois que la mort était entrée dans le monde, c’est par le bois qu’elle devait en être chassée, et le Seigneur devait passer, sans en être victime par les douleurs du bois de la croix pour expier la volupté produite par le fruit de l’arbre du paradis.

Saint Grégoire de Nysse. (Disc. 1 sur la résurrect. de Jésus-Christ) La forme de la croix, dont les quatre extrémités partent d’un même centre, signifie que la vertu et la puissance de celui qui y est attaché s’étendent partout. — Saint Augustin. (De la grâce de l’Anc. et du Nouv. Test.) Ce n’est pas sans raison que Jésus a choisi ce genre de mort ; il a voulu nous enseigner quelle est cette largeur, cette longueur, cette hauteur, cette profondeur dont parle l’Apôtre. (Ep 3, 18.) La largeur est dans la partie de la croix qui est en travers, elle désigne les bonnes œuvres, parce que les mains y sont attachées ; la longueur est dans la partie du bois qui descend du haut jusqu’à terre, c’est là qu’elle trouve son point d’appui, c’est-à-dire, sa fermeté et de sa persévérance, qui sont le fruit de la patience ; la hauteur est cette partie de la croix qui part du centre et s’étend vers le haut, c’est-à-dire, vers la tête du crucifié, parce que la véritable espérance tend vers le ciel ; enfin la partie du bois de la croix qui, enfoncée dans la terre, ne parait point et soutient tout le reste, représente la profondeur de la grâce que Dieu nous donne gratuitement.

Saint Jean Chrysostome. Ils crucifièrent aussi avec lui deux voleurs, pour l’associer à leurs crimes dans l’opinion publique : " Ils le crucifièrent, et les voleurs aussi, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche ; mais il en fut tout autrement ; ces voleurs sont maintenant oubliés, tandis que la croix de Jésus reçoit partout des honneurs. Les rois déposent leurs couronnes et mettent la croix sur leur pourpre royale, sur leurs diadèmes, sur leurs armes, la croix brille sur les saints autels dans tout l’univers. Il n’en est pas ainsi des choses humaines, tant que vivent ceux qui ont fait des actions d’éclat, leurs œuvres sont exaltées, mais à peine sont-ils morts, que le souvenir en périt avec eux. Pour Jésus-Christ, c’est tout le contraire ; avant sa croix, ce n’est que tristesse profonde, mais après sa croix tout est triomphe, tout est gloire, pour vous apprendre que ce crucifié n’était pas seulement un homme. — Saint Bède. Les deux voleurs crucifiés avec Jésus-Christ figurent les chrétiens qui soutiennent les combats sanglants du martyre, ou ceux qui embrassent les obligations d’une chasteté plus parfaite ; ceux qui pratiquent cette perfection en vue de la gloire éternelle, sont représentés par le voleur de droite, et ceux qui n’agissent que par un motif de vaine gloire, imitent la conduite du voleur de gauche.

 

Luc 23, 34-37

 

34 Jésus disait : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font. » Ils partagèrent ses vêtements et les tirèrent au sort.

35 Le peuple restait là à regarder. Les chefs ricanaient en disant : « Il en a sauvé d'autres : qu'il se sauve lui-même, s'il est le Messie de Dieu, l'Élu ! »

36 Les soldats aussi se moquaient de lui. S'approchant pour lui donner de la boisson vinaigrée,

37 ils lui disaient : « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! »

 

Saint Jean Chrysostome. Notre-Seigneur pratique sur la croix le commandement qu’il nous a donné : " Priez pour ceux qui vous persécutent. " (Mt 5.) " Et Jésus disait : Mon Père, pardonnez-leur. " S’il fait cette prière, ce n’est pas qu’il ne pût leur pardonner lui-même, mais il voulait par son exemple autant que par ses paroles, nous enseigner à prier pour nos persécuteurs. Or, il dit pardonnez-leur, mais à la condition qu’ils se repentiront, car Dieu est plein de miséricorde pour les vrais pénitents qui prennent la généreuse résolution d’effacer par la foi les longues iniquités de leur vie. — Saint Bède. Gardons-nous de croire que la prière du Sauveur ait été sans effet, elle a eu toute son efficacité pour ceux qui, après sa passion, crurent en lui. Remarquons encore qu’il n’a point prié pour ceux qui, tout en reconnaissant qu’il était le Fils de Dieu, ont mieux aimé le crucifier que le confesser hautement ; mais pour ceux qui, égarés par un zèle qui n’était pas selon la science, ne savaient pas ce qu’ils faisaient, comme il le dit expressément : " Car ils ne savent ce qu’ils font. " — Chaîne des Pères Grecs. Quant à ceux qui persévèrent dans leur incrédulité, depuis que Jésus-Christ a été crucifié, qu’ils n’espèrent point pouvoir s’excuser sur leur ignorance, alors que d’éclatants miracles ont proclamé hautement sa divinité.

Saint Ambroise. Mais il importe de considérer dans quel état Jésus monte sur la croix ; je le vois entièrement dépouillé de ses vêtements, tel doit être celui qui veut triompher du monde, il ne doit rechercher ni les biens ni les consolations du siècle. Adam fut vaincu par le démon, et se couvrit de vêtements ; Jésus se dépouille de ses vêtements, et triomphe de l’ennemi du salut, il monte sur la croix tel que Dieu a formé l’homme dès l’origine. C’est dans cet état que le premier Adam habita le paradis terrestre, c’est dans le même état que le second Adam entre dans le paradis des cieux. Ce n’est pas sans raison qu’avant de monter sur la croix, il se dépouille de ses vêtements, il voulait nous apprendre que c’est en tant qu’homme qu’il a souffert, et non comme Dieu, bien que le Christ soit l’un et l’autre. — Saint Athanase. (disc. sur la pass. du Seig.) Celui qui, par amour pour nous, s’était soumis à toutes les conditions de notre nature, se couvrit aussi de nos vêtements (signes de la mortalité d’Adam), pour s’en dépouiller ensuite, et nous revêtir en échange de la vie et de l’incorruptibilité.

" Partageant ensuite ses vêtements, ils les jetèrent au sort. " Peut-être plusieurs d’entre eux en avaient besoin, ou plutôt c’est par dérision et pour lui faire outrage qu’ils agirent de la sorte, car de quel prix pouvaient être les vêtements du Sauveur. — Saint Bède. Le sort parait être ici le symbole de la grâce de Dieu ; car quand on consulte le sort, on ne tient aucun compte des personnes ou du mérite, on abandonne tout au secret jugement de Dieu. — Saint Augustin. (de l’accord des Evang., 3, 12.) Les trois premiers évangélistes (Mt 25, 35 ; Mc 5, 24) rapportent sommairement cette circonstance qui se trouve plus détaillée dans l’évangile selon saint Jean. (Jn 19, 23.)

Théophylacte. C’est donc par dérision qu’ils tirent au sort les vêtements du Sauveur. Or que devait faire le peuple en voyant les chefs de la nation donner l’exemple de ces railleries outrageantes ? " Et le peuple était là (ceux qui avaient demandé qu’il fût crucifié), attendant (quelle serait la fin), et les membres du grand conseil le raillaient aussi bien que le peuple. " — Saint Augustin. (de l’acc. des Evang., 3, 3.) Sous le nom de princes, en général, sans ajouter : des prêtres, l’Évangéliste comprend tous les premiers de la nation, soit les scribes, soit les anciens. — Saint Bède. Ils sont forcés de reconnaître malgré eux que Jésus a sauvé les autres : " Il a sauvé les autres, disent-ils, qu’il se sauve lui-même, s’il est le Christ, l’élu de Dieu. " — Saint Athanase. Le Seigneur Jésus, qui est le Sauveur véritable, voulait être reconnu en cette qualité, non en se sauvant lui-même, mais en délivrant ses créatures. Un médecin ne fait point connaître son talent médical en se guérissant lui-même, mais en appliquant sa science aux maladies des autres ; ainsi Notre-Seigneur qui était aussi notre Sauveur, n’avait pas besoin d’être sauvé, il voulait être reconnu pour Sauveur, non pas en descendant de la croix, mais en mourant sur la croix ; car en mourant sur la croix, il a sauvé bien plus efficacement les hommes, qu’il n’aurait pu le faire en descendant de la croix.

Chaîne des Pères grecs. Le démon, se voyant forcé dans tous ses retranchements, ne savait plus que faire, et en désespoir de cause, il fait présenter du vinaigre à boire au Sauveur : " Les soldats aussi s’approchaient et l’insultaient, lui présentant du vinaigre. " Le démon ignorait qu’il agissait ici contre lui-même. En effet, il offrait au Sauveur l’amertume de la colère, produite par les prévarications de la loi (qui pesaient sur tous les hommes) ; Jésus prenait pour lui toute cette amertume, pour nous donner à boire, en échange de ce vinaigre, le vin préparé par la sagesse divine. (Pv 9.) — Théophylacte. Les soldats présentèrent ce vinaigre à Jésus-Christ comme à un roi : " Et ils lui disaient : Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi. " — Saint Bède. Remarquez que les Juifs font du nom du Christ, que les Écritures leur avaient appris, l’objet de leurs blasphèmes et de leurs dérisions, tandis que les soldats, qui ne connaissaient pas les Écritures, n’insultent pas le Christ, l’élu de Dieu, mais le roi des Juifs.

Luc 23, 38-43

 

38 Une inscription était placée au-dessus de sa tête : « Celui-ci est le roi des Juifs. »

39 L'un des malfaiteurs suspendus à la croix l'injuriait : « N'es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même, et nous avec ! »

40 Mais l'autre lui fit de vifs reproches : « Tu n'as donc aucune crainte de Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi !

41 Et puis, pour nous, c'est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n'a rien fait de mal. »

42 Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras inaugurer ton Règne. »

43 Jésus lui répondit : « Amen, je te le déclare : aujourd'hui, avec moi, tu seras dans le Paradis. »

 

Théophylacte. Considérez le nouvel artifice que le démon met en œuvre contre Jésus-Christ. Il publie par trois inscriptions, en caractères différents, la cause de la condamnation de Jésus, afin que tous les passants voient qu’il a été crucifié, parce qu’il se disait roi : " Et au-dessus de sa tête était une inscription en grec, en latin, et en hébreu, où était écrit : Celui-ci est le roi des Juifs. " Cette triple inscription signifiait que les peuples les plus puissants, comme les Romains, les plus sages, comme les Grecs, les plus religieux, comme le peuple juif, se soumettraient à l’empire de Jésus-Christ. — Saint Athanase. C’est avec raison que cette inscription est placée au haut de la croix, parce que le règne de Jésus-Christ n’a point pour principe sa nature humaine, mais sa puissance divine. Je lis l’inscription du roi des Juifs, lorsque je lis dans saint Jean : " Mon royaume n’est pas de ce monde. " (Jn 19.) Je lis au-dessus de la tête de Jésus-Christ la cause de sa condamnation, quand je lis : " Et le Verbe était Dieu ; car Dieu est la tête ou le chef de Jésus-Christ. " (1 Co 11.)

Saint Cyrille d’Alexandrie. Cependant un des voleurs s’associait aux outrages des Juifs contre le Sauveur : " Or, l’un des voleurs qui étaient suspendus en croix, le blasphémait en disant : Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même et nous avec toi, " l’autre lui adressait ce reproche : " Ne crains-tu pas Dieu non plus, toi qui partages le même supplice ? " Il va plus loin, et confesse ses propres crimes : " Pour nous, du moins, c’est justice, nous sommes traités comme nous le méritons. " — Saint Jean Chrysostome. Ici donc, c’est le condamné qui remplit les fonctions de juge, celui qui, après mille tortures, a fini par avouer ses crimes devant le tribunal de Pilate, commence à reconnaître de lui-même la vérité ; c’est qu’en effet, le jugement de l’homme qui ignore le secret des cœurs, est bien différent de celui de Dieu, qui pénètre jusqu’au fond des consciences. Là, d’ailleurs, l’aveu est suivi du châtiment, ici, au contraire, la confession de son crime devient pour lui un principe de salut. Il fait plus encore, il proclame l’innocence de Jésus-Christ en ajoutant : " Mais celui-ci n’a rien fait de mal ; " comme s’il disait : Voyez ce nouveau genre d’injustice qui condamne l’innocence avec le crime. Pour nous, nous avons tué les vivants, celui-ci a ressuscité les morts ; nous avons dérobé le bien d’autrui, celui-ci commande de donner son propre bien. C’est ainsi que ce bienheureux larron instruisait ceux qui étaient présents, tout en reprenant le complice de ses crimes, Mais dès qu’il vit que cette multitude avait les oreilles fermées, il revient à celui qui connaît le secret des cœurs : " Et il disait à Jésus : Seigneur, souvenez-vous de moi, quand vous serez entré dans votre royaume. " Quoi ! vous ne voyez qu’un crucifié, et vous l’appelez votre Seigneur ; vous avez sous les yeux la figure d’un condamné, et vous proclamez sa puissance royale ; vous êtes couvert de crimes, et vous demandez à la source de toute justice de se souvenir de vos iniquités ? Oui, mais je découvre son royaume caché aux yeux des autres, et vous, Seigneur, vous effacez mes crimes publics, et vous agréez la foi des sentiments secrets de mon âme. L’iniquité s’est emparé précédemment du disciple de la vérité, est-ce que la vérité ne changera point le disciple de l’iniquité ?

Saint Grégoire le Grand. (Moral., 18, 23.) Les pieds et les mains de ce voleur étaient attachés à la croix avec des clous, et il n’avait de libre des souffrances que le cœur et la langue. Dieu lui inspire donc de lui offrir tout ce qu’il avait encore de libre, afin que selon la doctrine de l’Apôtre : " Il crût de cœur pour être justifié, et confessât de bouche pour obtenir le salut. " (Rm 10, 10.) C’est ainsi que cet heureux larron, rempli tout à coup de la grâce divine, reçut et conserva sur la croix les trois vertus dont parle encore l’Apôtre saint Paul (1 Co 3.) Il eut en effet la foi, puisqu’il crut que celui qu’il voyait mourir avec lui, régnerait un jour en Dieu, il eut l’espérance, puisqu’il lui demanda l’entrée de son royaume, il fit aussi profession en mourant d’une vive charité, en reprenant de sa conduite coupable, son compagnon et son complice, qui mourait en punition des mêmes crimes.

Saint Ambroise. Quel exemple plus puissant pour nous exciter à revenir à Dieu, que l’exemple de ce voleur qui obtient si facilement son pardon ? Le Seigneur pardonne promptement, mais la conversion a été prompte aussi ; la grâce est plus abondante et s’étend bien plus loin que la prière, car Dieu accorde toujours plus qu’on ne demande, le larron le prie de se souvenir de lui, et Jésus lui répond : " En vérité, je vous le dis, vous serez avec moi dans le paradis, " car la vie, c’est d’être avec Jésus-Christ, et là où est Jésus-Christ, là aussi est le royaume. — Théophylacte. De même qu’un roi victorieux rentre en triomphateur dans ses États, portant avec lui les plus riches dépouilles, ainsi Notre-Seigneur ayant enlevé au démon une partie de son butin (c’est-à-dire ce larron), la porte avec lui dans le paradis.

Saint Jean Chrysostome. Quel spectacle admirable de voir le Sauveur au milieu de ces deux larrons, pesant avec la balance de la justice la foi et l’incrédulité. Le démon avait chassé Adam du paradis, Jésus-Christ introduit un voleur dans le ciel avant tous les hommes, avant les Apôtres eux-mêmes, une simple parole et la foi seule lui ont ouvert les portes du paradis, afin que personne ne désespère d’obtenir la même grâce après ses égarements. Et voyez avec quelle promptitude s’opère ce changement, il passe de la croix dans les cieux, d’un supplice infâme dans le paradis, pour vous apprendre que c’est ici l’œuvre de la miséricorde de Dieu plutôt que l’effet des bons sentiments de ce grand coupable. Or, si Dieu accorde dès maintenant la récompense des cieux, la résurrection ne devient-elle pas inutile ? Le Seigneur introduit ce larron dans le paradis, et abandonne sur la terre son corps à la corruption, il est donc évident qu’il n’y a point de résurrection des corps. Tel est le langage que tiennent quelques-uns. Mais quoi ! est-ce que le corps qui a partagé les travaux de l’âme, n’aurait aucune part dans les récompenses ? Écoutez ces paroles de saint Paul : " Il faut que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruptibilité. " (1 Co 15.) Mais puisque le Seigneur a promis au bon larron le royaume des cieux, et qu’il le fait entrer dans le paradis, il ne lui a pas encore donné la récompense promise. On dit à cela que sous le nom de paradis, le Sauveur a voulu désigner le royaume des cieux, et il s’est servi de cette expression usitée chez les Juifs, en s’adressant au larron qui n’avait jamais entendu ses sublimes enseignements. Il en est d’autres qui au lieu de lire : " Aujourd’hui vous serez avec moi dans le paradis, " coupent ainsi la phrase : " Je vous le dis aujourd’hui ; vous serez avec moi dans le paradis. " Voici toutefois une explication plus claire : lorsque les médecins voient un malade dans un état désespéré, ils disent : " Il est mort ; " ainsi dit-on de ce larron qu’il est entre dans le paradis, parce qu’on n’avait plus à craindre qu’il retombât dans l’abîme de la perdition. — Théophylacte. Enfin, il est plus vrai de dire encore que le bon larron et les autres saints n’ont pas encore reçu tout l’effet des promesses, parce que selon la doctrine de saint Paul dans l’épître aux Hébreux (He 11, 40), Dieu n’a pas voulu qu’ils reçussent sans nous l’accomplissement de leur félicité, mais ils sont néanmoins dans le royaume des cieux et dans le paradis.

Saint Grégoire de Nysse. Il nous faut encore examiner comment le bon larron est jugé digne d’entrer dans le paradis, alors qu’un glaive de feu en interdit l’entrée aux saints. Mais remarquez que le texte sacré dit que ce glaive de feu s’agitait toujours pour éloigner les indignes et laisser librement entrer dans la vie ceux qui en sont dignes. — Saint Grégoire le Grand. (Moral., 12, 61.) Ou encore, il est dit que ce glaive de feu s’agitait toujours, parce qu’il savait qu’il devait disparaître un jour, lorsque viendrait celui qui devait nous ouvrir le chemin du paradis par le mystère de l’incarnation. — Saint Ambroise. Une autre difficulté se présente : les autres évangélistes, saint Matthieu et saint Marc, rapportent que les deux voleurs insultaient le Sauveur ; d’après saint Luc, au contraire, l’un deux insultait Jésus, et l’autre s’opposait à ces outrages. Nous répondons qu’ils ont pu tous deux commencer par l’insulter, et que l’un d’eux ne tarda pas à changer de sentiments et de langage. On peut encore dire que les deux premiers évangélistes ont employé ici le pluriel pour le singulier comme dans ce passage : " Ils ont mené une vie errante, couverts de peaux de chèvres, " et dans cet autre : " Ils ont été sciés, " bien qu’Élie seul fût vêtu de cette manière, et que le seul prophète Isaïe ait souffert le supplice de la scie. Dans le sens figuré, ces deux larrons sont le symbole des deux peuples pécheurs qui devaient être crucifiés par le baptême avec Jésus-Christ, et leur conduite si opposée représente la conduite si différente de ceux qui ont embrassé la foi. — Saint Bède." Car nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés en sa mort, " (Rm 5.) Et lorsque nous étions pécheurs, nous avons été purifiés dans les eaux du baptême ; cependant les uns sont couronnés, parce qu’ils glorifient le Dieu qui a daigné souffrir dans une chair mortelle, tandis que les autres perdent la grâce qu’ils ont reçue, parce qu’ils ont renoncé à la foi et aux œuvres de leur baptême.

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