15 Alors les pharisiens se concertèrent pour voir comment prendre en faute Jésus en le faisant parler.
16 Ils lui envoient leurs disciples, accompagnés des partisans d'Hérode : « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu ; tu ne te laisses influencer par personne, car tu ne fais pas de différence entre les gens.
17 Donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l'impôt à l'empereur ? »
18 Mais Jésus, connaissant leur perversité, riposta : « Hypocrites ! pourquoi voulez-vous me mettre à l'épreuve ?
19 Montrez-moi la monnaie de l'impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d'argent.
20 Il leur dit : « Cette effigie et cette légende, de qui sont-elles ? -
21 De l'empereur César », répondirent-ils. Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. »
22 À ces mots, ils furent tout étonnés. Ils le laissèrent donc et s'en allèrent.
Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) De même que si l’on veut opposer une digue à un ruisseau d’eau courante, cette eau, contrariée par cet obstacle, cherche à se frayer un autre lit, ainsi la malignité des Juifs, confondue d’un côté, revient à la charge par une autre voie. « Alors les pharisiens s’étant retirés, » etc. Ils vont donc trouver les hérodiens. Tel le conseil, tels sont les conseillers. « Et ils envoient leurs disciples avec des hérodiens lui dire : Maître, nous savons que vous êtes véritable et que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité. » — La Glose. Ils viennent avec les hérodiens comme avec des gens inconnus pour le tromper plus facilement et le surprendre dans ses discours ; car ils craignaient trop le peuple pour oser le faire par eux-mêmes. — Saint Jérôme. La Judée, qui avait été récemment soumise à la puissance romaine sous César Auguste, en était devenue tributaire depuis le recensement général de l’empire. Il y avait donc grande division parmi le peuple : les uns disaient qu’il fallait payer le tribut aux Romains, parce qu’ils portaient les armes pour la défense de la Judée, et pour assurer la paix et la sûreté générale ; les pharisiens, au contraire, qui se complaisaient dans leur justice, s’efforçaient de persuader que le peuple de Dieu, qui d’ailleurs payait la dîme, les prémices et les autres tributs marqués par la loi, ne devait pas être soumis à des lois humaines. Or, César Auguste avait établi pour roi des Juifs Hérode, fils d’Antipater, qui était un étranger et un prosélyte, pour diriger la perception de l’impôt, et gouverner la Judée sous la dépendance de l’empire. Les pharisiens envoient donc leurs disciples avec les hérodiens, c’est-à-dire avec les soldats d’Hérode, dont ils se moquaient, parce qu’ils payaient le tribut aux Romains, et qu’ilS appelaient par mépris hérodiens et gens étrangers au culte du vrai Dieu. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 70.) ils envoient leurs disciples conjointement avec les soldats d’Hérode, pour censurer ses paroles quelles qu’elles pourraient être. Mais ils désiraient surtout qu’il se prononçât contre les hérodiens ; car comme ils n’osaient se saisir de lui par la crainte qu’ils avaient du peuple, ils voulurent le faire tomber dans le piège en le forçant de déclarer qu’il était soumis à l’impôt public.
Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Le premier artifice des hypocrites, c’est de louer ceux qu’ils veulent perdre, et c’est pour cela qu’ils commencent par cet éloge : « Maître, nous savons que vous êtes vrai, » etc. Ils l’appellent maître dans l’espérance que, sensible à cet honneur et à cette louange, il leur ouvrira simplement les secrets de son cœur par le désir de se les attacher comme disciples.
La Glose. Il peut arriver qu’un homme dissimule la vérité de trois manières premièrement par une raison personnelle à celui qui enseigne, s’il ne connaît pas ou s’il n’aime pas la vérité, et c’est contre cette supposition qu’ils s’élèvent en disant : « Nous savons que vous êtes vrai ; » secondement par une raison tirée de Dieu, lorsque des hommes, perdant la crainte de Dieu, n’annoncent pas dans toute sa pureté la vérité qu’ils connaissent, et ils reconnaissent le contraire en Jésus-Christ : « Et vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité ; « troisièmement par une raison tirée du prochain, lorsque, par crainte ou par affection, on n’ose lui dire la vérité, et ils protestent encore contre cette dernière supposition en lui disant : « Et vous n’avez égard à qui que ce soit, car vous ne considérez point la personne dans les hommes. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 70.) Par ces dernières paroles, ils désignaient vaguement Hérode et César. — Saint Jérôme. Cette question si flatteuse, mais pleine de fourberie, tendait à provoquer, de la part du Sauveur, cette réponse qu’il craint plus Dieu que César : « Dites-nous donc, que vous semble-t-il, » etc. (Mt 17, 14), car, s’il répond qu’on ne doit point payer le tribut, aussitôt les hérodiens se saisiront de lui comme coupable de révolte contre l’empereur romain. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 70.) Ils savaient en effet que d’autres, avant lui (Ac 5, 36-37), avaient été punis de mort comme auteurs d’une pareille rébellion, et ils voulaient, par ces questions captieuses faire peser sur lui de semblables soupçons.
« Mais Jésus connaissant leur malice, » etc. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Jésus ne répond pas avec douceur à leur question si pacifique et si flatteuse en apparence, mais il s’adresse à leur âme qu’inspire la cruauté, et il leur répond avec sévérité, car Dieu répond bien plutôt à la volonté qu’aux paroles. — Saint Jérôme. La première marque qu’il leur donne de sa puissance, dans sa réponse, c’est qu’il connaît la pensée de ceux qui l’interrogent, et il les appelle, non pas ses disciples, mais hypocrites ; l’hypocrite est donc celui qui veut paraître au dehors ce qu’il n’est pas. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Il les appelle hypocrites, pour les forcer de reconnaître en lui le Dieu qui pénètre le secret des cœurs et de renoncer à leurs noirs projets. Remarquez que les pharisiens ont recours à la flatterie pour arriver à perdre plus sûrement le Sauveur, tandis que Jésus les couvre de confusion pour les sauver, car la sévérité de Dieu est plus utile à l’homme que la bienveillance de ses semblables. — Saint Jérôme. La sagesse divine agit toujours d’une manière conforme à sa nature, en permettant que ceux qui le tentent soient confondus par leurs propres paroles : « Montrez-moi la pièce d’argent qu’on donne pour le tribut, et ils lui présentèrent un denier. » Cette pièce de monnaie valait six as, et elle était à l’effigie de César. Aussi Jésus leur dit : « De qui est cette image et cette inscription ? » Ceux qui pensent que les questions du Sauveur ont pour cause l’ignorance, et non pas un dessein plein de sagesse, doivent se convaincre, par le fait dont il est ici question, que Jésus pouvait parfaitement savoir à quelle effigie était frappée cette pièce de monnaie. « De César, lui dirent-ils. » Il faut entendre ici par César, non pas Auguste, mais Tibère, son beau-fils, sous le règne duquel eut lieu la passion du Sauveur. Tous les empereurs romains, depuis le premier Caius-César, qui s’était rendu maître du pouvoir absolu, portaient le nom de César. « Alors Jésus leur répondit : Rendez donc à César ce qui est à César, » c’est-à-dire la pièce de monnaie, le tribut, l’argent. — Saint Hilaire. Si nous n’avons à notre disposition rien qui vienne de César, nous sommes affranchis de l’obligation de lui rendre ce qui est à lui. Mais si nous jouissons des choses placées sous son domaine, et si nous usons des droits que nous garantit son autorité, nous n’avons aucun sujet de nous plaindre de l’obligation de rendre à César ce qui est à César.
Saint Jean Chrysostome. (hom. 70.) Lorsque vous entendez le Sauveur déclarer qu’il faut rendre à César ce qui est à César, comprenez qu’il n’a voulu parler que de ce qui ne peut nuire en rien à la religion, car, s’il en était autrement, ce ne serait plus le tribut de César, mais le tribut du démon. Pour leur ôter ensuite tout prétexte de dire : Vous nous soumettez donc tout entier à la puissance des hommes, il ajoute : « Et à Dieu ce qui est à Dieu. » — Saint Jérôme. C’est-à-dire les dîmes, les prémices, les oblations et les victimes. C’est ainsi que le Sauveur paya le tribut pour lui et pour Pierre (Mt 17), et qu’il rendit à Dieu ce qui est à Dieu en accomplissant la volonté de son Père (Jn 7). — Saint Hilaire. (can. 23.) Il faut rendre à Dieu ce qui vient de Dieu, c’est-à-dire le corps, l’âme et la volonté. La monnaie de César c’est la pièce d’or sur laquelle son image est gravée ; la monnaie de Dieu c’est l’homme sur lequel Dieu a empreint son image. Donnez donc vos richesses à César, mais réservez pour Dieu seul la conscience que vous avez de votre innocence.
Origène. L’exemple du Sauveur nous apprend ici à ne pas faire attention, sous prétexte de piété, aux choses vantées par le grand nombre, et qu’il paraîtrait pour cela glorieux de suivre, mais à n’estimer que ce qui est conforme à la raison. Nous pouvons encore entendre ce passage dans un sens moral, et dire que nous devons donner à notre corps les soins qui lui sont nécessaires comme nous payons le tribut à César, mais que nous devons rendre à Dieu tous les devoirs en rapport avec la nature de nos âmes, c’est-à-dire ceux qui nous conduisent à la vertu. Ceux donc qui, dans leur enseignement, exagèrent la loi de Dieu, et ne veulent pas qu’on s’occupe des soins réclamés par le corps, sont les pharisiens, qui défendaient de payer le tribut à César ; ce sont eux qui interdisent, par exemple, le mariage et l’usage des viandes que Dieu a créées. Ceux au contraire qui prétendent que l’homme doit accorder à son corps plus qu’il ne lui est dû sont comme les hérodiens. L’intention du Sauveur est donc que ni la vertu ne souffre des soins excessifs que nous pourrions donner à notre corps, ni que notre corps ne soit mis en danger par une pratique exagérée de la vertu. Ou bien c’est le prince de ce monde (c’est-à-dire le démon) qui est appelé César, car nous ne pouvons rendre à Dieu ce qui est à Dieu avant d’avoir rendu au prince de ce monde ce qui est à lui, c’est-à-dire avant d’avoir déposé toute malice. Nous devons apprendre encore de cet exemple qu’en présence de ceux qui nous tentent, nous ne devons pas garder un silence absolu, ni leur répondre avec trop de simplicité, mais que nous devons peser notre réponse en toute prudence, pour ôter tout prétexte à ceux qui cherchent l’occasion de nous perdre, et enseigner d’une manière irrépréhensible ce qui peut conduire au salut ceux qui ont la volonté de se sauver.
Saint Jérôme. Or ceux qui auraient dû se rendre au témoignage d’une si grande sagesse, se contentent d’admirer comment leur finesse n’a pu réussir à dresser ses pièges. « Et l’ayant entendu, ils furent remplis d’admiration, et, le laissant là, ils se retirèrent, » remportant tout à la fois leur incrédulité avec leur étonnement.
23 Ce jour-là, des sadducéens - ceux qui affirment qu'il n'y a pas de résurrection - vinrent trouver Jésus et l'interrogèrent :
24 « Maître, Moïse a dit : Si un homme meurt sans avoir d'enfant, son frère épousera la veuve et donnera une descendance au défunt.
25 Il y avait chez nous sept frères : le premier, qui s'était marié, mourut ; et, comme il n'avait pas d'enfant, il laissa sa femme à son frère.
26 De même le deuxième, puis le troisième, jusqu'au septième,
27 et finalement, la femme mourut.
28 Alors, à la résurrection, duquel des sept sera-t-elle l'épouse, puisqu'elle leur a appartenu à tous ? »
29 Jésus leur répondit : « Vous êtes dans l'erreur, en méconnaissant les Écritures, et la puissance de Dieu.
30 À la résurrection, en effet, on ne se marie pas, mais on est comme les anges dans le ciel.
31 Au sujet de la résurrection des morts, n'avez-vous pas lu ce que Dieu vous a dit :
32 Moi, je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob ? Il n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »
33 Les foules qui l'avaient entendu étaient frappées par son enseignement.
Saint Jean Chrysostome. (hom 70.) Après que les disciples des pharisiens eurent été ainsi confondus ainsi que les hérodiens, les sadducéens se présentèrent. La confusion dont venaient d’être couverts ceux qui les avaient précédés aurait dû les rendre moins empressés ; mais la présomption est un vice qui ne sait plus rougir, qui est opiniâtre, et qui tente l’impossible. Aussi l’Évangéliste s’étonne lui-même de leur démarche insensée et la fait remarquer en ces termes : « Ce jour, les sadducéens vinrent le trouver, » etc. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) À peine les pharisiens se sont retirés que les sadducéens s’approchent, probablement après avoir lutté entre eux à qui le surprendrait le premier, ou bien s’ils ne pouvaient triompher de lui par la force de la raison, dans le dessein au moins de le déconcerter par leurs seules instances. — Saint Jérôme. Il y avait deux grandes sectes parmi les Juifs : celle des pharisiens et celle des sadducéens. Les pharisiens étaient sectateurs outrés de la justice qui venait des traditions et des observances légales, et le peuple leur donnait le nom de séparée ; les sadducéens au contraire, dont le nom signifie juste, s’attribuaient une justice qu’ils n’avaient certainement pas et niaient tous les dogmes crus et professés par les pharisiens comme la résurrection du corps, l’immortalité de l’âme, l’existence des anges et de l’esprit. C’est pour cela que l’Évangéliste ajoute : »qui soutiennent qu’il n’y a point de résurrection. » — Origène. (Traité 22 sur S. Matth.) Ils niaient, non-seulement la résurrection de la chair, mais encore l’immortalité de l’âme. — Saint Jean Chrysostome. Le démon voyant qu’il ne pouvait entièrement éteindre la connaissance de Dieu parmi les hommes fit naître la secte des sadducéens, qui niaient la résurrection des morts. Or une semblable négation détruit par avance tout dessein de pratiquer la justice, car qui pourrait trouver sa satisfaction dans les combats qu’il soutient chaque jour contre lui-même, s’il n’avait devant les yeux l’espérance de la résurrection ?
Saint Grégoire le Grand. (Moral., 14, 28.) Il en est qui, en considérant que l’âme se sépare du corps, que la chair tombe en pourriture, que la pourriture se réduit en poussière, et que la poussière elle-même se réduit jusqu’aux plus simples éléments que l’œil de l’homme est incapable de discerner, désespèrent de la possibilité de la résurrection, et, à la vue de ces ossements arides, ils doutent qu’ils puissent un jour se revêtir de chair et reprendre toute la vigueur de la vie. — Saint Augustin. (Enchir., 38) Mais non elle ne périt pas pour Dieu cette matière terrestre, qui a servi à former la chair des mortels ; et quand elle aurait été réduite en cendre et en poussière, quand elle aurait été transportée au loin par le souffle des vents, quand elle aurait servi à former la substance d’autres corps, ou qu’elle aurait été réduite aux éléments primitifs, quand elle serait devenue la nourriture et comme la chair des animaux ou des hommes, elle sera réunie en un instant à cette âme qui l’a autrefois animée pour former l’homme, lui donner la vie et l’accroissement.
Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Or les sadducéens croyaient avoir trouvé une raison très-ingénieuse pour soutenir leur erreur : »Et ils lui proposèrent cette question : Maître, Moïse a ordonné, » etc. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 71.) Comme la mort était pour les Juifs un mal sans adoucissement, parce qu’ils concentraient toutes leurs espérances dans cette vie, Moïse avait établi dans la loi que, si un homme venait fi mourir sans enfants, son frère fût tenu d’épouser sa veuve, pour lui donner des enfants et ne pas laisser périr son nom (Dt 25, 5-9), ce qui était comme un adoucissement à l’amertume de la mort. Mais ce n’était qu’au frère ou au plus proche parent qu’il était enjoint d’épouser la veuve du défunt ; car, si c’eût été un étranger qui l’épousât, l’enfant qui serait né de cette union n’aurait pu être considéré comme le fils du défunt, et, d’ailleurs l’obligation d’affermir et de perpétuer la maison du défunt ne pouvait être la même pour un étranger que pour le frère à qui la parenté en faisait une espèce de loi,
« Or il y avait parmi nous sept frères, » etc. — Saint Jérôme. Comme ils n’admettaient pas la résurrection des corps et qu’ils croyaient que l’âme mourait avec le Corps, il ont recours à cette histoire fabuleuse, pour convaincre d’absurdité ceux qui affirment que les morts doivent ressusciter. Ils objectent donc l’inconvenance de ce fait imaginaire pour détruire la vérité de la résurrection, et ils concluent par cette question ; « Lors donc que la résurrection arrivera, duquel de ces sept sera-t-elle femme ? » Cependant ce fait a pu réellement avoir lieu dans leur pays. — Saint Augustin. (Quest. Evang., 1, 32.) Dans le sens mystique, ces sept frères représentent les impies, qui n’ont produit aucun fruit de justice pendant les sept âges du monde. Ces sept âges forment la durée de la terre, qui passera elle-même après les sept âges de son existence, comme les impies ont passé sur la terre sans rien produire, à l’exemple des sept maris de cette femme.
Jésus leur répondit : Vous êtes dans l’erreur, ne comprenant ni les Écritures ni la puissance de Dieu. » — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Il leur reproche d’abord avec raison leur folie, parce qu’ils ne lisaient pas, et en second lieu leur ignorance, parce qu’ils ne connaissaient pas Dieu, car c’est de la lecture assidue que vient la science de Dieu, et l’ignorance est toujours fille de la négligence et de la paresse. — Saint Jérôme. Il sont donc dans l’erreur, parce qu’ils ne connaissent pas les Écritures, et cette ignorance est cause qu’ils ne comprennent pas la puissance de Dieu.
Origène. Il leur reproche d’ignorer deux choses : premièrement les Écritures ; secondement la puissance de Dieu, qui est le principe de la résurrection et de la vie nouvelle qui doit la suivre. Ou bien le Sauveur, en reprochant aux sadducéens de ne pas connaître la puissance de Dieu, leur reproche de ne pas le connaître lui-même, car il était la puissance de Dieu, et ils ne le connaissaient point, parce qu’ils ignoraient les Écritures qui lui rendent témoignage. Ils ne pouvaient, par conséquent, croire la résurrection dont il devait être l’auteur. On peut demander si le Sauveur, en adressant ces reproches aux sadducéens : « Vous êtes dans l’erreur en ne comprenant point les Écritures, » veut dire qu’on lit dans l’Écriture les paroles suivantes : « Après la résurrection les hommes n’auront point de femmes, » etc. On ne trouve point ces paroles dans l’Ancien Testament ; mais nous répondons qu’elles s’y trouvent, sinon en termes exprès, du moins au sens moral, en termes figuratifs, car la loi étant l’ombre des biens à venir (He 10, 1), on doit entendre surtout des noces spirituelles ce qu’elle dit des maris et de leurs femmes. Je ne trouve nulle part non plus dans l’Écriture ces autres paroles : « Après leur mort, les saints seront comme les anges de Dieu, » à moins toutefois qu’on ne les prenne dans un sens figuré, d’après ces autres passages : « Vous irez vers vos pères, » (Gn, 15, 15) et encore « Il fut réuni à son peuple. » (Gn 25, 8 ; 25, 17 ; 35, 29 ; 49, 32.) D’autres disent que Jésus leur reprochait de ne pas lire les Écritures différentes de la loi, et d’être pour cela dans l’erreur ; d’autres enfin prétendent qu’ils ne connaissaient pas les Écritures que contienne la loi de Moïse, parce qu’ils n’en cherchaient pas le sens divin. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Ou bien ces paroles : « Au jour de la résurrection, les hommes n’auront point de femmes, ni les femmes de maris, » etc., se rapportent à celles-ci « Vous ne connaissez pas la puissance de Dieu, » et celles qui suivent : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, » à celles-là : « Vous ne savez pas les Écritures. » Or, Si nous avons à discuter avec des hommes qui calomnient, la vérité, opposons-leur d’abord l’autorité de 1’Écriture avant de leur donner les preuves de raison ; si, au contraire, ils nous interrogent parce qu’ils ignorent, commençons par donner les preuves de raison et appuyons-les ensuite de l’autorité des Écritures, car il faut convaincre les calomniateurs et instruire les ignorants. C’est pour cela que le Sauveur répond à cette question qui lui est faite par ignorance « Au jour de la résurrection, a etc. — Saint Jérôme. Les mots grecs que nous avons rendus par les mots latins neque nubent, neque nubentur, c’est-à-dire ni les hommes n’épouseront de femmes, ni les femmes de maris, ne sont pas conformes à l’usage de la langue latine, car le mot nubere, en latin, ne se dit proprement que des femmes ; mais nous appliquerons ici le mot nubere aux hommes qui se marient et le mot nubi aux femmes qu’ils épousent. — Saint Jean Chrysostome. (surS. Matth.) Dans la vie présente, les hommes ne cessent de naître et de prendre des épouses, parce qu’ils ne cessent de mourir, afin que ces naissances successives viennent combler les vides faits par la mort ; dans la vie future, au. contraire, il n’y a plus de raison de naître, parce que la nécessité de mourir n’existe plus.
Saint Hilaire (can. 23.) Il suffisait, pour imposer silence aux sadducéens, d’avoir détruit la fausse idée qu’ils avaient des plaisirs des sens après la résurrection, et de leur avoir démontré l’inutilité de ces joies matérielles, alors que les devoirs qu’elles supposaient n’existaient plus. Cependant Notre-Seigneur ajoute : « Ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel. » — Saint Jean Chrysostome. (hom.70.) Il répond ainsi directement à la question qui lui était faite, car la raison pour laquelle les sadducéens n’admettaient pas la résurrection, c’est qu’ils croyaient que l’état des corps ressuscités serait le même que pendant cette vie ; or, Notre-Seigneur détruit cette supposition en montrant que cet état sera tout différent. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth,) Il est à remarquer que, lorsque le Sauveur a parlé du jeûne, de l’aumône et des autres vertus morales, il ne s’est point servi de cette comparaison des anges, et il ne l’emploie que lorsqu’il s’agit de l’affranchissement des devoirs des époux. C’est qu’en effet, de même que toutes les actions qui ont la chair pour principe nous sont communes avec les animaux, mais surtout les œuvres de la volupté ; ainsi toutes les vertus nous font entrer en société avec les anges, mais principalement la chasteté, qui est le triomphe de la vertu sur la nature. — Saint Jérôme. Ces paroles : « Ils seront comme les anges de Dieu dans le ciel, » sont une promesse de la vie toute spirituelle qui doit suivre la résurrection. — Saint Denys. (Des noms divins, chap. 1.) Alors, en effet, devenus incorruptibles et immortels, nous serons remplis de la vue de Dieu, qui nous apparaîtra dans de chastes contemplations, et nous jouirons de la lumière spirituelle qu’il répandra sur nous dans une âme impassible et immatérielle, à l’exemple des intelligences qui habitent au-delà des cieux, et c’est pour cela que le Sauveur ajoute que nous serons égaux aux anges (cf. Lc 20, 36).
Saint Hilaire. (can. 23.) Il en est beaucoup qui renouvellent la difficulté que soulevaient à tort les sadducéens à propos du mariage, et qui demandent quelle forme la femme doit avoir à sa résurrection ; or, tout ce que les Écritures nous autorisent à penser des anges, nous pouvons l’appliquer à la résurrection de la nature humaine en ce qui concerne les femmes. — Saint Augustin. (Cité de Dieu, 22, 17.) Mais je préfère, comme plus fondé en raison, le sentiment de ceux qui ne doutent nullement que les deux sexes ne ressuscitent parfaitement distincts, car la concupiscence, qui produit la honte, n’existera plus alors, et c’est ainsi que le premier homme et la première femme étaient nus avant leur péché et n’en rougissaient pas. Mais la nature particulière des deux sexes sera conservée, affranchie toutefois de l’union conjugale et de l’enfantement. Les membres de la femme recevront une destination différente de celle qu’ils avaient en cette vie et seront revêtus d’une beauté toute nouvelle, dont la vue n’excitera point la concupiscence, puisqu’elle n’existera plus, mais, au contraire, portera les hommes à louer la sagesse et la bonté de Dieu qui a donné la vie à ce qui n’existait plus, et a délivré de la corruption ce qu’il a créé. — Saint Jérôme. Personne ne dit ni d’un arbre, ni d’une pierre, ni des choses qui n’ont pas les membres distinctifs des sexes, qu’ils ne se marient ni ne sont mariés ; mais on ne parle ainsi que de ceux qui pourraient se marier et qui ne se marient point pour une raison quelconque. Ce que le Sauveur vient de dire des conditions de la résurrection répond directement à la question qui lui a été adressée, il aborde maintenant le dogme lui-même de la résurrection, et l’établit solidement contre l’incrédulité des sadducéens. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 70.) Ils s’étaient appuyés dans la question qu’ils firent à Jésus du nom de Moïse. C’est donc par l’autorité de Moïse qu’il va les confondre : « Et, pour ce qui est de la. résurrection des morts, vous n’avez donc pas lu ces paroles que Dieu vous a dites : Je suis le Dieu d’Abraham, » etc. — Saint Jérôme. Notre-Seigneur aurait pu sans doute, pour établir la vérité de la résurrection, apporter beaucoup d’autres témoignages plus décisifs, tels que ce passage d’Isaïe : « Les morts ressusciteront, et ceux qui sont dans le tombeau revivront (Is 26), » et cet autre de Daniel (Dn 12) : »Plusieurs de ceux qui dorment dans la poussière ressusciteront, » etc. On se demande donc pourquoi il cite de préférence ce passage qui paraît assez peu décisif, ou qui, du moins, ne se rapporte pas directement au fait même de la résurrection, et pourquoi il conclut aussitôt comme si cette preuve était péremptoire : « Or Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Nous avons dit plus haut que les sadducéens n’admettaient ni l’existence des anges, ni celle des esprits, ni la résurrection des morts, et qu’ils soutenaient que les âmes elles-mêmes étaient sujettes à la mort. Ils ne reconnaissaient d’ailleurs que les cinq livres de Moïse, et rejetaient les oracles des prophètes. Il eût donc été absurde de leur citer des témoignages puisés dans des livres dont ils ne reconnaissaient point l’autorité. C’est donc à Moïse (Ex 3) qu’il emprunte cette citation pour prouver l’immortalité de l’âme, et il conclut aussitôt « Or Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » C’est ainsi qu’ayant prouvé que les âmes survivent à la mort du corps (car Dieu ne pourrait pas être le Dieu de ceux qui n’existeraient en aucune façon), il conclut de là par une conséquence naturelle à la résurrection des corps, qui ont été associés au bien comme au mal que les âmes ont pu faire sur la terre. — Saint Jean Chrysostome.(hom. 70.) Mais comment est-il écrit ailleurs : « Afin qu’il règne sur les vivants et les morts ? » (Rm 14, 9)Ce passage n’est nullement en opposition avec les paroles de Notre-Seigneur, car nous y voyons que le Seigneur régnera sur les morts, c’est-à-dire sur ceux qui doivent revivre, et non pas sur ceux qui ont disparu à jamais pour ne plus ressusciter.
Saint Hilaire. Il faut encore observer que ces paroles avaient été adressées à Moïse, alors que les patriarches étaient morts depuis longtemps ; ils existaient donc cependant, puisque Dieu était leur Dieu, car ils ne pouvaient rien avoir s’ils n’existaient pas. Il est, en effet, dans la nature d’une chose qu’elle existe pour qu’une autre chose lui appartienne. Donc il n’y a que ceux qui sont vivants qui puissent posséder Dieu, puisque Dieu est l’éternité même, et qu’il n’est pas possible aux morts de posséder ce qui est éternel. Et comment donc pourrait-on nier qu’ils existent et qu’ils existeront éternellement alors que celui qui est l’éternité déclare leur appartenir ? — Origène. C’est Dieu encore qui dit : « Je suis celui qui suis. » Il est donc impossible que Dieu se dise le Dieu de ceux qui n’existent pas. Et remarquez qu’il ne dit pas Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, mais « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » Dans un autre endroit, il est écrit : « Le Dieu des Hébreux m’a envoyé vers vous. » (Ex 7.) Ceux qui sont d’une perfection accomplie aux yeux de Dieu, possèdent Dieu tout entier en eux-mêmes, par comparaison avec les. autres hommes, et c’est pourquoi Dieu se déclare leur Dieu, non d’une manière collective, mais individuelle. Ainsi lorsque nous disons : Ce champ leur appartient, nous voulons dire qu’aucun d’eux ne le possède en entier ; si nous disons, au contraire : ce champ appartient à cet homme, nous exprimons qu’il en est seul possesseur. Cette expression : « Le Dieu des Hébreux, » prouve donc que les Hébreux étaient encore imparfaits, et que chacun d’eux aussi ne possédait Dieu que d’une manière imparfaite. Dieu, au contraire, se déclare le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob, parce que chacun d’eux possédait Dieu tout entier. Or, c’est un des plus beaux titres de gloire des saints patriarches que de vivre ainsi aux yeux de Dieu. — Saint Augustin. (contre Faust, 16, 24.) Le même témoignage qui servit à confondre les sadducéens, peut servir également à confondre les manichéens, car ils nient aussi la résurrection, quoique d’une manière différente. — Saint Augustin. (traité 11 sur S. Jean.) Dieu est appelé spécialement le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, parce que chacun d’eux représente les différentes manières dont sont engendrés les enfants de Dieu. Le plus ordinairement, Dieu se sert d’un saint prédicateur pour engendrer un fils vertueux, et c’est par les mauvais que sont engendrés les enfants vicieux ; c’est ce que figure Abraham qui, de Sara, son épouse libre, eut un enfant qui fut fidèle, et un enfant infidèle d’Agar, sa servante. Quelquefois un saint prédicateur engendre un bon et un mauvais fils, comme Isaac qui, de Rebecca, son épouse légitime, eut deux enfants, l’un bon, l’autre mauvais, Jacob et Esaü. Quelquefois, enfin, Dieu se sert des prédicateurs bons et mauvais pour engendrer des enfants vertueux, ce qui est figuré par Jacob qui eut des enfants vertueux (Gn 29, 30, 35) de ses deux épouses légitimes Lia et Rachel, et de ses servantes Zeipha et Bala. — Saint Jean Chrysostome. (sur S. Matth.) Or, remarquez combien sont faibles les attaques que les Juifs dirigent contre Jésus-Christ, dans la première, ils cherchent à l’effrayer : « Par quelle autorité faites-vous ces choses ? » Le Sauveur leur oppose une grande fermeté. Dans la seconde, ils ont recours à la ruse, et il fallut pour la déjouer une sagesse pleine d’habileté ; mais cette dernière attaque fut plus facile à repousser, car elle était accompagnée de présomption et d’ignorance. Or, il est facile à un homme qui est fort de ce qu’il sait, de confondre celui qui s’imagine savoir lorsqu’il ne sait rien ; ainsi le premier choc de l’ennemi peut être redoutable, mais si on le soutient avec courage, on lui sera bientôt supérieur.
« Et le peuple, entendant ceci, admirait sa doctrine. » — Rémig. Ce ne sont point les sadducéens, mais la foule qui est dans l’admiration, c’est ce qui arrive encore tous les jours dans l’Église, lorsque les ennemis de l’Église sont vaincus par l’inspiration divine, la multitude des fidèles se livre aux transports de la joie.