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CHAPITRE VI : L’Église au service de la société
Portée sociale de la mission de l’Église
100. Partout dans le monde, l’Église a la mission de faire connaître le Christ, Fils de Dieu, et d’annoncer le salut offert à tous les hommes. En contemplant son Seigneur, homme parfait, elle a aussi toujours eu conscience qu’elle avait une place spécifique dans la société, en faveur de la libération des personnes de tout ce qui entrave leur croissance humaine et spirituelle, car « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » [292].
I. Le service social
101. Dans son action au sein de la société, le chrétien doit s’inspirer de la parole de Dieu qui l’invite tout d’abord à faire sienne la préoccupation du Seigneur pour les orphelins et les pauvres, qui « ont revêtu le visage du Christ » et qui sont les « bien-aimés de Dieu » [293]. Depuis les origines, le peuple de l’Alliance et la communauté chrétienne ont toujours eu conscience du droit primordial du pauvre, du faible et de l’émigré (cf. Dt Dt 24,17-18). En venant en aide à ses frères dans le besoin, le chrétien participe au rétablissement de la fraternité perdue à cause du péché et il demande au Christ de réaliser la pleine fraternité dont l’Église constitue les prémices. « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux : de mort, il n’y en aura plus ; de pleurs, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé » (cf. Ap 21,3-4). Je fais donc appel à la conscience des fidèles, leur rappelant que nous serons jugés sur la qualité de notre accueil du pauvre, de l’étranger et de celui qui est dans l’épreuve. Si nous les avons accueillis et aidés, au soir de notre vie, nous entendrons le Seigneur nous dire : « Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume. [...] Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, [...] j’étais étranger et vous m’avez accueilli » (Mt 25,34-35).
Pour que cette forme de témoignage de l’amour de Dieu puisse être comprise comme un témoignage d’Église, il est indispensable que tous les catholiques travaillent en communion avec l’Église tout entière et pas seulement en leur nom propre. « L’esprit de pauvreté et de charité est, en effet, la gloire et le témoignage de l’Église du Christ » [294].
102. Les séquelles de la guerre pèsent lourdement sur la société libanaise et engendrent une crise socio-économique qui touche les individus et les familles ; elles se font sentir dans les questions du logement, de la santé, de l’éducation et du travail. Je voudrais ici saluer l’engagement inlassable de nombreux laïcs et d’Instituts religieux dans les services éducatifs, dans les services médicaux et sociaux et dans l’aide aux plus pauvres. Ils manifestent ainsi la sollicitude de Dieu et l’amour du Christ à l’égard de tous les petits qui sont ses frères. En me réjouissant de ce qui existe déjà dans le pays, j’appelle tous les Libanais à poursuivre et à développer des gestes concrets de solidarité et de partage, dans tous les domaines de la vie sociale, confirmant ainsi l’interdépendance indispensable entre citoyens d’un même pays, le principe de la destination universelle des biens de la terre et l’option préférentielle pour ceux qui sont démunis.
Personne ne doit être exclu des réseaux de relations économiques et sociales. Les pauvres, lespersonnes marginalisées, les handicapés physiques et mentaux, doivent pouvoir bénéficier d’une attention fraternelle et d’une solidarité accrue. En ce qui les concerne, les Églises patriarcales ont le devoir de s’organiser pour proposer des aides effectives, matérielles, spirituelles et morales, à tous ceux qui en ont besoin, en prenant soin de gérer correctement leur patrimoine.
La solidarité nationale doit aussi se développer dans le domaine de la santé. Toute personne doit pouvoir bénéficier des soins et de l’assistance médicale nécessaires, indépendamment de ses ressources. J’invite l’Église à réfléchir à ce qui peut se réaliser en ce domaine, comme dans celui de la pastorale des malades qui ont besoin d’être accompagnés durant leur maladie. Je propose à la hiérarchie catholique de réaliser une étude sérieuse et profonde de l’organisation des services de la santé dans ses institutions, avec le souci d’en faire des lieux de témoignage toujours plus grand de l’amour envers les hommes. En particulier, on sera attentif à rendre les institutions de soins accessibles aux plus défavorisés.
103. L’aide que l’Église peut apporter à la vie sociale est bien plus large que les points qui viennent d’être soulignés. Les problèmes, souvent complexes, doivent être étudiés avec soin et faire l’objet d’actions concertées entre les patriarcats. Durant le Synode, on a souvent évoqué la responsabilité des laïcs, des religieux et des religieuses au sein des instances ecclésiales chargées d’envisager et de mettre en œuvre les actions en matière sociale. Dans ce domaine comme dans les autres évoqués au cours des chapitres précédents, je demande aux responsables de l’Église catholique au Liban de les associer plus étroitement à la mission de l’Église universelle au bénéfice de tous. Les Églises patriarcales trouveront aussi les modalités de collaboration confiante avec les autres organismes de la société travaillant dans les mêmes secteurs d’activité, dans le respect des responsabilités propres et des spécificités. En particulier, les catholiques s’attacheront à faire régner dans leurs institutions un esprit vraiment chrétien et développeront une pastorale adaptée aux besoins des personnes qui ont recours à leurs services [295].
II. La gestion des biens de l’Église
104. Les biens d’Église sont des moyens pour l’apostolat, pour l’action sociale et pour les services que les chrétiens ont à accomplir, dans une perspective de développement et de justice. En effet, « l’essentiel, c’est la foi et la charité auxquelles rien n’est préférable » [296]. Dans le même sens, écoutons l’exhortation de saint Grégoire de Nysse : « Partagez avec les pauvres qui sont les préférés de Dieu. Tout appartient à Dieu, notre commun Père. Et nous sommes tous les frères d’une famille unique » [297]. Dans le domaine de leur gestion, en vertu de ma mission de « suprême administrateur de tous les biens temporels de l’Église » [298], je demande un engagement radical de toutes les communautés catholiques orientales, pour qu’elles aient constamment le souci de réaliser une administration rationnelle, transparente et orientée clairement vers les buts pour lesquels les biens ont été acquis. Selon le Code des Canons des Églises orientales, il appartient aux évêques de veiller à ce qu’une gestion saine et moderne des biens soit assurée dans un esprit de désintéressement total par des personnes compétentes, intègres et particulièrement habilitées pour un service ecclésial et social ; elles ont à rendre compte de leur gérance et de leurs décisions [299]. Il demeure évident que l’administration du patrimoine de l’Église est un service apostolique qui ne peut pas avoir comme fin un enrichissement personnel, familial ou de groupe.
105. Le principe des waqfs, de leur régime juridique et de leur mode de gestion et d’exploitationdoit être réexaminé et réévalué. Pour rendre possible leur administration, il faut d’abord dresser un inventaire de l’état actuel et des finalités réelles de chacune des formes de waqfs, leurs différentes sortes de biens temporels [300], et en vérifier la rentabilité et l’exploitation. Il est également nécessaire d’établir une planification d’ensemble des besoins et un usage correct des waqfs, correspondant aux quatre finalités des biens d’Église : le culte, les œuvres d’apostolat, les œuvres de charité et le juste soutien des pasteurs [301].
Dans la ligne fixée par mes prédécesseurs, en particulier par le Pape Paul VI, j’ai confirmé de manière explicite qu’aucun bien d’Église [302] au Moyen-Orient ne puisse être acquis ou aliéné, sinon selon les normes juridiques du droit commun [303], et celles émanées tout spécialement par le Saint-Siège pour le Moyen-Orient [304]. Dans ce domaine, les évêques exerceront leur vigilance et prendront soin de donner à tous les membres du peuple de Dieu, spécialement aux séminaristes, aux prêtres et aux membres des Instituts religieux, la formation nécessaire [305].
Je sais que, grâce aux waqfs, de nombreuses réalisations ont déjà été faites et je m’en réjouis. Je salue en particulier les initiatives prises par des patriarcats, des éparchies et des instituts religieux, spécialement la construction d’appartements pour des jeunes couples et pour des personnes défavorisées. De même, j’encourage les initiatives désintéressées prises en ce domaine par des laïcs. Il importe que les différents projets en faveur des familles qui ont le moins de moyens financiers pour vivre soient poursuivis et intensifiés.
III. Le service éducatif
Les écoles et les centres académiques catholiques au Liban [306]
106. Dans le domaine éducatif, l’Église a une tradition qu’il convient de sauvegarder. Elle est appelée à être éducatrice des personnes et des peuples. Les écoles catholiques ont le souci de participer efficacement à la mission de l’Église et de fournir un enseignement de qualité. Pour cela, tous les acteurs doivent y être étroitement associés : enseignants, élèves, parents, personnels techniques et administratifs, prêtres, religieux et religieuses concernés, associations spécifiques de parents d’élèves, d’enseignants et d’anciens élèves qui apportent leur soutien aux institutions scolaires, sous la responsabilité des évêques. J’encourage les communautés éducatives à poursuivre leurs actions au service des jeunes, qui ont besoin de recevoir les bases culturelles, spirituelles et morales qui feront d’eux des chrétiens actifs, des témoins de l’Évangile et des citoyens responsables dans leur pays ; cela suppose que s’intensifient les collaborations et que se développe la coordination entre les services compétents des différents patriarcats catholiques. Les diverses institutions doivent être fidèles à leur mission d’établissements catholiques, en se mettant avant tout à la disposition de la communauté chrétienne, mais aussi plus largement de l’ensemble du pays, dans un esprit de dialogue avec toutes les composantes de la société, sans toutefois perdre de vue leur spécificité d’enseignement catholique. Il convient que la dimension religieuse de l’enseignement catholique soit toujours plus évidente ; la façon d’aborder les matières profanes, la proposition d’une vision de l’homme et de l’histoire illuminée par la foi, le lien avec l’Église et le style de vie d’enseignants qui soient des exemples par leurs comportements, l’invitation à une vie morale droite, la proposition d’une vie spirituelle profonde, les connaissances inculquées aux jeunes : ce sont là autant de points d’attention pour une éducation intégrale de la jeunesse. Que tous se rappellent que « l’école catholique [...] a l’ambition de proposer simultanément l’acquisition d’un savoir aussi large et profond que possible, l’éducation exigeante et persévérante de la véritable liberté humaine et l’entraînement des enfants et des adolescents qui lui sont confiés vers l’idéal concret le plus élevé qui soit : Jésus Christ et son message évangélique » [307].
107. Comme toutes les structures scolaires, les établissements catholiques ont conscience de participer à la construction de la société, par l’éducation qui est l’art de former les personnes et de leur proposer les valeurs qui méritent d’être défendues et qui doivent être transmises. La communauté éducative participe à l’approfondissement de la culture libanaise, au développement des relations entre les générations et des rapports des jeunes avec leurs parents. Il ne faut pas oublier non plus qu’elle permet aux jeunes d’envisager sereinement leur avenir et de trouver des raisons de vivre et d’espérer.
Dans la mesure où les circonstances concrètes le lui permettent, l’Église au Liban s’efforce d’être toujours présente à cette activité humaine de première importance ; elle sait l’estime que lui portent la grande majorité des Libanais et elle est fière de pouvoir scolariser de très nombreux enfants dans l’ensemble du pays, sans aucune distinction ou discrimination [308]. Forte de la confiance qui lui est accordée, elle doit poursuivre ses tâches, en prenant des mesures pour rendre ses établissements d’enseignement accessibles à tous ceux qui peuvent être formés, en particulier aux plus pauvres économiquement, afin de leur permettre d’accéder à la formation de base nécessaire à la vie en société et à la culture. Dans cet esprit, avec les Pères du Synode, je demande aussi aux institutions catholiques d’enseignement de reconsidérer, autant que faire se peut, la question des frais de scolarité dans leurs établissements, pour ne pas pénaliser les familles les plus démunies. Nombre d’entre elles y veillent déjà. En effet, accueillir des jeunes pauvres dans ses écoles constitue une longue tradition de l’Église catholique. J’encourage les communautés catholiques à développer une réelle solidarité entre elles et avec les jeunes dont elles ont la charge, afin qu’aucun jeune n’interrompe sa formation pour des raisons uniquement matérielles ou financières. Dans ce domaine, on apprécie la générosité des institutions éducatives et des fidèles et on souhaite qu’ils poursuivent le partage, dans le cadre de la formation aussi bien scolaire qu’universitaire, en faveur des élèves et des étudiants nécessiteux, de ceux qui viennent des régions rurales et qui ont souvent des difficultés à se loger et à subvenir à leurs besoins primordiaux [309]. En réalisant cela, les écoles catholiques contribueront à l’intégration des jeunes dans une société culturellement riche et les aideront à envisager un avenir meilleur.
Les universités et les instituts catholiques
108. Il y a au Liban différents centres académiques, dont certains assurent aussi un enseignement en sciences religieuses. Ces institutions ont leur histoire et leurs traditions propres. Cependant, cette multiplicité peut être source de difficultés dans certaines circonstances, si ne se développe pas un esprit de concertation et de collaboration. On gagnerait à ne plus chercher à créer de nouveaux centres par Église patriarcale, mais parfois à regrouper et à unifier ces institutions, afin d’associer les forces vives et de permettre à certains centres de se spécialiser davantage, pour le bien des fidèles [310]. J’encourage les pasteurs à promouvoir une formation de qualité pour tous les fidèles. Elle aura une incidence certaine dans la vie des personnes, dans la vie liturgique, pastorale et missionnaire des Églises particulières et dans les relations avec les autres Églises et avec l’ensemble du peuple libanais.
Comme les Pères du Synode l’ont aussi constaté, les institutions d’enseignement supérieur rassemblent un nombre limité d’étudiants si on le compare à celui des universités de l’État. Pour faire face aux grands défis culturels, pour un meilleur enseignement et pour une plus grande efficacité dans la recherche et dans la formation des futurs professeurs, il est important que les différents instituts universitaires se concertent, afin de faire des propositions communes et, éventuellement, de se regrouper et de confier à certaines institutions une spécificité universitaire particulière. J’invite les évêques à concentrer leurs efforts sur les instituts déjà existants et j’encourage la commission de l’APECL chargée des questions scolaires et universitaires à favoriser les collaborations entre les différents établissements d’enseignement, afin d’éviter les pertes en personnel, en énergies et en moyens matériels.
109. La liberté de l’éducation et de l’enseignement est une des composantes de la vie d’un pays qui est très attentif aux réalités culturelles et qui garantit la liberté de croyance inhérente à la dignité humaine, parfaitement compatible avec les principes généraux d’enseignement [311]. Il est important que les parents puissent choisir la forme d’éducation qu’ils préfèrent pour leurs enfants, en fonction de leurs convictions religieuses et de leurs préférences pédagogiques. Les autorités publiques ont le devoir de rendre cette liberté de choix effective et de veiller à ce qu’elle ne soit pas une occasion de discrimination entre les enfants et les familles et que ne pèsent pas injustement sur les parents des charges trop lourdes [312].
110. Dans la vie scolaire et universitaire, il convient aussi d’être attentif à la présence et à la qualité de l’animation spirituelle par des aumôneries bien organisées, pour que les jeunes trouvent des instances de réflexion et de prière qui les aident à unifier leur vie d’hommes ou de femmes chrétiens, en prenant en compte les connaissances acquises dans leur cursus éducatif. Les aumôniers de jeunes, les religieux, les religieuses et les laïcs qui en acceptent la charge, recevront une formation approfondie et seront attentifs aux développements culturels de leur temps. La pastorale universitaire concerne aussi bien les étudiants que les professeurs. J’invite donc tous les patriarcats et les Instituts religieux à fournir, dans la mesure de leurs possibilités, des prêtres, des diacres, des consacrés et des laïcs pour cette pastorale, en détachant les personnes les plus idoines en raison de leur culture, de leurs capacités intellectuelles et de leurs qualités humaines et spirituelles [313].
IV. Service de l’information
111. Les moyens de communication sociale sont devenus désormais des éléments importants de l’éducation et de l’univers quotidien de nos contemporains, ainsi que de l’évangélisation dans les diverses langues et cultures [314]. L’Église y a sa place, pour promouvoir la vérité, condition de toute dignité humaine, et les valeurs spirituelles et morales qui permettent à toute personne de se conduire chaque jour avec rectitude et de développer les différents aspects de sa personnalité. J’encourage les initiatives prises dans l’Église afin de favoriser des émissions religieuses, des programmes d’information et d’éducation, et d’aider à former le sens critique des adultes et des jeunes face à la multitude des messages médiatiques, qui donnent parfois l’impression que tous les comportements peuvent être considérés de manière équivalente. De même, l’Église veillera à former des personnes compétentes pour percevoir les enjeux des moyens de communication.
V. Engagement politique
112. « L’Église qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique, est à la fois signe et sauvegarde de la transcendance de la personne humaine » [315]. Sa mission première est de conduire les hommes au Christ, Rédempteur et Sauveur. Il ne lui revient donc pas de s’engager directement dans la vie politique ; en effet, « elle n’a pas de solutions techniques, [...] elle ne propose pas des systèmes ou des programmes économiques et politiques, elle ne manifeste pas de préférence pour les uns ou les autres, pourvu que la dignité de l’homme soit dûment respectée et promue et qu’elle-même se voie laisser l’espace nécessaire pour accomplir son ministère dans le monde » [316]. Cependant, le devoir incombe à l’Église de rappeler inlassablement les principes qui seuls peuvent assurer une vie sociale harmonieuse, sous le regard de Dieu. Parce que l’Église vit dans le monde, « tous [ses] membres [...] participent à sa dimension séculière ; mais cela de façon diverse. En particulier la participation des fidèles laïcs a une modalité de réalisation et de fonction, qui, selon le Concile, leur est "propre et particulière" : c’est cette modalité que l’on désigne du nom de "caractère séculier" » [317].
Avec sa sagesse et son souci de servir l’homme et l’humanité, l’Église souhaite donc aider ceux à qui il appartient d’exercer une activité publique à la remplir pleinement, pour le service de leurs frères. Comme elle l’a maintes fois souligné, elle reconnaît qu’il y a une juste autonomie des réalités humaines, dans lesquelles l’homme est appelé à faire un bon usage de sa raison droite (cf. Si Si 15,14), en harmonie avec la vie surnaturelle, supérieure à celle de ce monde [318]. À toute conscience s’imposent les principes d’humanité, intimant à chacun ce qu’il doit faire ou ne pas faire [319].
Il importe aussi de rappeler qu’il y a une pratique chrétienne de la gestion des affaires temporelles, car le message évangélique éclaire toutes les réalités humaines qui sont des moyens destinés à la fois à édifier la famille humaine et à conduire au bonheur éternel. Les chrétiens ne peuvent donc pas « avoir deux vies parallèles : d’un côté la vie qu’on nomme spirituelle avec ses valeurs et ses exigences ; et de l’autre, la vie dite séculière » [320], qui aurait des valeurs différentes ou opposées aux premières. De ce fait, « pour une animation chrétienne de l’ordre temporel, dans le sens [...] qui est celui de servir la personne et la société, les fidèles laïcs ne peuvent absolument pas renoncer à la participation à la "politique", à savoir à l’action multiforme, économique, sociale, législative, administrative, culturelle, qui a pour but de promouvoir, organiquement et par les institutions, le bien commun » [321].
113. Les fidèles laïcs accomplissent ainsi un véritable service de l’homme et de la communauté nationale, et cela en vertu de leur baptême, par lequel ils participent à la triple fonction du Christ : sacerdotale, prophétique et royale. Tout spécialement, par la participation à l’office sacerdotal, ils font de leur action une louange au Créateur en perfectionnant la création ; par leur participation à l’office prophétique, ils sont « appelés à faire briller la nouveauté et la force de l’Évangile dans leur vie quotidienne, familiale et sociale, comme aussi à exprimer, avec patience et courage, dans les difficultés de l’époque présente, leur espérance de la gloire, même à travers les structures de la vie du siècle » [322]. De ce fait, il feront renaître chez leurs compatriotes, en particulier chez les jeunes, l’espérance qu’un avenir est possible et le désir de contribuer activement aux changements qui s’imposent pour parvenir à une vie commune meilleure. La gestion des affaires publiques est un chemin d’espérance, car elle est tournée vers un monde à construire et elle laisse entrevoir que des transformations sont possibles pour améliorer la condition des hommes.
Les fidèles participent aussi à l’office royal du Seigneur en s’engageant dans la voie de l’ascèse spirituelle, pour vaincre le péché et en faisant don d’eux-mêmes pour servir le Christ, dans la charité et dans la justice. Dans cette perspective, il est important que l’ensemble du peuple de Dieu connaisse la doctrine sociale de l’Église, qui donne des éléments de réflexion, des points de repère et des critères de jugement et de décision dans l’action, pour se diriger avec rectitude et intégrité dans les différents domaines de la vie personnelle et sociale.
Dès le plus jeune âge, il convient de fournir à tous les jeunes, dans les différentes institutions éducatives, une éducation civique appropriée, pour les rendre conscients de leurs responsabilités de citoyens et pour promouvoir la vérité et la liberté, la justice et la charité, fondements de la paix et de la fraternité sociales [323].
Je me réjouis que beaucoup de chrétiens travaillent, avec leurs frères des autres confessions religieuses et avec tous les hommes de bonne volonté, dans des services de l’État, pour participer à la construction d’une société de justice et de paix, avec désintéressement et dévouement.
VI. Droits de l’homme
114. Parmi les éléments primordiaux d’un État de droit, figure la protection des droits de l’homme, c’est-à-dire le respect de toute personne et de tout groupe, car l’homme, qui vit à la fois dans la sphère des valeurs matérielles et des valeurs spirituelles, dépasse tout système social et est la valeur fondamentale. Comme j’ai eu l’occasion de le dire à la tribune de l’UNESCO, « toute menace contre les droits de l’homme, que ce soit dans le cadre de ses biens spirituels ou dans celui de ses biens matériels, fait violence à cette dimension fondamentale » [324]. En raison de ses prérogatives et de ses fonctions, l’État est le premier garant des libertés et des droits de la personne humaine.
Après les années de souffrances et la longue période de guerre qu’a connues le Liban, son peuple et les autorités qui le gouvernent sont appelés à des gestes courageux et prophétiques de pardon et de purification de la mémoire [325]. Certes, il faut maintenir vivant le souvenir de ce qui s’est passé, pour que jamais plus cela ne se reproduise et que jamais plus « la haine et l’injustice ne s’emparent de nations tout entières et ne les poussent à [des actions qui] sont légitimées et organisées par des idéologies qui se fondent plus sur elles-mêmes que sur la vérité de l’homme » [326]. Une société ne peut pas se reconstruire si chacun de ses membres, si ses familles ou les différents groupes qui la composent, ne cherchent pas à sortir des rapports conflictuels qui ont marqué les temps de violence et à apaiser tout désir de vengeance. C’est au prix d’efforts, de gestes tangibles de dépassement de soi et de réconciliation, qui sont les signes de la grandeur d’âme des personnes et des peuples, qu’un avenir commun est possible au sein d’une société trop longtemps déchirée par des conflits et des comportements d’hostilité et d’intolérance. Pour ouvrir un avenir nouveau, l’Église n’oublie jamais que le Seigneur l’a chargée d’un ministère de grâce et de pardon, afin de réconcilier les hommes avec Dieu et entre eux, car l’amour est plus fort que la haine et que l’esprit de revanche. Elle s’efforce de se faire l’interprète de la soif de dignité et de justice de ses contemporains, et de conduire les hommes sur le chemin de la paix ; elle reconnaît et salue l’attention de la communauté internationale et les nombreuses actions entreprises dans ce domaine au cours des années écoulées.
115. Au sein d’une nation, les autorités légitimes ont le devoir de veiller à ce que toutes les communautés et tous les individus jouissent des mêmes droits et se soumettent aux mêmes devoirs, selon les principes de l’équité, de l’égalité et de la justice. Comme citoyens ayant une charge publique, les dirigeants doivent s’efforcer de mener une vie droite, avec l’humilité requise pour le service des frères, afin de donner l’exemple de la probité et de l’honnêteté. En effet, la rectitude morale est un des facteurs essentiels de la vie en société [327]. Dans les domaines politique, économique et social, les responsables de la vie publique sont appelés à être particulièrement attentifs aux personnes qui risquent toujours d’êtres mises en marge de la société, pour faire progresser leurs conditions de vie et de travail. Pour cela, dans une société où les réalités sont de plus en plus complexes, en particulier au Liban et dans l’ensemble du Moyen-Orient, il convient de former des personnes de haut niveau de qualification qui seront aptes à faire entrer leur pays dans tous les réseaux de la vie internationale, car nous constatons actuellement une mondialisation de plus en plus grande de tous les phénomènes sociaux.
Pour sauvegarder l’homme en qui elle reconnaît l’image de Dieu, l’Église « reprend toujours le cri évangélique de la défense des pauvres du monde, de ceux qui sont menacés, méprisés et à qui l’on dénie les droits humains » [328] ; car le Christ est venu annoncer la libération de tous les hommes (cf. Lc 4,16-19 Dt 15,15 Is 61,1-2) et rendre évidente la vérité sur l’homme. Par le mystère de l’Incarnation, Dieu s’est fait homme. Cela veut dire qu’en Jésus Christ s’éclaire le mystère de l’homme [329] et que les droits de Dieu et les droits de l’homme sont liés, et que violer les droits de l’homme, c’est violer les droits de Dieu ; à l’inverse, servir l’homme c’est aussi, d’une certaine manière, servir Dieu, car il n’y a point de charité qui ne s’accompagne en même temps de justice. « C’est aller à Dieu que servir les pauvres ; vous devez regarder Dieu en leurs personnes » [330].
116. Afin que la paix règne au Liban et dans la région, et que le progrès puisse bénéficier à tous, j’exhorte les Autorités et l’ensemble des citoyens libanais à mettre tout en œuvre pour que les droits de l’homme, éléments fondamentaux du droit positif antérieurs à toute constitution et à toute législation d’un État, soient pleinement respectés, spécialement dans l’administration de la justice et dans les garanties auxquelles ceux qui sont accusés et en détention ont légitimement droit.
Parmi les droits fondamentaux, il y a aussi celui de la liberté religieuse. Personne ne doit être soumis à des contraintes de la part soit d’individus, soit de groupes ou de pouvoirs sociaux, ni être poursuivi ou mis à l’écart de la vie sociale pour ses opinions, ni empêché de mener sa vie spirituelle et cultuelle, « de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou en association avec d’autres » [331]. La sauvegarde des droits de l’homme est urgente ; c’est l’avenir d’une nation qui est en jeu, ainsi que celui de l’humanité entière, car tant qu’un être humain est bafoué dans ses droits les plus fondamentaux, c’est toute la communauté des hommes qui est blessée.
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