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CHAPITRE IV : La communion
L’Église, Corps du Christ
79. Au terme de quatre années de prière et de préparation, durant lesquelles l’Église catholique au Liban a courageusement réfléchi sur sa vocation et sur sa mission, l’Assemblée spéciale pour le Liban du Synode des Évêques lui a rappelé le chemin à suivre, invitant tous les catholiques à la conversion, pour « retrouver, traduites dans leur langage, les paroles mêmes par lesquelles notre Sauveur et Maître Jésus Christ a voulu inaugurer sa prédication : "Convertissez-vous et croyez à l’Évangile" (Mc 1,15), c’est-à-dire accueillez la joyeuse nouvelle de l’amour, de votre adoption comme fils de Dieu, et donc de la fraternité » [228].
C’est dans le Christ, leur unique espérance, que les fidèles et le clergé forment ensemble l’Église, autour des évêques ; le premier devoir des pasteurs est de maintenir l’unité de l’Église [229]. Chaque Église locale manifeste le mystère de cette unité selon sa tradition propre. C’est aussi du Christ crucifié et ressuscité qu’elle reçoit la communion de l’Esprit Saint (cf. 2Co 13,13) en qui elle doit sans cesse être renouvelée. « Chacun a sa fonction propre, mais tous vivent d’une même vie. Or, ce que l’âme est au corps de l’homme, l’Esprit Saint l’est au Corps du Christ qui est l’Église ; et l’Esprit Saint opère dans toute l’Église ce que l’âme opère dans tous les membres d’un seul corps » [230]. Mais les fruits du renouveau ne concernent pas seulement les fidèles ; ils doivent aussi apparaître dans chaque Église patriarcale comme institution et dans la communion entre les différentes Églises patriarcales.
Aussi, dans le troisième temps de ses travaux, l’Assemblée synodale a-t-elle réfléchi à cet aspect de son thème : « Solidaires, nous témoignons de son amour ». Tout au long des séances synodales, j’ai été le témoin de la solidarité entre les Pères synodaux, « selon la vérité et dans la charité » (Ep 4,15) ; je demande au Seigneur que cette expérience de communion, fruit du Synode, s’étende à tout le peuple, afin que l’Église catholique au Liban témoigne de l’Amour qui unit tous ses membres comme des frères, amour auquel tous les hommes aspirent. Témoigner que Dieu est Amour, c’est le prouver d’abord « en acte et en vérité » (1Jn 3,18), car « par la foi en lui, le Christ a augmenté notre amour pour Dieu et pour le prochain » [231]. Le témoignage de l’amour entre les catholiques est une des premières exigences qui découlent de l’amour de Dieu, manifesté en son Fils. Le témoignage - le martyre -, qui est la mission essentielle de l’Église, « fait éclater la puissance de l’Esprit » [232], car il est la manifestation de la puissance de Dieu dans le monde, malgré la faiblesse de l’homme. Dans la communion effective des différentes Églises particulières entre elles, il aura toute sa valeur et sa portée.
I. La communion au sein de l’Église catholique au Liban
Au Liban
80. Les Églises patriarcales catholiques au Liban appartiennent à l’Église catholique et, parce qu’elles sont en pleine communion avec le Successeur de Pierre, elles sont aussi en communion les unes avec les autres comme des « parties de l’unique Église du Christ » [233] et « comme des réalisations particulières de l’Église une et unique de Jésus Christ » [234] de laquelle elles tirent leur ecclésialité. Il convient maintenant de se demander en vérité si, en chaque lieu, elles vivent réellement cette pleine communion confiante avec le Siège apostolique et entre elles [235], en particulier dans les domaines où la collégialité épiscopale appelle localement à une coresponsabilité efficace. Les évêques, les membres du clergé, les religieux, les religieuses et les fidèles laïcs les plus engagés dans la mission ont conscience qu’il reste encore un long chemin à parcourir, comme l’exprimaient plusieurs interventions et rapports de carrefours avec lucidité et courage. Mais l’avenir et le renouveau voulus par l’Assemblée synodale dépendent en grande partie des efforts de tous les membres de l’Église catholique et de leurs gestes fraternels [236]. Cependant, tous doivent sans cesse se rappeler que la plus belle offrande et « le plus grand sacrifice que l’on puisse offrir au Seigneur, c’est notre paix, notre concorde fraternelle, un peuple rassemblé dans l’unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit » [237].
À partir de l’Instrumentum laboris et dans leur dialogue avec les auditeurs laïcs et prêtres, les Pères synodaux ont pu cerner les principales causes du mal profond dont souffrent les fidèles au Liban : l’absence du sens de l’Église comme mystère de communion, qui exprime la nature sacramentelle de l’Église et l’unité des fidèles en un seul Corps [238]. L’ensemble des institutions et la législation canonique expriment ce mystère et invitent tous les membres du peuple de Dieu à une réelle fraternité. Dans cet esprit, il importe que le sens de la foi et de l’Église prévale sans cesse sur la mentalité de repli sur sa propre communauté confessionnelle, qui se manifeste trop souvent. Cet état de fait demande une conversion évangélique [metanoia] constante, pour passer de « la mentalité confessionnelle à un sens d’Église authentique » [239]. C’est donc un retournement radical de perspective qui est requis, comme le disait déjà saint Ignace d’Antioche : « Les divisions, fuyez-les comme le principe de tous les maux » [240]. Avec l’aide de l’Esprit Saint, pasteurs et fidèles auront l’audace spirituelle de dépasser les limites socio-culturelles de leur communauté confessionnelle, afin de se placer au niveau de l’Église dans son ensemble et d’agir en fonction de toute la communion ecclésiale [241]. Les structures existent déjà, prévues par les saints canons, mais leur dynamisme est freiné par diverses formes d’égoïsme personnel ou communautaire, par des difficultés de communication et de collaboration, par le désir tout humain d’avoir une place prépondérante ; ce sont des attitudes contraires à la charité (cf. 1Co 13,4-10). Des orientations ont déjà été tracées en ce qui concerne les paroisses, les éparchies, et les synodes des évêques des Églises patriarcales [242]. Mais il est important d’envisager aussi des transformations au niveau national, en vue de la coresponsabilité effective des évêques et d’une plus grande communion entre les différentes Églises locales.
81. En 1967, au lendemain du deuxième Concile oecuménique du Vatican, a été créée l’Assemblée des Patriarches et Évêques catholiques au Liban (APECL). Cette structure collégiale ne se substitue pas aux synodes des évêques des différentes Églises patriarcales ; chaque patriarcat conserve son autorité propre en ce qui concerne sa vie et son organisation interne. Cependant, l’APECL est une manifestation évidente et une expression singulière de l’esprit collégial des évêques, désireux de rester fidèles à leur vocation de pasteurs, dans une pleine et généreuse collaboration entre eux et avec le Successeur de Pierre [243]. Selon ses nouveaux statuts, cette assemblée a pour fonction de favoriser et d’intensifier la concertation et la coopération dans tous les domaines où cela est possible. Pour cela, elle est appelée à vérifier sans cesse l’efficacité de son mode de fonctionnement. Dans cette perspective, les membres de l’Assemblée synodale ayant fait de nombreuses suggestions que je fais miennes, j’invite l’Église catholique au Liban à prendre en compte les orientations générales suivantes [244].
Tout d’abord, il revient naturellement à chaque patriarcat et à l’APECL de soutenir l’élan et le dynamisme nés de l’Assemblée synodale. Ils diffuseront la présente Exhortation post-synodale auprès de tous les fidèles, afin d’en faire l’objet d’études spécifiques et de la mettre en œuvre dans chaque Église patriarcale et dans toutes les structures communes.
Comme l’ont souhaité les Pères synodaux, il est urgent que l’APECL élabore une pastorale d’ensemble [245] dans les domaines où les différentes Églises patriarcales catholiques peuvent exercer conjointement leurs responsabilités et leur action pastorale. Une telle concertation, dûment réfléchie et soigneusement préparée, amènera à prendre des décisions d’intérêt commun, qui conduiront les membres de l’APECL à s’engager ensemble dans l’action pastorale [246], pourvu que ces décisions ne s’opposent pas à la tradition essentielle de telle ou telle Église patriarcale. Dans l’esprit des renouveaux proposés plus haut [247], il sera très profitable que collaborent aux activités de l’APECL des prêtres, des diacres, des religieux, des religieuses et des laïcs engagés ; en particulier, il conviendrait d’étudier la possibilité de mettre en place un conseil pastoral au niveau de l’APECL, afin d’associer tous les membres du peuple de Dieu à la mission de l’Église. Il revient en effet aux pasteurs « de reconnaître et de promouvoir la dignité et la responsabilité des laïcs dans l’Église », qui « ont la faculté, voire même parfois le devoir de donner leur avis en ce qui concerne le bien de l’Église » [248].
Du point de vue fonctionnel, il importe que les Commissions soient réorganisées pour devenir plus opérationnelles et pour être véritablement au service de la mission de l’Église. L’APECL est appelée à s’organiser toujours mieux, afin de travailler pour le bien commun des membres des différentes Églises particulières.
Avec l’ensemble de l’Église catholique au Moyen-Orient
82. Au cours de l’Assemblée synodale, plusieurs interventions ont attiré l’attention sur la vocation et la mission de l’Église catholique au Liban, et sur la nécessité d’établir et de renforcer des liens fraternels avec les chrétiens au Proche et au Moyen-Orient, et spécialement avec ceux qui restent parfois ignorés en Iran, au Soudan et en Afrique du Nord. Cet élargissement de perspective et ce souci de solidarité m’ont beaucoup réjoui ; je vois un signe prometteur de renouveau dans un échange de dons entre des Églises particulières. L’Église catholique au Liban, si privilégiée malgré ses souffrances, est invitée à s’ouvrir à ses frères et à répondre joyeusement à la vocation propre à toute Église particulière de créer des liens fraternels, selon l’exemple de la première communauté chrétienne de Jérusalem (cf. Ac 2,42-46) [249]. Plusieurs Pères synodaux, des prêtres, des religieux, des religieuses et des fidèles laïcs aussi ont proclamé que l’une des voies du renouveau de l’Église au Liban sera son ouverture à la mission ad gentes pour coopérer avec d’autres Églises particulières à travers le monde. L’élan missionnaire vers l’extérieur ne pourra que renouveler la jeunesse et la vigueur de l’Église à l’intérieur.
Dans cet esprit, le Conseil des Patriarches catholiques d’Orient (CPCO) [250], appelé à renforcer ses structures, manifestera de manière effective la catholicité de l’Église dans la région et sa mission de salut pour tous ses habitants. Le CPCO a un rôle de coordination régionale, donnant à sa manière un témoignage de l’esprit collégial de l’épiscopat, en vue de réalisations communes dans les domaines apostoliques et caritatifs [251]. Avec les communautés catholiques de la diaspora
83. Un appel urgent a été lancé par plusieurs intervenants pour maintenir et intensifier les relations entre les communautés catholiques de la diaspora et les différents patriarcats au Liban. En effet, une communauté locale ne peut pas vivre coupée de son centre d’unité sans courir le risque de s’ériger dans une totale indépendance. Ce renouveau des relations comporte des devoirs de part et d’autre. Ainsi, chaque patriarcat prendra soin de fournir à ses fidèles répandus à travers le monde l’assistance spirituelle et morale dont ils ont besoin, en envoyant des prêtres, des diacres, des religieux et des religieuses, qui auront soin de travailler en liaison avec les autres Églises locales, en particulier avec celle de rite latin ; dans le même temps, les évêques seront attentifs à ce que les futurs prêtres, formés dans la diaspora, puissent découvrir concrètement le patrimoine et la culture de leur Église patriarcale d’origine. Ces relations se concrétiseront aussi par un partage matériel et spirituel permanent, afin de soutenir le Corps ecclésial tout entier [252].
Avec l’ensemble de l’Église catholique
84. L’Assemblée synodale a permis une nouvelle Pentecôte, dont nous devons rendre grâce au Seigneur. Les Églises orientales catholiques en pleine communion avec l’Église de Rome sont une manifestation tangible de la maturité de la conscience ecclésiale. En effet, l’unité est une caractéristique primordiale de l’Église et elle est requise par sa nature profonde [253]. Ce souci de l’unité ne doit pas pour autant affaiblir le patrimoine spécifique des Églises orientales catholiques, auxquels les fidèles sont invités à accorder « estime et louange », car il est « patrimoine de toute l’Église du Christ » [254]. Les traditions particulières sont aussi une occasion privilégiée de raviver le dynamisme et l’élan missionnaire, auxquels chaque fidèle doit participer. Les pasteurs prendront soin de donner à tous les catholiques la formation nécessaire, pour qu’ils acquièrent le sens missionnaire et qu’ils viennent en aide à leurs frères chrétiens et aux hommes dans le besoin [255].
II. Le dialogue avec les Églises orthodoxes
85. L’Assemblée spéciale pour le Liban du Synode des Évêques a été aussi un temps de grâce, unkairos, en raison de la participation active des délégués fraternels des Églises orthodoxes au Liban, venant des Patriarcats grec-orthodoxe et syriaque-orthodoxe d’Antioche, du Catholicossat arménien de Cilicie et de l’Église assyrienne de l’Orient. Leurs interventions en séance plénière et dans les carrefours, ainsi que lors de rencontres amicales, ont contribué à développer un climat fraternel entre les différentes Églises. Je les remercie pour leur participation fraternelle et pour leur contribution au dialogue. En effet, il est désormais clair que des études attentives ont permis de dissiper de nombreux malentendus sur la plupart des différends christologiques traditionnels surgis au Ve siècle. L’Église catholique et les Églises orthodoxes au Liban sont donc appelées, de manière toute spéciale, à « conserver dans une communion de foi et de charité les relations fraternelles qui doivent être en honneur entre les Églises locales, comme entre des sœurs » [256].
Beaucoup de progrès ont été accomplis depuis le Concile oecuménique Vatican II. Avec l’ensemble de l’Église catholique, je me réjouis de l’engagement oecuménique de chacune des Églises, des dialogues fructueux entre elles et des différents accords théologiques qui ont pu être signés [257]. Cela a sans aucun doute permis que soient évoqués, avec sérénité et confiance, les problèmes qui font encore obstacle à la pleine communion dans la charité entre l’Église catholique et les Églises orthodoxes et d’envisager des éléments de solution, dans le souci de la vérité.
86. La première orientation proposée consiste à redécouvrir et à approfondir la tradition antiochienne qui est commune à un certain nombre d’Églises patriarcales catholiques et d’Églises orthodoxes au Moyen-Orient. Ce retour aux sources demande un renouveau dans la formation et dans la réflexion théologiques, dans la vie spirituelle et dans l’action pastorale, tenant compte de la Tradition de l’Église, en particulier des Pères d’Orient et d’Occident qui ont exprimé le message évangélique dans leurs diverses cultures. J’invite tous les fidèles du Christ à une prière fervente pour que nous puissions faire la volonté du Seigneur, à une vie de foi et de charité toujours plus intense, à un véritable partage de dons et à la découverte sérieuse des vues spirituelles de leurs frères [258]. C’est assurément dans cette ligne-là que les organismes de formation théologique et pastorale peuvent apporter une contribution importante au dialogue oecuménique.
Au cours des discussions, l’Assemblée synodale a évoqué de manière approfondie trois problèmes pastoraux, sources de difficultés dans les relations entre les Églises patriarcales catholiques et les Églises orthodoxes [259], qui doivent encore faire l’objet d’études sérieuses en accord avec le Saint-Siège [260]. Je me réjouis des efforts concrets entrepris et des collaborations réalisées dans différents domaines, qui devront être poursuivis et approfondis, dans le souci de faire triompher la vérité et le dialogue de la charité. Des possibilités pastorales sont offertes aux pasteurs de l’Église catholique, dans le respect des traditions et des sensibilités, en veillant à maintenir une juste exposition de la doctrine catholique [261]. Elles doivent être utilisées en prenant soin d’avancer en relation et en harmonie avec les conversations que le Saint-Siège poursuit avec les différentes Églises et de donner aux fidèles la formation nécessaire [262].
III. Les liens avec les Communautés ecclésiales issues de la Réforme
87. La participation du délégué fraternel des communautés évangéliques au Liban a été accueillie dans la joie et a été l’occasion de dissiper certains malentendus sur les communautés protestantes [263]. Le lien primordial entre l’Église catholique et les communautés réformées repose sur le baptême, qui nous rend fils de Dieu, ainsi que sur l’écoute de la Parole de Dieu. En même temps, nous avons conscience de ce qui nous sépare, en particulier en ce qui concerne les ministères et la sacramentalité de l’Église. Par le dialogue fraternel et la prière, nous pouvons passer peu à peu de la méfiance à des engagements sur la voie de la réconciliation et de la pleine unité, traduits notamment par des actions sociales communes qui mettent en valeur le visage du Christ serviteur de tous les hommes.
IV. Le Conseil des Églises au Moyen-Orient
88. Au Liban, le Conseil des Églises au Moyen-Orient (CEMO) est devenu l’un des cadres habituels du dialogue oecuménique. C’est dans ce contexte que pourrait être engagée une réflexion commune sur des problèmes tels que la date de la célébration de la Pâque du Seigneur et l’étude d’un texte arabe commun du Notre Père et du Credo, qu’il sera nécessaire cependant de soumettre ensuite aux autorités compétentes. Dans le domaine humanitaire, un témoignage commun peut être rendu, pour manifester à nos contemporains la tendresse et la sollicitude du Seigneur. Le service de l’unité chrétienne exige une compétence et une formation spécialisée, et ne peut être réalisé sans la participation au plus haut niveau des Chefs des Églises concernées. En effet, les démarches oecuméniques engagent non seulement l’Église locale, mais aussi toute l’Église et toutes les Églises. J’exhorte donc les pasteurs et les fidèles à garder vivant le désir de l’unité, et, sans se lasser, par un dialogue oecuménique de proximité, à contribuer à faire évoluer les mentalités, en priant ensemble et en agissant ensemble chaque fois que cela est possible [264].
Dans un esprit de concorde et de fraternité, il convient de mentionner aussi les relations que le CEMO s’attache à développer et à affermir avec les différentes communautés musulmanes, afin d’envisager les collaborations possibles pour servir ensemble la société libanaise.
CHAPITRE V : L’eglise catholique au Liban engagée dans le dialogue inter-religieux
Un vrai dialogue
89. Un vrai dialogue entre les croyants des grandes religions monothéistes repose sur l’estime mutuelle, afin de protéger et de promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté [265]. Cette tâche commune est particulièrement urgente pour les Libanais, appelés avec courage à se pardonner les uns les autres, à faire taire leurs dissensions et leurs inimitiés, et à changer leurs mentalités, afin de développer la fraternité et la solidarité pour la reconstruction d’une société toujours plus conviviale [266].
Participer à la transformation du monde requiert avant tout la conversion des cœurs et la lutte pour la justice, dans la charité et la fraternité. C’est aussi pour les chrétiens une dimension constitutive de la prédication évangélique, car ils seront reconnus aux bonnes œuvres qu’ils accompliront. L’Église doit sans cesse contribuer à la défense de la dignité de l’homme, « situé au centre de la société », et sa doctrine « révèle l’homme à lui-même » [267]. Particulièrement dans les moments critiques de leur histoire, les peuples se tournent avec confiance vers elle pour obtenir conseils, soutien et secours.
« Que ceux qui ont placé leur foi en Dieu aient à cœur d’exceller dans la pratique du bien » (Tt 3,8). Les communautés spirituelles et les familles de pensée vivant aux Liban, qui se réfèrent à Dieu que tous adorent et s’efforcent de servir [268], doivent désormais s’engager sur la voie d’une solidarité plus profonde ; cela se traduira effectivement dans des gestes d’amitié et de compréhension mutuelle, dans le respect inaliénable de la dignité des personnes, de la liberté de conscience et de la liberté religieuse, éléments constitutifs du bien commun.
I. Le dialogue islamo-chrétien
90. Ayant vécu côte à côte pendant de longs siècles tantôt dans la paix et la collaboration, tantôt dans l’affrontement et les conflits, les chrétiens et les musulmans au Liban doivent trouver dans le dialogue respectueux des sensibilités des personnes et des différentes communautés la voie indispensable à la convivialité et à l’édification de la société [269].
Les Libanais ne doivent pas oublier cette longue expérience de relations, qu’ils sont appelés à reprendre inlassablement pour le bien des personnes et de la Nation tout entière. Pour des hommes de bonne volonté, il est impensable que des membres d’une même communauté humaine, vivant sur la même terre, en viennent à se méfier les uns des autres, à s’opposer et à s’exclure au nom de leurs religions respectives. Je remercie les délégués fraternels musulmans et druze de leur présence à l’assemblée synodale et de leur participation active au dialogue.
91. Ce dialogue doit se poursuivre à plusieurs niveaux. Tout d’abord, dans la vie quotidienne, dans le travail et dans la vie de la cité, les personnes et les familles apprennent à s’apprécier. Les expériences concrètes de solidarité sont une richesse pour tout le peuple et une avancée importante dans la voie de la réconciliation des esprits et des cœurs, sans laquelle aucune œuvre commune n’est possible à long terme. La sagesse naturelle conduit donc les partenaires à une riche communication humaine et à une entraide par laquelle s’affermit le tissu social.
Le dialogue religieux ne peut être négligé. Il doit aider chacun à regarder avec estime, à discerner et à reconnaître la grandeur des recherches spirituelles de ses frères, recherches qui conduisent à marcher sur la voie de la volonté divine et qui permettent de faire progresser chez les individus comme dans la vie collective les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles.
II. La convivialité
92. Il est particulièrement nécessaire d’intensifier la collaboration entre les chrétiens et les musulmans, dans les domaines où cela est possible, avec un esprit désintéressé, c’est-à-dire pour le bien commun et non pour le bien des personnes privées ou d’une communauté particulière, ou encore dans l’espoir d’obtenir davantage de crédit ou de pouvoir dans la société. Leur considération commune à l’égard de la vie morale et leur aspiration en vue d’un avenir meilleur les rendront tous ensemble responsables de l’édification de la société présente et du monde de demain, en protégeant et en promouvant les valeurs morales, la justice sociale, la paix et la liberté, la défense de la vie et de la famille [270]. Cette œuvre commune ne manquera pas de redonner à tous les Libanais confiance en leurs frères et en l’avenir, en les ouvrant sur le meilleur de la modernité.
Le dialogue islamo-chrétien n’est pas seulement un dialogue d’intellectuels. Il vise, en premier lieu, à promouvoir le vivre-ensemble entre chrétiens et musulmans, dans un esprit d’ouverture et de collaboration, indispensable pour que chacun puisse s’épanouir en se déterminant librement sur les choix dictés par sa conscience droite. En apprenant à mieux se connaître et à consentir pleinement au pluralisme, les Libanais se doteront des conditions indispensables au véritable dialogue et au respect des personnes, des familles et des communautés spirituelles. Les écoles et les différents instituts de formation ont un rôle essentiel en ce domaine, car, dès le plus jeune âge, l’apprentissage de la vie commune rend les enfants attentifs les uns aux autres et les invite à gérer pacifiquement les conflits qui peuvent se présenter.
III. Solidarité avec le monde arabe
93. Ouverte au dialogue et à la collaboration avec les musulmans du Liban, l’Église catholique veut aussi être ouverte au dialogue et à la collaboration avec les musulmans des autres pays arabes, dont le Liban est partie intégrante. C’est, en effet, un même destin qui lie les chrétiens et les musulmans au Liban et dans les autres pays de la région ; chaque culture particulière est encore marquée par les apports religieux et profanes des différentes civilisations qui se sont succédé sur leur sol [271]. Les chrétiens du Liban et de l’ensemble du monde arabe, fiers de leur héritage, contribuent activement au perfectionnement de la culture.
Dans tous les pays et dans toutes les cultures où ils sont répandus, « les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par la langue, ni par les coutumes. [...] Ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et le reste de l’existence, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur manière de vivre » [272]. Je voudrais insister sur la nécessité pour les chrétiens du Liban de maintenir et de resserrer leurs liens de solidarité avec le monde arabe. Je les invite à considérer leur insertion dans la culture arabe, à laquelle ils ont tant contribué, comme un lieu privilégié pour mener, de concert avec les autres chrétiens des pays arabes, un dialogue authentique et profond avec les croyants de l’Islam. Vivant dans une même région, ayant connu dans leur histoire des heures de gloire et des heures de détresse, chrétiens et musulmans du Moyen-Orient sont appelés à construire ensemble un avenir de convivialité et de collaboration, en vue du développement humain et moral de leurs peuples. De plus, le dialogue et la collaboration entre chrétiens et musulmans au Liban peut aider à ce que, dans d’autres pays, se réalise la même démarche.
IV. L’édification de la société
94. Je voudrais à nouveau soutenir et encourager le peuple libanais dans sa vie sociale. Des divergences subsistent entre les habitants du pays. Mais elles ne doivent pas être un obstacle à une vie commune et à une paix véritable, c’est-à-dire à une paix qui soit plus qu’une absence de conflit.
Comme tous les peuples, parce qu’ils aiment tout particulièrement leur terre, les Libanais sont appelés à prendre soin de leur pays, à maintenir inlassablement la fraternité et à édifier un système politique et social juste, équitable et respectueux des personnes et de toutes les tendances qui le composent, afin de construire ensemble leur maison commune. Personne ne peut se soustraire à l’engagement moral et civique qu’il doit légitimement remplir au sein de son peuple. En outre, toute personnalité publique, politique ou religieuse, et « tout groupe [doivent] tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, et plus encore du bien commun de l’ensemble de la famille humaine » [273]. En effet, l’action dans la vie publique est d’abord un service responsable de ses frères - de tous ses frères -, afin de faire en sorte par tous les moyens que tous travaillent en harmonie ; ceux qui acceptent de s’engager dans le service public, dans la vie politique, économique et sociale, ont le devoir impérieux de respecter certaines obligations morales et de subordonner leurs intérêts particuliers ou de groupe au bien de leur nation. En vivant ainsi, ils seront des exemples pour leurs compatriotes et ils s’attacheront à tout mettre en œuvre pour faire concourir leurs actions au bien commun. Cela suppose de dépasser en permanence des attitudes égoïstes [274], afin de vivre dans un désintéressement qui peut aller jusqu’à l’abnégation, afin de guider le peuple tout entier vers le bonheur, par la juste conduite de lares publica.
95. Dans la vie sociale, « on ne peut mépriser impunément les droits, les devoirs » [275] des personnes, des communautés culturelles ou spirituelles et des peuples. En ce domaine, le progrès humain, personnel et collectif, suppose le sens du partage, de la responsabilité et du sacrifice. L’ignorer ne peut que conduire à un profond ébranlement de l’ordre dans les relations publiques en livrant chacun aux arbitraires de toutes sortes et, de la part de tout le peuple, à une perte inévitable de confiance dans les institutions nationales. Comme je l’ai déjà dit en plusieurs circonstances, « le droit des gens et les institutions qui le garantissent constituent des références irremplaçables et défendent l’égale dignité des peuples et des personnes » [276]. Nous avons là une des expressions authentiques de ce qu’est le bien commun, fondement de la légitimité politique et morale de l’autorité et des lois auxquelles les personnes doivent se soumettre.
J’invite donc tous les Libanais à entretenir et à faire grandir en eux-mêmes, et particulièrement dans les jeunes générations, « la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun : c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous » [277]. Dans le même temps, il est souhaitable que se développe un partage équitable des responsabilités au sein de la nation, pour que tous puissent mettre leurs talents et leurs capacités au service de leurs frères et sentir qu’ils ont une contribution spécifique à apporter à leur pays, selon le principe de subsidiarité [278], par leur créativité personnelle et par l’exercice de leur esprit d’initiative qui constituent un droit [279].
La vie fraternelle et solidaire au sein de la communauté nationale suppose de ne pas envisager sa place particulière comme la recherche de privilèges pour soi-même et pour sa propre communauté, en écartant éventuellement d’autres personnes. Elle est fondée sur l’assurance que chacun a, de droit, son rôle dans la vie sociale, politique, économique, culturelle et associative, dans la fidélité à ses traditions spirituelles et culturelles, dans la mesure où cela ne s’oppose pas au bien commun et ne met pas en danger la vie nationale.
96. J’invite tous les Libanais à porter une attention spéciale aux jeunes, qui sont la plus grande richesse de leur pays et qui, pour cela, doivent recevoir une formation professionnelle et une éducation humaine, morale et spirituelle de qualité. Il importe aussi qu’ils aient leur part dans les décisions qui engagent la nation, qu’ils se sentent accueillis et soutenus dans leur insertion professionnelle et sociale et qu’ils puissent bénéficier de formations leur permettant d’envisager sereinement leur avenir personnel et la construction d’une famille. Mais les changements de structures sont liés à un changement des cœurs, pour que tous aient le souci de participer à la vie commune, dans le respect de la justice sociale [280]. Dans cet esprit, tous auront soin de promouvoir la valeur de justice entre les personnes et entre les générations, car les iniquités engendrent la violence, la méfiance et l’égoïsme. En même temps, il importe d’offrir du travail à un maximum de personnes, pour éviter que certains Libanais demeurent pour toujours en marge de la société, voient leur niveau de vie baisser dangereusement ou connaissent des situations d’extrême pauvreté, et que d’autres se désintéressent de la vie de leur pays et soient poussés à « une sorte d’émigration "psychologique" » [281], parce qu’ils ont le sentiment qu’ils ne peuvent pas participer à la vie de la collectivité et parce qu’ils n’entrevoient aucun avenir sur leur terre d’origine.
V. La paix et la réconciliation
97. Dans les années passées, le Liban a été marqué par l’épreuve de la guerre. Aujourd’hui, ces souffrances demandent une réelle purification des mémoires et des consciences. Il convient de développer « une paix patiemment édifiée et durable » [282], car elle seule peut être la source véritable du développement et de la justice.
« Je vous laisse la paix ; c’est ma paix que je vous donne ; je ne vous la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14,27). Parce qu’ils ont reçu du Christ, Prince de la Paix, ce don qui les transforme intérieurement, les chrétiens ont le devoir d’en être les premiers témoins et les artisans [283] ; l’Évangile de la paix est une invitation permanente au pardon et à la réconciliation. La paix passe par la pratique assidue de la fraternité humaine, exigence fondamentale qui vient de notre commune ressemblance divine et découle donc d’une exigence liée à la Création et à la Rédemption. Là où la fraternité entre les hommes est fondamentalement méconnue, c’est la paix qui est ruinée à sa base même [284]. Construire la paix devient un service de la charité, signe prophétique du Royaume des Cieux.
Le message de paix, que Jésus a profondément exprimé dans les Béatitudes qu’ont pu entendre « des gens de toute la Judée et de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon » (Lc 6,17), doit être transmis par les disciples du Seigneur à tous leurs frères. Aussi les fidèles du Christ doivent-ils se laisser conduire par l’Esprit, qui met en lumière le péché, péché personnel et péché du monde, pour se convertir et pour recevoir la grâce qui les dispose à préparer les chemins du Seigneur. « Puisque le chemin de la paix passe en définitive par l’amour et tend à créer la civilisation de l’amour, l’Église tient son regard fixé vers Celui qui est l’amour du Père et du Fils et, malgré les menaces croissantes, elle ne cesse d’avoir confiance, elle ne cesse d’implorer et de servir la paix de l’homme sur la terre. Sa confiance se fonde sur celui qui, étant l’Esprit d’amour, est aussi l’Esprit de la paix et qui ne cesse d’être présent dans notre monde humain, à l’horizon des consciences et des cœurs, pour remplir l’univers d’amour et de paix » [285].
98. Aujourd’hui, j’exhorte donc tous les catholiques, et j’invite en même temps les autres chrétiens et les hommes de bonne volonté à poser des gestes prophétiques et à prendre les armes de la paix et de la justice. Il est urgent de développer et de promouvoir entre toutes les composantes de la nation libanaise une véritable éducation des consciences à la paix, à la réconciliation et à la concorde. Dans les relations oecuméniques et inter-religieuses, le sens de la paix est aussi un élément fondamental du dialogue fraternel. Il ne faut jamais oublier qu’un geste de paix peut désarmer l’adversaire et invite souvent ce dernier à répondre positivement à la main tendue, car la paix, qui est un bien par excellence, tend à se communiquer. L’histoire religieuse nous présente de nombreux saints qui ont été source de réconciliation par leur attitude pacifique fondée sur la prière et l’imitation de Jésus Christ
Ainsi, au seuil du troisième millénaire du christianisme, s’ouvrira une ère nouvelle pour le pays et pour la région, grâce à des démarches de pardon et à une coopération toujours plus profonde entre toutes les composantes de la société nationale. Ce sont les conditions primordiales pour que se construise et survive « un Liban démocratique, ouvert aux autres, en dialogue avec les cultures et les religions » [286], capable d’assurer à tous ses membres une existence digne et libre. Un État de droit ne peut se fonder sur la force pour se faire respecter. Il est reconnu dans la mesure où les dirigeants et le peuple tout entier sont soucieux des droits de l’homme et aptes à créer entre eux des relations humaines et des échanges dans la confiance et la liberté [287].
La paix suppose de la part de tous la ferme volonté de respecter ses frères, de faire des pas vers eux, et elle s’obtient donc essentiellement en sauvegardant le bien des personnes et des communautés humaines constituant une même patrie, dans ce qu’on peut appeler une économie de la paix [288]. Dans cette démarche, la famille et l’école ont un rôle primordial à jouer [289]. Ce sont des lieux où les personnes sont appelées à faire une expérience privilégiée d’un « vivre ensemble » sur la même terre. « Ceux qui travaillent à éduquer les nouvelles générations dans la conviction que tout homme est notre frère construisent, à partir des fondations mêmes, l’édifice de la paix » [290].
L’engagement en faveur de la paix de tous les hommes de bonne volonté conduira à une réconciliation définitive entre tous les Libanais et entre les différents groupes humains du pays. La réconciliation est le point de départ de l’espérance d’un avenir nouveau pour le Liban. La guerre est finie et la réconciliation doit être considérée comme la voie de la paix profonde qui doit s’instaurer entre tous les Libanais. Que la fin de la guerre armée soit aussi la fin de la guerre entre les différents particularismes, la fin des conflits d’intérêts personnels, qui parfois sont plus terribles parce qu’ils peuvent devenir des luttes de tous contre tous. Que chacun se rappelle qu’avec la guerre on ne peut rien obtenir. Tout le monde ressort blessé, car la blessure d’un frère est toujours aussi celle de tous ses compatriotes. Seules la paix et la réconciliation sont le cadre propice à une place réelle et reconnue de chaque Libanais dans son pays, et à la résolution des problèmes des personnes et des groupes au sein de la nation.
99. La paix dans le pays pourrait porter des fruits dans toute la région et permettre aussi à tous ceux qui ont été déplacés de retourner dans leur lieu d’origine dans des conditions convenables, grâce à l’aide de leurs compatriotes et de la communauté internationale. En effet, au cours des dernières décennies, à cause de la guerre, des familles libanaises ont fui la terre qui assurait leur subsistance, et, en raison des divers foyers de conflits dans la région, d’autres personnes ont aussi été déplacées. En attendant que puisse se réaliser leur retour sur leur terre, elles ne doivent pas être laissées sans assistance et vivre dans l’indifférence de la population auprès de laquelle elles vivent souvent dans des situations de précarité et de pauvreté, ni éventuellement dans l’indifférence des organisations d’aide humanitaire ou des autorités internationales. Les personnes déplacées demeurent en toute circonstance des êtres humains, avec leur dignité et leurs droits inaliénables [291].
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