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EXHORTATION APOSTOLIQUE POST-SYNODALE
RECONCILIATIO ET PÆNITENTIA
DE JEAN-PAUL II
À L'ÉPISCOPAT
AU CLERGÉ ET AUX FIDÈLES
SUR LA RÉCONCILIATION
ET LA PÉNITENCE
DANS LA MISSION
DE L'ÉGLISE AUJOURD'HUI
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PLAN 01 02 03 04 05 06 07 08 09 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35
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PRÉAMBULE : ORIGINE ET SENS DU DOCUMENT
01. Parler de RECONCILIATION et de PENITENCE, pour les hommes et les femmes de notre temps, c’est inviter à retrouver, traduites dans leur langage, les paroles mêmes par lesquelles notre Sauveur et Maître Jésus Christ a voulu inaugurer sa prédication : "Convertissez-vous et croyez à l’Évangile" (Mc 1,15), c’est-à-dire accueillez la joyeuse nouvelle de l’amour, de votre adoption comme fils de Dieu, et donc de la fraternité.
Pourquoi l’Église reprend-elle ce thème et cette invitation ?
La soif de mieux connaître et de comprendre l’homme d’aujourd’hui et le monde contemporain, de déchiffrer leur énigme et de dévoiler leur mystère, d’y discerner la fermentation du bien et du mal, entraîne bien des gens, et depuis longtemps, à porter sur cet homme et sur ce monde un regard interrogateur : regard de l’historien et du sociologue, du philosophe et du théologien, du psychologue et de l’humaniste, du poète et du mystique, et surtout regard soucieux, mais chargé d’espérance, du pasteur.
Ce regard se révèle de manière exemplaire dans chaque page de l’importante constitution pastorale du deuxième Concile du Vatican Gaudium et spes sur l’Église dans le monde de ce temps, particulièrement dans son ample et pénétrante introduction. Il se révèle aussi dans certains documents publiés par la sagesse et la charité pastorale de mes vénérés prédécesseurs, dont les illustres pontificats ont été marqués par l’événement historique et prophétique que fut ce Concile œcuménique.
Le regard du pasteur, comme les autres, découvre malheureusement, parmi les caractéristiques du monde et de l’humanité de notre époque, l’existence de divisions nombreuses, profondes, douloureuses.
Un monde éclaté
02. Ces divisions se manifestent dans les rapports entre les personnes et entre les groupes, mais aussi au niveau des collectivités les plus vastes : nations contre nations, blocs de pays opposés et tendus dans la recherche de l’hégémonie. À la racine des ruptures, il n’est pas difficile d’identifier des conflits qui, au lieu de se résoudre par le dialogue, s’exacerbent dans l’affrontement et dans l’opposition.
Un observateur attentif qui part à la découverte des éléments générateurs de division constate la plus grande variété, de l’inégalité croissante entre les groupes, les classes sociales et les pays, aux antagonismes idéologiques qui sont loin d’être éteints ; de l’opposition des intérêts économiques aux polarisations politiques ; des divergences tribales aux discriminations pour des motifs socio-religieux. Certaines réalités que nous avons tous sous les yeux font du reste apparaître, en quelque sorte, le visage malheureux de la division dont elles sont le fruit, et font ressortir sa gravité indéniable dans la réalité. Parmi tant d’autres phénomènes sociaux douloureux de notre temps, on peut rappeler :
le fait de fouler aux pieds les droits fondamentaux de la personne humaine, à commencer par le droit à la vie et à une digne qualité de vie, ce qui est d’autant plus scandaleux que l’on n’a jamais fait autant de discours sur ces mêmes droits ; les pièges tendus et les pressions exercées contre la liberté des individus et des groupes, sans oublier la liberté, plus atteinte même et plus menacée que d’autres, d’avoir sa propre foi, de la professer et de la pratiquer ; les diverses formes de discrimination : raciale, culturelle, religieuse, etc. ; la violence et le terrorisme ; l’usage de la torture et les formes injustes et illégitimes de répression ; l’accumulation des armes conventionnelles ou atomiques, la course aux armements entraînant des dépenses de guerre qui pourraient servir à soulager la misère non méritée de peuples socialement et économiquement sous-développés ; la répartition injuste des ressources du monde et des biens de la civilisation, qui atteint son sommet dans un type d’organisation sociale ou la distance entre les conditions humaines des riches et celles des pauvres s’accroît toujours davantage[02]. La puissance irrésistible de cette division fait du monde ou nous vivons un monde éclaté[03] jusqu’en ses fondements. D’autre part, l’Église, sans s’identifier au monde ni être du monde, est insérée dans le monde et est en dialogue avec lui[04]. Il ne faut donc pas s’étonner de voir en son sein des répercussions et des signes de la division qui atteint la société humaine. En plus des scissions entre les Communautés chrétiennes qui l’affligent depuis des siècles, l’Église expérimente aujourd’hui en son sein, ici ou là, des divisions entre les éléments qui la composent, divisions causées par les divergences de vue et par les différents choix dans le domaine doctrinal et pastoral[05]. Ces divisions peuvent parfois sembler, elles aussi, inguérissables.
Bien que ces déchirures apparaissent déjà fort impressionnantes à première vue, seule une observation en profondeur permet d’identifier leur racine : celle-ci se trouve dans une blessure au cœur même de l’homme. À la lumière de la foi, nous l’appelons le péché, à commencer par le péché originel que chacun porte en soi depuis sa naissance comme un héritage reçu de nos premiers parents, jusqu’au péché que chacun commet en usant de sa propre liberté.
Nostalgie de réconciliation
03. Et pourtant, le même regard, s’il conduit ses investigations avec assez d’acuité, saisit au plus vif de la division un désir incomparable, ressenti par les hommes de bonne volonté et par les vrais chrétiens, de réduire les fractures, de cicatriser les déchirures, d’instaurer à tous les niveaux une unité essentielle. Chez beaucoup, ce désir comporte une véritable nostalgie de réconciliation, même si on n’emploie pas ce terme. Pour certains, il s’agit d’une utopie qui pourrait devenir le levier idéal pour un véritable changement de la société ; pour d’autres, au contraire, c’est l’objet d’une difficile conquête et donc un objectif à atteindre grâce à un sérieux effort de réflexion et d’action. Dans tous les cas, l’aspiration à une réconciliation sincère et profonde est, sans l’ombre d’un doute, un mobile fondamental de notre société, et comme le reflet d’une incoercible volonté de paix ; en dépit du paradoxe, elle l’est aussi fortement que sont dangereux les facteurs de division.
Toutefois, la réconciliation ne peut être moins profonde que la division. La nostalgie de la réconciliation et la réconciliation elle-même seront totales et efficaces dans la mesure où elles atteindront - pour le guérir - le déchirement primordial qui est la racine de tous les autres, à savoir le péché.
Le regard du Synode
04. Toute institution ou organisation destinée à servir l’homme et désireuse de le sauver dans ses dimensions fondamentales doit donc tourner son regard de façon pénétrante vers la réconciliation afin d’en approfondir la signification et la portée profonde, et d’en tirer les conséquences nécessaires pour l’action.
L’Église de Jésus Christ ne pouvait renoncer à ce regard. Avec son dévouement de Mère et son intelligence de Maîtresse, elle s’applique, empressée et attentive, à découvrir dans la société, en même temps que les signes de la division, les signes non moins éloquents et pertinents de la recherche d’une réconciliation. Elle sait en effet qu’il lui a été spécialement donné la possibilité et confié la mission de faire connaître le sens véritable, profondément religieux, et les dimensions intégrales de la réconciliation, contribuant, déjà par ce seul fait, à éclairer les termes essentiels de la question de l’unité et de la paix.
Mes prédécesseurs n’ont cessé de prêcher la réconciliation, d’inviter à la réconciliation l’humanité entière comme aussi tout groupement et toute portion de la communauté humaine qu’ils voyaient déchirée et divisée[06]. Moi-même, mû par une impulsion intérieure qui obéissait à la fois - j’en suis sûr - à l’inspiration d’en haut et aux appels de l’humanité, de deux façons différentes, toutes deux solennelles et importantes, j’ai voulu mettre en lumière le thème de la réconciliation : d’abord en convoquant la VIe Assemblée générale du Synode des évêques, puis en mettant la réconciliation au centre de l’Année jubilaire décrétée pour célébrer le 1950e anniversaire de la Rédemption[07]. Devant assigner un thème au Synode, je me suis trouvé pleinement d’accord avec celui qui était suggéré par nombre de mes frères dans l’épiscopat, celui, si fécond, de la réconciliation, étroitement lié à celui de la pénitence[08].
Le terme de pénitence et le concept lui-même sont assez complexes. Si nous la relions à la metanoia à laquelle se réfèrent les Évangiles synoptiques, la pénitence signifie le changement qui s’opère au plus profond du cœur sous l’influence de la Parole de Dieu et dans la perspective du Royaume[09]. Mais pénitence veut dire aussi changer la vie en même temps que le cœur, et en ce sens l’action de faire pénitence se complète par celle de produire des fruits qui témoignent de la pénitence[10] : c’est toute l’existence qui devient pénitentielle, c’est-à-dire tendue dans une progression continuelle vers le mieux. Cependant, faire pénitence n’est quelque chose d’authentique et d’efficace que si cela se traduit en actes et en gestes de pénitence. À ce point de vue, pénitence signifie, dans le vocabulaire chrétien théologique et spirituel, l’ascèse, autrement dit l’effort concret et quotidien de l’homme, soutenu par la grâce de Dieu, en vue de perdre sa vie pour le Christ, unique moyen de la gagner[11] ; pour se dépouiller du vieil homme et revêtir l’homme nouveau[12] ; pour surmonter en soi ce qui est charnel afin que prévale ce qui est spirituel[13] ; pour s’élever continuellement des réalités d’ici-bas à celles d’en haut, là où se trouve le Christ[14]. La pénitence est donc la conversion qui passe du cœur aux œuvres et par conséquent à toute la vie du chrétien.
En chacune de ces acceptions, la pénitence est étroitement liée à la réconciliation, car se réconcilier avec Dieu, avec soi-même et avec les autres suppose que l’on remporte la victoire sur la rupture radicale qu’est le péché, ce qui se réalise seulement à travers la transformation intérieure ou conversion, qui porte des fruits dans la vie grâce aux actes de pénitence.
Le document anté-préparatoire du Synode (appelé aussi Lineamenta), élaboré dans le seul but de présenter le thème en accentuant certains aspects fondamentaux, a permis aux communautés ecclésiales, ou qu’elles se trouvent dans le monde, de réfléchir pendant presque deux ans sur ces aspects d’une question - celle de la conversion et de la réconciliation - qui intéresse tous et chacun, afin de susciter un élan renouvelé pour la vie chrétienne et l’apostolat. La réflexion s’est ensuite approfondie lors de la préparation plus immédiate aux travaux du Synode, grâce au Document de travail envoyé en temps voulu aux évêques et à leurs collaborateurs. Enfin, pendant un mois entier, les Pères synodaux, assistés par tous ceux qui avaient été appelés à la réunion proprement dite, ont traité, avec un grand sens de la responsabilité, le thème lui-même et les nombreuses et diverses questions qui lui étaient liées. Du débat, de l’étude faite en commun, de la recherche assidue et consciencieuse, est sorti un vaste et précieux trésor que les Propositions finales résument de façon substantielle.
Le regard du Synode n’ignore pas les actes de réconciliation (dont certains passent presque inaperçus dans la vie quotidienne) qui, à des degrés divers, servent à résoudre les multiples tensions, à surmonter les nombreux conflits et à vaincre les petites et les grandes divisions pour refaire l’unité. Mais la préoccupation principale du Synode était de trouver, au cœur de ces actes dispersés, la racine cachée, une réconciliation première, source de toutes les autres, pour ainsi dire, celle qui agit dans le cœur et la conscience de l’homme.
Le charisme et en même temps l’originalité de l’Église, en ce qui concerne la réconciliation, résident dans le fait que celle-ci, à quelque niveau qu’elle doive être réalisée, remonte toujours à cette réconciliation première. En effet, en vertu de sa mission essentielle, l’Église se sent le devoir d’aller jusqu’aux racines du déchirement primordial du péché pour y opérer la guérison et y rétablir, pour ainsi dire, une réconciliation primordiale elle aussi, qui soit le principe décisif de toute vraie réconciliation. C’est ce que l’Église a eu en vue et a proposé par le moyen du Synode.
Cette réconciliation, la Sainte Écriture en parle, nous invitant à faire pour elle tous les efforts possibles[15] ; mais elle nous dit aussi que c’est avant tout un don miséricordieux de Dieu à l’homme[16]. L’histoire du salut - celle de l’humanité entière comme celle de chaque être humain de tous les temps - est l’histoire admirable d’une réconciliation : Dieu, qui est Père, se réconcilie le monde par le Sang et par la Croix de son Fils fait homme, et fait naître ainsi une nouvelle famille de réconciliés.
La réconciliation est devenue nécessaire parce qu’il y a eu la rupture du péché, d’ou ont découlé toutes les autres formes de rupture au cœur de l’homme et autour de lui. La réconciliation, pour être totale, exige donc nécessairement la libération par rapport au péché, celui-ci étant refusé jusqu’en ses racines les plus profondes. C’est pourquoi un lien interne étroit unit conversion et réconciliation : il est impossible de séparer ces deux réalités, ou de parler de l’une sans l’autre.
Le Synode a parlé à la fois de la réconciliation de toute la famille humaine et de la conversion du cœur de chaque personne, de son retour à Dieu, voulant ainsi reconnaître et proclamer que l’union des hommes ne peut se réaliser sans un changement intérieur de chacun. La conversion personnelle est la voie nécessaire pour aboutir à la concorde entre les personnes[17]. Lorsque l’Église proclame la joyeuse nouvelle de la réconciliation, ou propose de la réaliser grâce aux sacrements, elle exerce un véritable rôle prophétique : elle dénonce les maux de l’homme dans leur source contaminée, elle montre la racine des divisions et elle suscite l’espérance de pouvoir surmonter les tensions et les conflits pour atteindre la fraternité, la concorde et la paix a tous les niveaux et dans tous les groupements de la société humaine. Elle change une situation historique de haine et de violence en une civilisation d’amour. Elle offre à tous le principe évangélique et sacramentel de cette réconciliation première d’ou découle tout autre geste ou acte de réconciliation, même sur le plan social.
C’est d’une telle réconciliation, fruit de la conversion, que traite la présente exhortation apostolique. Car, comme cela s’était produit au terme des trois précédentes Assemblées du Synode, les Pères eux-mêmes ont voulu, cette fois encore, remettre à l’Évêque de Rome, Pasteur universel de l’Église et Chef du Collège épiscopal, en sa qualité de Président du Synode, les conclusions de leur travail. J’ai accepté avec gratitude comme un grave devoir de mon ministère la tâche de puiser dans l’immense richesse du Synode pour présenter au Peuple de Dieu, comme fruit du Synode lui-même, un message doctrinal et pastoral sur le thème de la pénitence et de la réconciliation. Je traiterai donc, dans la première partie, de l’Église dans l’accomplissement de sa mission de réconciliation, dans l’œuvre de conversion des cœurs en vue de l’étreinte renouvelée entre l’homme et Dieu, entre l’homme et son frère, entre l’homme et toute la création. Dans la deuxième partie sera indiquée la cause radicale de toute déchirure ou division entre les hommes et, avant tout, à l’égard de Dieu : le péché. Enfin, je voudrais signaler les moyens qui permettent à l’Église de promouvoir et de susciter la pleine réconciliation des hommes avec Dieu et, par conséquent, des hommes entre eux.
Le document que je livre aux fils de l’Église, mais aussi a tous ceux, croyants ou non, qui se tournent vers elle avec intérêt et avec sincérité, veut être la réponse que je dois à ce que le Synode m’a demandé. Il veut être également - je tiens à le déclarer car c’est une dette de vérité et de justice - une œuvre de ce même Synode. Le contenu de ces pages vient en effet de lui, de sa préparation lointaine ou proche, de l’Instrument de travail, des interventions dans la salle synodale ou dans les commissions (circuli minores), et surtout des soixante-trois Propositions. On trouve ici le fruit du travail d’ensemble des Pères, parmi lesquels ne manquaient pas les représentants des Églises orientales, dont le patrimoine théologique, spirituel et liturgique est si riche et vénérable, notamment en ce qui touche à la matière qui nous intéresse ici. De plus, c’est le Conseil du Synode qui, en deux sessions importantes, a évalué les résultats et les orientations de la réunion synodale à peine terminée, qui a mis en évidence les points forts des Propositions, puis tracé les grandes lignes, jugées les plus adaptées, pour la rédaction du présent document. Je suis reconnaissant à tous ceux qui ont accompli ce travail et, fidèle à ma mission, je veux transmettre ici ce qui, dans le trésor doctrinal et pastoral du Synode, me paraît providentiel pour la vie de tant de personnes en cette heure magnifique et difficile de l’histoire.
Il me plaît de le faire - et cela est d’autant plus significatif - alors qu’est encore vivant le souvenir de l’Année sainte, vécue entièrement sous le signe de la pénitence, de la conversion et de la réconciliation. Puisse cette exhortation, confiée à mes frères dans l’épiscopat et à leurs collaborateurs prêtres et diacres, aux religieux et religieuses, à tous les fidèles, aux hommes et aux femmes à la conscience droite, être non seulement un instrument de purification, d’enrichissement et d’approfondissement de leur foi personnelle mais aussi un levain capable de faire croître au cœur du monde la paix et la fraternité, l’espérance et la joie, valeurs qui naissent de l’Évangile accueilli, médité et vécu au jour le jour à l’exemple de Marie, Mère de notre Seigneur Jésus Christ par qui il a plu à Dieu de se réconcilier tous les êtres[18].
PREMIÈRE PARTIE : CONVERSION ET RÉCONCILIATION : TÂCHE ET ENGAGEMENT DE L’ÉGLISE
CHAPITRE I : UNE PARABOLE DE LA RECONCILIATION
05. Au début de cette exhortation apostolique se présente à mon esprit la page extraordinaire de saint Luc que j’ai déjà cherché à mettre en lumière dans un précédent document[19]. Je veux parler de la parabole du fils prodigue[20].
Du frère qui était perdu...
"Un homme avait deux fils. Le plus jeune dit à son père : "Père, donne-moi la part de fortune qui me revient"", raconte Jésus en décrivant la dramatique histoire de ce jeune : le départ de la maison paternelle vers l’aventure, le gaspillage de tous ses biens dans une vie dissolue et vide, les jours sombres de l’éloignement et de la faim, mais plus encore de la dignité perdue, de l’humiliation et de la honte, et enfin la nostalgie de sa maison, le courage d’y revenir, l’accueil du père. Celui-ci n’avait certes pas oublié son fils, il lui avait même conservé intactes son affection et son estime. Aussi l’avait-il toujours attendu, et maintenant il l’embrasse, tout en donnant le signal de la grande fête du retour de "celui qui était mort et qui est revenu à la vie, qui était perdu et qui a été retrouvé".
L’homme - tout homme - est ce fils prodigue : séduit par la tentation de se séparer de son Père pour vivre dans l’indépendance sa propre existence ; tombé dans la tentation ; déçu par le vide qui, comme un mirage, l’avait fasciné ; seul, déshonoré, exploité alors qu’il cherche à se bâtir un monde entièrement à soi ; travaillé, même au fond de sa misère, par le désir de revenir à la communion avec son Père. Comme le père de la parabole, Dieu guette le retour du fils, l’embrasse à son arrivée et prépare la table pour le banquet des retrouvailles ou le Père et les frères célèbrent la réconciliation.
Ce qui frappe le plus dans la parabole, c’est l’accueil de fête et d’amour du père à son fils qui revient, signe de la miséricorde de Dieu, toujours prêt à pardonner. Disons-le tout de suite : la réconciliation est principalement un don du Père céleste.
... au frère resté à la maison
06. Mais la parabole met aussi en scène le frère aîné qui refuse de prendre sa place au banquet. Il reproche à son jeune frère ses égarements, et à son père l’accueil qu’il lui a réservé alors qu’à lui-même, sobre et travailleur, fidèle à son père et à sa maison, jamais il n’a été accordé - dit-il - de festoyer avec ses amis. C’est là un signe qu’il ne comprend pas la bonté de son père. Tant que ce frère, trop sûr de lui-même et de ses mérites, jaloux et méprisant, rempli d’amertume et de colère, ne s’est pas converti et réconcilié avec son père et son frère, le banquet n’est pas encore pleinement la fête de la rencontre et des retrouvailles.
L’homme - tout homme - est aussi ce frère aîné. L’égoïsme le rend jaloux, endurcit son cœur, l’aveugle et le ferme aux autres et à Dieu. La bonté et la miséricorde du père l’irritent et le contrarient ; le bonheur du frère retrouvé a pour lui un goût amer[21]. C’est aussi de ce point de vue qu’il a besoin de se convertir pour se réconcilier.
La parabole du fils prodigue est avant tout l’histoire ineffable du grand amour d’un Père - Dieu - qui offre à son fils, revenu à lui, le don de la pleine réconciliation. Mais en évoquant, sous la figure du frère aîné, l’égoïsme qui divise les frères entre eux, elle devient aussi l’histoire de la famille humaine ; elle décrit notre situation et montre le chemin à parcourir. Le fils prodigue, dans son ardent désir de conversion, de retour dans les bras de son père et de pardon, représente ceux qui ressentent au fond de leur conscience la nostalgie d’une réconciliation à tous les niveaux et sans réserve, et qui sont intimement persuadés qu’elle n’est possible que si elle découle d’une réconciliation première et fondamentale, celle qui, de l’éloignement où il se trouve, amène l’homme à l’amitié filiale avec Dieu dont il reconnaît la miséricorde infinie. Mais, lue dans la perspective de l’autre fils, la parabole peint la situation de la famille humaine divisée par les égoïsmes, elle met en lumière la difficulté de satisfaire le désir et la nostalgie d’être d’une même famille réconciliée et unie, et elle rappelle donc la nécessité d’une profonde transformation des cœurs pour redécouvrir la miséricorde du Père et pour vaincre l’incompréhension et l’hostilité entre frères.
À la lumière de cette inépuisable parabole de la miséricorde qui efface le péché, l’Église, accueillant l’appel qu’elle contient, comprend sa mission d’œuvrer, à la suite du Seigneur, pour la conversion des cœurs et la réconciliation des hommes avec Dieu et entre eux, ces deux réalités étant intimement liées.
CHAPITRE II : AUX SOURCES DE LA RÉCONCILIATION
Dans la lumière du Christ réconciliateur
07. Comme il résulte de la parabole du fils prodigue, la réconciliation est un don de Dieu, une initiative de Dieu. Or notre foi nous en saigne que cette initiative se concrétise dans le mystère du Christ rédempteur, réconciliateur, du Christ qui libère l’homme du péché sous toutes ses formes. Le même saint Paul n’hésite pas à synthétiser dans cette tâche et dans cette fonction la mission incomparable de Jésus de Nazareth, Verbe et Fils de Dieu fait homme.
Nous aussi, nous pouvons partir de ce mystère central de l’économie du salut, point clé de la christologie de l’Apôtre. "Si, étant ennemis, nous fûmes réconciliés à Dieu par la mort de son Fils - écrit-il aux Romains -, combien plus, une fois réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie, et pas seulement cela, mais nous nous glorifions en Dieu par notre Seigneur Jésus Christ par qui dès à présent nous avons obtenu la réconciliation"[22]. Puisque donc "Dieu ... nous a réconciliés avec Lui par le Christ", Paul se sent poussé à exhorter les chrétiens de Corinthe : "Laissez-vous réconcilier avec Dieu"[23].
Cette mission de réconciliation par la mort sur la Croix, l’évangéliste Jean en parlait, en d’autres termes, en observant que le Christ devait mourir "afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés"[24].
Saint Paul encore nous permet d’élargir à des dimensions cosmiques notre vision de l’œuvre du Christ lorsqu’il écrit qu’en lui le Père s’est réconcilié toutes les créatures, celles du ciel et celles de la terre[25]. On peut vraiment dire du Christ Rédempteur que, "au temps de la colère, il a été fait réconciliation"[26] et que, s’il est "notre paix"[27], il est aussi notre réconciliation.
C’est à juste titre que sa passion et sa mort, sacramentellement renouvelées dans l’Eucharistie, sont appelées par la liturgie "sacrifice qui réconcilie"[28] : qui réconcilie avec Dieu et avec les frères, puisque Jésus lui-même enseigne que la réconciliation fraternelle doit s’effectuer avant le sacrifice[29].
Il est, par conséquent, légitime, en partant de ces textes néo-testamentaires et de bien d’autres encore qui sont significatifs, de centrer sur sa mission de réconciliateur la réflexion concernant tout le mystère du Christ. Et il faut proclamer une fois encore la foi de l’Église dans l’acte rédempteur du Christ, dans le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection comme cause de la réconciliation de l’homme, dans son double aspect de libération par rapport au péché et de communion de grâce avec Dieu.
Face au tableau douloureux des divisions et des difficultés de la réconciliation entre les hommes, j’invite justement à regarder le mystère de la Croix comme le plus haut drame dans lequel le Christ perçoit en profondeur - et en éprouve la souffrance - la tragédie même de l’homme séparé de Dieu, au point de s’écrier avec les paroles du psalmiste : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?"[30], et réalise en même temps notre réconciliation. Le regard fixé sur le mystère du Golgotha doit nous rappeler sans cesse la dimension "verticale" de la division et de la réconciliation dans le rapport homme-Dieu qui, dans une vision de foi, l’emporte toujours sur la dimension "horizontale", c’est-à-dire sur la réalité de la division et sur la nécessité de la réconciliation entre les hommes. Nous savons en effet qu’une telle réconciliation entre eux n’est et ne peut être que le fruit de l’acte rédempteur du Christ, mort et ressuscité pour vaincre le règne du péché, rétablir l’alliance avec Dieu et abattre ainsi le "mur de séparation"[31] que le péché avait élevé entre les hommes.
L’Église réconciliatrice
08. Mais - comme le disait saint Léon le Grand en parlant de la passion du Christ - "tout ce que le Fils de Dieu a fait et enseigné pour la réconciliation du monde, nous ne le connaissons pas seulement par l’histoire du passé, mais encore nous en éprouvons l’efficacité par ses œuvres présentes"[32]. La réconciliation, réalisée dans son humanité, nous la sentons dans l’efficacité des mystères sacrés célébrés par son Église, pour laquelle il s’est livré lui-même et qu’il a établie comme signe et en même temps instrument de salut.
C’est ce qu’affirme saint Paul quand il écrit que Dieu a fait participer les Apôtres du Christ à son œuvre de réconciliation. "Dieu - dit-il - nous a confié le ministère de la réconciliation... et la parole de réconciliation"[33].
Dans les mains et sur la bouche des Apôtres, ses messagers, le Père, dans sa miséricorde, a placé un ministère de réconciliation, qu’ils accomplissent d’une manière singulière, en vertu du pouvoir d’agir au nom du Christ, in persona Christi. Mais c’est aussi à toute la communauté des croyants, à l’ensemble de l’Église qu’est confiée la parole de réconciliation, c’est-à-dire la tâche de faire tout ce qui est possible pour témoigner de la réconciliation et pour la réaliser dans le monde.
On peut dire qu’en définissant l’Église comme "le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain" et en signalant comme sa fonction propre celle d’obtenir la "pleine unité dans le Christ" pour tous les "hommes, désormais plus étroitement unis entre eux par divers liens ..."[34], le Concile Vatican II reconnaissait lui aussi que l’Église doit surtout tendre à ramener les hommes à la pleine réconciliation.
En lien étroit avec la mission du Christ, on peut donc synthétiser la mission, riche et complexe, de l’Église dans la tâche, pour elle centrale, de la réconciliation de l’homme avec Dieu, avec lui-même, avec ses frères, avec toute la création ; et cela, d’une façon permanente car - comme je l’ai dit ailleurs - "l’Église est par nature toujours réconciliatrice"[35].
L’Église est réconciliatrice parce qu’elle proclame le message de la réconciliation, comme elle l’a toujours fait au cours de son histoire depuis le Concile apostolique de Jérusalem[36] jusqu’au dernier Synode des évêques et au récent Jubilé de la Rédemption. L’originalité de cette proclamation réside dans le fait que, pour l’Église, la réconciliation est étroitement liée à la conversion du cœur : c’est là le chemin nécessaire vers l’entente entre les êtres humains.
L’Église est aussi réconciliatrice parce qu’elle montre à l’homme les chemins et lui offre les moyens pour atteindre la quadruple réconciliation susdite. Les chemins sont justement la conversion du cœur et la victoire sur le péché, que ce soit l’égoïsme ou l’injustice, la domination orgueilleuse ou l’exploitation d’autrui, l’attachement aux biens matériels ou la recherche effrénée du plaisir. Les moyens sont l’écoute fidèle et attentive de la Parole de Dieu, la prière personnelle et communautaire, et surtout les sacrements, véritables signes et instruments de réconciliation, parmi lesquels se distingue à cet égard celui qu’à juste titre nous appelons le sacrement de la Réconciliation, ou de la Pénitence, sur lequel je reviendrai par la suite.
L’Église réconciliée
09. Mon vénéré prédécesseur Paul VI a eu le mérite de faire clairement comprendre que, pour être évangélisatrice, l’Église doit commencer par se montrer elle-même évangélisée, c’est-à-dire ouverte au message intégral et plénier de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ pour l’écouter et la mettre en pratique[37]. Moi-même, reprenant et ordonnant dans un document les réflexions de la quatrième Assemblée générale du Synode des évêques, j’ai parlé d’une Église qui se catéchise dans la mesure où elle fait elle-même la catéchèse[38].
Je n’hésite pas à reprendre ici le parallèle, pour autant qu’il s’applique à notre sujet, afin d’affirmer que l’Église, pour être réconciliatrice, doit commencer par être une Église réconciliée. Il y a, sous-jacente à cette affirmation simple et linéaire, la conviction que l’Église, pour annoncer la réconciliation au monde et la lui proposer toujours plus efficacement, doit devenir toujours davantage une communauté (fût-ce le "petit troupeau" des premiers temps) de disciples du Christ, unis dans l’effort pour se convertir continuellement au Seigneur et vivre comme des hommes nouveaux dans l’esprit et la pratique de la réconciliation.
Face à nos contemporains si sensibles à ce que démontrent les témoignages concrets de vie, l’Église est appelée à donner l’exemple de la réconciliation d’abord en son sein ; et à cette fin, nous devons tous œuvrer pour pacifier les esprits, modérer les tensions, surmonter les divisions, soigner les blessures éventuellement provoquées entre frères lorsque s’accentuent les divergences de choix dans le domaine de la simple opinion, et essayer au contraire d’être unis dans ce qui est essentiel pour la foi et la vie chrétienne, selon le vieil adage : In dubiis libertas, in necessariis unitas, in omnibus caritas.
Selon ce critère, l’Église doit également rendre réelle sa dimension œcuménique. En effet, pour être entièrement réconciliée, elle sait qu’il lui faut avancer dans la recherche de l’unité entre ceux qui s’honorent de s’appeler chrétiens mais sont séparés entre eux, même au niveau des Églises ou des Communions, et séparés de l’Église de Rome. Celle-ci recherche une unité qui, pour être le fruit et l’expression d’une véritable réconciliation, n’entend se fonder ni sur la dissimulation des points qui divisent ni sur des compromis d’autant plus faciles qu’ils sont superficiels et fragiles. L’unité doit être le résultat d’une vraie conversion de tous, du pardon réciproque, du dialogue théologique et des relations fraternelles, de la prière, de la pleine docilité à l’action de l’Esprit Saint, qui est aussi Esprit de réconciliation.
Enfin, l’Église, pour se dire pleinement réconciliée, sent qu’elle doit s’efforcer toujours davantage de porter l’Évangile à tous les peuples, suscitant le "dialogue du salut"[39], aux vastes secteurs de l’humanité contemporaine qui ne partagent pas sa foi et qui même, en raison d’un sécularisme croissant, prennent leurs distances avec elle et lui opposent une froide indifférence, quand ils ne vont pas jusqu’à lui faire obstacle ou la persécuter. À tous, l’Église se sent le devoir de répéter avec saint Paul : "Laissez-vous réconcilier avec Dieu"[40].
Dans tous les cas, l’Église promeut une réconciliation dans la vérité, sachant bien qu’il n’y a pas de réconciliation ni d’unité possibles en dehors de la vérité ou contre elle.
CHAPITRE III : L’INITIATIVE DE DIEU ET LE MINISTÈRE DE L’ÉGLISE
10. Communauté réconciliée et réconciliatrice, l’Église ne peut oublier qu’à l’origine de son don et de sa mission se trouve l’initiative, remplie d’amour compatissant et de miséricorde, du Dieu qui est Amour[41] et qui par amour a créé les hommes[42] : il les a créés pour qu’ils vivent dans son amitié et en communion entre eux.
La réconciliation vient de Dieu
Dieu est fidèle à son dessein éternel même quand l’homme, poussé par le Mauvais[43] et entraîné par son orgueil, abuse de la liberté qui lui a été donnée pour aimer et rechercher généreusement le bien, refusant ainsi d’obéir à son Seigneur et Père ; et aussi quand l’homme, au lieu de répondre par l’amour à l’amour de Dieu, s’oppose à lui comme à un rival, se leurrant lui-même et présumant de ses forces, pour en arriver à la rupture des rapports avec celui qui l’a créé. Malgré cette prévarication de l’homme, Dieu reste fidèle dans l’amour. Certes, le récit du paradis terrestre nous fait méditer sur les funestes conséquences du rejet du Père, qui se traduit par le désordre interne de l’homme et par la rupture de l’harmonie entre l’homme et la femme, entre un frère et l’autre[44]. La parabole évangélique des deux fils qui, d’une manière différente, s’éloignent de leur père, creusant un abîme entre eux, est elle aussi significative. Le refus de l’amour paternel de Dieu et de ses dons d’amour est toujours à la racine des divisions de l’humanité.
Mais nous savons que Dieu, "riche en miséricorde"[45], telle père de la parabole, ne ferme son cœur à aucun de ses enfants. Il les attend, les cherche, les rejoint là où le refus de la communion les enferme dans l’isolement et la division, les appelle à se regrouper autour de sa table, dans la joie de la fête du pardon et de la réconciliation.
Cette initiative de Dieu se concrétise et se manifeste dans l’acte rédempteur du Christ, qui rayonne dans le monde grâce au ministère de l’Église.
En effet, selon notre foi, le Verbe de Dieu s’est fait chair et est venu habiter la terre des hommes : il est entré dans l’histoire du monde, l’assumant et la récapitulant en lui-même[46]. Il nous a révélé que Dieu est amour et il nous a donné le "commandement nouveau"[47] de l’amour, nous communiquant en même temps la certitude que le chemin de l’amour s’ouvre à tous les hommes, que n’est donc pas vain l’effort tendant à instaurer la fraternité universelle[48]. Ayant vaincu, par sa mort sur la croix, le mal et la puissance du péché, par son obéissance pleine d’amour il a apporté le salut à tous et il est devenu pour tous "réconciliation". En lui, Dieu s’est réconcilié l’homme.
L’Église, poursuivant l’annonce de la réconciliation proclamée par le Christ dans les villages de Galilée et de toute la Palestine[49], ne cesse d’inviter l’humanité entière à se convertir et à croire à la Bonne Nouvelle. Elle parle au nom du Christ, faisant sien l’appel de l’Apôtre Paul que nous avons déjà rappelé : "Nous sommes ... en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu"[50].
Celui qui accepte cet appel entre dans l’économie de la réconciliation et fait l’expérience de la vérité contenue dans cette autre annonce de saint Paul selon laquelle le Christ "est notre paix, lui qui des deux peuples n’en a fait qu’un, détruisant la barrière qui les séparait, la haine .... pour faire la paix et les réconcilier tous les deux avec Dieu"[51]. Si ce texte concerne directement le dépassement de la division religieuse entre Israël, en tant que peuple élu de l’Ancien Testament, et les autres peuples, tous appelés à faire partie de la Nouvelle Alliance, il contient néanmoins l’affirmation de la nouvelle universalité spirituelle, voulue par Dieu et réalisée par lui grâce au sacrifice de son Fils, le Verbe fait homme, sans limite ni exclusion d’aucune sorte, pour tous ceux qui se convertissent et croient au Christ. Nous sommes donc tous appelés à bénéficier des fruits de cette réconciliation voulue par Dieu : tous les hommes, tous les peuples.
L’Église, grand sacrement de réconciliation
11. L’Église a la mission d’annoncer cette réconciliation et d’en être le sacrement dans le monde. Sacrement, c’est-à-dire signe et instrument de réconciliation, l’Église l’est à divers titres, qui n’ont pas tous la même valeur mais qui, tous, convergent vers l’obtention de ce que l’initiative divine de miséricorde veut accorder aux hommes.
Elle l’est avant tout par son existence même de communauté réconciliée, qui témoigne dans le monde de l’œuvre du Christ et la représente.
Elle l’est par son service de gardienne et d’interprète de la Sainte Écriture, qui est la joyeuse nouvelle de la réconciliation car elle fait connaître de génération en génération le dessein d’amour de Dieu et elle indique à chacun les voies de la réconciliation universelle dans le Christ.
Elle l’est enfin par les sept sacrements qui, chacun à sa manière, "font l’Église"[52]. Puisqu’ils commémorent, en effet, et renouvellent le mystère de la Pâque du Christ, tous les sacrements sont sources de vie pour l’Église et, entre ses mains, instruments de conversion à Dieu et de réconciliation des hommes.
Autres chemins de réconciliation
12. La mission réconciliatrice est propre à toute l’Église, y compris et surtout celle qui est déjà admise à participer pleinement de la gloire divine avec la Vierge Marie, avec les anges et les saints qui contemplent et adorent le Dieu trois fois saint. L’Église du ciel, l’Église de la terre, l’Église du purgatoire sont mystérieusement unies dans cette coopération avec le Christ pour réconcilier le monde avec Dieu.
Le premier chemin de cette action salvatrice est celui de la prière. Il n’y a pas de doute que la Vierge, Mère du Christ et de l’Église[53], et les saints, arrivés au bout de leur cheminement terrestre et en possession de la gloire de Dieu, soutiennent de leur intercession leurs frères pèlerins en ce monde, dans leurs efforts de conversion, de foi, de reprise après chaque chute, d’action pour faire croître la communion et la paix dans l’Église et dans le monde. Dans le mystère de la communion des saints, la réconciliation universelle se réalise dans sa forme la plus profonde et la plus fructueuse pour le salut de tous.
Il y a aussi un autre chemin, celui de la prédication. Disciple de l’unique Maître Jésus Christ, l’Église, à son tour, comme mère et maîtresse, ne se lasse pas de proposer aux hommes la réconciliation, et elle n’hésite pas à dénoncer la malice du péché, à proclamer la nécessité de la conversion, à inviter les hommes à "se laisser réconcilier" et à le leur demander. En réalité, c’est bien là sa mission prophétique dans le monde d’aujourd’hui comme dans celui d’hier : c’est la mission même de son Maître et Chef, Jésus. Comme lui, l’Église accomplira toujours cette mission avec des sentiments d’amour miséricordieux, et elle portera à tous les paroles du pardon et l’invitation à l’espérance, qui viennent de la Croix.
Il y a encore le chemin souvent si difficile et ardu de l’action pastorale pour ramener chaque homme - quel qu’il soit et ou qu’il se trouve - sur la route, parfois longue, du retour vers le Père dans la communion avec tous les frères.
Il y a enfin le chemin du témoignage, presque toujours silencieux, qui naît d’une double conscience de l’Église : la conscience d’être en elle-même "indéfectiblement sainte"[54], mais aussi d’avoir besoin de "se purifier ... de jour en jour, jusqu’à ce que le Christ se la présente à lui-même, glorieuse, sans tache ni ride", étant donné que parfois, à cause de nos péchés, son visage "resplendit moins" aux yeux de ceux qui la regardent[55]. Ce témoignage ne peut pas ne pas revêtir deux aspects fondamentaux : être le signe de la charité universelle que Jésus Christ a laissée en héritage à ses disciples comme preuve de l’appartenance à son règne ; se traduire en actes toujours nouveaux de conversion et de réconciliation à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église, par le dépassement des tensions, le pardon réciproque, la croissance dans l’esprit de fraternité et de paix à étendre au monde entier. Au long de ce chemin, l’Église pourra agir utilement pour faire naître ce que mon prédécesseur Paul VI appelait la "civilisation de l’amour".
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