La femme dans la vie du monde et de l'Église
Interview realisée par Pilar Salcedo. Publiée dans Telva (Madrid), le 1er février 1968 y reproduite dans Mundo Cristiano (Madrid) le 1 mars 1968
Monseigneur, la présence de la femme se fait sentir de plus en plus dans la vie sociale, au-delà du cercle familial où elle se limitait, ou presque, jusqu'à présent. Que pensez-vous de cette évolution ? Quelles sont à votre avis les conditions générales que doit réunir la femme pour accomplir la mission qui lui a été confiée ?
— En premier lieu, il me semble opportun de ne pas opposer les deux mondes que vous venez de mentionner. De même que dans la vie de l'homme, mais avec des nuances très particulières, la famille et le foyer occuperont toujours dans la vie de la femme une place centrale ; se consacrer aux tâches familiales constitue, c'est évident, une grande mission humaine et chrétienne. Toutefois, cela n'exclut pas la possibilité de se livrer à d'autres activités professionnelles — celle du foyer en est une également — dans les divers métiers et emplois dignes qui existent dans la société où l'on vit. On comprend, bien sûr, ce qu'on veut exprimer en posant le problème de la sorte ; mais je pense qu'insister sur une opposition systématique — rien qu'en déplaçant l'accent — aboutirait facilement, du point de vue social, à une erreur pire que celle qu'on cherche à corriger, car il serait plus grave encore que la femme abandonnât la tâche qu'elle accomplit au profit des siens.
Sur le plan personnel, on ne peut davantage affirmer unilatéralement que la femme ne doive chercher sa plénitude qu'en dehors de son foyer, comme si le temps consacré à sa famille était un temps dérobé au développement et à l'épanouissement de sa personnalité. Le foyer — quel qu'il soit, car la femme non mariée doit aussi en avoir un — est un milieu particulièrement propice au développement de la personnalité. L'attention portée à la famille sera toujours pour la femme sa plus grande dignité : en prenant soin de son mari et de ses enfants ou, pour parler en termes généraux, en travaillant à créer autour d'elle cette ambiance accueillante et formatrice, la femme accomplit ce qu'il y a de plus irremplaçable dans sa mission et, par conséquent, elle peut atteindre là sa perfection personnelle.
Comme je viens de le dire, cela ne s'oppose pas à ce qu'elle participe à d'autres activités de la vie sociale, voire à la vie politique, par exemple. Dans ces secteurs aussi, la femme peut apporter une contribution précieuse, en tant que personne et toujours avec les particularités de sa condition féminine ; et elle y parviendra dans la mesure où elle sera préparée sur le plan humain et professionnel. Il est clair que la famille autant que la société ont besoin de son apport particulier, qui n'est en rien secondaire.
Développement, maturité, émancipation de la femme, tout cela ne doit pas signifier une prétention d'égalité — d'uniformité — , par rapport à l'homme, une imitation du comportement masculin. Ce ne serait point là un succès, mais bien plutôt un recul pour la femme : non pas parce qu'elle vaut plus ou moins que l'homme mais parce qu'elle est différente. Sur le plan de l'essentiel — qui doit comporter sa reconnaissance juridique, aussi bien en droit civil qu'en droit ecclésiastique — il est clair qu'on peut parler d'égalité des droits car la femme possède, exactement au même titre que l'homme, la dignité de personne et de fille de Dieu. Mais, à partir de cette égalité fondamentale, chacun doit réaliser en lui-même ce qui lui est propre ; et sur ce plan, le mot émancipation revient à dire possibilité réelle de développer entièrement ses propres virtualités : celles qu'elle possède en tant qu'individu et celles qu'elle possède en tant que femme. L'égalité devant le droit, l'égalité quant aux chances devant la loi ne suppriment pas, mais supposent et favorisent cette diversité qui est richesse pour tous.
La femme est appelée à donner à la famille, à la société civile, à l'Église, ce qui lui est caractéristique, ce qui lui est propre et qu'elle est seule à pouvoir donner : sa tendresse délicate, sa générosité infatigable, son amour du concret, sa finesse d'esprit, sa faculté d'intuition, sa piété profonde et simple, sa ténacité La féminité n'est pas authentique, si la femme ne sait découvrir la beauté de cet apport irremplaçable et l'incorporer à sa propre vie.
Pour accomplir cette mission, la femme doit développer sa propre personnalité, sans se laisser séduire par un esprit d'imitation ingénu qui — en général — la situerait sur un plan d'infériorité et laisserait s'atrophier ses possibilités les plus originales. Si la femme reçoit une bonne formation, dans une recherche d'autonomie personnelle, d'authenticité, elle réalisera efficacement sa tâche, la mission à laquelle elle se sent appelée, quelle qu'elle soit : sa vie et son travail seront alors réellement constructifs et féconds, chargés de sens, aussi bien si elle passe la journée à s'occuper de son mari et de ses enfants que si, ayant renoncé au mariage pour un motif élevé, elle se consacre entièrement à d'autres tâches. Chacune dans sa propre voie, en étant fidèle à sa vocation humaine et divine, peut atteindre et atteint en fait l'épanouissement de la personnalité féminine. N'oublions pas que la Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère des hommes, n'est pas seulement un modèle, mais encore la preuve de la valeur transcendantale qu'une vie en apparence sans relief peut revêtir.
Il est des moments cependant où la femme n'est pas sûre de se trouver réellement à la place qui lui revient et à laquelle elle est appelée. Bien souvent quand elle travaille en dehors de chez elle, les exigences de son foyer pèsent sur elle ; et lorsqu'elle s'occupe exclusivement de sa famille, elle se sent limitée dans ses possibilités. Que diriez-vous aux femmes qui ressentent ces contradictions ?
— Ce sentiment, qui est très réel, provient fréquemment, plutôt que de limitations effectives — que nous subissons tous, étant des êtres humains — d'un manque d'idéaux précis, susceptibles d'orienter toute une vie, ou bien d'un orgueil inconscient : quelquefois nous souhaiterions être les meilleurs, à tous les égard et à tous les niveaux. Et comme cela n'est pas possible, il s'ensuit un état de désorientation et d'anxiété, et même de découragement et d'ennui : on ne peut pas s'occuper de tout, on ne sait pas de quoi s'occuper et on ne s'occupe de rien efficacement. Dans cette situation, l'âme s'expose à la jalousie, l'imagination s'emballe aisément et se réfugie dans la fantaisie qui, en nous éloignant de la réalité, finit par engourdir la volonté. C'est ce que bien souvent j'ai appelé la mystique du si, faite de vains rêves et de faux idéalismes : ah ! si je ne m'étais pas marié ! si je n'avais pas cette profession, si j'avais un peu plus de santé, ou plus de temps, ou si j'étais plus jeune !
Le remède — coûteux comme tout ce qui en vaut la peine — consiste à chercher le véritable centre de la vie humaine, ce qui peut donner une hiérarchie, un ordre et un sens à tout le reste : le commerce avec Dieu, grâce à une vie intérieure authentique. Si, vivant dans le Christ, nous faisons de Lui notre centre, nous découvrons le sens de la mission qui nous a été confiée, nous avons un idéal humain qui devient divin, de nouveaux horizons d'espérance s'ouvrent devant notre vie, et nous parvenons à sacrifier avec joie non plus tel ou tel aspect de notre activité, mais toute notre vie, en lui donnant ainsi, paradoxalement, l'accomplissement le plus profond.
Le problème que vous posez pour ce qui concerne la femme n'est pas extraordinaire : avec d'autres particularités, bien des hommes se trouvent dans une situation du même genre un jour ou l'autre. En général, la cause est identique : absence d'un idéal sérieux, qu'on ne découvre qu'à la lumière de Dieu.
De toute façon, il faut aussi appliquer de petits remèdes, qui semblent banals, mais qui ne le sont pas : quand on a beaucoup à faire, il faut établir un ordre, il faut s'organiser. Bien des difficultés proviennent du manque d'ordre, de l'absence de cette habitude. Il y a des femmes qui font mille choses, et qui les font bien, parce qu'elles se sont organisées, parce qu'elles ont imposé un ordre rigoureux à leur travail abondant. Elles ont su faire à chaque instant ce qu'elles avaient à faire, sans s'affoler en pensant à ce qui suivrait, ou à ce qu'elles auraient peut-être pu faire avant. D'autres, en revanche, sont effarées par l'abondant travail qu'elles ont à faire ; et, effarées, elles ne font rien.
Il y aura certainement toujours beaucoup de femmes qui n'auront d'autre occupation que de gouverner leur foyer. Et je vous assure que c'est une grande occupation, qui en vaut la peine. À travers cette profession — car c'en est une, véritable et noble — les femmes exercent une influence positive non seulement au sein de leur famille, mais sur une multitude d'amis et connaissances, sur des personnes avec qui elles entrent en relation d'une façon ou d'une autre, et elles accomplissent ainsi une tâche bien plus vaste parfois que celle que l'on peut réaliser dans d'autres professions. Sans parler de ces femmes qui mettent leur expérience et leur science du foyer au service de centaines de personnes, dans des centres destinés à la formation de la femme, comme ceux que dirigent mes filles de l'Opus Dei, dans tous les pays du monde. Elles se transforment alors en professeurs du foyer, dont l'efficacité éducatrice est supérieure, dirais-je, à celle de bien des professeurs d'Université.
Pardonnez-moi d'insister sur le sujet : nous savons, par les lettres qui parviennent à la rédaction, que certaines mères de famille nombreuse se plaignent de se voir réduites à mettre au monde des enfants et éprouvent une grande insatisfaction de ne pas pouvoir consacrer leur vie à d'autres activités : travail professionnel, accès à la culture, projection d'ordre social Quels conseils donneriez-vous à ces personnes ?
— Mais voyons un peu : qu'est-ce qu'une projection d'ordre social si ce n'est se donner aux autres dans un sens de dévouement et de service, et contribuer efficacement au bien de tous ? Le travail de la femme chez elle n'est pas seulement en soi une fonction sociale, mais encore il peut aisément être la fonction sociale de plus grande envergure.
Supposons que cette famille soit nombreuse, le travail de la mère est alors comparable — et, dans bien des cas, elle gagne à cette comparaison — à celui des éducateurs et pédagogues professionnels. Un professeur, au long de toute une vie peut-être, parvient à former plus ou moins un certain nombre de garçons ou de filles. Une mère peut former ses enfants en profondeur, sur les points essentiels, et elle peut faire d'eux à leur tour d'autres éducateurs, en sorte qu'il se crée une suite ininterrompue de responsabilité et de vertus.
Il est également facile en ces matières de se laisser séduire par des critères d'ordre purement quantitatif et de penser que le travail d'un professeur vaut davantage, puisqu'il voit défiler, dans ses classes, des milliers d'élèves, ou encore le travail d'un écrivain qui s'adresse à des milliers de lecteurs. Bien, mais ce professeur ou cet écrivain, combien d'êtres ont-ils vraiment formés ? Une mère a la charge de trois, cinq, dix enfants ou plus ; et elle peut faire d'eux une véritable œuvre d'art, une merveille d'éducation, d'équilibre, de compréhension, de sens chrétien de la vie, en sorte qu'ils soient heureux et parviennent à être vraiment utiles aux autres.
D'un autre côté, il est normal que les fils et les filles aident leur mère dans les travaux de la maison : une mère qui sait bien élever ses enfants peut l'obtenir et disposer ainsi de loisirs, d'un temps qui — bien mis à profit — lui permettra de cultiver ses goûts et ses talents personnels et d'enrichir sa culture. Heureusement, de nos jours, il ne manque pas de moyens techniques, qui épargnent, comme vous le savez, beaucoup de travail, si on sait les employer convenablement et en tirer tout le parti possible. En cela, comme en tout, les conditions personnelles sont déterminantes : il y a des femmes qui ont le dernier modèle de machine à laver et qui passent plus de temps à leur lessive — et la font moins bien — que lorsqu'elles la faisaient à la main. Les instruments ne sont utiles que si l'on sait s'en servir.
Je connais beaucoup de femmes mariées, avec nombre d'enfants, qui mènent bien leur maison et trouvent en plus le temps de collaborer à des travaux d'apostolat, comme le faisait ce ménage de la chrétienté primitive : Aquila et Priscille. Tous deux exerçaient chez eux leur métier, et ils furent de magnifiques collaborateurs de saint Paul ; grâce à leur exemple et à leur parole, ils ramenèrent à la foi de Jésus-Christ Apollos qui fut, plus tard, un grand prédicateur de l'Église naissante. Comme je l'ai déjà dit, une grande partie des limitations peuvent être surmontées, si on le veut vraiment, sans pour autant négliger aucun devoir. En réalité, il y a du temps pour faire beaucoup de choses : pour faire marcher sa maison dans un sens professionnel, pour se donner aux autres sans arrêt, pour améliorer sa propre culture et enrichir celle des autres, pour réaliser nombre de travaux efficaces.
Vous avez fait allusion à la présence de la femme dans la vie publique, dans la vie politique. Actuellement l'évolution en ce sens se fait à grands pas. Quelle est, à votre vis, la tâche spécifique que doit réaliser la femme en ce domaine ?
La présence de la femme dans l'ensemble de la vie sociale est un phénomène logique et tout à fait positif et qui fait partie de cet autre phénomène, plus ample, auquel je me référais antérieurement. Une société moderne, démocratique, doit reconnaître à la femme le droit de prendre part activement à la vie politique et doit créer les conditions favorables pour que toutes celles qui le souhaitent puissent exercer ce droit.
La femme qui veut se livrer activement à la direction des affaires publiques est dans l'obligation de s'y préparer de façon adéquate, afin que son action dans la vie de la communauté soit consciente et positive. Tout travail professionnel exige une formation préalable et ensuite un effort constant en vue d'améliorer cette préparation et de l'adapter aux circonstances nouvelles qui surgissent. Cette exigence constitue un devoir très particulier pour ceux qui aspirent aux postes dirigeants dans la société, puisqu'ils sont appelés à un service très important, dont dépend le bien-être de tous.
Pour une femme, qui a reçu la préparation adéquate, la vie publique doit être totalement ouverte à tous les niveaux. En ce sens on ne peut pas délimiter des tâches spéciales qui n'incomberaient qu'aux femmes. Comme je le disais précédemment, dans ce domaine, le caractère spécifique ne vient pas tant de la tâche ou du poste que de la façon d'exercer la fonction, des nuances que la condition féminine fera découvrir pour résoudre les problèmes auxquels la femme devra faire face, et même de la découverte des problèmes et de la façon de les poser.
En vertu des dons naturels qui lui sont propres, la femme peut grandement enrichir la vie sociale. Cela saute aux yeux, quand on pense au vaste domaine de la législation familiale ou sociale. Les qualités féminines assurent la meilleure garantie en ce qui concerne le respect des valeurs authentiquement humaines et chrétiennes, à l'heure de prendre des mesures qui affectent d'une façon on d'une autre la vie de famille, le milieu éducatif, l'avenir des jeunes.
Je viens de mentionner l'importance des valeurs chrétiennes dans la solution des problèmes sociaux et familiaux, et je voudrais souligner ici leur importance dans la vie publique tout entière. Il en va pour la femme comme pour l'homme : lorsqu'elle est amenée à participer à l'activité politique, sa foi chrétienne lui confère la responsabilité d'accomplir un véritable apostolat, c'est-à-dire de rendre un service chrétien à toute la société. Il ne s'agit pas de représenter officiellement ou officieusement l'Église dans la vie publique, et encore moins de se servir de l'Église pour sa carrière personnelle ou pour les intérêts de son parti. Au contraire, il s'agit de former, en toute liberté, ses propres opinions sur tous les sujets temporels qui sont laissés à la liberté des chrétiens et d'assumer ses responsabilités personnelles en matière de pensée et d'action, en restant conséquent avec la foi qu'on professe.
Dans l'homélie que vous avez prononcée à Pampelune, en octobre dernier, pendant la messe célébrée à l'occasion de l'assemblée des amis de l'université de Navarre, vous avez parlé de l'amour humain en des termes qui nous ont émus. Beaucoup de lectrices nous ont écrit pour nous dire combien elles avaient été frappées de vous entendre parler ainsi. Pourriez-vous nous dire quelles sont les valeurs les plus importantes du mariage chrétien ?
— Je parlerai d'une chose que je connais bien et qui relève de mon expérience sacerdotale, depuis bien des années déjà, et dans bien des pays. La plupart des membres de l'Opus Dei sont des gens mariés et, pour eux, l'amour humain et les devoirs conjugaux font partie de leur vocation divine. L'Opus Dei a fait du mariage un chemin divin, une vocation, ce qui entraîne de nombreuses conséquences pour la sanctification personnelle et pour l'apostolat. Voilà près de quarante ans que je prêche le sens du mariage en tant que vocation. Plus d'une fois, j'ai vu des hommes et des femmes, dont les yeux s'illuminaient à m'entendre dire que le mariage est un chemin divin sur la terre, alors qu'ils croyaient incompatibles, dans leur vie, le don de soi à Dieu et un amour humain, noble et pur.
Le mariage est fait pour permettre à ceux qui le contractent de s'y sanctifier et de sanctifier les autres à travers lui : pour cela les conjoints reçoivent une grâce spéciale que confère le sacrement institué par Jésus-Christ. Celui qui est appelé au mariage trouve dans cet état — avec la grâce de Dieu — tout ce qui est nécessaire pour se sanctifier, pour s'identifier tous les jours davantage à Jésus-Christ et pour amener au Seigneur les personnes avec lesquelles il vit.
C'est pourquoi je pense toujours avec espoir et affection aux foyers chrétiens, à toutes les familles qui sont issues du sacrement du mariage, qui sont des témoignages lumineux de ce grand mystère divin — sacramentum magnum ! (Ep 5, 32), un grand sacrement — de l'union et de l'amour entre Jésus-Christ et son Église. Nous devons travailler à ce que ces cellules chrétiennes de la société naissent et se développent dans un désir de sainteté, dans la conscience que le sacrement initial — le baptême — confère à tous les chrétiens une mission divine, que chacun doit remplir dans sa propre vie.
Les époux chrétiens doivent être conscients qu'ils sont appelés à se sanctifier en sanctifiant les autres, qu'ils sont appelés à être des apôtres, et que leur premier apostolat est au foyer. Ils doivent comprendre l'œuvre surnaturelle qu'impliquent la fondation d'une famille, l'éducation des enfants, le rayonnement chrétien dans la société. De cette conscience qu'ils ont de leur propre mission dépendent en grande partie l'efficacité et le succès de leur vie : leur bonheur.
Mais qu'ils n'oublient pas que le secret du bonheur conjugal est dans la vie quotidienne, et non pas dans les rêves, que le bonheur consiste à découvrir la joie que procure la rentrée au foyer ; qu'il est dans les rapports affectueux avec les enfants ; dans le travail de tous les jours, où la famille entière collabore ; dans la bonne humeur, lorsqu'il y a des difficultés qu'il faut affronter avec un esprit sportif ; et aussi dans l'utilisation de tous les progrès que nous offre la civilisation pour rendre la maison agréable, la vie plus simple, la formation plus efficace.
Je dis constamment à ceux qui ont été appelés par Dieu à fonder un foyer, de s'aimer toujours, de s'aimer de cet amour plein d'enthousiasme qu'ils se portaient lorsqu'ils étaient fiancés. Celui qui pense que l'amour finit quand commencent les peines et les contretemps que comporte toujours la vie, a une bien pauvre conception du mariage — qui est un sacrement, un idéal et une vocation. C'est alors que l'affection se fortifie. L'avalanche des peines et des contrariétés n'est pas capable d'étouffer l'amour véritable : le sacrifice joyeusement partagé unit davantage. Comme dit l'Écriture aquae multae — les nombreuses difficultés, physiques et morales — non potuerunt extinguere caritatem (Ct 8, 7), ne pourront éteindre l'amour.
Nous savons que cette doctrine sur le mariage conçu comme un chemin de sainteté n'est pas chose nouvelle dans votre prédication. Dès 1934 déjà, lorsque vous avez écrit Considérations spirituelles, vous insistiez sur le fait qu'il fallait considérer le mariage comme une vocation. Mais dans ce livre, et ensuite dans Chemin, vous écriviez aussi que le mariage est pour la troupe et non pour l'état-major du Christ. Pourriez-vous nous expliquer comment se concilient ces deux aspects ?
— Rien, dans l'esprit et dans la vie de l'Opus Dei, n'a jamais empêché de concilier ces deux aspects. D'autre part, il convient de rappeler que l'excellence majeure du célibat — pour des motifs spirituels — n'est pas une opinion théologique personnelle, mais une doctrine de foi dans l'Église.
Quand j'écrivais cela aux environs des années trente, dans l'ambiance catholique d'alors — concrètement dans la vie pastorale —, on tendait à promouvoir la recherche de la perfection chrétienne parmi les jeunes en mettant l'accent sur la valeur surnaturelle de la virginité et en laissant dans l'ombre la valeur du mariage chrétien comme autre voie de sainteté.
D'ordinaire, dans les centres d'enseignement, on ne préparait pas la jeunesse à apprécier, comme il se doit, la dignité du mariage. Aujourd'hui, encore, il est fréquent dans certains pays que les retraites qui sont données aux élèves dans les dernières années d'études secondaires insistent sur les éléments qui leur permettent d'envisager une éventuelle vocation religieuse plutôt qu'une orientation vers le mariage non moins éventuelle. Et il ne manque pas de gens — encore qu'ils soient chaque jour moins nombreux — qui mésestiment la vie conjugale et la présentent aux jeunes comme une chose que l'Église tolère simplement ; comme si la formation d'un foyer ne permettait pas d'aspirer sérieusement à la sainteté.
Dans l'Opus Dei nous avons toujours procédé d'une autre façon et — tout en mettant bien en vue la raison d'être et l'excellence du célibat apostolique — nous avons signalé le mariage comme un « chemin » divin sur la terre.
Quant à moi, l'amour humain ne m'effraie pas, le saint amour de mes parents, dont le Seigneur s'est servi pour me donner la vie. Cet amour-là, je le bénis de mes deux mains. Les époux sont les ministres et la matière même du sacrement du mariage, comme le pain et le vin sont la matière de l'Eucharistie. C'est pourquoi j'aime toutes les chansons d'amour limpide, qui sont pour moi des couplets d'amour humain à la manière divine. Et je ne manque jamais de dire, en même temps, que ceux qui suivent, par vocation, la voie du célibat apostolique, ne sont pas des vieux garçons qui ne comprennent rien à l'amour ou n'y attachent aucun prix ; leurs vies s'expliquent, au contraire, par la réalité de cet Amour divin — j'aime l'écrire avec une majuscule — qui est l'essence même de toute vocation chrétienne.
Il n'y a aucune contradiction entre faire cas de la vocation au mariage et comprendre l'excellence majeure de la vocation au célibat apostolique propter regnum coelorum (Mt 19, 12), pour le Royaume des cieux. Je suis convaincu que n'importe quel chrétien comprend parfaitement que ces deux choses sont compatibles, s'il s'efforce de connaître, d'accepter et d'aimer l'enseignement de l'Église ; et, s'il tâche aussi de connaître, d'accepter et d'aimer sa vocation personnelle. C'est-à-dire, s'il a la foi et s'il vit de foi.
Quand j'écrivais que le mariage était bon pour la troupe, je ne faisais que décrire ce qui s'est toujours passé dans l'Église. Vous savez que les évêques — qui forment le Collège épiscopal dont le pape est la tête, et qui gouvernent avec lui toute l'Église — sont choisis parmi ceux qui vivent dans le célibat : il en est de même dans les Églises orientales, où sont admis les prêtres mariés. Il est, de plus, facile de comprendre et de vérifier que les célibataires ont, en fait, plus de liberté de cœur et de mouvement pour se dédier de façon stable à diriger et à soutenir les entreprises d'apostolat, jusque dans l'apostolat laïc. Cela ne veut pas dire que les autres laïcs ne puissent pas accomplir ou n'accomplissent pas, en fait, un apostolat splendide et de première importance : cela veut dire simplement qu'il y a diversité de fonctions, et de façons de se consacrer à des rôles de responsabilité diverse.
Dans une armée — et c'est là seulement ce que voulait exprimer la comparaison — la troupe est aussi nécessaire que l'état-major, et elle peut être plus héroïque et se couvrir de plus de gloire. En définitive : il y a des tâches différentes, et toutes sont importantes et dignes. Ce qui compte par-dessus tout, c'est que chacun réponde à sa propre vocation : et pour chacun, le plus parfait est de faire — toujours et seulement — la volonté de Dieu.
Un chrétien qui cherche à se sanctifier dans son état d'homme marié, et qui est conscient de la grandeur de sa propre vocation, ressent donc spontanément une vénération spéciale et une affection profonde envers ceux qui sont appelés au célibat apostolique ; et quand un de ses enfants entre dans cette voie par la grâce du Seigneur, il se réjouit sincèrement. Et il en arrive à aimer davantage encore la vocation matrimoniale qui lui a permis d'offrir à Jésus-Christ — le grand Amour de tous, célibataires et mariés — les fruits de l'amour humain.
Bien des ménages sont désorientés, sur la question du nombre des enfants, par les conseils qu'ils reçoivent, même de certains prêtres. Que conseilleriez-vous à ces ménages, devant une telle confusion ?
— Ceux qui sèment le trouble dans les consciences de cette manière oublient que la vie est sacrée, et ils encourent les durs reproches que le Seigneur adresse aux aveugles qui guident d'autres aveugles, à ceux qui ne veulent pas entrer dans le Royaume des cieux et n'y laissent pas non plus entrer les autres. Je ne juge pas leurs intentions et même je suis certain que beaucoup d'entre eux donnent ces conseils guidés par la compassion et par le désir de résoudre des situations difficiles ; mais je ne puis cacher la grande peine que me cause le travail destructeur — diabolique dans bien des cas — de ceux qui non seulement ne répandent pas la saine doctrine, mais la corrompent.
Que les époux n'oublient pas, en écoutant les conseils et recommandations sur cette matière, qu'il s'agit avant tout de savoir ce que Dieu veut. Quand il y a sincérité — la rectitude — et un minimum de formation chrétienne, la conscience sait découvrir la volonté de Dieu, en cela comme en tout. Car il arrive que l'on cherche un conseil qui favorise l'égoïsme, et fasse taire, précisément par sa prétendue autorité, la clameur de l'âme ; et même que l'on change de conseiller jusqu'à trouver le plus indulgent. Entre autres choses, il s'agit là d'une attitude pharisaïque, indigne d'un fils de Dieu.
Le conseil d'un autre chrétien et spécialement celui d'un prêtre — en matière de foi ou de morale — est une aide puissante pour reconnaître ce que Dieu attend de nous dans une circonstance déterminée ; mais le conseil n'élimine pas la responsabilité personnelle. C'est à nous, à chacun d'entre nous, qu'il appartient de décider finalement, et nous aurons à rendre compte personnellement à Dieu de nos décisions.
Par-dessus les conseils privés, il y a la loi de Dieu, qui est contenue dans la Sainte Écriture et que le magistère de l'Église — assistée par l'Esprit Saint — conserve et nous propose. Lorsque les conseils particuliers contredisent la parole de Dieu telle que nous l'enseigne le magistère, il faut s'écarter fermement de ces opinions erronées. Celui qui agit avec cette rectitude, Dieu l'aidera de sa grâce, en lui inspirant ce qu'il doit faire et, quand il en aura besoin, Il lui fera rencontrer un prêtre qui saura mener son âme par les chemins droits et francs, bien que souvent difficiles.
La direction spirituelle n'a pas pour tâche de fabriquer des créatures dépourvues de jugement propre et qui se limitent à exécuter matériellement ce qu'un autre leur dit ; au contraire, la direction spirituelle doit tendre à former des personnes au jugement sain. Et le jugement suppose de la maturité, des convictions fermes, une connaissance suffisante de la doctrine, un esprit plein de délicatesse, l'éducation de la volonté.
Il est important que les époux prennent clairement conscience de la dignité de leur vocation, et sachent qu'ils ont été appelés par Dieu à atteindre aussi l'amour divin à travers l'amour humain ; qu'ils ont été élus, de toute éternité, pour coopérer au pouvoir créateur de Dieu par la procréation et ensuite par l'éducation des enfants ; que le Seigneur leur demande de faire de leur foyer et de leur vie familiale tout entière un témoignage de toutes les vertus chrétiennes.
Le mariage — je ne me lasserai jamais de le répéter — est un chemin divin, grand et merveilleux, et, comme tout ce qui est divin en nous, il comporte des manifestations concrètes de réponse à la grâce, de générosité, de don de soi, de service. L'égoïsme, sous quelque forme que ce soit, s'oppose à cet amour de Dieu qui doit régner dans notre vie. C'est là un point capital qu'il faut avoir présent à l'esprit au sujet du mariage et du nombre des enfants.
Il y a des femmes qui, déjà mères de nombreux enfants, n'osent pas annoncer à leurs parents et amis l'arrivée d'un nouveau bébé. Elles craignent les critiques de ceux qui pensent qu'étant donné l'existence de la pilule, la famille nombreuse est une manifestation rétrograde. Évidemment, dans les circonstances actuelles, il peut être difficile de bien élever une famille nombreuse. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet ?
— Je bénis les parents qui accueillent avec joie la mission que Dieu leur a confiée et ont beaucoup d'enfants. Et j'invite les couples à ne pas tarir les sources de la vie, à avoir le sens du surnaturel et le courage qu'il faut pour bien élever une nombreuse famille, si Dieu la leur envoie.
Lorsque je loue la famille nombreuse, je ne me réfère pas à celle qui est la conséquence de relations purement physiologiques, mais à celle qui naît de l'exercice des vertus chrétiennes, à celle qui possède un sens élevé de la dignité de la personne, à celle qui sait que donner des enfants à Dieu ne consiste pas seulement à les engendrer à la vie naturelle, mais exige aussi toute une longue tâche d'éducation : leur donner la vie est le premier pas, mais ce n'est pas tout.
Il peut y avoir des cas concrets où la volonté de Dieu — manifestée par des moyens ordinaires — réside précisément en ce que la famille soit peu nombreuse. Mais les théories qui font de la limitation des naissances un idéal ou un devoir universel ou simplement général, sont criminelles, antichrétiennes et infrahumaines.
Ce serait adultérer et pervertir la doctrine chrétienne que de s'appuyer sur un prétendu esprit postconciliaire pour s'élever contre la famille nombreuse. Le concile Vatican II a proclamé que parmi ceux qui remplissaient ainsi la tâche que Dieu leur a confiée, il faut accorder une mention spéciale à ceux qui, d'un commun accord, et d'une manière réfléchie, acceptent de grand cœur d'élever dignement même un plus grand nombre d'enfants. (Const. past. Gaudium et spes, n. 50.) Et Paul VI, dans une allocution prononcée le 11 février 1966, commentait : Que le deuxième concile du Vatican qui vient de se terminer répande parmi les époux chrétiens cet esprit de générosité pour faire grandir le nouveau peuple de Dieu Rappelons-nous toujours que l'extension du Royaume de Dieu et la possibilité pour l'Église de pénétrer dans l'humanité pour la sauver sont également confiées à leur générosité.
Le nombre d'enfants n'est pas à lui seul décisif : avoir beaucoup ou peu d'enfants ne suffit pas pour qu'une famille soit plus ou moins chrétienne. L'important, c'est la droiture avec laquelle on vit la vie conjugale. Le véritable amour mutuel dépasse la communauté du mari et de la femme et s'étend à ses fruits naturels : les enfants. L'égoïsme, au contraire, finit par rabaisser cet amour à la simple satisfaction de l'instinct et détruit la relation qui unit parents et enfants. Il est difficile de se sentir bon fils — vrai fils — de ses parents si l'on peut se dire qu'on est venu au monde contre leur volonté : qu'on n'est pas né d'un amour limpide, mais d'une inattention ou d'une erreur de calcul.
Je disais qu'à lui seul, le nombre d'enfants n'est pas déterminant. Toutefois, je vois clairement que les attaques contre les familles nombreuses viennent d'un manque de foi : elles sont le fruit d'un climat social incapable de comprendre la générosité et qui prétend masquer l'égoïsme et certaines pratiques inavouables sous des motifs apparemment altruistes. On en arrive à ce paradoxe que les pays où l'on fait le plus de propagande en faveur du contrôle des naissances — et d'où l'on impose cette pratique à d'autres pays — sont précisément ceux qui ont atteint le niveau de vie le plus élevé. Peut-être pourrait-on considérer sérieusement les arguments de caractère économique et social qu'ils invoquent, si ces mêmes arguments les poussaient à renoncer à une partie de l'opulence dont ils jouissent, en faveur de ceux qui sont dans le besoin. En attendant, il est difficile de ne pas penser qu'en réalité, ces arguments s'inspirent de l'hédonisme et d'une ambition de domination politique, de néocolonialisme démographique.
Je n'ignore pas les grands problèmes qui affligent l'humanité, ni les difficultés concrètes auxquelles peut se heurter une famille déterminée : j'y pense fréquemment, et le cœur de père que je suis forcé d'avoir en tant que chrétien et que prêtre se remplit de compassion. Mais il n'est pas licite de chercher la solution dans ces directions-là.
Je ne comprends pas ces catholiques — et moins encore ces prêtres — qui, depuis des années, la conscience tranquille, conseillent l'emploi de la pilule pour éviter la conception : car on ne saurait, sans triste désinvolture, ignorer l'enseignement pontifical. Ils ne peuvent non plus alléguer — comme ils le font, avec une légèreté incroyable — que le pape, lorsqu'il ne parle pas ex cathedra, est un simple docteur privé sujet à l'erreur. Juger que le pape se trompe et pas eux, cela suppose déjà une arrogance démesurés.
Ils oublient, au surplus, que le souverain pontife n'est pas seulement un docteur — infaillible, quand il le dit expressément — mais encore le suprême législateur. Et dans le cas présent, ce que l'actuel pontife Paul VI a disposé, d'une manière qui ne permet aucune équivoque, c'est qu'il faut suivre en cette matière si délicate — car elles sont toujours en vigueur — toutes les dispositions du saint pontife Pie XII, de vénérée mémoire : et Pie XII a seulement permis quelques procédés naturels — non pas la pilule — pour éviter la conception dans des cas isolés et difficiles. Conseiller le contraire est, par conséquent, désobéir gravement au Saint-Père en matière grave.
Je pourrais écrire un gros volume sur les conséquences malheureuses qu'entraîne, dans tous les ordres, l'emploi de ces moyens, ou d'autres, contre la conception : destruction de l'amour conjugal — le mari et la femme ne se regardent plus comme des époux, ils se regardent comme des complices —, malheur, infidélité, déséquilibres spirituels et mentaux, maux incalculables pour les enfants, perte de la paix dans le ménage Mais je ne l'estime pas nécessaire, je préfère me limiter à obéir au pape. Si, un jour, le souverain pontife décidait que l'emploi d'un médicament déterminé pour éviter la conception est licite, je me conformerais aux instructions du Saint-Père ; et, m'en tenant aux normes pontificales et à celles de la théologie morale, examinant dans chaque cas les dangers évidents auxquels je viens de faire allusion, je donnerais à chacun, en conscience, mon conseil.
Et je tiendrai toujours compte du fait que ceux qui sauveront notre monde d'aujourd'hui, ce ne sont pas ceux qui prétendent anesthésier la vie de l'esprit et tout réduire à des questions économiques ou de bien-être matériel, mais ceux qui savent que la norme morale est en fonction du destin éternel de l'homme : ceux qui ont foi en Dieu, affrontent généreusement les exigences de cette foi et propagent chez ceux qui les entourent le sens transcendant de notre vie sur la terre.
C'est cette certitude qui doit conduire, non pas à encourager l'évasion, mais à tout mettre en œuvre, efficacement, pour que chacun ait les moyens matériels nécessaires, pour qu'il y ait du travail pour tous, et que personne ne se trouve injustement limité dans sa vie familiale et sociale.
La stérilité d'un couple — en ce qu'elle peut supposer de frustration — est source, parfois, de discorde et d'incompréhension. Quel est, à votre avis, le sens que doivent donner à leur mariage les époux chrétiens qui n'ont pas d'enfants ?
— En premier lieu, je leur dirai qu'ils ne doivent pas trop aisément se déclarer vaincus : d'abord, qu'ils demandent à Dieu de leur accorder une descendance, de les bénir — si c'est sa volonté — comme Il a béni les Patriarches de l'Ancien Testament ; et ensuite, qu'ils consultent un bon médecin, tant le mari que la femme. Si malgré tout, le Seigneur ne leur donne pas d'enfants, qu'ils n'en conçoivent aucune frustration ; qu'ils soient contents et découvrent dans ce fait précisément la volonté de Dieu à leur égard. Bien souvent le Seigneur ne donne pas d'enfants, parce qu'Il demande davantage. Il demande qu'on accomplisse le même effort et le même don de soi, plein de délicatesse, à aider le prochain, sans cette joie humaine, limpide, d'avoir eu des enfants ; il n'y a donc pas lieu de croire à un échec ni de s'abandonner à la tristesse.
Si les époux ont une vie intérieure, ils comprendront que Dieu les presse, et les pousse à faire de leur vie un service chrétien généreux, un apostolat différent de celui qu'ils auraient réalisé avec leurs enfants, mais tout aussi merveilleux.
Qu'ils regardent autour d'eux et ils découvriront tout de suite des personnes qui ont besoin d'aide, de charité et d'affection. Il y a, au surplus, beaucoup d'œuvres apostoliques, auxquelles ils peuvent s'atteler. Et s'ils savent mettre leur cœur dans cette tâche, s'ils savent se donner généreusement aux autres et s'oublier eux-mêmes, ils jouiront d'une fécondité merveilleuse, d'une paternité spirituelle qui remplira leur âme de véritable paix.
Les solutions concrètes peuvent être différentes dans chaque cas, mais au fond elles se réduisent toutes à s'occuper des autres dans la soif de servir, avec amour. Dieu récompense toujours ceux qui ont l'humble générosité de ne pas penser à eux-mêmes et donne à leur âme une profonde joie.
Certaines femmes — pour quelque raison que ce soit — se trouvent séparées de leur mari, et vivent dans des situations dégradantes et intolérables. En pareils cas, il leur est difficile d'accepter l'indissolubilité du lien matrimonial. Ces femmes, séparées de leur mari, se plaignent qu'on leur refuse la possibilité de construire un nouveau foyer. Quelle solution donneriez-vous à ces problèmes ?
— Je dirais à ces femmes, dont je comprends la souffrance, qu'elles peuvent aussi voir dans cette situation la volonté de Dieu, qui n'est jamais cruel, car Dieu est un Père aimant. Il est possible que, pendant un certain temps, la situation soit particulièrement difficile, mais, si ces femmes ont recours au Seigneur et à sa Mère bénie, l'aide de la grâce ne leur manquera pas.
L'indissolubilité du mariage n'est pas un caprice de l'Église, ni même une simple loi positive ecclésiastique : elle relève de la loi naturelle, du droit divin, et répond parfaitement à notre nature et à l'ordre surnaturel de la grâce. C'est pourquoi, dans l'immense majorité des cas, elle est la condition indispensable du bonheur des conjoints, et de la sécurité spirituelle des enfants. Et toujours — même dans les cas douloureux dont nous parlons — l'acceptation totale de la volonté de Dieu comporte une profonde satisfaction que rien ne peut substituer. Il ne s'agit pas d'une sorte de recours, d'une sorte de consolation : c'est l'essence même de la vie chrétienne.
Si ces femmes ont déjà des enfants à charge, elles doivent y voir une exigence continue du don de soi, par amour maternel, d'autant plus nécessaire alors qu'elles doivent suppléer, auprès de ces âmes, aux déficiences d'un foyer divisé. Et elles doivent comprendre généreusement que cette indissolubilité, qui implique pour elles un sacrifice, est pour la plupart des familles une défense de leur intégrité, une chose qui ennoblit l'amour des époux et empêche l'abandon des enfants.
Cet étonnement devant la dureté apparente du précepte chrétien de l'indissolubilité n'a rien de nouveau : les apôtres s'étonnèrent lorsque Jésus le confirma. Cela peut sembler un fardeau, un joug ; mais le Christ lui-même a dit que son joug était doux et son fardeau léger.
D'un autre côté, même en reconnaissant la dureté inévitable de certaines situations — qui, dans bien des cas, auraient pu et dû être évitées —, il convient de ne pas dramatiser exagérément. La vie d'une femme dans ces conditions est-elle réellement plus dure que celle d'une autre femme maltraitée ou de celle qui subit une de ces grandes souffrances physiques on morales que l'existence apporte ?
Ce qui rend vraiment malheureuse une personne — et même une société entière — c'est la recherche anxieuse du bien-être, la tentative inconditionnelle d'éliminer tout ce qui contrarie. La vie présente mille facettes, des situations extrêmement diverses, dont certaines sont âpres, et d'autres aisées, en apparence peut-être. Chacune d'elles comporte sa grâce d'état, est un appel original de Dieu : une occasion inédite de travailler, de donner le témoignage divin de la charité. À celui qui se sent accablé par une situation difficile, je conseillerais de chercher également à oublier un peu ses propres problèmes, pour s'occuper de ceux des autres ; en agissant de la sorte, il trouvera plus de paix, et, surtout, il se sanctifiera.
Un des biens fondamentaux de la famille est de jouir d'une paix familiale stable. Toutefois, il n'est pas rare, malheureusement, que pour des motifs de caractère politique ou social, une famille soit divisée. Comment pensez-vous que l'on puisse surmonter ces conflits ?
— Ma réponse ne peut être que celle-ci : vivre en bonne entente, comprendre, pardonner. Le fait que quelqu'un pense autrement que moi — surtout lorsqu'il s'agit de choses qui font l'objet de la liberté d'opinion — ne justifie en aucune façon une attitude d'inimitié personnelle, ni même de froideur ou d'indifférence. Ma foi chrétienne me dit que la charité, il faut l'exercer envers tous, et aussi bien envers ceux qui n'ont pas la grâce de croire en Jésus-Christ. À fortiori faut-il l'exercer envers ceux auxquels on est uni par le sang et la foi, lorsque surgissent des divergences dans des questions d'opinion ! Je dirai plus : comme dans ces domaines-là, personne ne peut prétendre détenir la vérité absolue, le commerce mutuel, affectueux, est le moyen d'apprendre des autres ce qu'ils peuvent nous enseigner ; et pour les autres d'apprendre, s'ils le veulent, ce que chacun de ceux qui vivent avec eux peut leur apprendre : c'est toujours quelque chose.
Il n'est pas chrétien ni même humain qu'une famille se divise sur de telles questions. Lorsqu'on comprend à fond la valeur de la liberté, lorsqu'on aime passionnément ce don divin de l'âme, on aime le pluralisme que la liberté implique.
Je vais vous donner un exemple de la façon dont on vit dans l'Opus Dei, qui est une grande famille de personnes unies par un même but spirituel. Pour ce qui ne touche pas à la foi, chacun pense et agit comme il l'entend, dans la plus complète liberté et sous sa responsabilité personnelle. Et le pluralisme qui, logiquement et sociologiquement, découle de ce fait, ne constitue pour l'Œuvre aucun problème ; mieux encore, ce pluralisme est une manifestation de bon esprit. Précisément parce que le pluralisme n'est pas redouté, mais aimé comme la conséquence légitime de la liberté personnelle, les diverses opinions des membres n'empêchent pas dans l'Opus Dei la plus grande charité dans les rapports, la compréhension mutuelle. Liberté et charité : nous parlons toujours de la même chose. Mais ce sont là des conditions essentielles : vivre de la liberté que Jésus-Christ nous a conquise et exercer la charité qu'Il nous a donnée à titre de commandement nouveau.
Vous venez de parler de l'unité familiale comme d'une grande valeur. Cela peut donner lieu à la question suivante : comment se fait-il que l'Opus Dei n'organise pas d'activités de formation spirituelle auxquelles participent ensemble mari et femme ?
— En cela, comme en beaucoup d'autres choses, nous avons, nous chrétiens, la possibilité de choisir entre diverses solutions selon nos préférences ou opinions personnelles, sans que personne ne puisse prétendre nous imposer un système unique. Il faut fuir comme la peste ces façons de concevoir la pastorale, et en général l'apostolat, qui ressemblent à une nouvelle édition, revue et augmentée, du parti unique dans la vie religieuse.
Je sais qu'il y a des groupes de catholiques qui organisent des retraites spirituelles et autres activités formatrices pour les ménages. Il me paraît très bien que, dans l'usage de leur liberté, ils fassent ce qu'ils jugent opportun ; et aussi que ceux qui y trouvent le moyen de mieux vivre la vocation chrétienne participent à ces activités. Mais je considère que ce n'est pas l'unique possibilité, et il n'est pas évident non plus que ce soit la meilleure.
Il y a beaucoup de formes de la vie ecclésiale que les couples et même toute la famille peuvent et doivent quelquefois pratiquer ensemble, telle que la participation au sacrifice eucharistique et à d'autres actes du culte. Je pense, cependant, que certaines activités déterminées de formation spirituelle sont plus efficaces si le mari et la femme s'y adonnent séparément. D'une part, on souligne ainsi le caractère fondamentalement personnel de la sanctification, de la lutte ascétique, de l'union avec Dieu, qui, plus tard, se répandent sur les autres, mais, où la conscience de chacun ne peut être substituée. D'autre part, il est ainsi plus facile d'adapter la formation aux exigences et aux besoins personnels et même à la psychologie de chacun. Cela ne veut pas dire que, dans ces activités, on fasse abstraction du fait que les assistants sont mariés : rien n'est plus loin de l'esprit de l'Opus Dei.
Voilà quarante ans que je dis et écris que chaque homme, chaque femme doit se sanctifier dans sa vie ordinaire, dans les conditions concrètes de son existence quotidienne ; que les époux par conséquent doivent se sanctifier en accomplissant parfaitement leurs obligations familiales. Dans les retraites spirituelles et autres moyens de formation que l'Opus Dei organise et auxquels assistent des personnes mariées, on fait toujours en sorte que les époux prennent conscience de la dignité de leur vocation matrimoniale et que, avec l'aide de Dieu, ils se préparent à mieux la vivre.
À bien des égard, les exigences et les manifestations pratiques de l'amour conjugal sont différentes chez l'homme et chez la femme. Avec des moyens spécifiques de formation on peut les aider efficacement à découvrir ces valeurs dans la réalité de leur vie ; en sorte que cette séparation de quelques heures, de quelques jours, les rendra plus unis et les fera s'aimer mieux et davantage au fil des années, d'un amour plein aussi de respect.
Je répète qu'en cela nous ne prétendons pas non plus que notre façon d'agir soit la seule bonne, ou que tout le monde doive l'adopter. Il me semble simplement qu'elle donne de bons résultats et qu'il y a de fortes raisons — en plus d'une longue expérience — pour agir ainsi, mais je ne critique pas l'opinion inverse.
En plus, je dois dire que, si à l'Opus Dei nous suivons ce critère pour certaines initiatives de formation spirituelle, cependant, pour d'autres genres d'activités très variées, les ménages y participent et collaborent comme tels. Je songe, par exemple, au travail qu'on accomplit avec les parents des élèves dans les écoles dirigées par des membres de l'Opus Dei ; Je songe également aux réunions, conférences, etc., qui sont spécialement consacrées aux parents des étudiants qui vivent dans les résidences dirigées par l'Œuvre.
Voyez-vous, lorsque la nature de l'activité exige la présence des ménages, le mari et la femme participent à ces activités. Mais ce genre de réunions et d'initiatives est différent des activités qui sont directement axées sur la formation spirituelle personnelle.