Pour ne pas sortir de la vie familiale, Je voudrais maintenant centrer ma question sur l'éducation des enfants et les relations entre parents et enfants. Le changement de la situation familiale, de nos jours, complique parfois la bonne intelligence entre eux, et conduit même à l'incompréhension, donnant ainsi lieu à ce qu'on a nommé conflit de générations. Comment faire pour surmonter cela ?
— Le problème est ancien, bien qu'il puisse peut-être se poser aujourd'hui plus fréquemment ou d'une façon plus aiguë en raison de la rapide évolution qui caractérise la société actuelle. Il est parfaitement compréhensible et normal que les jeunes et les adultes voient les choses d'une manière différente ; il en a toujours été ainsi. L'étonnant serait qu'un adolescent pensât de la même façon qu'une personne mûre. Nous avons tous éprouvé des mouvements de révolte envers nos aînés, lorsque nous commencions à nous former un jugement autonome ; et tous, au cours des années, nous avons également compris que nos parents avaient raison en bien des points qui étaient le fruit de leur expérience et de leur amour. Il appartient donc en premier lieu aux parents — qui ont fait cette expérience — de faciliter la compréhension avec souplesse, dans un esprit joyeux, et d'éviter par un amour intelligent ces conflits possibles.
Je conseille toujours aux parents de s'efforcer de devenir les amis de leurs enfants. On peut parfaitement harmoniser l'autorité paternelle, que l'éducation même requiert, avec un sentiment d'amitié qui exige de se mettre, d'une façon ou d'une autre, au niveau des enfants. Les jeunes — y compris ceux qui semblent les plus rebelles et les plus insociables — désirent toujours ce rapprochement, cette fraternité avec leurs parents. Le secret réside en général dans la confiance : que les parents sachent élever les enfants dans un climat de familiarité, qu'ils ne leur donnent jamais l'impression de se méfier, qu'ils leur accordent des libertés et qu'ils leur apprennent à en user sous leur responsabilité personnelle. Il vaut mieux se laisser duper quelquefois : la confiance qu'on met dans les enfants fait qu'ils ont eux-mêmes honte d'avoir abusé et qu'ils se corrigent ; au contraire, si on ne leur laisse aucune liberté, s'ils voient qu'on n'a pas confiance en eux, ils se sentiront poussés à toujours tromper.
Cette amitié dont je parle, cette façon de se mettre au niveau des enfants et d'obtenir qu'ils parlent en confiance de leurs petits problèmes, voilà qui rend possible une chose qui me semble très importante : que les parents fassent eux-mêmes connaître à leurs enfants l'origine de la vie, qu'ils s'adaptent graduellement à leur mentalité et à leur faculté de compréhension, et devancent légèrement leur curiosité naturelle. Il faut éviter que les enfants n'entourent de malice ce sujet, qu'ils n'apprennent une chose — qui est noble et sainte en soi — par la malsaine confidence d'un ami ou d'une amie. C'est d'ordinaire un pas important dans la consolidation de l'amitié entre parents et enfants et qui empêche une séparation au moment même où s'éveille la vie morale.
D'autre part, les parents doivent s'efforcer aussi de conserver un cœur jeune pour qu'il leur soit plus facile d'accueillir avec sympathie les aspirations nobles et même les extravagances de leurs enfants. La vie change et il se peut que bien de nouvelles choses ne nous plaisent pas — il est même possible qu'elles ne soient pas objectivement meilleures que les précédentes — mais elles n'en sont pas mauvaises pour autant : ce sont simplement d'autres modes de vie, sans plus. Dans pas mal de cas, les conflits surgissent parce qu'on donne de l'importance à des choses insignifiantes, qu'on peut surmonter avec un peu de recul et d'humour.
Mais tout ne dépend pas des parents. Les enfants doivent aussi mettre un peu du leur. La jeunesse a toujours su s'enthousiasmer pour les grandes choses, pour des idéaux élevés, pour tout ce qui est authentique. Il s'agit d'aider les enfants à comprendre la beauté simple — peut-être bien cachée, et toujours empreinte de naturel — qu'il y a dans la vie de leurs parents ; à se rendre compte, sans que cela leur pèse, du sacrifice qu'on fait pour eux, de l'abnégation — souvent héroïque — qu'il faut pour bien élever la famille. Et que les enfants apprennent aussi à ne pas dramatiser, à ne pas jouer le rôle d'incompris ; qu'ils n'oublient pas qu'ils seront toujours débiteurs de leurs parents et que leur gratitude doit être faite de vénération, d'amour reconnaissant, filial ; ils ne pourront jamais payer ce qu'ils doivent.
Soyons sincères : la famille unie, c'est ce qu'il y a de plus normal. Il y a des frictions, des différends mais ce sont là choses courantes, qui, jusqu'à un certain point, contribuent même à donner du piquant à nos jours. Ce sont des choses insignifiantes que le temps aplanit toujours : il ne subsiste que le stable, c'est-à-dire l'amour, un amour véritable — fait de sacrifice — et jamais feint, qui conduit à se préoccuper les uns des autres, à deviner le petit problème, à lui trouver la solution la plus délicate. Et parce que tout cela est normal, l'immense majorité des gens m'ont très bien compris, quand ils m'ont entendu qualifier de très doux précepte — comme je le fais depuis les années vingt — le quatrième des dix commandements.
Peut-être par réaction contre une éducation religieuse imposée par la contrainte, réduite parfois à un petit nombre de pratiques routinières et sentimentales, une partie de la jeunesse d'aujourd'hui délaisse presque entièrement la piété chrétienne qu'elle interprète comme bigoterie. Quelle est, à votre avis, la solution à ce problème ?
— La solution est impliquée dans la question : enseigner — par l'exemple d'abord et la parole ensuite — en quoi consiste la véritable piété. La bigoterie n'est qu'une triste caricature pseudo-spirituelle, généralement fruit d'un manque de doctrine et aussi d'une certaine déformation sur le plan humain ; il est donc logique qu'elle répugne à ceux qui aiment la sincérité et l'authenticité.
J'ai vu avec joie de quelle façon la piété chrétienne prend racine dans la jeunesse, celle d'aujourd'hui comme celle d'il y a quarante ans :
— lorsqu'elle est faite de vie sincère ;
— lorsque la jeunesse comprend que prier c'est parler avec Dieu, comme l'on parle avec un père, avec un ami : sans anonymat, dans une rencontre personnelle, dans une conversation en tête à tête ;
— lorsqu'on s'efforce de faire entendre à l'âme des jeunes les paroles de Jésus-Christ qui sont une invitation à la rencontre confiante : vos autem dixi amicos (Jn 15, 15), je vous ai appelés amis ;
— lorsqu'on fait appel, vigoureusement, à leur foi de manière qu'ils voient que le Seigneur est le même hier et aujourd'hui et toujours (He 13, 8).
D'autre part, il est indispensable que les jeunes voient que cette piété simple et cordiale exige aussi l'exercice des vertus humaines et qu'on ne peut la réduire à quelques actes de dévotion hebdomadaires ou quotidiens ; qu'elle doit pénétrer la vie entière, donner un sens au travail, au repos, à l'amitié, aux loisirs, à tout. Nous ne pouvons être les enfants de Dieu de temps à autre, bien qu'il y ait des moments spécialement réservés à cette considération, où nous nous pénétrons de cette filiation divine, qui est le cœur de la piété.
Je viens de dire que tout cela, la jeunesse le comprend. Et j'ajoute que celui qui cherche à la vivre se sent perpétuellement jeune. Le chrétien, fût-il âgé de quatre-vingts ans, lorsqu'il vit l'union avec Jésus-Christ, peut savourer en toute vérité les paroles qui se récitent au pied de l'autel : J'irai vers l'autel de Dieu, vers Dieu qui réjouit ma jeunesse (Ps 42, 4).
Jugez-vous donc important d'élever les enfants dans une vie de piété dès qu'ils sont petits ? Pensez-vous qu'on doive faire en famille certains actes de piété ?
— Je considère que c'est précisément la meilleure façon de donner une formation chrétienne authentique aux enfants. La Sainte Écriture nous parle des familles des premiers chrétiens — L'Église qui est dans leur maison, dit saint Paul (1 Co 16, 19) — auxquelles la lumière de l'Évangile donnait un nouvel élan et une vie nouvelle.
Dans tous les milieux chrétiens on sait, par expérience, les bons résultats que donne cette initiation à la vie de piété, initiation naturelle et surnaturelle, faite dans la chaleur du foyer. L'enfant apprend à placer le Seigneur au niveau de ses premières affections, les affections fondamentales ; il apprend à traiter Dieu en Père et la Vierge en Mère ; il apprend à prier, en suivant l'exemple de ses parents. Lorsque l'on comprend cela, on voit la grande tâche apostolique que peuvent accomplir les parents, et combien ils sont obligés d'être sincèrement pieux, pour pouvoir transmettre — plutôt qu'enseigner — cette piété aux enfants.
Et les moyens ? Il y a des pratiques de piété — peu nombreuses, brèves et habituelles — qu'on a toujours suivies dans les familles chrétiennes et que je trouve merveilleuses : le bénédicité, le chapelet en commun — bien qu'il ne manque pas, à notre époque, de gens qui attaquent cette dévotion très solide à la Vierge —, les prières personnelles au moment de se lever et de se coucher. Sans doute s'agit-il de différentes coutumes, selon les endroits ; mais je pense que l'on doit encourager les membres de sa famille à faire ensemble quelque acte de piété, d'une façon simple et naturelle, sans bigoterie.
Nous obtiendrons de la sorte que Dieu ne soit pas considéré comme un étranger, que l'on va voir une fois par semaine, le dimanche, à l'église ; que Dieu soit regardé et traité tel qu'il est en réalité : et ceci, également au sein du foyer, car, comme l'a dit le Seigneur, que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon Nom, je suis là au milieu d'eux (Mt 18, 20).
Je le dis avec la reconnaissance et la fierté d'un fils : je continue à réciter — matin et soir, à haute voix — les prières que j'ai apprises, étant enfant, des lèvres de ma mère. Elles me conduisent à Dieu ; elles me font éprouver la tendresse avec laquelle on m'a enseigné à faire mes premiers pas de chrétien ; et, en offrant au Seigneur la journée qui commence ou en lui rendant grâces pour celle qui se termine, je demande à Dieu d'accroître, dans la gloire, le bonheur de ceux que j'aime spécialement, et de nous garder ensuite unis dans le ciel, pour toujours.
Revenons, si vous me le permettez, à la jeunesse. Grâce à la partie consacrée à la jeunesse dans notre revue, nous sommes au courant de beaucoup de problèmes. Un problème très fréquent est la pression qu'exercent quelquefois les parents sur leurs enfants au moment de déterminer leur orientation. Cela arrive lorsqu'il s'agit de choisir une carrière ou un travail, ou encore un fiancé, et beaucoup plus souvent, lorsqu'un enfant prétend répondre à l'appel de Dieu pour se donner au service des âmes. Y a-t-il une justification quelconque à cette attitude des parents ? N'est-ce pas là violer la liberté indispensable pour arriver à la maturité personnelle ?
— En dernier ressort, il est évident que les décisions qui déterminent l'orientation d'une vie, doivent être prises par chacun personnellement, en pleine liberté, sans contrainte ni pression d'aucune espèce.
Cela ne veut pas dire qu'il faille, d'ordinaire, éviter l'intervention d'autres personnes. Précisément, parce qu'il s'agit de mesures décisives qui affectent la vie entière et parce que le bonheur dépend en grande partie de la façon dont elles sont prises, il est logique qu'on évite toute précipitation, qu'on y apporte du calme, de la responsabilité et de la prudence. Et un aspect de la prudence consiste justement à demander conseil : il serait présomptueux — et cela se paie cher, d'habitude — de croire que nous pouvons décider de nous-mêmes sans la grâce de Dieu et sans la chaleur et la lumière d'autres personnes et spécialement de nos parents.
Les parents peuvent et doivent prêter à leur enfants une aide précieuse : leur découvrir de nouveaux horizons, leur communiquer leur expérience, les faire réfléchir afin qu'ils ne se laissent pas entraîner par des états émotifs passagers, leur présenter un tableau réaliste des choses. Parfois ils prêteront cette aide sous forme de conseil personnel ; d'autre fois, en encourageant leurs enfants à consulter d'autres personnes compétentes : un ami sincère et loyal, un prêtre sage et pieux, un expert en orientation professionnelle.
Mais le conseil ne supprime pas la liberté, il donne des éléments pour juger, ce qui élargit les possibilités de choix et fait que la décision n'est pas déterminée par des facteurs irrationnels. Après avoir écouté le point de vue des autres et tout bien pesé, le moment vient où il faut choisir ; et alors personne n'a le droit de violenter la liberté. Les parents doivent résister à la tentation de se réaliser indûment eux-mêmes dans leurs enfants — de les modeler selon leurs propres préférences —, ils ont à respecter les inclinations et les aptitudes que Dieu donne à chacun. S'il y a un véritable amour, cela est facile, d'ordinaire. Même dans le cas extrême où l'enfant prend une décision que les parents ont de bons motifs de tenir pour une erreur, voire pour une source de malheur, la solution n'est pas dans la violence mais dans la compréhension et — plus d'une fois — il convient de rester aux côtés de l'enfant, de l'aider à surmonter les difficultés et, s'il est nécessaire, à tirer tout le bien possible de ce mal.
Les parents qui aiment vraiment, qui cherchent sincèrement le bien de leurs enfants, après avoir donné les conseils et les indications opportunes, doivent se retirer avec délicatesse pour que rien ne nuise au grand bien qu'est la liberté, qui rend l'homme capable d'aimer et de servir Dieu. Ils doivent se souvenir que Dieu Lui-même a voulu qu'on L'aime et qu'on Le serve en toute liberté, et qu'Il respecte toujours nos décisions personnelles. Dieu laissa l'homme — nous dit l'Écriture — aux mains de son libre arbitre (Eccli 15, 14).
Quelques mots encore, concernant le dernier des cas concrets que vous avez posé : la décision de se donner au service de l'Église et des âmes. Lorsque des parents catholiques ne comprennent pas cette vocation, je pense qu'ils ont échoué dans leur mission de fonder une famille chrétienne et qu'ils ne sont même pas conscients de la dignité que le christianisme donne à leur vocation matrimoniale. Du reste, l'expérience que j'ai tirée de l'Opus Dei est très positive. J'ai l'habitude de dire aux membres de l'Œuvre qu'ils doivent quatre-vingt-dix pour cent de leur vocation à leurs parents, parce qu'ils ont su les élever et leur ont appris à être généreux. Je puis assurer que dans l'immense majorité des cas — pratiquement dans la totalité — les parents non seulement respectent la décision de leurs enfants, mais encore qu'ils l'aiment et qu'ils considèrent tout de suite l'Œuvre comme une prolongation de leur famille. C'est une de mes grandes joies et une preuve de plus que pour être très divin, il faut être aussi très humain.
Il y a des gens qui soutiennent aujourd'hui que l'amour justifie tout et en concluent que les fiançailles sont comme un mariage à l'essai. Ils tiennent pour rétrograde et inauthentique de ne pas suivre ce qu'ils considèrent comme les impératifs de l'amour. Que pensez-vous de cette attitude ?
— Je pense ce qu'une personne honnête, et spécialement un chrétien, doit penser ; c'est là une attitude indigne de l'homme, et qui dégrade l'amour humain en le confondant avec l'égoïsme et le plaisir.
Ceux qui n'agissent ou ne pensent pas de cette façon sont-ils des rétrogrades ? Rétrograde est plutôt celui qui retourne à la forêt vierge et ne reconnaît d'autre impulsion que l'instinct. Les fiançailles doivent être une occasion d'approfondir l'affection et la connaissance mutuelles. Et comme tout apprentissage d'amour, elles doivent être inspirées non par le désir de possession, mais par l'esprit de dévouement, de compréhension, de respect, de délicatesse. C'est pour cela qu'il y a un peu plus d'un an, j'ai voulu offrir à l'université de Navarre une statue de la Sainte Vierge, Mère du Bel Amour : pour que les garçons et les filles qui suivent les cours de ces facultés apprennent d'Elle la noblesse de l'amour, de l'amour humain aussi.
Mariage à l'essai ? Ceux qui parlent ainsi connaissent bien peu l'amour ! L'amour est une réalité plus sûre, plus réelle, plus humaine. Et qu'on ne peut traiter comme un produit commercial qu'on met à l'essai et qu'on accepte ensuite ou qu'on rejette selon son caprice, sa commodité ou son intérêt.
Ce défaut de jugement est si lamentable que je ne crois même pas nécessaire de condamner ceux qui pensent ou agissent de la sorte : ils se condamnent eux-mêmes à l'infécondité, à la tristesse, à une solitude désolante, dont ils souffriront, à peine quelques années plus tard. Je ne puis m'empêcher de prier beaucoup pour eux, de les aimer de toute mon âme et d'essayer de leur faire comprendre que le chemin du retour à Jésus-Christ leur est toujours ouvert ; qu'ils pourront devenir des saints, des chrétiens intègres, s'ils s'y efforcent, car ni le pardon ni la grâce du Seigneur ne leur feront défaut. Alors seulement ils comprendront ce qu'est l'amour, l'Amour divin autant que le noble amour humain ; et ils connaîtront la paix, la joie, la fécondité.
Un grand problème féminin est celui des femmes célibataires. Nous parlons de celles qui ont la vocation matrimoniale et n'arrivent pas à se marier. N'y parvenant pas, elles se demandent : « Pourquoi sommes-nous dans le monde ? quel est notre rôle ? » Que leur répondriez-vous ?
— Pourquoi sommes-nous dans le monde ? Pour aimer Dieu de tout notre cœur et de toute notre âme, et pour étendre cet amour à toutes les autres créatures. Cela vous semble-t-il peu de chose ? Dieu n'abandonne aucune âme à un destin aveugle. Il a pour toutes un dessein, Il leur assigne à toutes une vocation tout à fait personnelle, sans transfert possible.
Le mariage est un chemin divin, c'est une vocation. Mais ce n'est pas l'unique chemin, ni l'unique vocation. Les plans de Dieu pour chaque femme ne sont pas nécessairement liés au mariage. Il arrive dans certains cas, qu'elles aient la vocation matrimoniale et ne parviennent pas à se marier. C'est peut-être alors, que l'égoïsme ou l'amour-propre ont empêché que cet appel de Dieu ne s'accomplisse ; mais d'autres fois et même dans la plupart des cas, cela peut être le signe que le Seigneur ne leur a pas donné la véritable vocation matrimoniale. Oui, elles aiment les enfants ; elles sentent qu'elles auraient été bonnes mères ; qu'elles auraient donné fidèlement leur cœur à un mari et à leurs enfants. Mais cela est normal chez toutes les femmes, y compris celles qui, par vocation divine, ne se marient pas — alors qu'elles auraient pu le faire — pour s'occuper du service de Dieu et des âmes.
Elles ne sont pas mariées. Bon : qu'elles continuent, comme elles l'ont fait jusqu'à présent, à aimer la volonté du Seigneur ; qu'elles cherchent à connaître de près ce très aimable Cœur de Jésus, qui n'abandonne personne, qui est toujours fidèle, qui nous garde tout au long de notre vie, pour se donner à nous dès maintenant et pour toujours.
Au surplus, la femme peut accomplir sa mission — en tant que femme selon toutes les caractéristiques féminines, y compris les caractéristiques affectives de la maternité — dans des milieux différents de sa propre famille : dans d'autres familles, à l'école, dans des œuvres d'assistance, dans mille endroits. La société est parfois très dure — et d'une grande injustice — envers celles qu'elle nomme vieilles filles. Il y a des femmes célibataires qui répandent autour d'elles la joie, la paix, l'efficacité ; des femmes qui savent se donner noblement au service des autres, et être mères, dans les profondeurs spirituelles, plus réellement que beaucoup d'autres qui ne sont mères que physiologiquement.
Les questions précédentes se rapportaient aux fiançailles ; celle que je vous pose maintenant concerne le mariage. Quels conseils donneriez-vous à la femme mariée, pour que, les années passant, sa vie conjugale continue à être heureuse sans sombrer dans la monotonie ? Peut-être la question semble-t-elle peu importante, mais nous recevons à la revue beaucoup de lettres de lectrices intéressées par ce problème.
— Il me semble que c'est en effet un problème important et donc que le sont aussi les solutions possibles malgré leur modeste apparence.
Pour conserver dans le mariage la joie des premiers jours, la femme doit s'efforcer de conquérir son mari chaque jour ; et il faudrait en dire autant du mari en ce qui concerne sa femme. L'amour doit être conquis chaque jour et l'amour s'obtient par le sacrifice, avec des sourires et aussi de la sagacité. Si le mari rentre fatigué de son travail et que la femme entreprenne de lui raconter tout ce qui va mal à son avis, peut-on s'étonner que le mari perde patience ? Mieux vaut choisir pour ces propos sans agrément un moment plus opportun, où le mari sera moins fatigué, mieux disposé.
Autre détail : la tenue personnelle. Si quelque prêtre vous disait le contraire, je le tiendrais pour mauvais conseiller. Plus une personne qui vit dans le monde avance en âge, plus elle doit veiller non seulement à sa vie intérieure, mais encore — et précisément à cause de cela — à sa tenue pour être présentable : bien que, naturellement, toujours selon son âge et sa condition. J'ai l'habitude de dire, en plaisantant, que les façades, plus elles sont vieilles, plus elles ont besoin d'être restaurées. C'est le conseil d'un prêtre. Un vieux proverbe castillan dit que la femme bien mise fait revenir le mari à la maison.
C'est pourquoi j'ose affirmer que les femmes sont responsables, à quatre-vingts pour cent, des infidélités de leurs maris, parce qu'elles ne savent pas les conquérir chaque jour, elles ne trouvent pas les gentillesses qu'il faut. L'attention d'une femme mariée doit se porter sur le mari et sur les enfants. De même que celle du mari, sur sa femme et ses enfants. Et il faut consacrer du temps et de l'effort pour y arriver, pour le bien faire. Tout ce qui s'oppose à cette tâche est mauvais, ne convient pas.
Aucune excuse ne permet d'échapper à cet aimable devoir. Le travail hors du foyer n'en est pas une, sans aucun doute, pas plus que la vie même de piété qui, si on ne la rend pas compatible avec les obligations de chaque jour, n'est pas bonne, Dieu n'en veut pas. La femme mariée doit d'abord s'occuper de son foyer. Je me rappelle une chanson de mon pays qui dit : la femme qui, pour l'église, laisse brûler la marmite, est ange pour une moitié, et diable pour l'autre moitié. Quant à moi, elle me paraît diable en entier.
À part les difficultés qui peuvent surgir entre parents et enfants, il y a couramment des disputes entre mari et femme, disputes qui en arrivent parfois à compromettre sérieusement la paix familiale. Quels conseils donneriez-vous aux ménages à cet égard ?
— Qu'ils s'aiment. Et qu'ils sachent qu'au cours de leur vie, il y aura des disputes et des difficultés qui, résolues avec naturel, contribueront même à rendre leur tendresse plus profonde.
Chacun d'entre nous a son caractère, ses goûts personnels, son humeur — sa mauvaise humeur, parfois — et ses défauts. Chacun a également des côtés agréables dans sa personnalité, raison pour laquelle, de même que pour bien d'autres, chacun peut être aimé. La vie en commun est possible quand chacun essaie de corriger ses déficiences et s'efforce de ne pas attacher d'importance aux fautes de l'autre : c'est-à-dire quand l'amour existe, qui annule et surmonte tout ce qui pourrait être faussement motif de séparation ou de divergence. En revanche si on dramatise les moindres différends et qu'on se lance à la figure les défauts et les erreurs commises, c'en est fini de la paix et on court le risque de tuer l'amour.
Les ménages ont une grâce d'état — la grâce du sacrement — qui leur permet de pratiquer toutes les vertus humaines et chrétiennes de la vie en commun : la compréhension, la bonne humeur, la patience, le pardon, la délicatesse dans les relations mutuelles. L'important est qu'ils ne se laissent pas aller, ni emporter par la nervosité, l'orgueil ou les manies personnelles. C'est pourquoi le mari et la femme doivent croître en vie intérieure et apprendre de la Sainte Famille à vivre avec tact — pour une raison humaine et surnaturelle à la fois — les vertus du foyer chrétien. Je le répète : la grâce de Dieu ne leur manque pas.
Si quelqu'un dit qu'il ne peut pas supporter telle ou telle chose, qu'il lui est impossible de se taire, il exagère pour se justifier. Il faut demander à Dieu la force de dominer ses caprices ; la grâce de conserver la maîtrise de soi. Car le danger de la brouille est là : on risque de perdre le contrôle de soi, les mots peuvent se charger d'amertume, aller jusqu'à l'offense et, sans même qu'on le veuille peut-être, blesser et faire mal.
Il convient d'apprendre à se taire, à patienter et à dire les choses sur un ton positif, optimiste. Quand c'est lui qui se fâche, le moment est venu pour elle d'être spécialement patiente, jusqu'à ce que le calme revienne ; et inversement. Si l'amour est sincère et qu'on ait le souci de l'accroître, il est très rare que les deux conjoints soient dominés par la mauvaise humeur à la même minute
Autre chose très importante : habituons-nous à penser que jamais nous n'avons entièrement raison. On peut même dire que, dans ces questions-là, d'ordinaire si discutables, plus nous sommes certains d'avoir entièrement raison, plus il est hors de doute que ce n'est pas exact. En raisonnant de cette manière, il devient plus facile de rectifier et, s'il le faut, de demander pardon, ce qui est la meilleure manière d'en finir avec une brouille : on retrouve ainsi la paix et la tendresse. Je ne pousse pas aux querelles, mais il est normal qu'un jour ou l'autre nous nous querellions avec ceux que nous aimons et qui nous aiment le plus, avec qui nous vivons d'ordinaire. Ce n'est évidemment pas contre l'Empereur de Chine que nous irons nous emporter. Par conséquent, ces petites scènes de ménage entre époux, si elles ne sont pas fréquentes — et il faut veiller à ce qu'elles ne le soient pas —, ne dénotent pas un manque d'amour, et peuvent même aider à l'augmenter.
Un dernier conseil : que les parents ne se disputent jamais devant leurs enfants ; il suffit, pour cela, qu'ils en conviennent d'un mot, d'un regard, d'un geste. Ils auront tout loisir de se fâcher par la suite, et plus calmement s'ils ne sont pas capables de l'éviter. La paix conjugale doit être l'ambiance de la famille, car elle est la condition indispensable à une éducation profonde et efficace. Que les enfants voient dans leurs parents un exemple de dévouement, d'amour sincère, d'aide mutuelle, de compréhension, et que les petitesses de la vie quotidienne ne leur cachent pas la réalité d'un amour qui est capable de surmonter n'importe quoi.
Parfois nous nous prenons trop au sérieux. Nous nous fâchons tous de temps en temps ; quelquefois, parce que c'est nécessaire, et d'autres fois parce que nous manquons d'esprit de mortification. L'important est de démontrer que ces fâcheries ne brisent pas l'affection, et de renouer d'un sourire l'intimité familiale. En un mot, que le mari et la femme vivent en s'aimant l'un l'autre et en aimant leurs enfants, car ainsi ils aiment Dieu.
Pour passer à un thème très concret : on vient d'annoncer à Madrid l'ouverture d'une école-résidence dirigée par la section féminine de l'Opus Dei. On se propose d'y créer une ambiance de famille et de fournir une formation complète aux employées de maison, dont on fera des personnes qualifiées dans la profession. Quelle influence ce genre d'activités de l'Opus Dei peut-il exercer, croyez-vous, sur la société ?
— Cette œuvre apostolique — il y en a beaucoup de pareilles, que dirigent des membres de l'Opus Dei en collaboration avec d'autres personnes qui ne sont pas de notre Association — cette œuvre apostolique, dis-je, a pour but principal de rendre digne le métier des employées de maison, de façon qu'elles puissent réaliser leur travail avec un esprit scientifique. Je dis avec un esprit scientifique parce qu'il faut que le travail ménager s'accomplisse tel qu'il est, c'est-à-dire une véritable profession.
N'oublions pas qu'on a taxé ce travail d'humiliant. Or ce n'est pas vrai : humiliantes étaient sans doute les conditions dans lesquelles bien souvent ce travail se déroulait. Et il arrive encore, aujourd'hui, qu'elles le soient : parce que les employées de maison travaillent selon le caprice de maîtres arbitraires, qui ne garantissent aucun droit à leurs serviteurs, les rétribuent médiocrement et n'ont pour eux aucune affection. Il faut exiger le respect d'un contrat de travail approprié, des assurances claires et précises ; il faut établir nettement les droits et les devoirs de chaque partie.
Outre ces garanties juridiques, il est nécessaire que la personne qui prête ce service soit qualifiée, préparée professionnellement. J'ai dit service — encore que le mot ne plaise pas aujourd'hui — parce que toute occupation sociale bien remplie est cela, un magnifique service : tant l'occupation de l'employée de maison que celle du professeur ou du juge. Seul ne peut être qualifié de service le travail de celui qui ordonne tout à son propre bien-être.
Le travail du foyer est une activité de première importance ! De plus, tous les travaux peuvent avoir la même qualité surnaturelle ; il n'y a pas de grandes ou de petites occupations : elles sont toutes grandes si on les fait par amour. Celles qu'on considère comme grandes deviennent petites, lorsqu'on perd le sens chrétien de la vie. En revanche, il y a des choses apparemment petites qui peuvent être très grandes en raison des conséquences réelles qu'elles entraînent.
Pour moi le travail d'une de mes filles membre de l'Opus Dei, qui est employée de maison, est de la même importance que le travail d'une de mes filles qui porte un titre nobiliaire. Dans les deux cas, la seule chose qui m'intéresse, c'est que le travail qu'elles effectuent soit un moyen et une occasion de sanctification pour elles-mêmes et pour les autres ; et le travail le plus important sera celui de la personne qui, dans sa propre occupation, et dans son propre état, devient plus sainte et accomplit avec le plus d'amour la mission reçue de Dieu.
Devant Dieu, le professeur d'Université a la même importance que le commis de magasin, ou la secrétaire, ou l'ouvrière ou la paysanne : toutes les âmes sont égales. On pourrait même dire que parfois l'âme des êtres les plus simples est plus belle encore et que celles qui traitent Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit avec le plus d'intimité sont toujours plus agréables à Dieu.
Cette école qui s'est ouverte à Madrid, peut faire beaucoup de bien, c'est une aide authentique et efficace à la société dans une de ses tâches importantes. C'est une œuvre chrétienne au sein du foyer ; elle portera dans les maisons, joie, paix, compréhension. Je parlerais pendant des heures de cette question, mais ce que j'ai dit, suffit pour faire voir que je considère le travail du foyer comme un métier d'une importance très particulière, car on peut faire, grâce à lui, beaucoup de bien ou beaucoup de mal au sein même de la famille. Souhaitons que ce soit beaucoup de bien : il ne manquera certes pas de personnes, douées de qualités humaines, de compétence, de zèle apostolique, pour faire de cette profession un travail joyeux, d'une efficacité immense pour beaucoup de foyers dans le monde.
Des circonstances de caractère très divers et des exhortations et enseignements du magistère de l'Église ont créé et développé une profonde inquiétude sociale. On parle beaucoup de la vertu de pauvreté comme témoignage. De quelle façon une maîtresse de maison, qui doit fournir à sa famille un juste bien-être, peut-elle la pratiquer ?
— La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres (Mt 11, 6), lisons-nous dans l'Écriture précisément comme un des signes qui présagent l'avènement du royaume de Dieu. Celui qui n'aime pas et qui ne pratique pas la vertu de pauvreté n'a pas l'esprit du Christ. Et cela vaut pour tout le monde, tant pour l'anachorète qui se retire dans le désert que pour le chrétien ordinaire qui vit au sein de la société humaine en utilisant les ressources de ce monde ou en étant privé de beaucoup d'entre elles.
C'est un thème sur lequel je voudrais m'arrêter un peu, parce qu'aujourd'hui on ne prêche pas toujours la pauvreté de façon à faire pénétrer son message dans la vie. Certains, qui sont pleins de bonne volonté, sans doute, mais qui n'ont point saisi tout à fait le sens des temps, prônent une pauvreté qui est le fruit d'une élaboration intellectuelle, qui offre certains signes extérieurs très apparents, en même temps que d'énormes déficiences intérieures (parfois aussi extérieures). Reprenant une expression du prophète Isaïe — discite benefacere (1, 17) —, j'aime à dire qu'il faut apprendre à vivre toute vertu et peut-être plus spécialement la pauvreté. Il faut apprendre à la vivre, pour qu'elle ne se réduise pas à un idéal sur lequel on peut écrire beaucoup mais que personne ne réalise sérieusement. Il s'agit de faire comprendre que la pauvreté est une invitation que le Seigneur adresse à tous les chrétiens. C'est, par conséquent, un appel concret qui doit informer toute la vie de l'humanité.
La pauvreté n'est pas la misère et bien moins encore la saleté. D'abord parce que ce qui définit le chrétien, c'est moins la condition extérieure de son existence que l'attitude de son cœur. Mais en outre, et ici nous touchons un point très important dont dépend une juste compréhension de la vocation laïque, parce que la pauvreté ne se définit pas par le simple renoncement. Dans certaines occasions, le témoignage de pauvreté qu'on demande au chrétien peut consister à tout abandonner, à affronter un milieu qui n'a d'autre horizon que le bien-être matériel, et à proclamer ainsi, d'un geste retentissant, que rien n'est bon si on le préfère à Dieu. Mais est-ce là le témoignage que l'Église demande d'ordinaire aujourd'hui ? N'est-il pas vrai qu'elle exige aussi qu'on donne un témoignage explicite d'amour pour le monde, de solidarité avec les hommes ?
Quelquefois, l'on réfléchit à la pauvreté chrétienne en prenant pour point de repère les religieux auxquels il incombe de donner, toujours et en tous lieux, un témoignage public, officiel, et l'on risque de ne pas faire attention au caractère spécifique d'un témoignage laïc donné du dedans, avec la simplicité des choses ordinaires.
Tout chrétien ordinaire doit rendre compatibles, dans sa vie, deux aspects qui peuvent sembler contradictoires au premier coup d'œil : une pauvreté réelle qu'on remarque et qu'on puisse toucher du doigt — faite de choses concrètes —, qui soit une profession de foi en Dieu, une manifestation que le cœur ne se satisfait pas des choses créées, mais qu'il aspire au Créateur, qu'il désire se remplir d'amour pour Dieu et donner ensuite à tous ce même amour ; et, en même temps, être un de plus parmi ses frères les hommes, à la vie desquels il participe, avec lesquels il se réjouit, avec lesquels il collabore, aimant le monde et toutes les choses bonnes qu'il y a dans le monde, utilisant toutes les choses créées pour résoudre les problèmes de la vie humaine et pour créer le climat spirituel et matériel qui favorise le développement des personnes et des communautés.
Opérer la synthèse de ces deux aspects, c'est en grande partie affaire personnelle, affaire de vie intérieure, en vue de juger à chaque instant et de trouver dans chaque cas ce que Dieu nous demande. Je ne veux donc pas donner de règles fixes, mais bien quelques orientations générales, qui concernent plus spécialement les mères de famille.
Sacrifice : là se trouve pour une grande part la pauvreté réelle. C'est savoir se passer de ce qui est superflu, en calculant non pas tellement selon des règles théoriques, mais plutôt selon cette voix intérieure qui nous avertit que l'égoïsme ou une commodité indue s'infiltre en nous. Le confort dans son sens positif n'est pas luxe, ni jouissance ; c'est rendre la vie agréable à sa famille et aux autres, pour que tous puissent mieux servir Dieu.
La pauvreté, c'est se sentir vraiment détaché des choses terrestres ; c'est supporter avec joie les incommodités s'il y en a, ou le manque de ressources. C'est en outre être capable d'avoir toute la journée prise par un horaire élastique où ne manquent point, comme temps importants — en plus des normes quotidiennes de piété —, le repos mérité, la réunion familiale, la lecture, le temps consacré à un art, à la littérature ou à quelque autre distraction noble. C'est remplir les heures d'un travail utile, faire les choses le mieux possible, veiller aux petits détails d'ordre, de ponctualité, de bonne humeur. En un mot, c'est trouver du temps pour servir les autres et pour soi-même, sans oublier que tous les hommes et toutes les femmes — et non seulement ceux qui sont matériellement pauvres — ont l'obligation de travailler : la richesse, une situation aisée sont le signe qu'on est davantage obligé de ressentir la responsabilité de la société tout entière.
L'amour est ce qui donne du sens au sacrifice. Chaque mère sait bien ce que veut dire se sacrifier pour ses enfants : ce n'est pas seulement leur accorder quelques heures, mais dépenser à leur profit toute sa vie. Vivre en pensant aux autres, user des choses de manière qu'il y ait toujours quelque chose à offrir aux autres : telles sont les dimensions de la pauvreté, qui garantissent le détachement effectif.
Pour une mère, il est important non seulement de vivre de la sorte, mais encore d'enseigner à vivre ainsi à ses enfants ; de les éduquer, de susciter en eux la foi, l'espérance optimiste et la charité ; de leur apprendre à surmonter l'égoïsme et à employer une partie de leur temps avec générosité au service de ceux qui ont moins de chance qu'eux, en prenant part aux travaux appropriés à leur âge, dans lesquels ils peuvent mettre en évidence un désir de solidarité humaine et divine.
Pour résumer : que chacun vive en accomplissant sa vocation. Pour moi, les meilleurs modèles de pauvreté ont toujours été ces pères et ces mères de familles nombreuses et pauvres, qui se donnent du mal pour leurs enfants et qui, par leur effort et leur constance — parfois muets dès qu'il s'agit de dire qu'ils sont dans la détresse —, tirent les leurs d'affaire et créent un foyer joyeux où tous apprennent à aimer, à servir, à travailler.
Au cours de cette entrevue, nous avons eu l'occasion de commenter des aspects importants de la vie humaine et plus spécialement de la vie de la femme ; et aussi de nous rendre compte dans quel esprit l'Opus Dei les juge. Pouvez-vous nous dire pour terminer comment, à votre avis, doit être orienté le rôle de la femme dans la vie de l'Église ?
— Je ne puis cacher qu'en répondant à une question de ce genre, j'éprouve la tentation — tout à fait contraire à ma façon d'agir habituelle — de prendre le ton polémique ; parce qu'il y a des gens qui usent de ce langage dans un sens clérical : ils emploient le mot Église comme synonyme d'une chose qui appartient au clergé, à la hiérarchie ecclésiastique. Ainsi, pour eux, la participation à la vie de l'Église veut dire, seulement ou principalement, l'aide prêtée à la vie paroissiale, la collaboration à des associations mandatées par la hiérarchie, l'assistance active aux cérémonies liturgiques et des choses du même genre.
Ceux qui pensent ainsi oublient en pratique — même s'ils le proclament en théorie — que l'Église est la totalité du Peuple de Dieu et l'ensemble de tous les chrétiens ; et que, par conséquent, là où il y a un chrétien qui s'efforce de vivre au nom de Jésus-Christ, là est présente l'Église.
Je ne prétends pas, de la sorte, minimiser l'importance de la collaboration que la femme peut apporter à la vie de la structure ecclésiastique. Au contraire, je la considère comme indispensable. J'ai passé ma vie à défendre la plénitude de la vocation chrétienne du laïcat, des hommes et des femmes ordinaires, qui vivent au milieu du monde, et, par conséquent, à revendiquer la pleine reconnaissance théologique et juridique de leur mission dans l'Église et dans le monde.
Je veux simplement faire remarquer qu'il y a des gens qui prônent une réduction injustifiée de cette collaboration ; et montrer que le chrétien ordinaire, homme ou femme, ne peut accomplir sa mission spécifique, et aussi bien celle qui lui revient dans la structure ecclésiale, qu'à la condition de ne pas se cléricaliser, qu'à la condition de rester séculier, ordinaire, de vivre dans le monde et de participer aux besognes du monde.
C'est aux millions de femmes et d'hommes chrétiens qui peuplent la terre, qu'il incombe de porter le Christ dans toutes les activités humaines, en proclamant par la vie qu'ils mènent que Dieu aime tous les hommes et veut que tous soient sauvés. C'est pourquoi, la meilleure façon de participer à la vie de l'Église, la plus importante et celle qui, en tout cas, doit être comprise dans toutes les autres, c'est d'être chrétien intégralement, à l'endroit où l'on se trouve dans la vie, là où la vocation humaine nous a conduits.
Je m'émeus à la pensée de tant de chrétiens et de tant de chrétiennes qui, sans se l'être proposé d'une façon particulière peut-être, vivent avec simplicité leur vie ordinaire, en cherchant à y incarner la Volonté de Dieu ! Leur faire prendre conscience de la magnificence de leur vie ; leur révéler que cela qui semble n'avoir pas d'importance, possède une valeur d'éternité ; leur apprendre à écouter plus attentivement la voix de Dieu qui leur parle à travers les événements et les situations, c'est de cela que l'Église d'aujourd'hui a un besoin urgent : parce que Dieu la presse en ce sens.
Christianiser de l'intérieur le monde entier, lui montrer que Jésus-Christ a racheté toute l'humanité, telle est la mission du chrétien. Et la femme y participera de la manière qui lui est propre, dans le foyer aussi bien que dans les autres tâches qu'elle remplit, en réalisant les virtualités qui lui correspondent.
Le principal est que, à la façon de la Sainte Vierge Marie — femme, Vierge et Mère —, elles vivent face à Dieu en prononçant ce fiat mihi secundum verbum tuum (Lc 1, 38), qu'il m'advienne selon ta parole, dont dépend la fidélité à la vocation personnelle, unique dans chaque cas et qui ne peut être transférée, qui fera de nous des coopérateurs de l'œuvre du salut que Dieu réalise en nous et dans le monde entier.