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CHAPITRE XIV. De la sixième feuille de la vigne et de la sixième parole de Jésus-Christ sur la croix : Tout est consommé.
46. Dans la sixième feuille de la vigne, ou dans la sixième corde de notre lyre, c'est la vertu de persévérance qui nous est recommandée et qui éclate à nos yeux. L'Évangile dit que le doux Jésus, après avoir goûté le vinaigre amer, dit : » tout est consommé : » qu'est-ce que ceci ? Nous avons vu plus haut que le Seigneur, voyant que tout était achevé, afin que les Écritures fussent accomplies, s'écria : « j'ai soif », et qu'ayant goûté le vinaigre qu'on lui offrait, il ajouta : « tout est consommé ». Car, fut consommé, c'est-à-dire parfaitement réalise le témoignage da l'Écriture qui dit : « ils m'ont donné du fiel pour nourriture, et pour étancher ma soif ils m'ont présenté du vinaigre (Psal. LXVIII. 22) ». Et par-là, toute l'Écriture qui se rapportait à lui reçut son complément. De même donc que nôtre chef souffrit jusqu'au bout la rigueur de sa passion pour nos péchés, c'est-à-dire qu'il persévéra patiemment et arriva à l'entière réalisation des Écritures qui le concernaient, de même, si nous voulons être les membres d'un tel chef, conservons, en toutes nos adversités, la persévérance, de telle sorte que suivant le tendre Jésus, et parvenant sous sa conduite au terme de toutes nos souffrances, nous puissions dire avec lui en toute confiance : « tout est consommé » Ce qui veut dire : Par votre secours et non par ma propre force, j'ai combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. Rendez donc ce que vous avez promis à ceux qui luttent comme il faut dans la carrière, c'est-à-dire la couronne de justice que, juge équitable, vous mettrez sur la tête de vos serviteurs en ce jour qui n'a pas de nuages ; en ce jour, qui passé dans votre palais vaudra mieux que mille autres, et en lequel vous lutterez seul, comme un unique soleil. O soleil de justice, ô bon Jésus, luisant par votre propre éclat, vous donnant vous-même pour récompense éternelle à tous ceux qui persévèrent dans la lutte ! Ils recevront de vous une splendeur éternelle en laquelle ils se réjouiront, heureux d'un bonheur sans terme.
47. Mais cette gloire, nul ne la pourra obtenir que celui qui persévèrera jusqu'à la fin. Parce que la force et le mérite de la bonne œuvre, c'est la persévérance. Seule, elle reçoit la couronne de justice. De quoi sert-il, en effet, d'être bon, d'être sage, d'être puissant, si vous n'allez pas jusqu'au bout ? Saül était bon, il était excellent ; l'Écriture nous apprend que dans tout le peuple d'Israël il n'y avait point d'homme qui fût meilleur que lui. Mais quelle fut sa fin ? Il tomba, et fut réprouvé ; il en vint à ne pas obéir à la voix du Seigneur, à mépriser le Prophète, à être vexé par l'esprit mauvais, et à poursuivre un homme innocent, en voulant lui donner la mort, à consulter enfin la Pythonisse et à être misérablement tué par un étranger. O qui fut plus sage que Salomon ? Mais s'écartant des ordres du Seigneur, s'alliant à des femmes païennes, il bâtit des temples à leurs dieux ou plutôt à leurs démons, au point qu'il les adorait avec elles, se livrant d'autant plus à l'égarement et à la folie, qu'il avait été auparavant plus élevé en sagesse. De combien de personnages lisons-nous le malheur dans la vie des Pères ? Ces hommes puissants, dans les veilles, dans les jeûnes, dans les travaux, à un degré qui dépassait les forces humaines, bien plus, brillant du don des miracles, sont tombés parce qu'ils n'ont point persévéré jusqu'à la fin. « Qui ira jusqu'au bout », dit le Seigneur « sera sauvé (Matt. VII, 2). » Ce n'est pas le combat, c'est le terme qui couronne. Louez le bonheur du navigateur, mais quand il sera arrivé au port. Aussi le poète a dit : « Tu as mieux commencé que tu ne finis : le début fait place à la suite, et quelle différence en ce personnage entre l'enfant et l'homme. » Oh ! quelle humilité et quelle terreur vous inspirera avec raison le spectacle du chef des anges tombant dans le ciel avec un grand nombre de ses compagnons ; le vue du premier homme chassé du paradis avec son Épouse ; de tant de sagesses, de tant de puissants qui ont péri dans notre terre parce qu'ils ne sont pas arrivés jusqu'à la consommation des bonnes œuvres ? L'un est plus juste que l’autre, et ne sait s'il est digne d'amour ou de haine. Pourquoi ? Parce qu'il ignore s'il persévèrera et s'il sera couronné.
48. Un remède efficace à opposer à cette crainte, c'est de placer notre confiance, notre espoir et notre force en celui à qui le Psalmiste chante ces paroles : « Mon secours, c'est en votre honneur que je chante parce que vous êtes mon Dieu, mon refuge et ma miséricorde (Psalm. LVIII. 18) ». C'est aussi de ce Dieu que parle Isaïe : « Voici mon Dieu, mon Sauveur, j'agirai avec confiance et sans crainte : parce que le Seigneur est ma force et ma louange, et il est devenu mon salut (Isa. XII. 2). » Tous ceux qui sont tombés ne doivent imputer leur chute qu'à la présomption qui les a portés à compter plutôt sur eux que sur Dieu. Ils ont bâti la maison de leur intention sur le sable. La tempête des tentations s'étant élevée, les fleuves, c'est-à-dire les concupiscences passagères qui excitent l'appétit, ont coulé ; le vent de la superbe et de la vaine gloire a soufflé ; leur édifice s'est écroulé, et tout ce qu'ils avaient fait a été détruit, parce qu'ils ont bâti sur le sable, c'est-à-dire sur eux-mêmes, se confiant trop en leurs propres forces. Pour nous, posant un fondement bien meilleur, celui dont parle l'Apôtre : « Nul ne peut placer un autre fondement que celui qui a été mis, qui est le Christ Jésus (I Cor. III. 11) ». Élevons-le en toute sûreté au dessus les bonnes œuvres ; tant qu'elles seront liées à celte base, elles ne pourront crouler, jusqu'à ce qu'avec l'aide de celui qui a commencé, elles arrivent à la consommation prescrite.


CHAPITRE XV. De la septième feuille de la vigne, ou de la septième parole de Jésus-Christ sur la croix : Père, je remets mon âme entre vos mains.
49. Considérons en ce moment la dernière feuille de notre vigne, ou la dernière corde de notre lyre : gravons-la d'une manière ineffaçable dans notre mémoire, et redisons-la toujours sans nous lasser jamais. « Père, s'écria le bon Jésus, je place mon âme entre vos mains (Luc XXIII. 46). » La lettre est très-claire. Mais que signifie le soin avec lequel le Fils coéternel et consubstantiel confiait son âme à son Père d'une façon si expressive, lorsque son Père l'eût gardé avec une égale attention, lors même qu'il ne lui aurait pas adressé ces paroles ? Nous trouvons dans l'Évangile de saint Jean, que lorsque le Seigneur Jésus était sur le point de ressusciter, Lazare s'écria : « Mon Père, je vous rends grâces, de ce que vous m'exaucez toujours, mais je l'ai dit à cause de ceux qui sont autour de moi, afin qu'ils croient, eux aussi, que vous m'avez envoyé (Joan. XII. 25) ». Il en est de la même manière en cet endroit. Bien qu'il sût que son âme très-sainte était recommandée entre les mains de son Père, lui qui avait dit peu auparavant : Le prince de ce monde, c'est-à-dire : « Satan est venu, et il n'y a rien eu en moi qui lui appartienne (Joan. XIV. 30), » néanmoins, pour nous apprendre, à nous qui sommes cendre et fumée, à confier notre âme entre les mains du Père céleste, pour qu'à l'heure de sa sortie du corps elle ne soit pas saisie par le prince du monde, qui, hélas ! trouvera en nous, bien des choses qui seront à lui : exemple bien persuasif, car celui qui n'avait rien à démêler avec le péché, et qui était venu le détruire, recommande à son Père son esprit très-pur, lorsqu'il était sur le point de quitter son corps immaculé ; non que cette précaution fût nécessaire, mais pour qu'elle nous servit de modèle. Nous pouvons l'imiter, dans l'espoir d'obtenir grâce et miséricorde, si nous nous mettons à l'abri sous les feuilles dont nous venons de parler : si nous entendons des oreilles du cœur les sons des cordes de notre lyre, c'est-à-dire si nous prions pour nos ennemis, si nous pardonnons de tout notre cœur à ceux qui nous ont offensés lorsqu'ils se repentent de leurs mauvais procédés ; si nous rendons à nos proches une charité mutuelle ; si dans toutes nos tribulations nous espérons en celui qui, à cause de nous, s'est fait. homme, afin de rester uni à notre nature si nous souhaitons d'un désir ardent, le salut du prochain, et si, enfin, nous persévérons jusqu'à la fin dans les bonnes œuvres. Si nous sommes fidèles à ces pratiques, nous pourrons dire avec confiance au Père éternel, avec le Seigneur Jésus : « Seigneur, je remets mon âme entre vos mains. Toujours priant tant qua nous vivons, afin qu'en ces mêmes paroles après lesquelles il rendit l'esprit, il daigne aussi faire sortir notre âme de sa prison et la confier d'une manière efficace et sûre à la garde de ses mains puissantes.
50. Voilà que, selon nos forces, mais non selon notre devoir, ni selon notre volonté, nous avons montré à votre charité les sept feuilles de notre vigne étendues sur son bois : ce n'est pas assez de les regarder, il faut s'en approcher et s'asseoir à l'ombre qu'elles répandent, afin de pouvoir dire avec vérité à l'Épouse : « Je me suis assis à l'ombre de celui que j'avais désiré » ? De qui ? Sans nul doute, de l'Époux dont les feuilles projettent un ombrage d'autant plus étendu, que l'Époux lui-même, Verbe du Père souverain, profère des paroles plus aimables dans leurs vertus, plus voisines du salut, plus empreintes de piété et plus à la portée de l'intelligence de tous. Car, bien que le bon Jésus ait parlé dans tous les prophètes et les apôtres, je ne trouve personne dont les accents conviennent aux faibles et aux forts, aux sages et aux insensés, comme les paroles du Verbe très-docte, le Seigneur Jésus, car, comme on l'a dit « les eaux de la source sont plus douces ». On doit se rappeler qu'à l'ombre de ces feuilles, c'est-à-dire sur les paroles du Seigneur, il faut méditer le jour et la nuit, leur ombre nous protège, lorsque, tentés par le démon ou par les vices, nous tirons de l'Évangile quelque passage dont l'autorité et la lumière nous font résister aux assauts qui nous sont livrés. Par exemple, si, attaqués par l'orgueil, vous voulez commander et refuser d'obéir, aussitôt s'offre à vous la parole du Seigneur : « Que celui qui voudra être le premier entre vous, soit le serviteur de tous (Matth. XX. 27) », parce que comme « celui qui s'élève sera humilié, aussi celui qui s'humilie sera exalté Ibid. XXIII. 12) ». Si la colère vous brûle de ses ardeurs, vous avez de suite une feuille de notre vigne à lai opposer, c'est celle qui affirme « que se mettre en colère contre son frère sans motif, c'est être capable du jugement (Matth. V. 22) ; » et aussi contre chaque tentation vous trouverez des sentences qui peuvent vous défendre contre la chaleur des vices et conserver la vertu avec le secours de la vigne elle-même qui est le Christ Jésus.


CHAPITRE XVI. De l'agrément que l'on trouve dans les fleurs de la vigne, ou des vertus de Jésus-Christ.
51. Inclinons notre attention pour voir l'agrément des fleurs de notre vigne, ou plutôt élevons les yeux et voyons comment elle les a produites. Elle a fleuri, et avec d'autant plus d'abondance et de suavité par dessus toutes les autres créatures, qu'elle est plus excellente que toutes les autres plantes ; sa grandeur, s'élevant au dessus des cieux et voyant tout à ses pieds, a été toujours favorable, bien que, vaincu par notre charité, il ait été pour un temps placé au dessous des anges. Car, c'est dans ce but qu’il s'est anéanti, prenant la forme d'un esclave, et que, planté dans notre terre, il a pris la laideur de notre corps. Il s'est couvert de feuilles, il a fleuri et a donné beaucoup de fruits, afin de nous relier à sa divinité par les éléments qu'il avait de commun avec notre nature. Mais parce que sans fleur il n'y a pas de fruit, le bon Jésus a donné ses fleurs. Quelles sont ses fleurs, sinon ses vertus ? Cette vigne a fleuri d'une façon merveilleuse et tout-à-fait excellente, elle a donné, non pas une seule sorte de fleur, comme les vignes et les autres arbres, mais une fleur qui contenait en elle la beauté de toutes les autres. Parmi les saints, l'un est plus chaste, l'autre plus patient, l'autre d'une charité plus fervente : mais cette vigne l'emportait sur tous les anges et sur tous les hommes en humilité, en patience, et en chasteté et en toute espèce de vertu. Elle eut l'éclat non d'une seule sorte de vertu, mais de toutes les vertus : la violette de l'humilité, le lis de la chasteté, la rose de la patience et de la charité, et la fleur de l'abstinence que nous appelons safran. Combien agréable sera, pensez-vous, le fruit de votre vigne donnant des fleurs si délicieuses ?
52. Mais d'après l'inspection de notre vigne, parlons un peu en détail des fleurs qu'elle nous donne : en faisant d'avance cette réflexion, que les fleurs frappent l'œil, par leur éclat, et l'odorat par leur suavité on ne les mange pas, seulement les abeilles en sucent quelques-unes et en forment une nourriture fort suave. Nous avons dit que nulle fleur, c'est-à-dire nulle vertu, signifiée par une fleur, ne manque à notre vigne. Quelle vertu manquerait en effet, au Dieu des vertus ?


CHAPITRE XVII. De la fleur d'humilité, qui est la violette.
53. Occupons-nous d'abord de la fleur de l'humilité, c'est-à-dire, de la violette. Son port, les lieux qu'elle habite, son odeur, sa couleur et les effets qu'elle produit signifient l'humilité. Son port, c'est-à-dire ses dimensions, sont peu considérables. Où trouver une fleur plus petite ? Les humbles sont petits à leurs yeux. Voici comment l'Apôtre, qui avait travaillé plus que les autres, parle de lui-même : « Je suis le moindre de tous les apôtres ; je ne suis pas digne d'être appelé apôtre (I Cor. XV. 9) ». Vous voyez combien ce grand homme était petit dans l'estime qu'il faisait de lui-même. et c'est chose étonnante que ceux dont la conscience est en sûreté, qui n'ont aucun reproche à se faire, aient des sentiments si bas d'eux-mêmes. Cette fleur se trouve très-près de terre et cela est très-bien. Voici l'enseignement de l'Apôtre : « N'ayant pas de jugements altiers, mais à l'unisson de tout ce qui est humble. (Rom. XII. 16) ». Ceux-là n'ont pas la propriété de cette vertu qui se croient ou veulent paraître meilleurs que les autres, bien qu'ils soient petits à leurs propres yeux. Car, il en est qui en leur confiance se jugent inférieurs et médiocres, mais ils veulent passer au dehors meilleurs que les autres. Ils ont la taille de cette fleur, puisqu'en leurs pensées ils sont petits, mais ils n'en ont pas la position, parce qu'ils veulent s'élever au dessus de tous les autres. Salomon dit d'eux ces paroles : « Avoir mesure et mesure, poids et poids, c'est une abomination aux yeux du Seigneur (Rom. XX. 10) ». Dans la loi de Moïse, il est défendu d'avoir deux poids (Deut. XXV. 13) ». Il a véritablement deux poids celui qui, ayant conscience du mal qu'il a fait, se regarde comme méchant, et qui au dehors veut paraître bon et meilleur que les autres ; par les jugements qu'il porte de lui, il est près de terre, et il désire paraître élevé au dessus de ses frères. Ces personnages, quels qu'ils soient, sont pris du vice de l'hypocrisie : nous avons parlé d'eux avec étendue dans l'ouvrage que nous avons écrit sur les petits.
56. L'odeur de la violette est suave et salutaire : parce que les louanges de l'humilité se répandent et tombent même de la bouche des superbes. La bonne renommée est la suavité de l'odeur, et elle est véritablement salutaire : et parfois en entendant faire l'éloge des humbles, les auditeurs se corrigent, bien qu'ils soient de ceux qui perdent cette odeur, quoiqu'ils la considèrent avec soin. Cette couleur, comme on le voit, n'a rien d'éclatant, et elle est peu prisée de ceux surtout qui ignorent la vertu de la petite fleur qui la porte : mais pour ceux qui en connaissent les effets, ce manque de brillant excite l'affection et l'attention. Nous reconnaîtrons tout cela facilement dans le bon Jésus maître d'humilité, selon cette parole de l'Apôtre . « Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour tes Gentils : mais pour ceux qui sont appelés saints, le Christ est la force et la sagesse de Dieu (I Cor. I, 23). » Oui, le Christ crucifié est une violette. Sur la croix il devint très-humble. En cet état humilié, pour les Juifs et les païens qui ne regardent que l'extérieur, la couleur sous laquelle il se montra parut vile ; mais pour nous qui connaissons la vertu de sa passion, même cette humilité méprisée, cette humilité du Christ nous plaît et éclate extrêmement dans toutes les humiliations qu'il a éprouvées. Au mépris de la couleur, ajoutons la vertu cachée dans l'intérieur de cette fleur : et ainsi, par cette force intime, ce qui extérieurement parait vil ne sera pas méprisé, mais en sera aimé davantage.
55. Considérons en ce moment d'un œil plus parfait et plus pur combien s'est ouverte et développée cette fleur singulière dont il est écrit : « Une tige s'élèvera de la racine de Jessé et une fleur s'épanouira de cette tige, et l'esprit du Seigneur se reposera sur elle ( Isa. I, 1). » Heureuse fleur sur laquelle le Saint-Esprit Seigneur et Dieu vient se fixer, et, bien que cette fleur, le Seigneur Jésus qui affirme de lui : « Je suis la fleur de la campagne (Cant. II, 1), » ait en elle la vertu et la beauté de toutes les fleurs sans diminution quelconque : à nulle cependant mieux qu'à la violette il convient de servir au Saint-Esprit de lieu de repos. Ce n'est pas moi qui l'avance, c'est le Seigneur qui le dit : » Sur qui reposera mon esprit, sinon sur celui qui est humble et tranquille et qui redoute mas paroles (Isa. LXVI, 2). » Quoi de plus clair ? Voulant indiquer le lieu du repos du Saint-Esprit, n'aurait-il pas parlé de la rose de la patience et de la charité, du lis de la chasteté, du safran de l'obéissance ? Il néglige ces fleurs, il marque la violette de l'humilité qui est accompagnée du calme et de la crainte. Les violettes, c'est-à-dire toux qui sont humbles, ne peuvent être agitées parle vent de l'orgueil, qui cherche toujours, comme l'a dit un poète, les cœurs altiers pour les frapper.
La jalousie monte toujours, et les vents s'attaquent aux cimes élevées. Ceux qui sont humbles ne peuvent être déracinés. Ils sont donc en repos, et, ne se trouvant atteints ni du vent de l'orgueil ni de celui de la jalousie, ils n'agitent pas l'esprit qui fixe en eux sa demeure. La crainte, non de perdre l'argent ou des biens passagers, mais la crainte des paroles du Seigneur accompagne l'humilité : parce que, ne présumant rien de lui-même, celui qui est humble, considérant les préceptes du Seigneur qu'il veut accomplir pour le bonheur de sa conscience, a toujours peur de n'y point réussir et d'offenser son Père qui les lui a donnés. Excellente fleur qui produit le repos et la crainte, et de la crainte vient la sécurité, parce qu'il est écrit : « Qui craint Dieu fera le bien (Eccli. XV, 1). » Quelle récompense aura ce bien pratiqué, sinon le repos éternel ?
56. La violette est une fleur assurément très-excellente ; c'est elle qui par son odeur merveilleuse a attiré le Verbe du Père éternel, fleur céleste, dans le sein de la très-heureuse Vierge, fleur de la terre, selon qu'elle le chante elle-même : Mon esprit a tressailli en Dieu mon salut, parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante (Luc. I, 47). » Que dites-vous ? N'avez-vous pas d'autres fleurs ? J'en possède d'autres, répond-elle. Je suis toute fleur, aucune fleur ne me magique, car je ne suis privée d'aucune vertu, parce que je suis toute belli et ; il n'y a pas de tache en moi. Je possède le lis de la chasteté ; la première de toutes les créatures, j'ai fait le vœu de conserver ma virginité au Seigneur. Je possède la rose de la charité : si je n'avais pas, en effet. aimé aussi fortement le Seigneur, d'où me serait venue la confiance si hardie, et l'audace si grande qui m'a portée, jeune enfant tendre et timide, à entrer dans une voie toute nouvelle opposée aux ordres de la loi de Moïse et encore sous l'autorité paternelle ? Mais, pour tout avouer, l'amour me rendait entreprenante, cette rose ardente a dévoré la crainte servile et m'a poussée à faire un vœu nouveau, à produire un lis tout particulier et m'a mise en état de dire à mon bien-aimé : Je suis blanche et rouge comme vous. Il y a bien en moi d'autres fleurs, mais il n'en est aucune que le Seigneur ait daigné considérer avec autant de complaisance que la fleur de ma violette : « Car il a regardé l'humilité de sa servante. » Et voulez-vous voir tous à qui je dois ces fleurs, combien je me suis enrichie d'une seule fleur ? « Voici que dès lors toutes les générations m'appelleront bienheureuse. » Je veux dire : « dès lors » que le Seigneur a abaissé les yeux sur moi. La fleur de ma violette a répandu le parfum de l'humilité, « parce que mon nard, » qui signifie la même chose que la violette, a donné son odeur (Cant., 11). » Cette senteur agréable a délecté le roi, le Fils du roi, Dieu, le Fils de Dieu, lorsqu'il allait au lieu de son repos, c'est-à-dire dans le sein de son Père, et elle l'a attiré, comme par la force d'un certain entraînement, jusques en moi, et fleur, il a voulu être conçu dans une fleur, au milieu d'une fleur, c'est-à-dire dans Nazareth, qui veut dire a fleur, » pour devenir une fleur qui s'épanouit, c'est-à-dire Nazaréen. Tout y convient à une fleur. Il est conçu demeurant sous une fleur, c'est-à-dire à Nazareth. Oh oui ! bonne et délicieuse fleur que la violette ; c'est elle qui par ses parfums, et comme par un charme d'invincible tendresse, a fait pencher la fleur du ciel dans le sein de notre fleur, de l'humble Vierge Marie.
57. Que tous apprennent, mais surtout les fleurs du monde, c'est-à-dire les vierges qui brillent dans toute l'Église de Dieu comme des fleurs dans une prairie, que la première des vierges, la plus sainte et la plus chaste de toutes, place sa gloire dans l'humilité, bien que son cœur, le lis, jetât son éclat incomparable de blancheur, et la rose fit étinceler sa pourpre éblouissante. Vierge, ne vous enorgueillissez pas de la chasteté du corps, bien que ce soit une vertu louable. Plus vous êtes grande, plus il faut vous humilier, afin de trouver grâce devant Dieu. Ce n'est pas la chasteté de sa servante que le Seigneur a regardée, c'est son humilité. Si vous voulez qu'il vous regarde de l'œil de sa miséricorde et de sa grâce, soyez humble. L'Écriture le dit : « Il donne sa grâce aux humbles (Isac. IV, 6), » « parce qu'il a regardé l'humilité de sa servante (Matth. XXV, 8). » Si vous voulez que vos lampes soient pleines d'huile lorsque l'époux viendra pour les noces, ce qui veut dire, si vous voulez avoir une conscience joyeuse et sans tache (car l'huile dans la lampe c'est la joie spirituelle dans le cœur), n'ayez point des sentiments trop élevés de la hauteur de votre lis, c'est-à-dire de la pureté de votre chasteté. Ne recherchez pas les louanges du dehors : dans la crainte qu'après vous avoir fermé la porte du royaume des cieux, l'Époux ne vous dise : « En vérité, je vous le déclare, je ne vous connais pas ; » et qu'il ne vous éloigne de lui, lui « qui a regardé l'humilité de sa servante. » Beaucoup de vierges seront exclues parce que nulle ne sera admise si elle est orgueilleuse. Nul, pourvu qu'il soit humble, ne sera refusé, vierge ou marié. La porte du ciel est étroite, elle ne laisse passer que les petits. Ceux qu'enfle la superbe en sont repoussés, bien plus, ils ne peuvent en aucune façon s'en approcher, de quelque sexe, condition ou âge qu'ils soient. Et pour bien dire en deux mots : nulle vertu n'y touche qui n'ait été inclinée vers la violette de l'humilité. C'est ce que dit, c'est ce qu'apprend le maître de l'humilité, lorsque, appelant un petit enfant, il le plaça au milieu de ses disciples et dit : « Si vous ne changez pas, et ne devenez comme ce petit enfant, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux (Mat. XVIII, 3). » Le Seigneur ne donna-t-il pas alors en exemple le lis de la chasteté de saint Jean, ou la rose de la charité de saint Pierre, apôtres, dont le premier, comme on le dit, fut appelé et choisi par le Seigneur loin de l'état du mariage ; et dont le second, par le triple aveu qu'il fit au Seigneur Jésus qu'il ne pouvait tromper, montra la vivacité de son amour parfait (Juan. XXI, 15). Car comme en saint Jean éclate avec une vivacité particulière la vertu de chasteté, ainsi en saint Pierre se fait remarquer une charité plus fervente. Le Seigneur, néanmoins, ne les proposa point pour modèles à ceux qui devaient entrer dans le royaume des cieux, il mit sous leurs yeux un petit enfant très-grand par la vertu d'humilité.
58. Voyons donc de quel vif éclat le Seigneur de toutes les vertus a fait briller en lui l'humilité. Portons d'abord notre attention vers le passage où il est dit : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes » (Matth. XI, 29) Qu'est-ce que ceci, ô bon maître, ô délicieux Jésus ? Est-ce que tous les trésors de sagesse et de science se trouvent entassés en vous, pour que vous nous donniez cette unique leçon, que vous êtes « doux et humble de cœur » Vous n'apprenez pas à fabriquer des mondes, à faire des miracles, à ressusciter des morts et à opérer d'autres prodiges semblables, tout ce que vous dites, c'est que vous êtes « doux et humble de cœur. » Ce qui est petit est-il donc si grand ? Quelle est la cause de tout notre travail, quel est le but de tout notre combat, sinon de trouver le repos pour nos âmes ? Une doctrine abrégée nous a été prêchée, un chemin court nous a été indiqué. Apprenez-le du Seigneur Jésus, qui est doux et humble de cœur, c'est-à-dire, voyez et combien et pourquoi il s'est humilié « celui qui est élevé au dessus de toutes les nations et dont la gloire brille par dessus les cieux. » Apprenez également que vous êtes boue et cendre, et ainsi vous trouverez le repos de votre âme. Mais remarquez le terme qu'emploie le divin maître « humble de cœur. » Une humilité feinte n'apaise pas celui qui est humble de cœur, il exige le réalité de cette vertu. C'est l'humilité du cœur qui ravit celui dont l'œil sonde les reins, parce qu'il prend son repos dans les cœurs de ceux qui sont humbles. Il cherche les cœurs des humbles pour les élever, et non les cœurs enflés par l'orgueil ; il s'en éloigne avec dégoût.
59. Mais parce que nous avons indiqué deux sujets à considérer, à savoir combien et pourquoi s'est humilié Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre vigne, expliquons-les, parce qu'ils plairont à votre charité et lui seront utiles. L'esprit humain défaille, la raison succombe lorsqu'on examine jusqu'à quel point Notre-Seigneur s'est humilié durant sa vie. Comment pouvez-vous mesurer la profondeur de son abaissement, si vous ne connaissez l'excellence et l'élévation de sa puissance. Parlez, en effet. Que pouvez-vous ? arriverez-vous à mesurer sa gloire, sa puissance et sa beauté ? Ni les anges, ni les Chérubins, ni les Séraphins n'y sont parvenus. Aucune créature ne tonnait Dieu pleinement et parfaitement, selon tout ce qu'il est. Combien moins l'homme, ou le fils de l'homme, qui est un ver ? Et cependant cet être souverain, si grand que sou immensité n'a point de bornes, cet être souverain s'est anéanti au point que, fils de l'homme, il est devenu ver de terre. O humilité excessive ! Le Dieu incompréhensible veut être compris, le Très Haut être abaissé, le tout-puissant être méprisé, la beauté être défigurée, la sagesse par excellence devenir comme un animal sans raison, l’immortel mourir, et, pour tout exprimer en une parole, un Dieu devenir un petit ver. Quoi de plus élevé que Dieu ? Quoi de plus vil qu'un vermisseau ? « Je suis un ver », dit-il, « et non un homme » (Psal. XXI. 7. ) Pourquoi un ver ? Parce qu'il est fils de l'homme. Voici ce que vous trouvez au livre de Job : « Les astres ne sont pas purs en sa présence » (Job. XV. 15. ) Combien moins l'est l'homme qui est pourriture, et le fils de l'homme qui est vermine.
60. Si donc le fils de l'homme est un ver, il est donc ver lui aussi, car, d'après son témoignage, il est fils de l'homme. « Que dit-on qu'est le fils de l'homme », demande-t-il ? (Matt. XVI. 3). Voilà quelle distinction il établit entre l'homme et le fils de l'homme. Il appelle hommes ceux qui sont descendus par voie de corruption du premier homme, Adam. D'où vient que le saint homme parle ainsi : « Combien plus l'homme est-il pourriture ? » (Job. XXV. 6) Parce que la corruption se trouve dans la pourriture. Le Seigneur Jésus seul est pur, parce qu'il est né sans corruption de la vierge Marie sa mère ; il ne se donne pas le titre d'homme, car l'homme est corruption ; mais il se nomme « Fils de l'homme », parce que le fils de l'homme est ver de terre. Comme le ver vient de la terre seule, aussi Jésus est engendré seulement d'une vierge. O quel humble vermisseau, qui fut l'opprobre des hommes et le rebut du peuple, méprisé sans motifs par les humains et foulé aux pieds comme un ver, sans qu'il l'eût mérité. (Psal. XXI. 7. ) Lorsqu'on le maudissait, il ne maudissait pas. Il s'est humilié en se faisant homme, en se soumettant aux hommes, à sa bienheureuse mère et à saint Joseph, son père nourricier, à Siméon qui attendait sa venue, non-seulement aux bons, mais même aux méchants, payant aux puissances terrestres, avec saint Pierre, le tribut de la pièce trouvée dans la gorge du poisson (Matth. XVII. 26. ) Dans son baptême, il fut soumis à saint Jean, qui aurait dû plutôt être baptisé de ses mains divines. Ce bon maître s'humilia jusqu'à laver les pieds de ses disciples. Enfin il s'anéantit et devint obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix (Phil. II. 8.) Pourrons-nous aller plus loin encore ? Il mourut, non d'une mort quelconque, mais de la mort de la croix, condamné à. ce supplice honteux. Voyez-vous donc comment cette violette a fleuri dans notre vigne, dans le très-bon Jésus ? Plusieurs ont été humiliés jusqu'à être contraints de subir la mort : mais jamais ils ne descendirent à ce degré d'abaissement et d'abjection, parce que jamais ils n'avaient été élevés à une grandeur si considérable. De tous les justes mourants, quel est celui qui a pu s'appliquer ce qui a été dit de Jésus-Christ : « Étant dans la forme de Dieu, il n'a pas regardé comme un larcin d'être l'égal de Dieu ? » Nul assurément, parce que nul, excepté lui, n'était Dieu. Il fut donc excessivement humilié lorsque, étant seul l'égal de Dieu, il s'anéantit en prenant la forme d'un esclave, et se réduisit à un tel état d'abjection, que les hommes le regardaient, non comme un homme, mais comme un ver de terre.
61. Mais quel fut le motif d'un si grand abaissement ? Ce n'est pas sans une nécessité suffisante et sans une cause juste que le Fils et la sagesse du Père fut ainsi humilié, lui qui ne fait rien sans raison. Pourquoi en chercher d'autres et nous y appesantir ? Il s'est fait homme pour racheter l'homme, infirme pour soulager nos infirmités, pauvre afin de nous enrichir ; il s'est humilié pour nous élever ; il a été livré à la mort, il a rendu l'âme pour nous donner la vie. Quel homme raisonnable refusera d'être humilié pour l'amour de celui qui s'est tant abaissé pour nous ? Et, bien qu'il y ait beaucoup de motifs qui nous forcent à pratiquer l'humilité, notre origine honteuse, notre vie pleine de douleurs, notre foi remplie d'angoisses, la crainte de l'enfer, l'espoir des biens célestes, sans parler de ces sujets et des autres, s'il en existe, la seule humilité de notre roi, de notre rédempteur, de notre Père très-tendre, du bon Jésus, devrait non-seulement nous engager à la vertu d'humilité, mais encore nous y entraîner avec violence. Humilions-nous donc, et pour les causes que nous avons indiquées, afin de rendre la pareille au Seigneur Jésus humilié pour nous, lui offrant la violette d'humilité qu'il a fait fleurir, vigne sacrée, d'une façon si excellente ; afin aussi que lorsque nous porterons dans notre cœur cette fleur qu'il a si spécialement recommandée en lui, il la reconnaisse, et daigne, au temps de sa visite, nous exalter avec lui qui a été élevé au dessus de tout nom.


CHAPITRE XVIII. De la fleur de la chasteté, qui est le lis.
62. En notre vigne en fleur ne pouvait manquer de briller la fleur du lis blanc, image frappante de la chasteté. Entre toutes les vertus, par une prérogative spéciale, la chasteté a mérité le nom de fleur, et elle est figurée pas le lis. Et en cet endroit entendez par chasteté, non une chasteté quelconque, mais cette espèce de chasteté que nous appelons virginité. Il y a aussi la chasteté des continents ou des vierges et la chasteté conjugale. On ne les appelle point fleurs, parce qu'elles ont perdu la fleur du lis de la virginité. Nous voulons présentement décorer de ce lis ceux qui n'ont pas perdu cette vertu, c'est-à-dire ceux qui sont vierges : et en parlant ainsi, nous rue faisons nulle injure aux continents et à ceux qui sont mariés. Quand nous louons la chasteté de saint Jean, nous ne blâmons pas le mariage d'Abraham ; les éloges donnés à la virginité de Marie ne sont pas une attaque dirigée contre le veuvage d'Anne. Chacun de ces personnages a son mérite, mais entre ces mérites quelle étonnante différence ! Qui ne loue dans l'état de mariage, le fruit qui produit au trentième : dans les veuves, le fruit donné au soixantième ; bien qu'excellemment au dessus de tous on ne place et ne vante le centuple germé par la virginité.
63. Sur le point de parler de la grâce de ce lis en qui notre vigne a fleuri, voyons, aux lueurs de la lumière véritable, pourquoi une vertu si éminente est désignée par le lis. La pensée qui se présente de suite, c'est que cette fleur a été choisie de préférence aux autres pour en être l'emblème, à cause de sa blancheur. C'est avec raison que la pureté virginale est représentée par le lis. Ensuite aucune autre fleur n'offre même à son aspect autant de grâce que celle-ci : c'est aussi à juste titre que la plus pure et la plus belle des vertus trouve en elle son expression sensible. Par quelles louanges vous célébrer, ô candeur virginale ! je l'ignore entièrement. Qu'il daigne éclairer mon ignorance, ce lis singulier, la sagesse incréée de Dieu, le Seigneur Jésus, le Fils unique du Père, et le fils unique du lis incomparable, c'est-à-dire de la très-chaste Vierge sa mère, qui, se trouvant sur les limites de l'ancienne et de la nouvelle loi, consacra et fit le vœu d'une virginité perpétuelle et parfaite. Qu'il m'apprenne, dis-je, en considérant le lis matériel, à connaître sous tous ses aspects le lis virginal. Attachons-nous donc à étudier avec soin, selon les détails que nous avons déjà parcourus, le lis matériel, en examinant sa racine, sa tige, ses feuilles, et les autres petites fleurs qui y sont renfermées. Nous espérons que cette analyse nous fera tenir en très-parfaite estime la virginité complète.

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