CHAPITRE VIII. Des feuilles de la vigne en particulier, ou bien de la première parole de Jésus-Christ sur la croix. Mon Père, pardonnez-leur, etc.
31. Il y a sept courtes paroles que notre vigne proféra, lorsqu'elle était élevée sur la croix, comme sept feuilles toujours vertes. Notre Sauveur était alors semblable à une lyre, dont la croix était le bois, et son corps remplaçait les cordes de cet instrument, étendues sur ce bois. S'il n'avait pas été étendu et cloué sur ce gibet, jamais il n'aurait prononcé, comme un joueur de lyre, ces paroles qui sont pour vous le sujet d'une grande joie. Prêtez une attention plus grande, la lyre a sept cordes. C'est pour vous qu'il chante, pour vous qu'il fait vibrer cet instrument : il vous invite à écouter, vous qui auriez dû plutôt l'engager à parler. Examinez donc les feuilles de votre vigne, et gravez-les dans votre mémoire d'une manière ineffaçable. Ces sept paroles sont disposées de différentes manières ; on n'en peut trouver facilement la disposition, parce qu'aucun évangéliste en particulier, ne l'a rapportée. Arrangeons-les donc en leur donnant la suite que nous avons pu y découvrir.
32. Au rapport de saint Luc, nous apprenons que Jésus étant crucifié dit : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (Luc. XXIII, 34). O feuille verdoyante ! ô parole digne du Verbe du Père souverain ! Il pratique, cet excellent docteur, ce qu'il avait enseigné. Il prie, non-seulement pour ceux qui le poursuivent et le calomnient, mais encore pour ceux qui le tuent. Mettez cette feuille dans le trésor de votre cœur, afin que, lorsque vos ennemis vous font sentir leurs rigueurs, vous puissiez vous rappeler le souvenir de l'abondance de la suavité de Jésus, opposant toujours cette feuille, comme un bouclier, aux attaques de vos adversaires. Jésus-Christ prie pour ses bourreaux, ne prierez-vous point pour vos détracteurs ?
33. Mais examinons avec plus d'attention cette prière. « Père, dit-il. Pourquoi mettre ce nom de « Père ? « Les enfants ont coutume, lorsqu'ils veulent demander quelque chose avec plus d'affection, de prononcer le nom de leur père, dans le but de lui rappeler sa tendresse naturelle, et d'obtenir par là, plus facilement, ce qu'ils sollicitent. Ainsi, notre Rédempteur, bon et miséricordieux, patient et plein de compatissance, et suave en toutes ses actions, bien qu'il sût que son père l'exauce toujours, pour nous faire. néanmoins comprendre avec quelle affection il faut prier pour ses ennemis, mit en avant ce nom si aimable de Père. Comme s'il disait : par la dilection paternelle qui fait que nous sommes un, je vous en conjure, écoutez-moi, et pardonnez à ces bourreaux qui m'arrachent la vie. Reconnaissez l'affection de votre cher Fils, et faites grâce à ses ennemis. Et il ajoute aussi le motif qui doit porter à accorder ce pardon : « Car ils ne savent ce qu'ils font. » Que dirons-nous aussi ? Ignoraient-ils qu'ils crucifiaient celui qu'ils attachaient à la croix ? Nullement, mais ils ne savaient pas quel était celui qu'ils crucifiaient. Car s'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient ainsi maltraité le Seigneur de la gloire (I Cor. II, 8). » Ils ne surent pas ce qu'ils faisaient, parce qu'ils ne savaient point toute l'étendue de leur crime. C'est ainsi que vous devez penser, ainsi que vous devez prier, vous qui devez être appelée l'Épouse de Jésus-Christ. Quand vos ennemis sont irrités contre vous, lorsqu'ils vous frappent au visage, bien plus, lorsqu'ils vous font périr, souvenez-vous de la feuille de votre vigne, rappelez-vous les sons de votre lyre ; suivez, c'est-à-dire imitez votre Époux, et dites-lui de tout votre cœur : ô Époux, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font, c'est-à-dire ils ne connaissent pas toute l'étendue de leur faute. S'ils savaient en effet quelle béatitude ils perdent, à quel malheur ils s'exposent en péchant, assurément ils ne pécheraient pas, car qu'est-ce qui pousse tous les hommes à pécher, sinon l'ignorance du bien qu'ils perdent et du mal dans lequel ils se précipitent ? Par le péché on perd un Dieu très bon, on se dévoue aux peines de l'enfer : échange que nul n'accepte s'il n'est complètement fou, Et, en vérité, tous ceux qui, perdant avec connaissance les délices du ciel, se plongent dans les tourments des abîmes infernaux, sont insensés et ne savent pas ce qu'ils font. Quand il s'agit de ces malheureux, il faut donc leur pardonner et en vue de notre salut, et à cause de leur ignorance. Il faut aussi prier pour eux et avec une grande confiance ; ce sont là les prières qui entrent avec force dans les oreilles du Seigneur. Il exauce volontiers les autres dans une demande en laquelle il voulut, lui aussi, être exaucé. Et il fut exaucé, lorsqu'à la prédiction de saint Pierre, en un seul jour, trois mille, et en un autre, quatre mille de ceux qui avaient crié et demandé la mort du Fils de Dieu, furent convertis. Quelle joie dans le ciel, lorsque la victime conduit, par ses prières, son bourreau dans le ciel ; quand celui qui a reçu le coup, y amène celui qui l'a frappé ! quel tressaillement cause à saint Étienne la conversion de saint Paul qui, ramené par les prières du premier martyr, fut ensuite lapidé pour la foi, comme il avait lapidé les autres, et souffrit pour l'amour du Christ, les tourments nombreux qu'il avait fait supporter aux autres. Suivons donc de tels exemples en priant pour nos ennemis, afin de pouvoir obtenir la vie éternelle et pour eux et pour nous.
CHAPITRE IX. De la seconde feuille de la vigne, ou de la seconde parole de Jésus sur la croix : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis.
34. La seconde feuille de notre vigne, et la seconde corde de notre lyre, est la seconde parole que notre Seigneur sur la croix, adressa au larron reconnaissant ses fautes, et demandant à partager le sort du divin crucifié : « Je te le dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis (Luc. XXIII, 43). » Quelle fraîcheur de verdure à cette parole ! avec quelle douceur résonne cette corde ! que subitement ce personnage est devenu d'ennemi, ami ; d'étranger, intime ; d'éloigné, prochain ; de larron, confesseur ! ô quelle confiance dans ce voleur ! Trouvant tout mal en lui, n'y voyant aucun bien, violateur de la loi, ravisseur de la vie et des biens d'autrui, étant arrivé au terme de ses jours, aux portes de la mort, désespérant de la vie présente, il ne craint pas de chercher l'espoir heureux de la vie future qu'il avait tant de fois perdue et qu'il n'avait jamais mérité de partager. Qui désespèrera ici, quand le larron espère ? Mais il importe de considérer attentivement duel fut ce malheureux, dans la crainte de tomber dans la présomption, si nous ne connaissions pas le motif de son espérance. Tous les amis et les proches, les connaissances, les parents du Seigneur, tous les disciples qu'il avait choisis et tirés du monde, dans une telle tempête de souffrances, dans une confusion si extraordinaire, dans des opprobres si excessifs, s'enfuirent comme des brebis errantes, quand le pasteur fut frappé. Il avait aussi pris la fuite, le disciple que Jésus chérissait. Celui qui était si ardent d'abord, suivait de loin ; ils oubliaient tous les prodiges divins qu'ils avaient vu si souvent opérer par le Sauveur, et qu'eux-mêmes ils avaient opérés. Et en ce moment même, le larron, au milieu de tant d'outrages et de tant de misères, au sein des tourments de la croix et de la mort, reconnaît celui qu'auparavant il avait méconnu, et il demande avec confiance secours à celui qu'il voyait destitué de toute assistance. Quel disciple eût eu tant de hardiesse ? Tous ils se sont dispersés après avoir confessé le Sauveur quand il vivait ; et le larron reconnaît, à la mort, celui qu'il avait renié durant la vie.
35. Il prie avec foi, espérance et charité, disant : « Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous viendrez en votre royaume. » Assurément, il croit en celui qu'il appelle Seigneur et roi. Qui demande ce qu'il n'espère pas ? Il aime celui à qui il veut être réuni. Qui refuserait à une telle prière, ce bon pasteur qui avait poussé, surtout lorsqu'il était assis sur son siège nuptial au jour de ces noces, le larron à la lui adresser. Le lit nuptial était la croix, c'est là que le véritable Époux s'est uni son épouse l'Église, lui donnant pour arrhe, le sang qui sortait de ses plaies. Le Christ écoula donc, non l'âme du larron, mais l'âme de celui qui le confessait, et il fortifia par nue réponse très-digne son Épouse qui le priait : « Je te dis en vérité, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. « À qui s'adresse ce mot : « Je te le dis ? À toi » qui m'a confessé sur la croix de mon supplice, je te le dis, tu seras en ma société dans le paradis des délices. « Avec moi, » dit-il. Étonnante bonté ! Il ne dit pas simplement, tu seras dans le paradis, ou avec les anges ; mais, « tu seras avec moi. » Tu seras rassasié de celui que tu désires posséder : tu verras en l'éclat de sa majesté, celui que tu reconnais humilié dans l'infirmité. Je ne diffère pas ce que je te promets : « aujourd'hui » tu seras avec moi. Le doux et bon Jésus exauce promptement, il promet de suite, et donne aussitôt. Qui concevrait de la• défiance, à l'égard d'un cœur qui est si tendre pour écouter si prompt à promettre, si empressé à donner ? Nous avons espéré en vous, nous qui connaissons votre nom suave, et qui savons que vous n'abandonnez pas ceux qui vous cherchent. Nous nous approchons donc de vous, ô tendre Jésus, assis sur le trône de votre majesté ; et de toute notre ferveur, nous vous prions de nous introduire en ce séjour heureux, où est entré votre larron, après vous avoir confessé sur le trône de la croix.
CHAPITRE X. De la troisième feuille de la vigne, c'est-à-dire de la troisième parole de Jésus sur la croix : Femme, voilà votre Fils, etc.
36. Préparons maintenant également l'œil et l'oreille de notre cœur pour considérer la troisième feuille de notre vigne. « Femme, » dit-il, « voilà votre Fils, voilà votre Mère (Joan. XIX, 26). » Parole suave et douce, parole étonnante et renfermant une grande tendresse de véritable charité ! Nous lisons que notre Seigneur Jésus-Christ, surtout lorsqu'il était arrivé à un âge plus avancé, s'était attaché plus tendrement à sa très-chère Mère, qu'il avait eu avec elle des relations plus fréquentes, et lui avait parlé avec plus de douceur encore qu'à toutes les autres. Mais combien fut grande son affection envers cette créature chérie, lorsqu'il était sur le point de la quitter corporellement, il le fit voir en quelques courtes paroles. Et sans parler de la passion sur la croix combien vive, pensez-vous, fut la douleur de son cœur très-aimant dans la compassion réciproque que ressentit à l'égard de cette bienheureuse Mère, qu'il voyait clairement percée cruellement d'un glaive si douloureux ? La souffrance de ses douleurs fut accrue par la compassion maternelle avec lequel le cœur brisé, les mains tordues, les yeux versant des torrents de larmes, le visage contracté, la voix plaintive, privée entièrement de forces, il la vit se tenir à côté de sa croix. Que de fois à ces tourments affreux, pensez-vous, qu'elle leva ses yeux pudiques ? Si pourtant elle ne les y eut pas constamment fixés, ou si, baignés de larmes, ils étaient capables de distinguer quelque objet ? Que de fois, la tète couverte à cause de sa modestie virginale et de l'immensité de sa douleur, comme je le pense, gémissait-elle en pleurant son Fils et s'écriant : Jésus, mon Fils, Jésus, mon Fils ! qui me donnera de mourir avec vous et pour vous, ô Jésus, mon cher Fils ! que de fois croyez-vous qu'elle pût tomber en défaillance à cause de l'étendue de sa douleur, douleur si excessive qu'il est vraiment étonnant qu'elle n'en soit pas morte ? Elle mourait en vivant, supportant sans mourir une souffrance plus cruelle que la mort. Mais son Fils la fortifia, pour qu'elle ne succombât point. Elle fut soutenue au dedans et extérieurement consolée tendrement par des paroles et des actes. Comment la mère de Jésus était-elle debout auprès de la croix de son Fils ? Elle était vraiment debout, parce que la mère du Sauveur la portait avec une douleur plus grande que tous les autres. Les autres saintes femmes étaient là, mais elle était tout-à-fait près.
37. « Jésus donc ayant vu sa Mère et le disciple qu'il aimait, debout, dit à sa Mère : Femme, voilà votre Fils. Et s'adressant au disciple « voilà votre Mère. » C'est comme s'il disait : Vous perdrez corporellement en moi votre Fils ; aussi, je vous donne à ma place celui que j'aime plus que les autres ; sa présence vous consolera, tant que je ne serai pas avec vous. Pour vous, disciple chéri, vous perdez en moi votre père : aussi, je vous donne ma mère, pour être votre mère très-aimée. O que vous êtes généreux dans vos noces, ô roi, ô époux, ô bon Jésus ! Avec quelle largesse vous avez distribué tout ce que vous possédiez ! À ceux qui vous crucifient, vous avez donné la tendresse de votre prière ; au larron, le paradis ; à votre mère, un fils ; à votre fils, une mère ; aux morts, la vie ; votre âme, à votre père ; à tout le monde, les signes de votre puissance ; pour racheter un esclave, vous avez donné non pas en partie, mais entièrement, et par des ouvertures larges et nombreuses, votre sang ; à celui qui vous a trahi, le châtiment de son crime ; et confié à la terre, pour un temps, votre corps sacré, qui ne devait pas connaître la corruption.
38. Ce qui m'émeut, c'est qu'après avoir dit : « Femme, voilà votre fils, » Jésus ajouta : « Voici votre mère, » puisque, sans cette addition, il était devenu nécessaire qu'elle fût la mère de celui qui lui avait été donné pour Fils. Mais cette parole ajoutée, me semble faire éclater l'affection de la charité mutuelle qui se rencontre en cet endroit. Car, il en est plusieurs qui veulent être aimés de tous, mais qui n'éprouvent aucune affection pour personne. Ils ne veulent pas que les travaux et les souffrances des autres soient adoucies ; et s'ils sont atteints de beaucoup de fatigues, ils ne veulent porter la charge d'aucun de leurs frères, etc. Le Christ n'a ni prêché ni pratiqué une telle doctrine. Il a porté votre fardeau, vous invitant à porter le sien, c'est-à-dire, à imiter sa passion. Il a souffert, nous laissant un exemple, afin que nous marchions sur ses traces (I Petr. II, 21). C'est ce qu'il montra, lorsqu'il recommanda sa mère à son disciple, et réciproquement son disciple à sa mère : ne voulant pas que la charité spirituelle demeurât froide d'un côté : mais désirant que, dormant ensemble, c'est-à-dire., reposant de concert, dans une charité pure et vraie, ces deux âmes se réchauffassent, c'est-à-dire s'excitassent mutuellement aux œuvres de la charité. Car la marque réelle d'une charité pure et vraie, consiste en ce que ceux qui sont unis spirituellement par les liens moraux de la dilection, s'excitent mutuellement aux exercices religieux, de sorte qu'on se plaît à prier avec plus de dévotion, à fléchir les genoux plus souvent, à recevoir glus fréquemment la discipline corporelle, et surtout, de sorte que nul n'ait de jalousie, mais plutôt, se réjouisse en voyant qu'un troisième, qu'un quatrième ou que plusieurs autres s'adjoignent pour aimer celui qu’on chérit : pourvu qu'il s'agisse de personnes dont la fréquentation ne soit point suspecte, et qu'en une telle société et autres semblables, on persévère dans la ferveur de la charité. Le ruisseau de la charité ne paraît pas venir d'une bonne source lorsqu'il décroît par moments. Aimons-nous donc réciproquement et montrons par nos œuvres l'efficacité de notre amour : parce que la charité vient de Dieu, qui est la fin du précepte et qui accomplit la loi.
CHAPITRE XI. De trois espèces de charité, recommandées par les trois premières paroles de Jésus-Christ.
39. Dans les trois paroles que nous venons d'analyser, trois espèces de charité me semblent recommandées. « La première » qui s'adresse même aux ennemis qui ne veulent pas se réconcilier, charité dont parle saint Jean : Aimons le Seigneur qui nous a aimés (I Joan. IV, 19), » lorsque nous étions ses ennemis : et c'est là la charité souveraine et la plus digne d'admiration. Car aimer ses ennemis est chose plus divine qu'humaine. « La seconde, » qui a pour objet ceux qui jadis étaient ennemis et avec qui on a fait la paix, parce qu'on a demandé à se réconcilier ; d'où vient que saint Paul a dit : « Nous avons été réconciliés avec Dieu par le sang de son Fils ( Rom. V, 10). » « La troisième » que l'on éprouve pour ceux qui n'ont jamais été ennemis ; le même Apôtre en parle en ces termes : « Faisons le bien envers tous, surtout envers ceux qui nous sont liés dans la foi (Gal. VI, 10). » Le premier de ces sentiments de charité nous est inculqué par la première parole, par laquelle le Seigneur Jésus prie pour ses ennemis. Le second, dans la promesse faite au larron qui demandait le paradis. Le troisième, par les soins que Jésus prend de ses principaux amis. Mettons-nous à l'ombre de ces feuilles. Écoutons et entendons ces sons de notre lyre, qui résonnent avec une extrême douceur, et nous purgeant de toute amertume de détraction, d'adulation et de simulation, avec le secours de Notre-Seigneur qui est la vraie charité, suivons-le en toutes les espèces de charité, l'imitant d'esprit et par les œuvres.
CHAPITRE XII. De la quatrième feuille de la vigne ou de la quatrième parole de Jésus-Christ en croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?
40. Préparons à présent notre oreille et notre œil pour voir la quatrième feuille et pour entendre la quatrième corde. Cette feuille de mande des yeux perçants, cette corde exige des oreilles bien fines et parfaitement purifiées : et, ce qui est plus, elle peut elle-même purifier l'oreille et rendre les yeux perçants, parce que le Seigneur Jésus ne l'a pas proférée simplement comme les autres paroles : mais, ainsi que l'atteste l'Évangéliste, vers la neuvième heure, il s'écria d'une voix puissante : Héli, Héli, lamma sabacthani, ce qui veut dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné. » Quels yeux ne voient pas cette feuille ? quelles oreilles n'entendent pas vibrer cette corde ? pourquoi cria-t-il, sinon pour être mieux entendu ? Quelle était excessive cette douleur, lorsque le Seigneur, tiré dans tout son corps, poussa ce cri ? Mais prenez garde de penser qu'à cause de cette parole le Seigneur tomba dans l'impatience ? Se trouvant dans toute l'amertume du supplice de la croix, rien ne sortit de son cœur que la douceur. Dans des tortures si affreuses, il garda la patience, ainsi que nous le montrerons en parlant de la feuille et de la corde suivante ; il ne fit que découvrir l'étendue de sa douleur, ce qui avait été indiqué par des paroles et des faits à l'avance dans le bienheureux Job, mot qui signifie « homme qui se plaint. » Ce saint personnage ayant reçu les tristes nouvelles que lui apportaient les messagers, montra assez au dehors la tristesse de son âme. Après avoir déchiré ses habits et coupé ses cheveux, il se roula à terre. Voilà l'étendue de sa souffrance. Il dit ensuite : « Le Seigneur m'avait tout donné, le Seigneur m'a tout enlevé, il en a été ce qu'il en a plu à sa divine majesté : que le nom du Seigneur soit béni (Job. I. 21.) » Voilà la vertu de patience. Si Job supporta avec résignation ses peines, avec combien plus de patience pensez-vous que Notre-Seigneur souffrit la mort de la croix, qu'il était venu subir ?
41. Qu'il ait proféré ces paroles en la nature de l'homme qu'il avait prise, et qui formait avec le fils de Dieu une seule personne, on le voit clairement par ces termes qu'il emploie « Seigneur mon Dieu » ce que ne dirait pas celui qui est un seul Dieu avec le Père, s'il ne s'était incarné. Mais que signifie ce qu'il ajoute : « Pourquoi m'avez-vous abandonné ? » Est-ce que le Père pouvait abandonner son fils unique ? C'est impossible : c'est pour tout son corps, c'est-à-dire pour lui et pour toute l'Église qu'il parle de la sorte. Car le Seigneur Jésus, notre chef, voulant faire éclater l'unité et montrer la charité qu'il porte à l'Église, son Épouse, montre qu'il souffrira aussi en tous ses membres, puisqu'il souffre présentement la passion dans la tête, c'est-à-dire dans son propre corps qu'il tenait de la Vierge. Il crie qu'il est abandonné, lui qui ne pouvait l'être, parce que beaucoup de ses membres devaient être cri proie à une tribulation si excessive, qu'ils para ! traient comme abandonnés de Dieu. Il les résumait tous en sa personne, celui qui disait « Ceux qui tenaient mon âme captive, ont formé conseil entre eux ; ils ont dit : Dieu l'a abandonné, poursuivez-le et saisissez-le, parce qu'il n'est personne qui puisse le délivrer. (Ps. LXX. 10. ) C'est là aussi le reproche que l'on adressa au bon Jésus, lorsqu'il subissait le tourment de la croix : « Si vous êtes le fils de Dieu, sauvez-vous ? »
42. On peut encore expliquer ces paroles en disant que le Seigneur, prévoyant que plusieurs, et même un grand nombre de membres de son corps mystique, sortiraient par l'hérésie ou par d'autres crimes de l'enceinte de son Église, criait, en s'adressant à eux : « Pourquoi m'avez vous abandonné. » Comme s'il disait : pourquoi un seul d'entre vous va-t-il en arrière, et périt-il en s'éloignant de l'unité de mon corps, moi qui ai tant souffert pour me les attacher ? Aussi il est dit de la personne des martyrs dans le psaume : « Notre ventre a été collé à la terre (Psal. XIII, 25). » Par le ventre, qui est la partie la plus molle et la plus faible de l'homme, se trouvent désignés ceux qui, dépourvus de patience et de constance, et défaillant à raison de cela même au milieu de la rigueur des tourments, se sont attachés à la terre, c'est-à-dire aux pensées et aux actions d'en-bas. Pour nous qui vivons encore dans les tribulations que nous apporte chaque jour, qui sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes (Cor. IV, 9), et sommes la balayure de tous jusqu'à cette heure, concevons une confiance inexprimable de cette pensée surtout, que le Seigneur lui-même, consolateur de toutes les souffrances, nous est lié par une belle union de charité et d'esprit, qu'il a daigné manifester par des paroles si excessives, le sentiment et le rôle de notre conformité, prouvé et réalisé en lui ; maître admirable qui, encore aujourd'hui, intercède pour nous auprès de son Père, en lui montrant ses blessures, et lui demande de n'être point abandonné en ses membres inférieurs, lui qui n'a jamais pu être abandonné en sa tète. Et comment ces membres périraient-ils, lorsqu'ils savent que leur salut est dans la volonté de leur chef ? En notre corps mortel, y a-t-il quelque membre auquel notre tète ne porte pas sympathie ? Si le pied ou la main sont affligés, aussitôt la tète agite la langue et s'écrie : Pourquoi suis-je blessé ? (Act. IX, 4) Le Seigneur criait à Paul, qui persécutait ses membres : « pourquoi me persécutes-tu, » alors pourtant qu'il était bien en sûreté dans le ciel. Béni soit le Seigneur Jésus, qui a d'abord souffert en sa personne pour nous, et qui, encore en nous, daigne souffrir avec nous la peine et la tribulation que nous ressentons, selon l'exigence de la justice, les regardant comme siennes, et disant : « Je suis avec lui dans la tribulation, » voulant ainsi augmenter notre confiance.
CHAPITRE XIII. De la cinquième feuille de la vigne, ou de la cinquième parole de Jésus sur la croix : J'ai soif.
43. La cinquième feuille, ou la cinquième corde semble courte, mais si on l'analyse, si on la considère avec attention, nous y trouverons un indice très-expressif d'amour. L'Évangéliste dit, en effet : « Voyant Jésus que tout était terminé, pour que les Écritures fussent accomplies (Joan. XIX, 23), comme devaient l'être celles qui portaient : « Pour ma nourriture ils m'ont donné du fiel, et dans ma soif ils m'ont présenté du vinaigre (Psalm. LXVIII, 22). » Le saint auteur poursuit : « Il y avait donc un vase rempli de vinaigre ; et l'un des soldats courant, en imbiba une éponge, et l'entourant d'hysope, il lui donnait à boire (Joan. XIX, 29). Un autre évangéliste, exposant avec plus de détails uniment la prophétie fut accomplie, parle aussi du fiel en ces termes : « Et ils lui donnaient du vin imbibé de myrrhe et mêlé avec du fiel (Marc. XIV, 23). Tous ses membres étant brisés de douleur, le doux Jésus voulut que la langue eût aussi son tourment. La vigne étrangère changeant ses sucs en amertume, lui donnait dans son fruit un breuvage très-amer, une boisson qu'il s'agissait non de boire, mais de goûter, car pour faire souffrir la langue il suffit qu'elle ait goûté du vinaigre.
44. Mais bien que ceci ait eu lieu réellement pour accomplir l'Écriture, néanmoins cette parole « j'ai soif, » a une autre signification. Je pense qu'en la prononçant, Notre-Seigneur a voulu nous montrer l'immensité de son ardente charité, parce que l'homme, tourmenté de la soif, soupire plus vivement après le breuvage que celui qui est affamé ne court après les aliments solides. Le Seigneur Jésus donc, afin de montrer en son cœur ce désir qui brûle d'avoir quelque chose, recourt à cette expression pour figurer l'ardeur de charité qui le dévore. Ce n'est pas que nous puissions penser avec raison qu'il ait eu réellement soif, lui qui, desséché dans tout son corps par l'effusion de son sang adorable, sentit ses os arides comme le bois sec, Mais il n'est pas à croire qu'il ait parlé de cette soif corporelle, ni qu'il ait demandé un breuvage matériel, lui qui se savait arrivé à l’instant même de sa mort ; nous pensons plutôt que sa soif fut un désir excessif de nous sauver. Mais il est un point qui peut nous émouvoir, c'est qu'au moment de l'approche de sa passion, le Seigneur, se mettant en prières, se prosterna la face coutre terre, priant et disant : « Mon Père, s'il est possible, éloignez ce calice de moi (Marc. XIV, 36). » Et il ne prononce pas une fois seulement ces paroles, il. les répète une seconde et une troisième fois. Par ce calice qu'il devait boire, il désignait, sans nul doute, sa passion qu'il devait subir : et maintenant, ce même calice vidé, il s'écrie : « J'ai soif. » Qu'est-ce que ceci ? Avant de le goûter, ô bon Jésus, vous demandiez qu'il s'éloignât entièrement, et après l'avoir bu, vous avez encore soif, comme je le vois, vous êtes un buveur puissant. Votre calice était-il rempli du vin de la joie, ou plutôt n'y avait-il pas le vin de la componction et d'une extrême amertume ? Il s'y trouve et jusques aux bords, une componction très-amère, qui devrait produire, non la soif, mais le dégoût de boire.
45. Mais, comme je le pense, avant la passion, vous avez demandé l'éloignement du calice de votre Père, non pour échapper à la passion que vous êtes venu subir, et sans laquelle il n'y aurait pas eu de salut pour le genre humain, mais afin que nul ne pensât que, vrai homme à cause de l'union glorieuse avec la divinité, vous n'eu sentiez pas l'amertume, par ces paroles, qui à deux ou trois reprises ont demandé que cette coupe s'écartât de vos lèvres, vous avez montré à ceux qui auraient à concevoir des doutes la souveraine amertume de vos souffrances : à nous qui marchons sur vos pas, vous nous avez laissé un modèle dans vos paroles et vos exemples, nous montrant qu'à l'approche du péril même, pouvant tourner à notre utilité, nous pouvons et nous devons prier le Seigneur avec plus d'instance de daigner éloigner de nous les fléaux de sa colère ; que si néanmoins ils ne sont pas écartés, vous nous apprenez aussi par votre passion à les souffrir avec reconnaissance, avec patience, avec force et en toute constance. Et quand vous avez épuisé cette coupe dont vous aviez sollicité d'abord l'écartement, vous dites : « J'ai soif. » Vous avez donc fait voir l'étendue de votre dilection pour nous, comme si vous disiez : Bien que ma passion ait été si cruelle, qu'à n'obéir qu'aux sentiments de l'humanité, j'aurais pu la fuir et l'éviter, néanmoins, ô homme, votre amour triomphe de moi, et surmonte même les douleurs de la croix ; j'ai soif de subir, s'il est nécessaire, des tourments plus nombreux et plus violents. Il n'est rien que je refuse de subir et de souffrir pour vous, pour le rachat de qui je donne ma vie. Que chaque âme fidèle imite son Époux, le tendre Jésus soupirant pour elle après un calice si amer, et le buvant pour son amour ; et que buvant elle-même pour lui les adversités présentes, elle ait aussi soif de son Époux très-tendre, dont les amertumes actuellement goûtées, lui feront mieux comprendre toute la douceur, dont les peines, supportées en vue de lui, lui feront éprouver une soif plus confiante, et lui arracheront ce cri que poussait le Prophète : « Mon âme a eu soif de Dieu, fontaine d'eau vive ; quand viendrai-je et apparaîtrai-je en présence du Seigneur (Psal. XLI, 3) ? » Et encore : mon âme a eu soif de vous, et ma chair en combien de manières crie-t-elle après vous (Psal. LXII, 2) ? »