CHAPITRE IV : CÉLÉBRER L’ÉVANGILE DE L’ESPÉRANCE
À Celui qui siège sur le trône, et à l’Agneau, bénédiction, honneur, gloire et domination, dans les siècles des siècles ! » (Ap 5,13)
Une communauté priante
66. L’Évangile de l’espérance, annonce de la vérité qui libère (cf
Jn 8,32), doit être célébré. Devant l’Agneau de l’Apocalypse commence une liturgie solennelle de louange et d’adoration : « À Celui qui siège sur le trône, et à l’Agneau, bénédiction, honneur, gloire et domination, dans les siècles des siècles ! » (
Ap 5,13). La même vision, qui révèle Dieu et le sens de l’histoire, se produit « le jour du Seigneur » (
Ap 1,10), le jour de la résurrection revécu par l’assemblée dominicale.
L’Église qui accueille cette révélation
est une communauté qui prie. En priant,
elle écoute son Seigneur et ce que l’Esprit lui dit : elle adore, elle loue, elle rend grâce, et enfin elle invoque la venue du Seigneur, « Viens, Seigneur Jésus ! » (cf.
Ap 22,16-20), affirmant ainsi qu’elle attend le salut de Lui seul.
À toi aussi, Église de Dieu qui vis en Europe, il est demandé d’être une communauté qui prie, célébrant ton Seigneur par les Sacrements, par la liturgie et par toute ta vie. Dans la prière, tu redécouvriras la présence vivifiante du Seigneur. Ainsi, enracinant en lui chacune de tes actions, tu pourras proposer de nouveau aux Européens la rencontre avec lui-même, véritable espérance qui seule peut satisfaire pleinement le désir ardent de Dieu, lui qui est caché sous les diverses formes de recherche religieuse qui se font jour dans l’Europe contemporaine.
I. Redécouvrir la liturgie
Le sens religieux dans l’Europe d’aujourd’hui
67. Malgré les vastes zones de déchristianisation dans le continent européen, un certain nombre de signes permettent d’esquisser le visage
d’une Église qui, en croyant, annonce, célèbre et sert son Seigneur. En effet, il ne manque pas d’exemples de chrétiens authentiques qui vivent des moments de silence contemplatif, qui participent fidèlement aux propositions spirituelles qui leurs sont faites, qui vivent l’Évangile dans leur existence quotidienne et qui en témoignent dans les divers milieux où ils sont engagés. On peut aussi discerner des manifestations d’une « sainteté populaire », qui attestent que même dans l’Europe actuelle il n’est pas impossible de vivre l’Évangile, aussi bien à un niveau personnel que dans une authentique expérience communautaire.
68. Parallèlement à de nombreux exemples de foi authentique, il existe aussi en Europe
une religiosité vague et parfois déviante. Ses indices revêtent souvent un caractère général et superficiel, quand ils ne sont pas carrément en contradiction les uns avec les autres chez les personnes mêmes dont ils proviennent. Ce sont des phénomènes manifestes de fuite dans le spiritualisme, de syncrétisme religieux et ésotérique, de recherche à tout prix de « l’extraordinaire », qui peuvent conduire à des choix déviants, telle la participation à des sectes dangereuses ou à des expériences pseudo-religieuses.
Le
désir diffus d’une nourriture spirituelle doit être accueilli avec compréhension et purifié. À l’homme qui, même confusément, prend conscience qu’il ne peut vivre seulement de pain, il est nécessaire que l’Église puisse témoigner de manière convaincante de la réponse que Jésus fit au tentateur : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (
Mt 4,4).
Une Église qui célèbre
69. Dans le contexte de la société actuelle, souvent fermée à la transcendance, étouffée par des comportements consuméristes, propice aux formes anciennes et nouvelles d’idolâtrie, et en même temps assoiffée de quelque chose qui aille au-delà de l’immédiat,
la mission qui attend l’Église en Europe est tout à la fois exigeante et exaltante. Elle consiste à redécouvrir le sens du « mystère » ; à renouveler les célébrations liturgiques afin qu’elles soient des signes toujours plus éloquents de la présence du Christ Seigneur ; à assurer de nouveaux espaces au silence, à la prière et à la contemplation ; à revenir aux Sacrements, surtout l’Eucharistie et la Pénitence, car ils sont source de liberté et de nouvelle espérance.
C’est pourquoi, à toi,
Église qui vis en Europe, j’adresse un appel pressant :
Sois une Église qui prie, qui loue Dieu, qui en reconnaît la primauté absolue et qui l’exalte avec une foi joyeuse.
Redécouvre le sens du mystère : vis-le avec une humble gratitude ; témoignes-en avec une joie convaincue et contagieuse.
Célèbre le Salut du Christ : accueille-le comme un don qui fait de toi son sacrement ; fais de ta vie le vrai culte spirituel qui plaît à Dieu (cf.
Rm 12,1).
Le sens du mystère
70. Certains symptômes révèlent un affaiblissement du sens du mystère dans les célébrations liturgiques elles-mêmes, qui devraient au contraire y introduire. Il est donc
urgent que dans l’Église soit ravivé le sens authentique de la liturgie. Celle-ci, comme l’ont rappelé les Pères synodaux,
[119] est un instrument de sanctification ; elle est une célébration de la foi de l’Église ; elle est un moyen de transmission de la foi. Avec l’Écriture sainte et les enseignements des Pères de l’Église, elle est source vivante d’une authentique et solide spiritualité. Comme le souligne bien aussi la tradition des vénérables Églises d’Orient, par la liturgie, les fidèles entrent en communion avec la Sainte Trinité, faisant l’expérience de leur participation à la nature divine, en tant que don de la grâce. La liturgie devient ainsi anticipation de la béatitude finale et participation à la gloire céleste.
71. Dans les célébrations, il faut redonner à Jésus
la place centrale, afin de nous laisser éclairer et guider par lui. Nous pouvons trouver là l’une des réponses les plus claires que nos communautés sont appelées à donner à une religiosité vague et inconsistante. La liturgie de l’Église n’a pas pour but d’apaiser les désirs et les peurs de l’homme, mais d’écouter et d’accueillir Jésus le Vivant, qui honore et loue son Père, afin que nous puissions le louer et l’honorer avec lui. Les célébrations ecclésiales proclament que notre espérance nous vient de Dieu, par Jésus notre Seigneur.
Il s’agit de vivre la liturgie comme œuvre de la Trinité. C’est le Père qui agit pour nous dans les mystères célébrés ; c’est lui qui nous parle, qui nous pardonne, qui nous écoute et qui nous donne son Esprit ; c’est vers lui que nous nous tournons, lui que nous écoutons, que nous louons et que nous invoquons. C’est Jésus qui agit pour notre sanctification, nous rendant participants de son mystère. C’est l’Esprit Saint qui opère avec sa grâce et fait de nous le Corps du Christ, l’Église.
La liturgie doit être vécue comme annonce et anticipation de la gloire future, terme ultime de notre espérance. Comme l’enseigne en effet le Concile :
« Dans la liturgie terrestre nous participons, en y goûtant par avance, à cette liturgie céleste qui est célébrée dans la sainte cité de Jérusalem vers laquelle nous tendons dans notre pèlerinage [...], jusqu’à ce que [le Christ], qui est notre vie, se manifeste et que nous soyons manifestés nous-mêmes avec lui dans la gloire ».
[120]
Formation liturgique
72. Si, après le Concile œcuménique Vatican II, une partie du chemin a été accomplie pour vivre le sens authentique de la liturgie, il reste encore beaucoup à faire. Il faut un renouveau régulier et une formation constante de tous, ministres ordonnés, personnes consacrées et laïcs.
Le véritable renouveau, loin de provenir d’actes arbitraires, consiste à développer toujours mieux la conscience du sens du mystère, de façon à faire des liturgies des moments de communion avec le grand et saint mystère de la Trinité. En célébrant les actions sacrées comme relation à Dieu et accueil de ses dons, expressions d’une authentique vie spirituelle, l’Église en Europe pourra vraiment nourrir son espérance et l’offrir à ceux qui l’ont perdue.
73. À cette fin, un grand effort de
formation est nécessaire. Destinée à favoriser la compréhension du sens véritable des célébrations de l’Église, elle requiert, en plus d’une formation appropriée sur les rites, une spiritualité authentique et une éducation qui permette de la vivre en plénitude.
[121] On doit donc promouvoir plus intensément une véritable « mystagogie liturgique », avec la
participation active de tous les fidèles, chacun selon ses attributions, aux actions sacrées, en particulier à l’Eucharistie.
II. Célébrer les Sacrements
74. Une place toute particulière doit être réservée à la
célébration des Sacrements, en tant qu’actions du Christ et de l’Église ordonnées au culte à rendre à Dieu, à la sanctification des hommes et à l’édification de la communauté ecclésiale. Conscients qu’en eux c’est le Christ lui-même qui agit par l’action du Saint-Esprit, nous devons célébrer les sacrements avec le plus grand soin, en en créant les conditions favorables. Les Églises particulières du continent auront à cœur d’intensifier leur pastorale sacramentelle pour en faire reconnaître la profonde vérité. Les Pères synodaux ont mis en lumière cette exigence pour répondre à deux dangers : d’une part, certains milieux ecclésiaux semblent avoir perdu le sens authentique du sacrement et risqueraient donc de banaliser les mystères célébrés ; d’autre part, de nombreux baptisés, attachés aux usages et aux traditions, continuent à recourir aux sacrements aux moments significatifs de leur existence, sans pour autant vivre conformément aux indications de l’Église.
[122]
L’Eucharistie
75. L’
Eucharistie, don suprême du Christ à l’Église, rend mystérieusement présent le sacrifice du Christ pour notre salut : « La très sainte Eucharistie contient en effet l’ensemble des biens spirituels de l’Église, à savoir le Christ lui-même, notre Pâque ».
[123] C’est en elle, « source et sommet de toute la vie chrétienne »,
[124] que l’Église puise au long de son pèlerinage, y trouvant la source de toute espérance. En effet, l’Eucharistie « donne une impulsion à notre marche dans l’histoire, faisant naître un germe de vive espérance dans le dévouement quotidien de chacun à ses propres tâches ».
[125]
Nous sommes tous invités à
confesser la foi dans l’Eucharistie, « gage de la gloire future », dans la certitude que la communion avec le Christ, que nous vivons actuellement comme pèlerins dans notre existence mortelle, anticipe la rencontre suprême le jour où « nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est » (
1Jn 3,2). L’Eucharistie est un « avant-goût de l’éternité dans le temps » ; elle est présence divine et communion à cette présence ; mémorial de la Pâque du Christ, elle est par nature dispensatrice de la grâce dans l’histoire humaine. Elle ouvre à l’avenir de Dieu ; étant communion avec le Christ, en son corps et son sang, elle est participation à la vie éternelle de Dieu.
[126]
La Réconciliation
76. Avec l’Eucharistie, le sacrement de la
Réconciliation doit aussi jouer un
rôle fondamental pour retrouver l’espérance : « L’expérience personnelle du pardon de Dieu pour chacun de nous est en effet le fondement essentiel de toute espérance pour notre avenir ».
[127] L’une des racines de la résignation qui assaille tant de personnes aujourd’hui doit être cherchée dans l’incapacité de se reconnaître pécheur et de se laisser pardonner, incapacité souvent due à la solitude de ceux qui, vivant comme si Dieu n’existait pas, n’ont personne à qui demander pardon. En revanche, celui qui se reconnaît pécheur et qui se confie à la miséricorde du Père céleste fait l’expérience de la joie d’une vraie libération et il peut avancer dans l’existence sans se replier sur sa propre misère.
[128] Il reçoit ainsi la grâce d’un nouveau départ et il retrouve des raisons d’espérer.
C’est pourquoi il est nécessaire que dans l’Église en Europe le sacrement de la Réconciliation soit ravivé. Il faut cependant redire que la forme du sacrement est la confession personnelle des péchés, suivie de l’absolution individuelle. Cette rencontre entre le pénitent et le prêtre doit être favorisée, quelles que soient les formes prévues du
rite du Sacrement. Face à la perte largement répandue du sens du péché et à l’affirmation d’une mentalité marquée par le relativisme et le subjectivisme dans le domaine moral, il est nécessaire que, dans toute communauté ecclésiale, on pourvoie à une sérieuse formation des consciences.
[129] Les Pères du Synode ont insisté pour que l’on reconnaisse clairement la vérité du péché personnel et la nécessité du pardon personnel de Dieu à travers le ministère du prêtre.
Les absolutions collectives ne sont pas une modalité laissée à la libre appréciation dans l’administration du sacrement de la Réconciliation.
[130]
77. Je m’adresse aux
prêtres, les exhortant à être généreusement disponibles pour écouter les confessions et à être eux-mêmes des exemples en s’approchant avec régularité du sacrement de la Pénitence. Je les invite à mettre soigneusement à jour leurs connaissances dans le domaine de la théologie morale, de manière à pouvoir affronter avec compétence les problèmes apparus récemment dans le domaine de la morale personnelle et sociale. Puissent-ils porter aussi une particulière attention aux conditions concrètes de vie dans lesquelles se trouvent les fidèles et savoir les conduire patiemment à reconnaître les exigences de la loi morale chrétienne, les aidant à vivre le sacrement comme une joyeuse rencontre avec la miséricorde du Père céleste !
[131]
Prière et vie
78. En plus de la célébration eucharistique, il convient de promouvoir aussi les autres formes de
prières communautaires,
[132] aidant à redécouvrir le lien qui existe entre ces dernières et la prière liturgique. En particulier, tout en maintenant vivante la tradition de l’Église latine, on doit développer les diverses expressions du
culte eucharistique en dehors de la Messe : adoration personnelle, exposition et procession, qui sont à comprendre comme des expressions de la foi en la permanence de la présence réelle du Seigneur dans le Sacrement de l’autel.
[133] À propos de la célébration personnelle ou communautaire
de la Liturgie des Heures, dont le Concile a aussi rappelé la grande valeur pour les fidèles laïcs,
[134] on s’attachera à faire voir le lien qui la relie au mystère eucharistique. Les familles seront encouragées à réserver un temps pour la prière en commun, de façon à interpréter à la lumière de l’Évangile toute leur vie conjugale et familiale. Ainsi, à partir de là et dans l’écoute de la Parole de Dieu, se développera cette
liturgie domestique qui accompagnera tous les moments de la vie familiale.
[135]
Toute forme de prière communautaire présuppose la prière individuelle. Entre la personne et Dieu naît ce colloque en vérité qui s’exprime dans la louange, dans l’action de grâce, dans la supplication adressée au Père, par Jésus Christ et dans l’Esprit Saint. Jamais ne sera délaissée la prière personnelle, qui est comme la respiration du chrétien. À tous aussi, on apprendra à redécouvrir le lien entre cette dernière et la prière liturgique.
79. On réservera aussi une attention particulière à la
piété populaire.
[136] Largement présente en diverses régions d’Europe grâce aux confréries, aux pèlerinages et aux processions auprès de nombreux sanctuaires, elle enrichit le cours de l’année liturgique, inspirant coutumes et usages familiaux et sociaux. Toutes ces formes doivent être considérées avec attention, moyennant une pastorale de promotion et de renouveau, qui les aide à développer ce qui est expression authentique de la sagesse du peuple de Dieu. Tel est assurément le saint Rosaire. En cette année qui lui est consacrée, il m’est cher d’en recommander de nouveau la récitation, car, « s’il est redécouvert dans sa pleine signification, le Rosaire conduit au cœur même de la vie chrétienne et offre une occasion spirituelle et pédagogique ordinaire mais féconde pour la contemplation personnelle, la formation du peuple de Dieu et la nouvelle évangélisation ».
[137]
En matière de piété populaire, il faut veiller constamment aux aspects ambigus de certaines manifestations, les préservant des dérives séculières, du consumérisme irréfléchi ou encore des risques de superstition, afin de les maintenir dans le cadre de formes assurées et authentiques. On fera œuvre d’éducation, expliquant que la piété populaire doit toujours être vécue en harmonie avec la liturgie de l’Église et en relation avec les Sacrements.
80. Il ne faut pas oublier que le «
culte spirituel capable de plaire à Dieu » (cf.
Rm 12,1) se réalise avant tout dans
l’existence quotidienne, vécue dans la charité à travers le don de soi libre et généreux, même dans les moments d’apparente impuissance. Ainsi, la vie est animée par une espérance indéfectible parce qu’elle s’appuie uniquement sur la certitude de la puissance de Dieu et de la victoire du Christ : c’est une vie remplie des consolations de Dieu, par lesquelles nous sommes appelés à consoler à notre tour ceux que nous rencontrons sur notre route (cf.
2Co 1,4).
Le jour du Seigneur
81. Le
jour du Seigneur est le moment par excellence et hautement évocateur en ce qui concerne la célébration de l’Évangile de l’espérance.
Dans le contexte actuel, les circonstances rendent précaire pour les chrétiens la possibilité de vivre pleinement le dimanche comme jour de la rencontre avec le Seigneur. Il n’est pas rare qu’il se réduise à n’être qu’une « fin de semaine », un simple temps d’évasion. C’est pourquoi il faut une action pastorale organique au niveau éducatif, spirituel et social, qui aide à en vivre le sens véritable.
82. Je renouvelle donc l’appel à
redécouvrir le sens profond du jour du Seigneur :
[138] qu’il soit sanctifié par la participation à l’Eucharistie et par un repos rempli de joie chrétienne et de fraternité. Qu’il soit célébré comme le centre de tout le culte, comme l’annonce incessante de la vie sans fin, qui ranime l’espérance et redonne courage sur le chemin. Ne craignons pas alors
de le défendre contre toute attaque et de tout mettre en œuvre pour que, dans l’organisation du travail,
il soit sauvegardé, de manière à être un jour pour l’homme, au bénéfice de la société entière. En effet, si le dimanche était privé de sa signification originelle et s’il devenait impossible en ce jour de réserver un temps convenable à la prière, au repos, à la communion et à la joie, il pourrait arriver « que l’homme reste enfermé dans un horizon si réduit qu’il ne peut plus voir le ciel ; alors, même revêtu d’un habit de fête, il devient profondément incapable de faire la fête ».
[139] Et sans la dimension de la fête, l’espérance ne trouverait pas de maison où habiter.
CHAPITRE V : SERVIR L’ÉVANGILE DE L’ESPÉRANCE
« Je connais ta conduite, ton amour, ta foi, ton sens du service, ta persévérance » (Ap 2,19)
Le chemin de l’amour
83. La Parole que l’Esprit adresse aux Églises contient
un jugement sur leur vie. Elle concerne les actes et les comportements : «
Je connais ta conduite » est l’introduction qui, tel un refrain et avec peu de variantes, apparaît dans les lettres écrites aux sept Églises. Quand les œuvres s’avèrent positives, elles sont le fruit du labeur, de la persévérance, de l’acceptation des épreuves, des tribulations, de la pauvreté, de la fidélité dans la persécution, de la charité, de la foi, du service. En ce sens, elles peuvent être lues comme la description d’une Église qui non seulement annonce et célèbre le salut venant du Seigneur, mais qui en « vit » réellement.
Pour servir l’Évangile de l’espérance, l’Église qui est en Europe est elle aussi appelée à suivre la route de l’amour. C’est une route qui passe par la charité évangélisatrice, l’engagement multiforme dans le service, la détermination dans une générosité sans trêve ni frontière.
I. Le service de la charité
Dans la communion et dans la solidarité
84. Pour toute personne, l’amour reçu et donné constitue
l’expérience originaire
dans laquelle naît l’espérance. « L’homme ne peut vivre sans amour. Il demeure pour lui-même un être incompréhensible, sa vie est privée de sens s’il ne reçoit pas la révélation de l’amour, s’il ne rencontre pas l’amour, s’il n’en fait pas l’expérience et s’il ne le fait pas sien, s’il n’y participe pas fortement ».
[140]
Le défi pour l’Église dans l’Europe d’aujourd’hui consiste donc à aider l’homme contemporain à faire l’expérience de l’amour de Dieu le Père et du Christ dans l’Esprit Saint, à travers le témoignage de l’amour, qui en lui-même possède une force évangélisatrice intrinsèque.
En définitive, »l’Évangile », joyeuse annonce faite à tout homme, consiste en ceci : Dieu nous a aimés le premier (cf.
Jn 4,10 Jn 4,19) ; Jésus nous a aimés jusqu’au bout (cf.
Jn 13,1). Grâce au don de l’Esprit, l’amour de Dieu est offert aux croyants, les rendant participants de sa capacité d’aimer : il saisit le cœur de tout disciple et de l’Église entière (cf.
2Co 5,14). Précisément parce qu’il est donné par Dieu, l’amour devient
commandement pour l’homme (cf.
Jn 13,34).
Vivre dans l’amour devient ainsi une joyeuse nouvelle pour tout homme, rendant visible l’amour de Dieu qui n’abandonne personne. En fin de compte, cela signifie donner à l’homme égaré de véritables raisons pour continuer à espérer.
85. C’est la vocation de l’Église, comme « signe tangible, bien que toujours inadéquat, de l’amour vécu, de faire que les hommes et les femmes rencontrent l’amour de Dieu et du Christ qui vient à leur recherche ».
[141] « Signe et instrument de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain »,
[142] l’Église en témoigne lorsque les personnes, les familles et les communautés vivent intensément l’Évangile de la charité. En d’autres termes, nos
communautés ecclésiales sont appelées à être de véritables
lieux privilégiés d’entraînement à la communion.
De par sa nature même, le témoignage de la charité est appelé à s’étendre au-delà des limites de la communauté ecclésiale, pour atteindre toute personne, de sorte que l’amour pour tous les hommes devienne incitation à une authentique solidarité pour l’ensemble de la vie sociale. Quand l’Église sert la charité, elle fait en même temps croître la « culture de la solidarité », contribuant ainsi à redonner vie aux valeurs universelles de la convivialité humaine.
Dans cette perspective, il convient de
redécouvrir le sens authentique du bénévolat chrétien. Naissant de la foi et étant continuellement nourri par elle, il doit conjuguer les compétences professionnelles et l’amour authentique, poussant ceux qui s’y livrent à « élever leurs sentiments de simple philanthropie à la hauteur de la charité du Christ ; à reconquérir chaque jour, dans le labeur et la fatigue, la conscience de la dignité de tout homme ; à aller à la découverte des besoins des personnes en ouvrant, s’il le faut, de nouvelles voies là où le besoin se fait le plus urgent, et là où l’attention et le soutien sont les plus déficients ».
[143]
II. Servir l’homme dans la société
Redonner espérance aux pauvres
86. À toute l’Église il est demandé de
redonner espérance aux pauvres. Les accueillir et les servir signifie pour elle accueillir et servir le Christ (cf.
Mt 25,40).
L’amour préférentiel pour les pauvres est une dimension nécessaire de l’être chrétien et du service de l’Évangile. Aimer les personnes et leur témoigner qu’elles sont particulièrement aimées de Dieu veut dire reconnaître qu’elles ont une valeur en elles-mêmes, quelles que soient les conditions économiques, culturelles et sociales dans lesquelles elles vivent, les aidant à développer leurs potentialités.
87. Il faut par ailleurs
se laisser interpeller par le phénomène du chômage, qui, dans beaucoup de pays d’Europe, constitue un grave fléau social. À cela s’ajoutent aussi les problèmes liés à l’accroissement des flux migratoires. Il est demandé à l’Église de rappeler que le travail est un bien que toute la société doit prendre en charge.
Présentant à nouveau les critères éthiques qui doivent guider le marché et l’économie, dans un respect scrupuleux de la place centrale que l’homme y occupe, l’Église ne peut négliger la recherche du dialogue avec les personnes engagées dans le domaine politique et syndical, et dans le monde de l’entreprise.
[144] Le dialogue doit tendre à l’édification d’une Europe entendue comme communauté de peuples et de personnes, communauté solidaire dans l’espérance, non soumise exclusivement aux lois du marché, mais fermement préoccupée de sauvegarder la dignité de l’homme même dans ses rapports économiques et sociaux.
88. Qu’une attention particulière soit aussi portée à la
pastorale des malades. Considérant que la maladie est une situation qui suscite des questions essentielles sur le sens de la vie, « dans une société de la prospérité et de l’efficacité, dans une culture caractérisée par l’idolâtrie du corps, par le refus de la souffrance et de la douleur, et par le mythe de la jeunesse éternelle »,
[145] l’attention envers les malades doit être considérée comme une priorité. À cette fin, il faut promouvoir, d’une part, une présence pastorale appropriée dans les différents lieux de la souffrance, par exemple à travers l’engagement d’aumôniers d’hôpitaux, de membres d’associations de bénévolat, d’institutions sanitaires liées à l’Église, et, d’autre part, un soutien aux familles des malades. De plus, il est nécessaire d’être proche du personnel médical et paramédical, avec des moyens pastoraux adaptés, pour le soutenir dans son exigeante vocation au service des malades. En effet, dans leur activité professionnelle, les personnes qui travaillent dans le monde de la santé rendent chaque jour un noble service à la vie. Il leur est demandé d’offrir aussi aux patients le soutien spirituel particulier qui suppose la chaleur d’un contact humain authentique.
89. Enfin, on ne saurait oublier qu’il est parfois fait un
usage indu des biens de la terre. Manquant en effet à la mission de cultiver et de garder la terre avec sagesse et amour (cf
Gn 2,15), l’homme a, dans de nombreuses régions, dévasté plaines et forêts, pollué les eaux, rendu l’air irrespirable, bouleversé les systèmes hydrogéologiques et atmosphériques, et provoqué la désertification de vastes zones.
Même dans ce cas, servir l’Évangile de l’espérance veut dire s’engager de manière nouvelle pour un
usage correct des biens de la terre,
[146] développant l’attention qui, en plus de sauvegarder des
habitats naturels, défend la qualité de vie des personnes, afin de préparer pour les générations futures un monde plus conforme au projet du Créateur.
La vérité sur le mariage et la famille
90. L’Église en Europe, dans toutes ses composantes, doit proposer à nouveau, avec fidélité,
la vérité sur le mariage et la famille.
[147] C’est une nécessité qu’elle ressent intensément en elle-même, car elle sait qu’elle est qualifiée pour accomplir cette tâche, en vertu de la mission évangélisatrice que lui a confiée son Époux et Seigneur, et que cette tâche s’impose aujourd’hui de nouveau avec une insistance inégalée. De nombreux facteurs culturels, sociaux et politiques contribuent en effet à provoquer une crise, toujours plus évidente, de la famille. Ils compromettent, dans certaines mesures, la vérité et la dignité de la personne humaine, et ils remettent en cause, en la dénaturant, l’idée même de famille. La valeur de l’indissolubilité du mariage est de plus en plus méconnue ; on revendique des formes de reconnaissance légale des unions de fait, les mettant sur le même plan que les mariages légitimes ; on observe même des tentatives visant à faire accepter des modèles de couples où la différence sexuelle ne serait plus essentielle.
Dans ce contexte, il est demandé à l’Église
d’annoncer avec une vigueur renouvelée ce que dit l’Évangile sur le mariage et la famille, pour en saisir la signification et la valeur dans le dessein salvifique de Dieu. Il est en particulier nécessaire de réaffirmer que ces institutions sont des réalités qui proviennent de la volonté de Dieu. Il faut redécouvrir la vérité de la famille, en tant que communauté intime de vie et d’amour,
[148] ouverte à la génération de nouvelles vies ; et aussi sa dignité « d’Église domestique » et sa participation à la mission de l’Église et à la vie de la société.
91. Selon les Pères du Synode, il faut reconnaître que de nombreuses familles, dans le quotidien d’une existence vécue dans l’amour, sont des témoins visibles de la présence de Jésus qui les accompagne et qui les soutient par le don de son Esprit. Pour affermir leur marche, on devra approfondir la théologie et la spiritualité du mariage et de la famille ; proclamer avec fermeté et intégrité, et montrer au moyen d’exemples efficaces la vérité et la beauté de la famille fondée sur le mariage entendu comme union stable et féconde d’un homme et d’une femme ; promouvoir dans toute communauté ecclésiale une pastorale familiale organique et adaptée. En même temps, il sera nécessaire d’offrir, avec une sollicitude maternelle de la part de l’Église, une aide à ceux qui se trouvent dans des situations difficiles, par exemple les mères célibataires, les personnes séparées, les divorcés, les enfants abandonnés. Dans tous les cas, il conviendra d’encourager, d’accompagner et de soutenir une juste participation des familles, seules ou associées, dans l’Église et dans la société, et de veiller à ce que les États et l’Union européenne elle-même mettent en place des politiques familiales authentiques et adaptées.
[149]
92. Une attention particulière doit être réservée à
l’éducation des jeunes et des fiancés à l’amour, grâce à des parcours spécifiques de préparation à la célébration du sacrement de Mariage, qui les aident à arriver jusqu’à ce jour en vivant dans la chasteté. Dans son œuvre éducative, l’Église se montrera prévenante, accompagnant également les jeunes époux après la célébration de leur mariage.
93. Enfin, l’Église est aussi appelée à rencontrer, avec une bonté maternelle, tous ceux qui sont dans des situations matrimoniales qui peuvent facilement faire perdre l’espérance. En particulier, « face aux nombreuses familles disloquées, l’Église se sent appelée, non pas à exprimer un jugement sévère et distant, mais plutôt à
introduire dans les plaies de tant de drames humains la lumière de la Parole de Dieu, accompagnée du témoignage de sa miséricorde. Tel est l’esprit avec lequel la pastorale familiale cherche à prendre en charge également les situations des
croyants qui sont divorcés et se sont remariés civilement. Ils ne sont pas exclus de la communauté : ils sont même invités à participer à sa vie, en accomplissant un chemin de croissance dans la ligne des exigences évangéliques. Sans leur taire la vérité du désordre moral objectif dans lequel ils se trouvent et des conséquences qui en découlent quant à la pratique sacramentelle, l’Église entend leur montrer toute sa proximité maternelle ».
[150]
94. S’il est nécessaire, pour servir l’Évangile de l’espérance, d’apporter une attention particulière et prioritaire à la famille, il est tout aussi vrai que
les familles elles-mêmes ont une tâche irremplaçable à accomplir à l’égard de ce même Évangile de l’espérance. C’est pourquoi, en toute confiance et affection, je renouvelle mon invitation à toutes les familles chrétiennes qui vivent en Europe : « Familles, devenez ce que vous êtes ! » Vous êtes une
représentation vivante de l’amour de Dieu : Vous avez la « mission de garder, de révéler et de communiquer l’amour, reflet vivant et participation réelle de l’amour de Dieu pour l’humanité et de l’amour du Christ Seigneur pour l’Église son Épouse ».
[151]
Vous êtes le «
sanctuaire de la vie [...] : le lieu où la vie, don de Dieu, peut être convenablement accueillie et protégée contre les nombreuses attaques auxquelles elle est exposée, le lieu où elle peut se développer suivant les exigences d’une croissance humaine authentique ».
[152]
Vous êtes le
fondement de la société, en tant que lieu premier de l’« humanisation » de la personne et du « vivre ensemble »,
[153] modèle pour l’instauration de rapports sociaux vécus dans l’amour et la solidarité.
Soyez vous-mêmes des témoins crédibles de l’Évangile de l’espérance ! Car vous êtes «
Gaudium et spes ».
[154]
Servir l’Évangile de la vie
95. Le vieillissement et la diminution de la population auxquels on assiste dans divers pays d’Europe ne peuvent pas ne pas être des motifs de préoccupation ; en effet,
la chute des naissances est le symptôme d’un rapport perturbé avec l’avenir ; c’est une manifestation évidente d’un manque d’espérance, c’est le signe de la « culture de mort » qui traverse la société contemporaine.
[155]
Avec la chute de la natalité, il faut rappeler d’autres signes qui concourent à provoquer l’éclipse de la valeur de la vie et à déchaîner une sorte de conjuration contre elle. Parmi eux, il faut tout d’abord mentionner avec tristesse la diffusion de l’
avortement, même en utilisant des préparations chimiques et pharmaceutiques qui le rendent possible sans devoir recourir à un médecin, et en le soustrayant ainsi à toute forme de responsabilité sociale ; cela est favorisé par la présence, dans les législations de nombreux États du continent, de lois permettant un geste qui demeure un « crime abominable »
[156] et qui constitue toujours un grave désordre moral. On ne peut pas oublier non plus les attentats perpétrés à travers les interventions « sur les embryons humains qui, bien que poursuivant des buts en soi légitimes, en comportent inévitablement le meurtre », ou bien l’utilisation détournée des techniques de diagnostic prénatal, qui sont mises non pas au service de thérapies précoces, parfois envisageables, mais « d’une mentalité eugénique qui accepte l’avortement sélectif ».
[157]
Il faut aussi mentionner la tendance, que l’on observe dans certaines parties de l’Europe, à penser qu’il pourrait être permis de mettre fin sciemment à ses jours ou à ceux d’autrui : d’où une diffusion de l’euthanasie, cachée ou effectuée au grand jour, en faveur de laquelle les demandes et les tristes exemples de légalisation ne manquent pas.
96. Face à cet état de fait, il est nécessaire de «
servir l’Évangile de la vie » également grâce « à
une mobilisation générale des consciences et à
un effort commun d’ordre éthique, pour mettre en œuvre
une grande stratégie pour le service de la vie. Nous devons construire tous ensemble une nouvelle culture de la vie ».
[158] C’est là un grand défi qu’il faut affronter avec responsabilité, dans la certitude que « l’avenir de la civilisation européenne dépend en grande partie d’une défense et d’une promotion résolues des valeurs de la vie, centre de son patrimoine culturel » ;
[159] il s’agit en effet de rendre à l’Europe sa véritable dignité, qui est d’être le lieu où toute personne est reconnue dans son incomparable dignité.
Je fais volontiers miennes ces paroles des Pères du synode : « Le synode des évêques européens incite les communautés chrétiennes à se faire les évangélisatrices de la vie. Il encourage les couples chrétiens et les familles chrétiennes à se soutenir mutuellement pour demeurer fidèles à leur mission de collaborer avec Dieu dans la génération et l’éducation de nouvelles créatures ; il apprécie toute généreuse tentative de réagir à l’égoïsme en matière de transmission de la vie, égoïsme nourri par de faux modèles de sécurité et de bonheur ; il demande aux États et à l’Union européenne de mettre en œuvre des politiques clairvoyantes qui promeuvent les conditions concrètes de logement, de travail et d’aide sociale, en vue d’aider à la constitution de la famille et à répondre à la vocation à la maternité et à la paternité, et qui en plus assurent à l’Europe d’aujourd’hui la ressource la plus précieuse : les Européens de demain ».
[160]
Bâtir une cité digne de l’homme
97. La charité active nous engage à hâter la venue du Règne de Dieu. C’est pourquoi elle apporte son concours à la promotion des valeurs authentiques qui sont à la base d’une civilisation digne de l’homme. Comme le rappelle en effet le Concile Vatican II, « dans leur marche vers la cité céleste, les chrétiens doivent rechercher et goûter les choses d’en haut ; mais, par là, la gravité du devoir de travailler en collaboration avec tous les hommes à l’édification d’un monde plus humain, loin d’être diminuée, est plutôt accrue ».
[161] L’attente des cieux nouveaux et de la terre nouvelle, loin d’éloigner de l’histoire, intensifie la sollicitude pour le monde présent où, jusqu’à aujourd’hui, croît la nouveauté qui est germe et figure du monde à venir.
Animés par ces certitudes de foi, engageons-nous à construire une cité digne de l’homme ! Même s’il n’est pas possible de réaliser dans l’histoire un ordre social parfait, nous savons pourtant que tout effort sincère pour construire un monde meilleur est accompagné de la bénédiction de Dieu et que toute semence de justice et d’amour plantée dans le temps présent donnera son fruit dans l’éternité.
98. Dans la construction d’une cité digne de l’homme,
un rôle d’inspiration doit être reconnu à la doctrine sociale de l’Église. À travers elle, en effet, l’Église pose au continent européen la question de la valeur morale de sa civilisation. Cette doctrine tire son origine de la rencontre entre, d’une part, le message biblique et la raison, et, d’autre part, les problèmes et les situations concernant la vie de l’homme et de la société. Par l’ensemble des principes qu’elle propose, cette doctrine contribue à poser des bases solides pour une vie sociale à la mesure de l’homme, dans la justice, la vérité, la liberté et la solidarité. Tournée vers la défense et la promotion de la dignité de la personne, fondement non seulement de la vie économique et politique, mais aussi de la justice sociale et de la paix, elle apparaît capable d’assurer des bases solides aux piliers sur lesquels se bâtit l’avenir du continent européen.
[162] La doctrine sociale de l’Église comporte aussi les points de repères qui permettent de défendre la structure morale de la liberté, de manière à sauvegarder la culture et la société européennes aussi bien de l’utopie totalitaire de la « justice sans liberté » que de celle d’une « liberté sans vérité » qui s’accompagne d’une fausse conception de la « tolérance », toutes deux porteuses d’erreurs et d’horreurs pour l’humanité, comme en témoigne malheureusement l’histoire récente de l’Europe elle-même.
[163]
99. La doctrine sociale de l’Église, en raison de son lien intrinsèque avec la dignité de la personne, est faite pour être comprise aussi par ceux qui n’appartiennent pas à la communauté des croyants. Il est donc urgent d’en répandre la connaissance et l’étude, dans le but de surmonter l’ignorance que même les chrétiens ont à son endroit. C’est ce qu’exige l’Europe nouvelle en voie de construction, elle qui a besoin de personnes éduquées selon ces valeurs et disposées à travailler à la réalisation du bien commun. À cette fin s’avère nécessaire la présence de laïcs chrétiens qui, dans les diverses responsabilités de la vie civique, économique, culturelle, dans le monde de la santé, de l’éducation et de la politique, agissent de manière à pouvoir y diffuser les valeurs du Royaume.
[164]
Pour une culture de l’accueil
100. Parmi les défis qui se posent aujourd’hui pour le service de l’Évangile de l’espérance apparaît celui du phénomène croissant de l’
immigration, qui interroge l’Église sur sa capacité d’accueillir chaque personne, quel que soit le peuple ou la nation auquel elle appartient. Il incite également toute la société européenne et ses institutions à rechercher un ordre juste et des modes de convivialité respectueux de tous, comme aussi de la législation, en vue d’une éventuelle intégration.
Devant l’état de pauvreté, de sous-développement ou même d’insuffisance de liberté qui, malheureusement, caractérise encore divers pays et qui pousse de nombreuses personnes à abandonner leur terre, se fait sentir le besoin d’un engagement courageux de tous pour la réalisation d’un ordre économique international plus juste, qui soit en mesure de promouvoir l’authentique développement de tous les peuples et de tous les pays.
101. Face au phénomène migratoire, l’Europe est mise au défi de trouver des formes nouvelles et intelligentes
d’accueil et d’hospitalité. C’est la vision « universaliste » du bien commun qui l’exige : il faut dilater son regard jusqu’à embrasser les exigences de toute la famille humaine. Le phénomène même de la mondialisation demande ouverture et partage s’il veut être non pas une source d’exclusion et de marginalisation, mais au contraire de participation solidaire de tous à la production et à l’échange des biens.
Chacun doit s’employer à la croissance d’une solide culture de l’accueil qui, tenant compte de l’égale dignité de toute personne et du devoir de solidarité à l’égard des plus faibles, demande que soient reconnus les droits fondamentaux de tout migrant. Il est de la responsabilité des autorités publiques d’exercer un contrôle sur les flux migratoires en fonction des exigences du bien commun. L’accueil doit toujours se réaliser dans le respect des lois et donc se conjuguer, si nécessaire, avec une ferme répression des abus.
102. Il faut également s’employer à découvrir les formes possibles d’une
véritable intégration des immigrés légitimement accueillis dans le tissu social et culturel des diverses nations européennes. Cela exige que l’on ne cède pas à l’indifférence à l’égard des valeurs humaines universelles et que l’on soit attentif à sauvegarder le patrimoine culturel propre à chaque nation. Une convivialité pacifique et un échange des richesses intérieures réciproques rendront possible l’édification d’une Europe qui sache être la maison commune, où chacun puisse être accueilli, où nul ne fasse l’objet de discrimination, où tous soient traités et vivent de façon responsable comme membres d’une seule grande famille.
103. Pour sa part, l’Église est appelée à « continuer son action pour créer et améliorer sans cesse
ses services d’accueil et ses attentions pastorales à l’égard des immigrés et des réfugiés »,
[165]pour faire en sorte que soient respectées leur dignité et leur liberté, et que soit favorisée leur intégration.
On veillera en particulier à assurer une assistance pastorale à l’intégration des immigrés catholiques, en respectant leur culture et l’originalité de leurs traditions religieuses. À cette fin, il est bon de favoriser les contacts entres les Églises d’origine des immigrés et celles qui les accueillent, en vue d’étudier des formes d’aide qui peuvent également prévoir la présence, parmi les immigrés, de prêtres, de personnes consacrées et d’agents pastoraux, convenablement formés, provenant de leur pays.
Le service de l’Évangile exige en outre que l’Église, défendant la cause des opprimés et des exclus,
demande aux autorités politiques des divers États et aux responsables des Institutions européennes de reconnaître la condition de réfugié à ceux qui fuient leur pays d’origine en raison de menaces pour leur vie, et aussi de faciliter leur retour dans leur pays, ainsi que de créer les conditions pour que soit respectée la dignité de tous les immigrés et que soient défendus leurs droits fondamentaux.
[166]
III. Optons pour la charité
104. L’appel à vivre une charité active, adressé par les Pères synodaux à tous les chrétiens du continent européen,
[167] représente la synthèse heureuse d’un service authentique rendu à l’Évangile de l’espérance. Aujourd’hui, je te propose à mon tour cet appel, Église du Christ qui vis en Europe. Que les joies et les espérances, que les tristesses et les angoisses des Européens d’aujourd’hui, surtout des pauvres et de ceux qui souffrent, soient aussi tes joies et tes espérances, tes tristesses et tes angoisses, et que rien de ce qui est authentiquement humain ne manque de trouver un écho dans ton cœur ! Regarde l’Europe et son cheminement, avec la sympathie de celui qui apprécie tout élément positif, mais qui, en même temps, ne ferme pas les yeux sur ce qui n’est pas en harmonie avec l’Évangile et qui le dénonce avec force !
105. Église en Europe, accueille chaque jour avec une fraîcheur renouvelée le don de la charité que le Seigneur t’offre et dont il te rend capable ! Apprends de lui le contenu et la mesure de l’amour ! Et sois
l’Église des Béatitudes, continuellement conformée au Christ (cf.
Mt 5,1-12).
Libre de toute entrave et de toute dépendance, sois pauvre et amie des plus pauvres, accueillante envers toute personne et attentive à toute forme de pauvreté, qu’elle soit ancienne ou nouvelle !
Continuellement purifiée par la bonté du Père, reconnais dans l’attitude de Jésus, qui a toujours défendu la vérité tout en se montrant miséricordieux envers les pécheurs, la norme suprême de ton action.
En Jésus, à la naissance duquel la paix fut annoncée (cf.
Lc 2,14), en lui qui dans sa mort a abattu toute inimitié (cf.
Ep 2,14) et qui a donné la paix véritable (cf.
Jn 14,27), sois un artisan de paix, invitant tes fils à laisser purifier leur cœur de toute hostilité, égoïsme ou esprit partisan, favorisant en toute circonstance le dialogue et le respect réciproques !
En Jésus, justice de Dieu, ne te lasse jamais de dénoncer toute forme d’injustice ! En vivant dans le monde avec les valeurs du Règne qui vient, tu seras l’Église de la charité, tu apporteras ton indispensable contribution à l’édification en Europe d’une civilisation toujours plus digne de l’homme.