Noël, présence de Dieu dans l’histoire
1. Nous voici réunis pour la dernière audience générale de l’année 1981. Tandis que je vous adresse, vous qui êtes présents ici, ma salutation cordiale et affectueuse, je ne puis pas ne pas revenir par la pensée, au moins pendant un moment, à l’année passée et rappeler avec vous les innombrables rencontres qui ont lieu dans cette Aula, à la basilique Saint-Pierre et sur la place Saint-Pierre, sans compter les autres audiences continuelles au Palais apostolique. Que de pèlerins sont venus de toutes les parties du monde à Rome pour prier sur la tombe de Pierre ! Chacun avec le cœur joyeux et émerveillé ou aussi avec le poids des peines et des doutes intérieurs ! Pèlerinages diocésains et paroissiaux, associations et écoles, ordres et congrégations religieux. Un fleuve impressionnant de fidèles, de touristes, de personnes sensibles aux réalités spirituelles se sont succédé à ces audiences générales, pleines d’enthousiasme, imprégnées de foi et de prières. Je remercie en même temps le Seigneur de tout cela ! Les audiences générales sont aussi une expression de la mystérieuse exigence du Divin enracinée dans l’homme, elles sont un instrument et un lien de grâces, un moyen de communion et de fraternité.
2. Nous vivons encore dans l’atmosphère de Noël qui a été de nouveau évoquée par la célébration liturgique de la naissance du Verbe divin dans l’humilité et le silence de la grotte de Bethléem. En ces jours, nous nous sommes agenouillés devant la crèche : notre foi, fondée sur les documents historiques des Évangiles, nous dit qu’à Bethléem, nous adorons le verbe incarné, Dieu fait homme pour notre salut. Noël nous fait penser à l’événement central et déterminant de l’histoire : l’incarnation de Dieu ! Dans l’enfant de Bethléem, nous adorons le fils de Dieu, le Verbe par qui tout a été fait et sans qui rien n’a été fait de tout ce qui existe. En Lui se trouve la vie et la vie est la lumière des hommes ; et la lumière resplendit dans les ténèbres… « De sa plénitude, nous avons tous reçu grâce pour grâce… car la grâce et la vérité sont venues par l’intermédiaire de Jésus-Christ. » (Cf. prologue de saint Jean.) En effet, Jésus est « le rayonnement de la grâce de Dieu et l’expression de son être et il porte l’univers par la puissance de ses paroles » (cf. He 1, 3). Comme aux pasteurs, l’ange dit aux hommes de tous les temps et de toutes les latitudes : « Je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple : aujourd’hui est né, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ! » Et, comme les pasteurs, il faut se décider : « Allons jusqu’à Bethléem et voyons cet événement que le Seigneur nous a fait connaître. » (Cf. Lc 2, 8-15.) Il faut aller à Bethléem pour connaître la vérité ! Il faut retourner à Bethléem pour pouvoir comprendre quelque chose de la signification authentique de notre vie et de notre histoire. Ce qui veut dire qu’il faut interpréter l’histoire de l’homme sur terre dans cet univers sans bornes et inconnu à la lumière de l’incarnation du Verbe. Noël est un message de vérité et donc de joie.
3. Dans l’adoration devant la crèche, en cette dernière audience générale de l’année, réfléchissons avant tout sur le temps qui passe, qui s’en va de manière inexorable et qui porte avec lui nos brèves existences. Par sa Parole divine, Jésus nous enlève l’angoisse du vide insensé et nous dit que, dans la courbe gigantesque et mystérieuse du temps, toute l’histoire humaine n’est qu’un retour vers la maison du Père, un retour vers la Patrie. C’est pour cela également que chaque existence personnelle fait partie de cet immense retour. Naître signifie commencer le chemin vers le Père. Vivre signifie parcourir chaque jour, chaque heure, une partie de la route dans le retour vers sa Maison.
En pensant de manière particulière à cette année passée et tourmentée, rappelons-nous que le message de Noël affirme avec une certitude absolue que, même dans les contradictions de l’histoire humaine, Dieu est toujours présent. Lui qui, en créant l’homme intelligent et libre, a voulu cette histoire constellée de sommets sublimes et d’abîmes tragiques, n’abandonne pas l’humanité. Noël est la garantie que nous sommes aimés par le Très Haut et que sa puissance s’entrelace, de manière presque toujours obscure et insondable pour nous, avec sa providence, et nous devons à ce sujet nous rappeler les paroles de saint Paul aux Corinthiens : « Ne jugez pas avant le temps, avant que vienne le Seigneur. C’est lui qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, il mettra en évidence les desseins des cœurs. Alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui revient. » (1 Co 4, 5 .) Un grand penseur du siècle dernier, le cardinal Newman, parlait ainsi dans un de ses sermons : « La main de Dieu est toujours sur ceux qui lui appartiennent et il les guide par des sentiers inconnus. Le maximum qu’ils puissent faire, c’est de croire à ce qu’ils n’ont pas encore réussi à voir et ils verront ensuite et, restant fermes dans la foi, de collaborer avec Dieu dans cette direction. » (Parochial and Plain Sermon, 7 mai 1837) Enfin, en regardant vers l’année qui vient et que nous commencerons sous peu, il est humain d’éprouver une certaine perplexité devant ce qui pourrait arriver étant donné que nous ne savons rien de l’avenir. Cependant la lumière de Noël nous éclaire aussi à ce sujet : nous savons que, s’il est vrai que la lutte entre le bien et le mal continuera, ce sera toujours Lui qui guidera l’Histoire. Nous nous engagerons à apporter notre collaboration au plan divin du salut, promesse à tout homme.
4. La date heureuse de cette audience me permet de vous adresser à tous mes vœux les plus cordiaux d’une nouvelle année heureuse, dans la grâce de Dieu, dans la paix, dans la sérénité, dans l’amour réciproque. À tous ! Je désire adresser une salutation particulière et un souhait fervent au pèlerinage du diocèse d’Adria qui accompagne la délégation officielle conduite par l’évêque Giovanni Sartori, venu précisément avec la statue de la « Madonna del Pilastrello », vénérée au sanctuaire de Lendinara. Très chers fils, accueillant votre désir, je bénis de tout cœur la sainte statue et je souhaite que cette ancienne dévotion mariale, qui remonte à 1500, se poursuive et fleurisse toujours plus, donnant des fruits abondants de vie chrétienne authentique. Je salue ensuite avec affection la représentation nombreuse de la communauté ecclésiale et civile de Castelfidardo. En font partie l’évêque de Reganati, Mgr Tacicio Carboni et le prélat de Lorette, Mgr Loris Capovilla, les paroisses de la ville, le maire et ses adjoints et le conseil municipal. Je vous remercie tous pour cette visite et tandis que je me réjouis de la contribution typique de la ville pour la production d’instruments de musique, je souhaite de tout cœur au groupe et à tous ceux qui sont ici représentés, de nombreuses faveurs célestes de joie et de prospérité chrétienne. Mon souhait s’adresse à chacun de vous ici présents et à toutes les personnes qui vous sont chères : à vos parents, à vos amis.
Aux enfants et aux jeunes qui égayent cette rencontre, je désire dire ceci : Portez au monde le grand don de la bonté.
Aux nombreux membres de Communione et liberatione des Marches, j’adresse un souhait spécial en les invitant à toujours donner un témoignage joyeux et confiant.
À ceux qui sont malades et à ceux qui souffrent, je rappelle que rien n’est perdu du temps qui est offert à Dieu avec amour et résignation. Que le sens de l’attente, de ce retour vers la maison du Père vous donne le courage de la patience et de la confiance.
Mes souhaits vont enfin aux nouveaux mariés, en les exhortant à lire l’exhortation apostolique Familiaris consortio pour qu’ils comprennent comment, dans la société moderne, le premier engagement est celui de former d’authentiques familles chrétiennes capables de vivre vraiment le mariage dans le Seigneur, c’est-à-dire dans l’amour, dans la grâce, dans la responsabilité de donner et de sanctifier la vie, selon le projet de Dieu créateur et rédempteur. Je confie ces sentiments de reconnaissance et ces propositions qui sont les nôtres à Marie Très Sainte : « Laissons-nous conduire toujours plus parfaitement par l’Immaculée où et comme elle veut nous mettre — écrivait le bienheureux Maximilien Kolbe il y a 40 ans dans sa prison de Varsovie, avant d’être conduit à Oswiecim — afin qu’en faisant bien nos devoirs, nous contribuions à faire en sorte que toutes les âmes soient acquises à son amour. » (12 mai 1941.)
Que ma bénédiction apostolique et propitiatoire, que je vous donne maintenant avec une grande affection, vous accompagne. Après l’audience, le Pape a salué les différents groupes et, en particulier, le pèlerinage de Lisieux à qui il s’est adressé dans ces termes :
Maintenant je m’adresse plus spécialement aux participants du pèlerinage thérésien conduit par Mgr Badré, évêque de Lisieux. Merci, chers amis, de me rendre la visite que je vous faisais l’an dernier, en clôturant chez vous mon voyage en France, et qui reste si chère à mon souvenir. Cette année, tous les fils de l’Église regardent surtout sainte Thérèse de Jésus, gloire d’Avila, en ce quatrième centenaire de sa mort. Thérèse de Lisieux en est bien la fille spirituelle, dans la même voie du Carmel centrée sur Dieu seul, mais à sa façon originale, adaptée à son état, à notre état. Que l’exemple et l’intercession de Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face contribuent à mettre au cœur de nos contemporains, comme je le disais à Lisieux, un esprit filial sans cesse tourné vers le Père, qui sache traverser les obscurités de l’âme et les épreuves du monde avec une confiance et une liberté poussées jusqu’à l’héroïsme ! Puisse-t-elle, au cœur de l’Église, notre Mère, entretenir la flamme de l’Amour sans lequel les « œuvres » de l’Église et même notre ministère seraient de peu d’effet, mais qui maintient l’Église dans un authentique état de mission, la mission du Christ ! Qu’elle vous obtienne, chers Fils et chères Filles, le courage, la joie, la paix !
Pour moi, je vous bénis de grand cœur, et je bénis tous les autres participants à cette audience, prêtres, religieux, religieuses, laïcs, en particulier les étudiants, et autres jeunes, en souhaitant à tous et à chacun une bonne et sainte année.
ANNÉE 1982
La résurrection et la destinée du corps
1. « Quand on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux. » (Mc 12, 25 ; cf. Mt 22, 30.) « … Ils sont pareils aux anges : ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection. » (Lc 20, 36.)
Les paroles par lesquelles le Christ se réfère à la résurrection future — paroles confirmées de manière singulière par sa propre résurrection —, complètent ce que, dans les présentes réflexions, nous avons coutume d’appeler la « révélation du corps ». Une telle révélation pénètre pour ainsi dire au cœur même de la réalité dont nous faisons l’expérience, et cette réalité est avant tout l’homme, son corps : le corps de l’homme « historique ». En même temps, cette révélation nous permet de dépasser la sphère de cette expérience dans deux directions. Tout d’abord, dans la direction de ce « commencement » auquel le Christ fait allusion dans son entretien avec les Pharisiens au sujet de l’indissolubilité du mariage (cf. Mt 19, 3-8) ; ensuite, dans la direction du « monde à venir », vers lequel le Maître dirige les esprits de ses auditeurs, en présence des Sadducéens qui « affirment qu’il n’y a pas de résurrection » (Mt 22, 23).
2. Ni la vérité sur ce « commencement », dont parle le Christ, ni la vérité eschatologique ne peuvent être atteintes par l’homme par les seules méthodes empiriques et rationnelles. Toutefois, ne serait-il pas possible d’affirmer que l’homme porte, en un certain sens, ces deux dimensions au cœur même de l’expérience de son être propre, ou plutôt qu’il est, dans une certaine mesure, en marche vers elles, comme vers des dimensions qui justifient pleinement la signification même du fait qu’il est corps, autrement dit homme « charnel » ? En ce qui concerne la dimension eschatologique, n’est-il pas vrai que la mort même et la destruction du corps peuvent conférer à l’homme une éloquente signification touchant l’expérience où se réalise le sens personnel de l’existence ? Quand le Christ parle de la résurrection future, ses paroles ne tombent pas dans le vide. L’expérience de l’humanité, et tout particulièrement l’expérience du corps, permettent à l’auditeur d’allier à ces paroles l’image de l’existence nouvelle dans le « monde à venir », à laquelle l’expérience terrestre confère le substrat et la base. Une reconstruction théologique respective est possible.
3. À la construction de cette image — qui, du point de vue du contenu, correspond à l’article de notre profession de foi : « Je crois à la résurrection des morts », — contribue grandement la conscience qu’il existe un lien entre l’expérience terrestre et toute la dimension du « commencement » biblique dans le monde. Si, au commencement, Dieu « les créa homme et femme » (Gn 1, 27), si, dans cette dualité relative au corps, il prévoit aussi une telle unité pour ceux qui « seront une seule chair » (Gn 2, 24), s’il a lié cette unité à la bénédiction de la fécondité, autrement dit de la procréation (cf. Gn 1, 29), et si, parlant maintenant devant les Sadducéens de la résurrection future, le Christ explique que dans « l’autre monde », « on ne prend ni femme ni mari » —, alors il est clair qu’il s’agit ici d’un développement touchant la vérité sur l’homme lui-même. Le Christ indique son identité, même si cette identité se réalise dans l’expérience eschatologique de manière différente de l’expérience du « commencement » lui-même et de toute l’histoire. Et pourtant l’homme sera toujours le même, tel qu’il est sorti des mains de son Créateur et Père. Le Christ dit : « On ne prend ni femme ni mari », mais il n’affirme pas que cet homme du « monde à venir » ne sera plus un être masculin et féminin comme il l’a été « depuis le commencement ». Il est donc évident que la signification d’être, quant au corps, un être masculin ou féminin, dans le « monde à venir », est à rechercher en dehors du mariage et la procréation, mais il n’y a aucune raison de le rechercher en dehors de ce qui (indépendamment de la bénédiction de la procréation) découle du mystère même de la création et qui, en conséquence, forme la plus profonde structure de l’histoire de l’homme sur la terre, étant donné que cette histoire a été profondément imprégnée du mystère de la rédemption.
4. Dans sa situation originelle, l’homme est donc seul, et, en même temps, devient être masculin et féminin : unité des deux. Dans sa solitude, il « se révèle » à lui-même comme personne, pour « révéler » en même temps, dans l’unité des deux, la communion des personnes. Dans l’un et l’autre état, l’être humain se constitue comme image et ressemblance de Dieu. Depuis le commencement, l’homme est aussi un corps parmi les corps et, dans l’unité des deux, devient être masculin et féminin, découvrant ainsi la signification « sponsale » — de son corps sous forme de sujet personnel. Par conséquent, le sens d’être-corps et, en particulier, d’être dans le corps un être masculin et féminin, se relie au mariage et à la procréation (autrement dit à la paternité et à la maternité). Toutefois, la signification originelle et fondamentale d’être corps, comme aussi d’être, en tant que corps, un être masculin et féminin — c’est-à-dire précisément cette signification « sponsale » — est unie au fait que l’homme est créé comme personne et appelé à la vie « dans la communion des personnes ». Le mariage et la procréation en elle-même ne déterminent pas définitivement la signification originelle et fondamentale de l’être-corps et de l’être, en tant que corps, masculin et féminin. Le mariage et la procréation ne donnent qu’une réalité concrète à cette signification dans les dimensions de l’histoire. La résurrection indique la fermeture de la dimension historique. C’est ce que les mots « quand on ressuscite d’entre les morts… on ne prend ni femme ni mari » (Mc 12, 25) expriment de manière univoque. Non seulement ils expriment quelle signification n’aura pas le corps humain dans le « monde à venir », mais ils nous permettent aussi de déduire que cette signification « sponsale » du corps dans la résurrection à la vie future correspondra parfaitement soit au fait que l’homme, comme être masculin et féminin, est une personne créée à l’« image et à la ressemblance de Dieu », soit au fait que cette image se réalise dans la communion des personnes. Cette signification « sponsale » d’être-corps se réalisera donc comme une signification parfaitement personnelle en même temps que communautaire.
5. En parlant du corps glorifié à travers la résurrection à la vie future, nous avons à l’esprit l’homme, être masculin et féminin, dans toute la vérité de son humanité : l’homme qui, en même temps que l’expérience eschatologique du Dieu vivant (la vision « face à face »), expérimentera précisément une telle signification de son propre corps. Ce sera là une expérience totalement nouvelle et, en même temps, aucunement étrangère ni à ce à quoi l’homme « depuis le commencement » a eu part, ni même à ce qui, dans la dimension historique de son existence, a constitué en lui la source de la tension historique entre l’esprit et le corps concernant tout particulièrement la signification procréatrice du corps et du sexe. L’homme du « monde à venir » retrouvera dans cette nouvelle expérience de son corps précisément l’accomplissement de ce qu’il portait en lui durablement et historiquement, en un certain sens, comme hérédité, et plus encore comme tâche et objectif, comme contenu de l’éthos.
6. La glorification du corps, en tant que fruit eschatologique de sa spiritualité divinisante, révélera la valeur définitive de ce qui, dès le commencement devait être un signe distinctif de la personne créée dans le monde visible, comme moyen de communion réciproque entre les personnes et expression authentique de la vérité et de l’amour, par quoi se construit la communion des personnes. Cette signification permanente du corps humain, auquel l’existence de tout homme, alourdi par l’héritage de la concupiscence, a nécessairement apporté une série de limitations, de luttes et de souffrances, se dévoilera alors de nouveau et se dévoilera dans une telle simplicité et splendeur que tous les participants de l’« autre monde » retrouveront dans leur corps glorifié la source de la liberté du don. La parfaite « liberté des fils de Dieu » (cf. Rm 8, 14) alimentera de ce don chacune des communions qui constitueront la grande communauté de la communion des saints.
7. Il est trop évident que — sur la base des expériences et des connaissances de l’homme dans la temporalité, autrement dit dans « ce monde », — il est difficile de construire une image pleinement adéquate du « monde à venir ». Pourtant, en même temps, il ne fait pas de doute que, avec l’aide des paroles du Christ, il est possible de se rapprocher jusqu’à un certain point de cette image. Nous nous servons de cette approximation théologique, en professant notre foi dans la « résurrection des morts » et dans la « vie éternelle », de même que la foi dans la « communion des saints » qui appartient à la réalité du « monde à venir ». 8. En concluant cette partie de nos réflexions, il convient de constater encore une fois que les paroles du Christ rapportées par les Évangiles synoptiques (Mt 22, 30 ; Mc 12, 25 ; Lc 20, 34-35) ont une signification décisive non seulement en ce qui concerne les paroles du Livre de la Genèse (auxquelles le Christ fait référence dans une autre circonstance), mais aussi en ce qui concerne toute la Bible. Ces paroles nous permettent, en un certain sens, de relire à nouveau — jusqu’au plus profond — toute la signification révélée du corps, la signification d’être homme, à savoir personne incarnée, d’être en ce corps être masculin-féminin. Ces paroles nous permettent de comprendre ce que peut signifier, dans la dimension eschatologique de l’« autre monde », cette unité dans l’humanité, qui a été constituée et que les paroles de Genèse 2, 24 (« l’homme… s’attache à sa femme et ils deviennent une seule chair »), prononcées dans l’acte de la création de l’homme comme être masculin et féminin semblaient orienter, sinon complètement, du moins surtout vers « ce monde ». Étant donné que les paroles du Livre de la Genèse étaient comme le seuil de toute la théologie du corps — seuil sur lequel s’est fondé le Christ dans son enseignement sur le mariage et sur son indissolubilité —, il faut alors admettre que ses paroles rapportées par les Synoptiques sont comme un nouveau seuil de cette vérité intégrale sur l’homme, que nous retrouvons dans la Parole révélée de Dieu. Il est indispensable que nous nous arrêtions sur ce seuil, si nous voulons que notre théologie chrétienne du corps » — et aussi notre « spiritualité chrétienne du corps » — puisse s’en servir comme d’une complète image.
L’unité des chrétiens
1. La Semaine de l’unité des chrétiens rappelle l’attention de tous les baptisés sur leur engagement pour la reconstitution de la pleine unité, dans une plus fidèle réponse au dessein de Dieu sur son Église.
Je vous exhorte aujourd’hui, chers fils et chères filles de l’Église catholique, à vous unir à ce chœur immense de prières qui s’élève vers Dieu ces jours-ci. Dans cette attitude d’attention à l’unité, cette Semaine qui est particulièrement consacrée à la prière ne trouve pas encore cette année les chrétiens pleinement unis. Les divergences n’ont pas encore été toutes dépassées. Un sentiment teinté d’amertume envahit le cœur des chrétiens qui ont le souci et la responsabilité de cette unité. C’est comme la constatation d’une faiblesse intérieure, c’est l’expérimentation du mal qui demeure dans la communauté chrétienne. Malgré cela, cette semaine nous offre des raisons valables et fondées de joie et d’espérance. Nous sommes en effet certains, comme nous en a avertis le Concile que « le maître des siècles, qui poursuit son dessein de grâce avec sagesse et patience à l’égard des pécheurs que nous sommes, a commencé en ces derniers temps de répandre plus abondamment dans les chrétiens divisés entre eux l’esprit de repentir et le désir de l’union » (Unitatis redintegratio, n. 1).
2. Même cette année, nous devons remercier Dieu pour les progrès authentiques que la recherche de l’unité des chrétiens est en train de faire. Le dialogue poursuit son travail avec persévérance au niveau théologique. Des commissions mixtes qualifiées travaillent avec sérénité et objectivité aussi bien avec l’Église orthodoxe qu’avec les autres organisations mondiales des communautés ecclésiales issues de la Réforme. À travers les différents dialogues et par l’intermédiaire des contacts qui sont de plus en plus intenses, un réel développement est en train de s’opérer : d’une part, tout ce que nous avons en commun au sujet de la foi, de la doctrine et de la vie chrétienne ressort clairement ; d’autre part, les divergences qui restent encore — et que les dialogues doivent continuer à affronter et à débattre — sont vues avec une plus grande lucidité et sont libérées des halos de confusion que les polémiques du passé avaient créées. Ces dialogues, qui préparent le terrain, permettront ensuite aux autorités respectives d’en évaluer les conclusions et d’apprécier exactement le progrès réalisé et ce qui reste à faire. Pour tout cela et pour l’esprit de franchise, de fraternité et de loyauté qui croît entre les chrétiens, nous devons rendre grâce à Dieu qui éclaire les esprits, réchauffe les cœurs et renforce les volontés.
Les difficultés dans les rapports entre les chrétiens sont réelles. Il ne s’agit pas seulement de préjudices hérités du passé mais souvent de jugements divers enracinés dans de profondes convictions qui touchent la conscience. En outre, de nouvelles difficultés surgissent malheureusement. C’est précisément pour cela que la prière de demande est encore plus nécessaire pour que le Seigneur éclaire et guide son peuple pour rétablir cette unité intérieure, organique et visible qu’il veut pour ses disciples et pour laquelle il a lui-même prié (Jn 17).
Dans ce contexte, je demande vos prières et celles de tous les catholiques afin que, durant mon voyage en Grande-Bretagne, la visite à Canterbury, siège primatial de la communion anglicane, serve la grande cause de l’unité des chrétiens.
3. En outre la prière offre l’occasion plus propice pour que tous les baptisés participent à la recherche du rétablissement de la pleine unité. Tous ne peuvent pas participer au dialogue théologique, tous n’ont pas l’occasion d’établir des rapports personnels et directs avec les chrétiens des autres Églises et les autres communautés ecclésiales. Tous, cependant, peuvent exprimer leur participation à l’intention de l’Église dans cette recherche par une prière sincère et continue, qui comprend l’intention et la demande de l’unité des chrétiens. Je sais que cette préoccupation croît toujours plus chez les fidèles, dans les communautés religieuses, dans les paroisses, dans les monastères et particulièrement chez les cloîtrés. Je les remercie tous et je les invite à intensifier leurs prières. Cette participation est l’expression de la conscience croissante que la division va à l’encontre de la volonté de Dieu, qu’elle nuit à la vie de l’Église et à sa mission dans le monde (Unitatis redintegratio, n. 1). Pour que cette participation soit convaincue et responsable, accueillant une préoccupation du Synode des évêques, j’ai attiré l’attention, dans l’exhortation apostolique Catechesi tradendae, sur la nécessité d’une profonde catéchèse comme instrument adéquat pour la formation œcuménique. « La catéchèse ne peut être étrangère à cette dimension œcuménique alors que tous les fidèles, selon leur capacité propre et leur situation dans l’Église, sont appelés à participer au mouvement vers l’unité. » (Catechesi tradendae, n. 32.) Une telle dimension suscite, en effet et alimente chez les fidèles un véritable désir de l’unité et, plus encore, il inspirera des efforts sincères en vue de la pleine unité.
4. Pour aider notre prière, le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens et le Conseil œcuménique des Églises proposent, chaque année, un thème commun. Cette année, il a été proposé une intention féconde, œcuménique et en même temps, missionnaire : « Que tous trouvent leur demeure en toi, Seigneur. » Le thème s’inspire du psaume 84 (83) que des générations et des générations de croyants ont répété et répètent avec insistance. Le thème met en perspective la communion avec Dieu, qui est l’élément essentiel et constitutif de la communion ecclésiale. Il met aussi en évidence l’aspect de cheminement, de pèlerinage, de mouvement vers cette communion.
Comme les anciens Israélites qui revenaient de l’exil trouvaient dans le temple, signe de la présence de Dieu, l’expression de leur unité comme Peuple de Dieu, ainsi, aujourd’hui, les chrétiens recherchent la pleine unité en présence du Seigneur, en obéissance à sa volonté. Il faut reconstituer la pleine unité des chrétiens ! « Vous êtes concitoyens des saints et membres de la famille de Dieu » (cf. Ép 2, 19), écrivait saint Paul aux chrétiens d’Éphèse. C’est pourquoi l’unité des chrétiens est comme l’unité d’une grande famille. Elle doit être animée par les mêmes caractéristiques essentielles de communion, de fraternité, de solidarité, d’unité. Cette communauté reste ouverte à tous les peuples, à tous les hommes, dans le but de faire de l’humanité tout entière une convivence pacifique et solidaire. L’unité de la communauté chrétienne est donc ouverte à l’évangélisation, à l’annonce que l’humanité trouvera dans le Christ son salut et sa demeure de paix.
5. Je voudrais conclure cette rencontre par une prière litanique à laquelle je vous invite tous à répondre : « Que tous trouvent leur demeure en toi, Seigneur. »
— Pour tous les baptisés, pour que par leur vie, ils annoncent ton règne à tous les hommes, prions.
— Pour les familles chrétiennes, pour qu’elles donnent un témoignage d’amour et d’unité, prions.
— Pour nos communautés chrétiennes, pour qu’elles soient toutes une demeure de fraternité, prions.
— Pour les chrétiens répandus à travers le monde, pour qu’ils soient un, prions.
— Pour tous les hommes, pour qu’ils trouvent dans ton Église la réconciliation et la paix, prions.
Prions. Seigneur notre Dieu, sauve ton peuple et bénis ton héritage. Garde toute ton Église dans la paix. Sanctifie ceux qui aiment ta demeure. Toi, en échange, glorifie-les par ta puissance et ne nous abandonne pas, nous qui espérons en toi. (De la liturgie byzantine.) Amen.