Anthropologie et Résurrection
1. « En effet, lorsque nous ressusciterons des morts nous ne prendrons ni femme ni mari. » (Mc 12, 25.) Le Christ prononce ces paroles qui ont une signification clé pour la théologie du corps après avoir affirmé, dans son entretien avec les Sadducéens, que la résurrection est conforme à la puissance du Dieu vivant. Les évangiles synoptiques rapportent tous les trois le même énoncé. Seule, la version de Luc se différencie par quelques éléments particuliers de celle de Matthieu et de Marc. Elle est essentielle pour tous cette constatation que, dans la résurrection future, les hommes, après avoir retrouvé leurs corps dans la plénitude de leur perfection à l’image et à la ressemblance de Dieu — après les avoir retrouvés dans leur masculinité et dans leur féminité — « ne prendront ni femme ni mari ». Dans le chapitre 20, 34-35, Luc exprime les mêmes idées avec les paroles suivantes : « Les fils de ce monde prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. »
2. Comme il découle de ces paroles, le mariage, cette union où, comme le dit le livre de la Genèse, « l’homme s’unira à sa femme et tous les deux ne feront plus qu’une seule chair » (2, 25) — union propre de l’être humain depuis l’« origine » — appartient exclusivement « à ce monde ». Le mariage et la procréation ne constituent pas, au contraire, l’avenir eschatologique de l’homme. À la résurrection, ils perdent, pour ainsi dire, leur raison d’être. Cet « autre monde », dont parle Luc (20, 35), signifie l’accomplissement définitif du genre humain, la fermeture quantitative de ce cercle d’êtres qui ont été créés à l’image et à la ressemblance de Dieu afin qu’en se multipliant à travers « l’unité conjugale dans le corps » d’hommes et de femmes, ils s’assujettissent la terre. Cet « autre monde » n’est pas le monde de la terre, mais le monde de Dieu qui, comme nous le savons par la première lettre de saint Paul aux Corinthiens, le remplira entièrement, devenant « tout en tous » (1 Co 15, 28).
3. En même temps, cet « autre monde » qui est selon la révélation, « le royaume de Dieu », est aussi la « patrie » définitive et éternelle de l’homme (cf. Ph 3 20) ; il est la « maison du Père » (Jn 14, 2). Cet « autre monde », comme nouvelle patrie de l’homme, émerge définitivement, à travers la résurrection, du monde actuel qui est temporel et soumis à la mort et à la destruction du corps (cf. Gn 3, 19) : « Tu retourneras à la poussière. » Selon les paroles du Christ rapportées par les Synoptiques, la résurrection signifie non seulement le recouvrement de la corporéité et le rétablissement de la vie humaine dans son intégrité par l’intermédiaire de l’union de l’âme et du corps mais aussi un état tout à fait nouveau de la vie humaine elle-même. Nous trouvons la confirmation de ce nouvel état du corps dans la résurrection du Christ (cf. Rm 6, 5-11). Les paroles rapportées par les Synoptiques (Mt 22, 30 ; Mc 12, 25 ; Lc 20, 34-35) résonneront alors (c’est-à-dire après la résurrection du Christ) pour ceux qui les avaient entendues, avec presque une nouvelle force probatoire, dirais-je, et elles acquerront le caractère d’une promesse convaincante. Cependant, pour maintenant, nous nous arrêtons sur ces paroles dans leur phase « prépascale », en prenant comme base la situation où elles ont été prononcées. Il n’y a aucun doute que déjà dans la réponse donnée aux Sadducéens, le Christ dévoile la nouvelle condition du corps humain à la résurrection et il le fait en proposant précisément une référence et une comparaison avec la condition de l’homme depuis l’« origine ».
4. Les paroles : « Ils ne prendront ni femme ni mari » semblent affirmer en même temps que les corps humains, une fois recouvrés et en même temps renouvelés dans la résurrection, garderont leur particularité masculine et féminine et que la manière d’être dans le corps masculin et féminin se trouvera dans « l’autre monde » constituée et comprise d’une manière différente de celle qui existait « depuis l’origine » et ensuite dans toute la dimension de l’existence terrestre. Les paroles de la Genèse, « l’homme abandonnera son père et sa mère, il s’unira à sa femme et tous les deux seront une seule chair » (2, 24), ont constitué depuis l’origine cette condition et cette relation de masculinité et de féminité, étendues également au corps qu’il faut justement définir comme « conjugal » et en même temps comme « procréateur » et « générateur ». Cette condition et cette relation sont en effet liées à la bénédiction de la fécondité prononcée par Dieu (Elohim), à la création de l’être humain comme « homme et femme » (Gn 1, 27). Les paroles prononcées par le Christ à propos de la résurrection nous permettent de déduire que la dimension de la masculinité et de la féminité — c’est-à-dire l’être dans le corps masculin et féminin — se trouvera de nouveau constituée avec la résurrection du corps dans l’« autre monde ».
5. « Est-il possible de dire quelque chose de plus détaillé encore sur ce sujet ? Sans doute, les paroles du Christ rapportées par les Synoptiques (spécialement dans la version de Luc 20, 27-40) nous y autorisent-elles ? Nous lisons, en effet, que « ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts… ne peuvent plus mourir car ils sont pareils aux anges et ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection » (Matthieu et Marc rapportent seulement qu’« ils seront comme des anges dans les cieux »). Cet énoncé permet surtout de déduire une spiritualisation de l’homme selon une dimension différente de celle de la vie terrestre (et même différente du « principe » lui-même). Il est évident qu’il ne s’agit pas ici d’une transformation de la nature de l’homme en celle des anges, c’est-à-dire en une nature purement spirituelle. Le contexte indique clairement que l’homme conservera dans « l’autre monde » sa nature humaine psychosomatique. S’il en avait été autrement, parler de résurrection n’aurait pas de sens. La résurrection signifie la restitution à la vraie vie de la corporéité humaine qui a été assujettie à la mort dans sa phase temporelle. Dans l’expression de Luc (20, 36) qui vient d’être citée (et dans celles de Matthieu 22, 30 et de Marc 12, 25) il s’agit certainement de la nature humaine, c’est-à-dire psychosomatique. La comparaison avec les êtres célestes, utilisée dans le contexte, ne constitue aucune nouveauté dans la Bible. Entre autres, il y a déjà le psaume qui exalte l’homme comme l’œuvre du Créateur et qui dit : « À peine le fis-tu moins que les anges » (Ps 8, 6). Il faut supposer que lors de la résurrection cette ressemblance deviendra plus grande : non pas à travers une désincarnation de l’homme mais à travers un autre genre (on pourrait même dire : un autre degré) de spiritualisation de sa nature somatique — c’est-à-dire par un autre « système de forces » à l’intérieur de l’homme. La résurrection signifie une nouvelle soumission du corps à l’esprit.
6. Avant de nous préparer à développer ce sujet, il convient de rappeler que la vérité sur la résurrection a eu une signification clé pour la formation de toute l’anthropologie théologique qui pourrait être simplement considérée comme « l’anthropologie de la résurrection ». La réflexion sur la résurrection a fait que saint Thomas d’Aquin, en revanche, a négligé dans son anthropologie métaphysique (et même théologique) la conception philosophique de Platon sur le rapport entre l’âme et le corps et qu’il s’est inspiré de la conception d’Aristote
[83]. La résurrection atteste en effet, au moins indirectement, que le corps, dans l’ensemble du composé humain, n’est pas seulement lié temporairement à l’âme (comme étant sa « prison » terrestre selon Platon)
[84], mais qu’il constitue avec l’âme l’unité et l’intégrité de l’être humain. C’est précisément cela qu’enseignait Aristote
[85] à la différence de Platon. Si saint Thomas a accepté dans son anthropologie la conception d’Aristote, il l’a fait par rapport à la vérité sur la résurrection. La vérité sur la résurrection affirme en effet avec clarté que la perfection eschatologique et le bonheur de l’homme ne peuvent être compris comme un état de l’âme seule, séparée (délivrée selon Platon) du corps mais il faut la comprendre comme l’état de l’homme définitivement et parfaitement « intégré » à travers une union de l’âme et du corps telle qu’elle qualifie et assure sa parfaite intégrité. Interrompons à ce niveau notre réflexion sur les paroles prononcées par le Christ sur la résurrection. La grande richesse des éléments contenus dans ces paroles nous amène à les reprendre dans des considérations ultérieures.
La résurrection et la réalisation de la personne
1. « À la résurrection… on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans les cieux. » (Mt 22, 30 ; cf. Mc 12, 25.) « Ils sont pareils aux anges. Ils sont fils de la résurrection puisqu’ils sont fils de Dieu. » (Lc 20,36.) Nous cherchons à comprendre ces paroles du Christ concernant la résurrection future pour en tirer une conclusion sur la spiritualité de l’homme, différente de celle de la vie terrestre. On pourrait parler également ici d’un système parfait de forces dans les rapports réciproques entre ce qui est spirituel et ce qui est corporel dans l’homme. L’homme « historique » expérimente, suite au péché originel, les multiples imperfections de ce système de forces qui se manifeste dans les paroles bien connues de saint Paul : « Dans mes membres, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence. » (Rm 7, 23.) L’homme « eschatologique » sera libéré de cette « opposition ». À la résurrection, le corps retrouvera sa parfaite unité et son harmonie avec l’esprit : l’homme n’expérimentera plus l’opposition entre ce qui est spirituel et ce qui est corporel en lui. La « spiritualisation » signifie non seulement que l’esprit dominera le corps mais qu’il imprégnera pleinement le corps.
2. Au cours de la vie terrestre, la domination du corps par l’esprit — et la subordination simultanée du corps à l’esprit — peut exprimer une personnalité spirituellement mûre comme fruit d’un travail persévérant sur lui. Cependant, le fait que les énergies de l’esprit réussissent à dominer les forces du corps n’enlève pas la possibilité même de leur opposition réciproque. La « spiritualisation » à laquelle font allusion les évangiles synoptiques (Mt 22, 30 ; Mc 12, 25, Lc 20, 34-35) dans les textes qui sont analysés ici se trouve déjà en dehors d’une telle possibilité. C’est donc une spiritualisation parfaite où se trouve complètement éliminée la possibilité qu’« une autre loi combatte contre la loi de l’intelligence » (cf. Rm 7, 23). Comme il est évident, cet état qui se différencie essentiellement (et non seulement en degré) de ce que nous expérimentons au cours de la vie terrestre ne signifie cependant nullement une « désincarnation » du corps ni, par conséquent une « déshumanisation » de l’homme. Au contraire, il signifie même sa parfaite « réalisation ». En effet, dans l’être composé et psychosomatique qu’est l’homme, la perfection ne peut consister dans une opposition réciproque de l’esprit et du corps, mais dans une profonde harmonie entre eux, dans la sauvegarde du primat de l’esprit. Dans l’« autre monde » ce primat se trouvera réalisé et il se manifestera dans une parfaite spontanéité qui ne connaîtra aucune opposition de la part du corps. Cependant, cela ne signifie pas une « victoire » définitive de l’esprit sur le corps. La résurrection consistera dans la parfaite participation de tout ce qui est corporel en l’homme à ce qui est spirituel en lui. La résurrection consistera en même temps dans la parfaite réalisation de ce qui est personnel en l’homme.
3. Les paroles des Synoptiques attestent que l’état de l’homme dans l’« autre monde » sera non seulement un état de spiritualisation parfaite mais aussi de « divinisation » fondamentale de son humanité. Les « fils de la Résurrection » — comme nous le lisons dans Luc 20, 36 — sont non seulement « pareils aux anges » mais ils sont aussi « fils de Dieu ». On peut en tirer la conclusion que le degré de la spiritualisation, celle de l’homme « eschatologique », aura sa source dans le degré de sa « divinisation », incomparablement supérieure à celle que l’on peut atteindre au cours de la vie terrestre. Il faut ajouter qu’il s’agit ici non seulement d’un degré différent mais, dans un certain sens, d’un autre genre de « divinisation ». La participation à la nature divine, la participation à la vie intérieure de Dieu lui-même, pénétration et imprégnation de ce qui est essentiellement humain par ce qui est essentiellement divin, parviendra alors à son sommet et la vie de l’esprit humain parviendra alors à cette plénitude qui lui était d’abord absolument inaccessible. Cette nouvelle spiritualisation sera donc le fruit de la grâce, c’est-à-dire du fait que Dieu se communique, dans sa divinité même, non seulement à l’âme mais à toute la subjectivité psychosomatique de l’homme. Nous parlons ici de cette « subjectivité » (et non seulement de la « nature ») car cette divinisation se trouve comprise non seulement comme un « état intérieur » de l’homme, c’est-à-dire du sujet, capable de voir Dieu « face à face », mais aussi comme une nouvelle formation de toute la subjectivité personnelle de l’homme à la mesure de l’union avec Dieu dans son mystère trinitaire et de l’intimité avec lui dans la parfaite communion des personnes. Cette intimité — avec toute son intensité subjective — n’absorbera pas la subjectivité personnelle de l’homme mais, au contraire, la fera ressortir d’une manière incomparablement plus grande et plus pleine.
4. La « divinisation » dans l’« autre monde », indiquée dans les paroles du Christ, apportera dans l’esprit humain cette « gamme d’expérience » de la vérité et de l’amour que l’homme n’aurait jamais pu atteindre dans la vie terrestre. Quand le Christ parle de la résurrection, il indique en même temps qu’à cette expérience eschatologique de la vérité et de l’amour, unie à la vision de Dieu « face à face », participera aussi, à sa manière, le corps humain. Quand le Christ dit que ceux qui participeront à la résurrection future « ne prendront ni femme ni mari » (Mc 12, 25), ses paroles — comme on l’a déjà noté auparavant — affirment non seulement la fin de l’histoire terrestre, liée au mariage et à la procréation, mais semblent aussi dévoiler la nouvelle signification du corps. Est-il possible, dans ce cas, de penser, au niveau de l’eschatologie biblique, à la découverte de la signification « sponsale » du corps, surtout comme signification « virginale » de l’être, en ce qui concerne le corps masculin et féminin ? Pour répondre à cette question qui ressort des paroles rapportées par les Synoptiques, il convient de pénétrer plus à fond dans l’essence même de ce que sera la vision béatifique de l’être divin, la vision de Dieu « face à face » dans la vie future. Il faut aussi se faire guider par cette « gamme d’expérience » de la vérité et de l’amour qui dépasse les limites des possibilités de connaissance et de spiritualité de l’homme temporel et dont il deviendra participant dans l’« autre monde »
5. Cette expérience eschatologique du Dieu vivant concentrera en elle non seulement toutes les énergies spirituelles de l’homme mais lui dévoilera en même temps, d’une manière vive et expérimentale, le fait que Dieu « se communique » à tout ce qui est créé et, en particulier, à l’homme et que cette communication est le don le plus personnel de Dieu, dans sa divinité même, à l’homme, l’être qui, depuis l’origine, porte en lui son image et sa ressemblance. Ainsi donc, dans l’« autre monde », l’objet de la « vision » sera ce mystère caché depuis l’éternité dans le Père, mystère qui a été révélé dans le temps dans le Christ pour être accompli sans cesse par l’œuvre de l’Esprit Saint. Ce mystère deviendra, si l’on peut s’exprimer ainsi, le contenu de l’expérience eschatologique et la « forme » de l’existence humaine tout entière dans la dimension de l’« autre monde ». La vie éternelle se trouve comprise au sens eschatologique c’est-à-dire comme la pleine et parfaite expérience de cette grâce (charis) de Dieu dont l’homme devient participant par la foi durant la vie terrestre et qui devra non seulement être révélée à ceux qui participeront à l’« autre monde » dans toute sa pénétrante profondeur mais être aussi expérimentée dans sa réalité béatifiante. Arrêtons ici notre réflexion centrée sur les paroles du Christ concernant la future résurrection des corps. Dans cette « spiritualisation » et cette « divinisation » auxquelles l’homme participera dans la résurrection, nous découvrons — dans une dimension eschatologique — les caractères mêmes qui qualifiaient la signification « sponsale » du corps. Nous les découvrons dans la rencontre avec le mystère du Dieu vivant qui se dévoile par sa vision « face à face ».
Le corps à travers la Résurrection
1. « À la résurrection… on ne prend ni femme ni mari mais on est comme des anges dans le ciel » (Mt 22, 30 ; Mc 12, 25). « … Ils sont pareils aux anges. Ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection » (Lc 20, 36). La communion (communio) eschatologique de l’homme avec Dieu, constituée grâce à l’amour d’une parfaite union, sera alimentée par la vision « face à face » de la contemplation de cette communion plus parfaite — parce que purement divine — qu’est la communion trinitaire des personnes divines dans l’unité de la divinité même.
2. Les paroles du Christ rapportées par les évangiles synoptiques nous permettent de déduire que ceux qui participeront à « l’autre monde » conserveront — dans cette union avec le Dieu vivant qui jaillit de la vision béatifique de son unité et de sa communion trinitaire — non seulement leur subjectivité authentique, mais ils l’auront dans une mesure beaucoup plus parfaite qu’au cours de la vie terrestre. En outre, en cela se trouvera confirmée la loi de l’ordre intégral de la personne selon laquelle la perfection de la communion non seulement est conditionnée par la perfection et la maturité spirituelle du sujet mais aussi la détermine à son tour. Ceux qui participeront au « monde futur », c’est-à-dire à la parfaite communion avec le Dieu vivant, jouiront d’une subjectivité parfaitement mûre. Si, dans cette subjectivité parfaite, même en conservant dans leur corps ressuscité, c’est-à-dire glorieux, la masculinité et la féminité, « ils prennent ni femme ni mari », cela s’explique non seulement par la fin de l’histoire mais aussi et surtout par l’« authenticité eschatologique » de la réponse à cette « communion » du Sujet divin qui constituera l’expérience béatifiante du don de lui-même de la part de Dieu, absolument supérieur à toute expérience propre de la vie sur terre.
3. Le don réciproque de lui-même à Dieu — don où l’homme concentrera et exprimera toutes les énergies de sa subjectivité personnelle et en même temps psychosomatique — sera la réponse du don que Dieu lui-même fait à l’homme
[86]. Dans ce don réciproque de soi de la part de l’homme, don qui deviendra totalement et définitivement béatifiant comme réponse digne d’un sujet personnel au don de soi de la part de Dieu, la « virginité » ou plutôt l’état virginal du corps se manifestera pleinement comme accomplissement eschatologique de la signification « sponsale » du corps, comme le signe spécifique et l’expression authentique de toute la subjectivité personnelle. Ainsi donc, cette situation eschatologique où « ils ne prendront ni femme ni mari » a son fondement solide dans l’état futur du sujet personnel quand, suite à la vision de Dieu « face à face » naîtra en lui un amour d’une telle profondeur et d’une telle force de concentration sur Dieu lui-même qu’il absorbera complètement sa subjectivité psychosomatique toute entière.
4. Cette concentration de la connaissance (« vision ») et de l’amour sur Dieu lui-même — concentration qui ne peut pas être autre chose que la pleine participation à la vie intérieure de Dieu c’est-à-dire à la réalité trinitaire elle-même — sera en même temps la découverte, en Dieu, de tout le « monde » des relations constitutives de son ordre éternel (« cosmos »). Cette concentration sera surtout pour l’homme la redécouverte de soi, non seulement dans la profondeur de sa personne mais aussi dans cette union qui est propre au monde des personnes dans leur constitution psychosomatique. Cette union est certainement une union de communion. La concentration de la connaissance et de l’amour sur Dieu lui-même dans la communion trinitaire des Personnes ne peut trouver une réponse béatifiante dans ceux qui participeront à l’« autre monde » qu’à travers la réalisation de la communion réciproque proportionnée aux personnes créées. C’est pour cela que nous professons la foi dans la « communion des saints » (communio sanctorum) et nous la professons en lien organique avec la foi dans la « résurrection des morts ». Les paroles par lesquelles le Christ affirme que, dans l’« autre monde… ils ne prendront ni femme ni mari », sont à la base de ces contenus de notre foi et, en même temps, elles requièrent une interprétation adéquate à la lumière précisément de cette foi. Nous devons penser à la réalité de l’« autre monde » dans les catégories de la redécouverte d’une nouvelle et d’une parfaite subjectivité de chacun et, en même temps, de la redécouverte d’une nouvelle et parfaite intersubjectivité de tous. De cette manière, cette réalité signifie l’accomplissement véritable et définitif de la subjectivité humaine et, sur cette base, l’accomplissement définitif de la signification « sponsale » du corps. La concentration totale de la subjectivité créée, rachetée et glorifiée sur Dieu lui-même ne détournera pas l’homme de cet accomplissement mais, au contraire, elle l’y introduira et elle la consolidera. On peut dire enfin qu’ainsi, la réalité eschatologique deviendra source de la parfaite réalisation de l’« ordre trinitaire » dans le monde créé des personnes.
5. Les paroles par lesquelles le Christ se réfère à la résurrection future — paroles confirmées de manière singulière par sa résurrection — complètent ce que nous avons coutume d’appeler la « révélation du corps » dans les présentes réflexions. Cette révélation pénètre dans un certain sens au cœur même de la réalité que nous expérimentons et cette réalité, c’est surtout l’homme, son corps, le corps de l’homme « historique ». En même temps, cette révélation nous permet de dépasser la sphère de cette expérience dans deux directions. Tout d’abord, dans la direction de ce « principe » auquel le Christ se réfère dans son entretien avec les Pharisiens au sujet de l’indissolubilité du mariage (cf. Mt 19, 3-9). En second lieu, dans la direction de l’« autre monde » sur lequel le Maître attire l’attention de ses auditeurs en présence des Sadducéens qui « affirment qu’il n’y a pas de résurrection » (Mt 22, 23). Ces deux « amplifications de la sphère » de l’expérience de la résurrection (si l’on peut parler ainsi) ne sont pas du tout impossible à atteindre par notre compréhension (évidemment théologique) du corps. Ce que le corps humain est dans le cadre de l’expérience historique de l’homme n’est pas du tout coupé de ces deux dimensions de l’existence révélées par la parole du Christ.
6. Il est clair qu’il ne s’agit pas tant ici du « corps » dans l’abstrait mais de l’homme qui est à la fois spirituel et corporel. En poursuivant dans les deux directions indiquées par la parole du Christ et en nous référant à l’expérience du corps dans la dimension de notre existence terrestre (donc dans la dimension historique), nous pouvons faire une certaine reconstruction théologique de ce qui aurait pu être l’expérience du corps sur la base de l’« origine » révélée de l’homme et aussi sur la base de ce que ce corps sera dans la dimension de l’« autre monde ». La possibilité de cette reconstruction qui étend notre expérience de l’homme-corps, indique, au moins indirectement, la cohérence de l’image théologique de l’homme dans ces trois dimensions qui concourent en même temps à la constitution de la théologie du corps. En interrompant aujourd’hui les réflexions sur ce thème, je vous invite à tourner vos pensées vers les jours saints de l’Avent que nous sommes en train de vivre.
La signification de Noël
1. L’audience d’aujourd’hui se déroule dans le climat de la fête de Noël qui est maintenant imminente et qui parle avec tant d’éloquence à l’esprit et au cœur. La liturgie de l’Avent nous a préparés spirituellement à revivre le mystère qui a marqué un virage dans l’histoire humaine : la naissance d’un enfant qui est aussi le Fils de Dieu, la naissance du Sauveur. C’est un événement qui a véritablement changé le visage du monde. L’atmosphère joyeuse même que l’on respire dans les rues des villes et des pays, sur les lieux de travail, dans l’intimité de nos maisons, n’en est-elle pas un témoignage ? La fête de Noël est entrée dans les mœurs comme une fête incontestée de joie et de bonté et comme une occasion et une stimulation pour une pensée aimable, pour un geste de charité et d’amour. Cette floraison de générosité et de gentillesse, d’attention et d’égards inscrit la fête de Noël parmi les moments les plus beaux de l’année et même de la vie en s’imposant même à ceux qui n’ont pas la foi et à ceux qui ne réussissent pas à se soustraire au charme qui se dégage de ce mot magique : Noël.
Cela explique aussi l’aspect lyrique et poétique qui entoure cette fête : que de mélodies pastorales, que de chansons très douces sont nées à l’occasion de cet événement ! Et quelle somme de sentiments, ou parfois de nostalgie, il sait susciter ! La nature qui nous entoure a, en ce jour, son langage qui est doux et innocent et qui nous fait savourer la joie des choses simples et vraies auxquelles notre cœur aspire, même sans le savoir.
2. Mais, derrière cet aspect suggestif, voici que soudain il s’en manifeste d’autres qui en altèrent la limpidité et qui faussent son authenticité. Ce sont les aspects purement extérieurs concernant la consommation de la fête qui risquent de la vider de sa signification vraie lorsqu’elles se posent, non comme des expressions de la joie intérieure qui la caractérise, mais comme ses éléments principaux ou presque comme sa raison d’être.
La fête de Noël perd alors son authenticité, son sens religieux et devient l’occasion de dissipation et de gaspillage en glissant vers des apparences inconvenantes et vulgaires qui résonnent comme une offense envers ceux que la pauvreté condamne à se contenter des miettes.
3. Il faut retrouver la vérité de la fête de Noël dans l’authenticité de la donnée historique et dans la plénitude de la signification dont elle est porteuse.
La donnée historique est qu’à un moment déterminé de l’histoire, dans une certaine contrée de la terre, une humble femme, de la souche de David, donne naissance au Messie annoncé par les prophètes : Jésus-Christ, Seigneur. La signification est que, par la venue du Christ, l’histoire humaine tout entière a trouvé son débouché, son explication, sa dignité. Dieu nous a rencontrés dans le Christ pour que nous puissions avoir accès à lui. À bien regarder, l’histoire humaine est un désir ardent ininterrompu vers la joie, la beauté, la justice, la paix. Ce sont des réalités que l’on ne peut trouver en plénitude qu’en Dieu. Or, la fête de Noël nous apporte l’annonce que Dieu a décidé de dépasser les distances, de franchir les abîmes ineffables de sa transcendance, de s’approcher de nous jusqu’à faire sienne notre vie, jusqu’à devenir notre frère. Voici donc : Cherches-tu Dieu ? Trouve-le dans ton frère car le Christ s’est désormais identifié à chaque homme. Veux-tu aimer le Christ ? Aime-le dans ton frère car tout ce que tu fais à l’un de tes semblables, le Christ considère que c’est à lui que cela a été fait. Si donc tu t’efforces de t’ouvrir par l’amour à ton prochain, si tu cherches à établir des relations de paix avec lui, si tu veux mettre en commun tes ressources avec le prochain pour que ta joie, en se communiquant, devienne plus vraie, tu auras le Christ à ton côté et, avec lui, tu pourras atteindre le but dont rêve ton cœur : un monde plus juste et donc plus humain. Que la fête de Noël trouve chacun de nous engagé à redécouvrir le message qui part de la mangeoire de Bethléem. Il nous faut un peu de courage, mais cela en vaut la peine car c’est seulement si nous savons nous ouvrir ainsi à la venue du Christ que nous pourrons faire l’expérience de la paix annoncée par les anges au cours de la nuit sainte. Que la fête de Noël constitue pour vous tous une rencontre avec le Christ qui s’est fait homme pour donner à tout homme la capacité de devenir fils de Dieu.
4. C’est ce souhait que je fais à tous tandis que je suis heureux d’adresser mes salutations particulières aux dirigeants, aux professeurs et aux étudiants de l’école de musique « Tommaso Lodovico da Victoria », fondée par l’association italienne de Sainte-Cécile et actuellement associée à l’Institut pontifical de musique sacrée. Très chers fils, je vous remercie de tout cœur d’être venus égayer cette rencontre par vos chants harmonieux à la proximité de la fête de Noël. Et par vous, je remercie vos familles que je sais aussi présentes en nombre considérable. À vous, étudiants, il m’est particulièrement cher de vous recommander de continuer avec amour et constance vos études qui éduquent à l’art, ennoblissent le cœur et unissent les âmes en harmonie de bonté et de vie. Sachez en outre compléter cette étude par une connaissance approfondie des vérités religieuses pour que les valeurs de la foi soient unies aux valeurs de l’art. Par la pratique des vertus chrétiennes, soyez toujours de fidèles témoins du Christ, à l’école, dans vos familles et dans la société. Et puisse votre chant, uni au chant des anges obtenir de l’enfant divin de Bethléem une paix véritable et durable pour l’humanité tout entière.
5. J’étends ma salutation à tous les jeunes. Très chers jeunes, que l’imminence de la sainte fête de Noël qui nous rappelle l’amour sans limite du Fils de Dieu, descendu du ciel dans une chair mortelle, « pour nous les hommes et pour notre salut », suscite en chacun de vous des sentiments d’amour sincère pour le prochain, en vous confirmant dans la résolution de mettre vos énergies, dont Dieu vous a enrichis, au service de vos frères.
Ma parole de salutation va aussi aux malades. Très chers frères et sœurs, dans la lumière de la fête de Noël qui répand tant de douceur dans les cœurs, je désire vous adresser un souhait particulier de sérénité et de paix. Que la pensée des gênes et des privations où s’est trouvé — en naissant — l’Enfant-Jésus vous réconforte dans vos souffrances et vous aide à voir en elles une occasion plus que jamais significative pour être proche de Lui dans l’œuvre de la rédemption qu’il a déjà commencée dans la mangeoire de Bethléem. De nombreux couples nouvellement mariés sont présents à l’audience. À vous aussi, très chers frères, vont ma salutation et mon souhait. Dans la scène de la crèche où l’amour de deux époux est réjoui par le vagissement d’un nouveau-né, vous pouvez contempler, dans son expression la plus haute, ce que votre cœur est en train de chercher. Que Jésus, Marie et Joseph restent le modèle constant de votre engagement de don réciproque et que le recours à leur aide vous soit un secours dans toutes les difficultés, en alimentant dans vos cœurs la flamme de cet amour que le sacrement a consacré devant Dieu et devant les hommes. À tous, j’adresse mes vœux d’une heureuse et sainte fête de Noël. À tous, j’accorde ma cordiale bénédiction.