Saint Charles Borromée
1. Aujourd’hui, 4 novembre, l’Église rappelle, comme chaque année, la figure de saint Charles Borromée, évêque et confesseur. Comme j’ai reçu le nom de ce saint au baptême, je désire lui consacrer la réflexion de l’audience générale d’aujourd’hui en faisant référence à toutes les réflexions précédentes du mois d’octobre. Dans ces réflexions, j’ai cherché — après quelques mois d’interruption causée par le séjour à l’hôpital — à partager avec vous, chers frères et sœurs, ces pensées qui sont nées en moi sous l’influence de l’événement du 13 mai. La réflexion d’aujourd’hui s’insère également dans cette trame principale. À tous ceux qui s’unissent à moi dans la prière en ce jour de mon saint patron, je désire encore une fois répéter les paroles de la Lettre aux Ephésiens que j’ai rapportées mercredi dernier : « Priez aussi pour moi : que la parole soit placée dans ma bouche pour annoncer hardiment le mystère de l’Évangile dont je suis l’ambassadeur… » (Ép 6, 18-20.)
2. Saint Charles est précisément l’un de ces saints à qui la parole a été donnée « pour faire connaître l’Évangile » dont il était « l’ambassadeur » et dont il avait hérité la mission des apôtres. Il a accompli cette mission de manière héroïque et il y a totalement consacré ses forces. L’Église le regardait et elle s’édifiait grâce à lui : dans un premier temps, à la période du Concile de Trente, aux travaux duquel il a participé activement depuis Rome, en portant le poids d’une correspondance étroite et en apportant sa collaboration en vue d’une issue favorable au travail collégial des Pères conciliaires selon les besoins du Peuple de Dieu de l’époque. Et ils étaient nécessairement pressants. Ensuite, devenu cardinal et archevêque de Milan, successeur de saint Ambroise, il devient l’infatigable réalisateur des résolutions du Concile, en les traduisant dans la pratique par l’intermédiaire de différents synodes diocésains.
L’Église — et pas seulement celle de Milan — lui doit un renouveau radical du clergé auquel a contribué l’institution des séminaires dont l’origine remonte précisément au Concile de Trente. Elle lui doit beaucoup d’autres œuvres parmi lesquelles l’institution des confraternités, des pieuses associations, des oblats laïcs qui préfiguraient l’Action catholique, les collèges, les hôpitaux et enfin la fondation, en 1572, de l’université de Brera. Les volumes des Acta Ecclesiae Mediolanensis et les documents se rapportant aux visites pastorales attestent cette intense et clairvoyante activité de saint Charles dont la vie peut être synthétisée dans trois magnifiques expressions : il a été un saint pasteur, un maître éclairé, un législateur prudent et avisé. Lorsque, quelquefois dans ma vie, j’ai eu l’occasion de célébrer le très Saint Sacrifice dans la crypte du Duomo à Milan où repose le corps de saint Charles, toute son activité pastorale consacrée jusqu’à la fin au peuple auquel il avait été envoyé, se présentait devant mes yeux. Cette vie s’est terminée en 1584, alors qu’il avait 46 ans, après qu’il eut rendu un service pastoral héroïque aux victimes de la peste qui avait frappé Milan.
3. Voici quelques paroles prononcées par saint Charles. Elles montrent cette consécration totale au Christ et à l’Église qui a enflammé le cœur et l’œuvre pastorale tout entière du saint. S’adressant aux évêques de la Lombardie pendant le Concile provincial de1576, il les exhortait ainsi : « C’est pour le salut des âmes que Dieu a envoyé son Fils unique, Jésus-Christ… Il a également montré à chacun de nous, évêques, que nous sommes appelés à participer à l’œuvre de salut, la raison la plus élevée de notre ministère et il a enseigné que c’est surtout l’amour qui doit être le maître de notre apostolat, l’amour que Lui (Jésus) veut exprimer à travers nous aux fidèles qui nous sont confiés, par la prédication fréquente, l’administration salutaire des sacrements, les exemples d’une vie sainte…, un zèle incessant. » (Cf. saint Charles Borromée, Orationes XII, Rome, 1963. Oratio IV.) Ce qu’il inculquait aux évêques et aux prêtres, ce qu’il recommandait aux fidèles, il le pratiquait le premier d’une manière exemplaire.
4. Au baptême, j’ai reçu le nom de saint Charles. Il m’a été donné de vivre au temps du Concile Vatican II qui, comme autrefois le Concile de Trente, a cherché à montrer la direction du renouveau de l’Église selon les besoins de notre temps. Il m’a été donné de participer à ce Concile du premier au dernier jour. Il m’a été donné aussi — comme mon patron — d’appartenir au collège cardinalice. J’ai cherché à l’imiter en introduisant dans la vie de l’archidiocèse de Cracovie l’enseignement du Concile Vatican II. Aujourd’hui, en ce jour de saint Charles, je médite sur l’importance du baptême où j’ai précisément reçu son nom. Selon les paroles de saint Paul, par le baptême, nous sommes plongés dans la mort du Christ pour recevoir de cette manière la participation à sa résurrection. Voici les paroles que l’Apôtre écrit dans l’épître aux Romains : « Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis en lui afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle. Car si nous avons été totalement unis, assimilés à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection. » (Rm 6, 4-5.) Par le baptême, chacun de nous reçoit la participation sacramentelle à cette vie qui, méritée par la Croix s’est révélée dans la résurrection de notre Seigneur et Rédempteur. En même temps, en nous enracinant avec tout notre être humain dans le mystère du Christ, nous sommes consacrés au Père pour la première fois en lui. L’acte de consécration premier et fondamental par lequel le Père accepte l’homme comme son fils adoptif, s’accomplit en nous : l’homme est donné à Dieu pour qu’en cette filiation adoptive il accomplisse sa volonté et devienne toujours de manière plus mûre une part de son royaume. Le sacrement du baptême commence en nous ce « sacerdoce royal » par lequel nous participons à la mission du Christ lui-même, prêtre, prophète et roi.
Le saint dont nous recevons le nom au baptême doit nous rendre constamment conscients de cette filiation divine qui est devenue notre part. Il doit aussi soutenir chacun pour mener toute la vie sur la mesure de ce qu’il est devenu par l’œuvre du Christ, par l’intermédiaire de sa mort et de sa résurrection. Voilà le rôle que saint Charles joue dans ma vie et dans celle de tous ceux qui portent son nom.
5. L’événement du 13 mai m’a permis de regarder la vie d’une manière nouvelle : cette vie dont l’origine est liée au souvenir de mes parents et, en même temps, au mystère du baptême et au nom de saint Charles Borromée. Le Christ n’a-t-il pas parlé du grain qui, tombé en terre, meurt pour produire du fruit ? (cf. Jn 12, 24). Le Christ n’a-t-il pas dit : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » ? (Mt 16, 25.) Et aussi : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez bien plutôt celui qui peut faire périr l’âme et le corps dans la géhenne. »(Mt 10, 28.) Et encore : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15,13.)
Toutes ces paroles font allusion à cette maturité intérieure que la foi, l’espérance et la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ font arriver dans l’âme humaine. En regardant ma vie à la lumière du baptême, en la regardant à travers l’exemple de saint Charles Borromée, je remercie tous ceux qui, aujourd’hui, dans toute la période passée et même maintenant, me soutiennent continuellement par la prière et même parfois par de grands sacrifices personnels. Grâce à ce soutien spirituel, j’espère que je pourrai arriver à cette maturité qui doit devenir ma part (ainsi que la part de chacun de nous) en Jésus-Christ crucifié, pour le bien de l’Église et le salut de mon âme, comme elle est devenue la part des saints apôtres Pierre et Paul et de tant de successeurs de saint Pierre sur le siège romain dont on attend, selon les paroles de saint Ignace d’Antioche qu’il « préside à la charité » (Lettre aux Romains, Inscr. : FUNK, Patres apostolici, I, 252).
L’enseignement catholique
Comme après chaque audience, le Pape a salué différents groupes présents à l’audience. Il s’est adressé en français au Comité européen pour l’enseignement catholique à qui il a dit :
Je souhaite la bienvenue aux divers groupes de pèlerins, notamment aux religieuses, aux jeunes, aux familles. Je tiens à saluer spécialement les membres du Comité européen pour l’enseignement catholique, en séance de travail à Rome. Chers amis, avec tous les pasteurs de l’Église, notamment avec ceux qui sont affrontés à de plus grandes difficultés, je suis bien convaincu, et vous aussi, non seulement que l’école catholique apporte une contribution particulière pour soutenir la foi des chrétiens et en éclairer d’autres sur ce chemin, tout en donnant un enseignement profond et adapté dans les divers domaines mais qu’elle appelle à témoigner du message évangélique dans les conditions nouvelles de la scolarité et face aux mutations du monde et donc qu’elle a une place de choix parmi les autres écoles. Il est dès lors nécessaire que les responsables européens de l’enseignement catholique maintiennent l’unité de leur réflexion et de leur action, pour deux objectifs notamment : d’une part, défendre la liberté de l’enseignement qui fait partie des droits humains des personnes et des familles : d’autre part — car cet enseignement a ses exigences —, définir un projet éducatif, inspiré de valeurs chrétiennes, qui prépare les jeunes aux responsabilités de la vie, et en même temps former des enseignants qui fassent équipe pour mettre efficacement en œuvre ce style éducatif dans les divers établissements primaires ou secondaires. Les parents, la société et l’Église demandent cette qualité. C’est en ce sens que vont les souhaits et les encouragements du Pape qui vous bénit de tout cœur.
L’entretien avec les sadducéens et la théologie du corps
1. Après une interruption plutôt longue, nous reprenons aujourd’hui les méditations faites, il y a déjà quelque temps, et que nous avons définies comme étant des réflexions sur le corps.
Pour continuer, il convient, cette fois, de nous reporter aux paroles de l’Évangile, où le Christ se réfère à la résurrection : ce sont des paroles qui ont une importance fondamentale pour comprendre le mariage au sens chrétien, et aussi « le renoncement » à la vie conjugale « pour le royaume des cieux ». La complexité casuistique de l’Ancien Testament, dans le domaine matrimonial, a conduit les sadducéens à se rendre auprès du Christ pour lui poser non seulement le problème de l’indissolubilité du mariage (cf. Mt 19, 3-9 ; Mc 10, 2-12), mais aussi, une autre fois pour l’interroger sur la loi de ce que l’on appelle le lévirat
[73]. Cet entretien est rapporté par les trois synoptiques (cf. Mt 22, 24-30 ; Mc 12, 18-27 ; Lc 20, 27-40). Bien que les trois rédactions soient toutes presque identiques, on note cependant de légères différences entre elles qui sont, en même temps, significatives Puisque l’entretien est rapporté dans les trois versions, celle de Matthieu, de Marc et de Luc, il demande une analyse plus approfondie, car il comprend des contenus qui ont une signification essentielle pour la théologie du corps.
À côté de deux autres entretiens importants — celui où le Christ se réfère à « l’origine » (cf. Mt 19, 3-9 ; Mc 10, 2-12) et l’autre, où il se réfère à l’intimité de l’homme (au « cœur »), en montrant le désir et la concupiscence de la chair comme source du péché (cf. Mt 5, 27-32) —, l’entretien que nous nous proposons de soumettre à l’analyse constitue, dirais-je, la troisième composante du triptyque des paroles essentielles et constitutives de la théologie du corps. Dans cet entretien, Jésus se réfère à la résurrection, dévoilant ainsi une dimension complètement nouvelle du mystère de l’homme.
2. La révélation de cette dimension du corps, merveilleuse dans son contenu et également liée à l’Évangile lorsqu’il est lu dans son ensemble et jusqu’au bout, ressort dans l’entretien avec les sadducéens qui « affirment qu’il n’y a pas de résurrection » (Mt 22, 23)
[74]. Ils sont venus vers le Christ pour lui exposer un sujet qui, à leur avis, confirme le bien -fondé de leur position. Ce sujet devait contredire « l’hypothèse de la résurrection ». Le raisonnement des sadducéens est le suivant : « Maître, Moïse a écrit pour nous : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une femme, mais sans laisser d’enfant, qu’il épouse la veuve et donne une descendance à son frère » 12,19). Les sadducéens se réfèrent ici à ce que l’on appelle la loi du lévirat (cf. Dt 25, 5-10) et, en se rapportant à la prescription de cette ancienne loi, ils présentent le « cas » suivant : « Il y avait sept frères. Le premier a pris femme et est mort sans laisser de descendance. Le second a épousé cette femme et est mort sans laisser de descendance. Le troisième également et les sept n’ont laissé aucune descendance. Après eux tous, la femme meurt aussi. À la résurrection, quand ils ressusciteront, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l’ont eue pour femme? » (Mc 12, 20-23.)
[75]
3. La réponse du Christ est une des réponses clés de l’Évangile où se trouve révélée — précisément à partir de raisonnements humains et en opposition avec eux — une autre dimension de la question : celle qui correspond à la sagesse et à la puissance de Dieu lui-même. De manière analogique, il y avait eu, par exemple, le cas de la monnaie du tribut avec l’effigie de César et du rapport correct entre ce qui est divin et ce qui est humain dans le cadre de la puissance (« de César ») (cf. Mt 22, 15-22). Cette fois, Jésus répond de cette manière : « N’est-ce point parce que vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu que vous êtes dans l’erreur ? En effet, quand on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux. » (Mc 12, 24-25.) Voilà la réponse fondamentale au « cas » c’est-à-dire au problème qui y est contenu. Connaissant les conceptions des sadducéens et comprenant leurs intentions authentiques, Jésus reprend ensuite le problème de la possibilité de la résurrection, nié par les mêmes sadducéens : « Quant au fait que les morts doivent ressusciter, n’avez-vous pas lu dans le Livre de Moïse, au récit du buisson ardent, comment Dieu lui a dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » (Mc 12, 26 27.) Comme on le voit, le Christ cite le même Moïse auquel se réfèrent les sadducéens et il termine par l’affirmation : « Vous êtes complètement dans l’erreur. » (Mc 12, 27.)
4. Cette affirmation dans la conclusion, c’est la deuxième fois que le Christ la répète. En effet, il l’a prononcée la première fois au début de son exposé. Il a dit alors, comme nous le lisons dans Matthieu (22,29) : « Vous êtes dans l’erreur, parce que vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu. » Et dans Marc : « N’est-ce point parce que vous ne connaissez ni l’Écriture ni la puissance de Dieu que vous êtes dans l’erreur ? » (Mc 12, 34.) Dans la version de Luc, au contraire (Lc 20, 27-36), la même réponse du Christ n’a pas cet accent polémique, elle n’a pas cette phrase : « Vous êtes complètement dans l’erreur. » D’ailleurs, il proclame la même chose en introduisant dans la réponse quelques éléments qui ne se trouvent ni en Matthieu ni en Marc. Voici le texte : Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari. C’est qu’ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges, et ils sont de Dieu, puisqu’ils sont fils de la résurrection. » (Lc 20, 34-36.) Par rapport à la possibilité même de la résurrection, Luc, comme les deux autres synoptiques, se réfère à Moïse, à savoir au passage du Livre de l’Exode 3, 2-6, où on raconte en effet que le grand législateur de l’ancienne Alliance avait entendu les paroles suivantes venant du buisson qui « brûlait sans se consumer » : « Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. » (Ex 3, 6.) Dans le même lieu, lorsque Moïse avait demandé le nom de Dieu, il avait entendu la réponse : « Je suis celui qui suis. » (Ex 3, 14.) Ainsi donc, en parlant de la future résurrection des corps, le Christ se réfère à la puissance même du Dieu vivant. Nous devrons considérer ce sujet d’une manière plus particulière par la suite.
La résurrection des corps
1. « Vous êtes dans l’erreur parce que vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu. »(Mt 22, 29.) C’est ainsi que le Christ avait répondu aux Sadducéens qui, en refusant la foi dans la résurrection future des corps, lui avaient exposé le cas suivant : «Il y avait chez nous sept frères. Le premier, à peine marié, mourut, et comme il n’avait pas de descendance il laissa sa femme à son frère » (selon la loi mosaïque du « lévirat »). « De même le deuxième, le troisième et ainsi de suite jusqu’au septième. Finalement, après eux tous, la femme mourut. À la résurrection, duquel des sept sera-t-elle la femme ? » (Mt 22, 25-28.)
Le Christ réplique aux Sadducéens en affirmant, au début et à la fin de sa réponse, qu’ils sont dans une grande erreur car ils ne connaissent ni les Écritures ni la puissance de Dieu (cf. Mc 12, 24 ; Mt 22, 29). Étant donné que l’entretien avec les Sadducéens est rapporté par les trois évangiles synoptiques, confrontons brièvement les textes respectifs.
2. Bien qu’elle ne se réfère pas au buisson ardent, la version de Matthieu (22, 24-30) concorde presque entièrement avec celle de Marc (12, 18-25). Les deux versions contiennent deux éléments essentiels : 1° L’énoncé sur la future résurrection des corps ; 2° L’énoncé sur l’état des corps des hommes ressuscités.
[76] Ces deux éléments se trouvent ainsi dans Luc (20, 27-36)
[77]. Le premier élément concernant la future résurrection des corps est joint, spécialement dans Matthieu et dans Marc, aux paroles adressées aux Sadducéens, selon lesquelles ils ne « connaissent ni les Écritures ni la puissance de Dieu ». Cette affirmation mérite une attention particulière, précisément parce que le Christ y fait le point sur les bases mêmes de la foi dans la résurrection à laquelle il s’était référé en répondant à la question posée par les Sadducéens avec l’exemple concret de la loi mosaïque du lévirat.
3. Sans doute, les Sadducéens traitent-ils la question de la résurrection comme un cas théorique ou hypothétique, susceptible de dépassement
[78]. Jésus démontre d’abord qu’ils font une erreur de méthode — ils ne connaissent pas les Écritures — et ensuite une erreur fondamentale car ils n’acceptent pas ce qui est révélé par les Écritures — ils ne connaissent pas la puissance de Dieu — et ils ne croient pas en Celui qui s’est révélé à Moïse dans le buisson ardent. C’est une réponse très significative et très précise. Le Christ rencontre ici des hommes qui ont la réputation d’être expérimentés et compétents dans l’interprétation des Écritures. À ces hommes — c’est-à-dire aux Sadducéens — Jésus répond que la seule connaissance littérale de l’Écriture n’est pas suffisante. En effet, l’Écriture est surtout un moyen pour connaître la puissance du Dieu vivant qui se révèle lui-même dans cette puissance, comme il s’est révélé à Moïse dans le buisson ardent. Dans cette révélation, il s’est lui-même appelé « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob »
[79], de ceux donc qui ont été les ancêtres de Moïse dans la foi qui jaillit de la révélation du Dieu vivant. Des personnes qui sont toutes mortes depuis longtemps. Cependant le Christ complète la référence qu’il fait à ces personnes par l’affirmation que Dieu « n’est pas le Dieu des morts mais des vivants ». Cette affirmation clé par laquelle le Christ interprète les paroles adressées à Moïse à partir du buisson ardent, ne peut être comprise que si on admet la réalité d’une vie à laquelle la mort ne met pas une fin. Les pères de Moïse dans la foi, Abraham, Isaac et Jacob, sont des personnes vivantes pour Dieu (cf. 20, 38), « car tous vivent pour lui » bien que, selon des critères humains, ils doivent être comptés parmi les morts. Relire correctement l’Écriture et en particulier les paroles ci-dessus de Dieu veut dire connaître et accueillir par la foi la puissance de Celui qui donne la vie et qui n’est pas lié par la foi de la mort qui domine dans l’histoire terrestre de l’homme.
4. Il semble que c’est de cette manière qu’il faille interpréter la réponse du Christ qui est donnée aux Sadducéens sur la possibilité de la résurrection
[80], selon la version des trois synoptiques. Le moment viendra où le Christ donnera la réponse en cette matière par sa propre résurrection. Pour le moment, cependant, il se réfère au témoignage de l’Ancien Testament en montrant comment y découvrir la vérité sur l’immortalité et sur la résurrection. Il faut le faire non pas en s’arrêtant seulement aux mots mais en remontant à la puissance de Dieu qui se trouve révélée par ces paroles. Le fait de se référer à Abraham, à Isaac et à Jacob dans cette théophanie accordée à Moïse et que nous lisons dans le livre de l’Exode (3, 2-6), constitue un témoignage que le Dieu vivant donne à ceux qui vivent « pour lui », à ceux qui ont la vie grâce à sa puissance même si, en se plaçant au niveau de la dimension de l’histoire, il faut les compter parmi les morts depuis très longtemps.
5. La signification totale de ce témoignage auquel Jésus se réfère dans son entretien avec les Sadducéens (à la lumière de l’Ancien Testament uniquement), on peut la saisir de la manière suivante : Celui qui est, Celui qui vit et qui est la vie constitue la source inépuisable de l’existence et de la vie, comme il s’est révélé à l’« origine » dans la Genèse (cf. Gn 1-3). Bien que la mort corporelle soit devenue le sort de l’homme à cause du péché (cf. Gn 3, 19)
[81] et que l’accès à l’arbre de la vie (le grand symbole du Livre de la Genèse) lui ait été interdit (cf. Gn 3, 22), cependant le Dieu vivant, faisant une alliance avec les hommes (Abraham, les patriarches, Moïse, Israël), renouvelle continuellement, dans cette alliance, la réalité même de la vie, en dévoile de nouveau la perspective et, dans un certain sens, ouvre de nouveau l’accès à l’arbre de vie. Par l’alliance, cette vie, dont la source est Dieu lui-même, se trouve accordée à ces mêmes hommes qui, comme conséquence de la rupture de la première alliance, avaient perdu l’accès à l’arbre de la vie et qui, dans les dimensions de leur histoire terrestre, avaient été soumis à la mort.
6. Le Christ est la dernière parole de Dieu sur ce sujet. En effet, l’alliance qui, par lui et en lui, se trouve établie entre Dieu et l’humanité, ouvre une perspective infinie de vie et l’accès à l’arbre de la vie, selon le plan originel du Dieu de l’alliance, se trouve révélée à tout homme dans sa plénitude définitive. Ce sera là la signification de la mort et de la résurrection du Christ, ce sera là le témoignage du mystère pascal. Cependant, l’entretien avec les Sadducéens se déroule dans la phase prépascale de la mission messianique du Christ. Le déroulement de l’entretien dans Matthieu (22, 24 30), dans Marc (12, 28-27) et dans Luc (20, 27-36) manifeste que le Christ qui, plusieurs fois, en particulier dans ses entretiens avec ses disciples, avait parlé de la future résurrection du Fils de l’homme (cf. par exemple Mt 17, 9, 23 ; 20, 19 et parallèles), ne se réfère pas au contraire à ce sujet. Les raisons sont évidentes et claires. L’entretien se déroule avec les Sadducéens « qui affirment qu’il n’y a pas de résurrection » (comme le souligne l’évangéliste), c’est-à-dire qui mettent en doute sa possibilité même et qui, en même temps, se considèrent comme les experts de l’Écriture de l’Ancien Testament et ses interprètes qualifiés. C’est pour cela que le Christ se réfère à l’Ancien Testament et, sur cette base, il leur montre qu’ils « ne connaissent pas la puissance de Dieu »
[82].
7. Concernant la possibilité de la résurrection, le Christ se réfère précisément à cette puissance qui va de pair avec le témoignage du Dieu vivant qui est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob et le Dieu de Moïse. Le Dieu que les Sadducéens « privent » de cette puissance n’est plus le vrai Dieu de leurs pères mais le Dieu de leurs hypothèses et de leurs interprétations. Le Christ, au contraire, est venu pour rendre témoignage au Dieu de la vie dans toute la vérité de sa puissance qui se déploie sur la vie de l’homme.
Le Pape Jean XXIII
1. Il y a exactement cent ans, le vendredi 25 novembre 1881, à Sotto il Monte, le petit Angelo Giuseppe Roncalli ouvrait les yeux à la vie. Ce jour-là, le soir, celui qui, au cours de sa longue vie particulièrement riche de grâces, est ensuite devenu prêtre, évêque et enfin successeur de Pierre, devenait chrétien.
En cette audience qui, par une coïncidence heureuse et fortuite, nous trouve réunis en cette date si significative, je ne puis pas ne pas rappeler de manière particulière mon grand prédécesseur dont la mémoire est en bénédiction dans nos cœurs et dans la conscience de tous les peuples du monde. Il y a cent ans naissait celui qui, en suivant le fil d’or de la « bonne Providence » — comme il aimait fréquemment l’appeler, — aura laissé un signe indélébile dans l’histoire de l’Église de notre temps. Je voudrais avec vous attirer l’attention sur la signification, l’importance et la grandeur qu’a eues pour l’Église et pour le monde la présence de cet homme au milieu de nous. En le faisant, je me réfère par la pensée à la visite que j’ai accomplie, le 26 avril dernier, dans son pays natal qui est désormais très connu dans le monde entier. En cette année du centenaire, c’était ma contribution personnelle d’affection et de vénération envers celui qui, en montant sur le Siège de Pierre, a pris le nom prophétique de Jean que mon prédécesseur immédiat et moi-même avons conservé en signe d’amour et de reconnaissance pour ce grand Pape, avec celui de Paul. « Vint un homme envoyé par Dieu et son nom était Jean » (Jn 1, 6) : ces paroles qui lui ont été universellement appliquées et qui le faisaient certainement tressaillir comme un signe de prédilection divine sont encore un symbole de sa mission pontificale.
2. Le Pape Jean a été un grand don de Dieu à l’Église. Non seulement parce qu’il a lié son nom — et cela suffirait à en rendre impérissable le souvenir — au plus grand événement qui a transformé notre siècle : la convocation du Concile œcuménique Vatican II dont il a eu l’intuition comme il l’a confessé par une mystérieuse et irrésistible inspiration de l’Esprit Saint. Non seulement parce qu’il a célébré le Synode romain et qu’il a voulu commencer la révision du Code du droit canon. Il a été un grand don de Dieu parce qu’il a fait sentir à l’homme d’aujourd’hui que l’Église était vivante. Comme le Baptiste, il a été un précurseur. Il a montré les voies du renouveau dans la ligne de la Tradition, comme je l’ai largement développé dans mes discours à Sotto il Monte et à Bergame. Il a voulu « être la voix » (Jn 1, 23) qui prépare un nouvel avènement du Christ dans l’Église et dans le monde. En 1962, dans son message de Pâques, il avait dit : « C’est encore Pierre, dans son dernier et humble successeur, entouré d’une immense couronne d’évêques, qui se prépare, ému mais confiant, à parler aux multitudes. Ses paroles viennent du fond de vingt siècles, mais elles ne sont pas de lui, elles sont de Jésus-Christ, Verbe du Père et Rédempteur de toutes les nations, et c’est encore lui qui indique à l’humanité les voies maîtresses qui conduisent à une vie commune dans la vérité et dans la justice. » (21 avril 1962, Discorsi, IV, 221 s.)
Cette voix a secoué le monde. Par sa simplicité et son instantanéité, par son humilité et sa discrétion, par son courage et par sa force. Par l’intermédiaire de cette voix, on a entendu la parole du Christ avec netteté : dans son appel à la vérité, à la justice, à l’amour et à la liberté dont doivent s’inspirer les rapports entre les hommes et les peuples, dans les lignes de force de la grande encyclique Pacem in terris. On l’a entendue lorsqu’il a souligné aussi bien les valeurs de la personne, noyau unique et irremplaçable où se reflète directement la gloire du visage du Dieu créateur et rédempteur, que celles de la famille, noyau social fondamental pour la vie de la société et de l’Église à qui elle offre ses enfants comme signe d’espérance et de promesse, en particulier dans les vocations sacerdotales et religieuses. On l’a entendue dans sa proposition des voies de la prière et de la sainteté aux hommes. « Vint un homme envoyé par Dieu dont le nom était Jean. »
3. La note dominante de son action dans l’Église a été son optimisme. C’est pourquoi, ce Pontife a été et est toujours cher à notre cœur. Appelé aux responsabilités du gouvernement suprême de l’Église alors que seule trois années ou un peu plus le séparaient de sa quatre-vingtième année, il a été, comme par un miracle de la nature, un jeune par son esprit et dans son cœur. Il savait regarder vers l’avenir avec une incroyable espérance. Il attendait pour l’Église et pour le monde la floraison d’une nouvelle saison confiée à la bonne volonté et à l’intention droite d’une humanité nouvelle, plus juste, plus droite et meilleure. Le Concile devait marquer un nouveau printemps, comme il avait coutume de le répéter. Il devait être une « nouvelle Pentecôte » ; il devait être une « nouvelle Pâques », c’est-à-dire « un grand réveil, une remise en route plus courageuse ». (Message cité ; Discorsi, IV, 221.) D’où la nouveauté et la hardiesse de ses initiatives. D’où sa confiance dans les jeunes qu’il a appelés à assumer les grandes responsabilités de la vie, individuelle et publique, sans paresse, sans hésitation et sans peur. D’où surtout son souffle missionnaire qui lui faisait embrasser le monde avec un amour passionné qui se transformait en prières. On sait qu’il avait dans son bureau une grande mappemonde pour suivre de plus près la vie de tous les peuples de la terre et que tous les jours, dans la récitation du troisième mystère joyeux, il recommandait « à Jésus qui vient de naître les innombrables enfants… de toutes les races humaines qui, dans les dernières vingt-quatre heures, de nuit et de jour, viennent au jour un peu partout sur la face de la terre ». (À la société italienne d’obstétrique et de gynécologie, 5 mai 1962. Discorsi, IV, 241.) Cet élan missionnaire l’avait absorbé et il l’avait vécu au cours des années passées à la « Propagation de la foi » et ensuite dans les contacts qu’il a eus, sur un rayon toujours plus vaste, de son service ecclésial et cela jusqu’au siège de saint Pierre. Il a eu confiance dans les populations autochtones. Il a voulu laisser une empreinte toujours plus incisive au sujet de la présence des fils de ces pays dans le clergé et parmi les évêques et il en soulignait la valeur ecclésiologique par les différentes ordinations, aussi bien sacerdotales qu’épiscopales, que lui-même voulait faire ici à Rome pour mettre en pleine évidence la tâche principalement missionnaire du mandat de l’Église et de son chef visible. Comme il disait dans une de ces ordinations d’évêques missionnaires, « l’humble Vicaire du Christ rassemble chaque matin autour de son calice, comme en une immense couronne, ses fils du monde entier. Avec une tendresse particulière, il se tourne vers ses coopérateurs dans l’apostolat, les ouvriers de l’Évangile répandus dans tous les continents, encore innombrables, grâce à Dieu, mais toujours insuffisants pour répondre aux exigences et aux aspirations de la moisson » (8 mai 1960 Discorsi, II, 337).
De cette attente optimiste, presque une espérance contre toute espérance (cf. Rm 4, 18), qui a su attendre de Dieu, dans la patience, le moment de la grâce et stimuler dans les hommes le consentement et la collaboration, est sortie cette immense sympathie par laquelle nos contemporains ont accompagné l’œuvre de ce Pontife et ils en ont pleuré la mort comme celle d’un ancien patriarche et même d’un père. À cette espérance a répondu la confiance des jeunes qui sont maintenant des hommes mûrs et certainement engagés, comme je le souhaite, dans la réalisation de ses enseignements dont ils vivent, et qui ont vu en lui celui qui les invitait à prendre place dans la société et dans l’Église. C’est dans cette espérance que se trouve l’explication du rayonnement extraordinaire qu’ont eu, dans toutes les catégories sociales et professionnelles son enseignement, sa parole, son œuvre, même dans le bref laps de temps de ce pontificat très intense.
4. Enfin, le Pape Jean a eu, d’une manière très sensible et extraordinaire, le désir de l’unité. Ce fut un effort tenace, tissé de confiance en Dieu et de sympathie dans les rapports humains, d’un sain réalisme et d’une généreuse ouverture. Ce fut un programme qui a été continuellement suivi dans toutes les étapes de sa vie, jusqu’aux paroles qu’il a encore prononcées sur son lit de mort : « C’est particulièrement l’Unum sint que le Christ a confié comme testament à son Église. La sanctification du clergé et du peuple, l’union des chrétiens et la conversion du monde sont donc la tâche principale du Pape et des évêques. » (Discorsi, V, 618.)
Que tous soient un ! Le testament du Christ à l’heure de l’Eucharistie et de la passion a eu une résonance constante dans le cœur du Pape Jean. Il a répété cette phrase de nombreuses fois et il nous a dit comment il a vécu le drame de la division entre les chrétiens et l’attente de l’union avec l’engagement de continuer — comme il le disait le soir de la journée historique de l’inauguration du Concile, en reprenant une expression qui lui était chère — « à prendre ce qui unit, en laissant de côté, si c’est le cas, toute chose qui pourrait causer quelques difficultés ». (11 octobre 1962. Discorsi, IV, 592.) Que tous soient un ! Cette consigne a poussé l’Église jusqu’à aujourd’hui, de manière progressive et constructive, sur un chemin fatigant qui, depuis lors, s’est déroulé selon des étapes singulièrement importantes et prometteuses et qui, avec la grâce de Dieu, se poursuit inlassablement à tous les niveaux. Que le Pape Jean assiste du ciel ce travail en étant son modèle éclairant, son promoteur inspiré et son intercesseur efficace.
5. Chers frères et sœurs ! Je voudrais encore faire allusion aux liens que ce grand pontife, dont nous rappelons aujourd’hui le centenaire précis de la naissance, a eus avec mon pays natal lorsqu’il a visité la ville de Cracovie en 1912 et célébré la sainte messe dans la cathédrale et qu’il s’est rendu plusieurs fois en pèlerin au sanctuaire de Jasna Gora. Les souvenirs personnels, liés à la célébration du Concile, devraient aussi être rappelés ici, même si c’est en passant. Qu’il suffise aujourd’hui d’avoir à l’esprit et dans le cœur — pour continuer, par une impulsion claire et ardente, à servir la société et l’Église comme chacun de nous y est appelé par sa vocation — la figure de Jean XXIII qui nous rappelle que nos devoirs c’est d’aimer l’Église et de servir l’homme. Comme je l’ai dit à Bergame, « du seuil de la maison de Sotto il Monte, des collines de la terre de Bergame, on voit l’Église comme un cénacle de tous les peuples et de tous les continents, ouverte sur l’avenir ». (L’Osservatore Romano, 27-28 avril 1981). Dans cette perspective pleine de promesses, depuis cette humble terre d’origine jusqu’à la basilique voisine où reposent ses dépouilles mortelles dans l’attente de la résurrection, nous regardons aujourd’hui la figure du Pape Jean, le bon Pape, le Pape du Concile, le Pape de l’œcuménisme, des missions, de l’Église qui veut embrasser le monde, pour lui demander que, du ciel, il nous bénisse tous encore et qu’il nous encourage tous à suivre ses traces.