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Catéchèse du 7 octobre 1981
L’attentat du 13 mai
Le 7 octobre, le Saint-Père a repris ses audiences hebdomadaires qui avaient été interrompues à la suite de l’attentat dont il avait été l’objet le 13 mai dernier .
1. Après une longue interruption, il m’est donné aujourd’hui de reprendre de nouveau les audiences générales qui sont devenues une des formes fondamentales du service pastoral de l’Évêque de Rome. La dernière fois, c’était le 13 mai que les pèlerins se sont réunis pour une telle audience. Cependant, elle n’a pas pu se dérouler. Tous savent pourquoi… En commençant aujourd’hui cette rencontre qui nous est si chère, à vous comme à moi, après une interruption de cinq mois, je ne peux pas ne pas me référer à la journée du 13 mai.
2. Mais, auparavant, je ne peux pas ne pas vous manifester l’émotion et la douleur que m’a causées, hier, la nouvelle de la mort tragique du président égyptien Sadate. Il a été victime d’un acte terroriste d’une extrême gravité et d’une extrême cruauté qui suscite des sentiments d’amertume et de consternation et qui nous rend soucieux et préoccupés au sujet des conséquences possibles. Le président Sadate s’était fait apprécier par ses qualités d’homme, de croyant en Dieu et par ses courageuses initiatives de paix en cherchant à ouvrir de nouvelles voies pour solutionner le long et sanglant conflit entre Arabes et Israéliens. Je vous invite à prier pour ce grand homme d’État et pour les autres victimes de l’attentat barbare, parmi lesquelles il y a un évêque de l’Église copte orthodoxe ; prions aussi pour leurs familles, en particulier pour l’épouse et pour les enfants du président, frappés si durement dans leur affection. Que notre supplication monte encore vers Dieu pour que le peuple égyptien et ses gouvernants puissent dépasser cette épreuve dans une fraternelle convivence, en progressant dans le calme et dans la recherche de la paix qui a été le désir ardent de leur président ; pour qu’en ce temps troublé par tant de violences, de craintes et de préoccupations, le Seigneur hâte pour les pays du Moyen-Orient le jour de la réconciliation et de la paix.
3. « Les faveurs du Seigneur ne sont pas finies ni ses compassions épuisées. » (Lm 3, 22.) Ce sont les paroles du Peuple de Dieu qui exprime à son Seigneur sa gratitude pour le salut et qui le loue pour sa miséricorde. Aujourd’hui, je désire répéter ces paroles devant vous, chers frères et sœurs, qui êtes réunis pour l’audience du mercredi. Je désire qu’elles soient comme l’écho de ce 13 mai et de cette audience générale qui n’a pas pu se dérouler en raison de l’attentat contre le Pape.
4. Durant ces longues semaines d’hospitalisation à la polyclinique Gemelli, l’épisode de jours plus anciens de l’Église à Jérusalem, décrit dans les Actes des Apôtres, m’est souvent venu à l’esprit. Hérode avait fait arrêter Pierre : « Il le fit saisir et jeter en prison, le donnant à garder à quatre escouades de quatre soldats. Il voulait le faire comparaître devant le peuple avant la Pâque. Tandis que Pierre était ainsi gardé en prison, la prière de l’Église s’élevait pour lui vers Dieu sans relâche. Or la nuit même avant le jour où Hérode devait le faire comparaître, Pierre était endormi entre deux soldats. Deux chaînes le liaient et, devant la porte, des sentinelles gardaient la prison. Soudain l’ange du Seigneur survint et le cachot fut inondé de lumière. L’ange frappa Pierre au côté et le fit lever : « Debout ! Vite ! », dit-il. Et les chaînes lui tombèrent des mains. L’ange lui dit alors : « Mets ta ceinture et chausse tes sandales. » Ce qu’il fit. Il lui dit encore : « Jette ton manteau sur tes épaules et suis-moi. » Pierre sortit et il le suivait. Il ne se rendait pas compte que c’était vrai, ce qui se faisait par l’ange, mais il se figurait avoir une vision. Ils franchirent ainsi un premier poste de garde, puis un second et parvinrent à la porte de fer qui donne sur la ville. D’elle-même, elle s’ouvrit devant eux. Ils sortirent, allèrent jusqu’au bout d’une rue, puis brusquement l’ange le quitta. Alors, Pierre, revenant à lui, dit : « Maintenant, je sais réellement que le Seigneur a envoyé son ange et m’a arraché aux mains d’Hérode et à tout ce qu’attendait le peuple des Juifs. » (Ac 12, 3-11.) Cet épisode, qui est arrivé au cours des premiers jours de l’Église à Jérusalem, m’est souvent venu à l’esprit durant mon hospitalisation. Même si les circonstances de l’époque et celles d’aujourd’hui semblent très différentes, il était difficile au convalescent, qui est le successeur de Pierre sur le siège épiscopal de Rome, de ne pas méditer ces paroles de l’apôtre : « Maintenant, je sais réellement que le Seigneur a envoyé son ange et m’a arraché aux mains d’Hérode et à tout ce qu’attendait… »
5. J’ai rappelé ce passage des Actes des Apôtres ainsi que les paroles que l’on y trouve et qui ont constitué pour moi, pendant cette période, un si grand soutien. « Tandis que Pierre était ainsi gardé en prison, la prière de l’Église s’élevait pour lui vers Dieu sans relâche. » (Ac 12, 5.)
Chers frères et sœurs, j’ai expérimenté comme Pierre, isolé et destiné à la mort, l’efficacité de la prière de l’Église. Je l’ai expérimentée immédiatement de la part de ceux qui étaient réunis pour l’audience générale qui n’a pas pu se dérouler. J’ai expérimenté l’efficacité de cette prière dès la journée du 13 mai au fur et à mesure que la nouvelle de l’attentat était diffusée dans le monde entier par les moyens de communication sociale. Cette nouvelle a suscité des réactions provenant de différentes parties du monde, de différents pays, des gouvernants des nations, de tant d’hommes et de milieux différents. Mais surtout cette nouvelle a réuni les hommes en prière. Les cathédrales et les églises paroissiales se sont remplies. Nos frères orthodoxes et protestants ont prié avec nous. Mais pas seulement eux. Les disciples de Moïse et de Mahomet ont également prié. Et d’autres encore.
Il m’est difficile de penser à tout cela sans émotion. Sans une profonde gratitude envers tous. Vers tous ceux qui, le 13 mai, se sont réunis en prière. Envers tous ceux qui ont continué à prier durant toute cette période. Je suis reconnaissant aux hommes, mes frères et sœurs, pour cette prière. Je suis reconnaissant au Christ Seigneur et à l’Esprit-Saint qui par cet événement qui a eu lieu sur la place Saint-Pierre le 13 mai à 17h17, ont inspiré à tant de cœurs une prière commune. En pensant à cette grande prière, je ne puis oublier les paroles des Actes des apôtres qui se rapportent à Pierre : « La prière de l’Église s’élevait pour lui vers Dieu sans relâche. » (Ac 12, 5.)
6. « Nous sommes débiteurs. » (Rm 8, 12.) Il en est ainsi. Je suis devenu encore davantage débiteur à l’égard de tous. Je suis débiteur à l’égard de ceux qui ont directement contribué à sauver ma vie et qui m’ont aidé à retrouver la santé : les professeurs et les médecins, les religieuses infirmières et le personnel laïc de la polyclinique Gemelli. Je suis en même temps débiteur à l’égard de ceux qui m’ont entouré de cette vaste vague de prières dans le monde entier. Je suis débiteur. De nouveau, je suis devenu débiteur à l’égard de la très Sainte Vierge et de tous les saints patrons. Pourrais-je oublier que l’événement de la place Saint-Pierre a eu lieu le jour et l’heure où, depuis plus de soixante ans, on rappelle à Fatima, au Portugal, la première apparition de la Mère du Christ à de pauvres jeunes paysans ? Dans tout ce qui m’est arrivé ce jour j’ai, en effet, senti cette protection maternelle extraordinaire et cet égard qui se sont montrés plus forts que le projectile meurtrier.
Aujourd’hui, c’est la fête de la Mère du Saint Rosaire. Tout le mois d’octobre, c’est le mois du Rosaire. Après presque cinq mois, maintenant qu’il m’est donné de vous rencontrer de nouveau, chers frères et sœurs, lors de l’audience du mercredi, je désire que ces premières paroles que je vous adresse soient des paroles de gratitude, d’amour et de confiance plus profonde. Que le Saint Rosaire soit et demeure toujours une prière de gratitude, d’amour et de demande confiante : la prière de la Mère de l’Église. Encore une fois, je vous encourage et je vous invite tous à cette prière, spécialement durant ce mois du Rosaire.
7. Acceptez, chers participants à cette rencontre, ces premières paroles qui sont liées au souvenir du 13 mai. Étant donné qu’elles ne peuvent pas tout contenir, je chercherai encore à les compléter au cours de nos rencontres à venir.
 
Catéchèse du 14 octobre 1981
Un temps d’épreuve et un temps de grâce
1. Au cours de l’audience générale de mercredi dernier, je me suis référé à l’événement du 13 mai. Comme ces rencontres, qui reprennent de nouveau maintenant grâce à la santé recouvrée, ont été interrompues ce jour, je désire partager avec vous, au moins brièvement, ce qu’a été le contenu de mes méditations durant cette période de quelques mois où j’ai participé à une grande épreuve divine. J’ai dit : épreuve divine. En effet, bien que les événements du 13 mai — l’attentat contre la vie du Pape et ses conséquences liées à l’intervention et aux soins à la polyclinique Gemelli — aient leur dimension pleinement humaine, celle-ci ne peut effacer une dimension encore plus profonde : la dimension de l’épreuve permise par Dieu. Dans cette dimension, il faut placer tout ce dont j’ai parlé mercredi dernier. Aujourd’hui, je désire encore y revenir.
Durant les derniers mois, Dieu m’a permis d’expérimenter la souffrance, il m’a permis d’expérimenter le danger de perdre la vie. En même temps, il m’a permis de comprendre clairement et jusqu’au fond que cette souffrance a été une grâce spéciale de sa part pour moi-même et, également à cause du service que j’accomplis comme évêque de Rome et successeur de saint Pierre, une grâce pour l’Église.
2. Il en est ainsi, chers frères et sœurs : je sais que j’ai reçu une grande grâce. En vous rappelant ce qui est arrivé le 13 mai et par la suite, je ne peux pas ne pas parler de cela surtout. Le Christ, qui est la Lumière du monde et surtout le Prince des pasteurs, m’a accordé la grâce de pouvoir, par la souffrance et au péril de ma vie et de ma santé rendre témoignage à sa vérité et à son amour. C’est précisément cela que je retiens comme ayant été une grâce particulière et c’est pour cela que j’exprime de manière particulière ma reconnaissance à l’Esprit-Saint que les apôtres et leurs successeurs ont reçu le jour de la Pentecôte comme fruit de la croix et de la résurrection de leur Maître et Rédempteur. C’est pour cela que, cette année, la fête de la Pentecôte a eu pour moi une signification particulière quand, avec toute l’Église, et spécialement en union avec le patriarcat œcuménique, nous avons rendu grâces pour le don du premier Concile de Constantinople, célébré il y a mille six cents ans, en y joignant la commémoration, ici à Rome, du 1550e anniversaire du Concile d’Éphèse. Depuis le premier Concile de Constantinople, toute l’Église professe : « Je crois en l’Esprit-Saint qui est Seigneur et qui donne la vie. » C’est précisément à cet Esprit-Saint « qui donne la vie » que s’est référé le Christ quand il disait à ses disciples avant de monter vers son Père : « Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit-Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux confins de la terre. » (Ac 1, 8.) À partir de la Pentecôte, c’est l’Esprit-Saint qui a aidé les apôtres à rendre témoignage, d’abord à Jérusalem et ensuite dans les différents pays du monde d’alors. C’est lui qui leur a donné la force de rendre témoignage au Christ devant tout le peuple et, quand, pour cela, ils allaient au-devant de souffrances, d’être joyeux « de subir des outrages pour le nom de Jésus » (Ac 5, 41).
C’est l’Esprit-Saint qui a conduit Paul de Tarse sur les routes du monde de l’époque. C’est l’Esprit-Saint qui a soutenu Pierre lorsqu’il a rendu témoignage au Christ, d’abord à Jérusalem, ensuite à Antioche et enfin ici à Rome, la capitale de l’empire. Ce témoignage a été confirmé jusqu’au bout par le martyre comme le fut aussi celui de Paul de Tarse, le grand apôtre des nations.
3. Ces paroles que le Christ Seigneur et Rédempteur, le Christ éternel pasteur des âmes, a adressées aux apôtres avant de retourner vers son Père, s’adressent à leurs successeurs et aussi à tous les chrétiens. Les apôtres sont en effet à l’origine du nouveau peuple de Dieu comme l’enseigne le Concile (cf. décr. Ad gentes, 5). Mais si tous sont appelés à rendre témoignage au Christ crucifié et ressuscité, ceux qui, après les apôtres, ont reçu en héritage le service pastoral et magistériel dans l’Église, le sont de manière toute particulière. Combien de successeurs de Pierre sur ce siège romain ont scellé par le témoignage de leur vie ce témoignage dans le service pastoral et magistériel ? La sainte liturgie le manifeste quand, au cours de l’année, elle rappelle les nombreux souverains pontifes qui ont suivi Pierre en donnant le témoignage de leur sang. Il est difficile de parler de cela sans une profonde vénération, sans une inquiétude intérieure. C’est, en effet, par le sacrifice de ceux qui ont rendu un témoignage au Christ crucifié et ressuscité, en particulier durant les premiers siècles, qu’a grandi le Corps mystique du Christ, que l’Église est née et qu’elle est devenue plus profonde dans les âmes et qu’elle a été consolidée dans ce monde antique qui a répondu si souvent à la Bonne Nouvelle de l’Évangile par des persécutions sanglantes.
4. Ceux qui viennent à Rome pour « faire mémoire des apôtres », ceux qui vont sur les traces de saint Pierre et de saint Paul devraient avoir tout cela devant les yeux. Je suis un étranger qui a dû rester vivant et assumer la succession sur le siège romain après tant de grands papes, évêques de Rome. J’ai ressenti profondément également ma faiblesse humaine et c’est pour cela que je répète avec confiance les paroles de l’Apôtre : « La puissance… se manifeste… dans la faiblesse. » (2 Co 12, 9.) C’est pourquoi, avec une grande reconnaissance envers l’Esprit-Saint, je pense à cette faiblesse qu’il m’a permis d’expérimenter à partir du 13 mai, en croyant et en espérant humblement qu’elle a pu servir au renforcement de l’Église et aussi à celui de ma personne humaine. Voilà la dimension de l’épreuve divine qu’il n’est pas facile à l’homme de dévoiler. Il n’est pas facile non plus d’en parler avec des paroles humaines. Avec la plus profonde humilité, il faut confesser devant Dieu et devant l’Église cette grande grâce qui est devenue ma part personnelle en cette période où tout le Peuple de Dieu était en train de se préparer à une célébration particulière de la Pentecôte, consacrée cette année au souvenir du 1 600e anniversaire du premier Concile de Constantinople et au 1 550e anniversaire du Concile d’Éphèse.
À Éphèse, a résonné de nouveau pour toute l’Église de l’époque la vérité au sujet du Christ, Fils unique de Dieu qui, par l’œuvre de l’Esprit-Saint, est devenu vrai homme, conçu dans le sein de la Vierge Marie et qui est né pour le salut du monde. C’est pour cela que Marie est la vraie Mère de Dieu (Theotokos).
Quand je médite donc avec vous, chers frères et sœurs, sur la grâce que j’ai reçue lorsque ma vie a été menacée et que j’ai souffert, je m’adresse particulièrement à elle, à celle que nous appelons aussi la « Mère de la divine grâce ». Et je demande que cette grâce « ne soit pas vaine pour moi » (cf. 1 Co 15, 10), de même que toute grâce que l’homme reçoit, partout et à n’importe quel moment. Je demande que, par l’intermédiaire de toute grâce que le Père, le Fils et l’Esprit Saint répandent avec abondance, naisse cette force qui croît à travers notre faiblesse. Je demande que croisse et se répande aussi le témoignage de vérité et d’amour auquel nous a appelés le Seigneur.
 
Catéchèse du 21 octobre 1981
Le pardon, grâce et mystère du cœur humain
1. Aujourd’hui encore, au cours de cette rencontre agréable avec vous, chers frères et sœurs, je désire revenir sur l’événement du 13 mai dernier. J’y reviens pour rappeler ce que j’ai déjà dit ce jour-là au Christ qui est le maître et le rédempteur de nos âmes, et que j’ai ensuite dit à voix haute et publiquement le dimanche suivant, le 17 mai, à la prière du Regina Caeli. Voici les paroles que non seulement je rapporte aujourd’hui mais aussi que je répète pour exprimer la vérité qu’elles contiennent. Cette vérité est aujourd’hui comme alors la vérité de mon âme, de mon cœur et de ma conscience : « Très chers frères et sœurs, je sais que, ces jours-ci et à cette heure du Regina Caeli vous êtes unis à moi. Avec émotion, je vous remercie pour vos prières et je vous bénis tous. Je suis particulièrement proche des deux personnes qui ont été blessées en même temps que moi. Je prie pour le frère qui m’a frappé, auquel j’ai sincèrement pardonné. Uni au Christ, prêtre et victime, j’offre mes souffrances pour l’Église et pour le monde. À toi Marie, je répète : « Totus tuus ego sum. »
2. Le pardon ! Le Christ nous a enseigné le pardon. De nombreuses fois et de différentes manières, il nous a enseigné le pardon. Quand Pierre lui demande combien de fois il aurait dû pardonner à son prochain — « jusqu’à sept fois » — Jésus lui répond qu’il devrait pardonner « jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 21 s). Dans la pratique, cela veut dire toujours. En effet, le nombre « soixante-dix » par « sept » est symbolique et signifie, plus qu’une quantité déterminée, une quantité incalculable, infinie. Répondant à la question sur la manière dont il faut prier, le Christ a prononcé quelques paroles magnifiques adressées au Père : « Notre Père qui es aux cieux » et, après les demandes qui composent cette prière, la dernière qui parle du pardon : « Remets-nous nos fautes comme nous les remettons à ceux qui sont coupables à notre égard » (« à ceux qui sont nos débiteurs »). Enfin, le Christ lui-même confirme la vérité de ces paroles sur la Croix, quand, s’adressant au Père, il supplie : « Pardonne-leur », « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). « Pardon » est un mot prononcé par les lèvres d’un homme auquel il a été fait du mal. C’est même une parole du cœur humain. Dans cette parole du cœur, chacun de nous s’efforce de dépasser la frontière de l’inimitié qui peut le séparer de l’autre, et cherche à reconstruire l’espace intérieur de l’entente, du contact, du lien. Par l’Évangile et surtout par son exemple, le Christ nous a enseigné que cet espace s’ouvre non seulement devant l’autre homme mais en même temps devant Dieu lui-même. Le Père qui est le Dieu du pardon et de la miséricorde désire précisément agir dans cet espace du pardon humain. Il désire pardonner à ceux qui sont capables de pardonner les uns aux autres, à ceux qui cherchent à mettre en pratique ces paroles : « Pardonnez-nous… comme nous pardonnons. »
Le pardon est une grâce à laquelle on doit penser avec humilité et une gratitude profonde. Il est un mystère du cœur humain sur lequel il est difficile de s’entendre. Je voudrais cependant m’arrêter à ce que j’ai dit. Je l’ai dit parce que cela est étroitement lié à l’événement du 13 mai dans son ensemble.
3. Pendant les trois mois que j’ai passés à l’hôpital, le passage suivant du Livre de la Genèse, que tous vous connaissez bien, me revenait souvent à la mémoire. « Abel devint pasteur de petit bétail et Caïn cultivait le sol. Le temps passa et il advint que Caïn présenta des produits du sol en offrande à Yahwé et qu’Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau, et même de leur graisse. Or, Yahwé agréa Abel et son offrande. Mais il n’agréa pas Caïn et son offrande et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu. Yahwé dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite et que tu dois dominer ? » Cependant Caïn dit à son frère Abel : « Allons dehors. » Comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua. Yahwé dit à Caïn : « Où est ton frère Abel ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? » Yahwé reprit : « Qu’as-tu fait ! Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol… » (Gn 4, 2-10.)
4. Dans mes méditations à l’hôpital, ce texte très ancien, qui parle du premier attentat de l’homme contre la vie de l’homme, du frère contre la vie de son frère, me revenait souvent à la mémoire.
Lorsque l’homme qui a attenté à ma vie a été jugé et qu’il a reçu la sentence, j’ai pensé au récit de Caïn et d’Abel qui, dans la Bible, exprime « le début » du péché contre la vie de l’homme. À notre époque où ce péché contre la vie de l’homme est devenu de nouveau et d’une manière nouvelle menaçant, alors que tant d’innocents périssent par la main des autres, la description de ce qui arrive entre Caïn et Abel devient particulièrement éloquente. Elle complète encore davantage et rend encore plus bouleversant le commandement « Tu ne tueras pas ». Ce commandement fait partie du Décalogue que Moïse a reçu de Dieu et qu’il a, en même temps, écrit dans le cœur de l’homme comme loi intérieure de l’ordre moral pour tout le comportement humain. Cette question que Dieu pose à Caïn : « Où est ton frère ? » nous parle encore davantage de l’interdiction absolue du « Tu ne tueras pas ». En serrant de plus près la réponse évasive de Caïn : « Suis-je le gardien de mon frère ? », il y a l’autre question de Dieu : « Qu’as-tu fait ! Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol. »
5. Le Christ nous a enseigné à pardonner. Le pardon est même indispensable pour que Dieu puisse poser à la conscience humaine des questions pour lesquelles il attend une réponse dans la vérité intérieure. Au moment où tant d’innocents périssent par la main des autres, un besoin spécial de s’approcher de chacun de ceux qui tuent paraît s’imposer, de s’approcher avec le pardon dans le cœur et avec la même question que Dieu, Créateur et Seigneur de la vie humaine, a posée au premier homme qui avait attenté contre la vie de son frère et qui l’avait prise — qui avait pris ce qui est la seule propriété du Créateur et du Seigneur de la vie. Le Christ nous a enseigné à pardonner. Il a enseigné à Pierre à pardonner « jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt 18, 22). Dieu lui-même pardonne quand l’homme répond à la question adressée à sa conscience et par toute la vérité intérieure de la conversion. En laissant à Dieu lui-même le jugement et la sentence dans sa dimension définitive, nous ne cessons de demander : « Remets-nous nos fautes comme nous les remettons à ceux qui sont coupables à notre égard. »
 
Catéchèse du 28 octobre 1981
Le Rosaire
1. La fin du mois d’octobre, le mois du saint Rosaire, approche. À l’occasion de cette dernière audience générale d’octobre, je désire me référer à la première audience qui a eu lieu ce mois-ci. (Elle a été aussi la première audience générale après l’interruption de quelques mois causés par l’événement du 13 mai.) La première audience après cet intervalle a eu lieu le jour consacré à la Bienheureuse Vierge du Rosaire. Avec vous, frères et sœurs, je désire, en cette fin d’octobre, porter un regard sur la simplicité et, en même temps, sur la profondeur de cette prière à laquelle, d’une manière particulière, la Très Sainte Mère nous invite, nous pousse et nous encourage. En récitant le Rosaire, nous pénétrons dans les mystères de la vie de Jésus, qui sont en même temps les mystères de sa Mère. Ceci se voit très clairement dans les mystères joyeux, en commençant à l’annonciation, à travers la visitation et la naissance dans la nuit de Bethléem, ensuite à travers la présentation du Seigneur jusqu’à ce qu’il soit retrouvé au temple lorsque Jésus a déjà douze ans. Bien qu’il puisse sembler que les mystères douloureux ne nous montrent pas directement la Mère de Jésus — à l’exception des deux derniers : le chemin de croix et la crucifixion — pouvons-nous cependant penser que la Mère était spirituellement absente lorsque son Fils souffrait de si terrible manière à Gethsémani, à la flagellation et au couronnement d’épines ? Les mystères glorieux sont aussi des mystères du Christ où nous trouvons la présence spirituelle de Marie, en particulier dans le mystère de la résurrection. En parlant de l’ascension, la Sainte Écriture ne mentionne pas la présence de Marie, mais a-t-elle pu ne pas être présente puisque, tout de suite après, nous lisons qu’elle se trouvait au Cénacle avec les mêmes apôtres qui avaient salué peu de temps avant le Christ qui montait au ciel ? Avec eux, Marie se prépare à la venue de l’Esprit-Saint et participe à sa descente sur eux le jour de la Pentecôte. Les deux derniers mystères glorieux orientent directement nos pensées vers la Mère de Dieu lorsque nous contemplons son assomption et son couronnement dans la gloire céleste.
Le Rosaire est une prière qui se rapporte à Marie unie au Christ dans sa mission salvifique. Il est en même temps une prière à Marie, notre meilleure médiatrice auprès de son Fils. Il est enfin une prière que nous récitons d’une manière spéciale avec Marie, comme les apôtres priaient avec elle au Cénacle en se préparant à recevoir l’Esprit-Saint.
2. Voilà ce que je souhaite dire sur cette prière si chère à la fin du mois d’octobre. En le faisant, je m’adresse à tous ceux qui m’ont soutenu par leurs prières au cours des derniers mois, non seulement par la prière du Rosaire mais aussi par la prière liturgique et par toute autre prière. Les autres fois, je vous ai déjà remerciés pour cela. Je vous ai remerciés lors de la première audience de ce mois. Mais les expressions de cette gratitude ne suffisent jamais. Aujourd’hui donc, je désire manifester encore une fois ma reconnaissance en me rendant compte combien je suis débiteur à l’égard de tous ceux qui m’ont soutenu et qui continuent encore de me soutenir par leurs prières.
La plus grande partie de ce soutien est connu de Dieu seul. Mais durant cette période me sont parvenues des milliers et des milliers de lettres où des personnes de toutes les parties du monde m’ont exprimé leur sympathie et m’ont assuré de leurs prières. Parmi les nombreuses lettres, je voudrais aujourd’hui en mentionner une seule, celle qui m’a été écrite par un enfant : « Cher Pape, je te souhaite de guérir vite pour que tu puisses revenir lire l’Évangile et la parole de Dieu. Je sais que tu as pardonné à cet homme qui t’a blessé et c’est ainsi que moi aussi je veux pardonner à celui qui me moucharde ou me donne des coups de pied. Fais que je me comporte toujours bien et qu’il y ait la paix partout. »
3. Vers la fin de la Lettre de saint Paul aux Éphésiens, nous trouvons les paroles suivantes : « … Armez-vous de force dans le Seigneur, de sa force toute-puissante. Revêtez l’armure de Dieu pour être en état de faire face aux manœuvres du diable. Ce n’est pas à l’homme que nous sommes affrontés mais aux Autorités, aux Pouvoirs, aux Dominateurs de ce monde de ténèbres, aux esprits du mal qui sont dans les cieux… Prenez donc surtout le bouclier de la foi ; il vous permettra d’éteindre tous les projectiles enflammés du Malin… Que l’Esprit suscite votre prière sous toutes ses formes, vos requêtes, en toutes circonstances ; employez vos veilles à une infatigable intercession pour tous les saints, pour moi aussi : que la parole soit placée dans ma bouche pour annoncer hardiment le mystère de l’Évangile dont je suis l’ambassadeur enchaîné. Puissé-je, comme je suis tenu, le dire en toute hardiesse. » (Ép 6, 10-20.)
4. Au cours de la première audience d’octobre, en faisant référence aux Actes des apôtres, je vous ai remerciés parce qu’« une prière montait sans cesse vers Dieu de l’Église pour lui » (c’est-à-dire pour Pierre). Aujourd’hui, je me suis référé aux paroles de la Lettre aux Éphésiens pour demander, comme Paul, de continuer à prier, maintenant qu’il m’est donné de nouveau de reprendre le service de l’Évangile. C’est un service de vérité et d’amour. Un service à l’égard de l’Église et en même temps, à l’égard du monde. L’auteur de la Lettre aux Éphésiens dit que ce service de vérité est en même temps une lutte authentique « contre les esprits du mal », « contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres. » Il est une lutte et un combat.
5. Dans la Constitution Gaudium et spes, le Concile Vatican II parle aussi de cette lutte avec les expressions suivantes : « Un dur combat contre les puissances des ténèbres passe à travers toute l’histoire des hommes ; commencé dès les origines, il durera, le Seigneur nous l’a dit, jusqu’au dernier jour. Engagé dans cette bataille, l’homme doit sans cesse combattre pour s’attacher au bien ; et ce n’est qu’au prix de grands efforts, avec la grâce de Dieu, qu’il parvient à réaliser son unité intérieure. C’est pourquoi l’Église du Christ reconnaît certes que le progrès humain peut servir au bonheur véritable des hommes et elle fait ainsi confiance au dessein du Créateur ; mais elle ne peut pas cependant ne pas faire écho à la parole de l’Apôtre : « Ne vous modelez pas sur le monde présent » (Rm 12, 2), c’est-à-dire sur cet esprit de vanité et de malice qui change l’activité humaine, ordonnée au service de Dieu et de l’homme, en instrument de péché (Gaudium et spes, 37).
Ensuite, les Pères conciliaires nous enseignent : « À qui demande comment une telle misère peut être surmontée, les chrétiens confessent que toutes les activités humaines, quotidiennement déviées par l’orgueil de l’homme et l’amour désordonné de soi, ont besoin d’être purifiées et amenées à leur perfection par la croix et la résurrection du Christ. » (Ibid.)
En reprenant de nouveau mon service après l’épreuve que la Miséricorde divine m’a accordée de dépasser, je m’adresse à tous avec les paroles de saint Paul : priez « pour moi aussi afin qu’il me soit donné d’ouvrir la bouche pour parler et d’annoncer hardiment le mystère de l’Évangile ».
6. L’expérience personnelle de la violence m’a fait sentir d’une manière plus intense la proximité avec ceux qui en n’importe quel lieu de la terre et de quelque manière que ce soit souffrent persécution pour le nom du Christ. Elle m’a fait également sentir la proximité avec tous ceux qui subissent l’oppression pour la sainte cause de l’homme et de sa dignité, pour la justice et la paix dans le monde. La proximité enfin avec ceux qui ont scellé leur fidélité par la mort. En pensant à eux tous, je répète les paroles de l’Apôtre dans la Lettre aux Romains : « Aucun de nous ne vit pour soi-même et personne ne meurt pour soi-même. Car, si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur. Si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Car c’est pour être Seigneur des morts et des vivants que le Christ est mort et qu’il a repris vie. » (Rm 14 7-9.)
Que ces paroles nous préparent aussi à la grande solennité de tous les saints et à l’anniversaire du 2 novembre où nous rappelons tous les fidèles défunts.
 
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