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Catéchèse du 29 avril 1981
Les limites éthiques dans les œuvres d’art et audio-visuelles
L’audience d’aujourd’hui tombe le jour de la fête de sainte Catherine de Sienne, patronne de l’Italie avec saint François d’Assise. Le souvenir de l’humble et savante vierge dominicaine nous remplit l’esprit d’allégresse spirituelle et nous fait tressaillir de joie dans l’Esprit Saint, car le Seigneur du ciel et de la terre a révélé ses secrets aux simples (cf. Lc 10, 21). Le message de Catherine, animé par une foi très pure, par un amour fervent et par une consécration infatigable à l’Église, investit chacun de nous et nous incite doucement à une imitation généreuse. Je suis donc heureux d’adresser une salutation particulière aux Italiens présents à cette rencontre et à tout le cher peuple italien. Écoutez, chers fidèles, ces paroles de sainte Catherine : « À la lumière de la foi, j’ai acquis la sagesse ; à la lumière de la foi, je suis forte, constante et persévérante ; à la lumière de la foi, j’espère : je ne faiblis pas sur le chemin. Cette lumière m’enseigne la route. » (Dialogo, C. CLXVII.) Par son intercession, implorons une foi toujours plus profonde et plus ardente, afin que le Christ soit la lumière de notre route, de celle de nos familles, de la société tout entière, assurant ainsi à la chère Italie la vraie paix, fondée sur la justice et surtout sur le respect de la loi divine qui a été l’objet du désir ardent de la grande sainte de Sienne.
1. Nous avons déjà consacré une série de réflexions à la signification des paroles que le Christ a prononcées dans le Discours sur la Montagne où il exhorte à la pureté du cœur, en attirant même l’attention sur le « regard concupiscent ». Nous ne pouvons oublier ces paroles même lorsqu’il s’agit du vaste domaine de la culture artistique, surtout celle qui a un caractère visuel et un caractère de spectacle, comme lorsqu’il s’agit du domaine de la culture « de masse » — si significative pour notre temps — qui est liée à l’usage des techniques de vulgarisation de la communication audio-visuelle. Nous avons dit dernièrement que le domaine de l’activité humaine mentionnée ci-dessus se trouve parfois accusée de « pornovision » et que la littérature se trouve également accusée de « pornographie ». Ces jugements sont exprimés lorsqu’on dépasse la limite de la honte ou de la sensibilité personnelle par rapport à ce qui se rattache au corps humain, à sa nudité, lorsque le droit à l’intimité du corps dans sa masculinité ou dans sa féminité se trouve violé dans l’œuvre artistique par les techniques de production audio-visuelles et — en dernière analyse — lorsque se trouve violée cette intime et constante destination au don et au don réciproque qui est inscrite dans cette féminité et dans cette masculinité à travers toute la structure de l’être-homme. Cette profonde inscription, cette empreinte même, décide de la signification sponsale du corps, c’est-à-dire de l’appel fondamental qu’elle reçoit à former une « communion de personnes » et à y participer.
2. Il est évident que, dans les œuvres d’art ou dans les produits de la reproduction artistique audio-visuelle, cette constante destination au don, c’est-à-dire cette profonde inscription de la signification du corps humain, ne peut être violée que dans l’ordre intentionnel de la reproduction et de la représentation. Comme il a été déjà dit précédemment, il s’agit en effet du corps humain comme modèle ou thème. Cependant, si le sens de la pudeur et la sensibilité personnelle se trouvent offensés dans ces cas, c’est à cause de leur transfert dans la dimension de la « communication sociale », donc à cause du fait que ce qui, dans le juste sentiment de l’homme, appartient et doit appartenir strictement au rapport interpersonnel, ce qui est lié — comme on l’a déjà relevé auparavant — à la « communion même des personnes » et qui, dans ce domaine, appartient à la vérité intérieure de l’homme et donc aussi à la vérité intégrale sur l’homme, devient, pour ainsi dire, une propriété publique.
Sur ce point, il n’est pas possible d’être d’accord avec les représentants de ce que l’on appelle le naturalisme qui réclament le droit à « tout ce qui est humain » dans les œuvres d’art et dans les produits de la reproduction artistique, en affirmant agir de cette manière au nom de la vérité réaliste sur l’homme. C’est précisément cette vérité sur l’homme — la vérité entière sur l’homme — qui exige de prendre en considération aussi bien le sens de l’intimité du corps que la cohérence du don lié à la masculinité et à la féminité du corps lui-même dans lequel se reflète le mystère de l’homme et précisément le mystère de la structure intérieure de la personne. Cette vérité sur l’homme doit être prise en considération même dans l’ordre artistique si nous voulons parler de plein réalisme.
3. Dans ce cas, on constate donc que la régularité propre de la « communion des personnes » concorde profondément avec le domaine vaste et différencié de la « communication ». Le corps humain dans sa nudité — comme nous l’avons affirmé dans les analyses précédentes où nous nous sommes référés à Genèse 2, 25 —, compris comme manifestation et comme don de la personne ou comme signe de confiance et de don à l’autre personne, consciente du don, choisie et décidée à y répondre de manière tout aussi personnelle, devient la source d’une « communication » interpersonnelle toute spéciale. Comme il a déjà été dit, c’est une communication particulière dans l’humanité elle-même. Cette communication interpersonnelle pénètre profondément dans le système de la communion (communio personarum), croît en même temps à partir de lui et se développe correctement dans son cadre. Précisément en raison de la grande valeur du corps dans ce système de « communion » inter-personnelle, le fait de faire du corps dans sa nudité — qui exprime précisément « l’élément » du don — le thème et l’objet de l’œuvre d’art ou de la reproduction audio-visuelle est non seulement un problème de nature esthétique, mais aussi et en même temps de nature éthique. En effet, cet « élément du don » se trouve, pour ainsi dire, renvoyé à la dimension d’une réception inconnue et d’une réponse imprévue et, avec cela, il se trouve d’une certaine manière intentionnellement « menacé » dans le sens où il peut devenir un objet anonyme d’« appropriation », un objet d’abus. C’est précisément pour cela que la vérité intégrale sur l’homme constitue dans ce cas la base de la norme selon laquelle se modèle le bien ou le mal des actions déterminées, des comportements, des coutumes et des situations. La vérité sur l’homme, sur ce qui en lui — précisément en raison de son corps et de son sexe (féminité - masculinité) — est particulièrement personnel et intérieur, crée ici des limites précises qu’il n’est pas permis de franchir.
4. Ces limites doivent être reconnues et observées par l’artiste qui fait du corps humain un objet, un modèle ou un thème de l’œuvre d’art ou de la reproduction audio-visuelle. Ni lui ni les autres responsables dans ce domaine n’ont le droit d’exiger, de proposer ou de faire que d’autres personnes invitées, exhortées ou admises à voir, à contempler l’image, violent ces limites, avec eux ou à cause d’eux. Il s’agit de l’image où ce qui constitue en lui-même le contenu et la valeur profondément personnels, ce qui appartient à l’ordre du don et du don mutuel de la personne à la personne, se trouve, comme thème, arraché de son substrat authentique pour devenir, par l’intermédiaire de la « communication sociale », un objet et, en outre, dans un certain sens, un objet anonyme.
5. Tout le problème de la « pornovision »et de la « pornographie », tel qu’il résulte de ce qui a été dit ci-dessus, n’est pas un effet de la mentalité puritaine ni d’un moralisme étroit et n’est pas non plus le produit d’une pensée chargée de manichéisme. Il s’agit là du domaine très important et fondamental des valeurs auxquelles l’homme ne peut demeurer indifférent en raison de la dignité de l’humanité, du caractère personnel et de l’éloquence du corps humain. À travers les œuvres d’art et l’activité des moyens audio-visuels, tous ces contenus et ces valeurs peuvent être modelés et approfondis, mais ils peuvent être aussi déformés et détruits « dans le cœur » de l’homme. Comme on le voit, nous nous trouvons continuellement dans l’orbite des paroles que le Christ a prononcées dans le Discours sur la Montagne. Aussi les problèmes que nous sommes en train de traiter doivent-ils être examinés à la lumière de ces paroles qui considèrent le « regard » né de la concupiscence comme un « adultère commis dans le cœur ».
Il semble donc que la réflexion sur ces problèmes, importants pour « créer un climat favorable à l’éducation de la chasteté », constitue un complément indispensable à toutes les analyses précédentes que nous avons consacrées à ce sujet au cours des nombreuses rencontres du mercredi.
 
Catéchèse du 6 mai 1981
La responsabilité de l’artiste vis-à-vis du corps humain
1. Dans le Discours sur la Montagne, le Christ a prononcé des paroles auxquelles nous avons consacré une série de réflexions durant presque une année. En expliquant à ses auditeurs la signification propre du commandement : « Tu ne commettras pas d’adultère », le Christ s’exprime ainsi : « Mais moi je vous dis : Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur. » (Mt 5, 28.) Il semble que ces paroles se réfèrent également aux vastes domaines de la culture humaine, surtout à ceux de l’activité artistique dont nous avons déjà parlé dernièrement, au cours de quelques rencontres du mercredi. Aujourd’hui, il nous faut consacrer la partie finale de ces réflexions au problème du rapport entre l’éthos de l’image — ou de la description — et l’éthos de la vision ou de l’écoute, de la lecture ou des autres formes de la connaissance que l’on rencontre dans le contenu de l’œuvre d’art ou de l’audiovision entendues au sens large.
2. Ici, nous revenons encore une fois au problème déjà signalé antérieurement : le corps humain, dans toute la vérité visible de sa masculinité et de sa féminité, peut-il être — et dans quelle mesure — un thème de l’œuvre d’art et, par cela même, un thème de cette « communication » sociale spécifique à laquelle cette œuvre est destinée ? Cette question se réfère encore plus à la culture contemporaine, la culture de « masse », qui est liée aux techniques audiovisuelles. Le corps humain peut-il être ce thème ou ce modèle, étant donné que nous savons qu’à lui est liée cette objectivité « sans choix » que nous avons d’abord appelée anonymat et qui semble porter en elle une grave menace potentielle contre le domaine tout entier des significations, domaine qui est propre au corps de l’homme et de la femme en raison du caractère personnel du sujet humain et du sujet de « communion » des rapports interpersonnels ?
On peut ajouter à ce sujet que les expressions « pornographie » ou « pornovision » sont apparues, malgré leur ancienne étymologie, assez tardivement dans le langage. La terminologie traditionnelle latine se servait du terme obscaena montrant de cette manière tout ce qui ne doit pas se trouver devant les yeux des spectateurs, ce qui doit être caché avec une discrétion convenable, ce qui ne peut être présenté au regard humain sans un choix.
3. En posant la précédente question, nous nous rendons compte que, de facto, au cours d’époques entières de la culture humaine et de l’activité artistique, le corps humain a été et est ce modèle et ce thème des œuvres d’art visuelles. De la même manière, tout le domaine de l’amour entre l’homme et la femme et, lié à lui, le « don réciproque » de la masculinité et de la féminité dans leur expression corporelle ont été, sont et seront un thème de la littérature narrative. Cette littérature narrative a également trouvé sa place dans la Bible, surtout dans le texte du Cantique des Cantiques qu’il nous faudra reprendre dans une autre circonstance. Il faut même constater que dans l’histoire de la littérature ou de l’art dans l’histoire de la culture humaine, ce thème apparaît de manière particulièrement fréquente et qu’il est particulièrement important. En effet, il concerne un problème qui a en soi sa valeur et son importance. Nous le manifestons depuis le début de nos réflexions en suivant les traces des textes bibliques qui nous révèlent la juste dimension de ce problème, à savoir la dignité de l’être humain dans sa corporéité masculine et féminine et la signification sponsale de la féminité et de la masculinité dans la structure tout entière — et en même temps visible — de la personne humaine.
4. Nos précédentes réflexions n’entendaient pas mettre en doute le droit de ce thème. Elles tendaient seulement à montrer que la manière de le traiter est liée à une responsabilité particulière de nature non seulement artistique, mais également éthique. L’artiste qui se lance sur ce thème dans n’importe quel domaine de l’art ou à travers les techniques audiovisuelles, doit être conscient de la pleine vérité de l’objet, de toute l’échelle des valeurs qui lui sont liées. Il doit non seulement en tenir compte dans l’abstrait, mais il doit également les vivre lui-même correctement. Cela correspond également à ce principe de la « pureté du cœur » qu’il faut, dans des cas déterminés, transférer du domaine existentiel des attitudes et des comportements au domaine intentionnel de la création ou de la reproduction artistiques. Il semble que le processus d’une telle création tende non seulement à l’objectivation (et dans un certain sens à une nouvelle « matérialisation ») du modèle mais, en même temps, à exprimer dans cette objectivation ce que l’on peut appeler l’idée créatrice de l’artiste où se manifeste précisément son monde intérieur des valeurs et donc aussi sa manière de vivre la vérité de son objet. Dans ce processus s’accomplit une transfiguration caractéristique du modèle ou de la matière et, en particulier, de ce qu’est l’homme, le corps humain dans toute la vérité de sa masculinité et de sa féminité. (De ce point de vue, comme nous l’avons déjà mentionné, il y a une différence bien considérable, par exemple, entre le tableau ou la sculpture et la photographie ou le film.) Le spectateur qui est invité par l’artiste à regarder son œuvre communique non seulement avec l’objectivation et donc, dans un certain sens, avec une nouvelle « matérialisation » du modèle ou de la matière mais, en même temps, avec la vérité de l’objet que l’auteur, dans sa « matérialisation » artistique, a réussi à exprimer avec des moyens qui lui sont propres.
5. Au cours des différentes époques, en commençant par l’antiquité et surtout dans la grande période de l’art classique grec, on trouve des œuvres d’art où le thème est le corps humain dans sa nudité et dont la contemplation permet de se concentrer, dans un certain sens, sur la vérité entière de l’homme, sur la dignité et sur la beauté — même suprasensuelle — de la masculinité et de la féminité. Ces œuvres portent en elles un élément de sublimation presque caché qui conduit le spectateur, par l’intermédiaire du corps, au mystère personnel tout entier de l’homme. Au contact de telles œuvres, où nous ne nous sentons pas déterminés par leur contenu à « regarder pour désirer », dont parle le Discours sur la Montagne, nous apprenons dans un certain sens cette signification sponsale du corps qui correspond à la « pureté du cœur » et qui la mesure. Mais il y aussi des œuvres d’art et peut-être encore plus souvent des reproductions qui suscitent une objection dans le domaine de la sensibilité personnelle de l’homme, non pas en raison de leur objet, puisque le corps humain a toujours en lui-même une dignité inaliénable, mais en raison de la qualité ou du mode de sa reproduction, de sa représentation artistique. Les différents coefficients de l’œuvre ou de la reproduction, de même que les multiples circonstances, plus souvent de nature techniques qu’artistiques, peuvent décider de cette mode et de cette qualité.
On sait que c’est à travers tous ces éléments que l’intentionnalité fondamentale même de l’œuvre d’art ou de ce qui est produit par des techniques appropriées devient, dans un certain sens, accessible au spectateur, à l’auditeur ou au lecteur. Si notre sensibilité personnelle réagit par l’objection et la désapprobation, c’est parce que dans cette intentionnalité fondamentale et en même temps dans l’objectivation de l’homme et de son corps, nous découvrons comme indispensable pour l’œuvre d’art ou sa reproduction sa réduction immédiate au rang d’objet, d’objet de « plaisir » destiné à l’assouvissement de la concupiscence elle-même. Cela s’oppose à la dignité de l’homme même dans l’ordre intentionnel de l’art et de la reproduction. Par analogie, il faut étendre ces considérations aux différents domaines de l’activité artistique — selon leur spécificité propre —, ainsi qu’aux différentes techniques audiovisuelles.
6. L’encyclique Humanae vitae de Paul VI (n° 22) souligne la nécessité de « créer un climat favorable à l’éducation de la chasteté ». Par cela, il entendait affirmer que le fait de vivre le corps humain dans toute la vérité de sa masculinité et de sa féminité doit correspondre à la dignité de ce corps et à sa signification dans la construction de la communion des personnes. On peut dire que cette vérité est une des dimensions fondamentales de la culture humaine, comprise comme affirmation qui ennoblit tout ce qui est humain. C’est pourquoi nous avons consacré cette brève ébauche à ce que l’on pourrait appeler, de manière synthétique, l’éthos de l’image. Il s’agit de l’image qui sert à une singulière « visualisation » de l’homme et qu’il faut comprendre dans un sens plus ou moins direct. L’image sculptée ou peinte « exprime visiblement » l’homme. La représentation théâtrale ou le spectacle de ballet l’« exprime visiblement » d’une autre manière, le film l’exprime d’une autre manière encore. Même l’œuvre littéraire tend, à sa manière, à susciter des images intérieures, en se servant des richesses de l’imagination ou de la mémoire humaine. Ce que nous avons appelé l’« éthos de l’image » ne peut donc être considéré en faisant abstraction de la composante correspondante qu’il faudrait appeler l’« éthos du voir ». Entre l’une et l’autre composante se trouve tout le processus de communication, indépendamment de l’étendue des cercles que décrit cette communication qui, dans ce cas, est toujours « sociale ».
7. La création du climat favorable à l’éducation de la chasteté contient ces deux composantes. Elle concerne, pour ainsi dire, un circuit réciproque qui se produit entre l’image et sa vision, entre l’éthos de l’image et l’éthos de la vision. Comme la création de l’image, dans le sens vaste et différencié du terme, impose à l’auteur, artiste ou reproducteur, des obligations non seulement esthétiques mais aussi éthiques, de même le « regard », compris selon la même large analogie, impose des obligations à celui qui est le récepteur de l’œuvre.
L’activité artistique authentique et responsable tend à dépasser l’anonymat du corps humain comme objet « non choisi », en cherchant (comme il a déjà été fait précédemment) à travers l’effort de création une pareille expression artistique de la vérité sur l’homme dans sa corporéité féminine et masculine qui se trouve pour ainsi dire assignée comme tâche au spectateur et d’une manière plus large, à tout récepteur de l’œuvre. C’est de lui, à son tour, qu’il dépend de se décider d’accomplir un effort pour s’approcher de cette vérité ou de ne rester qu’un « consommateur » superficiel des impressions, c’est-à-dire quelqu’un qui profite de la rencontre avec le corps anonyme comme thème au seul niveau de la sensualité qui réagit par elle-même à son objet « sans choix ». Nous terminons ici cet important chapitre de nos réflexions sur la théologie du corps dont le point de départ a été les paroles prononcées par le Christ dans le Discours sur la Montagne : paroles valables pour les hommes de tous les temps, pour l’homme « historique » et valables pour chacun de nous.
Les réflexions sur la théologie du corps ne seraient cependant pas complètes si nous ne considérions pas d’autres paroles du Christ, celles où il se réfère à la résurrection future. Nous nous proposons donc de leur consacrer le prochain cycle de nos considérations.
 
Catéchèse du 13 mai 1981
L’actualité de l’enseignement social de l’Église
Avant l’audience générale du 13 mai, prévue pour 17 heures sur la place Saint-Pierre, le Saint-Père, debout dans sa jeep blanche, achevait le tour habituel de la place lorsqu’il a été victime d’un attentat perpétré par un jeune homme d’origine turque, Mehmet Ali Agca. Voici le texte du discours qu’il devait prononcer :
1. Au cours de nos rencontres lors des audiences générales du mercredi des semaines passées, j’ai développé un cycle de catéchèse basée sur les paroles que le Christ a prononcées dans son Discours sur la Montagne. Aujourd’hui, chers frères et sœurs dans le Christ, je désire inaugurer une série de réflexions sur un autre thème pour souligner dignement une date qui mérite d’être inscrite en lettres d’or dans l’histoire de l’Église moderne : le 15 mai 1891. En effet, quatre-vingt-dix années se sont écoulées depuis que mon prédécesseur Léon XIII a publié la fondamentale encyclique sociale Rerum novarum qui n’a pas été seulement une condamnation vigoureuse et pleine de tristesse de la « misère immédiate » dans laquelle étaient plongés les travailleurs de ce temps-là, après la première période d’application de la machine industrielle au domaine de l’entreprise ; elle a aussi et surtout jeté les bases d’une juste solution aux graves problèmes de la coexistence humaine que l’on connaît sous l’appellation de « question sociale ».
2. Pourquoi, après tant d’années, l’Église rappelle-t-elle encore l’encyclique Rerum novarum ? Les raisons sont nombreuses. D’abord et avant tout, Rerum novarum est et constitue la Grande Charte de l’activité sociale chrétienne comme l’a définie Pie XII (Radiomessage pour le cinquantième anniversaire de l’encyclique : Discorsi et radiomessaggi 1942, vol. III, p. 911) ; et Paul VI à ajouté que « son message continue à inspirer l’action pour la justice » (Octogesima adveniens n. 1) dans l’Église et dans le monde contemporain ; elle est aussi une démonstration irréfutable de l’anxieuse et diligente attention de l’Église pour le monde du travail. Léon XIII a élevé courageusement la voix pour défendre les opprimés, les pauvres, les humbles, les exploités et cette voix a été simplement l’écho de la voix de Celui qui avait proclamé bienheureux les pauvres et les affamés de justice. Suivant l’impulsion et l’invitation de « la conscience de son ministère apostolique » (cf. Rerum novarum, n. 1), le Pape a parlé : il en avait non seulement le droit, mais aussi et surtout le devoir. En effet ce qui justifie l’intervention de l’Église et de son Pasteur suprême dans les questions sociales, c’est toujours la mission reçue du Christ : sauver l’homme et sa dignité intégrale.
3. Par vocation, l’Église est appelée à être partout la fidèle protectrice de la dignité humaine, la mère des opprimés et des marginaux, l’Église des faibles et des pauvres. Elle veut vivre toute la vérité contenue dans les Béatitudes évangéliques, surtout la première : « Bienheureux les pauvres en esprit » ; elle veut enseigner et agir comme l’a fait son Divin Fondateur qui est venu pour « faire et enseigner » (cf. Ac 1, 1).
Comme je l’ai déclaré l’an dernier dans mon discours aux ouvriers à Sao Paulo au Brésil : « Quand elle proclame l’Évangile, l’Église cherche — toutefois sans négliger sa mission spécifique d’évangélisation — à obtenir que tous les aspects de la vie sociale où se manifeste l’injustice subissent une transformation dans le sens de la justice. » (N. 3 ; 3 juillet 1980.) L’Église a conscience de cette haute mission qui lui incombe ; c’est pourquoi elle s’insère dans l’histoire des peuples, dans leurs institutions, dans leur culture, dans leurs problèmes, dans leurs besoins. Elle veut être solidaire de ses fils et de toute l’humanité, partager leurs difficultés et leurs angoisses et faire siennes les légitimes revendications de ceux qui souffrent, ou qui sont victimes de l’injustice. Forte des paroles éternelles de l’Évangile, elle dénonce tout ce qui offense l’homme dans sa dignité d’« image de Dieu » (Gn 2, 26) et dans ses droits fondamentaux, universels, inviolables, inaliénables ; tout ce qui entrave sa croissance selon le plan de Dieu. Ceci fait partie de son service prophétique.
4. C’est à juste titre que Pie XI a affirmé que « Rerum novarum a présenté à l’humanité un magnifique idéal social, tiré des sources toujours vives et vitales de l’Évangile » (cf. Quadragesimo anno, n. 16). Dans le sillage du document fondamental de Léon XIII, mes vénérés prédécesseurs n’ont pas manqué de réaffirmer, en de nombreuses circonstances, ce droit et ce devoir de l’Église de donner des directives morales dans un domaine qui a, comme le domaine social et économique, des liens directs avec la fin religieuse et surnaturelle de sa propre mission. Le Concile Vatican II a repris cet enseignement, soulignant que « c’est la tâche de toute l’Église de rendre les hommes capables de bien construire l’ordre temporel et de l’orienter vers Dieu par le Christ » (Apostolicam actuositatem, n. 7). Et ainsi émerge le premier grand enseignement de la célébration de ce quatre-vingt-dixième anniversaire : celui de réaffirmer le droit et la compétence de l’Église d’« accomplir sans entraves sa mission parmi les hommes, de porter un jugement moral, même en des matières qui touchent le domaine politique, quand les droits fondamentaux de la personne ou le salut des âmes l’exigent » (Gaudium et spes, n. 76); celui de rendre les Églises locales, les prêtres, les religieux et religieuses, les laïcs toujours plus conscients de leur droit et de leur devoir de se dépenser pour le bien de l’homme et d’être à tout moment les défenseurs et les artisans de la justice authentique dans le monde.
5. Considérant d’un œil serein les événements sociaux historiques qui se sont succédé dans le monde du travail depuis cette lointaine époque de mai 1891, il faut reconnaître avec satisfaction qu’un grand pas a été fait et que de grandes transformations se sont opérées pour rendre la vie des classes laborieuses plus conforme à leur dignité. Rerum novarum a été le levain et le ferment de ces transformations fécondes. Grâce à elle, le Pontife romain a répandu dans l’âme de l’ouvrier le sentiment et la conscience de sa dignité humaine, civile et chrétienne ; il a favorisé la création d’associations syndicales ouvrières dans les différents pays ; il a rappelé aux gouvernements et aux nations leurs devoirs à l’égard des faibles et des pauvres, invitant les États à élaborer une politique sociale humaine et intelligente qui aboutisse à la reconnaissance, à la détermination et au respect du droit du travail et au travail pour tous les citoyens.
6. Rerum novarum revêt ensuite pour l’Église une très grande importance parce qu’elle constitue un dynamique point de référence pour sa doctrine et son action sociales dans le monde contemporain. Durant des siècles, de ses origines à aujourd’hui, l’Église s’est toujours rencontrée et confrontée avec le monde et ses problèmes, les éclairant de la lumière de la foi et de la morale du Christ. Ceci a favorisé la formation et la réalisation, au cours de l’histoire, d’un corps de principes de morale sociale chrétienne que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de doctrine sociale de l’Église. Le mérite du Pape Léon XIII est d’avoir, le premier, cherché à leur donner un caractère organique et synthétique. C’est ainsi que le magistère a commencé la nouvelle et délicate tâche, qui est aussi l’immense effort de réélaborer pour un monde changeant sans cesse un enseignement capable de répondre aux exigences modernes, ainsi qu’aux rapides et continuelles transformations de la société industrielle et conçu en même temps pour protéger les droits tant de la personne humaine que des jeunes nations qui prennent leur place dans la Communauté internationale.
7. Comme je l’ai souligné à Puebla, cet enseignement social « naît à la lumière de la parole de Dieu et du magistère authentique, de la présence des chrétiens au sein des situations changeantes du monde, en contact avec les défis qu’elles lancent » (Discours inaugural II, 7). Son objet est et reste toujours la dignité sacrée de l’homme, image de Dieu, et la défense de ses droits inaliénables ; sa fin, la réalisation de la justice entendue comme promotion et libération intégrale de la personne humaine dans sa dimension terrestre et transcendante ; son fondement, la vérité au sujet de la nature humaine elle-même, vérité qu’apprend la raison et qu’éclaire la Révélation ; sa force de propulsion, l’amour comme précepte évangélique et norme d’action. Créatrice d’une conception toujours actuelle et féconde de la vie sociale, l’Église a développé durant ce dernier siècle un enseignement social de nature religieuse et morale avec la collaboration de prêtres et de laïcs éclairés, elle ne s’est pas limitée cependant à offrir des principes, à méditer des directives, des constatations ou des rappels ; elle a présenté également des critères de jugement et des directives pour l’action que tout catholique est appelé à prendre comme base de sa saine expérience pour les traduire ensuite dans la réalité en catégories actives de collaboration et d’engagement (cf. Evangelii nutiandi, n. 38). Dynamique et vitale, la doctrine sociale se compose, comme toute réalité vivante, d’éléments durables d’importance suprême et d’éléments contingents qui en permettent l’évolution et le développement conformément aux besoins et à l’urgence des problèmes qui se présentent, sans toutefois en réduire la stabilité ni diminuer la sûre confiance en la vérité des principes et des normes fondamentaux.
8. En rappelant le quatre-vingt-dixième anniversaire de l’encyclique du Pape Léon XIII, dans le sillage de mes prédécesseurs et en parfaite concordance avec leur magistère, je désire donc réaffirmer l’importance de l’enseignement social comme partie intégrante de la conception chrétienne de la vie. À ce propos, je n’ai jamais manqué, au cours de mes fréquents contacts avec mes frères dans l’épiscopat, de recommander à leur sollicitude pastorale la nécessité et le besoin urgent de sensibiliser les fidèles à la pensée sociale chrétienne, afin que tous les fils de l’Église soient non seulement instruits dans la doctrine, mais aussi éduqués à l’action sociale. Frères et Sœurs ! Nous reprendrons encore, et plus longuement, l’examen des différents thèmes et problèmes qu’évoque l’anniversaire de l’encyclique Rerum novarum. Pour conclure ces présentes réflexions, je désire encore répondre à l’interrogation que j’ai posée au début. Même si elle a vu le jour en ce lointain 1891, l’encyclique Rerum novarum a-t-elle gardé, encore aujourd’hui sa vitalité et sa validité stimulante et agissante pour le Peuple de Dieu ? Le temps ne l’a pas épuisée, mais au contraire mise à l’épreuve ; tant et si bien que les chrétiens la trouvent si féconde qu’ils en tirent le courage d’agir en vue des nouveaux progrès de l’ordre social qui intéresse le monde ouvrier. Continuons donc à vivre de son esprit, généreusement et avec élan, en approfondissant avec d’amoureux efforts les voies tracées par le magistère social actuel et en interprétant avec un génie créateur les expériences des temps nouveaux.
 
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