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Catéchèse du 7 avril 1982
Continence et mariage
La rencontre d’aujourd’hui tombe au cours de la « Semaine sainte » c’est-à-dire dans cette période centrale de l’année liturgique qui nous fait revivre les épisodes si importants et si fondamentaux de la rédemption opérée par le Christ : la dernière Cène où Jésus a institué le sacrement de l’eucharistie, anticipant mystiquement et transmettant par l’intermédiaire du sacerdoce le sacrifice de la croix, la passion de Jésus, en commençant par l’agonie à Gethsémani jusqu’à la cruelle crucifixion et la mort de Pâques. Ce sont des jours émouvants et touchants, des sommets d’une atmosphère spéciale que tous les chrétiens ressentent et connaissent. Ils doivent donc être des jours de silence intérieur, d’une prière plus intense et de méditation particulière sur les événements suprêmes de l’histoire qui marquent la rédemption de l’humanité et qui donnent la véritable signification à notre existence. Je vous exhorte donc à vivre intimement ces jours saints avec un grand amour et à participer aux offices liturgiques pour pénétrer toujours plus profondément le contenu de la foi et pour en rapporter des résolutions d’authentique désir de cohérence et de vie chrétienne. Parcourons avec la Très Sainte Vierge la route de la passion du Christ en regardant la tragédie du Vendredi Saint à la lumière de la Pâque victorieuse pour apprendre que toute souffrance doit être acceptée et interprétée dans la perspective de la résurrection glorieuse et, surtout, pour rencontrer le Christ qui nous a aimés et s’est livré pour nous (cf. Ga 2, 20).
1. Avec le regard tourné vers le Christ rédempteur, continuons maintenant nos réflexions sur le célibat et sur la virginité « à cause du royaume des cieux » selon les paroles rapportées dans l’Évangile de Matthieu (Mt 19, 10-12). En proclamant la continence « à cause du royaume des cieux », le Christ accepte pleinement tout ce qui a été accompli et institué par le Créateur depuis l’origine. Par conséquent, cette continence doit, d’une part, démontrer que l’être humain, dans sa plus profonde constitution, est non seulement « double », mais aussi (dans son double caractère) « seul » en face de Dieu. Cependant, ce qui, d’autre part, dans l’appel à la continence à cause du royaume des cieux, est une invitation à la solitude pour Dieu, respecte en même temps aussi bien « le double caractère de l’humanité » (c’est-à-dire sa masculinité et sa féminité) que cette dimension de communion de l’existence qui est le propre de la personne. Celui qui, conformément aux paroles du Christ, « comprend » de manière adéquate l’appel à la continence pour le royaume de Dieu et le suit, conserve ainsi la vérité intégrale de sa propre humanité, sans perdre, chemin faisant, aucun des éléments essentiels de la vocation de la personne créée « à l’image et à la ressemblance de Dieu ». Ceci est important pour l’idée même ou plutôt pour l’idée de la continence, c’est-à-dire pour son contenu objectif qui apparaît dans l’enseignement du Christ comme une nouveauté radicale. C’est également important pour la réalisation de cet idéal pour que la décision concrète prise par l’homme de vivre dans le célibat ou dans la virginité à cause du royaume des cieux (par celui qui « devient » eunuque, pour reprendre les paroles du Christ), soit pleinement authentique dans sa motivation.
2. Du contexte de l’Évangile de Matthieu (Mt 19, 10-12), il résulte de manière suffisamment claire qu’il ne s’agit pas ici de diminuer la valeur du mariage au profit de la continence ni d’estomper une valeur par une autre. Il s’agit, au contraire, de « sortir » avec une pleine conscience de ce qui, dans l’homme, par la volonté du Créateur lui-même, porte au mariage et d’aller vers la continence qui se révèle à l’être humain concret, l’homme et la femme, comme un appel et un don d’une particulière éloquence et d’une signification particulière « pour le royaume des cieux ». Les paroles du Christ (Mt 19, 11-12) partent de tout le réalisme de la situation de l’être humain et le conduisent au-dehors avec le même réalisme, vers l’appel où, d’une manière nouvelle, tout en demeurant par sa nature un être « double » (c’est-à-dire dirigé comme homme vers la femme et comme femme, vers l’homme), il est capable de découvrir, dans cette solitude qui est la sienne, qu’il ne cesse d’avoir une dimension personnelle du double caractère de chacun, une forme nouvelle et même plus totale encore de communion intersubjective avec les autres. Cette orientation de l’appel explique de manière explicite l’expression « à cause du royaume des cieux ». En effet, la réalisation de ce royaume doit se trouver dans le cadre du développement authentique de l’image et de la ressemblance de Dieu, dans sa signification trinitaire, c’est-à-dire précisément dans sa signification « de communion ». En choisissant la continence à cause du royaume des cieux, l’homme a la conscience de pouvoir, de cette manière, se réaliser lui-même autrement et, dans un certain sens, davantage que dans le mariage, en devenant « don sincère pour les autres ». (Gaudium et spes, 24.)
3. À travers les paroles rapportées par Matthieu (Mt 19, 11-12), le Christ fait comprendre clairement que ce fait d’« aller » vers la continence à cause du royaume des cieux est lié à un renoncement volontaire au mariage, c’est-à-dire à l’état où l’homme et la femme (selon la signification que le Créateur a donné « à l’origine » à leur unité) deviennent don réciproque à travers leur masculinité et leur féminité et même à travers l’union corporelle. La continence signifie un renoncement conscient et volontaire à une telle union et à tout ce qui lui est lié dans la vaste dimension de la vie et de la convivence humaine. L’homme qui renonce au mariage renonce également à la procréation comme fondement de la communauté familiale composée des parents et des enfants. Les paroles du Christ auxquelles nous nous référons, montrent sans aucun doute ce domaine de renoncement bien qu’elles ne s’arrêtent pas aux aspects particuliers. La manière dont ces paroles ont été prononcées, permet de supposer que le Christ comprenait l’importance de ce renoncement et qu’il la comprenait non seulement par rapport aux opinions en vigueur sur ce sujet dans la société israélite de l’époque. Il comprend aussi l’importance de ce renoncement par rapport au bien que constituent le mariage et la famille en eux-mêmes en raison de leur institution divine. C’est pourquoi, par la manière de prononcer les paroles en question, il fait comprendre que cette sortie du cercle du bien auquel lui-même appelle « à cause du royaume des cieux », est lié à un certain sacrifice du mariage et de la famille. Cette sortie devient même le début de renoncements successifs et de sacrifices volontaires de soi qui sont indispensables si le choix premier et fondamental doit être cohérent dans la dimension de toute la vie terrestre. C’est seulement grâce à cette cohérence que ce choix est intérieurement raisonnable et non contradictoire.
4. De cette manière, dans l’appel à la continence tel qu’il a été prononcé par le Christ — de manière concise et en même temps avec une grande précision — se dessinent le profil et en même temps le dynamisme du mystère de la rédemption, comme il a été déjà dit précédemment. C’est sous le même profil que Jésus, dans le Discours sur la montagne, a prononcé les paroles au sujet de la nécessité de veiller à la concupiscence du corps, au désir qui commence par le regard » et qui devient déjà en ce moment un « adultère dans le cœur ». Derrière les paroles de Matthieu, aussi bien dans le chapitre 19 (v. 11-12) que dans le chapitre 5 (v. 27-28), se trouve la même anthropologie et le même éthos. Dans l’invitation à la continence volontaire à cause du royaume des cieux, les perspectives de cet éthos se trouvent amplifiées. À l’horizon des paroles du discours sur la montagne on trouve l’anthropologie de l’homme « historique ». À l’horizon des paroles sur la continence volontaire, la même anthropologie demeure essentiellement mais elle est éclairée par la perspective du « royaume des cieux », ou, pour un temps, par la future anthropologie de la résurrection. Néanmoins, sur les voies de cette continence volontaire au cours de la vie terrestre, l’anthropologie de la résurrection ne remplace pas l’anthropologie de l’homme « historique ». C’est précisément cet homme, en tous les cas cet homme « historique » chez qui demeure pour un temps l’héritage de la triple concupiscence, l’héritage du péché et, en même temps, l’héritage de la rédemption, qui doit prendre la décision au sujet de la continence « à cause du royaume des cieux » : cette décision, il doit la réaliser, en soumettant le caractère pécheur de son humanité aux forces qui jaillissent du mystère de la rédemption du corps. Il doit le faire comme tout autre homme qui ne prend pas une décision semblable et dont la voie demeure le mariage. Le genre de responsabilité à l’égard du bien choisi est seulement différent comme est différent le genre même du bien choisi.
5. Dans son énoncé, le Christ met-il en relief la supériorité de la continence à cause du royaume des cieux sur le mariage ? Il dit certainement que cette vocation est une vocation « exceptionnelle », non « ordinaire ». Il affirme en outre qu’elle est particulièrement importante et nécessaire pour le royaume des cieux. Si nous entendons la supériorité sur le mariage dans ce sens, nous devons admettre que le Christ l’ajoute implicitement et qu’il ne l’exprime pas directement. Seul Paul dira de ceux qui choisissent le mariage qu’ils font « bien », et, de ceux qui sont disposés à vivre dans la continence volontaire, qu’ils font « mieux » (cf. 1 Co 7, 38).
6. Telle est aussi l’opinion de toute la tradition aussi bien doctrinale que pastorale. Cette « supériorité » de la continence sur le mariage ne signifie jamais, dans la tradition authentique de l’Église, une dévaluation du mariage ou une diminution de sa valeur essentielle. Elle ne signifie pas non plus un glissement, même implicite, sur des positions manichéennes, ou un soutien à des modes d’évaluer ou de travailler qui se fonderaient sur la compréhension manichéenne du corps et du sexe, du mariage et de la procréation. La supériorité évangélique et authentiquement chrétienne de la virginité, de la continence, est par conséquent dictée par la cause du royaume des cieux. Dans les paroles du Christ qui sont rapportées par Matthieu (19, 11-12), nous trouvons une base solide pour admettre seulement une telle supériorité. Nous ne trouvons pas au contraire une base pour une dépréciation quelconque du mariage qui aurait pu être présente dans la reconnaissance de cette supériorité. Dans notre prochaine réflexion, nous reviendrons sur ce problème.
 
Catéchèse du 14 avril 1982
La complémentarité du mariage et de la continence
La solennité de Pâques, qui est à peine passée, remplit nos esprits en cette semaine, et les remplira encore durant tout ce temps pascal, de cette joie qui vient de la commémoration de la glorieuse résurrection du Christ. Nous avons parcouru la route tourmentée de sa Passion, de la dernière cène jusqu’à l’agonie et la mort sur la croix, et nous avons ensuite attendu dans le grand silence du Samedi saint le carillonnement joyeux de la « bienheureuse nuit » de la vigile. Pâques ne doit pas seulement demeurer au niveau des émotions et des souvenirs. Elle doit laisser une trace, elle doit avoir une incidence continuelle dans notre vie, elle doit être pour nous, tous les jours, une raison d’encouragement à la cohérence et au témoignage. Pâques est pour le chrétien une invitation à vivre « une nouvelle vie » : « Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez les choses d’en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; pensez aux choses d’en haut… » (Col 3, 1-3.) Dans les événements joyeux ou tristes de la vie, dans le travail, dans la profession, à l’école, le chrétien doit témoigner que le Christ est vraiment ressuscité, en le suivant avec courage et amour et en mettant en lui toute confiance et toute espérance. À vous tous, je souhaite de tout cœur que la pensée des festivités pascales vous accompagne et vous fasse sentir la présence joyeuse du Christ ressuscité.
1. Continuons maintenant la réflexion des semaines précédentes sur les paroles sur la continence « à cause du royaume des cieux » que le Christ, selon l’évangile de Matthieu (19, 10-12), a adressées à ses disciples. Disons encore une fois que ces paroles, dans toute leur concision, sont admirablement riches et précises, riches d’un ensemble d’implications aussi bien de nature doctrinale que pastorale et, qu’en même temps elles montrent une juste limite en la matière. Ainsi donc, toute interprétation manichéenne reste incontestablement au-delà de cette limite, comme le reste aussi, selon ce que le Christ a dit dans le Discours sur la montagne, le désir concupiscent « dans le cœur » (cf. Mt 5, 27-28).
Dans les paroles du Christ sur la continence « à cause du royaume des cieux », il n’y a aucune allusion au sujet de l’« infériorité » du mariage concernant le corps ou l’essence du mariage, qui consiste dans le fait que l’homme et la femme s’y unissent de manière à devenir « une seule chair » (cf. Gn 2, 24 : « les deux seront une seule chair »). Les paroles du Christ rapportées dans Matthieu 19, 1 1-12 (et aussi les paroles de Paul dans la première Lettre aux Corinthiens, chapitre 7) ne fournissent pas d’argument pour soutenir « l’infériorité » du mariage ou la « supériorité » de la virginité ou du célibat par le fait que ceux-ci consistent dans l’abstention de « l’union » conjugale « dans le corps ». Sur ce point, les paroles du Christ sont incontestablement claires. Il propose à ses disciples l’idéal de la continence et l’appel à cette continence n’est pas proposé en raison de l’infériorité ou au détriment de l’« union » conjugale « dans le corps » mais seulement « à cause du royaume des cieux ».
2. Dans cette perspective, un éclaircissement plus approfondi de l’expression « pour le royaume des cieux » est particulièrement utile. C’est ce que nous chercherons à faire par la suite, du moins sommairement. Mais, pour ce qui est de la juste compréhension du rapport entre le mariage et la continence dont parle le Christ, et de la compréhension de ce rapport tel que l’a compris toute la Tradition, cela vaut la peine d’ajouter que cette « supériorité » et cette « infériorité » sont contenues dans les limites de la complémentarité même du mariage et de la continence à cause du royaume de Dieu. Le mariage et la continence ne s’opposent pas l’un l’autre et ne divisent pas la communauté humaine (et chrétienne) en deux camps (disons : le camp des « parfaits » à cause de la continence et celui des « imparfaits » ou des moins parfaits à cause de la réalité de la vie conjugale). Mais ces deux situations fondamentales ou, comme on avait coutume de dire, ces deux « états », s’expliquent dans un certain sens et se complètent mutuellement pour ce qui est de l’existence et de la vie (chrétienne) de cette communauté qui, dans son ensemble et dans tous ses membres, se réalise dans la dimension du règne de Dieu et a une orientation eschatologique qui est le propre de ce règne. Eh bien ! par rapport à cette dimension et à cette orientation — auxquelles doit participer dans la foi la communauté tout entière, c’est-à-dire tous ceux qui lui appartiennent — la continence « à cause du royaume de Dieu » a une particulière importance et une particulière éloquence pour ceux qui vivent la vie conjugale. On sait d’ailleurs que ces derniers constituent la majorité.
3. Il semble donc qu’une complémentarité ainsi comprise trouve sa base dans les paroles du Christ selon Matthieu 19, 11-12 (et aussi dans la première Lettre aux Corinthiens, chapitre 7). Il n’y a, au contraire, aucune base pour une opposition hypothétique selon laquelle les célibataires, en raison de la seule continence, constitueraient la classe des « parfaits » et, au contraire, les personnes mariées, la classe des « non-parfaits » (ou des « moins parfaits »). Si, en s’en tenant à une certaine tradition théologique, on parle de l’état de perfection (status perfectionis), on le fait non pas en raison de la continence elle-même, mais par rapport à l’ensemble de la vie basée sur les conseils évangéliques (pauvreté, chasteté, obéissance), car cette vie correspond à l’appel du Christ à la perfection (« Si tu veux être parfait… ») (Mt 19, 21). La perfection de la vie se trouve mesurée, au contraire, par la charité. Il s’ensuit qu’une personne qui ne vit pas dans l’« état de perfection » (c’est-à-dire dans une institution qui fonde son plan de vie sur les vœux de pauvreté, de charité et d’obéissance), ou qui ne vit pas dans un institut religieux mais dans « le monde », peut atteindre de fait un degré supérieur de sainteté — dont la mesure est la charité — par rapport à la personne qui vit dans « l’état de perfection » avec un degré moindre de charité. C’est pourquoi celui qui l’atteint, même s’il ne vit pas dans un « état de perfection » institutionnalisé, parvient à cette perfection qui jaillit de la charité, à travers la fidélité à l’esprit de ces conseils. Cette perfection est possible et accessible à tout être humain, aussi bien dans un « institut religieux » que dans « le monde ».
4. Aux paroles du Christ rapportées par Matthieu (19, 11-12) semble donc correspondre adéquatement la complémentarité du mariage et de la continence « à cause du royaume des cieux » dans leur signification et dans leur portée multiple. Dans la vie d’une communauté authentiquement chrétienne, les attitudes et les valeurs propres de l’un et l’autre état, c’est-à-dire de l’un ou l’autre choix essentiel et conscient comme vocation pour toute la vie terrestre et dans la perspective de l’« Église céleste », se complètent et, dans un certain sens se compénètrent mutuellement. Le parfait amour conjugal doit être marqué par cette fidélité et ce don à l’unique Époux (et aussi par la fidélité et par le don de l’unique Époux à l’unique Épouse) sur lequel sont fondés la profession religieuse et le célibat sacerdotal. En définitive, la nature de l’un et l’autre amour est « sponsal », c’est-à-dire exprimé à travers le don total de soi. L’un et l’autre amour tend à exprimer cette signification sponsale du corps qui, « depuis l’origine », est inscrit dans la structure personnelle même de l’homme et de la femme. Nous reprendrons par la suite cet argument.
5. D’autre part, l’amour sponsal qui trouve son expression dans la continence « à cause du royaume des cieux » doit porter, dans son développement régulier à la « paternité » ou à la « maternité » au sens spirituel (ou précisément à cette « fécondité de l’Esprit-Saint » dont nous avons déjà parlé), de manière analogue à l’amour conjugal qui mûrit dans la paternité et la maternité physique et qui se confirme précisément en elles comme un amour sponsal. De son côté, même la procréation physique répond pleinement à sa signification, mais seulement si elle se trouve complétée par la paternité et la maternité dans l’esprit dont l’expression et le fruit sont toute l’œuvre éducatrice des parents à l’égard des enfants qui sont nés de leur union conjugale et corporelle.
Comme on le voit, ils sont nombreux les aspects et les sphères de la complémentarité de la vocation, au sens évangélique, de ceux qui « prennent femme et mari » et de ceux qui choisissent consciemment et volontairement la continence « à cause du royaume des cieux » (Mt 19, 12). Dans sa première Lettre aux Corinthiens (dont nous ferons l’analyse par la suite durant nos considérations), saint Paul écrira sur ce sujet : « Chacun reçoit de Dieu un don particulier, l’un celui-ci, l’autre celui-là. » (1 Co 7, 7.)
La paix dans le monde
Au cours de l’audience, le Pape a invité les personnes présentes à prier pour la paix dans le monde :
Je recommande à votre prière et aux prières du monde chrétien tout entier les situations de conflit dont j’ai déjà parlé lors de l’Angelus du dimanche des Rameaux et dans le message du jour de Pâques.
Je veux rappeler en particulier la tension qui semble aller en s’aggravant, malgré des efforts généreux de médiation, entre l’Argentine et la Grande-Bretagne. En outre, les raisons d’anxiété causées par les douloureuses perturbations qui ont eu lieu en Terre sainte, en particulier à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza, à la suite du geste inconsidéré qui a été fait devant la mosquée El Aksa, à Jérusalem, causant des victimes innocentes et donnant naissance à d’autres faits douloureux, s’accroissent. Prions pour que ces nuages de préoccupation et d’autres qui s’amoncellent sur la terre de Jésus et sur le Proche-Orient se dissipent et que le souci de la compréhension et de la réconciliation puisse prévaloir dans la considération de toutes les parties intéressées.
 
Catéchèse du 21 avril 1982
La signification du célibat
1. Poursuivons les réflexions sur les paroles du Christ concernant la continence « à cause du royaume des cieux ». Il n’est pas possible de comprendre pleinement la signification et le caractère de la continence si la dernière partie de l’énoncé du Christ, « pour le royaume des cieux », n’est pas remplie de son contenu adéquat, concret et objectif. Nous avons dit précédemment que cette partie exprime la raison ou met en relief, dans un certain sens, la finalité subjective de l’appel du Christ à la continence. Cependant, l’expression a, en elle-même, un caractère objectif et indique de fait une réalité objective par laquelle toutes les personnes, hommes et femmes, peuvent « devenir » des eunuques, comme dit le Christ. La réalité du « royaume » dans l’énoncé du Christ selon Matthieu (19, 11-12) est définie de manière précise et, en même temps, de manière générale, c’est-à-dire de manière qu’elle puisse comprendre toutes les déterminations et les significations particulières qui lui sont propres.
2. Le « royaume des cieux » signifie le « royaume de Dieu » que le Christ prêchait dans son accomplissement final, c’est-à-dire eschatologique. Le Christ prêchait ce royaume dans sa réalisation ou son instauration temporelle et, en même temps, il l’annonçait dans son accomplissement eschatologique. L’instauration temporelle du royaume de Dieu est en même temps son inauguration et sa préparation à l’accomplissement définitif. Le Christ appelle à ce royaume et, dans un certain sens, y invite tous les hommes (cf. la parabole du banquet des noces, Mt 22, 1-14). S’il appelle quelques-uns à la continence « à cause du royaume des cieux », il ressort du contenu de cette expression qu’il les appelle à participer de manière singulière à l’instauration du royaume de Dieu sur la terre, grâce auquel commence et se prépare la phase définitive du « royaume des cieux ».
3. Dans ce sens, nous avons dit que cet appel portait en lui le signe particulier du dynamisme propre du mystère de la rédemption du corps. Ainsi donc, dans la continence pour le royaume des cieux, on met en évidence, comme nous l’avons déjà mentionné, le renoncement à soi-même, le fait de prendre sa croix tous les jours pour suivre le Christ (cf. Lc 9, 23) et cela peut aboutir jusqu’à impliquer le renoncement au mariage et à une famille propre. Tout cela découle de la conviction que, de cette manière, il est possible de contribuer davantage à la réalisation du royaume de Dieu dans sa dimension terrestre avec la perspective de l’accomplissement eschatologique. Dans son énoncé selon Matthieu (19, 11-12), le Christ a dit, d’une manière générale, que le renoncement volontaire au mariage a cette finalité, mais il ne spécifie pas cette affirmation. Dans son premier énoncé sur ce sujet, il ne précise pas encore pour quelles tâches concrètes cette continence volontaire est nécessaire ou indispensable pour la réalisation du royaume de Dieu sur la terre et pour en préparer l’achèvement futur. Paul de Tarse apporte quelque chose de plus à ce sujet (1 Co) et le reste sera complété par la vie de l’Église dans son développement historique, porté par le courant de l’authentique tradition.
4. Dans l’énoncé du Christ sur la continence « à cause du royaume des cieux », nous ne trouvons aucun indice plus détaillé de la manière dont il faut entendre ce royaume — aussi bien pour ce qui est de sa réalisation terrestre que pour ce qui est de son accomplissement définitif — dans sa relation spécifique et « exceptionnelle » avec ceux qui sont « devenus » volontairement eunuques à cause de lui. On ne dit pas non plus par quel aspect particulier de la réalité que constitue le royaume, lui sont associés ceux qui sont devenus librement « eunuques ». On sait, en effet, que le royaume des cieux est pour tous : même ceux qui prennent femme et mari sont en relation avec lui sur terre et dans le ciel. Pour tous, il est la « vigne du Seigneur » où, ici, sur terre, ils doivent travailler. Il est ensuite « la maison du Père » où ils doivent se trouver dans l’éternité. Qu’est donc ce royaume pour ceux qui choisissent la continence volontaire en vue de lui ?
5. Nous ne trouvons pour le moment aucune réponse à ces questions dans l’énoncé du Christ rapporté par Matthieu (19, 11-12). Il semble que cela corresponde au caractère de tout l’énoncé. Le Christ répond à ses disciples de manière à ne pas demeurer dans la ligne de leurs pensées et de leurs jugements où se cache, au moins indirectement, une attitude utilitariste à l’égard du mariage. (« Si telle est la condition… il ne faut pas se marier. » Mt 19,10.) Le maître se sépare explicitement de cette manière de poser le problème et donc, en parlant de la continence « à cause du royaume des cieux », il n’indique pas pourquoi cela vaut la peine, de cette manière, de renoncer au mariage pour que ce « il faut » ne résonne pas aux oreilles des disciples avec une consonance utilitariste. Il dit seulement que cette continence est parfois requise, sinon indispensable, pour le royaume des cieux. En cela, il indique qu’elle constitue. dans le royaume que le Christ prêche et auquel il appelle, une valeur particulière en elle-même. Ceux qui la choisissent volontairement doivent la choisir par rapport à la valeur qui est la sienne et non par suite de n’importe quel autre calcul.
6. Ce ton essentiel de la réponse du Christ, qui se réfère directement à la continence elle-même « à cause du royaume des cieux », peut être également rapporté, d’une manière indirecte, au problème précédent du mariage (cf. Mt 19, 3-9). En prenant donc en considération l’ensemble de l’énoncé (Mt 19, 3-11), selon l’intention fondamentale du Christ, la réponse serait la suivante : si quelqu’un choisit le mariage, il doit le choisir tel qu’il a été institué par le Créateur « dès l’origine », il doit chercher en lui ces valeurs qui correspondent au plan de Dieu. Si, au contraire, il décide de choisir la continence à cause du royaume des cieux, il doit y chercher les valeurs propres à cette vocation. En d’autres termes, il doit agir conformément à la vocation choisie.
7. Le « royaume des cieux » est certainement l’accomplissement définitif des aspirations de tous les hommes auxquels le Christ adresse son message : il est la plénitude du bien que le cœur humain désire au-delà des limites de tout ce qui peut être sa part au cours de la vie terrestre, il est la plus grande plénitude du plus grand don que Dieu fait à l’homme. Dans l’entretien avec les Sadducéens (Mt 22, 24-30, Mc 12, 18-27 ; Lc 20, 27-40) que nous avons précédemment analysé, nous trouvons d’autres aspects particuliers sur ce « royaume » ou sur « l’autre monde ». Il y en a encore plus dans tout le Nouveau Testament. Il semble cependant que pour éclaircir ce qu’est le royaume des cieux pour ceux qui choisissent la continence volontaire à cause de lui, la révélation du rapport sponsal du Christ avec l’Église ait une signification particulière : entre autres textes, c’est donc celui de la Lettre aux Éphésiens 5, 25 s., sur lequel il nous faudra surtout nous appuyer lorsque nous prendrons en considération le problème de la sacramentalité du mariage, qui est décisif. Ce texte est également valable aussi bien pour la théologie du mariage que pour la théologie de la continence « à cause du royaume », c’est-à-dire la théologie de la virginité ou du célibat. Il semble que c’est précisément dans ce texte que nous trouvions presque concrétisé ce que le Christ avait dit à ses disciples en les invitant à la continence volontaire « à cause du royaume des cieux ».
8. Il a déjà été suffisamment souligné dans cette analyse que les paroles du Christ — avec toute leur grande concision — sont fondamentales, pleines de contenu essentiel et en outre caractérisées par une certaine sévérité. Il n’y a pas de doute que le Christ prononce son appel à la continence dans la perspective de l’« autre monde ». Mais, dans cet appel, il met l’accent sur tout ce en quoi s’exprime le réalisme temporel de la décision pour une telle continence, décision qui est liée à la volonté de participer à l’œuvre rédemptrice du Christ. Ainsi donc, à la lumière des paroles respectives du Christ rapportées par Matthieu (19, 11-12) ressortent surtout la profondeur et le sérieux de la décision de vivre dans la continence « à cause du royaume », et le moment du renoncement qu’une telle décision implique, y trouve une expression. Indubitablement, à travers tout cela, à travers le sérieux et la profondeur de la décision, à travers la sévérité et la responsabilité qu’elle comporte, transparaît et brille l’amour : l’amour comme disponibilité du don exclusif de soi pour le « royaume de Dieu ». Dans les paroles du Christ, cet amour semble cependant être voilé par ce qui est, au contraire, mis au premier plan. Le Christ ne cache pas à ses disciples le fait que le choix de la continence « à cause du royaume des cieux », vu selon les catégories de la temporalité est un renoncement. Cette manière de parler aux disciples, qui formule clairement la vérité de son enseignement et des exigences qu’il contient, est significatif pour tout l’Évangile. C’est précisément cette manière de parler qui leur confère, entre autres, une marque et une force si convaincantes.
9. C’est le propre du cœur humain d’accepter des exigences, même difficiles, au nom de l’amour pour un idéal et surtout au nom de l’amour envers la personne (l’amour est en effet par essence orienté vers la personne). C’est pourquoi dans cet appel à la continence « à cause du royaume des cieux », les disciples d’abord et ensuite toute la vivante tradition de l’Église découvriront rapidement l’amour qui se réfère au Christ lui-même comme Époux de l’Église, Époux des âmes auxquelles il s’est lui-même donné jusqu’au bout, dans le mystère de sa Pâque et de l’Eucharistie.
De cette manière, la continence « à cause du royaume des cieux », le choix de la virginité ou du célibat pour toute la vie sont devenus, dans l’expérience des disciples et de ceux qui ont suivi le Christ, l’acte d’une réponse particulière de l’amour de l’Époux divin et, pour cela, ils ont acquis la signification d’un acte d’amour sponsal, c’est-à-dire d’un don sponsal de soi dans le but de rendre en retour, d’une manière particulière, l’amour sponsal du rédempteur, un don compris par lui-même comme un renoncement mais surtout fait par amour.
 
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