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Catéchèse du 19 octobre 1983
Dieu, réponse au sens de la Vie
1. « Qu’est-ce que l’homme ? À quoi sert-il ? Quel est son bien et quel est son mal ? » (Si 18, 7.)
Les interrogations qui se trouvent dans le livre du Siracide, des interrogations auxquelles fait écho toute la littérature biblique sapientielle qui a réfléchi également sur le sens de la naissance, de la mort et de la fragilité de l’homme, caractérisent un niveau de l’expérience humaine absolument commune à tous les hommes. Ces questions sont au cœur de tout homme, comme le montre bien le génie poétique de tous les peuples qui, comme prophétie de l’humanité, repose continuellement « la question sérieuse » qui rend l’homme vraiment homme.
Elles expriment l’urgence de trouver un pourquoi à l’existence à chacun de ses moments, à ses étapes importantes et décisives ainsi qu’à ses moments les plus ordinaires. Ces questions témoignent du bien-fondé profond de l’existence humaine car l’intelligence et la volonté de l’homme y sont sollicitées pour qu’elles cherchent librement la solution capable d’offrir un sens plein à la vie. Ces interrogations constituent donc l’expression la plus haute de la nature de l’homme et, par conséquent, la réponse qu’il leur donne est la mesure de la profondeur de son engagement à travers sa propre existence.
2. En particulier, lorsqu’il cherche à connaître intégralement « le pourquoi des choses » et qu’il va à la recherche de la réponse ultime et la plus exhaustive, alors la raison humaine touche son sommet et s’ouvre à la religiosité. En effet, la religiosité représente l’expression la plus élevée de la personne humaine car elle est le sommet de sa nature rationnelle. Elle jaillit de l’aspiration profonde de l’homme à la vérité et elle est à la base de la recherche libre et personnelle qu’elle fait du divin.
On comprend, dans cette perspective, l’importance de l’enseignement conciliaire qui affirme à propos de la liberté religieuse : « L’exigence de liberté dans la société humaine regarde principalement ce qui est l’apanage de l’esprit humain et, au premier chef, ce qui concerne le libre exercice de la religion dans la société. » (Dignitatis humanae, 1.) L’attitude religieuse de l’âme humaine se pose comme une sorte de capacité connaturelle à notre être même. C’est pourquoi, on ne peut jamais effacer du cœur de l’homme les questions et les réponses sur la signification ultime des choses. Même s’il s’obstine à les refuser ou à les contredire dans son existence, il ne réussit cependant pas à les étouffer. Tout homme —le plus superficiel et le plus instruit, le partisan le plus convaincu ou l’adversaire le plus acharné de la religion — doit, pour vivre, donner — et de fait il le donne — une réponse à cette question radicale.
L’existence et l’universalité de la question sur le sens de la vie trouvent la confirmation la plus éclatante dans le fait que celui qui la nie est contraint de l’affirmer dans l’instant même où il la nie. Voilà la preuve la plus solide du fondement métaphysique du sens religieux de l’homme. Et cela est en parfaite harmonie avec ce que nous venons de dire sur la religiosité comme sommet de la rationalité. Le sens religieux de l’homme ne dépend pas en soi de sa volonté mais il est une initiative de Celui qui l’a créé. La découverte du sens religieux est donc le premier résultat que l’homme obtient quand il affronte sérieusement l’expérience de l’impuissance structurelle qui le caractérise.
3. La tradition religieuse appelle « Dieu » la réponse faite à la question ultime et exhaustive sur l’existence. La Bible, où se trouve de manières variées et dramatiques la présence universelle du sens religieux dans l’homme, montre cette réponse fondamentale dans le Dieu vivant et vrai. Cependant, dans les moments de tentation et de péché, Israël fabrique l’idole, le dieu faux et inerte. Il en est ainsi pour l’homme de tous les temps et pour l’homme de notre temps. À la question sur son destin ultime, il peut répondre en reconnaissant l’existence de Dieu ou en y substituant une caricature de son invention, une idole comme, par exemple, l’argent, les avantages ou le plaisir. C’est pourquoi saint Paul réprimande durement dans l’Épître aux Romains : « Dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image d’hommes corruptibles, d’oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles » (Rm 1, 22-23). Ce jugement de Paul ne contient-il pas le sens du caractère inévitable de la question religieuse dans l’homme ? Comme voix de Dieu, lumière de son visage imprimé dans notre esprit, l’inclination énergique du sens religieux est sur le qui-vive dans l’âme de tout homme. Qu’il la réalise dans la reconnaissance de Celui dont dépend tout son être, fragile et splendide, ou qu’il tente d’échapper à sa prise, en suivant des raisons variées et partielles, l’inclination au sens religieux restera toujours à la racine de l’être humain, créé par Dieu à son image et à sa ressemblance. Dieu seul, en effet, peut étancher la soif de l’esprit humain qui tend instinctivement vers le Bien infini.
Nous qui croyons au Christ et qui voulons, en cette Année sainte extraordinaire de la Rédemption, porter avec honneur le glorieux nom de chrétiens, prions pour que tout homme accueille l’orientation fondamentale à laquelle le sens religieux porte son esprit.
 
Catéchèse du 26 octobre 1983
Les difficultés de l’homme à vivre son humanité
1. Très chers Frères et Sœurs, l’Apôtre Paul nous a parlé d’« hommes qui tiennent la vérité captive dans l’injustice » (Rm 1, 18), finissant par perdre le chemin qui, l’expérience du monde aidant, aurait dû les conduire à Dieu. Cette inéluctable aspiration vers le Divin qui est profonde dans l’esprit de tout homme capable de réfléchir sérieusement sur sa propre expérience d’homme, se trouve ainsi frustrée. Quels sont les écueils sur lesquels vient le plus souvent s’échouer la barque de l’homme en route vers l’infini ? Dans une rapide synthèse nous pourrions les classer suivant trois grandes catégories d’erreurs.
Avant tout, il y a cette sorte d’arrogance, d’« hybris », qui entraîne l’homme à méconnaître le fait qu’il est une créature et que, comme tel, il dépend structurellement d’un autre. C’est une illusion que l’on découvre, particulièrement chez l’homme d’aujourd’hui. Fils des modernes prétentions à l’autonomie, aveuglé par sa propre splendeur (« … tu m’as fait comme un prodige » : Ps 138-139, 13), il oublie qu’il est une créature. Comme nous l’enseigne la Bible, il subit le charme de la tentation de s’ériger contre Dieu, séduit par l’argument insinuant du serpent au paradis terrestre : « Vous serez comme Dieu ! » (Gn 3, 5.)
En réalité, il y a quelque chose de divin dans l’homme. Partant de la Bible, la grande tradition chrétienne a toujours proclamé cette vérité profonde avec la doctrine de l’image de Dieu. Dieu a créé l’homme à son image. Thomas et les grands scolastiques expriment cette vérité avec les paroles du psaume : « Fais lever sur nous la lumière de ta face, ô Seigneur. » (Ps 4, 7.) Mais cette lumière a sa source en Dieu et non pas dans l’homme. L’homme est en effet une créature. C’est uniquement le reflet de la gloire de son Créateur que l’on trouve en lui.
Même celui qui ne connaît pas le Christ, mais qui affronte avec sérieux sa propre expérience d’homme, ne peut manquer de se rendre compte de cette vérité, ne peut manquer de percevoir, par toutes les fibres de son être, du fond de sa propre existence, cette présence d’un autre, plus grand que lui, de qui dépend vraiment le jugement et la mesure du bien et du mal. Saint Paul est catégorique en ce sens : il tient les Romains pour responsables de leurs péchés parce que « … ce qu’Il (Dieu) a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres… » (Rm 1, 20).
Quand l’homme ne reconnaît pas qu’il dépend du Dieu que la liturgie définit comme Rerum… tenax vigor (Bréviaire romain, hymne de none), alors il finit inévitablement par s’égarer. Il prétend faire de sa raison la mesure de la réalité et considère comme inexistant ce qu’elle ne peut mesurer. De même, sa volonté ne se sent plus interprétée par la loi que le Seigneur a inscrite dans son esprit (Rm 7, 23) et il cesse de poursuivre le bien vers lequel il se sent toutefois attiré. Se considérant comme arbitre absolu face à la vérité et à l’erreur, il s’imagine, de manière illusoire, qu’elles sont indifféremment équidistantes. Et ainsi disparaît de l’horizon de l’expérience humaine la dimension spirituelle de la réalité et, par conséquent, la capacité de percevoir le mystère. Et, à ce point, comment l’homme pourra-t-il se rendre compte de cette tension qu’il porte en lui, cette tension entre son ego chargé de besoins et son incapacité à les résoudre ? Comment pourra-t-il percevoir la poignante contradiction entre son désir de l’Être et du Bien Infini et sa vie limitée comme être parmi les êtres ? Comment pourra-t-il faire une authentique expérience de soi en prenant à la racine la plus profonde de son être l’ardent désir de la Rédemption ?
2. Le deuxième genre d’erreurs qui empêche une expérience humaine authentique est celle qui conduit l’homme à tenter d’étouffer en lui-même toute demande et tout désir qui vont au-delà de son être limité, pour s’aplatir sur ce qu’il possède. C’est probablement la plus triste manière pour l’homme de s’oublier lui-même parce qu’elle implique une propre et véritable aliénation : on se rend étranger à son être le plus vrai pour se disperser dans les biens qu’on possède et qui peuvent se consommer.
Certes, l’effort que l’homme accomplit pour donner une sécurité matérielle et sociale à lui-même et aux siens, n’est pas méprisable. La recherche de solidité et de consistance grâce à laquelle la nature conduit l’homme vers la femme et la femme vers l’homme à travers le phénomène complexe de l’affection, est merveilleuse. Mais comme il peut arriver facilement que ces louables sécurités humaines finissent pratiquement par s’entacher de partialité ou par s’exaspérer, de telle sorte qu’elles créent chez l’homme des mirages illusoires et de fausses espérances ! Dans l’Évangile Jésus a des expressions terribles contre ce péché (cf. Lc 12, 16-21). Et dans ce cas également, l’homme se prive d’une expérience humaine intégrale parce qu’il ne reconnaît pas sa vraie nature de créature spirituelle et laisse pour ainsi dire mourir dans son cœur toute aspiration à cette vérité sur lui-même qui l’ouvre au don admirable de la Rédemption.
3. La troisième espèce d’erreur dans laquelle tombe l’homme en quête de son authentique expérience, se manifeste quand il engage toutes ses énergies — intelligence, volonté, sensibilité — dans une interminable, une exaspérante recherche portant seulement sur son intériorité. Il devient ainsi incapable de se rendre compte que toute expérience psychologique exige, pour se former, l’acceptation de la réalité objective, et que lorsque celle-ci a été rejointe le sujet peut retourner sur lui-même de manière accomplie. L’homme qui se renferme dans cette solitude psychologique volontaire, devient incapable de n’importe quelle communication objective avec la réalité. Pour cette figure humaine égoïste et pathétique, l’autre finit par être réduit à un fantôme facile à exploiter.
Mais l’homme qui s’oppose au besoin inné de s’ouvrir à la réalité comme elle est en elle-même, et à la vie avec sa vérité dramatique, se dresse en dernière analyse contre leur auteur, perdant la possibilité de trouver en lui la seule et unique réponse qui pourrait le satisfaire.
Très chers frères, l’importance d’avoir rappelé cette difficulté de l’homme à vivre son expérience humaine intégrale tient au fait que, nous aussi, en cette Année sainte de la Rédemption, nous nous sentons appelés à devenir d’urgence, par notre foi, des hommes nouveaux. Nous aussi qui avons rencontré le Christ, le Rédempteur, nous devons toujours et à nouveau nous tenir droits devant lui, triomphant en nous-mêmes de la tentation du péché pour qu’il puisse « poursuivre jusqu’à son accomplissement cette œuvre excellente qu’il a commencée en nous » (Ph. 1, 6).
Appel en faveur de la paix
À la fin de l’audience, le Pape a lancé l’appel suivant en faveur de la paix :
Je ne peux cacher combien la situation internationale m’angoisse et me préoccupe profondément. Au Liban, dimanche dernier, deux actes terroristes ont provoqué la mort de plus de deux cents soldats américains et français en service dans la force multinationale de paix. Dans une autre partie du monde, dans la région des Caraïbes, une nouvelle crise s’est produite, avec de graves événements dans l’île de la Grenade, théâtre d’un coup d’État il y a deux semaines et, aujourd’hui, d’un débarquement de forces militaires qui ont provoqué, également l’un et l’autre, des victimes humaines. Dans ce même temps ont augmenté les incertitudes et les appréhensions, en Europe et dans le monde, pour le retard des développements, que l’on pouvait espérer heureux et positifs, des négociations sur le désarmement. Ce sont des crises qui ont leurs propres mobiles mais qu’il nous est possible de ramener à une cause commune, plus générale et plus sérieuse : le manque de confiance réciproque qui, comme l’enseigne une douloureuse expérience historique, peut conduire aux plus graves tensions et même, à la fin, à de possibles catastrophes guerrières. Nous devons prier encore plus intensément pour que Dieu, Père très tendre de tous les hommes, inspire aux responsables des nations une conscience toujours plus vive et plus résolue que la paix est, pour leur peuple et tous les autres peuples, un bien vraiment suprême et auquel on ne peut renoncer.
 
Catéchèse du 2 novembre 1983
Le jour des morts
1. « J’attends la résurrection des morts et la vie éternelle. »
Aujourd’hui, commémoraison liturgique des défunts, notre pensée s’arrête sur la cohorte des frères qui nous ont précédés vers le grand but de l’éternité. Nous sommes invités à reprendre avec eux, dans l’intimité de notre cœur, ce dialogue que la mort ne doit pas rompre. Il n’est personne qui n’ait à rappeler des parents, des amis, des connaissances. Il n’est pas de famille qui ne remonte à sa propre souche originaire avec des sentiments de regrets et de piété humaine et chrétienne. Mais notre souvenir veut aller au-delà des légitimes liens affectifs et s’étendre à l’horizon du monde. Ainsi nous rejoignons tous les morts, où qu’ils reposent, dans tous les coins de la terre, des cimetières des métropoles à celui du plus modeste village. Pour tous, d’un cœur fraternel, nous élevons notre prière d’intercession vers le Seigneur de la vie et de la mort.
2. La journée commémorative de tous les défunts doit être une journée de réflexion, particulièrement en cette occasion extraordinaire de l’Année jubilaire de la Rédemption que nous sommes en train de célébrer. En fait, la commémoraison des défunts nous fait méditer avant tout sur le message eschatologique du christianisme : sur la parole révélatrice du Christ, le Rédempteur, nous sommes certains de l’immortalité de l’âme. En réalité, la vie n’est pas restreinte à l’horizon de ce monde : l’âme créée par Dieu sans intermédiaire, demeure immortelle quand survient la fin physiologique du corps, et nos corps eux-mêmes ressusciteront transformés et spiritualisés.
La signification profonde et décisive de notre existence humaine et terrestre réside dans notre immortalité « personnelle » : Jésus est venu nous révéler cette vérité. Le christianisme est certainement aussi un « humanisme » et promeut avec force le développement intégral de chaque homme et de chaque peuple, en s’associant à tous les mouvements qui veulent le progrès individuel et social : mais son message va essentiellement au-delà du terrestre, plaçant tout le sens de l’existence dans la perspective de l’immortalité et de la responsabilité. Ainsi, ceux qui, en multitudes immenses, au cours des siècles passés, sont parvenus au terme de leur vie, sont tous bien vivants ; nos chers défunts sont toujours vivants et présents, même, en quelque façon, sur notre chemin de chaque jour. « La vie n’est pas enlevée mais transformée ; et tandis qu’est détruite la demeure de cet exil terrestre, une demeure éternelle est préparée dans le ciel ! » (Préface des défunts).
3. En second lieu, cette journée nous fait penser à juste titre à la fragilité et à la précarité de notre vie, à la condition mortelle de notre existence. Combien de personnes sont déjà passées sur cette terre ! Combien, qui furent un jour avec nous par leur affectueuse présence, aujourd’hui ne sont plus ! Nous sommes pèlerins sur la terre et nous ne sommes pas sûrs de la longueur du temps qui nous est accordé. L’auteur de l’épître aux Hébreux, pensif, nous avertit : « I1 est établi que les hommes meurent une seule fois, après quoi vient le jugement. » (He 9, 27.) L’Année sainte de la rédemption nous rappelle spécialement que le Christ est venu apporter la « grâce » divine, racheter l’humanité du péché, pardonner les fautes. La réalité de notre mort nous rappelle l’admonition pressante du divin Maître : « Soyez vigilants ! » (Cf. Mt 24, 32 ; 25, 13 ; Mc 13, 35.) Nous devons donc vivre la grâce de Dieu par la prière, la confession fréquente, l’Eucharistie ; nous devons vivre en paix avec Dieu, avec nous-mêmes et avec tous.
4. L’enseignement tout entier de Jésus et tout son comportement sont projetés vers les réalités éternelles, en vue desquelles le divin Maître n’hésite pas à demander de durs renoncements et de lourds sacrifices. La réalité de notre mort ne doit pas rendre la vie triste ni la bloquer dans ses activités ; elle doit seulement la rendre extrêmement sérieuse. L’auteur de l’épître aux Hébreux nous avertit que « nous n’avons pas ici-bas de cité stable, mais nous allons à la recherche de la cité future » (He 13, 14), et saint Paul lui fait écho avec une expression particulièrement réaliste : « Je traite durement mon corps et le tiens en servitude » (1 Co 9, 27). En fait, nous savons que « les souffrances du temps présent sont sans commune mesure avec la gloire future qui devra être révélée en nous » (Rm 8, 18).
5. À la lumière du message qui caractérise l’Année sainte, ce Jour des morts nous rappelle encore la grande et précieuse réalité de l’indulgence que l’Église concède en rémission de la peine due pour les péchés. Certainement, le Seigneur remet les fautes de celui qui se repent vraiment et qui retourne à lui par le sacrement de pénitence, il reste cependant, pourrions-nous dire, cette zone d’ombre qui est appelée précisément « peine » du péché, c’est-à-dire qu’il reste le devoir d’une parfaite purification pour la possession immédiate de la vision béatifique après cette vie. L’indulgence jubilaire — comme les autres indulgences — peut être obtenue pour les défunts sous forme de suffrage. Je vous invite donc à profiter toujours, mais spécialement cette année, du trésor de la miséricorde de Dieu, pour jouir de son amitié et être trouvés dignes de son bonheur infini.
6. Très chers frères et sœurs ! Les réflexions que nous suggère la commémoraison des défunts nous plongent dans le grand chapitre des « fins dernières » — mort, jugement, enfer et paradis. C’est la perspective que nous devons avoir sans cesse devant les yeux, c’est le secret pour que la vie trouve la plénitude de sa signification et se déroule chaque jour avec la force de l’espérance. Méditons souvent sur les fins dernières et nous comprendrons toujours davantage le sens de la vie.
Avec cette exhortation, je vous donne de grand cœur mon affectueuse et paternelle bénédiction apostolique.
 
Catéchèse du 9 novembre 1983
Solitude et solidarité
1. La page du Siracide que nous venons d’entendre, très chers frères et sœurs, nous invite à réfléchir sur le mystère de l’homme : cet être « créé à partir de la terre » à laquelle il est « destiné à retourner » et cependant « formé à l’image de Dieu » (cf. Si 17, 1 et 3) ; cette créature éphémère, à laquelle sont assignés « des jours comptés et un temps fixé » (ibid., 2) et qui, malgré cela, a des yeux capables de « contempler la grandeur de la gloire de Dieu » (v.11). Dans ce mystère originaire de l’homme, s’enracine la tension existentielle qui est au cœur de chacune de ses expériences. Le désir d’éternité, présent en lui par le reflet divin qui resplendit sur son visage, se heurte à l’incapacité structurelle de le réaliser, qui mine chacun de ses efforts. Un des grands penseurs chrétiens du début de ce siècle, Maurice Blondel, qui a consacré une grande partie de sa vie à réfléchir sur cette mystérieuse aspiration de l’homme à l’infini, écrivait : « Nous sommes contraints à vouloir devenir ce que par nous-mêmes nous ne pouvons ni atteindre ni posséder… C’est parce que j’ai l’ambition d’être infiniment que je ressens mon impuissance : je ne me suis pas fait, je ne peux pas ce que je veux, je suis contraint à me dépasser. » (M. Blondel, L’action, Paris 1982, p. 354.)
Lorsque, dans le concret de l’existence, l’homme perçoit cette impuissance radicale qui le caractérise, il se découvre seul, dans une solitude profonde et impossible à combler. Une solitude originaire qui dérive de sa conscience aiguë, dramatique parfois, que personne, ni lui-même ni aucun de ses semblables, ne peut définitivement répondre à son besoin et apaiser son désir.
2. Paradoxalement, toutefois, cette solitude originaire, dont la personne sait qu’elle ne peut compter sur rien de purement humain pour la surmonter, engendre la plus profonde et authentique communauté entre hommes. Précisément, cette expérience vécue de la solitude est à l’origine d’une socialité vraie, disposée à renoncer à la violence de l’idéologie et à l’abus du pouvoir. C’est un paradoxe : en fait, si ce n’était par cette profonde « compassion » pour l’autre, qu’on ne découvre qu’en éprouvant en soi cette solitude totale, par quoi l’homme, conscient de sa situation, serait-il poussé à tenter l’aventure de la socialité ? Sur une telle base, comment la société pourrait-elle ne pas être le lieu de la domination du plus fort, de l’« homme loup pour l’homme » que la conception moderne de l’État a non seulement élaboré en théorie mais aussi tragiquement réalisé ?
C’est grâce à un regard ainsi chargé de vérité sur lui-même que l’homme peut se sentir solidaire de tous les autres hommes voyant en eux autant de sujets transpercés par la même impuissance et par le même désir d’achèvement. L’expérience de la solitude devient ainsi le passage décisif pour le cheminement vers la découverte de la réponse à la question radicale. Elle engendre, en effet, un lien profond avec les autres hommes, rassemblés par le même destin et animés de la même espérance. Ainsi, de cette solitude abyssale naît l’engagement sérieux de l’homme envers sa propre humanité, un engagement qui devient passion pour l’autre et solidarité avec chacun et avec tous. Une société authentique devient alors possible pour l’homme, parce qu’elle n’est pas fondée sur un calcul égoïste, mais sur l’attachement à ce qui vit de plus vrai en lui-même et en tous les autres.
3. La solidarité avec l’autre devient plus proprement rencontre avec l’autre à travers les diverses expressions existentielles qui caractérisent les rapports humains. Parmi ceux-ci, le rapport affectif entre homme et femme semble être le principal parce qu’il repose sur un jugement de valeur dans lequel l’homme investit de la façon la plus originale tous ses dynamismes vitaux : l’intelligence, la volonté et la sensibilité. Il fait alors l’expérience de cette intimité radicale, mais non exempte de douleur, que le créateur a mise au commencement dans sa nature : « Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, le Seigneur forma une femme et la conduisit à l’homme. » Alors l’homme dit : « Cette fois, celle-ci est la chair de ma chair et l’os de mes os » (Gn 2, 23). Sur la trace de cette première expérience de communion, l’homme s’applique avec les autres à la construction d’une « société » entendue comme convivence ordonnée. Le sens acquis de solidarité avec toute l’humanité se concrétise avant tout dans un réseau de rapports, au sein desquels l’homme est en premier lieu appelé à vivre et à s’exprimer, apportant ainsi sa contribution, et recevant en retour une influence considérable sur le développement de sa propre personnalité. C’est dans les divers milieux où s’effectue sa croissance que l’homme s’éduque à percevoir la valeur d’appartenir à un peuple, comme condition inéluctable pour vivre les dimensions du monde.
4. Les binômes homme-femme, personne-société, et, plus radicalement, âme-corps, sont les dimensions constitutives de l’homme. À ces trois dimensions se réduit, à bien y regarder, toute l’anthropologie « préchrétienne », en ce sens que celles-ci représentent tout ce que l’homme peut dire de lui-même en dehors du Christ.
Mais elles se caractérisent par leur polarité. C’est-à-dire qu’elles impliquent une inévitable tension dialectique. Âme-corps, homme-femme, individu-société, sont trois paires qui expriment le destin et la vie d’un être inachevé. Elles sont encore une fois un cri qui s’élève de l’intérieur de l’expérience la plus intime de l’homme. Elles sont des demandes d’unité et de paix intérieure, elles sont désir de réponse au drame impliqué dans leur rapport réciproque. On peut dire qu’elles sont invocation d’un autre qui comble la soif d’unité, de vérité et de beauté jaillissant de leur confrontation. De l’intérieur de la rencontre avec l’autre — pouvons-nous conclure — se manifeste donc l’urgence d’une intervention d’en haut, qui sauve l’homme d’un échec dramatique autrement inévitable.
 
Catéchèse du 16 novembre 1983
Dieu ou la solitude
1. Nicodème lui dit : « Comment un homme peut-il naître une fois qu’il est vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et renaître ? » (Jn 3, 4.)
La question que Nicodème pose à Jésus exprime parfaitement l’étonnement et l’inquiétude de l’homme en présence du mystère de Dieu, un mystère qu’il découvre dans sa rencontre avec le Christ. Tout le dialogue entre Jésus et Nicodème révèle l’extraordinaire richesse de signification de toute rencontre, même de la rencontre d’un homme avec un autre homme. La rencontre est en effet le phénomène surprenant et réel par lequel l’homme sort de sa solitude originelle pour affronter l’existence. C’est la condition normale à travers laquelle il est amené à saisir la valeur de la réalité, des personnes et des choses qui la constituent, en un mot, de l’histoire. En ce sens, cette condition peut être comparée à une nouvelle naissance.
Dans l’Évangile de Jean, la rencontre du Christ avec Nicodème a comme contenu la naissance à la vie définitive, celle du Royaume de Dieu. Mais dans la vie de tout homme, n’est-ce pas les rencontres qui tissent la trame imprévue et concrète de l’existence ? Celles-ci ne sont-elles pas à la base de la naissance de cette conscience de soi capable d’action qui, seule, permet une manière de vivre digne du nom d’homme ?
Dans sa rencontre avec autrui, l’homme découvre qu’il est une personne et qu’il doit reconnaître la même dignité aux autres hommes. À travers les rencontres significatives, il apprend à connaître la valeur des dimensions qui constituent l’être humain et, premières entre toutes, celles de la religion, de la famille et du peuple auquel il appartient.
2. La valeur de l’être avec ses connotations universelles — le vrai, le bien, le beau, — se présente à l’homme incarnée sensiblement dans les rencontres décisives de son existence. Dans l’affection conjugale la rencontre entre la bien-aimée et le bien-aimé, qui a son accomplissement dans le mariage, commence par l’expérience sensible du beau incarné dans la « forme » de l’autre. Mais l’être, à travers l’attrait du beau, demande à s’exprimer dans la plénitude du bien authentique. Que l’autre soit, que son bien se réalise, que s’accomplisse le destin que la Providence a choisi pour lui, voilà le désir vif et désintéressé de toute personne qui aime vraiment. La volonté du bien durable, capable d’engendrer et de se régénérer dans les fils, ne serait d’ailleurs pas possible si elle ne reposait pas sur le vrai. On ne peut pas donner à l’attrait du beau la consistance d’un bien définitif sans la recherche de la vérité sur soi et la volonté de persévérer en elle. Et ensuite, comment pourrait-il y avoir un homme, un homme pleinement réalisé, sans la rencontre qui advient au plus intime de soi, avec sa propre terre, avec les hommes qui en ont construit l’histoire par la prière, le témoignage, le sang, le génie, la poésie ? Parfois, l’attrait de la beauté de la terre natale et le désir de vérité et de bien pour le peuple qui continuellement la « régénère » accroissent le désir de la paix qui, seule, peut rendre réalisable l’unité du genre humain. Le chrétien a été éduqué à comprendre le caractère urgent du ministère de la paix, grâce à sa rencontre avec l’Église, où vit le Peuple de Dieu que mon prédécesseur Paul VI définit : « … entité ethnique sui generis ». Son histoire définit le temps, depuis désormais deux mille ans, laissant intacte l’ouverture originelle au vrai, au bien et au beau, malgré les misères des hommes qui y appartiennent.
3. Mais, tôt ou tard, l’homme se rend compte, en termes dramatiques, que de ces rencontres diverses et uniques, il n’a pas encore saisi la signification ultime, capable de les rendre définitivement bonnes vraies, belles. Il y perçoit, intuitivement, la présence de l’être, mais l’être en tant que tel le fuit. Le bien par lequel il se sent attiré, le vrai qu’il sait saisir, le beau qu’il sait découvrir sont, en effet, bien loin de le satisfaire. L’indigence structurelle ou le désir impossible à satisfaire surgissent devant l’homme encore plus dramatiquement après que l’autre soit entré dans sa vie. Fait pour l’infini, l’homme se sent prisonnier de toutes parts du fini ! Quel trajet peut-il encore accomplir, quelle mystérieuse sortie du plus intime de soi-même peut-il encore tenter celui qui a abandonné sa solitude originelle pour aller à la rencontre de l’autre, « y cherchant un apaisement définitif » ? L’homme, s’engageant avec un authentique sérieux, dans son expérience humaine se trouve placé devant une terrible alternative : demander à un Autre — avec un A majuscule — de surgir à l’horizon de l’existence pour en dévoiler, pour en rendre possible la pleine confirmation, ou se retirer en soi dans une solitude existentielle, dans laquelle se trouve niée la possibilité même de l’être. Le cri de demande ou le blasphème : voilà ce qui lui reste.
Mais la miséricorde par laquelle Dieu nous a aimés est plus forte que toute alternative. Elle ne s’arrête pas non plus devant le blasphème Même du fond de l’expérience du péché, l’homme peut réfléchir toujours et encore, sur sa fragilité métaphysique et en sortir. Il peut recueillir le besoin absolu de cet Autre, avec un A majuscule, qui peut étancher sa soif pour toujours ! L’homme peut retrouver la voie de l’invocation à l’Artisan de notre salut pour qu’il vienne ! Alors l’esprit s’abandonne enfin au mystérieux embrassement de Dieu, expérimentant enfin, dans cette rencontre décisive, la joie d’une espérance « qui ne déçoit pas » (Rm 5, 5).
 
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