L’homme et la rédemption
1. « Celui que vous adorez sans le connaître, je viens, moi, vous l’annoncer » (Ac 17, 23).
L’annonce explicite de la rédemption opérée par le Christ que Paul a eu l’audace de faire devant l’Aréopage d’Athènes, la ville où, traditionnellement, le débat philosophique et doctrinal était le plus sophistiqué, figure parmi les documents les plus significatifs de la catéchèse primitive. Paul voit dans la religiosité spontanée des Athéniens une prophétie inconsciente du vrai Dieu en qui « nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Ac 17, 28). De manière analogue, il considère la soif de savoir des Athéniens comme le cep naturel sur lequel il est possible de greffer le message de vérité et de justice que la mort, la résurrection et la parousie du Christ introduisent dans le monde. De cette façon l’affirmation chère à la grande tradition chrétienne selon laquelle l’événement de la rédemption se révèle avantageux et raisonnable à l’homme qui se maintient ouvert aux imprévisibles initiatives de Dieu, devient absolument évidente.
Il existe une profonde harmonie entre l’homme et le Christ, le Rédempteur. Vraiment le Dieu vivant est proche de l’homme et, sans le connaître, l’homme l’attend comme étant celui qui lui dévoilera sa pleine signification. Le Concile Vatican II a vigoureusement reproposé cette conviction de la foi et de la doctrine ecclésiale, affirmant dans le précieux paragraphe 22 de Gaudium et spes : « En réalité le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le Mystère du Verbe incarné… Le Christ… manifeste pleinement l’homme à lui-même. ».
2. L’épisode que rappellent les Actes nous montre l’attente de toutes les nations dans celle des Athéniens. Ce livre des Actes nous éclaire également (Ac 2, 3,7,13, etc.) avec les discours de Pierre, d’Étienne, de Paul, sur l’attente paradigmatique et mystérieusement aveugle d’Israël, le peuple élu préparé depuis longtemps à l’avènement du Rédempteur, mais incapable de le reconnaître quand Il vient. L’histoire humaine est traversée par cette attente qui chez les hommes les plus conscients, devient cri, demande, invocation. L’homme, créé dans le Christ et par le Christ ne peut atteindre qu’en Lui sa vérité et sa plénitude. Voilà révélé le sens de la recherche de salut à laquelle est soumise toute expérience humaine. Voilà expliqué cet ardent désir d’infini qui, hors de la miséricordieuse initiative de Dieu dans le Christ, resterait absolument déçu.
L’attente du Christ fait partie du mystère du Christ. S’il est vrai que l’homme, malgré toute sa bonne volonté, ne peut obtenir de lui-même le salut, celui qui affronte avec sérieux et vigilance son expérience humaine découvre finalement au fond de lui-même l’urgence d’une rencontre que le Christ comble merveilleusement. Celui qui a mis au cœur de l’homme le brûlant désir de la Rédemption a pris également l’initiative de le satisfaire.
Les paroles « pour nous, hommes, et pour notre salut » avec lesquelles le « Credo » nous présente la signification de la Rédemption du Christ, assument, à la lumière du mystère de l’Incarnation, un caractère concret absolument décisif : « Par son Incarnation, le Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme. » (Constitution Gaudium et spes, 22.)
3. La tradition chrétienne appelle mystère surnaturel l’initiative du Christ qui entre dans l’histoire pour la racheter et pour indiquer à l’homme la voie du retour à l’intimité originelle avec Dieu. Cette initiative est un mystère également parce qu’impensable comme telle de la part de l’homme, en ce sens qu’elle est absolument gratuite, fruit de la libre initiative de Dieu. Ce mystère possède toutefois la surprenante capacité de prendre l’homme à la racine, de répondre à ses aspirations à l’infini, de combler la soif d’être de bien, de vrai et de beau qui l’agite. En un mot, c’est la réponse séduisante et concrète, imprévisible et encore moins exigible et cependant présagée par l’inquiétude de toute expérience humaine sérieuse.
La Rédemption du Christ est donc raisonnable et convaincante, car elle possède simultanément les deux caractéristiques de la gratuité absolue et de la surprenante correspondance à la nature intime de l’homme.
Comme pour les apôtres le long des rivages de la « mer de Galilée » ou pour tous ceux qui l’ont rencontré — de la Samaritaine à Nicodème, de la femme adultère à Zachée, de l’aveugle de naissance au centurion romain — Jésus va à la rencontre de tout homme et de l’histoire humaine. Et comme pour les personnes qui apparaissent dans les Évangiles, la rencontre avec le Christ représente pour l’homme de toute époque qui a le courage de l’accueillir avec foi et de le suivre, l’occasion vraiment décisive de la vie, le trésor caché qui ne saurait être objet d’un quelconque échange. « Seigneur, à qui irions-nous ? » (Jn 6, 68). Vraiment, il n’existe aucun autre « lieu » valable où s’adresser pour obtenir « les paroles de vie éternelle » (ibid) qui, seules, peuvent apaiser le brûlant désir du cœur humain.
L’amour de Dieu répond au besoin du salut
1. « Rorate, coeli desuper et nubes pluant justum » : « Cieux, ruisselez de là-haut et que les nuages déversent la justice. » Par ces paroles qui font écho au texte du prophète Isaïe (45, 5-8) que nous venons d’écouter, l’Église ouvre le temps de l’Avent, une période de ferveur et d’attente durant laquelle nous nous préparons à la naissance du Seigneur. Nous sommes appelés à revivre durant ces semaines l’attente de tous les hommes qui, depuis les origines de l’humanité, peut-on dire, ont tourné leur regard vers la rédemption et le salut.
L’expérience de la fragilité et de la mort, et la crainte devant les innombrables dangers qui menacent l’existence sont communes à tous les hommes. C’est pourquoi l’appel au salut s’élève de toute la terre et se trouve présent, sous des formes variées, dans toutes les traditions religieuses. Or nous savons qu’à ce chœur immense, à ces palpitantes invocations qui jaillissent de toute l’histoire, il y a une réponse, la réponse du Dieu un et trine qui est source et auteur du salut pour tous les hommes. La Bible est le livre qui contient cette réponse pour tous, révélant que Dieu est l’amour qui vient à notre rencontre et se manifeste en Jésus-Christ.
2. Dans la constitution dogmatique sur la Sainte Écriture, le Concile Vatican II nous rappelle en mots simples et pleins d’autorité : « Dieu qui par son Verbe crée (cf. Jn 1, 3) et conserve toutes choses, présente aux hommes dans le monde créé un témoignage durable de lui-même (cf. Rm 1, 19-20) ; voulant ouvrir le chemin du salut éternel, il s’est en outre manifesté dès l’origine à nos premiers parents. Après leur chute, il leur promit une rédemption, leur rendit courage en leur faisant espérer le salut (cf. 3, 15) ; sans arrêt il montra sa sollicitude pour le genre humain afin de donner la vie éternelle à tous ceux qui, par la constance dans le bien, cherchent le salut. » (cf. Rm 2, 6-7.) (Dei Verbum, 3.) Ce dessein a pris une forme historique concrète. En effet, une fois conclue l’Alliance avec Abraham (cf. Gn. 15, 18) et, par Moïse, avec le peuple d’Israël (cf. Ex. 24, 8), Dieu se révéla au peuple de son choix, comme l’unique Dieu véritable et vivant ; de ce fait, Israël fit l’expérience des « voies » de Dieu vers les hommes, et, Dieu lui-même parlant par les prophètes, il en acquit une intelligence de jour en jour plus profonde et plus claire, et en porta un témoignage grandissant parmi les nations… Cette économie de l’Ancien Testament avait pour raison d’être majeure de préparer l’avènement du Christ, Sauveur du monde et de son royaume messianique, d’annoncer prophétiquement cet avènement (cf. Lc 24, 44, Jn 5, 39 ; 1 P 1, 10) et de le signifier par diverses figures (cf. 1 Co 10, 11) (Dei Verbum, 14, 15).
3. Le temps de l’Avent, dans lequel nous sommes entrés, nous appelle à vivre de manière particulièrement intense cette attente de la Rédemption et à fixer notre regard aussi bien sur l’amour miséricordieux de Dieu qui vient à notre rencontre, fidèle à sa promesse, que sur le profond besoin de salut que nous ressentons en nous-mêmes. Tournons-nous donc vers l’amour miséricordieux de Dieu et vers le dessein de salut par lequel il nous appelle à lui : Il veut que nous devenions participants de sa vie divine (cf. Ép 2, 18, 2 P 1, 4), nous délivrant des ténèbres du péché et de la mort et nous ressuscitant pour la vie éternelle (cf. Dei Verbum, 4). Dans mon Encyclique Dives in misericordia, j’ai attiré l’attention sur l’amour miséricordieux de Dieu qui illumine comme un soleil toute la Bible, à commencer par l’Ancien Testament, et, depuis là, répand ses rayons sur toute l’humanité. En ce temps de l’Avent, l’Église nous invite à implorer la miséricorde de Dieu qui se révèle à nous en la personne de Jésus-Christ, le Rédempteur. C’est pourquoi nous répétons : « Regem venturum Dominum venite adoremus » : « Venez, allons à la rencontre du Roi, notre Sauveur, qui vient, et adorons-le » ; mettons-nous devant lui comme le malade devant le médecin, comme le pauvre devant celui qui possède la plénitude des biens, comme le pécheur devant la source de la Sainteté et de la justice.
Un des psaumes les plus connus, le 50e, que la tradition attribue à David, « lorsque vint à lui le prophète Nathan après qu’il eut péché en s’unissant à Bethsabée », esquisse de manière existentielle l’admirable événement de la rencontre entre la miséricorde de Dieu et la faiblesse innée de l’homme, enclin au péché.
L’humble et sincère reconnaissance de sa propre infirmité morale se fait confiante supplication, et l’attente de la régénération intérieure est si vive et si pleine d’assurance qu’elle déborde en sentiments de joie intérieure et de remerciements : « Aie pitié de moi, ô Dieu, selon ta grâce, selon ta grande miséricorde efface mon péché, …Purifie-moi avec l’hysope, pour que je sois pur, lave-moi pour que je sois plus blanc que neige ! …Crée en moi un cœur pur, ô Dieu, et rénove en mon sein un esprit ferme… Rends-moi l’allégresse de ton salut et soutiens-moi par un esprit magnanime. » Et l’expérience libératrice de la régénération intérieure, l’expérience de la rencontre avec l’amour miséricordieux de Dieu se traduisent en propos et projet de vie nouvelle, engagée dans le service de Dieu et dans le témoignage de son message parmi les hommes : « J’enseignerai tes voies aux pécheurs et les égarés reviendront vers toi… Ouvre mes lèvres, ô Seigneur, et ma bouche publiera ta louange. »
Ainsi se dessine ici tout un programme, capable d’inspirer non seulement le temps privilégié de cet Avent de l’Année Sainte, mais capable aussi de faire de toute notre vie un temps d’Avent, dans l’attente joyeuse et confiante du grand événement de notre rencontre avec le Seigneur « qui est, qu était et qui vient » (Ap 1, 8).
La Vierge a partagé notre condition terrestre
1. La fête que nous célébrons demain, très chers frères et sœurs, nous remet en présence du chef-d’œuvre opéré par Dieu dans la Rédemption. Marie Immaculée est la créature parfaitement rachetée. Alors que tous les autres êtres humains ont été libérés du péché, elle en a été préservée par la grâce rédemptrice du Christ.
L’Immaculée Conception est un privilège unique qui convenait à celle qui était destinée à devenir la Mère du Sauveur. Quand le Père décida d’envoyer son Fils dans le monde, il a voulu qu’il naisse d’une femme, par l’intervention de l’Esprit Saint et que cette femme fût absolument pure pour accueillir dans son sein et ensuite dans ses bras maternels Celui qui est la sainteté parfaite. Entre la Mère et le Fils, il a voulu qu’il n’existe aucune barrière. Aucune ombre ne devait assombrir leurs relations. C’est pourquoi Marie a été créée immaculée. À aucun instant, elle n’a été flétrie par le péché. C’est cette beauté qu’à l’Annonciation l’ange Gabriel contemple en s’approchant de Marie : « Réjouis-toi, pleine de grâces. » (Lc 1, 28.) Ce qui distingue la Vierge de Nazareth de toutes les autres créatures, c’est la plénitude de grâces qui se trouve en elle. Marie n’a pas reçu seulement des grâces. En elle, tout est dominé et dirigé par la grâce, depuis le début de son existence. Elle n’a pas été seulement préservée du péché originel, mais elle a reçu une perfection admirable de sainteté. Elle est la créature idéale, telle que Dieu l’a rêvée, une créature dans laquelle il n’y a pas eu le moindre obstacle à la volonté divine. Du fait qu’elle est entièrement pénétrée par la grâce, tout est harmonie à l’intérieur de son âme et la beauté de l’être divin se reflète en elle de la manière la plus émouvante.
2. Nous devons comprendre le sens de cette perfection immaculée à la lumière de l’œuvre rédemptrice du Christ. Dans la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception Marie a été déclarée « préservée intacte de toute souillure du péché originel depuis le premier instant de sa conception, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain » (DS 2803). Elle a donc bénéficié, par anticipation, des mérites du sacrifice du Christ.
La formation d’une âme pleine de grâces apparaissait comme la revanche de Dieu sur la dégradation qui s’était produite aussi bien chez la femme que chez l’homme, comme conséquence du drame du péché. Selon le récit biblique de la chute d’Adam et d’Ève, Dieu a infligé à la femme une sanction pour la faute commise, mais, avant de formuler cette sanction, il a commencé par dévoiler un dessein de salut dans lequel la femme deviendrait sa première alliée. Dans l’oracle, appelé Proto-évangile, il déclare au serpent tentateur qui avait conduit le couple au péché : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t’écrasera la tête et tu l’atteindras au talon. » (Gn 3, 15.) En établissant une hostilité entre le démon et la femme, il manifestait son intention de prendre la femme comme première associée dans son alliance, en vue de la victoire que le descendant de la femme remporterait sur l’ennemi du genre humain. L’hostilité entre le démon et la femme s’est exprimée en Marie de la manière la plus complète. Avec l’Immaculée Conception a été décrétée la victoire parfaite de la grâce divine dans la femme comme réaction à la défaite subie par Ève dans le péché des origines. En Marie s’est opérée la réconciliation de Dieu avec l’humanité, mais d’une manière telle que Marie elle-même n’a pas eu besoin personnellement, d’être réconciliée puisque, étant préservée de la faute originelle, elle a toujours vécu en accord avec Dieu. En Marie s’est donc vraiment accomplie l’œuvre de la réconciliation parce qu’elle a reçu de Dieu la plénitude de la grâce en vertu du sacrifice rédempteur du Christ. En elle s’est manifesté l’effet de ce sacrifice avec une pureté totale et une merveilleuse floraison de sainteté. L’Immaculée est la première merveille de la Rédemption.
3. La perfection accordée à Marie ne doit pas produire en nous l’impression que sa vie sur la terre a été une espèce de vie céleste, très distante de la nôtre. Elle a connu les difficultés quotidiennes et les épreuves de la vie humaine. Elle a vécu dans l’obscurité que comporte la foi. Comme Jésus, elle a expérimenté la tentation et la souffrance des combats intérieurs. Nous pouvons imaginer combien elle a été secouée par le drame de la Passion de son Fils. Ce serait une erreur de penser que la vie de celle qui était pleine de grâces a été une vie facile, commode. Marie a partagé tout ce qui appartient à notre condition terrestre, avec ce qu’elle a d’exigeant et de pénible.
Il faut surtout observer que Marie a été créée immaculée dans le but de mieux agir en notre faveur. La plénitude de grâce lui a permis d’accomplir parfaitement sa mission de collaboration avec l’œuvre de salut : elle a donné la plus grande valeur à sa coopération au sacrifice. Quand Marie a présenté au Père le Fils cloué sur la croix, son offrande douloureuse a été entièrement pure.
À cause de la pureté de son cœur, la Vierge immaculée nous aide maintenant à tendre vers la perfection qu’elle a réalisée. C’est pour les pécheurs, c’est-à-dire pour nous tous, qu’elle a reçu une grâce exceptionnelle. En sa qualité de mère, elle cherche à faire participer de quelque manière tous ses fils terrestres à la faveur dont elle a été personnellement comblée. Marie intercède auprès de son Fils pour nous obtenir miséricorde et pardon. Elle se penche invisiblement sur tous ceux qui sont dans l’angoisse spirituelle pour les secourir et les conduire à la réconciliation. Le privilège unique de son Immaculée Conception la met au service de tous et constitue une joie pour tous ceux qui la considèrent comme leur mère.
Rédemption et libération de l’homme
1. Deus in adjutorium meum intende… : « Ô Dieu viens me sauver, Seigneur viens vite à mon aide ».
Le temps de l’Avent que nous vivons en ce moment fait monter spontanément à nos lèvres cette invocation de salut dans laquelle revit l’implorante attente qui traverse tout l’Ancien Testament et se continue dans le Nouveau. Car notre salut est objet d’espérance, dit Saint Paul (Rm 8, 24) et, pour nous c’est l’Esprit qui nous fait attendre de la foi les biens qu’espère la justice (Ga 5, 5). Et même les paroles de conclusion de toute la Sainte Écriture que nous venons d’écouter sont un cri d’invocation pour la venue et la manifestation du Seigneur Jésus Sauveur : « Viens, Seigneur Jésus » (Ap 22, 20).
Le salut ! C’est la grande aspiration de l’homme. La Sainte Écriture en donne témoignage à chaque page et invite à découvrir où est le véritable salut pour l’homme, qui est son libérateur et rédempteur.
2. La première et fondamentale expérience de salut, le peuple de Dieu l’a connue dans sa libération de l’esclavage en Égypte. La Bible l’appelle rédemption, rachat, libération, salut. « Je suis le Seigneur, je vous soustrairai aux corvées des Égyptiens ; je vous délivrerai de leur servitude, je vous prendrai pour mon peuple et je deviendrai votre Dieu » (Ex 6, 6-7).
C’est ainsi que fut expérimentée collectivement dans l’histoire par le peuple de Dieu la première forme de « rédemption-salut ». Et le souvenir de ce salut sera le trait caractéristique de la foi d’Israël. C’est pourquoi Israël y a toujours vu la garantie de toutes les promesses de salut que Dieu a faites à son peuple, et la première communauté chrétienne l’a immédiatement mise en rapport avec la personne et l’œuvre du Christ. Ce sera lui le grand libérateur, le nouveau Moïse qui conduit de l’esclavage à la liberté des fils de Dieu, de la mort à la vie, du péché à la réconciliation et à la plénitude de la miséricorde divine.
Le second grand événement de salut dans la Bible est la libération des déportés à Babylone : ces deux événements, la libération d’Égypte et la libération de Babylone, les prophètes les lient et les mettent en relation l’un avec l’autre. Il s’agit d’une deuxième rédemption ou, mieux, d’une continuation et d’un accomplissement de la première ; et son auteur est de nouveau Dieu, le Saint d’Israël, le Libérateur et Rédempteur de son peuple. « Voilà que les jours viennent déclare Jérémie… où je réaliserai les promesses de bien que j’ai faites à la maison d’Israël et à la maison de Juda » (Jr 33, 14). Le titre de Sauveur et Rédempteur donné à Dieu domine dans la théologie des prophètes, pour qui l’expérience de la rédemption déjà obtenue devient gage et garantie du salut futur qui est encore attendu. C’est pourquoi chaque fois qu’il traverse un moment critique, Israël invoque Dieu pour expérimenter son intervention libératrice. Il sait que, hormis Dieu, il n’existe pas de Sauveur (Is 43, 11 ; 47, 15 ; Jr 4, 4 ; Os 13, 4) ; c’est pourquoi il l’invoque avec la grande prière de David : « Je t’aime, Seigneur, ma force ! / Le Seigneur est mon rocher, ma forteresse et mon libérateur, / mon Dieu est mon roc, en lui je m’abrite, mon bouclier, ma corne de salut ma citadelle. » (Ps. 17, 2-3.)
3. Dans la prédication prophétique, l’annonce-promesse du salut et de la rédemption coïncide de plus en plus clairement avec une personne : celle-ci sera le nouveau David, le bon pasteur de son peuple. Voyons comment en parle Jérémie : « Voici venir des jours — oracle du Seigneur — où je susciterai de David un germe juste : un roi règnera et agira avec prudence il pratiquera le droit et la justice dans le pays. En ces jours, Juda sera sauvé et Israël demeurera en sécurité, et voici le nom dont on l’appellera : Seigneur-notre-Justice. » (Jr 23, 5-6.) Et, peu à peu, prend corps également l’idée que la rédemption sera avant tout un fait spirituel. Elle touchera le peuple au plus intime de lui-même, elle le purifiera, le transformera dans l’esprit et dans le cœur. « Je répandrai sur vous les eaux pures et vous serez purs ; je vous purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos idoles ; je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai au-dedans de vous un esprit nouveau. » (Ez 36, 25-26.)
La grande espérance messianique est ainsi exprimée en termes de rédemption, de justice, de don de l’Esprit, de purification des cœurs, de libération des péchés individuels et sociaux.
Au cours des siècles, guidée par Dieu, l’attente des peuples s’est concrétisée dans l’espérance d’une libération définitive, capable d’atteindre l’être humain dans ses racines profondes et de l’amener à une vie nouvelle faite de « justice et de paix dans l’Esprit-Saint » (Rm 14, 17). Dans les psaumes et dans toute la prière du Peuple de Dieu, l’invocation de ce salut devient expérience quotidienne. Le salut vient de Dieu. Il est inutile et nuisible de placer une confiance présomptueuse dans les forces humaines ; le Seigneur lui-même est le salut ; lui, il libèrera le peuple de tous ses péchés. Un psaume qui a pour titre « Cantique des montées » recueille dans une magnifique synthèse la foi et l’espérance de la Rédemption et de l’Ancien Testament et il est devenu le symbole même de l’attente de la Rédemption. C’est le De Profundis. Dans l’Église, l’usage est établi de le réciter pour les défunts, mais nous devons, nous aussi, le faire nôtre, nous qui sommes des pèlerins sur le chemin de la rencontre avec le Christ, en cet Avent de l’année de la Rédemption : « Des profondeurs je t’invoque, Seigneur, / Seigneur, écoute ma voix » (Ps 130, 129, 1-2). Que le Seigneur écoute cette voix et fasse ressentir à tout cœur qui l’invoque la toute-puissance salvifique de son amour.
Le Christ, source de notre Salut
1. Le texte biblique que nous venons d’écouter, très chers frères et sœurs, nous est bien connu. Il est tiré du livre d’Isaïe. Ce grand prophète qui nous a guidé tout le temps de l’Avent a été appelé le cinquième évangéliste pour la lucidité et la clarté avec lesquelles il a « salué de loin » (cf. He 11, 13) la figure et l’œuvre du Rédempteur.
Un recueil de prédictions et de prophéties est appelé communément le « Livre de l’Emmanuel » (chap. 6-12) parce qu’il y décrit la figure d’un enfant admirable dont le nom « Emmanuel », est plein de mystère en ce sens qu’il signifie « Dieu avec nous ». Cet enfant est annoncé comme un signe par le prophète Isaïe au roi Achaz à un moment très dangereux pour la maison du roi et pour le peuple : le moment où le roi et la nation sont sur le point d’être écrasés par leurs ennemis.
Le roi est méfiant et ne veut pas s’adresser à Dieu. Il a des plans humains qu’il désire réaliser : « Je ne demanderai pas un signe et je ne tenterai pas le Seigneur. » Alors, Dieu annonce à Achaz un châtiment, mais il confirme en même temps sa fidélité aux promesses envers la descendance de David : « Le Seigneur lui-même vous donnera un signe : voici que la Vierge concevra et enfantera un fils qui s’appellera Emmanuel. » (Is 7, 12-14.)
C’est un signe de salut et un gage de libération pour les croyants. On lit en effet dans le livre d’Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du sombre pays une lumière a resplendi. Tu as multiplié la nation, tu as fait croître sa joie. » (Is 9, 1-2.) « Car un enfant nous est né un fils nous a été donné, il a reçu le pouvoir sur ses épaules et on lui a donné ce nom : conseiller merveilleux, Dieu fort, Père éternel, Prince de la paix. » (Is 9, 5-7.)
Et la prophétie continue comme dans un crescendo : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit de Yahwé, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte de Yahwé. » (Is 11, 1-2.) Il s’agit de l’Esprit du Messie qui se répandra, comme venant d’une fontaine inépuisable, sur tous ceux qui croient en lui (cf. Jn 7, 38). Grâce à cet Esprit, la connaissance du Seigneur remplira toute la terre « comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (Is 11, 9). C’est pourquoi le prophète peut chanter : « Dans l’allégresse, vous puiserez de l’eau aux sources du salut. » (Jn 12, 3 ; Jn 4, 13-14.)
2. Un autre recueil du livre d’Isaïe (Deutéro-Isaïe) contient des prédictions faites aux exilés à Babylone et il leur annonce le retour de la puissance de Dieu qui est le maître unique de l’histoire, lui qui est le Créateur à qui sont soumis tous les êtres animés et inanimés. C’est le « Livre de la consolation » (chap. 40-55) qui a éclairé les liens avec le livre de l’Emmanuel. Si là dominait la figure de l’Emmanuel, ici se découvre la figure mystérieuse du « Serviteur de Yahwé ». En quatre chants successifs est décrit progressivement le visage mystérieux de cet artisan de salut, suscité par Dieu, qui rétablira l’alliance et qui apportera la justice avec des méthodes pacifiques. Sa description nous est familière : « Voici mon serviteur, mon élu… J’ai mis mon esprit sur lui… Il présentera le droit aux nations. Il ne crie pas, il n’élève pas le ton… Il ne faiblira ni ne cédera jusqu’à ce qu’il établisse le droit sur la terre » (Is 42, 1-4).
Dans le second chant (Is 49, 1-6), la mission du serviteur apparaît déjà projetée au-delà des frontières de son peuple. Il annonce le salut pour tous les peuples « jusqu’aux extrémités de la terre ». Dans le troisième chant (Is 50, 4-9), une marée montante d’hostilité l’attaque tandis qu’il poursuit docilement la mission reçue de Dieu. Dans le quatrième chant (Is 52, 13-53, 12), les événements se déroulent selon une victoire apparente de l’opposition et des forces hostiles au serviteur, un échec qui laisse ses contemporains déconcertés et déçus en estimant qu’il est « puni, frappé par Dieu et humilié » (Is 53, 4).
En réalité, préparé par sa patience et son humilité, il a offert sa vie pour les autres, il s’est donné en sacrifice d’expiation pour les fautes des hommes, ses frères, réalisant ainsi le dessein de Dieu de donner le salut au monde. « Il a été transpercé à cause de nos crimes… Dans ses blessures, nous trouvons la guérison… Le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à tous. » (Is 53, 5-6). C’est pourquoi, dit le Seigneur, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes. » (Is 53, 11.)
3. Selon la foi de l’Église, la figure radieuse de l’Emmanuel et la figure souffrante mais victorieuse du Serviteur de Yahwé sont deux images complémentaires de la même personne et trouvent leur accomplissement en Jésus, dont le visage a été annoncé prophétiquement avant son apparition dans l’histoire.
Nous nous préparons avec une ferveur particulière en ces jours de l’Année de la Rédemption à accueillir sa personne dans notre vie. Nous ne devons pas avoir peur de lui ouvrir toutes grandes les portes. Il est venu dans la faiblesse de notre chair « pour nous racheter de toute iniquité et purifier un peuple qui lui appartienne en propre, zélé pour le bien » (Tt 2, 14). « De riche qu’il était — c’est encore Paul qui parle — il s’est fait pauvre pour vous, afin que vous deveniez riches par l’intermédiaire de sa pauvreté. » (2 Co 8, 9.) C’est maintenant le moment pour nous de nous approcher pour puiser aux sources du salut (cf. Is 12, 3).