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Catéchèse du 10 juillet 1985
Les preuves de l’existence de Dieu
1. Quand nous nous demandons : « Pourquoi croyons-nous en Dieu ? » la première réponse est celle de notre foi : Dieu s’est révélé à l’humanité, il est entré en contact avec les hommes. La révélation suprême de Dieu nous est venue en Jésus-Christ, Dieu incarné. Nous croyons en Dieu parce que Dieu s’est fait découvrir comme l’Être suprême, le grand « Existant ».
Toutefois, cette foi en un Dieu qui se révèle trouve aussi un soutien dans les raisonnements de notre intelligence. Quand nous réfléchissons, nous constatons que les preuves de l’existence de Dieu ne manquent pas. Ces preuves ont été élaborées par les penseurs sous forme de démonstrations philosophiques, selon l’enchaînement d’une logique rigoureuse. Mais elles peuvent revêtir aussi une forme plus simple et, comme telles, elles sont accessibles à tout homme qui cherche à comprendre ce que signifie le monde qui l’entoure.
2. Quand on parle de preuves de l’existence de Dieu, il faut souligner qu’il ne s’agit pas de preuves scientifico-expérimentales. Les preuves scientifiques, au sens moderne du mot, valent seulement pour les choses perceptibles aux sens, car c’est seulement sur celles-ci que peuvent s’exercer les instruments de recherche et de contrôle dont se sert la science. Vouloir une preuve scientifique de Dieu signifierait abaisser Dieu au rang des êtres de notre monde et donc se tromper déjà méthodologiquement sur ce qu’est Dieu. La science doit reconnaître ses limites et son impuissance à atteindre l’existence de Dieu : elle ne peut ni affirmer ni nier cette existence.
Il ne faut cependant pas conclure de ceci que les savants sont incapables de trouver, dans leurs études scientifiques, des motifs valables pour admettre l’existence de Dieu. Si la science, comme telle, ne peut pas arriver à Dieu, le savant, qui possède une intelligence dont l’objet n’est pas limité aux choses sensibles peut découvrir dans le monde les raisons d’affirmer l’existence d’un Être qui le dépasse. Beaucoup de savants ont fait et font cette découverte.
Celui qui, avec un esprit ouvert, réfléchit à ce qui est impliqué dans l’existence de l’univers, ne peut s’empêcher de poser le problème de l’origine. Instinctivement quand nous sommes les témoins de certains événements, nous nous demandons quelles en sont les causes. Comment ne pas poser la même question pour l’ensemble des êtres et des phénomènes que nous découvrons dans le monde ?
3. Une hypothèse scientifique comme celle de l’expansion de l’univers fait apparaître plus clairement le problème : si l’univers se trouve en expansion continuelle, ne faudrait-il pas remonter le temps jusqu’au moment que l’on pourrait appeler : « le moment initial », celui où cette expansion a commencé ? Mais, quelle que soit la théorie adoptée sur l’origine de l’univers, on ne peut éluder la question la plus fondamentale. Cet univers en mouvement constant postule l’existence d’une Cause qui, en lui donnant l’être, lui a communiqué ce mouvement et ne cesse de l’alimenter. Sans cette Cause suprême, le monde et tout mouvement en lui resteraient « inexpliqués » et « inexplicables » et notre intelligence ne pourrait pas être satisfaite. L’esprit humain ne peut recevoir une réponse à ses interrogations que s’il admet un Être qui a créé le monde avec tout son dynamisme et qui continue à le soutenir dans l’existence.
4. La nécessité de remonter à une Cause suprême s’impose encore plus si on considère la parfaite organisation que la science ne cesse de découvrir dans la structure de la matière. Quand l’intelligence humaine s’applique, non sans peine, à déterminer la constitution et les modalités d’action des particules matérielles, n’est-ce pas parce qu’elle est amenée à en chercher l’origine dans une intelligence supérieure qui a tout conçu ? Devant les merveilles de ce que l’on peut appeler le monde infiniment petit de l’atome, et le monde infiniment grand du cosmos, l’esprit de l’homme se sent complètement dépassé dans ses possibilités de création et même d’imagination, et il comprend qu’une œuvre d’une telle qualité et d’une telle envergure requiert un Créateur dont la sagesse transcende toute mesure, dont la puissance est infinie.
5. Toutes les observations concernant le développement de la vie conduisent à une conclusion analogue. L’évolution des êtres vivants, dont la science cherche à déterminer les étapes et à discerner le mécanisme, présente une finalité interne qui suscite l’admiration. Cette finalité qui oriente les êtres dans une direction, dont ils ne sont ni les patrons ni les responsables, oblige à supposer l’existence d’un Esprit qui en est l’inventeur, le créateur.
L’histoire de l’humanité et la vie de chaque personne humaine manifestent une finalité encore plus impressionnante. Certes, l’homme ne peut s’expliquer la signification de tout ce qui lui arrive, et donc il doit reconnaître qu’il n’est pas le patron de son propre destin. Non seulement il ne s’est pas fait lui-même mais il n’a même pas le pouvoir de dominer le cours des événements dans le déroulement de son existence. Toutefois, il est convaincu qu’il a un destin, et il cherche à découvrir comment il l’a reçu, comment il est inscrit dans son être. À certains moments il peut discerner plus facilement une finalité secrète, qui transparaît par un concours de circonstances ou d’événements. Il est ainsi porté à affirmer la souveraineté de Celui qui l’a créé et qui dirige sa vie présente.
6. Enfin, parmi les qualités de ce monde qui incitent à lever les yeux, il y a la beauté. Elle se manifeste dans les merveilles infinies de la nature ; elle se traduit dans d’innombrables œuvres d’art, en littérature, musique, peinture, arts plastiques. Elle se fait apprécier également dans la conduite morale : il y a tant de bons sentiments, tant de gestes admirables. L’homme a conscience de recevoir toute cette beauté, même si, par son action, il a une part dans sa manifestation. Il ne la découvre et ne l’admire pleinement que lorsqu’il reconnaît sa source, la beauté transcendante de Dieu.
7. À toutes ces « indications » de l’existence de Dieu créateur, certains opposent la vertu du hasard ou des mécanismes propres à la matière. Parler de hasard à propos d’un univers qui présente une organisation si complexe dans ses éléments et une finalité si merveilleuse dans sa vie signifie renoncer à chercher une explication au monde tel qu’il nous apparaît. En réalité, ceci équivaut à vouloir admettre des effets sans cause. Il s’agit d’une abdication de l’intelligence humaine, qui renoncerait ainsi à penser, à chercher une solution à ses problèmes.
En conclusion, une myriade d’indices poussent l’homme qui s’efforce de comprendre l’univers où il vit à orienter son regard vers le Créateur. Les preuves de l’existence de Dieu sont multiples et convergentes. Elles contribuent à montrer que la foi ne mortifie pas l’intelligence humaine, mais la stimule à réfléchir et lui permet de mieux comprendre tous les « pourquoi » qui naissent de l’observation du réel.
 
Catéchèse du 17 juillet 1985
Les hommes de science et Dieu
1. C’est une opinion assez répandue que les hommes de science sont généralement agnostiques et que la science éloigne de Dieu. Qu’y a-t-il de vrai dans cette opinion ? Les progrès extraordinaires accomplis par la science, particulièrement au cours des deux derniers siècles, ont parfois poussé à croire qu’elle est en mesure de donner une réponse, par elle-même, à toutes les interrogations de l’homme et de résoudre tous ses problèmes. Certains en ont déduit que, désormais, il n’y aurait plus aucun besoin de Dieu. La confiance dans la science aurait supplanté la foi. Entre science et foi — a-t-on dit — il faut faire un choix : ou l’on croit en l’une ou on embrasse l’autre. Celui qui poursuit l’effort de la recherche scientifique n’a plus besoin de croire en Dieu ; à l’inverse, celui qui veut croire en Dieu ne peut être un vrai savant, parce que, entre la science et la foi il y a une opposition irréductible.
2. Le Concile Vatican II a exprimé une conviction tout a fait différente. Dans la Constitution Gaudium et spes, il affirme : « La recherche méthodique, dans tous les domaines du savoir, si elle est menée d’une manière vraiment scientifique et si elle suit les normes de la morale, ne sera jamais réellement opposée à la foi : les réalités profanes et celles de la foi trouvent leur origine dans le même Dieu. Bien plus, celui qui s’efforce, avec persévérance et humilité, de pénétrer les secrets des choses, celui-là, même s’il n’en a pas conscience, est comme conduit par la main de Dieu, qui soutient tous les êtres et les fait ce qu’ils sont. » (GS n. 36) De fait, on peut relever qu’il y a toujours eu et qu’il y a encore aujourd’hui des hommes de science éminents qui, dans le contexte de leur expérience humaine scientifique, ont cru en Dieu, de manière positive et bénéfique. Une enquête, qui remonte à cinquante ans, effectuée auprès de 398 savants parmi les plus illustres, eut pour résultat que seuls 16 d’entre eux se déclarèrent non croyants, 15 agnostiques et 367 croyants (cf. A. Eymieu, la Part des croyants dans les progrès de la science, 6e éd., Perrin 1935, p. 274).
3. Il est encore plus intéressant et plus profitable de se rendre compte des motifs pour lesquels de nombreux savants d’hier et d’aujourd’hui non seulement pensent qu’il est possible mais encore qu’il est heureux que l’on puisse intégrer la recherche scientifique menée avec rigueur et la reconnaissance sincère et joyeuse de l’existence de Dieu.
À partir des considérations qui accompagnent souvent comme un journal spirituel, leur effort scientifique, il serait facile de voir comment les deux éléments se compénètrent : le premier est comme la recherche elle-même dans le domaine de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, conduite avec une extrême rigueur, et qui laisse toujours un espace pour des questions ultérieures dans un processus sans fin, qui révèle une immensité dans le réel, une harmonie, une finalité qui ne sont pas explicables en termes de causalité ou par les seules ressources scientifiques. À cela s’ajoute l’inéluctable besoin d’un sens, d’une rationalité plus haute, même de quelque chose ou de Quelqu’un qui soit capable de satisfaire ces besoins intérieurs que le progrès scientifique le plus raffiné loin de supprimer, ne fait qu’aiguiser.
4. À bien le considérer, le passage à l’affirmation religieuse ne survient pas de lui-même en vertu de la méthode scientifique expérimentale, mais en vertu de principes philosophiques élémentaires, comme ceux de causalité, de finalité, de raison suffisante, qu’un scientifique, comme homme, a à appliquer dans le contact quotidien avec la vie et avec la réalité qu’il étudie. Et même, la condition de sentinelle du monde moderne qui, le premier, entrevoit l’énorme complexité et en même temps la merveilleuse harmonie de la réalité, fait du scientifique un témoin privilégié de la plausibilité du donné religieux, un homme capable de montrer comment l’admission de la transcendance loin de nuire à l’autonomie et aux buts de la recherche, la stimule au contraire à se dépasser continuellement dans une expérience d’auto-transcendance qui révèle le mystère de l’homme. Si on considère ensuite que, aujourd’hui, les horizons élargis à l’extrême de la recherche, surtout en ce qui concerne les sources de la vie, posent des interrogations inquiétantes quant à l’usage correct des conquêtes scientifiques, on ne s’étonne pas que se manifeste de plus en plus fréquemment chez les scientifiques le besoin de critères moraux, capables de soustraire l’homme à tout arbitraire. Et qui, sinon Dieu, pourra fonder un ordre moral qui protège de manière stable et promeuve la dignité de l’homme, de tout homme ? Il est évident que la religion chrétienne, si elle ne peut pas considérer comme raisonnables certaines confessions d’athéisme ou d’agnosticisme au nom de la science, n’est pas moins ferme dans le refus d’accueillir des affirmations sur Dieu qui proviennent de formes qui ne sont pas assez rigoureusement attentives aux processus rationnels.
5. À ce sujet, il serait très beau de faire entendre de quelque manière les raisons pour lesquelles bien des hommes de science affirment de manière positive l’existence de Dieu, et de voir par quel rapport personnel avec Dieu, avec l’homme et avec les grands problèmes et les valeurs suprêmes de l’existence, ils sont eux-mêmes soutenus. Comme souvent, le silence la méditation, l’imagination créatrice, le détachement serein des choses, la pureté de cœur, sont des facteurs puissants qui leur ouvrent un monde de significations auquel quiconque procède avec une égale loyauté et amour envers la vérité ne peut pas ne pas être attentif.
Qu’il suffise d’évoquer ici un scientifique italien Enrico Medi, disparu voici quelques années. Il affirmait dans son intervention au Congrès catéchétique international de Rome en 1971 : « Quand je dis à un jeune : Regarde, voilà une étoile nouvelle, une galaxie une étoile de neutrons, à 100 millions d’années-lumière. Eh bien ! les protons, les électrons, les mésons qui sont là, sont identiques à ceux qui sont dans ce microphone. (…) L’identité exclut la probabilité. Ce qui est identique n’est pas probable. (…) Donc il y a une cause, en dehors de l’espace, en dehors du temps, qui est maîtresse de l’être, qui a donné à l’être d’être ainsi. Et c’est Dieu. (…)
L’être, je parle en scientifique, qui a donné aux choses la cause d’être identiques à un milliard d’années-lumière, existe. Et des particules identiques dans l’univers, nous en avons 10 à la puissance 85… Voulons-nous alors accueillir le chant des galaxies ? Si j’étais François d’Assise, je dirais : Ô galaxies des cieux immenses, louez mon Seigneur, car il est tout-puissant et bon. Ô atomes, ô protons, ô électrons, ô chants des oiseaux, ô respiration des feuilles et de l’air dans les mains de l’homme, comme une prière, chantez l’hymne qui retourne à Dieu ! » (Actes du IIe Congrès catéchétique international, Rome, 20-25 septembre 1971 Rome, Studium 1972, p. 449-450.)
 
Catéchèse du 24 juillet 1985
Dieu Père et créateur
1. Au cours des catéchèses du cycle précédent, j’ai cherché à expliquer ce que signifie la phrase : « Je crois » ; ce que veut dire : « croire en chrétiens. » Dans le cycle que je commence maintenant, je voudrais centrer la catéchèse sur le premier article de la foi : « je crois en Dieu », ou, plus explicitement : « Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur… » C’est en ces termes qu’est exprimée la vérité première et fondamentale de la foi dans le Symbole des Apôtres. Le symbole de Nicée-Constantinople dit de manière presque identique : « Je crois en un seul Dieu le Père tout-puissant, créateur… » Ainsi, le thème de la catéchèse de ce cycle sera Dieu : le Dieu de notre foi. Et puisque la foi est la réponse à la Révélation, le thème des catéchèses qui suivront sera ce Dieu qui s’est fait connaître à l’homme, à qui « il s’est lui-même révélé et a manifesté le mystère de sa volonté » (cf. Dei Verbum, 2).
2. C’est de ce Dieu que traite le premier article du « Credo ». C’est de Lui que parlent indirectement tous les articles qui suivent dans les symboles de foi. Car ils sont tous unis de manière organique à la vérité première et fondamentale sur Dieu, qui est la source dont ils dérivent. Dieu est « l’Alpha et l’Omega » (Ap 1, 8). Il est le commencement et la fin de notre foi. En faut, nous pouvons dire que toutes les vérités successives énoncées dans le Credo nous permettent de connaître toujours plus pleinement le Dieu de notre foi dont parle le premier article : elles nous font mieux connaître qui il est en lui-même et dans sa vie intime. Car connaissant ses œuvres — l’œuvre de la création et de la rédemption — connaissant tout son plan de salut en ce qui concerne l’homme, nous entrons toujours plus à fond dans la vérité de Dieu qui se révèle dans l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. Il s’agit d’une révélation progressive, dont le contenu a été formulé synthétiquement dans les symboles de foi. En se déployant au cours des divers articles des Symboles, la vérité exprimée par les premières paroles : « Je crois en Dieu », acquiert pleinement sa signification. Naturellement, dans les limites où le mystère de Dieu nous est accessible moyennant la Révélation.
3. Le Dieu de notre foi, Celui que nous professons dans le « Credo » est le Dieu d’Abraham, notre Père dans la foi (cf. Rm 4, 12-16). Il est « le Dieu d’Isaac et de Jacob », c’est-à-dire le Dieu d’Israël (Mc 12, 26), le Dieu de Moïse, et enfin et surtout il est « Dieu, le Père de Jésus-Christ » (cf. Rm 15, 6). C’est ce que nous affirmons quand nous disons : « Je crois en Dieu le Père. » C’est l’unique et identique Dieu dont la lettre aux Hébreux nous dit que « ayant parlé dans le passé bien des fois et de diverses manières à nos pères par les prophètes, en la période finale où nous sommes il nous a parlé, a nous, par son Fils.. » (He 1, 1-2). Lui, qui est la Source de la parole qui décrit son auto-manifestation progressive dans l’histoire, se révèle pleinement dans le Verbe incarné, Fils éternel du Père. Jésus le reconnaît et le glorifie comme tel dans sa prière : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre » (Mt 11,25), et il nous enseigne clairement, à nous aussi, à découvrir en ce Dieu, Seigneur du ciel et de la terre, « notre » Père (Mt 6,9).
4. Ainsi, le Dieu de la Révélation, « Dieu, Père de notre Seigneur Jésus-Christ » (Rm 15, 6), s’affirme à notre foi comme un Dieu personnel, comme un « Je » divin inscrutable devant nos « je » humains, devant chacun et devant tous. C’est un « Je » inscrutable, oui, dans son profond mystère, mais qui s’est « ouvert » à nous dans la Révélation, pour que nous puissions nous adresser à Lui comme à un « Tu » divin et très saint. Chacun de nous est en mesure de le faire, parce que notre Dieu, qui embrasse en lui et dépasse et transcende de manière infinie tout ce qui existe, est très proche de nous tous, et même intérieur à notre être le plus intime : « Interior intimo meo », comme l’écrit saint Augustin (Confessions, livre III, ch. VI, 11 ; PL 32 ,687). 5. Ce Dieu, le Dieu de notre foi, Dieu et Père de Jésus-Christ, notre Dieu et notre Père, est en même temps le Seigneur du ciel et de la terre, selon les termes par lesquels Jésus lui-même l’a invoqué (Mt 11, 25). Car il est le Créateur.
Quand l’Apôtre Paul de Tarse se présente devant les Athéniens à l’aréopage, il proclame : « Athéniens.. mon regard se porte souvent sur vos monuments sacrés (c’est-à-dire les statues des dieux vénérés dans la religion de la Grèce ancienne) et j’ai découvert entre autres un autel avec l’inscription : Au Dieu inconnu. Celui que vous adorez sans le connaître, je vous l’annonce. Le Dieu qui a créé l’univers et tout ce qui s’y trouve, lui qui est le Seigneur du ciel et de la terre n’habite pas des temples construits par la main des hommes et son service non plus ne demande pas de mains humaines, comme s’il avait besoin de quelque chose, lui qui donne à tous la vie et le souffle, et tout le reste… Il a défini des temps fixes et tracé les limites de l’habitat des hommes : c’était pour qu ils cherchent Dieu. Peut-être pourraient-ils le découvrir en tâtonnant, lui qui, en réalité, n’est pas loin de chacun de nous. Car c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être… » (Ac 17, 23-28.)
Par ces paroles, Paul de Tarse, l’Apôtre de Jésus-Christ, annonce à l’aréopage d’Athènes la première et fondamentale vérité de la foi chrétienne. C’est la vérité que, nous aussi, nous confessons par ces mots : « Je crois en Dieu (en un seul Dieu), le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. » Ce Dieu — le Dieu de la Révélation — demeure pour beaucoup, Aujourd’hui comme alors, un Dieu inconnu. C’est ce Dieu que beaucoup, aujourd’hui comme alors, cherchent, « allant comme à tâtons » (Ac 17, 27). Il est le Dieu inscrutable et ineffable. Mais il est Celui qui embrasse tout : « En lui nous avons la vie, le mouvement et l’être. » (Ac 17, 28.) C’est de ce Dieu que nous chercherons à nous approcher graduellement au cours de nos prochaines rencontres.
 
Catéchèse du 31 juillet 1985
Qui est Dieu ?
1. En prononçant les mots « je crois en Dieu », nous exprimons avant tout la conviction que Dieu existe. C’est un thème que nous avons touché lors des catéchèses du cycle précédent, en ce qui concerne la signification des mots « je crois ». Selon l’enseignement de l’Église, la vérité sur l’existence de Dieu est accessible aussi à la seule raison humaine, si elle est libre de préjugés, comme en témoignent les passages du livre de la Sagesse (13, 1-9) et de la lettre aux Romains (cf. 1, 19-20) que nous avons cités précédemment. Ils parlent de la connaissance de Dieu comme créateur (ou cause première). Cette vérité revient aussi en d’autres pages de la Sainte Écriture. Le Dieu invisible devient en un certain sens « visible » à travers ses œuvres. « Les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament proclame l’œuvre de ses mains. Le jour au jour en confie le message et la nuit à la nuit en transmet le récit. » (Ps 18-19, 2-3.)
Cet hymne cosmique d’exaltation des créatures est un chant de louange à Dieu comme créateur. Voici encore quelques autres textes : « Que tes œuvres sont grandes, Seigneur ! Tu as tout fait avec sagesse, la terre est pleine de tes créatures. (Ps 103-104, 24.) « Il a formé la terre par sa puissance, il a établi le monde avec sagesse, par son intelligence il a déployé les cieux (…). Tout homme demeure hébété, interdit. » (Jr 10, 12, 14.) « Il a fait belle chaque chose en son temps (…). Je reconnais que tout ce que Dieu fait est immuable ; il n’y a rien à ajouter, rien à retrancher. » (Qo 3, 11, 14).
2. Ce ne sont là que quelques passages dans lesquels les auteurs inspirés expriment la vérité religieuse sur Dieu créateur, utilisant l’image du monde qui était celle de leur temps. C’est évidemment une image préscientifique, mais religieusement vraie et poétiquement exquise. L’image dont dispose l’homme de notre temps grâce au développement de la cosmologie philosophique et scientifique est incomparablement plus significative et efficace pour qui se comporte avec un esprit exempt de tout préjugé.
Les merveilles que les diverses sciences spécifiques nous révèlent sur l’homme et sur le monde, sur le microcosme et sur le macrocosme, sur la structure interne de la matière et sur la profondeur de la psyché humaine sont telles qu’elles confirment les paroles des auteurs du texte sacré, conduisant à reconnaître l’existence d’une intelligence suprême créatrice et ordonnatrice de l’univers.
3. Les mots « je crois en Dieu » se rapportent avant tout à Celui qui s’est révélé lui-même. Dieu qui se révèle est Celui qui existe : car seul peut se révéler quelqu’un qui existe réellement. De ce problème de l’existence de Dieu, la Révélation ne s’occupe en un certain sens que de manière marginale et indirecte. Et même dans le Symbole de foi, l’existence de Dieu n’est pas présentée comme une interrogation ou un problème devant lequel on se trouve. Comme nous l’avons déjà dit, la Sainte Écriture, la Tradition et le Magistère affirment la possibilité d’une connaissance certaine de Dieu par le moyen de la seule raison (cf. Sg 13, 1-9 ; Rm 1, 19-20, DS 3004 Vatican I, ch. 2, Vatican II, DV 6). Indirectement, cette affirmation renferme le postulat que la connaissance de l’existence de Dieu moyennant la foi que nous exprimons par les mots « je crois en Dieu » a un caractère rationnel, que la raison peut approfondir. « Credo ut intelligam » : c’est le chemin de la foi à la théologie.
4. Quand nous disons « je crois en Dieu », nos paroles ont un caractère précis de « confession ». En faisant cette confession, nous répondons à Dieu qui s’est révélé lui-même. Nous devenons alors participants de la vérité que Dieu a révélée et nous l’exprimons comme contenu de notre conviction. Celui qui se révèle ne nous rend pas seulement capables de savoir qu’il existe, mais nous permet aussi de connaître qu’il est et aussi comment il est. Ainsi l’autorévélation de Dieu nous conduit à l’interrogation sur l’essence de Dieu : Qui est Dieu ?
5. Référons-nous ici à l’événement biblique raconté dans le livre de l’Exode (3, 1-14). Moïse, qui est en train de faire paître son troupeau dans les environs du mont Horeb, note un phénomène extraordinaire. « Il regarda et voici : le buisson brûlait dans le feu, mais il ne se consumait pas. » (Ex 3, 2.) Il s’en approcha et Dieu l’appela du milieu du buisson et lui dit : Moïse ! Moïse ! Il répondit : Me voici ! Il reprit : « Ne t’approche pas ! Retire les sandales de tes pieds car le lieu que tu foules est une terre sainte ! » Et il dit : « Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Alors Moïse se voila le visage parce qu’il avait peur de regarder Dieu en face. » (Ex 3, 4-6.)
L’événement décrit par le livre de l’Exode est défini comme une « théo-phanie », c’est-à-dire une manifestation de Dieu en un signe extraordinaire, et il apparaît, parmi toutes les théophanies de l’Ancien Testament, comme particulièrement suggestif comme signe de la présence de Dieu. La théophanie n’est pas une révélation directe de Dieu, mais seulement la manifestation de sa présence particulière. Dans le cas qui est le nôtre, cette présence se fait connaître aussi bien par l’intermédiaire des paroles prononcées depuis l’intérieur du buisson ardent, que par l’intermédiaire de ce buisson ardent qui brûle sans se consumer.
6. Dieu révèle à Moïse la mission qu’il veut lui confier : il doit soustraire les israélites à l’esclavage de l’Égypte et les conduire vers la terre promise. Dieu lui promet aussi son aide puissante pour l’accomplissement de cette mission: « Je serai avec toi. » Alors Moïse s’adresse à Dieu : « Je vais aller vers les israélites et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. Mais ils me diront : Comment s’appelle-t-il ? Et que leur répondrai-je ? Dieu dit à Moïse : Je suis qui je suis ! Puis il dit : Tu diras aux israélites : Je suis m’a envoyé vers vous. » (Ex 3, 12-14.)
Ainsi donc le Dieu de notre foi — le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob — révèle son nom. Et c’est : « Je suis qui je suis. » Selon la tradition d’Israël, le nom exprime l’essence. La Sainte Écriture donne à Dieu divers «noms » ; parmi ceux-ci : « Seigneur » (par exemple Sg 1, 1), «Amour » (1 Jn 4, 16), « le miséricordieux » (Ps 85, 15), « le fidèle » (1 Co 1, 9), « le saint » (Is 6, 3). Mais le nom que Moïse a entendu du plus profond du buisson ardent constitue comme la racine de tous les autres. Celui qui est dit l’essence même de Dieu qui est l’Être en soi, l’Être subsistant, comme le précisent les théologiens et les philosophes. Devant lui, nous ne pouvons que nous prosterner et adorer.
 
Catéchèse du 7 août 1985
Je suis celui qui suis
1. « Nous croyons que ce Dieu unique est absolument un dans son essence infiniment sainte, comme dans toutes ses perfections, dans sa toute-puissance, dans sa science infinie, dans sa providence, dans sa volonté et dans son amour. Il est Celui qui est, comme lui-même l’a révélé à Moïse, il est amour, comme l’apôtre Jean nous l’enseigne, en sorte que ces deux noms, Être et Amour, expriment de manière ineffable la même réalité divine de Celui qui a voulu se faire connaître à nous et qui, habitant une lumière inaccessible, est en lui-même au-dessus de tout nom, de toute chose et de toute intelligence créée. » (Enseignements de Paul VI, 1968, 302).
2. Le Pape Paul VI prononçait ces mots lors du 1900e anniversaire du martyre des saints apôtres Pierre et Paul, le 30 juin 1968, au cours de la profession de foi appelée le « Credo du Peuple de Dieu ». Ils expriment de manière plus étendue que les anciens symboles, mais cependant toujours de manière concise et synthétique, cette vérité sur Dieu que l’Église professe dès le début du symbole : « Je crois en Dieu. » Il est le Dieu qui s’est révélé lui-même, le Dieu de notre foi. Son nom: « Je suis Celui qui suis », révélé à Moïse au sein du buisson ardent au pied du mont Horeb, retentit donc encore dans le symbole de foi d’aujourd’hui. Paul VI unit ce nom — le nom « Être » — à celui d’« Amour » (suivant l’expression de la première lettre de saint Jean). Ces deux noms expriment de la manière la plus essentielle la vérité sur Dieu. Nous devrons encore y recourir lorsque nous interrogeant sur l’essence de Dieu, nous tâcherons de répondre à la question : qui est Dieu ?
3. Paul VI se réfère au nom de Dieu : « Je suis celui qui suis », qui se trouve dans le Livre de l’Exode. Selon la tradition doctrinale et théologique de nombreux siècles, il y voit la révélation de Dieu comme « Être » : l’Être subsistant qui exprime, dans le langage de la philosophie de l’être (ontologie et métaphysique) utilisé par saint Thomas d’Aquin, l’Essence de Dieu. Il faut ajouter que l’interprétation strictement linguistique des mots : « Je suis celui qui suis », montre d’autres significations possibles dont nous parlerons par la suite. Les paroles de Paul VI mettent parfaitement en évidence le fait qu’en répondant à la question : « Qui est Dieu ? », l’Église continue à partir de l’être (esse), dans la ligne d’une tradition patristique et théologique pluriséculaire. Et on ne voit pas de quelle autre manière on pourrait formuler une réponse soutenable et accessible.
4. La Parole par laquelle Dieu se révèle lui-même, en s’exprimant selon la « terminologie de l’être », indique un rapprochement particulier entre le langage de la Révélation et le langage de cette connaissance humaine de la réalité qui, depuis l’Antiquité, a été qualifiée de « philosophie première ». Le langage de cette philosophie nous permet de nous approcher de quelque manière du nom de Dieu comme Être. Et cependant, comme l’observe un des représentants les plus distingués de l’école thomiste à notre époque faisant écho à saint Thomas d’Aquin lui-même (cf. Contra gentes 1, 14, 39) — même en ayant recours à ce langage, nous pouvons au maximum « épeler » ce nom révélé qui exprime l’essence de Dieu (cf. E. Gilson, le Thomisme, Paris 1944, Éd. Vrin, p. 33, 35, 41, 155-156). En effet, le langage humain ne suffit pas pour exprimer de manière adéquate et exhaustive le « qui est » de Dieu ! Nos concepts et nos mots servent à dire ce qu’il n’est pas, plus que ce qu’il est (cf. S. Th. I, q. 12, a. 12 et s.).
5. « Je suis celui qui suis. » Le Dieu qui répond à Moïse par ces mots est aussi « le créateur du ciel et de la terre ». Anticipant ici un instant sur ce que nous exposerons dans les catéchèses suivantes à propos de la vérité révélée sur la création, il est opportun de noter que, selon l’interprétation commune, le mot « créer » signifie « appeler à l’être hors du non-être », c’est-à-dire du « néant ». Être créé signifie ne pas posséder en soi-même la source, la raison de l’existence mais la recevoir « d’un autre ». Ceci est exprimé synthétiquement en latin par la formule « ens ab alio ». Celui qui crée — le Créateur — possède par contre l’existence en soi et de lui-même (Ens a Se).
L’être appartient à sa substance : son essence est l’Être. Il est l’Être subsistant (esse subsistens). Précisément pour cette raison, il ne peut pas ne pas exister, il est « l’Être nécessaire ». À la différence de Dieu qui est « l’Être nécessaire », les êtres qui reçoivent de lui l’existence, c’est-à-dire les créatures, pourraient ne pas exister : l’être ne constitue pas leur essence ; ils sont des êtres « contingents ».
6. Ces considérations concernant la vérité révélée sur la création du monde aident à comprendre Dieu comme l’Être. Elles permettent également de mettre en liaison cet « Être » avec la réponse que Moïse a obtenue à sa question sur le nom de Dieu : « Je suis celui qui suis. » À la lumière de ces réflexions, les paroles solennelles qu’entendit sainte Catherine de Sienne acquièrent aussi tout leur sens : « Tu es ce qui n’est pas, je suis Celui qui est. » (S. Catharinae Legenda major, 1, 10.) Telle est l’essence de Dieu, le nom de Dieu, lu en profondeur dans la foi inspirée par son auto-révélation, confirmée à la lumière de la vérité radicale contenue dans le concept de la création. Il conviendrait, quand nous nous référons à Dieu, d’écrire en lettres majuscules ce « Je suis » et ce « est » réservant les minuscules aux créatures. Ce serait également le signe d’une manière correcte de réfléchir sur Dieu, selon les catégories de l’être. En tant que ipsum esse subsistens — c’est-à-dire l’absolue plénitude de l’Être, et donc de toute perfection — Dieu est complètement transcendant à l’égard du monde. Par son essence, par sa divinité, il « dépasse » et « surmonte » infiniment tout ce qui est créé : aussi bien les créatures individuelles, même les plus parfaites, que l’ensemble de la création, les êtres visibles et invisibles.
On comprend ainsi que le Dieu de notre foi, Celui qui est, est le Dieu à la majesté infinie. Cette majesté est la gloire de l’Être divin, la gloire du nom de Dieu, maintes fois célébrée dans la Sainte Écriture. « Ô Seigneur notre Dieu, qu’il est grand ton nom, par tout l’univers ! » (Ps 8, 2.) « Tu es grand et tu fais des merveilles. Toi seul es Dieu. » (Ps 86-85,10.) « Je ne suis pas comme Toi, Seigneur. » (Jr 10, 6.) Devant le Dieu à l’immense gloire, nous ne pouvons que plier les genoux dans une attitude d’humble et joyeuse adoration, répétant avec la liturgie dans le chant du Te Deum: « Pleni sunt caeli et terra majestatis gloriae tuae… Te per orbem terrarum sancta confitetur Ecclesia : Patrem immensae majestatis » : « Les cieux et la terre sont remplis de la majesté de ta gloire… Dans le monde entier, la sainte Église te proclame : Père, dont la majesté est immense. »
 
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