La paternité de Dieu
1. « Tu es mon fils. Aujourd’hui je t’ai engendré. » (Ps 2, 7.) Dans l’intention de nous faire comprendre la pleine vérité de la paternité de Dieu qui a été révélée en Jésus-Christ, l’auteur de la Lettre aux Hébreux se réfère au témoignage de l’Ancien Testament (cf. He 1, 4-14) en citant, entre autres, l’expression que nous venons de lire dans le psaume 2, ainsi qu’une phrase semblable du Livre de Samuel : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils. » (2 S 7, 14.) Ce sont des paroles prophétiques : Dieu parle à David de sa descendance. Mais, alors que dans le contexte de l’Ancien Testament ces paroles semblaient se rapporter seulement à la filiation adoptive, par analogie avec la paternité et la filiation humaines, dans le Nouveau Testament leur signification authentique et définitive se révèle : elles parlent du Fils qui est de la substance même du Père, du Fils vraiment engendré par le Père. Et à cause de cela elles parlent aussi de la paternité réelle de Dieu, d’une paternité à laquelle appartient en propre la génération du Fils consubstantiel au Père. Elles parlent de Dieu qui est Père au sens le plus haut et le plus authentique du mot. Elles parlent de Dieu qui engendre éternellement le Verbe éternel, le Fils consubstantiel au Père. Par rapport à lui, Dieu est Père dans le mystère ineffable de sa divinité.
« Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré. » L’adverbe « aujourd’hui » parle de l’éternité. C’est « l’aujourd’hui » de la vie intime de Dieu, « l’aujourd’hui » de l’éternité, « l’aujourd’hui » de la très sainte et ineffable Trinité : Père, Fils et Esprit-Saint, qui est l’amour éternel et éternellement consubstantiel au Père et au Fils.
2. Dans l’Ancien Testament, le mystère de la paternité divine intratrinitaire n’était pas encore révélé explicitement. Par contre, le contexte tout entier de l’Ancien Testament était riche d’allusions à la vérité de la paternité de Dieu, prise dans un sens moral et analogique. Ainsi Dieu se révèle comme le Père de son peuple, Israël, quand il commande à Moïse de demander sa Libération de l’Égypte : « Le Seigneur dit : Israël est mon fils premier-né. Je t’avais dit : laisse partir mon fils. » (Ex 4, 22-23.)
C’est une paternité d’élection, qui se base sur l’Alliance, qui s’enracine dans le mystère de la création. Isaïe dit : « Mais, Seigneur, tu es notre père ; c’est nous l’argile, toi tu nous façonnes, nous sommes tous l’œuvre de tes mains. » (Is 64, 7.)
Cette paternité ne concerne pas seulement le peuple élu, mais atteint tout homme et dépasse le lien existant avec les parents terrestres. Voici quelques textes : « Mon père et ma mère m’ont abandonné mais le Seigneur m’a recueilli. » (Ps 26 (27), 10.) « Comme un père a pitié de ses enfants, ainsi le Seigneur a pitié de ceux qui le craignent. » (Ps 102 (103), 13.) « Le Seigneur corrige celui qu’il aime, comme un père le fils qu’il chérit. » (Pr 3, 12.) Dans les textes que nous venons de citer apparaît clairement le caractère analogique de la paternité de Dieu-Seigneur, à qui on adresse la prière : « Seigneur, père et maître de ma vie, ne m’abandonne pas à leur cause… Seigneur, père et Dieu de ma vie, ne m’abandonne pas à leur convoitise. » (Si 23, 1-4.) Dans cette même optique, il est dit encore : « Si le juste est fils de Dieu, il le libérera de la main de ses adversaires. » (Sg 2, 18.)
3. La paternité de Dieu, aussi bien à l’égard d’Israël que de tous les hommes en particulier, se manifeste dans l’amour miséricordieux. Par exemple, nous lisons dans Jérémie: « Ils étaient partis tout en pleurs, je les dirigerai vers la consolation… parce que je suis un père pour Israël, Éphraïm est mon fils premier-né. » (Jr 31, 9.)
Nombreux sont les passages de l’Ancien Testament qui présentent l’amour miséricordieux du Dieu de l’Alliance. En voici quelques-uns : « Tu as compassion de tous, parce que tu peux tout. Tu ne regardes pas les péchés des hommes, afin de les amener au repentir. Tu épargnes toutes choses, car elles sont à toi, maître qui aimes la vie. » (Sg 11, 23-26.) « Je t’ai aimé d’un amour éternel, par fidélité je t’attirerai à moi. » (Jr 31, 3.) Dans Isaïe, nous rencontrons des témoignages émouvants de préoccupation et d’affection : « Sion a dit : le Seigneur m’a abandonnée, le Seigneur m’a oubliée. Une femme peut-elle oublier son enfant ? Même si une mère l’oubliait, moi je ne t’abandonnerai jamais. » (Is 49, 14-15 ; cf. aussi 54, 10.) Il est significatif que dans ces passages du prophète Isaïe la paternité de Dieu s’enrichisse de connotations qui s’inspirent de la maternité (cf. Dives in misericordia, note 52).
4. Dans la plénitude des temps messianiques, Jésus annonce bien des fois la paternité de Dieu à l’égard des hommes en se référant aux nombreuses expressions contenues dans l’Ancien Testament. Il s’exprime ainsi à propos de la Providence divine envers les créatures, spécialement envers l’homme : « Le Père céleste les nourrit… » (Mt 6, 26 ; cf. Lc 12, 24.) « Votre Père céleste sait ce dont vous avez besoin » (Mt 6, 32 ; cf. Lc 12, 30). Jésus cherche à faire comprendre la miséricorde divine en présentant le comportement accueillant du père envers le fils prodigue comme étant le propre de Dieu (cf. Lc 15, 11-32) ; et il exhorte ceux qui écoutent sa parole : « Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. » (Lc 6, 36.) Pour terminer, nous pouvons dire que, par Jésus, Dieu n’est pas seulement « le Père d’Israël, le Père des hommes », mais « mon Père ».
Nous parlerons de ceci au cours de la prochaine catéchèse.
Jésus révèle le Père
1. Au cours de la catéchèse précédente, nous avons parcouru, même si ce fut brièvement, quelques témoignages de l’Ancien Testament qui préparaient l’accueil de la pleine Révélation, annoncée par Jésus-Christ, de la vérité du mystère de la paternité de Dieu.
Car le Christ a bien souvent parlé de son Père présentant de diverses manières sa Providence et son amour miséricordieux. Mais son enseignement va au-delà. Écoutons à nouveau les paroles particulièrement solennelles que nous rapporte l’évangéliste Matthieu (et parallèlement saint Luc) : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché ces choses aux sages et aux savants et de les avoir révélées aux tout-petits… » ; et, plus loin : « Tout m’a été donné par le Père. Personne ne connaît le Fils si ce n’est le Père et personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. » (Mt 11, 25, 27 ; cf. Lc 10, 21-22.) Donc, pour Jésus, Dieu n’est pas seulement « le Père d’Israël, le Père des hommes », mais « mon Père! ». « Mon »: c’est précisément à cause de cela que les Juifs voulaient tuer Jésus, parce qu’il « appelait Dieu son Père » (Jn 5, 18). « Son » au sens le plus littéral : celui que seul le Fils connaît comme Père et de qui, réciproquement, il est seul connu. Nous nous trouvons désormais sur ce terrain même d’où, plus tard, sortira le prologue de l’Évangile de Jean.
2. « Mon Père », c’est le Père de Jésus-Christ : celui qui est l’origine de son être, de sa mission messianique et de son enseignement. L’évangéliste Jean a abondamment rapporté l’enseignement messianique qui nous permet de sonder en profondeur le mystère de Dieu Père et de Jésus-Christ, le Fils unique.
Jésus dit : « Celui qui croit en moi, ce n’est pas en moi qu’il croit mais en Celui qui m’a envoyé. » (Jn 12, 44.) « Je n’ai pas parlé de moi-même, mais le Père qui m’a envoyé m’a prescrit ce que j’ai à dire et à annoncer. » (Jn 12, 49.) « En vérité, en vérité je vous le dis, le Fils ne peut rien faire de lui-même, mais seulement ce qu’il voit faire au Père, car ce que fait le Père, le Fils le fait pareillement. » (Jn 5, 19.) « Car tout comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d’avoir la vie en lui-même. » (Jn 5, 26.) Et enfin : « … Le Père qui a la vie m’a envoyé et moi je vis par le Père. » (Jn 6, 57.)
Le Fils vit par le Père avant tout parce qu’il a été engendré par lui. Il y a une corrélation très étroite entre la paternité et la filiation, précisément à cause de la génération : « Tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » (He 1, 5.) Quand, dans les environs de Césarée de Philippe Simon-Pierre confessera : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant », Jésus lui répondra : « Heureux es-tu, car ce ne sont ni la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais c’est mon Père… » (Mt 16, 16-17), puisque seul « le Père connaît le Fils » comme « le Fils connaît le Père » (Mt 11, 27). Seul le Fils fait connaître le Père : le Fils visible fait voir le Père invisible. « Celui qui m’a vu a vu le Père. » (Jn 14, 9.)
3. D’une lecture attentive des Évangiles, on tire que Jésus vit et travaille en référence constante et fondamentale au Père. Il s’adresse souvent à lui par ce mot tout rempli d’amour filial : « Abba » ; durant la prière de Gethsémani, c’est aussi ce même mot qui lui vient aux lèvres (cf. Mc 14, 36 et parallèles). Quand les disciples lui demandent de leur enseigner à prier, il leur enseigne le « Notre Père » (cf. Mt 6, 9-13). Après la Résurrection au moment de quitter cette terre, il semble qu’il fasse une fois encore référence à cette prière quand il dit : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » (Jn 20, 17.)
Ainsi donc, par l’intermédiaire du Fils (cf. He 1, 2), Dieu s’est révélé dans la plénitude du mystère de sa paternité. Seul le Fils pouvait révéler cette plénitude du mystère, parce que seul « le Fils connaît le Père. » (Mt 11, 27.) « Dieu, personne ne l’a jamais vu : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a révélé. » (Jn 1, 18.)
4. Qui est le Père ? À la lumière du témoignage définitif que nous avons reçu par l’intermédiaire du Fils, Jésus-Christ, nous avons pleinement conscience, dans la foi, que la paternité de Dieu appartient avant tout au mystère fondamental de la vie intime de Dieu, au mystère trinitaire. Le Père est celui qui engendre éternellement le Verbe, le Fils qui lui est consubstantiel. En union avec le Fils, le Père « souffle » éternellement l’Esprit-Saint, qui est l’amour en qui le Père et le Fils demeurent unis réciproquement (cf. Jn 14, 10). Donc le Père est, dans le mystère trinitaire, « le commencement sans commencement ». « Le Père n’est fait par personne, ni créé ni engendré. » (Symbole « Quicumque ».) Il est par lui seul le principe de la vie que Dieu possède en lui-même. Cette vie — c’est-à-dire la divinité elle-même — le Père la possède dans l’absolue communion avec le Fils et avec l’Esprit-Saint qui lui sont consubstantiels. Paul, apôtre du mystère du Christ, tombe en adoration et en prière « devant le Père de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom » (Ep 3, 15), commencement et modèle. Car il y a « un seul Dieu, Père de tous, qui est au-dessus de tous, qui agit en tous et demeure en tous » (Ep 4, 6).
Jésus Fils de Dieu
1. « Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant… Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, de la même substance que le Père… »
Par ces paroles du Symbole de Nicée-Constantinople, expression synthétique des Conciles de Nicée et de Constantinople qui ont explicité la doctrine trinitaire de l’Église, nous professons la foi dans le Fils de Dieu. Nous nous approchons ainsi du mystère de Jésus-Christ qui, aujourd’hui encore, comme dans les siècles passés, interpelle et interroge les hommes par ses paroles et par ses œuvres. Animés par la foi, les chrétiens lui témoignent amour et dévotion. Mais nombreux aussi sont parmi les non-chrétiens ceux qui l’admirent sincèrement.
Où donc réside le secret de l’attrait qu’exerce Jésus de Nazareth? La recherche de la pleine identité de Jésus-Christ a occupé depuis le début le cœur et l’intelligence de l’Église qui le proclame Fils de Dieu seconde personne de la très sainte Trinité.
2. Dieu, qui à maintes reprises a parlé « par l’intermédiaire des prophètes et en ces derniers temps… par son Fils », comme il est dit dans l’Épître aux Hébreux (1, 1-2), s’est révélé lui-même comme le Père d’un Fils unique éternel et consubstantiel. À son tour, Jésus, en révélant la paternité de Dieu, a aussi fait connaître sa filiation divine. La paternité et la filiation divine sont en étroite corrélation à l’intérieur du mystère du Dieu un et trine. « Car le Père est une personne, autre est celle du Fils et autre est celle de l’Esprit-Saint ; mais la divinité du Père, du Fils et de l’Esprit-Saint est une, la gloire est égale, la majesté coéternelle… Le Fils n’a pas été fait ni créé, mais engendré par le Père seul. » (Symbole Quicumque.)
3. Jésus de Nazareth qui s’écrie : « Je te bénis, Père Seigneur du ciel et de la terre, car tu as caché cela aux sages et aux savants et tu l’as révélé aux petits », affirme aussi avec solennité : « Tout m’a été donné par mon Père, personne ne connaît le Fils sinon le Père et personne ne connaît le Père sinon le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler. » (Mt 11, 25-27.)
Le Fils, venu dans le monde pour « révéler le Père » tel que lui seul le connaît, s’est en même temps révélé lui-même comme Fils, tel qu’il est connu seulement par le Père. Cette révélation avait pour fondement la conscience de Jésus — déjà dans son adolescence, il en avait fait part à Marie et à Joseph — qu’il devait « s’occuper des choses de son Père. » (cf. Lc 2, 49). Sa parole de révélation fut en outre confirmée par le témoignage du Père, spécialement dans des circonstances décisives, comme le baptême dans le Jourdain quand ceux qui étaient présents entendirent la voix mystérieuse: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir » (Mt 3, 17) ou la transfiguration sur la montagne (cf. Mc 9, 7 et par.).
4. La mission de Jésus-Christ de révéler le Père en se manifestant lui-même comme Fils n’était pas dépourvue de difficultés. Car il devait surmonter les obstacles qui venaient de la mentalité strictement monothéiste de ses auditeurs, modelée par l’enseignement de l’Ancien Testament, dans la fidélité à la Tradition qui remontait à Abraham et à Moïse, et par la lutte contre le polythéisme. Dans les Évangiles, et spécialement dans celui de Jean, nous trouvons de nombreuses traces de cette difficulté que Jésus-Christ a su surmonter avec sagesse, accomplissant avec une grande pédagogie ces signes révélateurs auxquels s’ouvrirent les disciples bien disposés. Jésus parlait à ses auditeurs de manière claire et sans équivoque: «Le Père qui m’a envoyé me rend témoignage. » Et à la question : « Où est ton Père ? », il répondait : « Vous ne connaissez ni moi ni le Père ; si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père »… « Je vous dis ce que j’ai vu près du Père… » Ensuite, aux auditeurs qui objectaient : « Nous n’avons qu’un seul Père, Dieu… », il répondait : « Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, parce que je suis sorti de Dieu et que je viens… C’est lui qui m’a envoyé… » « En vérité, en vérité je vous le dis : avant qu’Abraham fut, je suis. » (Cf. Jn 8, 12-59.)
5. Le Christ dit : « Je suis », tout comme des siècles auparavant, au pied du mont Horeb, Dieu avait dit à Moïse qui lui demandait son nom : « Je suis celui qui suis. » (Cf. Ex 3, 14.) Les paroles du Christ : « Avant qu’Abraham fut, je suis », provoquèrent la réaction violente des auditeurs qui « cherchaient à le tuer parce qu’il appelait Dieu son Père, se faisant l’égal de Dieu » (Jn 5, 18). Car Jésus ne se limitait pas à dire : « Mon Père travaille toujours et moi aussi je travaille » (Jn 5, 17), mais il allait jusqu’à proclamer : « Le Père et moi, nous sommes un. » (Jn 5, 18.)
Au cours des jours dramatiques qui terminent sa vie, Jésus est traîné devant le tribunal du sanhédrin, où le grand prêtre lui-même lui pose la question-accusation: « Je t’en conjure, par le Dieu vivant, dis-nous si tu es le Christ, le Fils de Dieu » (Mt 26, 63). Jésus répond: « Tu l’as dit » (ibid. 64). La tragédie s’achève et la peine de mort est prononcée contre Jésus.
Le Christ, qui révèle le Père et qui se révèle lui-même comme Fils du Père, est mort parce que, jusqu’à la fin, il a rendu témoignage à la vérité sur sa filiation divine. Avec un cœur plein d’amour, nous voulons lui répéter, aujourd’hui encore, avec l’apôtre Pierre, le témoignage de notre foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16, 16.)
La foi dans le Fils de Dieu
1. Dans la catéchèse de mercredi dernier, nous avons vu comment Jésus-Christ, le révélateur du Père, s’est parallèlement manifesté lui-même comme Fils consubstantiel au Père.
Se basant sur le témoignage rendu par le Christ, l’Église professe et annonce sa propre foi en Dieu le Fils par les paroles du Symbole de Nicée-Constantinople : « Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu. Engendré, non pas créé, de la même substance que le Père… »
C’est là une vérité de foi annoncée par la parole même du Christ, scellée par son sang répandu sur la croix, ratifiée par sa résurrection, attestée par l’enseignement des apôtres et transmise par les écrits du Nouveau Testament. Le Christ affirme : « Avant qu’Abraham fut, je suis. » (Jn 8, 58.) Il ne dit pas : « J’étais », mais « je suis », c’est-à-dire, depuis toujours, dans un éternel présent. L’apôtre Jean écrit dans le prologue de son évangile : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu : tout a été fait par lui et rien n’a été fait sans lui. » (Jn 1, 1-3.) Donc, cet « avant Abraham », dans le contexte de la polémique de Jésus avec les héritiers de la tradition d’Israël qui en appelaient à Abraham, signifie : « bien avant Abraham », et s’éclaire par les paroles du prologue du quatrième évangile : « Au commencement, il était auprès de Dieu », c’est-à-dire dans l’éternité qui n’appartient qu’à Dieu seul : dans l’éternité commune au Père et à l’Esprit-Saint. Comme le professe le Symbole Quicumque : « Et en cette Trinité il n’y a rien qui soit avant ou après, rien de plus grand ou de plus petit, mais les trois personnes sont toutes entre elles co-éternelles et co-égales. »
2. Selon l’évangile de Jean, le Fils Verbe était au commencement auprès de Dieu et le Verbe était Dieu (cf. Jn 1,1-2). Nous trouvons le même concept dans l’enseignement apostolique. Car nous lisons dans l’Épître aux Hébreux que Dieu a établi le Fils « héritier de toutes choses et par lui a créé le monde. Ce Fils… est le resplendissement de sa gloire et l’empreinte de sa substance et il soutient l’univers par la puissance de sa parole » (He 1, 2-3). Et Paul, dans sa Lettre aux Colossiens, écrit : « Il est l’image du Dieu invisible, engendré avant toute créature. » (Col 1, 15.)
Donc, selon l’enseignement apostolique, le Fils est de la même substance que le Père parce qu’il est Dieu-Verbe. En ce Verbe et par lui, tout a été fait, l’univers a été créé. Avant la création, avant le commencement de « toutes les choses visibles et invisibles », le Verbe a en commun avec le Père l’Être éternel et la vie divine, étant « le resplendissement de sa gloire et l’empreinte de sa substance » (He 1, 3). En ce commencement sans commencement, le Verbe est le Fils car il est éternellement engendré par le Père. Le Nouveau Testament nous révèle ce mystère, incompréhensible pour nous, d’un Dieu qui est un et trine : dans l’unité ontiquement absolue de son essence, Dieu est éternellement et sans commencement le Père qui engendre le Verbe, et il est le Fils, engendré comme Verbe du Père.
3. Cette génération éternelle du Fils est une vérité de foi bien des fois proclamée et définie par l’Église (non seulement à Nicée et à Constantinople, mais aussi en d’autres Conciles, par exemple au quatrième Concile du Latran en 1215), scrutée et aussi expliquée par les Pères et les théologiens, naturellement dans la mesure où l’inscrutable Réalité de Dieu peut être saisie par nos concepts humains, toujours tellement inadéquats. Cette explication est reprise par le Catéchisme du Concile de Trente, qui déclare très exactement : « … La fécondité infinie de Dieu est si grande que, en se connaissant lui-même, il engendre le Fils égal à lui-même. » Car il est certain que cette génération éternelle en Dieu est de nature absolument spirituelle puisque « Dieu est esprit ». Par analogie avec le processus gnoséologique de l’esprit humain, par lequel l’homme, en se connaissant, produit une image de lui-même, une idée, « un concept », c’est-à-dire une « idée conçue », qui, du latin verbum, est souvent appelée verbe intérieur, nous osons penser à la génération du Fils, « concept » éternel et Verbe intérieur de Dieu. En se connaissant lui-même, Dieu engendre le Verbe-Fils, qui est Dieu comme le Père. Par cette génération, Dieu est en même temps Père, en tant que celui qui engendre, et Fils, en tant que celui qui est engendré, dans la suprême identité de la divinité qui exclut une pluralité de « dieux ». Le Verbe est le Fils de la même substance que le Père et est avec lui le Dieu unique de la Révélation de l’Ancien et du Nouveau Testament.
4. Cet exposé du mystère, pour nous inscrutable, de la vie intime de Dieu, est contenu dans toute la tradition chrétienne. Si l’engendrement divin est une vérité de foi contenue directement dans la Révélation et définie par l’Église, nous pouvons dire que l’explication qu’en donnent les Pères et les docteurs de l’Église est une doctrine théologique bien fondée et sûre.
Mais nous ne pouvons pas prétendre éliminer par elle la brume qui enveloppe, face à notre esprit, Celui qui « habite une lumière inaccessible » (1 Tm 6,16). Précisément parce que l’intellect humain n’est pas en mesure de comprendre l’Essence divine, il ne peut pénétrer le mystère de la vie intime de Dieu. Et bien à raison, on peut appliquer ici la phrase : « Si tu le comprends, ce n’est pas en Dieu. » Et cependant la Révélation nous fait comprendre les termes essentiels du mystère, elle nous en donne le contenu et elle nous le fait goûter bien au-delà de toute compréhension intellectuelle, dans l’attente et en préparation de la vision céleste. Nous croyons donc que « le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1), « il s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14) et « à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12). Nous croyons dans le Fils « unique qui est dans le sein du Père » (Jn 1,18) ; nous croyons que, en quittant cette terre, il nous a promis de « nous préparer une place » (Jn 14, 2) dans la gloire de Dieu, comme des fils adoptifs et ses frères (cf. Rm 8, 15, 23 ; Ga 4, 5 ; Ep l, 5).
Je crois au Saint-Esprit
1. « Je crois en l’Esprit-Saint qui est Seigneur et qui donne la vie. Il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire, il a parlé par les prophètes. »
Aujourd’hui encore, en commençant cette catéchèse sur le Saint-Esprit, servons-nous, comme nous l’avons fait pour parler du Père et du Fils, de la formulation du Symbole de Nicée-Constantinople, selon l’usage qui a prévalu dans la liturgie latine. Au IVe siècle, les Conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381) ont contribué à préciser des concepts communément utilisés pour présenter la doctrine sur la très Sainte Trinité : un seul Dieu qui est, dans l’unité de sa divinité, Père, Fils et Esprit-Saint. La formulation de la doctrine sur le Saint-Esprit provient en particulier du Concile de Constantinople dont je viens de parler.
2. Aussi l’Église confesse-t-elle sa foi en l’Esprit-Saint avec les paroles que nous avons citées. La foi est la réponse à l’autorévélation de Dieu : Il s’est fait connaître « par l’intermédiaire des prophètes et en ces derniers temps… par son Fils » (He 1,1). Le Fils, qui nous a fait connaître le Père, nous a fait connaître aussi le Saint-Esprit. « Tel est le Père, tel est le Fils, tel le Saint-Esprit », proclame le Symbole « Quicumque », du Ve siècle. Ce mot « tel » est expliqué par les paroles du Symbole qui suivent, et veut dire : « Non créé, immense, éternel, tout-puissant… Non pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant : ainsi est Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit… Il n’existe pas trois dieux, mais un seul Dieu. »
3. Il est bon de commencer par expliquer l’appellation : Esprit-Esprit Saint. Le mot « esprit » apparaît dès les premières pages de la Bible : « … Et l’esprit de Dieu planait sur les eaux » (Gn l, 2), est-il dit dans la description de la création. « Esprit » traduit l’hébreu « ruah », qui équivaut à respiration, souffle, vent, et est rendu en grec par « pneuma », du verbe « pneo », en latin par « spiritus », de « spiro » (et aussi en polonais par « deuch », tchnac, tchnienie). L’étymologie est importante parce que, comme nous le verrons, elle aide à expliquer le sens du dogme et suggère la manière de le comprendre.
La spiritualité est un attribut essentiel de la divinité : « Dieu est esprit », a dit Jésus dans sa conversation avec la Samaritaine (Jn 4, 24). (Dans une des catéchèses précédentes, nous avons parlé de Dieu comme esprit infiniment parfait). En Dieu, « spiritualité » veut dire non seulement immatérialité parfaite et absolue, mais aussi acte pur et éternel de connaissance et d’amour.
4. La Bible, et spécialement le Nouveau Testament, en parlant de l’Esprit-Saint, ne se réfère pas à l’être même de Dieu mais à Quelqu’un qui est dans un rapport particulier avec le Père et le Fils. Nombreux sont les textes, spécialement dans l’Évangile de saint Jean, qui mettent ce fait en évidence : d’une manière spéciale, les passages du discours d’adieu du Christ Seigneur, le jeudi avant la Pâque, au cours de la dernière Cène.
Dans la perspective de son départ, Jésus annonce aux apôtres la venue d’un autre Consolateur. Il leur dit : « Je prierai le Père et il vous enverra un autre Consolateur pour qu’il demeure avec vous pour toujours, l’Esprit de vérité …. (Jn 14, 16.) « Mais le Consolateur, l’Esprit-Saint que le Père vous enverra en mon nom, c’est lui qui vous enseignera toute chose. » (Jn 14, 26.) Peu après, cet envoi sera expliqué plus longuement par Jésus : « Quand viendra le Consolateur que je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il me rendra témoignage… » (Jn 15, 26.) Donc, l’Esprit-Saint qui procède du Père sera envoyé aux apôtres et à l’Église aussi bien pu le Père au nom du Fils, que par le Fils lui-même retourné auprès du Père. Un peu plus loin, Jésus dit encore : « Il (l’Esprit de vérité) me glorifiera, car il recevra de ce qui est à moi et il vous l’annoncera. Tout ce que le Père possède est à moi ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il vous communiquera ce qui est à moi et qu’il vous l’annoncera. » (Jn 16,14-15.)
5. Toutes ces paroles, comme aussi les autres textes que nous trouvons dans le Nouveau Testament, sont extrêmement importants pour la compréhension de l’économie du salut. Ils nous disent qui est l’Esprit Saint dans son rapport au Père et au Fils : c’est-à-dire qu’ils possèdent un sens trinitaire ; ils disent non seulement que l’Esprit-Saint est « envoyé » par le Père et par le Fils, mais aussi qu’il « procède » du Père.
Nous touchons ici à des questions qui ont une importance capitale dans l’enseignement de l’Église sur la très Sainte Trinité. L’Esprit-Saint est envoyé par le Père et par le Fils après que le Fils, sa mission rédemptrice accomplie, soit entré dans sa gloire (cf. Jn 7, 39 ; 16, 7), et ces « missions » (missiones) décident de toute l’économie du salut dans l’histoire de l’humanité.
Ces « missions » comportent et révèlent les « processions » qui sont en Dieu même. Le Fils procède éternellement du Père en tant qu’engendré par lui, et il a pris dans le temps une nature humaine pour notre salut. L’Esprit-Saint, qui procède du Père et du Fils, s’est manifesté d’abord au baptême et lors de la transfiguration de Jésus, puis au jour de la Pentecôte sur les disciples. Il habite dans le cœur des fidèles par le don de la charité.
Aussi, écoutons l’avertissement de l’apôtre Paul : « N’attristez pas l’Esprit-Saint, dont Dieu vous a marqués pour le jour de la rédemption. » (Ép 4, 30.) Laissons-nous guider par lui. Il nous conduit sur « la route » qui est le Christ vers la rencontre béatifiante avec le Père.