Marie nous enseigne à aimer et à pardonner
1. Alors que nous sommes encore inondés par la lumière du mystère de la Nativité et que nous entendons encore le message de Bethléem — message de salut, de paix et de fraternité entre tous les hommes de bonne volonté — un motif particulier nous retient en cette audience et nous suggère quelques réflexions, toujours inspirées par le climat spirituel de Noël. Ce motif est donné par les échéances du calendrier civil ; en effet, nous sommes à la veille du dernier jour de 1987. La méditation sur l’achèvement de ces douze mois qui se concluront demain nous porte avant tout à remercier le Seigneur pour les innombrables bienfaits reçus ; mais elle nous invite aussi à faire une révision de notre vie pour vérifier si elle est ancrée dans les valeurs essentielles pour lesquelles il vaut la peine de dépenser son existence, et à faire le bilan de l’année écoulée et préparer l’année nouvelle ; ceci nous porte, en un mot, à regarder notre vie, non comme une entité autonome et autosuffisante, mais placée sous l’influence mystérieuse et bienfaisante de la Providence divine qui tourne tout au bien de ses créatures. En effet, le temps où nous sommes et où nous travaillons est d’un prix incomparable ; c’est en lui que s’édifie la cité terrestre et en lui que s’annonce et commence le règne de Dieu qui aura sa plénitude au-delà du temps.
2. Cette considération nous porte à regarder l’Église comme une pèlerine sur la terre et les chrétiens comme des voyageurs vers la patrie céleste. Dans cette réalité ecclésiale, la Vierge sainte resplendit d’une lumière très pure. Elle qui « avança dans son pèlerinage de foi en gardant fidèlement l’union avec son Fils », elle nous enseigne en effet à cheminer sur cette terre en regardant vers Jésus, le fruit de son sein, comme point de référence. C’est précisément cela la signification de Noël, de la fête de la Mère et du Fils. Mais c’est aussi cela la signification de l’Année mariale qui se poursuivra encore cette année nouvelle, inspirant la dévotion des fidèles une grande partie de 1988. À cette occasion, j’exprime le souhait que la poursuite de cette Année mariale offre une meilleure occasion encore de connaître davantage la Très Sainte Vierge dans le plan providentiel de l’incarnation et de la rédemption. Nos yeux si souvent blessés et aveuglés par les images profanes de l’ambiance qui nous entoure, et nous agresse presque doivent regarder sa beauté humaine et spirituelle. Si nous gardons les yeux fixés sur Marie, bienheureuse entre toutes les femmes, nous pourrons recomposer en nous la forme et la structure de la créature nouvelle, rachetée par son Fils. Au milieu d’un monde marqué par la guerre, la haine et des conflits de tout genre, si nous savons invoquer la Très Sainte Vierge Marie, son secours et son intercession ne nous manqueront pas pour affronter tant de situations douloureuses. Elle nous enseignera à aimer et à user de miséricorde dans nos rapports réciproques. Elle nous révélera la bonté et la miséricorde dont Dieu use envers toutes les créatures. « Cette révélation est particulièrement fructueuse — ainsi que je l’ai écrit dans l’Encyclique Dives in misericordia — car, chez la Mère de Dieu, elle se fonde sur le tact particulier de son cœur maternel, sur sa sensibilité particulière, sur sa capacité particulière de rejoindre tous ceux qui acceptent plus facilement l’amour miséricordieux de la part d’une mère. C’est là un des grands et vivifiants mystères chrétiens, mystère très intimement lié à celui de l’incarnation » (n. 9).
3. Vécue ainsi, l’Année mariale continuera d’être un temps très fort et décidera de nos destinées personnelles et éternelles en nous aidant à trouver la direction dans la dispersion du monde moderne ; à favoriser une grande harmonie autour de nous ; à régénérer notre manière de penser et de vivre, et à reconstruire en nous une vraie conscience chrétienne. Je m’adresse surtout aux jeunes, les exhortant à savoir intérioriser le message de cette Année mariale, destiné à préparer les âmes au grand Jubilé de la Rédemption, à l’approche des deux mille ans écoulés depuis la naissance de Jésus. Puissent les protagonistes du troisième millénaire savoir écouter le cantique du Magnificat et le faire retentir dans tous les milieux, mais surtout parmi les marginaux, les opprimés et les méprisés, afin que tous sachent que Dieu, comme l’a proclamé la Vierge, « a élevé les humbles, a rassasié de biens les affamés » (Lc 1, 52-53). Je m’adresse également à tous les malades — et aujourd’hui au groupe des aveugles-sourds-muets du Volontariat Caritas d’Avezzano — pour les inviter à offrir la contribution, plus que jamais précieuse, de leur souffrance à ce dessein divin de salut et de consolation. De même, que les familles récentes, les nouveaux mariés, appelés à édifier l’Église par leur nouvelle vie et par l’exemple d’une conduite chrétienne sincère, se sentent impliqués dans ce cadre général de renouvellement de la société et de la vie de l’Église. Mais plus ils apporteront leur contribution spécifique, plus ils sauront tourner leur regard vers la famille de Nazareth qui est représentée, en ces jours, dans la crèche. À tous, je souhaite une sainte et heureuse année nouvelle, vous bénissant de tout cœur.
4. Et maintenant, je désire adresser un salut spécial au groupe d’époux de la paroisse de Coccaglio (Brescia) qui célèbrent le 25e anniversaire de leur mariage. Avec eux, se trouvent également quelques jeunes qui ont subi des greffes. À tous, mes vœux cordiaux et affectueux. Les membres de l’Archiconfrérie de San Pantaleone, de l’église-cathédrale de Vallo della Lucania sont présents à l’audience, je les salue avec affection et je bénis volontiers l’image de la Madone des Grâces, si vénérée dans leur église. Je salue également le groupe de pèlerins de la paroisse de Tous-les-Saints, à Mesagne (Brendisi), conduits par leur curé qui fête le 25e anniversaire de son ordination sacerdotale. En lui adressant le vœu de répondre toujours généreusement aux dons du Seigneur, j’exhorte les fidèles à suivre les indications de leur pasteur afin que, sur le chemin, ils croissent dans la foi et dans la charité active. À tous, ma bénédiction apostolique.
ANNÉE 1988
Les signes qui révèlent la force d’en haut
1. Lorsqu’il parle des miracles accomplis par Jésus, au cours de sa mission sur la terre, saint Augustin, dans un texte intéressant, les interprète comme des signes de la puissance et de l’amour salvifique qui nous stimulent à nous élever dans le règne des choses célestes. «Les miracles accomplis par Notre Seigneur Jésus-Christ écrit-il, sont des œuvres divines qui enseignent l’intelligence humaine à s’élever au-dessus des choses visibles pour comprendre ce qu’est Dieu. » (Augustin, In Io. EP. Tr., 24, 1.)
2. Nous pouvons rattacher à cette idée la réaffirmation du lien étroit qui existe entre les « miracles-signes » accomplis par Jésus et l’appel à la foi. En effet, de tels miracles démontrent l’existence de l’ordre surnaturel, qui est objet de foi. À ceux qui les observaient, et particulièrement à ceux qui en faisaient personnellement l’expérience, ils donnaient à constater, comme s’ils touchaient du doigt, que l’ordre naturel n’épuise pas entièrement la réalité. L’univers dans lequel vit l’homme n’est pas tout entier enfermé dans le cadre de l’ordre des choses accessibles aux sens et même à l’intelligence, conditionnée par la connaissance sensible. Le miracle est le « signe » que cet ordre est surpassé par la « force d’en haut », et qu’il lui est aussi soumis. Cette « force d’en haut » (cf. Lc 24, 49), c’est-à-dire Dieu lui-même, est au-dessus de l’ordre de la nature tout entier. Elle détermine cet ordre et, en même temps, à travers lui et au-dessus de lui, elle fait connaître que le destin de l’homme, c’est le Royaume de Dieu. Les miracles du Christ sont des « signes » de ce Royaume.
3. Les miracles, toutefois, ne sont pas en contradiction avec les forces et les lois de la nature, ils comportent seulement comme une «suspension » sensible de leur fonctionnement ordinaire et non leur annulation. Bien plus, les miracles décrits dans l’Évangile indiquent l’existence d’une force qui dépasse les forces et les lois de la nature, mais qui, en même temps, agit dans la ligne des exigences de la nature elle-même, même si c’est au-dessus de ses capacités normales actuelles. N’est-ce pas ce qui advient, par exemple, dans chaque guérison miraculeuse ? La potentialité des forces de la nature s’actualise dans l’intervention divine qui les met en œuvre au-delà de leurs possibilités normales. Cela ne supprime ni ne neutralise la causalité que Dieu a communiquée aux choses de la création, ni ne viole les « lois naturelles » établies par lui et inscrites dans la structure du créé ; cela exalte et, en un sens, ennoblit la capacité d’agir comme celle d’accueillir les effets des actions d’autrui, ainsi qu’il advient justement dans les guérisons que décrit l’Évangile.
4. La vérité au sujet de la création est la vérité première et fondamentale de notre foi. Toutefois, ce n’est ni la vérité unique ni suprême. La foi nous enseigne que l’œuvre de la création est renfermée dans le cadre du dessein de Dieu qui, dans son intention, va bien au-delà de la création elle-même. La création — et particulièrement la créature humaine appelée à l’existence dans le monde visible — est destinée à l’éternité et cette destinée a été pleinement révélée en Jésus-Christ. En lui aussi, l’œuvre de la création a été complétée par celle du salut. Et le salut signifie une nouvelle création (cf. 2 Co 5, 17 ; Ga 6, 15), une « création à nouveau », une création à la mesure du dessein originel du Créateur, un rétablissement de ce que Dieu avait fait et qui dans l’histoire de l’homme, avait subi le bouleversement et la « corruption » consécutifs au péché.
Les miracles du Christ entrent dans le projet de la « nouvelle création » et ils sont donc associés à l’ordre du salut. Ce sont des « signes » salvifiques qui appellent à la conversion et à la foi et, sur ce chemin, au renouvellement du monde soumis à la « corruption » (cf. Rm 8, 19-21). Ils ne s’arrêtent donc pas à l’ordre ontologique de la création (creatio) — que pourtant ils touchent et restaurent —, mais ils entrent dans l’ordre sotériologique de la nouvelle création (re-creatio totius universi), dont ils sont l’un des facteurs et auquel, en tant que « signes », ils rendent témoignage.
5. L’ordre sotériologique a son centre dans l’Incarnation, et les « miracles-signes » dont parle l’Évangile trouvent leur fondement dans cette même réalité de l’homme-Dieu. Cette réalité-mystère embrasse et dépasse tous les événements miraculeux liés à la mission messianique du Christ. On peut dire que l’Incarnation est le « miracle des miracles », le miracle radical et permanent du nouvel ordre de la création. L’entrée de Dieu dans la dimension de la création se manifeste dans la réalité de l’Incarnation d’une manière unique et, aux yeux de la foi, elle devient un « signe » incomparablement supérieur à tous les autres « signes » miraculeux de la présence et de l’action divine dans le monde. En outre, tous ces autres « signes » prennent racine dans la réalité de l’Incarnation, ils en irradient la force attractive et ils lui rendent témoignage. Ils font répéter aux croyants ce qu’écrit saint Jean l’évangéliste à la fin du Prologue sur l’Incarnation : « Et nous avons vu sa gloire, gloire qu’il tient de son Père comme fils unique, plein de grâce et de vérité (Jn 1, 14). »
6. Si l’Incarnation est le signe fondamental auquel se rapportent tous les « signes » qui ont été un témoignage pour les disciples et pour l’humanité qui « a rejoint… le Royaume de Dieu » (cf. Lc 11, 20), il existe un signe ultime et définitif auquel Jésus faisait allusion en se référant au prophète Jonas: «De même, en effet, que Jonas demeura trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, ainsi le Fils de l’homme demeurera trois jours et trois nuits dans le cœur de la terre » (Mt 9, 9) : c’est le « signe » de la résurrection. Jésus prépare les apôtres à ce « signe » définitif, mais il le fait d’une façon progressive et avec tact, en leur recommandant la discrétion « pendant un certain temps ». Il y est fait une allusion particulièrement claire après la Transfiguration sur la montagne : « Tandis qu’ils redescendaient de la montagne, il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu, si ce n’est quand le Fils de l’homme serait ressuscité d’entre les morts (Mc 9, 9). » On peut se demander la raison de cette connaissance progressive. On peut aussi répondre à cela que Jésus savait bien que les choses se seraient compliquées si les apôtres et les autres disciples avaient commencé à discuter au sujet de la résurrection, qu’ils n’étaient pas suffisamment préparés à comprendre ; le commentaire de l’Évangéliste lui-même fait allusion à cette recommandation: « Ils gardèrent la recommandation tout en se demandant ce que voulait dire ressusciter des morts (Mc 9, 10). » On peut dire encore que la résurrection des morts, bien qu’énoncée et annoncée, était au sommet de cette sorte de « secret messianique » que Jésus a voulu tenir tout au long de sa vie et de sa mission, jusqu’au moment de l’accomplissement et de la révélation finale qui se produisirent avec le « miracle des miracles », la Résurrection qui, selon saint Paul, est le fondement de notre foi (cf. 1 Co 15, 12-19).
7. Après la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte, les « miracles-signes », accomplis par le Christ furent « continués » par les apôtres et puis par les saints qui se succèdent de génération en génération. Les Actes des Apôtres nous offrent de nombreux témoignages des miracles accomplis «au nom de Jésus-Christ » par Pierre (cf. Ac 3, 1-8 ; 5, 15 ; 9, 32-41), par Étienne (Ac 6, 8) ; par Paul (Ac 14, 8-10). La vie des saints, l’histoire de l’Église et, en particulier, les procès menés pour les causes de canonisation des serviteurs de Dieu, constituent une documentation qui, soumise à l’attention même la plus sévère de la critique historique et de la science médicale, confirme l’existence de la « force d’en haut » qui opère dans l’ordre de la nature et la dépasse. Il s’agit des «signes » miraculeux accomplis depuis le temps des apôtres jusqu’à aujourd’hui, et dont le but essentiel est de montrer le destin et la vocation de l’homme au Royaume de Dieu. Ainsi, à travers de tels « signes », la vérité de l’Évangile se trouve confirmée à des époques différentes et dans les circonstances les plus variées, et le pouvoir salvifique du Christ, qui ne cesse d’appeler les hommes (à travers l’Église) sur le chemin de la foi, apparaît. Ce pouvoir salvifique du Dieu-homme se manifeste aussi quand les «miracles-signes » sont accomplis par l’intercession des hommes, des saints, des personnes pieuses — tout comme le premier « signe » à Cana de Galilée fut accompli par l’intercession de la Mère du Christ.
L’unité comme signe et instrument d’évangélisation du monde
1. «Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17, 21.) C’est ainsi que Jésus a prié pour ses disciples, présents à la Cène, et pour tous ceux qui, à travers leurs paroles, croiraient en lui. Et toute la recherche de la pleine unité entre les chrétiens se fonde sur cette prière. Le Mouvement œcuménique, auquel « participent ceux qui invoquent la Trinité et professent la foi en Jésus-Christ Seigneur et Sauveur » (Unitatis redintegratio, n. 1), trouve dans la prière de Jésus sa perspective ultime et le critère de l’authentique efficacité missionnaire, qui est fortement perçue aujourd’hui : l’unité comme signe et instrument d’évangélisation du monde. Le travail théologique et pastoral pour la reconstruction de la pleine unité des chrétiens correspond à la volonté de Jésus-Christ lui-même. C’est pour cette raison que l’Église catholique le considère comme un devoir prioritaire, auquel le Concile Vatican II a invité « les fidèles autant que les pasteurs, chacun selon sa capacité propre » (Unitatis redintegratio, n. 5).
Étant donné la difficulté de la question, dont la solution «dépasse les forces et les capacités humaines », le Concile a déclaré reporter « toute son espérance dans la prière du Christ pour l’Église, dans l’amour du Père à notre égard et dans la force du Saint-Esprit » (Ibid. n. 24). Le Concile a toutefois rappelé également les paroles de saint Paul aux Romains: « et l’espérance ne déçoit pas » (Rm 5, 5).
2. La Semaine de prière pour l’Unité des chrétiens qui est célébrée chaque année à cette époque ou à l’occasion de la fête de la Pentecôte, s’intègre, dans la fidélité et l’esprit d’obéissance, au cœur de la prière même de Jésus au Père afin que tous soient un, qu’ils soient parfaits dans l’unité et consacrés dans la vérité. Cette féconde initiative qui, par la grâce de Dieu, est célébrée avec toujours plus d’intensité, est solidement fondée sur la base de cette foi qui nous est encore commune. Elle manifeste en outre l’intention des chrétiens de faire leur possible, chacun pour sa part, pour cheminer ensemble vers la pleine unité telle que la veut le Seigneur lui-même. Notre foi nous assure que le Seigneur est au milieu de nous (Mt 18, 20). Il accompagnera ceux qui croient en lui, lui qui est « chemin et vérité », comme autrefois les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 30) jusqu’à la « table » de l’Eucharistie, dans la pleine unité retrouvée de la foi. Comme ces disciples nous devons parcourir ce chemin le cœur « brûlant dans la poitrine » en écoutant ce que nous disent les Écritures. La prière nous est, pour cela, d’une aide décisive. Elle libère des préoccupations sans relation avec le plan de Dieu, concentre sur l’« unique nécessaire » et oriente vers l’accomplissement de la volonté divine.
3. En cette Semaine de prière pour l’unité, il nous faut remercier Dieu pour le chemin déjà parcouru. Il est vrai que l’unité souhaitée n’est pas encore réalisée et que demeurent de sérieuses difficultés. Mais les relations entre chrétiens et le dialogue théologique ont créé une situation de fraternité vraiment nouvelle. La communion existante a été mise en relief, à juste titre, et les divergences ont été identifiées avec plus de précision. En outre, d’importantes convergences ont été laborieusement menées à bien sur des thèmes qui étaient fortement controverses dans le passe comme le baptême, la justification, le ministère, l’Eucharistie, l’autorité dans l’Église. Pour le moment, le dialogue avec les Églises et les communions chrétiennes mondiales se poursuit, soutenu par l’espérance de pouvoir atteindre, à la fin, un plein accord. Ce processus, extrêmement délicat, exige le soutien de la prière de tous. Au cours de l’année écoulée, j’ai eu la grâce de rencontrer, tant ici à Rome que dans les différents pays visités, des responsables des autres Églises et Communautés ecclésiales. Malgré la diversité des situations locales, j’ai pu constater que la préoccupation de l’unité est ressentie avec une urgence croissante. Parmi ces rencontres, comment ne pas rappeler en particulier la récente visite du Patriarche œcuménique, Sa Sainteté Dimitrios Ier ? Nous avons parlé ensemble, nous avons ensemble béni les fidèles. Nous avons voulu faire ensemble tout ce que la foi nous permettait de faire. Ensemble, nous avons été profondément tristes de n’avoir pu participer au même Pain et au même Calice. Que cette sincère tristesse soit, pour tous, source d’un nouvel élan dans l’engagement pour éclairer et résoudre les difficultés qui demeurent sur notre chemin commun. En même temps, la joie profonde causée par cette visite réchauffe le cœur de tous, nous encourageant à poursuivre sur la voie du Seigneur avec la vigueur et l’espérance qu’inspire l’Esprit présent en nos cœurs.
4. C’est justement l’invitation qui nous est faite en cette Semaine de prière centrée sur le thème : «L’amour de Dieu bannit la peur. » (1 Jn 4, 18.) Ce thème nous rappelle avant tout l’amour de Dieu qui est à la base de la vie chrétienne. La Sainte Trinité nous a aimés « avant que le monde ne soit ». Le Fils de Dieu nous a été envoyé pour nous libérer de l’esclavage, nous appeler à devenir des créatures nouvelles, faites à son image et à sa ressemblance ; il nous a mis en communion avec sa propre vie, nous assurant d’un amour dont ni la vie ni la mort ne peuvent nous séparer.
S’il en est ainsi, la conséquence en est l’exigence de l’amour réciproque. « Si Dieu nous a aimés, nous aussi nous devons nous aimer les uns les autres. » (1 Jn 4, 11.) L’expérience œcuménique nous démontre avec une évidence toujours plus grande que le dialogue de la charité soutient tout l’effort de réconciliation. L’amour ne fait pas qu’engendrer le pardon réciproque. Il libéra du soupçon, de la peur de l’autre, qu’il révèle, au contraire, comme frère dans le Seigneur. Le comité mixte, composé de représentants de l’Église catholique et du Conseil œcuménique des Églises, en proposant ce thème, a attiré l’attention sur le phénomène de la peur présente dans le monde d’aujourd’hui et aussi dans la communauté chrétienne. La peur est un sentiment qui divise, isole et emprisonne. Mais nous croyons en celui qui a vaincu le monde, qui a défait la mort, qui a redonné la vie. La reconstruction de l’unité entre les chrétiens, dans l’amour et dans la vérité, sera aussi un signe efficace de l’espérance pour une meilleure vie en commun dans le monde. Si l’amour est sincère à l’intérieur de la communauté chrétienne, il libère aussi de la peur que l’unité puisse se transformer en uniformité. L’unité est un bien pour tous. Elle sait non seulement respecter les charismes authentiques qui existent, mais elle les renforce et les harmonise pour l’avantage de tous.
Dans l’amour il n’y a pas de crainte (cf. 1 Jn 4, 18). Sans fausses craintes donc, et le cœur réchauffé par l’amour de Dieu, continuons avec persévérance dans la prière et dans les initiatives opportunes en vue de la reconstruction de l’unité entre tous les chrétiens.
Je vous invite maintenant à prier avec moi pour la pleine unité de tous les chrétiens.
Le Saint-Père :
Pour que la vie des chrétiens dans les différentes Églises et Communautés ecclésiales soit nourrie de ton amour, nous te prions.
Tous: Seigneur, écoute-nous.
Le Saint-Père :
Pour que le chemin commun vers la pleine unité de tous les chrétiens soit libre de toute fausse peur, nous te prions.
Tous : Seigneur, écoute-nous.
Le Saint-Père :
Pour que nous parcourions tous ensemble ce chemin dans la joie, dans la confiance réciproque et l’aide mutuelle, nous te prions.
Tous : Seigneur, écoute-nous.
Le Saint-Père :
Dans l’obéissance au commandement du Seigneur et la fidélité à son divin enseignement, nous osons dire :
Tous: Notre Père…
Jésus-Christ, vrai homme
1. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai Homme : il est le mystère central de notre foi et aussi la vérité-clé de notre catéchèse christologique. Ce matin, nous nous proposons de rechercher le témoignage de cette vérité dans l’Écriture sainte, spécialement dans les Évangiles, et dans la Tradition chrétienne. Nous avons déjà vu que, selon les Évangiles, Jésus-Christ se présente et se fait connaître comme Dieu-Fils, spécialement lorsqu’il déclare : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10 30) ; lorsqu’il s’attribue à lui-même le Nom de Dieu « Je suis » (cf. Jn 8, 58), et les attributs divins, lorsqu’il affirme que « tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18) : le pouvoir du jugement dernier sur tous les hommes et le pouvoir sur la loi (Mt 5, 22. 28. 32. 34. 39. 44) qui prend en Dieu son origine et sa force, et enfin le pouvoir de remettre les péchés (cf. Jn 20, 22-23), car, bien qu’il ait reçu du Père le pouvoir de prononcer le « jugement » dernier sur le monde (cf. Jn 5, 22), il vient dans le monde « chercher et sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 10). Pour confirmer son pouvoir divin sur la création, Jésus accomplit les «miracles », c’est-à-dire des « signes » qui témoignent qu’avec lui le règne de Dieu est venu dans le monde.
2. Mais ce Jésus qui, à travers tout ce qu’il « fait et enseigne », rend témoignage à lui-même en tant que Fils de Dieu, en même temps se fait connaître comme vrai homme. Tout le Nouveau Testament et les Évangiles attestent d’une façon catégorique cette vérité dont Jésus a une conscience très claire et que les apôtres et les évangélistes connaissent, reconnaissent et transmettent sans le moindre doute. Nous devons donc consacrer la présente catéchèse à recueillir et illustrer — tout au moins dans une brève esquisse — les données évangéliques concernant cette vérité, toujours en lien avec ce que nous avons dit auparavant sur le Christ comme vrai Dieu.
Une telle façon d’éclairer la véritable humanité du Fils de Dieu est aujourd’hui indispensable, étant donné la tendance répandue de voir et de présenter Jésus seulement en tant qu’homme: un homme insolite et extraordinaire, mais toujours et seulement un homme. Cette tendance caractéristique des temps modernes est, d’une certaine façon, l’antithèse de celle qui s’est manifestée sous différentes formes dans les premiers siècles du christianisme sous le nom de « docétisme ». Selon les « docètes », Jésus-Christ était un homme en apparence : c’est-à-dire qu’il avait l’apparence d’un homme, mais qu’en réalité il n’était que Dieu. Devant ces tendances opposées, l’Église professe et proclame fermement la vérité sur le Christ comme Dieu-homme : vrai Dieu et vrai Homme, une seule Personne — la personne divine du Verbe — subsistant en deux natures, divine et humaine, comme l’enseigne le catéchisme. C’est un mystère profond de notre foi : mais il laisse saisir en lui de nombreuses lumières.
3. Les témoignages bibliques sur l’humanité véritable de Jésus sont nombreux et clairs. Nous voulons les rassembler, et ensuite les expliquer dans les prochaines catéchèses. Le point de départ est ici la vérité de l’Incarnation: «Et incarnatus est », professons-nous dans le Symbole. Cette vérité est exprimée dans le Prologue de l’Évangile de Jean d’une façon plus explicite : « Et le Verbe s’est fait chair et il est venu habiter parmi nous. » (Jn 1, 14.) Chair (en grec « sarx ») signifie l’homme dans sa matérialité, comprenant la corporéité, et donc la précarité, la faiblesse, et en un certain sens la caducité. («Tout homme est comme l’herbe » — lisons-nous dans le Livre d’Isaïe 40, 6.)
Jésus-Christ est homme en ce sens du mot «chair ». Cette chair — et donc la nature humaine —, Jésus l’a reçue de sa mère, Marie, la Vierge de Nazareth. Si saint Ignace d’Antioche appelle Jésus « sarcophore » (Ad smirn., 5), il suggère par cette parole sa naissance humaine d’une Femme qui lui a donné la « chair humaine ». Saint Paul avait déjà dit que « Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme » (Ga 4, 4). 4. L’évangéliste Luc parle de cette naissance d’une femme lorsqu’il décrit les événements de la nuit de Bethléem: « Or, pendant qu’ils se trouvaient là, le temps où elle devait enfanter s’accomplit. Elle mit au monde son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le déposa dans une mangeoire. » (Lc 2, 6-7). Le même évangéliste nous fait savoir que le huitième jour après la naissance, l’Enfant fut soumis à la circoncision rituelle et que « lui fut donné le nom de Jésus » (Lc 2, 21). Le quarantième jour, il fut offert comme «premier-né » au temple de Jérusalem, selon la loi de Moise (cf. Lc 2, 22-24). Et aussi que, comme tout enfant, cet « enfant grandissait et se fortifiait, plein de sagesse » (Lc 2, 40). « Jésus grandissait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes. » (Lc 2, 52.)
5. Voyons-le, adulte, tel que nous le présentent le plus souvent les Évangiles. En tant que vrai homme, homme de chair (sarx), Jésus a éprouvé la fatigue, la faim et la soif. Nous lisons : « Il jeûna quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim. » (Mt 4, 2.) Et ailleurs : « Jésus… fatigué par la route, s’était assis près du puits… Arriva à ce moment une femme de Samarie pour puiser de l’eau. Jésus lui dit : « Donne-moi à boire. » (Jn 4, 6-7.) Jésus a donc un corps soumis à la fatigue, à la souffrance, un corps mortel. Un corps qui, à la fin, subit le martyre de la flagellation, du couronnement d’épines et, pour terminer, de la crucifixion. Durant la terrible agonie, en mourant sur le bois de la croix, Jésus prononça son « J’ai soif » (Jn 19, 28) qui contient une ultime expression, douloureuse et émouvante de son humanité.
6. Seul un homme véritable a pu souffrir comme Jésus a souffert sur le Golgotha, seul un homme véritable a pu mourir comme est mort véritablement Jésus. Cette mort a été constatée par de nombreux témoins oculaires, non seulement amis et disciples, mais, comme nous le lisons dans l’Évangile de Jean, par les soldats eux-mêmes : « Arrivés à Jésus ils le trouvèrent mort ; ils ne lui brisèrent pas les jambes mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. » (19, 33-34.) «Il naquit de la Vierge Marie, subit sa passion sous Ponce Pilate, fut crucifié, mourut et fut mis au tombeau » : l’Église professe par ces paroles du Symbole des apôtres, la vérité de la naissance et de la mort de Jésus. La vérité de la résurrection est attestée immédiatement après par les paroles : « Le troisième jour, il ressuscita des morts. »
7. La résurrection confirme encore, d’une façon nouvelle, que Jésus est vrai homme : si le Verbe, pour naître dans le temps « s’est fait chair », lorsqu’il ressuscita, il reprit son corps d’homme. Seul un homme véritable a pu souffrir et mourir sur la croix — seul un homme véritable a pu ressusciter. Ressusciter veut dire revenir à la vie dans son corps. Ce corps peut être transformé, doté de nouvelles qualités et pouvoirs, et enfin, être aussi glorifié (comme dans l’Ascension du Christ et la future résurrection des morts), mais il s’agit d’un corps vraiment humain. En effet, le Christ ressuscité entre en contact avec ses apôtres, ceux-ci le voient, le regardent, touchent les cicatrices qui sont demeurées après la crucifixion, et lui, non seulement parle et s’entretient avec eux, mais il accepte même la nourriture qu’ils lui offrent : « Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé ; il le prit et le mangea devant eux. » (Lc 24, 42-43.) À la fin, le Christ, dans ce corps ressuscité et désormais glorifié, mais toujours corps d’un homme véritable, monte au ciel pour s’asseoir « à la droite du Père ».
8. Vrai Dieu et vrai homme, donc. Non un homme en apparence, non un « phantasme » (homo phantasticus) mais homme réel. C’est ainsi que l’ont connu les apôtres et le groupe des croyants qui constitua l’Église des débuts. C’est ainsi qu’ils nous en ont parlé dans leur témoignage. Remarquons dès maintenant que, les choses étant ainsi, il n’y a pas dans le Christ d’antinomie entre ce qui est « divin » et ce qui est «humain ». Si l’homme, dès le commencement, a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 27 ; 5, 1), et que, par conséquent, ce qui est «humain » peut manifester ce qui est « divin », combien davantage ceci a pu arriver dans le Christ. C’est à travers son humanité qu’il a révélé sa divinité, par une vie authentiquement humaine. Son « humanité » a servi à révéler sa « divinité » : sa Personne de Verbe-Fils.
En même temps, en tant que Dieu-Fils il n’était pas pour autant « moins » homme. Il n’était pas contraint d’être «moins », homme pour se révéler comme Dieu. Bien au contraire, il était, pour cette raison « pleinement » homme, c’est-à-dire que, dans l’assomption de la nature humaine, unie à la personne divine du Verbe, il réalisait la perfection humaine dans sa plénitude. C’est une dimension anthropologique de la christologie sur laquelle nous aurons à revenir.