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Catéchèse du 3 février 1988
« Il a aimé avec un cœur d’homme »
1. Jésus-Christ est homme véritable. Nous poursuivons la catéchèse précédente consacrée à ce sujet. Il s’agit d’une vérité fondamentale de notre foi. C’est une foi fondée sur la Parole du Christ lui-même, confirmée par le témoignage des apôtres et des disciples, transmise de génération en génération dans l’enseignement de l’Église : «Credimus… Deum verum et hominem verum… non phantasticum, sed unum et unicum Filium Dei. » (Conc. Lugdanense II : DS 852.) Plus récemment, la même doctrine a été rappelée par le Concile Vatican II qui a souligné le rapport nouveau que le Verbe, en s’incarnant et en se faisant homme comme nous, a inauguré avec chacun et avec tous : « Par l’Incarnation, le Fils de Dieu s’est uni, d’une certaine façon, à tout homme. Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelligence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé avec un cœur d’homme. Né de la Vierge Marie, il est vraiment devenu l’un de nous, en tout semblable à nous, hormis le péché. » (Gaudium et spes, 22.)
2. Dans le cadre de la précédente catéchèse, nous avions déjà essayé de montrer cette « ressemblance » du Christ avec nous, qui découle du fait qu’il était un homme véritable : «Le Verbe s’est fait chair » — et « chair » (sarx) indique proprement l’homme dans son être corporel (sarhikos) qui naît «de la femme » (Ga 4, 4). Jésus de Nazareth a éprouvé, dans cette «réalité corporelle », comme tout homme, la fatigue, la faim et la soif. Son corps était passible, vulnérable, sensible à la douleur physique. C’est précisément dans cette chair (sarx) qu’il a été soumis à de terribles tortures et, enfin, crucifié : « Il fut crucifié, mourut et fut mis au tombeau. » Le texte conciliaire cité ci-dessus complète cette image en disant: « Il a travaillé avec des mains d’homme, a pensé avec une intelligence d’homme, a agi avec une volonté d’homme, a aimé avec un cœur d’homme. » (Gaudium et spes, 22.)
3. Aujourd’hui, nous accordons une attention particulière à cette dernière affirmation qui nous fait pénétrer dans le monde intérieur de la vie psychologique de Jésus. Il a véritablement éprouvé les sentiments humains : la joie, la tristesse, l’indignation, l’émerveillement, l’amour. Nous lisons, par exemple, que « Jésus exulta dans l’Esprit-Saint » (Lc 10, 21) ; qu’il pleura sur Jérusalem : «À la vue de la ville, il pleura sur elle en disant : Si en ce jour, tu avais compris, toi aussi, le message de la paix » (Lc 19, 41-42) ; il pleura aussi après la mort de son ami Lazare : « Lorsqu’il la (Marie) vit pleurer et pleurer aussi les juifs qui étaient venus avec lui, Jésus frémit profondément, se troubla, et dit : “Où l’avez-vous mis ?” Ils lui dirent : “Seigneur, viens et vois.”, Jésus éclata en larmes. » (Jn 11, 33-35.)
4. Les sentiments de tristesse atteignent en Jésus une intensité particulière au moment de Gethsémani. Nous lisons : «Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean et il commença à ressentir peur et angoisse. Jésus leur dit : mon âme est triste à en mourir. » (Mc 14, 33-34, cf. aussi Mt 26, 37). En Luc nous lisons: « En proie à l’angoisse, il priait avec plus d’intensité, et sa sueur devint comme gouttes de sang qui tombaient à terre. » (Lc 22, 44.) Un fait d’ordre psychophysique qui atteste à son tour la réalité humaine de Jésus.
5. Nous lisons aussi l’indignation de Jésus. Ainsi, lorsque se présente à lui, pour être guéri, un homme à la main desséchée, et que c’est un jour de sabbat, Jésus demande d’abord à ceux qui sont là : « Est-il permis, un jour de sabbat, de faire le bien ou le mal, de sauver une vie ou de l’ôter ? Mais ils se taisent. Alors, promenant sur eux un regard d’indignation, attristé par la dureté de leur cœur, il dit à l’homme : « Étends la main ! » Il le fit et sa main fut guérie. » (Mc 3, 5.) De même dans l’épisode des vendeurs chassés du temple. Matthieu écrit qu’il chassa tous ceux qu’il trouva en train d’acheter et de vendre ; il renversa les tables des changeurs et les sièges des vendeurs de colombe, leur disant: « L’Écriture dit : Ma maison sera appelée maison de prière, mais vous en faites une caverne de voleurs. » (Mt 21, 12-13 ; cf. Mc 11, 15.)
6. Nous lisons ailleurs que Jésus « s’étonne » : « Il s’étonnait de leur incrédulité. » (Mc 6, 6.) Ou encore qu’il éprouve de l’admiration. Ainsi lorsqu’il dit : « Regardez les lys, comme ils croissent… même Salomon dans sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un d’eux. » (Lc 12, 27). Il admire aussi la foi de la Cananéenne: « Femme, en vérité, grande est ta foi. » (Mt 15, 28.)
7. Surtout, il ressort des Évangiles que Jésus a aimé. Nous lisons qu’au cours de sa conversation avec le jeune homme venu lui demander ce qu’il devait faire entrer dans le Royaume des cieux, « Jésus, fixant sur lui son regard, l’aima » (Mc 10, 31). L’évangéliste Jean écrit que « Jésus aimait Marthe, sa sœur et Lazare » (Jn 11, 5), et il se nomme lui-même « le disciple… que Jésus aimait » (Jn 13, 23). Jésus aimait les enfants : « On lui présenta des enfants pour qu’il les caresse… Et les prenant dans les bras et leur imposant les mains, il les bénit. » (Mc 10, 13-16.) Et lorsqu’il proclama le commandement de l’amour, il fit appel à cet amour avec lequel lui-même aimait : « Voici mon commandement: que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn 15, 12.)
8. L’heure de la passion, et spécialement l’agonie sur la croix constitue, si l’on peut dire, un sommet de l’amour par lequel Jésus « après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu’à la fin » (Jn 13, 1). « Personne n’a de plus grand amour que celui-ci : donner sa vie pour ses amis. » (Jn 15, 13.) Cela représente en même temps le sommet de la tristesse et de l’abandon qu’il a éprouvés au cours de sa vie terrestre. Les paroles suivantes demeurent pour toujours une expression profonde de cet abandon : « Eloi, Eloi, lama sabachthani ?… Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34.) Ce sont des paroles que Jésus emprunte au psaume 22 (22, 2) et par lesquelles il exprime le déchirement suprême de son âme et de son corps, qui comprend la mystérieuse sensation d’un abandon momentané de Dieu. C’est la pointe la plus dramatiquement lacérante de toute la Passion.
9. Ainsi donc, Jésus est devenu vraiment semblable aux hommes, assumant la condition d’esclave, comme le proclame la Lettre aux Philippiens (cf. 2, 7). Mais la Lettre aux Hébreux, parlent de lui comme du « grand prêtre des biens à venir » (He 9, 11), confirme et précise que celui-ci n’est pas un « prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, ayant lui-même été éprouvé en tout, d’une manière semblable à nous, hormis le péché » (cf. He 4, 15). En vérité, « il n’avait pas connu le péché » même si saint Paul dit : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous puissions devenir justice de Dieu » (2 Co 5, 21.) Le même Jésus a pu lancer le défi suivant : « Qui d’entre vous me convaincra de péché? » (Jn 8, 46.) Telle est la foi de l’Église : « Sine peccato conceptus, natus et mortuus. » Le Concile de Florence le proclame en accord avec toute la Tradition (Decr. pro Iacob., DS 1347) : Jésus « a été conçu, est né et est mort sans péché ». Il est l’homme véritablement juste et saint.
10. Nous répétons avec le Nouveau Testament, avec le Symbole et avec le Concile : « Jésus-Christ est vraiment devenu l’un d’entre nous, en tout semblable à nous, hormis le péché. » (Cf. He 4, 15.) Et c’est bien à cause de cette ressemblance que « le Christ, nouvel Adam… manifeste aussi pleinement l’homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation » (Gaudium et spes, 22). On peut dire qu’à travers une telle constatation, le Concile Vatican II donne, encore une fois, la réponse à la question fondamentale qui constitue le titre du célèbre traité de saint Anselme: Cur Deus homo ? C’est une question de l’intellect qui approfondit le mystère de Dieu-Fils devenu un homme véritable « pour nous les hommes et pour notre salut », comme nous le professons dans le Symbole de la foi de Nicée-Constantinople.
Le Christ a révélé «pleinement » l’homme à l’homme, par le fait précisément qu’il « n’avait pas connu le péché ». En effet, le péché n’est, en aucun cas un enrichissement de l’homme. Bien au contraire : il le déprécie, le diminue, le prive de la plénitude qui lui est propre (cf. Gaudium et spes, 13). La récupération, le salut de l’homme déchu est la réponse fondamentale à la question sur le pourquoi de l’Incarnation.
 
Catéchèse du 10 février 1988
L’homme solidaire de tous les hommes
1. Le thème de notre précédente catéchèse était Jésus-Christ, vrai homme et « en tout semblable à nous, hormis le péché ». Le péché est essentiellement absent en celui qui, tout en étant homme véritable est aussi vrai Dieu (« verus homo » mais non « merus homo »). Toute la vie terrestre du Christ et le déroulement de sa mission rendent témoignage à la vérité de son absolue impeccabilité. Il a lui-même lancé le défi : «Qui de vous peut me convaincre de péché ? » (Jn 8, 46.) Homme « sans péché », Jésus-Christ est, durant toute sa vie, en lutte avec le péché et avec tout ce qui engendre le péché, à commencer par Satan, le « père du mensonge » dans l’histoire de l’homme, « depuis le commencement » (cf. Jn 8, 44). Cette lutte se dessine déjà au seuil de la mission messianique de Jésus, au moment de la tentation (cf. Mc 1, 13 ; Mt 4, 1-11 ; Lc 4, 1-13), et atteint son point culminant à la Croix et à la Résurrection. Lutte qui se termine donc par la victoire.
2. Cette lutte contre le péché, jusqu’à ses racines mêmes, ne rend pas Jésus étranger à l’homme. Au contraire, elle le rapproche des hommes, de tout homme. Au cours de sa vie terrestre, Jésus avait l’habitude de se montrer spécialement proche de ceux qui, aux yeux des autres, passaient pour des pécheurs. Nous le voyons dans de nombreux textes de l’Évangile.
3. La « comparaison » que Jésus établit entre lui-même et Jean-Baptiste est, à cet égard, importante. Il dit : « Jean est venu, ne mangeant ni ne buvant, et l’on dit : « Il est possédé ! » Vient le Fils de l’homme, mangeant et buvant, et l’on dit : « Voilà un glouton et un ivrogne, et un ami des publicains et des pécheurs. » (Mt 11, 18-19.) Le caractère « polémique » de ces paroles est évident à l’égard de ceux qui, après avoir critiqué Jean-Baptiste, prophète solitaire et ascète sévère qui vivait et baptisait aux abords du Jourdain, critiquent ensuite Jésus parce qu’il vit et œuvre au milieu des gens. Mais ces paroles révèlent aussi la vérité sur la manière d’être, de sentir et de se comporter de Jésus à l’égard des pécheurs.
4. On l’accusait d’être « ami des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts, mal vus car âpres au gain et considérés comme inobservants : (cf. Mt 5, 46 ; 9, 11, 18, 17), et des pécheurs ». Jésus ne réfute pas radicalement ce jugement, dont la vérité qui exclut cependant toute connivence, toute réticence, est confirmée en maint épisode rapporté par les Évangiles. Ainsi, celui qui est lie au nom du chef des publicains de Jéricho, Zachée, dans la maison duquel Jésus s’était, pour ainsi dire, invité lui-même : « Zachée, descends vite (en effet, étant de petite stature, il était monté sur un arbre pour mieux voir Jésus qui passait) car il me faut aujourd’hui demeurer chez toi. » Et quand le publicain descend, plein de joie, et offre à Jésus l’hospitalité de sa maison, il s’entend dire : « Aujourd’hui le salut est arrivé pour cette maison, parce que, lui aussi — Zachée — est un fils d’Abraham ; car le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » (Cf. Lc 19. 1-10.) Dans ce texte apparaît non seulement la familiarité de Jésus avec les publicains et les pécheurs, mais aussi la raison pour laquelle il les recherche et les fréquente : leur salut.
5. Un événement analogue est lié au nom de Lévi, fils d’Alphée. L’épisode est d’autant plus significatif que cet homme, que Jésus avait vu « assis au bureau de la douane », était appelé par lui à devenir un des apôtres : « Suis-moi », lui avait-il dit. Et lui, se levant, le suivit. Il est au nombre des Douze sous le nom de Matthieu, et nous savons qu’il est l’auteur de l’un des Évangiles. L’évangéliste Marc dit que Jésus « était à table dans sa maison » et que « beaucoup de publicains et de pécheurs se trouvaient à table avec Jésus et avec ses disciples » (cf. Mc 2, 13-15). Dans ce cas encore, « les scribes du parti des pharisiens » firent des remontrances aux disciples ; mais Jésus leur dit : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades ; je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Mc 2, 17).
6. S’asseoir à table avec les autres — y compris « les publicains et les pécheurs » — est un comportement humain, que l’on remarque chez Jésus depuis le début de son activité messianique. En effet, l’une des premières occasions où il manifesta son pouvoir messianique fut le banquet nuptial de Cana en Galilée, auquel il participait avec Marie et ses disciples (cf. Jn 2,1-12). Par la suite également, Jésus avait l’habitude d’accepter les invitations à table, non seulement de la part des « publicains », mais également des « pharisiens », ses adversaires les plus acharnés. Nous le lisons, par exemple, en Luc: «L’un des pharisiens l’invita à manger chez lui. Il entra dans la maison du pharisien et se mit à table. » (Lc 7, 36.)
7. Durant ce repas survient un fait qui jette une nouvelle lumière sur le comportement de Jésus envers la pauvre humanité, composée de tant de « pécheurs » que les présumés « justes » méprisaient et condamnaient. C’est ainsi qu’une femme, connue dans la ville comme pécheresse, se trouvait parmi les personnes présentes, et, pleurant, baignait les pieds de Jésus et les oignait d’huile parfumée. Commence alors un dialogue entre Jésus et le maître de maison, au cours duquel Jésus établit un lien essentiel entre la rémission des péchés et l’amour inspiré par la foi : «Ses nombreux péchés lui sont pardonnés parce qu’elle a beaucoup aimé… » Puis il lui dit : « Tes péchés te sont pardonnés… Ta foi t’a sauvée, va en paix ! » (Cf. Lc 7, 36-50.)
8. Ce n’est pas l’unique cas de ce genre. En voici un autre, qui est en quelque sorte dramatique : celui d’« une femme surprise en adultère » (cf. Jn 8, 1-11). Cet événement, comme le précédent, explique en quel sens Jésus était l’« ami des publicains et des pécheurs ». Il dit à la femme : « Va et, désormais, ne pèche plus. » (Jn 8, 11). Celui qui était « en tout semblable à nous hormis le péché s’est montré proche des pécheurs et des pécheresses pour éloigner d’eux le péché ». Mais il considérait ce but messianique d’une manière complètement «nouvelle » par rapport à la rigueur que réservaient aux «pécheurs » ceux qui les jugeaient selon la Loi ancienne. Jésus œuvrait dans l’esprit d’un grand amour envers l’homme, fondé sur la profonde solidarité qu’il nourrissait en lui pour qui avait été créé par Dieu à son image et à sa ressemblance (cf. Gn 1, 27 ; 5, 1).
9. En quoi consiste cette solidarité ? C’est la manifestation de l’amour qui a sa source en Dieu. Le Fils de Dieu est venu dans le monde pour révéler cet amour. Il le révèle déjà par le fait que lui-même s’est fait homme : l’un de nous. Cette union avec nous, dans l’humanité, de la part de Jésus-Christ, vrai homme, est l’expression fondamentale de sa solidarité avec tout homme, car elle dit d’une façon éloquente avec quel amour Dieu lui-même a aimé tous et chacun. L’amour est confirmé à nouveau d’une manière toute particulière : Celui qui aime désire tout partager avec l’aimé ; c’est pour cela que le Fils de Dieu s’est fait homme. C’est de lui qu’Isaïe avait prédit : « Il a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies. » (Mt 8, 17 ; cf. Is 53, 4). Jésus partage ainsi avec tous les fils et toutes les filles du genre humain la même condition existentielle. Et en cela, il révèle aussi la dignité essentielle de l’homme : de chacun et de tous. On peut dire que l’Incarnation est une « re-évaluation » ineffable de l’homme et de l’humanité !
10. Cet « amour-solidarité » ressort dans la vie entière et dans la mission terrestre du Fils de l’homme, surtout à l’égard de ceux qui souffrent sous le poids de misères, physiques ou morales, quelles qu’elles soient. Au bout de son chemin, ce sera «donner sa vie en rançon pour la multitude » (cf. Mc 10, 45) : le sacrifice rédempteur de la Croix. Mais, sur ce chemin qui conduit au sacrifice suprême, toute la vie terrestre de Jésus est une manifestation multiforme de sa solidarité avec l’homme, résumée dans ces paroles : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Mc 10, 45.) Il a été un enfant comme tous les enfants humains. Il a travaillé de ses propres mains auprès de Joseph de Nazareth, comme travaillent tous les hommes (cf. enc. Laborem exercens, 26). C’était un fils d’Israël qui participait à la culture, à la tradition, à l’espérance et à la souffrance de son peuple. Il a connu lui aussi ce qu’il advient souvent dans la vie des hommes appelés à une mission : l’incompréhension et jusqu’à la trahison de l’un de ceux que lui-même avait choisi comme son apôtre et continuateur ; et lui aussi en a éprouvé une profonde douleur (cf. Jn 13, 21).
Et lorsque le moment où il devait « donner sa propre vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 28) a approché, il s’est offert lui-même volontairement (cf. Jn 10, 18), consommant ainsi le mystère de sa solidarité dans le sacrifice. Le gouverneur romain n’a pas trouvé d’autre parole pour le désigner, devant ses accusateurs réunis, que celle-ci : «Voici l’homme! » (Jn 19, 5.)
Cette parole d’un païen, ignorant du mystère mais non insensible à la fascination qui émanait de Jésus, même en ce moment, dit tout sur la réalité humaine du Christ : Jésus est l’homme; un homme véritable qui, en tout semblable à nous, hormis le péché, s’est fait victime pour le péché et est devenu solidaire de tous, jusqu’à la mort sur la croix.
 
Catéchèse du 17 février 1988
Celui qui « s’est dépouillé lui-même »
1. « Voici l’homme ! » (Jn 19, 5.) Nous avons rappelé dans la précédente catéchèse ces paroles prononcées par Pilate en présentant Jésus aux grands prêtres et aux gardes, après l’avoir fait flageller, et avant de prononcer la condamnation définitive à la mort sur une croix. Jésus, couvert de plaies, couronné d’épines, revêtu d’un manteau de pourpre, raillé et souffleté par les soldats, désormais proche de la mort, est l’emblème de l’humanité souffrante.
« Voici l’homme ! » Cette expression contient en un certain sens toute la vérité sur le Christ, vrai homme : sur celui qui s’est fait « en tout semblable à nous hormis le péché », sur celui qui « s’est uni d’une certaine façon à tout homme » (cf. Gaudium et spes, 22). On l’a appelé « ami des publicains et des pécheurs ». C’est précisément en tant que victime pour le péché qu’il devient solidaire de tous, même des « pécheurs », jusqu’à la mort sur la croix. Mais c’est aussi en cette condition même de victime, à laquelle Jésus est réduit, que ressort un dernier aspect de son humanité : aspect qui doit être accueilli et médité jusqu’en sa profondeur, à la lumière du mystère de son « dépouillement » (kenosis). D’après saint Paul, « lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix » (Ph 2, 6-8).
2. Le texte paulinien de la Lettre aux Philippiens nous introduit dans le mystère de la kénose du Christ. Pour exprimer ce mystère, l’Apôtre commence par utiliser les mots : « Il s’anéantit », qui se réfèrent avant tout à la réalité de l’Incarnation : « Le Verbe s’est fait chair. » (Jn 1, 14.) Le Dieu-Fils a pris la nature humaine, l’humanité, il est devenu homme véritable en restant Dieu ! La vérité sur le Christ homme doit toujours être considérée en relation avec le Dieu-Fils. C’est précisément cette relation permanente qui est indiquée dans le texte de saint Paul. « Il se dépouilla lui-même » ne signifie en aucune façon qu’il cessa d’être Dieu: ce serait une absurdité ! Cela signifie, au contraire, comme l’Apôtre l’exprime d’une façon perspicace, qu’« il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » mais, « bien qu’étant de condition divine » («in forma Dei ») — comme vrai Dieu-Fils —, il prit une nature humaine privée de gloire, sujette à la souffrance et à la mort, grâce à laquelle il pourrait vivre l’obéissance au Père jusqu’au sacrifice suprême.
3. Dans ce contexte, se faire semblable aux hommes comporte un renoncement volontaire qui s’étend aux « privilèges » dont il aurait pu jouir en tant qu’homme. En effet, il prit « la condition d’esclave ». Il n’a pas voulu appartenir à la catégorie des puissants, il a voulu être comme celui qui sert : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir. » (Mc 10, 45.)
4. Nous voyons, en effet, dans les Évangiles que la vie terrestre du Christ fut marquée, dès le début, du sceau de la pauvreté. Ce fait est déjà mis en évidence dans le récit de sa naissance, lorsque l’évangéliste Luc fait remarquer qu’« il n’y avait pas de place pour eux (Marie et Joseph) dans l’auberge » et que Jésus a été mis au monde dans une étable et déposé dans une mangeoire (cf. Lc 2, 7). Nous savons par Matthieu que, dès les premiers mois de son existence, il connut le sort de l’exilé (cf. Mt 2, 13-15). La vie cachée à Nazareth s’écoula dans des conditions extrêmement modestes, celles d’une famille dont le chef était un charpentier (cf. Mt 13, 55), et Jésus lui-même travaillait avec son père putatif (cf. Mc 6, 3). Et lorsqu’il commença son enseignement, une extrême pauvreté continua à l’accompagner, comme il l’atteste lui-même d’une certaine façon en rappelant la précarité de ses conditions de vie, imposées par son ministère d’évangélisation. « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer la tête. » (Lc 9, 58.)
5. La mission messianique de Jésus rencontre dès le début objections et incompréhensions, malgré les « signes » qu’il opérait. Il était observé et persécuté par ceux qui exerçaient le pouvoir et avaient de l’influence sur le peuple. Pour terminer, il fut accusé, condamné et mis à mort sur la croix : la plus infamante parmi toutes les sortes de peines capitales, qui était appliquée seulement dans les cas de crimes d’une extrême gravité, spécialement à ceux qui n’étaient pas citoyens romains et aux esclaves. C’est aussi pour cette raison que nous pouvons dire avec l’Apôtre que le Christ a pris, littéralement, « la condition d’esclave » (Ph 2, 7).
6. Nous pouvons dire que la vérité de l’homme universel est rétablie dans ce « dépouillement de lui-même » qui caractérise si profondément la vérité sur le Christ, vrai homme: elle est rétablie et elle est « réparée ». En effet, lorsque nous lisons que le Fils « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu », nous ne pouvons pas ne pas y voir une allusion à la tentation première et originelle à laquelle l’homme et la femme cédèrent « in principio » : « Vous deviendrez (c’est-à-dire vous serez) comme Dieu, connaissant le bien et le mal. » (Gn 3, 5.) L’homme avait cédé à la tentation pour être « égal à Dieu », bien qu’il ne fut qu’une créature. Celui qui est Dieu-Fils « ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. » Et, se faisant homme, « il se dépouilla lui-même », réhabilitant, par ce choix, chaque homme, pour pauvre et dépouillé qu’il soit, dans sa dignité originelle.
7. Saint Paul utilise encore une autre parole pour exprimer ce mystère de la kénose du Christ : « Il s’humilia lui-même. » Il insère cette parole dans le contexte de la réalité de la Rédemption. Il écrit en effet que Jésus Christ « s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Ph 2, 8). La kénose du Christ est décrite là dans sa dimension définitive. D’un point de vue humain, c’est la dimension du dépouillement à travers la Passion et la mort infamante. D’un point de vue divin, il s’agit de la Rédemption opérée par l’amour miséricordieux du Père par l’intermédiaire du Fils qui a obéi volontairement, par amour du Père et des hommes à sauver. C’est un nouveau commencement de la gloire de Dieu dans l’histoire de l’homme qui intervient à ce moment : la gloire du Christ, son Fils fait homme. En effet, le texte paulinien dit : « Aussi Dieu l’a exalté et lui a donné le Nom qui est au-dessus de tout nom. » (Ph 2, 9.)
8. Voici comment saint Athanase commente ce texte de l’Épître aux Philippiens : « Cette expression — il l’a exalté — ne signifie pas que la nature du Verbe ait été exaltée : ce dernier, en effet, était et sera toujours égal à Dieu. C’est, au contraire, l’exaltation de la nature humaine qu’elle veut indiquer. C’est pourquoi ces paroles n’ont été prononcées qu’après l’incarnation du Verbe, afin qu’il apparaisse clairement que des termes comme humilié et exalté doivent se rapporter uniquement à la dimension humaine. Seul, en effet, ce qui est humble est susceptible d’être élevé. » (Athanase, Adversus Arianos Oratio, I, 41.) Nous ajouterons seulement, ici, que toute la nature humaine, toute l’humanité humiliée dans la condition pénible à laquelle l’a réduite le péché, trouve dans l’exaltation du Christ-homme la source de sa gloire nouvelle.
9. Nous ne pouvons conclure sans un dernier rappel du fait que Jésus a, en majorité, parlé de lui comme du « Fils de l’homme » (p. ex. : Mc 2, 10-28 ; 14, 62 ; Mt 8, 20 ; 16, 27 ; 24, 27 ; Lc 9, 22 ; 11, 30 ; Jn 1, 51 ; 8, 28 ; 13, 31, etc.). Cette expression, selon la sensibilité du langage commun d’alors, pouvait aussi indiquer qu’il est homme véritable, comme tous les autres êtres humains, et sans aucun doute, elle se réfère à sa réelle humanité.
Toutefois, la signification strictement biblique doit être établie, dans ce cas aussi, en tenant compte du contexte historique résultant de la tradition d’Israël, exprimée et influencée par la prophétie de Daniel qui est à l’origine de cette formulation d’un concept messianique (cf. Dn 7, 13-14). L’expression « Fils de l’homme » ne signifie pas seulement, dans ce contexte, un homme commun appartenant au genre humain, mais se réfère à un personnage qui recevra de Dieu une domination universelle, transcendant chaque temps historique dans l’ère eschatologique.
C’est pourquoi, dans la bouche de Jésus et dans les textes des évangélistes, la formule est chargée d’un sens plénier qui embrasse le divin et l’humain, le ciel et la terre, l’histoire et l’eschatologie, ainsi que Jésus lui-même nous le laisse entendre lorsque, témoignant devant Caïphe qu’il est le Fils de Dieu, il prédit avec force : « Désormais vous verrez le Fils de l’homme, assis à la droite de Dieu, venir sur les nuées du ciel. » (Mt 26, 64.) Dans le Fils de l’homme, la puissance et la gloire de Dieu sont donc immanentes. Nous voici à nouveau devant l’unique homme-Dieu, vrai homme et vrai Dieu. La catéchèse nous ramène sans cesse à lui pour que nous croyions et, croyant, que nous priions et adorions.
 
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