La foi de la première communauté chrétienne
1. La foi est la réponse de l’homme aux paroles de la Révélation divine. Les catéchèses que nous allons développer sur Jésus-Christ, dans le cadre du présent cycle d’audiences, font référence aux Symboles de la foi, spécialement au Symbole apostolique et à celui de Nicée-Constantinople. C’est par leur intermédiaire que l’Église exprime et professe la foi qui, depuis le commencement, s’est formée en elle en réponse à la parole de la Révélation de Dieu en Jésus-Christ. Tout au long des catéchèses, nous avons eu recours à cette parole, pour en recueillir la vérité révélée sur le Christ lui-même. Jésus de Nazareth est le Messie annoncé dans l’ancienne Alliance. Le Messie (c’est-à-dire le Christ) — vrai homme (le « Fils de l’homme ») — est, en une même personne, Fils de Dieu, vrai Dieu. Cette vérité ressort de l’ensemble des œuvres et des paroles qui trouvent leur point culminant et définitif dans l’événement pascal de la mort en croix et de la Résurrection.
2. Cet ensemble vivant de données révélées (la révélation que Dieu fait de lui-même en Jésus-Christ) rencontre la réponse de la foi, d’abord auprès de ceux qui ont été les témoins directs de la vie et du magistère du Messie, ceux qui «ont vu et entendu »… ceux dont les mains « ont touché » la réalité corporelle du Verbe de vie (cf. 1 Jn 1, 1) — et ensuite, parmi les générations de croyants qui se sont succédé adhérant au Christ, dans la communauté de l’Église. Comment la foi de l’Église en Jésus-Christ s’est-elle formée? C’est à cette question que nous voulons consacrer les prochaines catéchèses ; nous chercherons spécialement à voir comment s’est formée et exprimée cette foi aux débuts mêmes de l’Église, en ces premiers siècles qui eurent une importance particulière pour la formation de la foi de l’Église parce qu’ils représentent le premier développement de la Tradition vivante qui vient des apôtres.
3. Il faut tout d’abord noter que tous les témoignages écrits sur ce thème proviennent de la période qui suivit le départ du Christ de cette terre. Dans ces documents, se reflète et s’imprime la connaissance directe des événements définitifs que furent la mort en croix et la résurrection du Christ. Cependant, en même temps, ces témoignages écrits concernent toute l’activité de Jésus, et avant tout, sa vie, depuis sa naissance et son enfance. En outre, le témoignage d’un fait ressort de ces documents : la foi des apôtres, et en même temps celle de la toute première communauté de l’Église, s’est formée, déjà, à l’étape pré-pascale de la vie et du ministère du Christ, pour se manifester dans sa force définitive après la Pentecôte.
4. La réponse de Pierre est une expression particulièrement significative de ce fait : à la demande faite un jour par Jésus aux apôtres, près de Césarée de Philippe : « Au dire des hommes, qui est le Fils de l’homme ? » Et aussitôt après : «Et vous, que dites-vous que je suis ?» (Mt 16, 13-15.) Vient la réponse : « Tu es le Christ (= le Messie), le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16, 16.) C’est ainsi que résonne la réponse rapportée par Matthieu. Dans le texte des autres synoptiques on parle du Christ (Mc 8, 29) ou bien du Christ de Dieu (Lc 9, 20), expressions auxquelles correspond aussi le « Tu es le Saint de Dieu » de Jean (Jn 6, 69). En Matthieu, la réponse revêt une forme plus complète : Jésus de Nazareth est le Christ, c’est-à-dire le Messie, le Fils de Dieu.
5. Nous trouvons dans les premières paroles de l’Évangile selon Marc la même expression de cette foi originelle de l’Église : « Commencement de l’Évangile de Jésus-Christ, Fils de Dieu. » (Mc 1, 1.) On sait que l’évangéliste était très lié à Pierre. Nous trouvons la même foi exprimée ensuite dans l’enseignement tout entier de l’apôtre Paul qui, depuis sa conversion, « proclamait dans les synagogues Jésus, Fils de Dieu » (Ac 9, 20). Et dans beaucoup de ses Lettres il exprima, par la suite, la même foi, de façons diverses (cf. Ga 4,4 ; Rm 1, 3-4 ; Col 1, 15-18 ; Ph 2, 6-11 ; et aussi He 1, 1-4). On peut donc dire qu’à l’origine de cette foi de l’Église se trouvent les princes des apôtres, Pierre et Paul.
6. L’apôtre Jean lui aussi, auteur du dernier Évangile, écrit après les autres, conclut par les paroles célèbres qui attestent que celui-ci a été écrit « pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom» (Jn 20, 31). Afin que « quiconque reconnaît que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui et lui en Dieu » (1 Jn 4, 15). Sa voix, elle aussi autorisée, nous fait donc connaître ce que l’on croyait et professait sur Jésus-Christ dans l’Église primitive.
7. Jésus de Nazareth est le Fils de Dieu — c’est la vérité fondamentale de la foi au Christ (Messie), qui s’est formée chez les apôtres sur la base des œuvres et des paroles de leur Maître dans la période pré-pascale. Après la résurrection, la foi s’est consolidée encore plus profondément et a trouvé son expression dans les témoignages écrits. Fait également significatif, la confession : « Vraiment, celui-là était le Fils de Dieu » (Mt 27, 54), c’est au pied de la croix, de la bouche du centurion romain, et donc d’un païen, que nous nous l’entendons (Mc 15, 39). À cette heure suprême, quel mystère de grâce et d’inspiration divine était à l’œuvre dans les âmes, tant des juifs que des païens : en un mot, des hommes!
8. Après la Résurrection, l’un des apôtres, Thomas, fait une confession qui se réfère encore plus directement à la divinité du Christ. Lui qui ne voulait pas croire à la Résurrection s’exclame, lorsqu’il voit devant lui le Ressuscité : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28.) Ce n’est pas seulement « mon Dieu » mais aussi «mon Seigneur » qui est significatif dans cette exclamation. En effet, « Seigneur » (= Kyrios) signifiait aussi « Dieu », dans la tradition vétéro-testamentaire : toutes les fois qu’on lisait dans la Bible l’« indicible » nom propre de Dieu : Yahvé, il était remplacé par Adonai — l’équivalent de «mon Seigneur ». Ainsi donc, pour Thomas, le Christ est « Seigneur », c’est-à-dire Dieu.
À la lumière de ces multiples témoignages apostoliques, les paroles prononcées le jour de la Pentecôte par Pierre, dans son premier discours à la foule rassemblée autour des apôtres, prennent tout leur sens : « Dieu l’a fait Seigneur et Christ ce Jésus que vous, vous avez crucifié. » (Ac 2, 36.) En d’autres termes, Jésus de Nazareth, vrai homme, qui, comme tel, a subi la mort sur la croix, est non seulement le Messie attendu, mais aussi « le Seigneur » (Kyrios) — et, donc, le vrai Dieu.
9. « Jésus est Seigneur… le Seigneur… le Seigneur Jésus»: cette confession résonne dans la bouche du premier martyr Étienne, tandis qu’il est lapidé (cf. Ac 7, 59-60). Elle revient souvent aussi dans la proclamation de Paul, comme cela ressort de nombreux passages de ses Lettres (cf. 1 Co 12, 3 ; Rm 10,9 ; 1 Co 16,22-23 ; 1 Co 8,6 ; 1 Co 10-21 ; 1 Th 1,8 ; 1 Th 4, 15, 2 Co 3, 18). Dans la première Lettre aux Corinthiens (12, 3), l’Apôtre affirme que personne ne peut dire « Jésus est Seigneur » : « sinon sous l’action de l’Esprit-Saint ». Pierre, déjà, après sa confession de foi à Césarée, s’était entendu répondre par Jésus : « Ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. » (Mt 16, 17.) Jésus avait déjà prévenu : « Seul le Père connaît le Fils… » (Cf. Mt 11, 27.) Et seul l’Esprit de Vérité peut lui rendre un témoignage adéquat (cf. Jn 15, 26).
10. Nous pouvons donc dire que la foi au Christ, dans les commencements de l’Église, s’exprime dans ces deux paroles : « Fils de Dieu » et « Seigneur » (c’est-à-dire Christ-Adonai). Elle est foi en la divinité du Fils de l’homme. En ce sens plein, il est lui et lui seul le « Sauveur » — c’est-à-dire l’artisan et le dispensateur du salut que Dieu seul peut concéder à l’homme. Ce salut consiste non seulement dans la libération du mal du péché, mais aussi dans le don d’une nouvelle vie : d’une participation à la vie de Dieu lui-même. Et en ce sens, « en personne d’autre il n’y a de salut », selon les paroles de l’apôtre Pierre dans sa première évangélisation (Ac 4, 12). Cette même foi est exprimée dans de nombreux autres textes des temps apostoliques, comme les Actes (p. ex. Ac. 5, 31; 13, 23), les Lettres de Paul (Rm 10, 9-13 ; Ep 5, 23 ; Ph 3, 20 s. ; 1 Tm 1, 1 ; 2, 3-4 ; 4, 10 ; 2 Tm 1, 10 ; Tt 1, 3 s. ; 2, 13 ; 3, 6), les Lettres de Pierre (1 P 1, 11 ; 2 P 2, 20 ; 3, 18), de Jean (1 Jn 4, 14) et de Jude (25). Elle l’est aussi dans les évangiles de l’Enfance (cf. Mt 1, 21 ; Lc 2, 11).
11. Nous pouvons conclure : ce Jésus de Nazareth qui se nommait lui-même, de façon habituelle, le « Fils de l’homme», c’est le Christ (c’est-à-dire le Messie), c’est le Fils de Dieu, c’est le Seigneur (Kyrios), c’est le Sauveur : telle est la foi des apôtres, qui est à la base de l’Église depuis le commencement. L’Église a conservé cette foi avec le plus grand amour et la plus grande vénération, la transmettant aux nouvelles générations de disciples et de fidèles du Christ, sous la conduite de l’Esprit de Vérité. Elle a enseigné et répandu cette foi, cherchant, en chaque siècle, non seulement à conserver intact son contenu révélé, mais aussi à l’approfondir sans cesse et à l’expliquer dans la mesure des besoins et des possibilités des hommes. C’est le devoir qu’elle est appelée à remplir jusqu’au temps de la venue définitive de son Sauveur et Seigneur.
La foi définie aux premiers Conciles œcuméniques
1. « Nous croyons… en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, fils unique (monogenè) du Père, de la même substance que le Père, Dieu de Dieu, Lumière de la Lumière, vrai Dieu du vrai Dieu, engendré non créé, consubstantiel au Père (omoousion to patri), par qui toutes choses ont été faites, celles qui sont au ciel comme celles qui sont sur la terre. Pour nous les hommes et pour notre salut, il descendit du ciel, il s’est incarné, s’est fait homme, il a souffert et est ressuscité le troisième jour, il est monté aux Cieux, il reviendra pour juger les vivants et les morts…» (Cf. DS 125.)
Ceci est le texte de la définition par laquelle le Concile de Nicée (325) énonça la foi de l’Église en Jésus-Christ : vrai Dieu et vrai Homme, Dieu-Fils, consubstantiel au Père éternel et vrai homme, avec une nature comme la nôtre. Ce texte conciliaire entra presque à la lettre dans la profession de foi que l’Église répète dans la liturgie et à d’autres moments solennels, dans la version du Symbole de Nicée-Constantinople (381 : cf. DS 150) sur la base duquel est fondé tout le cycle de nos catéchèses.
2. Le texte de la définition dogmatique conciliaire reproduit les éléments essentiels de la christologie biblique que nous avons passés en revue dans les précédentes catéchèses de ce cycle. Ils ont constitué, depuis le début, le contenu de la foi vivante de l’Église des temps apostoliques, comme nous l’avons vu dans la dernière catéchèse. Selon le témoignage des apôtres, l’Église a cru et professé, depuis le début, que Jésus de Nazareth, fils de Marie, et donc vrai homme, crucifié et ressuscité, est le Fils de Dieu, qu’il est le Seigneur (Kyrios) et l’unique Sauveur du monde, donné à l’humanité dans la « plénitude du temps » (cf. Ga. 4, 4).
3. L’Église, depuis le début, a conservé cette foi et l’a transmise aux générations chrétiennes successives. Elle l’a enseignée et l’a défendue, en cherchant — sous la conduite de l’Esprit de Vérité — à l’approfondir et à en expliquer le contenu essentiel renfermé dans les faits de la Révélation. Le Concile de Nicée (325) a été, sur ce chemin de la connaissance et de la formulation du dogme, une authentique pierre milliaire. Il a constitué un événement important et solennel pour indiquer le chemin de la vraie foi à tous ceux qui ont suivi le Christ, bien avant les divisions de la chrétienté survenues par la suite. Il est notable qu’un tel Concile se soit réuni peu après que l’Église (en 313) ait acquis la liberté d’agir dans la vie publique sur tout le territoire de l’empire romain, comme pour signifier la volonté de permanence de l’una fides des apôtres, au moment où s’ouvraient au christianisme de nouvelles voies d’expansion.
4. À cette époque, la définition conciliaire ne reflétait pas seulement la vérité sur Jésus-Christ, héritée des apôtres et fixée dans les livres du Nouveau Testament, mais également, désormais, l’enseignement des Pères de la période postapostolique qui avait été aussi l’époque des persécutions et des catacombes. C’est un devoir qui nous est cher de nommer ici au moins les deux premiers Pères qui, par leur enseignement, joint à la sainteté de leur vie, ont contribué d’une manière décisive à transmettre la tradition et le patrimoine permanent de l’Église : saint Ignace d’Antioche, livré en proie aux bêtes sauvages, à Rome, en l’an 106 ou 107, et saint Irénée de Lyon qui fut martyrisé et mourut, probablement en 202 ; tous les deux étaient évêques et pasteurs de leur Église. De saint Irénée, nous voulons rappeler ici ce qu’il écrivait, enseignant que le Christ est « vrai homme et vrai Dieu » : « Comment les hommes pourraient-ils parvenir au salut si Dieu n’avait pas réalisé leur salut sur terre ? Ou comment l’homme serait-il allé à Dieu si Dieu n’était pas venu à l’homme ? (Adv. Haer. IV 33, 4). Argument sotériologique qui, à son tour, nous le voyons, se trouve exprimé dans la définition du Concile de Nicée.
5. Le texte de saint Irénée que nous venons de rapporter est tiré de l’œuvre Adversus Haereses, c’est-à-dire d’un livre destiné à la défense de la vérité chrétienne contre les erreurs des hérétiques qui, dans ce cas, étaient les ébionites. Les Pères apostoliques devaient très souvent, au cours de leur enseignement, assumer la défense de l’authentique vérité révélée en face des erreurs qui, continuellement, se faisaient jour de diverses façons. Au début du IVe siècle, Arius donna naissance à une hérésie célèbre à laquelle il laissa son nom et qui s’appelle l’arianisme. Selon Arius, Jésus-Christ n’est pas Dieu : même s’il préexiste à la naissance de Marie, il a été créé dans le temps. Le Concile de Nicée réfuta cette erreur d’Arius et, ce faisant, il expliqua et formula la vraie doctrine de la foi de l’Église dans les termes que nous avons cités au début de cette catéchèse. Affirmant que le Christ, en tant que Fils unique de Dieu, est consubstantiel au Père (omoousios to patri), le Concile a exprimé, par une formule adaptée à la culture (grecque) d’alors, la vérité que nous trouvons dans tout le Nouveau Testament. En effet, nous savons que Jésus dit de lui-même qu’il est « un » avec le Père (« Moi et le Père sommes une seule chose » Jn 1, 30), et il l’affirme devant des auditeurs qui, à cause de cela, veulent le lapider comme blasphémateur (cf. Jn 10, 31). Il l’affirme ultérieurement, lors du jugement devant le Sanhédrin, ce qui provoque sa condamnation à mort. Dans les catéchèses précédentes se trouve une liste plus détaillée des passages bibliques sur ce thème. Il ressort de leur ensemble que le Concile de Nicée parlant du Christ comme Fils de Dieu «de même substance que le Père » (ek tes ousias tou patros), comme «Dieu de Dieu, éternellement né, non créé », ne fait que confirmer une vérité précise contenue dans la révélation divine, devenue vérité de la foi de l’Église, vérité centrale de tout le christianisme.
6. Nous pouvons dire que lorsque celle-ci fut définie par le Concile, tout était alors mûr dans la pensée et dans la conscience de l’Église pour une telle définition. On peut dire également que la définition ne cesse pas d’être actuelle, en notre temps où les anciennes et les nouvelles tendances à ne reconnaître le Christ que comme un homme — même extraordinaire — et non comme Dieu se manifestent de nombreuses façons. Admettre ou favoriser cela reviendrait à détruire le dogme christologique et, en même temps, signifierait l’anéantissement de toute la sotériologie chrétienne. Si le Christ n’est pas vraiment Dieu, il ne transmet pas la vie divine à l’humanité. Il n’est donc pas le Sauveur de l’homme dans le sens mis en lumière par la Révélation et par la Tradition. En violant cette vérité de la foi de l’Église, on fait s’écrouler toute la construction du dogme chrétien, on annule la logique tout entière de la foi et de la vie chrétienne parce qu’on élimine la clé de voûte de toute la construction.
7. Mais nous devons immédiatement ajouter qu’en confirmant de façon solennelle et définitive cette vérité, l’Église, au Concile de Nicée, a en même temps soutenu, enseigné et défendu la vérité sur la vraie humanité du Christ. Cette vérité, elle aussi, était devenue l’objet d’opinions erronées et de théories hérétiques. Il faut rappeler, en particulier, ici, le docétisme (de l’expression grecque dokein = sembler).
Cette conception anéantissait la nature humaine du Christ, soutenant qu’il ne possédait pas un vrai corps, mais seulement une apparence de chair humaine. Les « docètes » tenaient que Dieu n’aurait pu naître réellement d’une femme, n’aurait pas pu vraiment mourir sur la croix. De cette position, il découle que, dans toute la sphère de l’incarnation et de la rédemption, nous avons seulement affaire à une illusion de la chair, ce qui est en contraste manifeste avec la Révélation contenue dans divers textes du Nouveau Testament, parmi lesquels ceux de saint Jean : « Le Christ est venu dans la chair», (1 Jn 4, 2), « le Verbe s’est fait chair» (Jn 1, 14) et de saint Paul selon qui, en cette chair, le Christ s’est fait « obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur la croix » (cf. Ph 2, 8).
8. Selon la foi de l’Église, puisée à la Révélation, Jésus-Christ était un homme véritable, c’est justement pour cela que son corps humain était animé par une âme vraiment humaine. Au témoignage des apôtres et des évangélistes, unanimes sur ce point, correspondait l’enseignement de l’Église primitive, comme aussi celui des premiers écrivains de l’Église, tel Tertullien (De Carne Christi, 13, 4) qui écrivait : « Dans le Christ… nous trouvons âme et chair, c’est-à-dire une âme âme (humaine) et une chair chair. » Toutefois, sur ce point aussi, couraient des opinions contraires, en particulier celles d’Apollinaire, évêque de Laodicée (né aux environs de 310 à Laodicée de Syrie, mort aux environs de 390) et de ses fidèles (appelés justement apollinaristes), selon lesquelles il n’y aurait pas eu dans le Christ une véritable âme humaine parce qu’elle aurait été remplacée par le Verbe de Dieu. Mais il est clair que, dans ce cas aussi, on niait la vraie humanité du Christ.
9. En effet, dans une lettre aux évêques orientaux (C. 374), le Pape Damase Ier (366-384) indiquait et repoussait en même temps les erreurs tant d’Arius que d’Apollinaire : « Ceux-là (c’est-à-dire les partisans d’Arius) placent dans le Fils de Dieu une divinité imparfaite, ceux-ci (c’est-à-dire les partisans d’Apollinaire) affirment faussement une humanité incomplète dans le Fils de l’homme. Mais, s’il fut vraiment un homme incomplet, l’œuvre de Dieu est imparfaite, imparfait est notre salut, parce que ce n’est pas tout l’homme qui a été sauvé !… Et nous, qui savons avoir été sauvés dans la plénitude de l’être humain, selon la foi de l’Église catholique, nous professons que Dieu, dans la plénitude de son être, a élevé l’homme dans la plénitude de son être.» Le document du Pape Damase, établi cinquante ans après Nicée, était pourtant particulièrement tourne contre les partisans d’Apollinaire (cf. DS 146). Peu de temps après, le premier Concile de Constantinople (381) condamna toutes les hérésies du temps, y compris l’arianisme et l’apollinarisme, confirmant ce que le Pape Damase avait énoncé sur l’humanité du Christ, à laquelle appartient par nature une vraie âme humaine (et donc une vraie intelligence humaine, une libre volonté) (cf. DS 146, 149, 151).
10. L’argument sotériologique par lequel le Concile de Nicée expliqua l’Incarnation, enseignant que le Fils consubstantiel au Père s’est fait homme « pour nous les hommes et pour notre salut », trouve une nouvelle expression dans la défense de la vérité totale sur le Christ, tant contre l’apollinarisme que contre l’arianisme, formulée par le Pape Damase et le Concile de Constantinople. Cet argument sotériologique est présenté de façon nouvelle, en particulier devant ceux qui niaient la vraie humanité du Fils de Dieu, « pour que l’homme entier puisse être sauvé, l’entière (parfaite) humanité devait être réalisée dans l’unité du Fils » (« Quod non est assumptum, non est sanatum », cf. saint Grégoire de Naziance, Ep. 101, ad Cledon).
11. Le Concile de Chalcédoine (451) condamna encore une fois l’apollinarisme, complétant en un certain sens le Symbole nicéen de la foi et proclamant le Christ «Perfectum in deitate, eundem perfectum in humanitate » : « Notre-Seigneur Jésus-Christ, parfait dans sa divinité et parfait dans son humanité, vrai Dieu et vrai homme (composé) d’une âme rationnelle et d’un corps, consubstantiel au Père par la divinité et consubstantiel à nous par l’humanité (omoousion umin… kata ten anthropoteta), « semblable en tout à nous, hormis le péché » (cf. He 4, 15), engendré par le Père avant les siècles selon la divinité et en ces temps ultimes pour nous et pour notre salut par Marie, Vierge et Mère de Dieu, selon l’humanité, un seul et même Christ, Seigneur unique…» (Symbolum Chalcedonense, DS 301.) Nous voyons que la laborieuse élaboration du dogme christologique, établie par les Pères et par les Conciles, nous ramène toujours au mystère de l’unique Christ, Verbe incarné pour notre salut, qui s’est fait connaître par la Révélation pour que, croyant en lui et l’aimant, nous soyons sauvés et ayons la vie (cf. Jn 20, 31).
Jésus-Christ, « Dieu et homme »… né de Marie
1. La vérité fondamentale de notre foi a été formulée par les grands Conciles christologiques de Nicée et de Constantinople, et a été fixée, aussi, dans le « Symbole » : Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme, consubstantiel au Père en ce qui concerne la divinité, de même nature que la nôtre en ce qui concerne l’humanité. À cette étape de notre catéchèse, il convient de noter qu’à la suite de l’explication conciliaire de la vérité révélée sur la vraie divinité et la vraie humanité du Christ, une question a surgi : quelle compréhension correcte donner de l’unité de ce Christ qui est dans le même temps pleinement Dieu et pleinement homme ? La question concernait le contenu essentiel du mystère de l’Incarnation et, donc, de la conception et de la naissance humaine du Christ, né de la Vierge Marie. Depuis le IIIe siècle, l’usage de la nommer Théotokos = Mère de Dieu s’est établi : cette expression se trouve, entre autres, dans la plus ancienne prière mariale, le Sub tuum praesidium : « Sous ta protection nous nous réfugions, Sainte Mère de Dieu…» C’est une antienne fréquemment récitée par l’Église jusqu’à nos jours : le texte le plus ancien qui le mentionne se trouve sur un papyrus découvert en Égypte que l’on peut dater à la charnière des IIIe-IVe siècles.
2. Mais cette invocation de Théotokos fut contestée au début du Ve siècle, par Nestorius et ses disciples. Il soutenait que Marie ne peut être appelée que Mère du Christ, et non Mère de Dieu (génitrice de Dieu). Cette position s’insérait dans celle qu’il prônait sur le problème de l’unité du Christ. Selon Nestorius, la divinité et l’humanité ne s’étaient pas unies — comme en un sujet personnel unique — dans l’être terrestre qui avait commencé à exister dans le sein de la Vierge Marie dès le moment de l’Annonciation. En opposition à l’arianisme qui présentait le Fils de Dieu comme inférieur au Père, et au docétisme qui réduisait l’humanité du Christ à une simple apparence, Nestorius parlait d’une présence spéciale de Dieu dans l’humanité du Christ, comme en un être saint, comme en un temple, de sorte que subsistait dans le Christ une dualité, non seulement de nature, mais aussi de personne, l’une divine et l’autre humaine. La Vierge Marie, étant Mère du Christ-Homme, ne pouvait être considérée ni appelée Mère de Dieu.
3. Le Concile d’Éphèse (431) confirma, contre les idées nestoriennes, l’unité du Christ ; celle-ci découlait de la Révélation et elle avait été crue et affirmée par la tradition chrétienne — sancti patres — (cf. DS 250-266). Il définit que le Christ est le Verbe éternel lui-même, Dieu de Dieu qui, comme Fils, est depuis toujours «engendré » par le Père ; et que, selon la chair, il est né dans le temps de la Vierge Marie. C’est pourquoi, le Christ étant un être unique, Marie a un plein droit à porter le titre de Mère de Dieu, et c’est ainsi que, désormais, l’expression figure dans la prière chrétienne et dans la pensée des « pères » (cf. DS, 251).
4. La doctrine du Concile d’Éphèse fut ensuite formulée dans ce qu’on a appelé le «Symbole de l’union » (433) ; il mit fin aux dernières controverses postconciliaires dans les termes suivants : « Nous confessons que Notre Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, Dieu parfait et homme parfait, compose d’une âme raisonnable et d’un corps, conçu du Père avant tous les siècles quant à sa divinité, est le même qui, dans les temps ultimes, pour nous et pour notre salut, est né de la Vierge Marie quant à son humanité ; le même qui est consubstantiel au Père selon la divinité et consubstantiel à nous aussi selon l’humanité ; en fait, l’union des deux natures (humaine et divine) a été accomplie. C’est pourquoi nous confessons un seul Christ, un seul Fils, un seul Seigneur (DS 272). «En vertu de cette union sans confusion, nous confessons la Sainte Vierge Mère de Dieu, parce que le Verbe-Dieu s’est incarné et est devenu homme ; et à travers cette même conception (en Marie), il a uni en lui le temple pris d’elle. » (DS 272.) Merveilleuse conception de l’humanité-temple, véritablement assumée par le Verbe, dans l’unité de sa personne, et dans le sein de Marie !
5. Le document qui porte le nom de « formula unionis » a été le résultat de rencontres ultérieures entre l’évêque Jean d’Antioche et saint Cyrille d’Alexandrie ; ils reçurent, pour cela, les félicitations du Pape saint Sixte III (432-440). Le texte parlait déjà de l’union des deux natures dans le même et unique sujet, Jésus-Christ. Mais, du fait des nouvelles controverses, provoquées particulièrement par Eutychès et les monophysites qui soutenaient l’unification, et pratiquement la fusion des deux natures, quelques années plus tard se réunit le Concile de Chalcédoine (451). En accord avec l’enseignement du Pape saint Léon le Grand (440-461), il introduisit le terme de « personne » qui précisait mieux quel était le sujet de cette union des natures. Ce fut une nouvelle pierre militaire sur le chemin du dogme christologique.
6. Dans la formule de la définition dogmatique, le Concile de Chalcédoine répétait celle de Nicée et de Constantinople, et faisait sienne la doctrine de saint Cyrille à Éphèse et celle contenue dans le « Tome à Flavien du prélat Léon, bienheureux et très saint archevêque de la très grande et très antique ville de Rome… en harmonie avec la confession du grand Pierre… et pour nous, colonne sûre » (cf. DS 300). La formule se terminait en précisant : « Par conséquent, à la suite des saints Pères, à l’unanimité, nous enseignons à confesser un seul et même Christ Seigneur, fils unique : à reconnaître en lui deux natures, sans confusion, immuables indivisibles, inséparables, aucune de ces natures n’étant amoindrie à cause de leur union, mais, bien au contraire, la qualité spécifique de chaque nature étant sauvegardée, concourant à former une seule personne et hypostase ; il n’est pas divisé ou séparé en deux personnes mais un unique et même Fils, fils unique, Dieu, Verbe et Seigneur Jésus-Christ, comme, d’abord les prophètes et, ensuite Jésus-Christ lui-même nous l’ont enseigné de lui, et comme nous l’a transmis le symbole des Pères. » (Cf. DS 301-302.) C’était une synthèse claire et vigoureuse de la foi dans le mystère du Christ, foi reçue de l’Écriture sainte et de la Sainte Tradition (sanctos Patres sequentes), et qui utilisait des expressions et des concepts rationnels : nature, personne, appartenant au langage courant : ceux-ci furent ainsi élevés à la dignité de termes philosophiques et théologiques, spécialement à la suite de cette définition conciliaire. C’est cependant sans référence à un système philosophique particulier que le Concile avait employé ces concepts et ces expressions appartenant au langage courant. Il faut également noter le souci de précision dans le choix des termes, qui fut celui des Pères conciliaires. Dans le texte grec, le mot prosôpon correspondant à «personne», indiquait plutôt l’aspect externe, phénoménologique (à la lettre : le masque de théâtre) de l’homme et, pour cette raison, les Pères se servaient, à côté de ce mot, d’un autre terme, upostasis, qui indique la spécificité ontologique de la personne.
Renouvelons, nous aussi, la profession de foi dans le Christ, notre Sauveur, avec les mots de cette formule vénérable, à laquelle se sont référées d’innombrables générations de chrétiens, puisant en elle la lumière et la force d’un témoignage, pousse jusqu’à l’épreuve suprême du sang.