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Catéchèse du 31 mai 1989
La promesse du Père
1. «Et voici que moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. » (Lc 24, 49.) Après l’annonce que Jésus a faite à ses disciples la veille de sa passion et de sa mort, voici, rapportée par l’Évangile de Luc, la promesse de son accomplissement prochain. Dans les catéchèses précédentes, nous avons eu surtout recours au texte du « discours d’adieu » contenu dans l’Évangile de Jean et analysé ce que Jésus dit à la dernière Cène à propos du Paraclet et de sa venue: texte fondamental en tant qu’il rapporte l’annonce et la promesse de Jésus qui, la veille de sa mort, relie la descente du Saint-Esprit à son « départ », soulignant que c’est « au prix » de celui-ci que cette descente aura lieu. C’est la raison pour laquelle Jésus dit : « Il vous est bon que je m’en aille. » (Jn 16, 7.) L’Évangile de Luc, lui aussi, dans sa partie finale, rapporte sur le sujet d’importantes affirmations de Jésus après sa résurrection. Il dit : « Et voici que moi, je vais envoyer sur vous ce que mon Père a promis. Vous donc, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la force d’en haut. » (Lc 24, 49.) L’évangéliste rapporte cette même recommandation au début des Actes des Apôtres, dont il est l’auteur : « Au cours d’un repas qu’il partageait avec eux, il leur enjoignit de ne pas s’éloigner de Jérusalem, mais d’attendre ce que le Père avait promis. » (Ac 1, 4.)
2. Lorsqu’il parle de la « promesse du Père », Jésus indique la venue de l’Esprit-Saint, déjà annoncée dans l’Ancien Testament. Nous lisons, en effet, dans le Livre du prophète Joël : « Après cela, je répandrai mon Esprit sur toute chair. Vos fils et vos filles prophétiseront, vos anciens auront des songes, vos jeunes gens des visions. Même sur les esclaves, hommes et femmes, en ces jours-là, je répandrai mon Esprit. » C’est à ce texte du prophète Joël que se réfère Pierre dans le premier discours de Pentecôte ainsi que nous allons le voir. Jésus aussi, parlant de la « promesse du Père », se réclame de l’annonce du prophète. Les annonces de Jésus au cours de la dernière Cène ont été explicites et directes. Si maintenant, après la Résurrection, il se réfère à l’Ancien Testament, c’est le signe qu’il veut mettre en relief la continuité de la vérité pneumatologique dans toute la révélation. Cela signifie que le Christ donne leur accomplissement aux promesses faites par Dieu déjà dans l’Ancienne Alliance.
3. Ces promesses ont trouvé une expression particulière dans le prophète Ézéchiel (36, 22-28). Dieu annonce par l’intermédiaire du prophète la révélation de sa propre sainteté qui a été profanée par les péchés du peuple élu et spécialement par l’idolâtrie. Il annonce également qu’il rassemblera à nouveau Israël, le purifiant de toutes ses souillures. Et puis, il promet : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes… Vous serez mon peuple et moi je serai votre Dieu. » (Ez 36, 26-28.) L’oracle d’Ézéchiel précisait, avec la promesse du don de l’Esprit, la célèbre prophétie de Jérémie sur la nouvelle alliance : « Voici venir des jours — oracle du Seigneur — où je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle… Je mettrai ma loi au fond de leur être et je l’écrirai sur leur cœur. Alors, je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. » (Jr 31, 31-33.) Dans ce texte, le prophète souligne que cette « nouvelle alliance » sera différente de la première — de celle qui était liée à la libération d’Israël de la servitude d’Égypte.
4. Avant de s’en aller au Père, dans la proximité désormais de ce qui devra advenir le jour de la Pentecôte, Jésus se réclame des promesses prophétiques. Il a présents, en particulier, les textes aussi éloquents que ceux d’Ézéchiel et de Jérémie dans lesquels il est fait explicitement référence à la « nouvelle alliance ». Ces paroles : « Je mettrai en vous un esprit nouveau », prophétiquement annoncées et promises, s’adressent au « cœur », à l’essence intérieure, spirituelle de l’homme. Le fruit de cette greffe d’un esprit nouveau sera le dépôt de la loi de Dieu au plus intime de l’homme (« dans leur cœur ») et par conséquent un lien profond de nature spirituelle et morale. C’est en cela que consistera l’essence de la Nouvelle Loi, infusée dans les cœurs, comme le dit saint Thomas (cf. I-II, q. 106, a.1) en se référant au prophète Jérémie et à saint Paul à la suite de saint Augustin (cf. De spiritu et littera, cc. 17, 21, 24 ; PL 44, 218, 224, 225). Selon l’oracle d’Ézéchiel, il ne s’agira pas seulement de la loi de Dieu infusée au cœur de l’homme, mais bien du don de l’Esprit de Dieu. Jésus annonce le prochain accomplissement de cette prophétie stupéfiante : l’Esprit-Saint, auteur de la Nouvelle Loi et Nouvelle Loi lui-même, sera présent et opérant dans les cœurs. « Vous le connaissez parce qu’il demeure auprès de vous et qu’il sera en vous. » (Jn 14, 17.) En effet, au soir de sa résurrection déjà, le Christ se manifestant aux apôtres réunis au Cénacle, leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. » (Jn 20, 22.)
5. L’« effusion de l’Esprit » ne comporte donc pas seulement l’action de « mettre » l’inscription de la loi divine à l’intime de l’essence spirituelle de l’homme. En vertu de la Pâque rédemptrice du Christ, elle réalise aussi le don d’une Personne divine : l’Esprit-Saint lui-même est « donné» aux apôtres (cf. Jn 14, 16) afin qu’il «demeure» en eux (cf. Jn 14, 17). Il s’agit d’un don où Dieu se communique lui-même à l’homme dans le mystère intime de sa propre divinité afin que ceux-ci, participant à la nature divine, à la vie trinitaire, fructifient spirituellement. C’est donc le don qui est au fondement de tous les dons surnaturels comme l’explique saint Thomas (I, q. 38, a.2). C’est la racine de la grâce sanctifiante, laquelle précisément « sanctifie » au moyen de la « participation à la nature divine » (cf. 2 P 1,4). Il est évident que cette sanctification comporte une transformation, au sens moral, de l’esprit humain. Et ainsi, ce qui était formulé dans l’annonce des prophètes comme un « mettre » la loi de Dieu dans le «cœur» est confirmé, précisé et enrichi de signification dans la nouvelle dimension de l’« effusion de l’Esprit ». Dans la bouche de Jésus et dans les textes des évangélistes, la « promesse » atteint sa pleine signification : le don de la Personne du Paraclet.
6. Cette « effusion », ce don de l’Esprit a également comme but la consolidation de la mission des apôtres avant que l’Église n’entre dans l’histoire et ensuite tout au long de sa mission apostolique. En effet, en prenant congé de ses apôtres, Jésus leur dit : vous serez « revêtus de la puissance d’en haut » (Lc 24, 49), «… Vous allez recevoir une force, celle de l’Esprit-Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1, 8.) «Vous serez mes témoins»: les apôtres se sont déjà entendu dire cela au cours du «discours d’adieu». (Cf. Jn 15, 27.) Dans ce même discours, Jésus avait lié leur témoignage humain, oculaire et « historique », le concernant lui, au témoignage de l’Esprit-Saint : « Il me rendra témoignage. » (Jn 15, 26.) C’est pour cela que : « Dans le témoignage de l’Esprit de vérité, le témoignage humain des apôtres trouvera son appui suprême. Et par la suite, il trouvera aussi en lui le fondement intérieur de sa continuation parmi les générations des disciples et des confesseurs du Christ qui se succéderont au cours des siècles. » (Encycl. Dominum et vivificantem, 5.) Il s’agit alors et ensuite de la réalisation du Règne de Dieu au sens où Jésus l’entend. En effet, encore une fois, dans cette même rencontre qui précède son Ascension au ciel, il insiste auprès des apôtres sur le fait qu’il s’agit de ce Règne (cf. Ac 1, 3), en son sens universel et eschatologique, et non d’une « royauté pour Israël » (Ac 1, 6), uniquement temporelle, vers laquelle ils regardaient encore.
7. En même temps, Jésus recommande aux apôtres de demeurer à Jérusalem après son Ascension. C’est là qu’ils « recevront la puissance d’en haut ». L’Esprit-Saint descendra sur eux. Encore une fois, le lien et la continuité entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance sont mis en relief. Jérusalem, comme point d’arrivée du Peuple de Dieu dans l’Ancienne Alliance, doit devenir maintenant le point de départ de l’histoire du Peuple de la Nouvelle Alliance — c’est-à-dire de l’Église. Jérusalem a été élue par le Christ lui-même (cf. Lc 9, 51 ; Lc 13, 33) comme le lieu d’accomplissement de sa mission messianique, lieu de sa mort et de sa résurrection (« Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours» : Jn 2, 19), lieu de la Rédemption. Avec la Pâque de Jérusalem ; le « temps du Christ » se prolonge dans le « temps de l’Église » : le moment décisif sera le jour de la Pentecôte. « Ainsi est-il écrit que le Christ souffrirait et ressusciterait d’entre les morts le troisième jour et qu’en son nom le repentir en vue de la rémission des péchés serait proclamé à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. » (Lc 24, 46-47.) Ce «commencement» se fera sous l’action de l’Esprit-Saint qui, en tant qu’Esprit créateur (« Veni, Creator Spiritus »), prolonge, au début de l’Église, l’œuvre développée au moment de la première création, lorsque l’Esprit de Dieu « tournoyait sur les eaux ». (Gn 1, 2.)
 
Catéchèse du 14 juin 1989
Le voyage en Norvège, Islande, Finlande, Danemark et Suède.
Rétablir la pleine union
1. « Père, que tous soient un. » (Cf. Jn 17, 21.) Ces paroles de la « prière sacerdotale » du Christ ont constitué le fil conducteur de mon service pastoral dans cinq pays d’Europe du Nord : Norvège, Islande, Finlande, Danemark et Suède. En accomplissant ce service, j’ai voulu répondre à l’invitation qui m’est venue non seulement de la part de la Conférence épiscopale de Scandinavie, mais aussi des représentants de l’Église luthérienne et des autorités étatiques de ces pays. Un particulier « signe des temps » s’est manifesté dans cette invitation, ainsi qu’un appel de la divine Providence. Aujourd’hui, je veux exprimer ma gratitude envers tous ceux qui dans l’esprit du Concile Vatican II, ont contribué à la réalisation de ce pèlerinage insolite vers tous ceux qui cherchent les chemins qui conduisent à l’unité, selon la prière du Christ au Cénacle : « Pour que tous soient un. » Je remercie, en particulier, les chefs d’État et les autorités civiles pour l’appui donné à cette initiative qui n’a pas manqué de favoriser grandement le rapprochement des nations du continent, sur la base de ces valeurs fondamentales de la culture et de la civilisation européenne qui plongent leurs racines dans la foi chrétienne. Je remercie infiniment ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ont contribué à la préparation et au déroulement de cette visite papale.
2. Ce fut un pèlerinage vers les commencements du christianisme et de l’Église en Europe septentrionale. Ces débuts se situent à la fin du IXe siècle, avec la mission de saint Anschaire (Ansgar) qui, venant de Gaule, se rendit dans le Nord avec le message évangélique. Son œuvre a préparé les phases ultérieures de l’évangélisation, d’abord au Danemark, puis dans les autres parties de la Scandinavie. Ce développement est lié aux figures de saints souverains et d’évêques qui sont devenus, dans le cœur des nations de l’Europe du Nord, des colonnes de l’Église. Leur souvenir, chargé de vénération, unit les sociétés de ces pays. À côté de saint Anschaire, nous pensons particulièrement à saint Olaf, patron de la Norvège, à saint Thorlak Thorhallsson, évêque de Skalholt, en Islande, qui se consacra infatigablement à fortifier la vie chrétienne de son peuple, à saint Henri, patron de la Finlande, homme de grande foi en la présence agissante de Dieu dans la vie des hommes, à saint Knud, roi de Danemark, et à Niels Stensen, récemment béatifié ; au saint roi Erik IX, patron de la Suède et symbole de l’unité nationale du pays ; à sainte Brigitte, enfin, qui vint à Rome et travailla avec énergie pour l’unité de l’Église, et dont la mémoire est liée au sanctuaire de Vadstena, en Suède.
3. Au cours de ce pèlerinage à travers les pays scandinaves, d’anciennes cathédrales ont constitué des points de référence : à Trondheim, en Norvège; à Turku, première capitale de la Finlande, à Roskilde, au Danemark, et enfin à Uppsala, en Suède. Là reposent le roi catholique saint Erik comme l’archevêque luthérien de cette ville, Nathan Soederblom, grand pionnier de l’œcuménisme. Il faut inclure à cette liste Thingvellir, en Islande, endroit où fut prise la décision d’introduire le christianisme dans l’île nordique. Dans ces sanctuaires, élevés au temps où l’Église scandinave était en pleine communion avec l’Église de Rome, nous avons prié ensemble, avec les frères luthériens, pour le rétablissement de cette pleine union dans la foi, dans la vie sacramentelle et dans le ministère pastoral. L’accueil reçu partout a aussitôt pris la forme d’une rencontre joyeuse de frères qui se retrouvent. La charité renouvelée et intensifiée, exprimée dans la prière commune, a renforcé l’espérance qui inspire le mouvement œcuménique. Il en a jailli une décision, encore plus ferme, de faire tout notre possible pour surmonter les divergences qui existent. Le vif désir d’atteindre ce but doit stimuler le dialogue théologique en cours, afin que puisse être trouvé le plein accord de foi qui s’exprimera dans la célébration eucharistique. Le rappel des saints, hommes et femmes qui sont venus sur ces terres et y ont témoigné leur foi au Christ, au début de l’évangélisation des différents pays, doit inciter les chrétiens d’aujourd’hui au renouvellement spirituel, personnel et communautaire condition essentielle de tout véritable progrès œcuménique.
4. Après l’époque où était strictement suivi le principe « cuius regio, eius et religio », le XIXe siècle a apporté la reconnaissance de la liberté religieuse. L’Église catholique a commencé à manifester à nouveau sa présence et son action dans les pays scandinaves. Le nombre des catholiques en Scandinavie avoisine aujourd’hui les 200 000. Une partie notable est constituée par des immigrés, provenant de plusieurs pays. Au cours de mon séjour de dix jours, j’ai pu leur rendre visite dans tous leurs diocèses. Le moment central de chacune des rencontres a été la liturgie eucharistique, liée quelquefois avec la première communion ou avec la confirmation d’enfants et de jeunes. Je pense à la sainte messe, à Oslo, sur la « Akershus Festningsplass », à Trondheim et à Tromsoe, ville située au nord du cercle polaire arctique, et puis à Reykjavik, en Islande, et à Helsinki. Au Danemark, j’ai célébré des saintes messes à Copenhague et au sanctuaire marial de Oem, dans la péninsule du Jutland. En Suède, à Stockholm et sur les lieux de l’ancienne Uppsala (Gamla Uppsala), ainsi qu’à Vadstena. À tous les frères dans l’épiscopat et aux prêtres, aux religieux, comme, aussi, aux laïcs engagés dans l’apostolat, j’exprime mon cordial remerciement en leur souhaitant que se développent, dans toute la Scandinavie, leurs communautés respectives.
5. La rencontre solennelle à l’Université d’Uppsala — centre d’études datant du XIVe siècle — en présence de la famille royale, a mis en évidence le lien qui unit depuis des siècles la Scandinavie avec les principaux courants de la culture chrétienne et humaniste européenne. Notre époque voit se poser de nouveaux problèmes et surgir de nouveaux devoirs. Tout cela a été particulièrement exprimé lors de cette rencontre à l’Université. En outre, le séjour à Helsinki a permis de mettre en relief la signification de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, constituée en 1975 au « Finlandia Hall », où s’est aussi déroulée la rencontre prévue au cours de cette visite avec la « Paasikivi Society ». La liberté religieuse a constitué le thème principal de mon discours, liberté religieuse considérée comme l’une des lois clés de la personne et de la communauté humaine.
6. Le moment qui a couronné tout ce pèlerinage dans les pays de l’Europe du Nord a été le rassemblement à Vadstena, auquel ont participé les jeunes venus de Norvège, d’Islande, de Finlande, du Danemark et de Suède. Vadstena est un endroit lié à la vie de sainte Brigitte (XIVe siècle) : cette femme fut épouse et mère et, après la mort de son époux fonda la Congrégation qui porte son nom (les Sœurs Brigittines). Sainte Brigitte a laissé le témoignage d’une sainteté toute centrée sur le mystère du Christ, spécialement sur le mystère pascal. Elle est un symbole du lien entre la Scandinavie et Rome. En effet, elle a passé une importante partie de sa vie à Rome, où elle est morte. En même temps, en elle se manifestaient plusieurs traits caractéristiques de sa nation. C’est pour cela que la rencontre avec les jeunes, près des reliques de sainte Brigitte à Vadstena, a constitué un appel particulier à la maturité spirituelle qui trouve sa source inépuisable dans le Christ, qui est « le même hier, aujourd’hui et toujours » (cf. He 13, 8). Combien un renouvellement dans cet esprit est nécessaire à l’homme de notre époque, qui perd si souvent le sens de la vie et de la pleine dimension de la vocation humaine. C’est de là que naît aussi le besoin de la nouvelle évangélisation contemporaine. Sur le chemin de cette évangélisation — les catholiques comme les protestants se rendent compte de ce besoin — la supplication du Christ pourra trouver son accomplissement : «Fais qu’ils soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous, afin que le monde croie que tu m’as envoyé. » (Jn 17, 21.)
 
Catéchèse du 21 juin 1989
La préparation à la venue de l’Esprit-Saint
1. Nous connaissons la suprême promesse que fit Jésus à ses apôtres et le dernier ordre qu’il leur donna avant l’Ascension : « Je vous enverrai Celui que mon Père a promis ; mais pour vous, demeurez dans la ville jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la puissance d’en-haut. » (Lc 24, 49 ; cf. aussi Ac. 1, 4.) Nous en avons parlé au cours de notre précédente catéchèse, mettant aussi en relief la continuité et le développement de la vérité pneumatologique entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance. Nous pouvons aujourd’hui apprendre des Actes des Apôtres que les apôtres exécutèrent cet ordre : « Revenus dans la ville, ils montèrent à la chambre haute où ils habitaient.. Tous, unanimes, étaient assidus à la prière. » (Ac 1, 13-14.) Non seulement ils restèrent en ville mais ils se réunirent au Cénacle pour y vivre en communauté et rester en prière, avec Marie, la Mère de Jésus, comme en une préparation immédiate à la descente de l’Esprit Saint, de l’Église née de la mort et de la résurrection du Christ. Toute la communauté se prépare et, en son sein, chacun personnellement.
2. C’est une préparation faite de prière : «Tous, unanimes, étaient assidus à la prière. » (Ac. 1, 14.) C’est comme une répétition ou un prolongement de la prière par laquelle Jésus de Nazareth se préparait à la descente de l’Esprit-Saint au moment du baptême dans le Jourdain au moment où il devait commencer sa mission messianique : «Comme Jésus… se tenait en prière, le Ciel s’ouvrit et l’Esprit-Saint descendit sur lui. » (Lc 3, 21-22.) On pourrait poser la question : pourquoi implorer encore dans la prière ce qui a déjà été promis ? La prière de Jésus au Jourdain montre qu’il est indispensable de prier pour recevoir comme il faut « le don qui vient d’en haut » (cf. Jc 1, 17). La communauté des apôtres et des premiers disciples devait précisément se préparer à recevoir ce Don qui vient d’en haut : l’Esprit-Saint qui inaugurerait la mission de l’Église du Christ sur cette terre. Dans les moments particulièrement importants, l’Église se comporte de manière semblable. Elle se relie à cette union des apôtres en prière avec la Mère de Dieu. En un certain sens, elle retourne au Cénacle. Il en a été ainsi, par exemple, au commencement du Concile Vatican II. Chaque année, du reste, la solennité de la Pentecôte est précédée de la « neuvaine » à l’Esprit-Saint, qui reproduit l’expérience de prière de la première communauté chrétienne en attente de la venue de l’Esprit-Saint.
3. Les Actes des Apôtres soulignent qu’il s’agissait d’une prière «unanime». Ce détail indique qu’une transformation importante s’est produite dans le cœur des apôtres, chez qui il y avait auparavant des différences et même quelque rivalité (cf. Mc 9, 34 ; Lc 9, 46 ; 22, 24). C’était le signe que la prière sacerdotale de Jésus avait porté ses fruits. Au cours de cette prière, Jésus avait demandé l’unité : « Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous. » (Jn 17, 21.) « Moi en eux et toi en moi, afin que leur unité soit parfaite et que le monde sache que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. » (Jn 17, 23.) À toutes les époques et à chaque génération chrétienne, cette prière du Christ pour l’unité de l’Église garde toute son actualité. Comme ces paroles sont devenues actuelles en notre temps, animé par les efforts œcuméniques en vue de l’unité des chrétiens ! Probablement n’ont-elles jamais eu autant qu’aujourd’hui un sens aussi proche de celui, bien particulier, quand le Christ les prononça au moment où l’Église allait surgir dans le monde ! Aujourd’hui aussi, on a partout le sentiment que l’on va vers un monde nouveau, plus uni et solidaire.
4. En outre, la prière de la communauté des apôtres et des disciples avant la Pentecôte était «persévérante»: «Ils étaient assidus à la prière. » Ce ne fut pas une prière d’exaltation momentanée. Le mot grec employé par l’auteur des Actes des Apôtres indique une assiduité patiente, et même, en un certain sens, « obstinée », qui comporte sacrifice et dépassement des difficultés. Ce fut donc la prière de l’engagement le plus complet non seulement du cœur mais aussi de la volonté. Les apôtres étaient conscients de la tâche qui les attendait.
5. Cette prière était déjà un fruit de l’action intérieure de l’Esprit-Saint. Car c’est lui qui sollicite la prière et qui aide à être assidu dans la prière. On se rappelle cette analogie : Jésus lui-même, avant de commencer son activité messianique, se rendit dans le désert. Les Évangiles soulignent que « l’Esprit le poussa » (Mc 1, 12 ; cf. Mt 4, 1), qu’« il fut conduit au désert par l’Esprit » (Lc 4, 1). Si les dons de l’Esprit-Saint sont multiples, il faut dire qu’au cours du séjour au Cénacle de Jérusalem, l’Esprit-Saint était déjà à l’œuvre chez les apôtres dans cette retraite de prière, afin qu’ils soient prêts, le jour de la Pentecôte, à recevoir ce grand don, ce don « décisif » par lequel devait commencer définitivement sur cette terre la vie de l’Église du Christ.
6. Dans cette communauté unis dans la prière, il y avait, en plus des apôtres, d’autres personnes, des hommes mais aussi des femmes. La recommandation du Christ au moment de son départ pour retourner vers son Père, concernait directement les apôtres. Nous savons qu’il leur ordonna de « ne pas s’éloigner de Jérusalem mais d’attendre que s’accomplisse la promesse du Père » (Ac. 1, 4). Jésus leur avait confié une mission spéciale dans son Église. Si maintenant d’autres personnes prennent part à la préparation à la Pentecôte, et en particulier les femmes, ce fait constitue une simple continuation du comportement de Jésus lui-même, comme cela ressort de divers passages des Évangiles. Luc nous donne même les noms de quelques-unes de ces femmes disciples, collaboratrices et bienfaitrices de Jésus : Marie appelée Madeleine ; Jeanne, femme de Casa, administrateur d’Hérode ; Suzanne, et beaucoup d’autres (cf. Lc 8 1-3). L’annonce évangélique du Royaume de Dieu s’accomplissait en présence non seulement des «Douze » et des disciples en général, mais aussi de ces femmes, en particulier de celles dont parle l’Évangéliste en disant qu’« elles aidaient (Jésus et les apôtres) de leurs biens » (Lc 8, 3). Nous pouvons en déduire que les femmes, tout comme les hommes, sont appelées à participer au Royaume de Dieu que Jésus annonçait; elles sont appelées à en faire partie et aussi à contribuer à sa croissance parmi les hommes, comme je l’ai montré amplement dans ma Lettre apostolique Mulieris dignitatem.
7. Dans cette optique, la présence des femmes au cénacle de Jérusalem au cours de la préparation à la Pentecôte et à la naissance de l’Église revêt une importance particulière. Des hommes et des femmes, simples fidèles, participaient à l’événement tout entier aux côtés des apôtres et avec eux. Dès le commencement, l’Église est une communauté aussi bien d’apôtres que de disciples, d’hommes comme de femmes. Sans aucun doute, la présence de la Mère du Christ a eu une importance particulière dans cette préparation de la communauté primitive à la Pentecôte. Mais il nous faudra consacrer à ce sujet une catéchèse particulière.
 
Catéchèse du 28 juin 1989
La présence de Marie au Cénacle
1. « Tous étaient unanimes et assidus à la prière, avec quelques femmes dont Marie, la Mère de Jésus, et avec les frères de Jésus. » (Ac 1, 14.) C’est par ces paroles concises que l’auteur des Actes des Apôtres note la présence de la Mère du Christ au Cénacle au cours des jours de préparation à la Pentecôte. Nous sommes déjà entrés au Cénacle au cours de nos catéchèses précédentes et nous avons vu que les apôtres, se conformant à l’ordre reçu de Jésus avant son départ vers son Père, s’étaient rassemblés et « étaient assidus, unanimes », à la prière. Non pas eux seuls, mais avec la participation d’autres disciples, hommes et femmes. Parmi ces personnes appartenant à la communauté originelle de Jérusalem, saint Luc, l’auteur des Actes, nomme Marie, la Mère du Christ. Il la nomme parmi les autres qui étaient présents, sans rien ajouter de particulier à son égard. Mais on sait que Luc est aussi l’évangéliste qui a montré d’une manière complète la maternité divine et virginale de Marie, sur la base des informations qu’il a recueillies dans une intention méthodologique bien précise (cf. Lc 1, 1 et s. ; Ac 1, 1 et s.) dans les communautés chrétiennes, informations qui, au moins indirectement, remontaient à la toute première source de toute donnée mariologique : la Mère de Jésus elle-même. Aussi, dans la double narration de Luc, tout comme la venue au monde du Fils de Dieu est mise en rapport étroit avec la personne de Marie, la naissance de l’Église est maintenant liée à sa personne. La simple constatation de sa présence au Cénacle de la Pentecôte suffit pour nous faire entrevoir toute l’importance que Luc attribue à ce détail.
2. Dans les Actes, Marie apparaît comme une des personnes qui participent, en qualité de membre de la première communauté de l’Église naissante, à la préparation de la Pentecôte. Se fondant sur l’Évangile de Luc et d’autres textes du Nouveau Testament, une tradition chrétienne s’est formée quant à la présence de Marie dans l’Église, que le Concile Vatican II a résumée en affirmant que Marie est un membre suréminent et absolument unique de l’Église (cf. LG, 53), en tant qu’elle est la Mère du Christ, Homme-Dieu, et donc en tant que Mère de Dieu. Les Pères conciliaires ont rappelé dans leur message d’introduction les paroles des Actes des Apôtres que nous venons de relire, comme s’ils avaient voulu souligner que, tout comme Marie était présente en cette première heure de l’Église, ils désiraient qu’elle le soit encore au cours de leur réunion de successeurs des apôtres, rassemblés en cette seconde moitié du XXe siècle, en continuité avec la communauté du Cénacle. En se réunissant pour leurs travaux conciliaires, les Pères voulaient eux aussi être «unanimes et assidus à la prière avec Marie, la Mère de Jésus » (cf. Ac 1, 14).
3. Déjà au moment de l’Annonciation, Marie avait fait l’expérience de la venue de l’Esprit-Saint. L’ange Gabriel lui avait dit : « L’Esprit-Saint viendra sur toi, il te prendra sous son ombre par la puissance du Très-Haut. Celui qui naîtra de toi sera saint et on l’appellera Fils de Dieu. » (Lc 1, 35.) Par cette descente de l’Esprit-Saint sur elle, Marie a été associée d’une manière absolument unique au mystère du Christ. J’ai écrit dans l’encyclique Redemptoris Mater : «Elle est déjà présente dans le mystère du Christ dès « avant la création du monde» (cf. Ep 1, 4), elle est celle que le Père a choisie éternellement comme Mère de son Fils dans l’Incarnation, et, en même temps que le Père, le Fils l’a choisie, la confiant éternellement à l’Esprit de sainteté. » (RM, 8.)
4. Maintenant, au Cénacle de Jérusalem, alors que, par les événements de Pâques, le mystère du Christ sur terre est arrivé à son accomplissement, Marie se trouve dans la communauté des disciples pour préparer une nouvelle venue de l’Esprit-Saint et une nouvelle naissance : la naissance de l’Église. Il est vrai qu’elle est déjà « le temple de l’Esprit-Saint » (LG, 53) par sa plénitude de grâce et sa maternité divine ; mais elle participe aux supplications pour la venue du Paraclet afin que, par sa puissance, il fasse éclater dans la communauté apostolique l’élan vers la mission que Jésus-Christ, venant dans ce monde, a reçue du Père (cf. Jn 5, 36) et que, retournant vers son Père, il a transmise à l’Église (cf. Jn 17, 18). Dès le commencement, Marie est unie à l’Église, comme une «disciple » de son Fils mais, en même temps, elle se détache, à toutes les époques, comme «figure et modèle admirable (de l’Église elle-même), de foi et de charité » (LG, 63).
5. C’est ce qu’a bien mis en relief le Concile Vatican II dans sa Constitution sur l’Église, où nous lisons : « La bienheureuse Vierge, par le don et la charge de sa maternité qui l’unissent à son Fils, le Rédempteur, et de par les grâces et les fonctions singulières qui sont siennes, se trouve dans une intime union avec l’Église : la Mère de Dieu est la figure (typus) de l’Église, comme l’enseignait déjà saint Ambroise, dans l’ordre… de la foi, de la charité et de l’union parfaite avec le Christ. » (LG, 63.) « En effet, dans le mystère de l’Église — poursuit le Concile —, la bienheureuse Vierge Marie occupe la première place, à un titre éminent. C’est dans la foi et l’obéissance qu’elle a engendré sur la terre le Fils du Père, sans connaître d’homme mais enveloppée par l’Esprit-Saint. » (LG, 63.) La prière de Marie au Cénacle, en préparation à la Pentecôte, a une signification particulière, précisément à cause du lien avec l’Esprit-Saint qui s’est instauré au moment du mystère de l’Incarnation. Maintenant, ce lien s’affirme à nouveau, s’enrichissant d’un rapport nouveau.
6. En affirmant que Marie « occupe la première place » dans l’ordre de la foi, la Constitution semble se référer à la « béatitude » que la Vierge de Nazareth entendit lors de sa visite à sa cousine Élisabeth après l’Annonciation : « Heureuse celle qui a cru. » (Lc 1, 45.) L’Évangéliste écrit qu’« Élisabeth fut remplie de l’Esprit-Saint » (Lc 1, 41), tandis qu’elle répondait à la salutation de Marie et qu’elle prononçait ses paroles. Au Cénacle de la Pentecôte à Jérusalem aussi, selon saint Luc encore, « ils furent tous remplis de l’Esprit-Saint » (Ac 2, 4). Donc aussi celle qui avait conçu « par l’action de l’Esprit Saint » (cf. Mt 1, 18) reçut de lui une nouvelle plénitude. Tout son chemin de foi, de charité, de parfaite union au Christ, depuis cette heure de la Pentecôte, s’est uni au chemin de l’Église. La communauté apostolique avait besoin de sa présence et de cette assiduité dans la prière avec elle, la Mère du Seigneur. On peut dire que, dans cette prière «avec Marie», on entrevoit sa médiation particulière, née de la plénitude des dons de l’Esprit-Saint. En tant que son Épouse mystique, Marie implorait sa venue sur l’Église née du côté du Christ transpercé sur la croix et maintenant sur le point de se manifester au monde.
7. Comme on le voit, la brève mention faite par l’auteur des Actes des Apôtres quant à la présence de Marie parmi les apôtres et tous ceux qui « étaient assidus à la prière » pour se préparer à la Pentecôte et à « l’effusion » de l’Esprit Saint a en soi un contenu extrêmement riche. Dans la Constitution Lumen gentium, le Concile Vatican II a exprimé la richesse de ce contenu. Selon l’important texte conciliaire, celle qui, au Cénacle, au milieu des disciples, était assidue à la prière, c’est la Mère du Fils prédestiné par Dieu à être « le premier-né de beaucoup de frères » (cf. Rm 8, 29). Mais le Concile ajoute qu’elle-même coopéra « à la nouvelle naissance et à la formation » de ces frères du Christ, par son amour de Mère. L’Église à son tour — depuis le jour de la Pentecôte — « par la prédication et le baptême, engendre à une vie nouvelle et immortelle les petits enfants conçus par l’action du Saint-Esprit et nés de Dieu» (LG, 64). Ainsi donc, l’Église, devenant mère elle aussi, regarde vers la Mère du Christ comme vers son modèle. Ce regard de l’Église sur Marie a commencé au Cénacle.
 
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