Marie sur le chemin vers le Père
Lecture : Jn 19, 25-27
1. Pour compléter notre réflexion sur Marie, en conclusion du cycle de catéchèses consacrées au Père, nous voulons aujourd'hui souligner son rôle au cours de notre chemin vers le Père.
C'est lui-même qui a voulu la présence de Marie dans l'histoire du salut. Lorsqu'il a décidé d'envoyer son Fils dans le monde, il a voulu qu'il vienne à nous en naissant d'une femme (cf. Ga 4, 4). Il a également voulu que cette femme, la première à accueillir son Fils, le communiquât à toute l'humanité.
Marie se trouve donc sur le chemin qui va du Père à l'humanité comme Mère qui donne son Fils Sauveur à tous. Dans le même temps, Elle se trouve sur le chemin que les hommes doivent parcourir pour aller au Père, au moyen du Christ dans l'Esprit (cf. Ep 2, 18).
2. Pour comprendre la présence de Marie dans l'itinéraire vers le Père, nous devons reconnaître avec toutes les Églises que le Christ est "le chemin, la vérité et la vie" (Jn 14, 6) et l'unique Médiateur entre Dieu et les hommes (cf. 1 Tm 2, 5). Marie est insérée dans l'unique médiation du Christ et se trouve totalement à son service. En conséquence, comme le Concile l'a souligné dans Lumen gentium, "le rôle maternel de Marie à l'égard des hommes n'offusque et ne diminue en rien cette unique médiation du Christ : il en manifeste au contraire la vertu" (n. 60). Nous sommes bien loin d'affirmer un rôle de Marie dans la vie de l'Église en dehors de la médiation du Christ ou à côté de celle-ci, comme s'il s'agissait d'une médiation parallèle ou concurrente.
Comme je l'ai dit explicitement dans l'Encyclique Redemptoris Mater, la médiation maternelle de Marie "est une médiation dans le Christ" (n. 38). Le Concile explique : "Car toute influence salutaire de la part de la bienheureuse Vierge sur les hommes a sa source dans une disposition purement gratuite de Dieu : elle ne naît pas d'une nécessité objective, mais découle de la surabondance des mérites du Christ ; elle s'appuie sur sa médiation, dont elle dépend en tout et d'où elle tire toute sa vertu ; l'union immédiate des croyants avec le Christ ne s'en trouve en aucune manière empêchée, mais au contraire aidée" (LG, n. 60).
Marie est elle aussi rachetée par le Christ, elle est même la première des rachetés, car la grâce que Dieu le Père Lui a accordée au début de son existence est due aux "mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain", comme l'affirme la bulle Ineffabilis Deus de Pie IX (DS, 2803). Toute la coopération de Marie au salut est fondée sur la médiation du Christ qui, comme le précise encore le Concile, "n'exclut pas, mais suscite au contraire une coopération variée de la part des créatures, en dépendance de l'unique source" (LG, n. 62).
Considérée dans cette perspective, la médiation de Marie apparaît comme le fruit le plus élevé de la médiation du Christ et vise essentiellement à rendre plus intime et profonde notre rencontre avec Lui : "Ce rôle subordonné de Marie, l'Église le professe sans hésitation ; elle ne cesse d'en faire l'expérience ; elle le recommande au cœur des fidèles pour que cet appui et ce secours maternels les aident à s'attacher plus intimement au Médiateur et Sauveur" (ibid.).
3. En réalité, Marie ne veut pas attirer l'attention sur sa personne. Elle a vécu sur terre avec le regard tourné vers Jésus et vers le Père céleste. Son plus grand désir est de faire converger les regards de chacun dans la même direction. Elle veut promouvoir un regard de foi et d'espérance dans le Sauveur que le Père nous a envoyé.
Elle fut le modèle d'un regard de foi et d'espérance surtout quand, lors de la tempête de la passion de son Fils, elle conserva dans son cœur une foi totale en Lui et dans le Père. Alors que les disciples bouleversés par les événements furent profondément ébranlés dans leur foi, Marie, bien qu'éprouvée par la douleur, conserva intacte la certitude que la prédiction de Jésus se serait réalisée : "Le Fils de l'homme [...] le troisième jour ressuscitera" (Mt 17, 22-23). Une certitude qui ne l'abandonna pas même lorsqu'elle accueillit entre ses bras le corps sans vie de son fils crucifié.
4. Avec ce regard de foi et d'espérance, Marie encourage l'Église et les croyants à toujours accomplir la volonté du Père, que le Christ nous a manifestée.
Les paroles adressées aux serviteurs, lors du miracle de Cana, retentissent pour chaque génération de chrétiens : "Faites tout ce qu'il vous dira" (Jn 2, 5).
Son conseil fut suivi, lorsque les serviteurs remplirent les jarres jusqu'au bord. Marie nous adresse aujourd'hui la même invitation. Il s'agit d'une exhortation à entrer dans la nouvelle période de l'histoire avec la décision de réaliser tout ce que le Christ a dit dans l'Évangile, au nom du Père, et nous suggère actuellement à travers l'Esprit qui habite en nous.
Si nous faisons ce que nous dit le Christ, le Millénaire qui commence pourra prendre un visage nouveau, plus évangélique et plus authentiquement chrétien, et répondre ainsi à l'aspiration la plus profonde de Marie.
5. Les paroles : "Faites tout ce qu'il vous dira", en nous indiquant le Christ nous rappellent donc également le Père, vers lequel nous nous acheminons. Elles coïncident avec la voix du Père qui a retenti sur le mont de la Transfiguration : "Celui-ci est mon Fils bien-aimé [...] écoutez-le" (Mt 17, 5). Ce même Père, avec la parole du Christ et la lumière de l'Esprit Saint, nous appelle, nous guide, nous attend.
Notre sainteté consiste à faire tout ce que le Père nous dit. C'est là que se trouve la valeur de la vie de Marie : l'accomplissement de la volonté divine. Accompagnés et soutenus par Marie, nous recevons avec reconnaissance le nouveau Millénaire des mains du Père et nous nous engageons à répondre à sa grâce avec un humble et généreux dévouement.
À la source et à l’estuaire de l’histoire du salut
Lecture : Jn 1, 1-3
1. "Trinité surexistentielle, infiniment divine et bonne, gardienne de la sagesse divine des chrétiens, conduis-nous au-delà de toute lumière et de tout ce qui est inconnu, jusqu'à la cime la plus haute des Écritures mystiques, là où les mystères simples, absolus et incorruptibles de la théologie se révèlent dans les ténèbres lumineuses du silence". Avec cette invocation de Denys l'Aréopage, théologien de l'Orient (Théologie mystique, I, 1), nous commençons à parcourir un itinéraire difficile, mais fascinant, dans la contemplation du mystère de Dieu. Après nous être arrêtés ces dernières années sur chacune des trois personnes divines - le Fils, l'Esprit, le Père - nous nous proposons en cette année jubilaire d'embrasser d'un unique regard la gloire commune des Trois qui sont un unique Dieu "non dans l'unité d'une seule personne, mais dans la Trinité d'une seule substance" (Préface de la solennité de la Très Sainte Trinité). Ce choix correspond à l'orientation offerte par la Lettre apostolique Tertio millennio adveniente, qui présente comme objectif de la phase célébrative du grand Jubilé "la glorification de la Trinité, dont tout provient et vers laquelle tout s'oriente dans le monde et dans l'histoire" (n. 55).
2. En nous inspirant de l'image offerte par le Livre de l'Apocalypse (cf. 22, 1), nous pourrions comparer ce parcours au voyage d'un pèlerin le long des rives du fleuve de Dieu, c'est-à-dire de sa présence et de sa révélation dans l'histoire des hommes.
Aujourd'hui, en effectuant une synthèse idéale de ce chemin, nous nous arrêterons sur deux points extrêmes de ce fleuve : sa source et son estuaire, en les unissant entre eux dans un unique horizon. La Trinité divine se trouve, en effet, aux origines mêmes de l'être et de l'histoire du salut. Entre ces deux extrêmes, le jardin de l'Eden (cf. Gn 2) et l'arbre de vie de la Jérusalem céleste (cf. Ap 22), s'écoule une longue histoire marquée par les ténèbres et par la lumière, par le péché et par la grâce. Le péché nous a éloignés de la splendeur du paradis de Dieu ; la rédemption nous reconduit à la gloire d'un nouveau ciel et d'une nouvelle terre, où "de mort, il n'y en aura plus ; de pleurs, de cris et de peine, il n'y en aura plus" (Ibid., 21, 4).
3. Le premier regard sur cet horizon est offert par la page initiale de l'Écriture Sainte, qui indique le moment où la puissance créatrice de Dieu tire le monde du néant : "Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre" (Gn 1, 1). Ce regard s'approfondit dans le Nouveau Testament, en remontant au cœur de la vie divine, lorsque Jean, au début de son Évangile, proclame : "Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu" (Jn 1, 1). Avant la création et le fondement de celle-ci, la révélation nous fait contempler le mystère de l'unique Dieu dans la
Trinité des personnes : le Père et son Verbe, unis dans l'Esprit.
L'auteur biblique qui écrivit la page de la création ne pouvait pas se douter de la profondeur de ce mystère. La pure réflexion philosophique était encore moins en mesure de l'atteindre, car la Trinité est au-dessus des possibilités de notre intellect, et ne peut être connue que par révélation.
Toutefois, ce mystère qui nous dépasse infiniment est également la réalité la plus proche de nous, car elle se trouve aux sources de notre être. En effet, en Dieu "nous vivons et nous existons" (Ac 17, 28), et on doit appliquer aux trois personnes divines ce que saint Augustin dit de Dieu : Il est "intimior intimo meo" (Conf. 3, 6, 11). Dans la profondeur de notre être, où notre regard lui-même ne réussi pas à arriver, la grâce rend présents le Père, le Fils, l'Esprit Saint, l'unique Dieu en trois personnes. Le mystère de la Trinité, loin d'être une vérité aride délivrée à l'intelligence, est la vie qui nous habite et nous soutient.
4. De cette vie trinitaire, qui précède et fonde la création, se développe notre contemplation en cette année jubilaire. Mystère des origines dont tout naît, Dieu nous apparaît comme Celui qui est la plénitude de l'être et qui communique l'être, comme une lumière qui "illumine chaque homme" (cf. Jn 1, 9), comme Vivant et dispensateur de vie. Il nous apparaît surtout comme Amour, selon la belle définition de la première Épître de Jean (cf. 1 Jn 4, 8). Il est amour dans sa vie intime, où le dynamisme trinitaire est précisément l'expression de l'amour éternel avec lequel le Père engendre le
Fils et avec lequel tous deux se donnent réciproquement dans l'Esprit Saint. Il est amour dans le rapport avec le monde, car la libre décision de le tirer du néant est le fruit de cet amour infini qui rayonne dans la sphère de la création. Si les yeux de notre cœur, illuminés par la révélation, sont assez purs et pénétrants, ils deviennent capables de rencontrer dans la foi ce mystère, dans lequel tout ce qui existe a sa racine et son fondement.
5. Mais comme cela a été mentionné au début, le mystère de la Trinité se trouve également devant nous, comme l'objectif vers lequel tend la création, comme la patrie à laquelle nous aspirons. Notre réflexion trinitaire, en suivant les divers domaines de la création et de l'histoire, se tournera vers cet objectif, que le Livre de l'Apocalypse nous indique avec une grande efficacité comme le sceau de l'histoire.
Telle est la deuxième et dernière partie du fleuve de Dieu, que nous venons d'évoquer. Dans la Jérusalem céleste, l'origine et la fin se rejoignent. En effet, Dieu le Père, qui est assis sur le trône, apparaît et dit : "Voici, je fais l'univers nouveau" (Ap 21, 5). À ses côtés, l'Agneau est présent, c'est-à-dire le Christ, sur son trône, avec sa lumière, avec le livre de la vie qui rassemble le nom des rachetés (cf. Ibid., 21, 23.27 ; 22, 1.3). Et, à la fin, dans un dialogue doux et intense, voici l'Esprit qui prie en nous et avec l'Église, l'épouse de l'Agneau, qui dit : "Viens, Seigneur Jésus" (cf. Ibid., 22, 17.20).
Revenons alors, en conclusion de cette première esquisse de notre long pèlerinage dans le mystère de Dieu, à la prière de Denys l'Aréopage qui nous rappelle la nécessité de la contemplation : "En effet, c'est dans le silence que l'on apprend les secrets de ces ténèbres... qui brillent de la lumière la plus éblouissante... Celles-ci, tout en restant parfaitement intangibles et invisibles, remplissent de splendeurs plus belles que la beauté les esprits qui savent fermer les yeux" (Théologie mystique I, 1).
La gloire de la Trinité dans la création
Lecture : Is 40, 22-26
1. "Que toutes ses œuvres sont aimables, comme une étincelle qu'on pourrait contempler [...] il n'a rien fait de déficient [...] Qui pourrait se lasser de contempler sa gloire ? Nous pourrions nous étendre sans épuiser le sujet ; en un mot : Il est toutes choses. Où trouver la force de le glorifier ? Car il est le Grand, au-dessus de toutes ses œuvres" (Si 42, 22.24-25 ; 43, 27-28). À travers ces paroles pleines d'émerveillement, un sage biblique, le Siracide, se tenait face à la splendeur de la création, en chantant les louanges de Dieu. Il s'agit d'une petite partie de l'itinéraire de contemplation et de méditation qui parcourt toutes les Écritures Saintes, à partir des premières lignes de la Genèse, lorsque dans le silence du néant naissent les créatures, convoquées par la Parole forte du Créateur.
"Dieu dit : "Que la lumière soit" et la lumière fut" (Gn 1, 3). Déjà dans cette partie du premier récit de la création, on voit à l'action la Parole de Dieu, dont Jean dira : "Au commencement était le Verbe [...] et le Verbe était Dieu [...] Tout fut fait par lui et sans lui rien ne fut" (Jn 1, 1.3). Paul répétera dans l'hymne de l'Épître aux Colossiens que "c'est en lui [le Christ] qu'ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, Trônes, Seigneuries, Principautés, Puissances ; tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui" (Col 1, 16-17). Mais à l'instant initial de la création, l'Esprit apparaît lui aussi dissimulé : "Un vent de Dieu tournoyait sur les eaux" (Gn 1, 2). Nous pouvons dire avec la tradition chrétienne que la gloire de Dieu resplendit dans la création".
2. En effet, il est possible, à la lumière de la Révélation, de voir comment l'acte de création est lié avant tout au "Père des lumières, chez qui n'existe aucun changement, ni l'ombre d'une variation" (Jc 1, 17). Il resplendit sur tout l'horizon, comme le chante le Psalmiste : "Yahvé, notre Seigneur, qu'il est puissant ton nom par toute la terre ! Lui qui redit ta majesté plus haute que les cieux" (Ps 8, 2). Avec Dieu "le monde est stable, point ne bronchera" (Ps 96 [95] 10) et face au néant, représenté de façon symbolique par les eaux tumultueuses qui déchaînent leur voix, le Créateur s'élève en apportant consistance et sécurité : "Les fleuves déchaînent, ô Yahvé, les fleuves déchaînent leur voix, les fleuves déchaînent leur tracas ; plus que la voix des eaux innombrables, plus superbe que le ressac de la mer, superbe est Yahvé dans les hauteurs" (Ps 93, 3-4).
3. Dans l'Écriture Sainte, la création est souvent liée également à la Parole divine qui fait irruption et agit : "Par la parole de Yahvé les cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée [...] Il parle et cela est, il commande et cela existe [...] Il envoie son verbe sur la terre, rapide court sa parole" (Ps 33 [32], 6.9. ; 147 [146], 15). Dans les livres sapientiaux de l'Ancien Testament, c'est la Sagesse divine personnifiée qui donne origine à l'univers en réalisant le projet de l'esprit de Dieu (cf. Pr 8, 22-31). On a dit que Jean et Paul dans la parole et dans la Sagesse de Dieu verront l'annonce de l'action du Christ "par qui tout existe et par qui nous sommes" (1 Co 8, 6), car c'est "par lui aussi [que Dieu] a fait les siècles" (He 1, 2).
4. Enfin, d'autres fois, l'Écriture souligne le rôle de l'Esprit de Dieu dans l'acte de création : "Tu envoies ton souffle, ils sont créés, tu renouvelles la face de la terre" (Ps 104 [103], 30). Le même Esprit est représenté de façon symbolique par le souffle de la bouche de Dieu. Il donne vie et conscience à l'homme (cf. Gn 2, 7) et le reporte à la vie dans la résurrection, comme l'annonce le prophète Ézéchiel dans une page suggestive, où l'Esprit est à l'œuvre en faisant revivre des ossements désormais desséchés (cf. 37, 1-14). Le même esprit domine les eaux de la mer dans l'exode d'Israël de l'Égypte (cf. Ez 15, 8.10). C'est encore l'Esprit qui régénère la créature humaine, comme le dira Jésus dans le dialogue nocturne avec Nicodème : "En vérité, en vérité, je te le dis : à moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est esprit" (Jn 3, 5-6).
5. Et bien, face à la gloire de la Trinité dans la création, l'homme doit contempler, chanter, retrouver l'émerveillement. Dans la société contemporaine, l'on devient aride "non pas par manque de merveilles, mais par manque d'émerveillement" (G.K. Chesterton). Pour le croyant, contempler le créé est aussi écouter un message, entendre une voix paradoxale et silencieuse, comme nous le suggère le "Psaume du soleil" : "Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l'œuvre de ses mains, le firmament l'annonce ; le jour au jour en publie le récit et la nuit à la nuit transmet la connaissance. Non point récit, non point langage, nulle voix qu'on puisse entendre, mais pour toute la terre en ressortent les lignes et les mots jusqu'aux limites du monde" (Ps 19 [18], 2-5).
La nature devient alors un Évangile qui nous parle de Dieu : "La grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, contempler leur Auteur" (Sg 13, 5). Paul nous enseigne que "ce qu'il a d'invisible [Dieu] depuis la création du monde se laisse voir à l'intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité" (Rm 1, 20). Mais cette capacité de contemplation et de connaissance, cette découverte d'une présence transcendante dans le créé doit nous conduire également à redécouvrir notre fraternité avec la terre, à laquelle nous sommes liées à partir de notre création même (cf. Gn 2, 7). C'est précisément cet objectif que l'Ancien Testament souhaitait pour le Jubilé juif, alors que la terre reposait et que l'homme recueillait ce que la campagne lui offrait spontanément (cf. Lv 25, 11-12). Si la nature n'est pas violée et humiliée, elle redevient une sœur pour l'homme.
La gloire de la Trinité dans l’histoire
Lecture : Psaume 136 (135), 1-4
1. Comme vous l'avez entendu lors des lectures, notre rencontre a été ouverte par le "grand Halell", le Psaume 136 (135), qui est une litanie solennelle pour soliste et chœur : il s'élève vers le hesed de Dieu, c'est-à-dire vers son amour fidèle qui se révèle dans les événements de l'histoire du salut, en particulier lors de la libération de l'esclavage d'Égypte et dans le don de la terre promise. Le Credo de l'Israël de Dieu (cf. Dt 26, 5-9 ; Jos 24, 1-13) proclame les actions divines à l'intérieur de l'histoire humaine : le Seigneur n'est pas un empereur impassible, auréolé de lumière et relégué dans les cieux dorés ; Il observe la misère de son peuple en Égypte, écoute ses cris et descend pour le libérer (cf. Ex 3, 7-8).
2. Nous chercherons donc à illustrer cette présence de Dieu dans l'histoire, à la lumière de la révélation trinitaire, qui bien qu'elle soit pleinement réalisée dans le Nouveau Testament, est déjà d'une certaine façon anticipée et esquissée dans l'Ancien. Nous commencerons donc par le Père, dont les caractéristiques peuvent déjà s'entrevoir dans l'action de Dieu qui intervient dans l'histoire, comme un père tendre et attentif envers les justes qui font appel à Lui. Il est le "Père des orphelins, justicier des veuves" (Ps 68, 6) ; il est également un père à l'égard du peuple rebelle et pécheur.
Deux pages prophétiques d'une beauté et d'une intensité extraordinaire introduisent un délicat soliloque de Dieu à propos de ses "fils dégénérés" (cf. Dt 32, 5). Dieu y manifeste sa présence constante et aimante dans la tourmente de l'histoire humaine. Dans Jérémie, le Seigneur s'exclame : "Car je suis un père pour Israël [...] est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré, que chaque fois que j'en parle je veuille encore me souvenir de lui ? C'est pour cela que mes entrailles s'émeuvent pour lui, que pour lui déborde ma tendresse" (Jr 31, 9.20). L'autre confession extraordinaire de Dieu se lit dans Osée : "Quand Israël était jeune je l'aimai, et d'Egypte j'appelai mon fils [...] Et moi j'avais appris à marcher à Ephraïm, je le prenais par les bras, et ils n'ont pas compris que je prenais soin d'eux ! Je les menais avec des attaches humaines, avec des liens d'amour ; j'étais pour eux comme ceux qui soulèvent un nourrisson tout contre leur joue, je m'inclinais vers lui et le faisais manger [...] Mon cœur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles frémissent" (Os 11, 1.3-4.8).
3. De ces passages bibliques nous devons tirer la conclusion que Dieu le Père n'est pas du tout indifférent à l'égard de notre vie. Au contraire, il arrive au point d'envoyer son Fils unique précisément au cœur de l'histoire, comme l'atteste le Christ lui-même dans le dialogue nocturne avec Nicodème : "Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle. Car Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui" (Jn 3, 16-17). Le Fils s'insère à l'intérieur du temps et de l'espace comme le centre vivant et vivifiant qui donne un sens définitif au cours de l'histoire, en la sauvant de la dispersion et de la banalité. C'est en particulier vers la croix du Christ, source de salut et de vie éternelle, que converge toute l'humanité avec ses joies et ses larmes, avec ses événements travaillés, qu'ils soient bons ou mauvais : "Et moi, une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi" (Jn 12, 32). Par une phrase lapidaire, la Lettre aux Hébreux proclamera la présence éternelle du Christ dans l'histoire : "Jésus-Christ est le même hier, aujourd'hui et à jamais ! (13, 8).
4. Pour découvrir sous le cours des événements cette présence secrète et efficace, pour comprendre que le Royaume de Dieu est déjà parmi nous (cf. Lc 17, 21), il est nécessaire d'aller au-delà de l'apparence des dates et des événements historiques. C'est ici que l'Esprit Saint entre en action. Même si l'Ancien Testament ne présente pas encore une révélation explicite de sa personne, on peut bien lui "attribuer" certaines initiatives salvifiques. C'est lui qui dirige les juges d'Israël (cf. Jg 3, 10), David (cf. 1 S16,13), le roi-Messie (cf. Is 11, 1-2 ; 42, 1), mais c'est surtout lui qui se diffuse dans les prophètes qui ont pour mission de révéler la gloire divine voilée dans l'histoire, le dessein du Seigneur présent derrière les événements. Le prophète Isaïe présente une page d'une grande suggestion, qui sera reprise par le Christ dans son discours-programme dans la synagogue de Nazareth : "L'esprit du Seigneur Yahvé est sur moi, car Yahvé m'a donné l'onction ; il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance, proclamer une année de grâce de la part du Seigneur" (Is 61, 1-2 ; Lc 4, 18-19).
5. L'Esprit de Dieu révèle non seulement le sens de l'histoire, mais il donne de la force pour collaborer au projet divin qui s'y accomplit. À la lumière du Père, du Fils et de l'Esprit, l'histoire cesse d'être une succession d'événements qui se dissolvent dans l'abîme de la mort, et elle devient un terrain fécondé par la semence de l'éternité, un chemin qui conduit à ce but sublime dans lequel "Dieu sera tout en tous" (1 Co 15, 28). Le Jubilé, qui évoque "l'année de grâce" annoncée par Isaïe et inaugurée par le Christ, veut être l'épiphanie de cette semence et de cette gloire afin que tous espèrent, soutenus par la présence et par l'aide de Dieu, en un monde nouveau, plus authentiquement chrétien et humain.
Que chacun de nous alors, en balbutiant quelque chose à propos du mystère de la Trinité agissante dans notre histoire, fasse sien l'émerveillement rempli d'adoration de saint Grégoire de Nazianze, théologien et poète, lorsqu'il chante : "Gloire à Dieu le Père et au Fils, Roi de l'univers. Gloire à l'Esprit, digne de louange et entièrement saint. La Trinité est un seul Dieu qui créa et remplit chaque chose [...] chaque chose en la vivifiant avec son Esprit, afin que chaque créature élève un hymne à son sage Créateur, cause unique de la vie et de sa durée. Que la créature raisonnable, plus que toute autre chose, le célèbre toujours comme grand Roi et Père bon" (Poèmes dogmatiques, XXI, Hymnus alias : PG 37, 510-511).
Sur les traces d’Abraham
Lecture : Gn 12, 1-3
1. Après l'ouverture de la Porte Sainte dans les quatre basiliques romaines, nous avançons à présent à grands pas dans l'itinéraire ecclésial de conversion et de réconciliation proposé par le Jubilé. Comme on le sait, l'un des aspects spirituels les plus significatifs et profonds du jubilé est le pèlerinage, signe de la condition même de chaque être humain en tant qu'homo viator. Comme je l'ai souligné dans la Bulle d'Indiction du Jubilé, "c'est un exercice d'ascèse salutaire, de repentance pour les faiblesses humaines, de vigilance constante sur sa propre fragilité, de préparation intérieure à la réforme du cœur" (cf. Incarnationis mysterium, n. 7).
Cette signification intérieure du pèlerinage est ultérieurement approfondie et complétée par les contenus de foi et de spiritualité qui émanent des lieux sacrés, qui, selon une antique tradition, sont des buts de pèlerinages individuels et communautaires. En effet, comme le temps, l'espace est lui aussi marqué par des interventions salvifiques particulières de Dieu et, précisément pour cette raison, certains lieux peuvent favoriser un contact particulier avec le divin (cf. Lettre sur le pèlerinage, n. 2).
2. Conscient de ces contenus spirituels fondamentaux du pèlerinage, j'ai décidé de visiter, en référence aux célébrations jubilaires, la terre qui a été marquée de façon singulière par les interventions de Dieu dans l'Histoire du salut. C'est pourquoi, au cours des prochaines semaines, je me rendrai en pèlerinage, si Dieu le veut, dans certains lieux particulièrement liés à l'incarnation du Verbe de Dieu.
J'aurais surtout désiré visiter Ur des Chaldéens (cf. Lettre sur le pèlerinage n. 5), l'actuelle Tal al Muqayyar dans le sud de l'Irak, lieu d'origine d'Abraham, qui se rendit ensuite avec sa famille à Carran (cf. Gn 31), où, selon le récit biblique, il entendit la Parole du Seigneur qui l'invitait à quitter sa terre et à se mettre en marche vers le pays qu'il lui aurait indiqué (cf. Gn 12, 1-3).
À travers cette invitation, Abraham devenait l'instrument d'un dessein de salut qui devait concerner le futur peuple de l'Alliance et même tous les peuples du monde. Il obéit et se mit en route. Avec lui, le salut de Dieu commença à marcher sur les routes de l'histoire humaine.
3. C'est pourquoi il est important "de marcher sur les traces d'Abraham", pour redécouvrir les traces de la présence aimante de Dieu aux côtés de l'homme et revivre l'expérience de foi de celui que saint Paul qualifiera de père de tous eux qui, circoncis ou non circoncis, croient (cf. Rm 4, 11-12). Avec sa foi traduite en choix concrets et parfois même dramatiques, comme l'abandon de la sécurité de sa propre terre ou le sacrifice de son unique fils Isaac, Abraham obtint cette justice qui fit de lui l'ami de Dieu, il adhéra pleinement au plan divin pour lui et pour sa descendance et il devint le chef d'une multitude de croyants.
En marchant "sur les traces d'Abraham" on apprend donc à évaluer concrètement les exigences d'une attitude de foi authentique et on fait l'expérience du dynamisme de l'initiative divine, qui aura son point d'arrivée dans le Christ.
Conscients de leur lien indéfectible avec l'antique peuple de l'Alliance, les chrétiens reconnaissent en Abraham le "Père dans la foi" par excellence et ils sont heureux d'en imiter l'exemple en se mettant en chemin "sur ses traces".
4. C'est en raison de ces considérations que, au nom de toute l'Église, j'aurais voulu me rendre pour prier et pour réfléchir sur le lieu d'où Abraham partit, Ur des Chaldéens. Cela ne m'étant pas possible, je désire réaliser tout au moins spirituellement un tel pèlerinage. C'est pourquoi, mercredi prochain, lors d'une célébration spéciale qui aura lieu dans la Salle Paul VI, nous revivrons ensemble les moments marquants de l'expérience d'Abraham, tout en sachant que vers le grand Patriarche se tournent non seulement ceux qui peuvent se vanter de descendre physiquement de sa personne, mais également tous ceux qui se sentent ses descendants spirituels.
Après cette première étape, il sera possible de poursuivre, l'âme remplie de gratitude, vers les autres étapes à travers lesquelles s'est développée l'Histoire du salut, à commencer par le Mont Sinaï, où Moïse eut la révélation du Très Saint Nom de Dieu et fut introduit à la connaissance de son mystère.
Je vous invite dès à présent à m'accompagner par la prière dans mon pèlerinage sur les lieux liés à l'Histoire du salut, qui commencera précisément mercredi prochain par la célébration spéciale consacrée à Abraham, père de tous les croyants.