Prière dans la souffrance
Lecture : Ps 142, 1.6-7.10-11
1. Le Psaume 142 qui vient d'être proclamé est le dernier de ceux que l'on appelle les « Psaumes de pénitence » du groupe des sept supplications présentes dans le Psautier (cf. Ps 6 ; 31 ; 37 ; 50 ; 101 ; 129 ; 142). La tradition chrétienne les a tous utilisés pour invoquer du Seigneur le pardon des péchés. Le texte que nous voulons approfondir aujourd'hui était particulièrement cher à saint Paul, qui en avait déduit une culpabilité radicale dans toute créature humaine : « Nul vivant n'est justifié devant toi » (v. 2). Cette phrase est reprise par l'Apôtre comme base de son enseignement sur le péché et la grâce (cf. Ga 2, 16 ; Rm 3, 20).
La Liturgie des Laudes nous propose cette supplication comme une intention de fidélité et une imploration d'aide divine au début de la journée. En effet, le Psaume nous fait dire à Dieu : « Fais que j'entende au matin ton amour, car je compte sur toi » (Ps 143 [142], 8).
2. Le Psaume commence par une invocation intense et insistante adressée à Dieu, fidèle à ses promesses concernant le salut offert au peuple (cf. v. 1). L'orant reconnaît ne pas avoir de mérites à faire valoir et demande donc humblement à Dieu de ne pas le juger (cf. v. 2).
Puis il décrit de la situation dramatique, semblable à un cauchemar mortel, dans laquelle il se débat : l'ennemi, qui est la représentation du mal présent dans l'histoire et le monde, l'a conduit au seuil de la mort. En effet, le voici tombé dans la poussière de la terre, qui est déjà une image du sépulcre ; voici les ténèbres, qui sont la négation de la lumière, signe divin de vie ; voici, enfin, « ceux qui sont morts à jamais », c'est-à-dire les défunts (cf. v. 3), parmi lesquels il lui semble avoir été déjà relégué.
3. L'existence même du Psalmiste est dévastée ; le souffle lui manque désormais et son cœur semble un morceau de glace, incapable de continuer à battre (cf. v. 4). Le fidèle, atterré et écrasé, n'a plus que les mains de libres, qui s'élèvent vers le ciel en un geste qui est, dans le même temps, une imploration d'aide et une recherche de soutien (cf. v. 6). Sa pensée, en effet, retourne au passé où Dieu a accompli des prodiges (cf. v. 5).
Cette étincelle d'espérance réchauffe le gel de la souffrance et de l'épreuve dans lequel l'orant se sent plongé et sur le point d'être emporté (cf. v. 7). La tension, toutefois, demeure profonde ; mais un rayon de lumière semble se profiler à l'horizon. Nous passons ainsi à l'autre partie du Psaume (cf. vv. 7-11).
4. Celle-ci s'ouvre sur une invocation nouvelle et pressante. Le fidèle, sentant presque que sa vie lui échappe, lance son cri à Dieu : « Viens vite, réponds-moi Yahvé, je suis à bout de souffle » (v. 7). Il a même peur que Dieu lui ait caché sa face et se soit éloigné, abandonnant sa créature et la laissant seule.
La disparition de la face divine plonge l'homme dans le désespoir, et même dans la mort, car le Seigneur est la source de la vie. C'est précisément une fois arrivé à cette sorte d'ultime frontière que fleurit la confiance dans le Dieu qui n'abandonne pas ses fidèles. L'orant multiplie ses invocations et les renforce de déclarations de confiance dans le Seigneur : « car je compte sur toi [...] car vers toi j'élève mon âme [...] près de toi je suis à couvert [...] car c'est toi mon Dieu... ». Il demande à être délivré de ses ennemis (cf. vv. 8-10) et libéré de l'angoisse (cf. v. 11), mais il fait également une autre demande de façon répétée, qui manifeste une profonde aspiration spirituelle : « Enseigne-moi à faire tes volontés, car c'est toi mon Dieu » (v. 10a ; cf. vv. 8b.10b.). Nous devons faire nôtre cette demande admirable. Nous devons comprendre que notre bien le plus grand est l'union de notre volonté à la volonté de notre Père céleste, car ce n'est qu'ainsi que nous pouvons recevoir en nous tout son amour, qui nous apporte le salut et la plénitude de la vie. Si elle n'est pas accompagnée d'un puissant désir de docilité à Dieu, la confiance en Lui n'est pas authentique.
L'orant en est conscient et exprime donc ce désir. Il formule alors une véritable profession de confiance dans le Dieu sauveur, qui libère de l'angoisse et redonne le goût de vivre, au nom de sa « justice », c'est-à-dire de sa fidélité bienveillante et salvifique (cf. v. 11). Partie d'une situation extrêmement angoissante, la prière a abouti à l'espérance, à la joie et à la lumière, grâce à une adhésion sincère à Dieu et à sa volonté, qui est une volonté d'amour. Telle est la puissance de la prière, qui engendre la vie et le salut.
5. En fixant le regard sur la lumière du matin de la grâce (cf. v. 8), saint Grégoire le Grand, dans son commentaire sur les sept Psaumes pénitentiels, décrit ainsi l'aube d'espérance et de joie : « C'est le jour illuminé par le véritable soleil qui ne connaît pas le crépuscule, que les nuages n'assombrissent pas et que la brume ne voile pas... Lorsque apparaîtra le Christ, notre vie, et que nous commencerons à voir Dieu, à visage découvert, alors, toute obscurité disparaîtra des ténèbres, toute brume de l'ignorance s'évanouira, tout nuage de tentation se dissipera.. Ce sera le jour lumineux et splendide, préparé pour tous les élus par Celui qui nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a conduits au royaume de son Fils bien-aimé.
Le matin de ce jour est la résurrection future... Ce matin-là, le bonheur des justes brillera, la gloire apparaîtra, la joie jaillira, lorsque Dieu sèchera toute larme des yeux des saints, lorsque la mort sera enfin vaincue, lorsque les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume du Père.
Ce matin-là, le Seigneur fera connaître sa miséricorde... en disant : « Venez, les bénis de mon Père » (Mt 25, 34). Alors, sera manifestée la miséricorde de Dieu, que l'âme humaine ne peut concevoir dans la vie présente. Car le Seigneur a en effet préparé, pour ceux qui l'aiment, ce que l'œil ne vit pas, ce que l'oreille n'entendit pas et qui n'entra jamais dans le cœur de l'homme » (PL 79, col. 649-650).
Réconfort et joie dans la cité de Dieu
Lecture : Is 66, 10.12.13-14a
1. L'hymne que nous venons d'entendre est tiré de la dernière page du Livre d'Isaïe, il s'agit d'un chant de joie dominé par la figure maternelle de Jérusalem (cf. 66, 11), puis par la sollicitude pleine d'amour de Dieu lui-même (cf. v. 13). Les chercheurs dans le domaine biblique considèrent que cette section finale, ouverte à un avenir splendide et festif, est le témoignage d'une voix postérieure, celle d'un prophète qui célèbre la renaissance d'Israël après la parenthèse obscure de l'exil babylonien. Nous sommes donc au VI siècle ap. J.C., deux siècles après la mission d'Isaïe, le grand prophète dont toute l'œuvre inspirée porte le nom.
Nous suivrons à présent le cours joyeux de ce bref cantique, qui s'ouvre sur trois impératifs qui sont précisément une invitation au bonheur : « Réjouissez-vous », « exultez », « soyez dans l'allégresse » (cf. v. 10). C'est un fil lumineux qui parcourt souvent les dernières pages du Livre d'Isaïe : les affligés de Sion sont égayés, couronnés, couverts d'« huile de joie » (61, 3) ; le prophète lui-même « est plein d'allégresse en Yahvé, son âme exulte en son Dieu » (cf. v. 10) ; « c'est la joie de l'époux au sujet de l'épouse que ton Dieu éprouvera » pour son peuple (62, 5). Dans la page précédant celle qui est à présent l'objet de notre chant et de notre prière, c'est le Seigneur lui-même qui participe au bonheur d'Israël, qui va renaître en tant que nation : « Mais soyez pleins d'allégresse et exultez éternellement de ce que moi, je vais créer : car voici que je vais faire de Jérusalem une exultation et de mon peuple une allégresse. J'exulterai en Jérusalem, en mon peuple je serai plein d'allégresse » (65, 18-19).
2. La source et la raison de cette exultation intérieure se trouve dans la vitalité retrouvée de Jérusalem, ressuscitée des cendres de la ruine, dont elle avait été la victime lorsque les armées babyloniennes la démolirent. On parle, en effet, de son « deuil » (66, 10) qui se trouve désormais derrière elle.
Comme cela a souvent lieu dans diverses cultures, la ville est représentée par des images féminines, et même maternelles. Lorsqu'une ville est en paix, elle est semblable à un sein maternel protégé et sûr ; elle est même comme une mère qui allaite ses enfants avec générosité et tendresse (v. 11).
Sous cette lumière, la réalité que la Bible appelle, en utilisant une expression féminine, « la fille de Sion », c'est-à-dire Jérusalem, redevient une ville-mère qui accueille, nourrit et fait les délices de ses enfants, c'est-à-dire de ses habitants. Sur cette scène de vie et de tendresse descend ensuite la parole du Seigneur qui a le ton d'une bénédiction (cf. vv. 12-14).
3. Dieu a recours à d'autres images liées à la fécondité : il parle, en effet, de fleuves et de torrents ; c'est-à-dire d'eaux qui symbolisent la vie, la luxuriance de la végétation, la prospérité de la terre et de ses habitants (cf. v. 12). La prospérité de Jérusalem, sa « paix » (shalom), don généreux de Dieu, assurera à ses enfants une existence remplie de tendresse maternelle : « On vous portera sur la hanche, on vous caressera en vous tenant sur les genoux » (ibid.) et cette tendresse maternelle sera la tendresse de Dieu lui-même : « Comme celui que sa mère console, moi aussi, je vous consolerai » (v. 13). Le Seigneur utilise ainsi la métaphore maternelle pour décrire son amour pour ses créatures.
Auparavant également, dans le Livre d'Isaïe, on peut lire un passage qui attribue à Dieu un profil maternel : « Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas » (49, 15). Dans notre cantique, les paroles du Seigneur adressées à Jérusalem finissent en reprenant le thème de la vitalité intérieure, exprimée par une autre image de fertilité et d'énergie : celle de l'herbe fraîche, image appliquée aux membres, pour indiquer la vigueur du corps et de l'existence (cf. 66, 14).
4. À ce point, il est facile, face à la ville-mère, d'étendre notre regard jusqu'à parvenir au profil de l'Église, vierge et mère féconde. Nous concluons notre méditation sur Jérusalem ressuscitée par une réflexion de saint Ambroise, tirée de son œuvre Les Vierges : « La sainte Église est immaculée dans son union conjugale : féconde en raison de ses enfants, elle est vierge en raison de sa chasteté, bien qu'étant une mère pour les enfants qu'elle engendre. Nous sommes donc nés d'une vierge, qui a conçu non par l'œuvre d'un homme, mais par l'œuvre de l'Esprit. Nous sommes donc nés d'une vierge non dans les douleurs physiques, mais dans la joie des anges. C'est une vierge qui nous nourrit non pas avec le lait de son corps, mais avec celui dont parle l'Apôtre, lorsqu'il dit avoir allaité le peuple de Dieu à l'âge faible de l'adolescence.
Quelle femme mariée a plus d'enfants que la sainte Église ? Elle est vierge en raison de la sainteté qu'elle reçoit dans les sacrements et elle est mère des peuples. Sa fécondité est également attestée par l'Écriture qui dit : « Plus nombreux sont les fils de la délaissée que les fils de l'épouse » (Is 54, 1 ; Ga 4, 27), notre mère n'a pas de mari, mais elle a un époux, car l'Église au sein des peuples et l'âme de chaque personne - exemptes de toute infidélité, fécondes dans la vie de l'esprit - épousent, sans que la pudeur vienne à manquer, le Verbe de Dieu comme un époux éternel » (I, 31 : SAEMO 14/1, pp. 132-133).
Puissance et bonté du Seigneur
Lecture : Ps 146, 1.4-7.11
1. Le Psaume qui vient d'être chanté est la première partie d'une composition qui comprend également le Psaume 147, qui suit, et que l'original hébreu a conservé dans son unité. Ce sont l'ancienne version grecque et la version latine qui ont divisé le cantique en deux Psaumes distincts.
Le Psaume commence par une invitation à louer Dieu, puis énumère une longue série de motifs de louange, tous exprimés au présent. Il s'agit d'activités de Dieu considérées comme caractéristiques et toujours actuelles ; elles sont cependant de genres très divers : certaines concernent les interventions de Dieu dans l'existence humaine (cf. Ps 146, 3.6.11) et en particulier en faveur de Jérusalem et d'Israël (cf. v. 2) ; d'autres concernent l'univers créé (cf. v. 4) et plus particulièrement la terre avec sa végétation et les animaux (cf. vv. 8-9).
En disant, à la fin, de qui le Seigneur est satisfait, le Psaume nous invite à une double attitude : de crainte religieuse et de confiance (cf. v. 11) Nous ne sommes pas abandonnés à nous-mêmes ou aux énergies cosmiques, mais nous sommes toujours entre les mains du Seigneur pour son projet de salut.
2. Après l'invitation joyeuse à la louange (cf. v. 1), le Psaume se déploie en deux mouvements poétiques et spirituels. Dans le premier (cf. vv. 2-6), est introduite avant tout l'action historique de Dieu, sous l'image d'un bâtisseur qui reconstruit Jérusalem revenue à la vie après l'exil de Babylone (cf. v. 2). Mais ce grand artisan qu'est le Seigneur se révèle également comme un père qui se penche sur les blessures intérieures et physiques, présentes chez son peuple humilié et opprimé (cf. v. 3).
Faisons place à saint Augustin qui, dans le Commentaire au Psaume 146 fait à Carthage en 412, commentait la phrase « Le Seigneur guérit les cœurs brisés » de la manière suivante : »Celui qui n'a pas le cœur brisé n'est pas guéri... Qui sont ceux qui ont le cœur brisé ? Les humbles. Et ceux qui ne l'ont pas ? Les orgueilleux. Quoi qu'il en soit, le cœur brisé est guéri, le cœur gonflé d'orgueil est abaissé à terre. Et même, selon toute probabilité, s'il est abaissé à terre, c'est pour pouvoir être redressé, pour pouvoir être guéri... « Il guérit les cœurs brisés et bande leurs blessures »... En d'autres termes, il guérit ceux qui ont le cœur humble, ceux qui confessent, qui se punissent, qui se jugent avec sévérité pour pouvoir faire l'expérience de sa miséricorde. Voilà ceux qu'il guérit. La santé parfaite ne sera toutefois atteinte qu'au terme de l'état mortel présent, lorsque notre être corruptible se sera revêtu d'incorruptibilité et que notre être mortel se sera revêtu d'immortalité » (5-8 : Commentaires sur les Psaumes, IV, Rome, 1977, pp. 772-779).
3. Mais l'œuvre de Dieu ne se manifeste pas seulement en guérissant son peuple de ses souffrances. Lui qui entoure de tendresse et d'attention les pauvres, s'élève en juge sévère à l'égard des impies (cf. v. 6). Le Seigneur de l'histoire n'est pas indifférent face à la fureur des tyrans qui croient être les seuls juges de l'histoire humaine ; Dieu abaisse jusqu'à terre ceux qui défient le ciel par leur orgueil (cf. 1 S 2, 7-8 ; Lc 51-53).
L'action de Dieu ne se limite pourtant pas à la domination sur l'histoire ; il est également le roi de la création, l'univers tout entier répond à son appel de Créateur. Il peut non seulement compter le nombre infini d'étoiles, mais il est également en mesure de donner un nom à chacune d'elles, définissant ainsi sa nature et sa caractéristique (cf. Ps 146, 4).
Le prophète Isaïe chantait déjà : « Levez les yeux là-haut et voyez : qui a créé ces astres ? Il déploie leur armée en bon ordre, il les appelle tous par leur nom » (40, 26). Les « armées » du Seigneur sont donc les étoiles. Le prophète Baruch poursuivait ainsi : « Les étoiles brillent à leur poste, joyeuses ; les appelle-t-il, elles répondent : Nous voici ! elles brillent avec joie pour leur créateur » (3, 34-35).
4. Après une nouvelle invitation joyeuse à la louange (cf. Ps 146, 7), voici que s'ouvre le deuxième mouvement du Psaume 146 (cf. vv. 7-11). Celui-ci met encore en scène l'action créatrice de Dieu dans le cosmos. Dans un paysage souvent aride comme peut l'être le paysage oriental, le premier signe de l'amour divin est la pluie qui féconde la terre (cf. v. 8). Par ce moyen, le Seigneur organise un festin pour les animaux. Il se préoccupe même de donner de la nourriture aux plus modestes êtres vivants, comme les petits corbeaux qui crient de faim (cf. v. 9). Jésus nous invitera à regarder « les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! » (Mt 6, 26 ; cf. également Lc 12, 24 avec une référence explicite aux « corbeaux »).
Mais une fois de plus, l'attention passe de la création à l'existence humaine. Et ainsi, le Psaume se conclut en montrant le Seigneur qui se penche sur celui qui est juste et humble (cf. Ps 146, 10-11), comme il était déjà apparu dans la première partie de l'hymne (cf. v. 6). À travers deux symboles de puissance, le cheval et le « jarret de l'homme » qui court, est définie l'attitude divine, qui ne se laisse pas conquérir ou intimider par la force. Une fois de plus, la logique du Seigneur ignore l'orgueil ou l'arrogance du pouvoir, mais prend le parti de ceux qui sont fidèles et « espèrent son amour » (v. 11), c'est-à-dire qui se laissent entièrement guider par Dieu dans leur action et leur pensée, dans leur programme et dans leur vie quotidienne elle-même.
L'orant doit lui aussi se placer parmi ces derniers, en fondant son espérance sur la grâce du Seigneur, assuré d'être enveloppé par le manteau de l'amour divin ; « L'œil de Yahvé est sur ceux qui le craignent, sur ceux qui espèrent son amour, pour préserver leur âme de la mort et les faire vivre au temps de la famine... en lui la joie de notre cœur, en son nom de sainteté notre foi » (Ps 32, 18-19.21).
« Seigneur, prends pitié de moi »
Lecture : Ps 50, 3-4.15.17-19
1. C'est la quatrième fois que nous écoutons, au cours de nos réflexions sur la Liturgie des Laudes, la proclamation du Psaume 50, le célèbre Miserere. En effet, celui-ci est reproposé le vendredi de chaque semaine, afin qu'il devienne une oasis de méditation, où découvrir le mal qui se cache dans la conscience et invoquer du Seigneur la purification et le pardon. En effet, comme le confesse le Psalmiste dans une autre supplique, « nul vivant n'est justifié devant toi « ô Seigneur (Ps 142, 2). Dans le Livre de Job, on lit : « Et l'homme se croirait juste devant Dieu, il serait pur l'enfant de la femme ? La lune même est sans éclat, les étoiles ne sont pas pures à ses yeux. Combien moins l'homme, cette vermine, un fils d'homme, ce vermisseau ? » (25, 4-6).
Des phrases fortes et dramatiques qui veulent montrer avec sérieux et gravité la limite et la fragilité de la créature humaine, sa propension perverse à semer le mal et la violence, l'impureté et le mensonge. Toutefois, le message d'espérance du Miserere, que le Psautier place sur les lèvres de David, pécheur converti, est celui-ci : Dieu peut « effacer, laver, purifier » la faute confessée avec un cœur contrit (cf. Ps 50, 2-3). Le Seigneur dit à travers la voix d'Isaïe : « Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, comme neige ils blanchiront ; quand ils seraient rouges comme la pourpre, comme laine ils deviendront » (1, 18).
2. Nous nous arrêterons cette fois-ci brièvement sur le finale du Psaume 50, un finale plein d'espérance, car l'orant est conscient d'avoir été pardonné par Dieu (cf. vv. 17-21).
Désormais, sa bouche va proclamer au monde la louange du Seigneur, attestant de cette façon la joie que ressent l'âme purifiée par le mal et donc libérée du remords (cf. v. 17).
L'orant témoigne de façon nette d'une autre conviction, en se référant à l'enseignement réitéré des prophètes (cf. Is 1, 10-17 ; Am 5, 21-25 ; Os 6, 6) : le sacrifice le plus apprécié qui s'élève au Seigneur comme un parfum et une agréable odeur (cf. Gn 8, 21) n'est pas l'holocauste de taureaux ni d'agneaux, mais plutôt le « cœur brisé, broyé » (Ps 50, 19).
L'Imitation du Christ, texte si cher à la tradition spirituelle chrétienne, répète le même avertissement que celui du Psalmiste : « L'humble contrition des péchés est pour toi le sacrifice agréable, un parfum beaucoup plus doux que la fumée de l'encens... C'est là que se purifie et se lave toute injustice » (III, 52, 4).
3. Le Psaume se conclut de façon inattendue par une perspective totalement diverse, qui semble même contradictoire (cf. vv. 20-21). De la dernière supplication d'un pécheur particulier, on passe à une prière pour la reconstruction de toute la ville de Jérusalem, ce qui nous transporte de l'époque de David à celle de la destruction de la ville, des siècles plus tard. D'autre part, après avoir exprimé dans le verset 18 le refus divin des sacrifices d'animaux, le Psaume annonce dans le verset 21 que Dieu appréciera ces mêmes sacrifices.
Il est clair que ce passage final est un ajout postérieur, fait au cours de la période de l'exil, et qui veut, dans un certains sens, corriger ou du moins compléter la perspective du Psaume de David. Et ce sur deux points : d'une part, on ne voulait pas que tout le Psaume se réduise à une prière individuelle ; il fallait penser également à la situation difficile de toute la ville. D'autre part, on a voulu redimensionner le refus divin des sacrifices rituels ; ce refus ne pouvait pas être complet ni définitif, car il s'agissait d'un culte prescrit par Dieu lui-même dans la Torah. Celui qui a complété le Psaume a eu une bonne intuition : il a compris la nécessité dans laquelle se trouvent les pécheurs, la nécessité d'une médiation sacrificielle. Les pécheurs ne sont pas en mesure de se purifier seuls ; les bons sentiments ne suffisent pas. Une médiation extérieure efficace est nécessaire. Le Nouveau Testament révélera le sens plein de cette intuition, en montrant que par le don de sa vie, le Christ a effectué une médiation sacrificielle parfaite.
4. Dans ses Homélies sur Ézéchiel, saint Grégoire le Grand a bien saisi la différence de perspective existant entre les versets 19 et 21 du Miserere. Il en propose une interprétation que nous pouvons également accueillir, concluant ainsi notre réflexion. Saint Grégoire applique le verset 19, qui parle d'esprit contrit, à l'existence terrestre de l'Église et le verset 21, qui parle d'holocauste, à l'Église qui est au Ciel.
Voici les paroles de ce grand Souverain Pontife : « La sainte Église a deux vies : l'une qu'elle conduit dans le temps, l'autre qu'elle reçoit dans l'éternité ; l'une à travers laquelle elle œuvre sur terre, l'autre qui est récompensée au ciel ; l'une à travers laquelle elle recueille les mérites, l'autre qui jouit désormais des mérites recueillis. Dans l'une comme dans l'autre vie, elle offre un sacrifice : ici-bas, le sacrifice de la componction et là-haut, le sacrifice de la louange. Du premier sacrifice, il est dit : « Le sacrifice à Dieu, c'est un esprit brisé » (Ps 50, 19) ; du second, il est écrit : « Alors tu te plairas aux sacrifices de justice - holocauste et totale oblation » (Ps 50, 21)... Dans les deux cas, on offre la chair, car ici-bas, l'oblation de la chair est la mortification du corps, et là-haut, l'oblation de la chair est la gloire de la résurrection dans la louange à Dieu. Là-haut, on offrira la chair comme en holocauste, alors que, transformée en incorruptibilité éternelle, il n'y aura plus aucun conflit ni rien de mortel, car elle demeurera tout entière enflammée d'amour pour lui dans la louange sans fin » (Homélie sur Ezéchiel/2, Rome 1993, p. 271).
Saint Pie X : une fidélité totale au Christ et à l'Église
Paul VI : témoin du Seigneur qui scrute les signes des temps
1. Il y a cent ans, le 4 août 1903, était élu mon prédécesseur, saint Pie X. Né à Riese, petite localité des Préalpes vénitiennes, dans une terre demeurée profondément chrétienne, Giuseppe Sarto passa toute sa vie, jusqu'à son élection comme Pape, en Vénétie. Je salue avec affection le groupe nombreux de pèlerins provenant de Trévise, qui, accompagnés par leur Évêque, sont venus rendre hommage à la mémoire de leur illustre compatriote.
Très chers frères et sœurs, votre présence m'offre l'occasion de souligner le rôle important que ce Successeur de Pierre a joué dans l'histoire de l'Église et de l'humanité au début du XX siècle. En l'élevant aux honneurs des autels, le 29 mai 1954, année mariale, Pie XII l'a défini « champion sans égal de l'Église et saint providentiel de notre temps », dont l'œuvre prit « l'aspect d'une lutte engagée par un géant pour défendre un trésor inestimable : l'unité intérieure de l'Église dans son intime fondement :la foi » (Acta Apostolicae Sedis XLVI [1954], 308). Que continue de veiller sur l'Église ce saint Pontife, qui nous a laissé un exemple de fidélité totale au Christ et d'amour passionné pour son Église.
2. Je voudrais également faire mémoire d'un autre grand Pape. Aujourd'hui, en effet, 25 ans se sont écoulés depuis ce 6 août 1978, où, dans la résidence de Castel Gandolfo, s'éteignit le Serviteur de Dieu Paul VI. C'était le soir du jour où l'Église célèbre le mystère lumineux de la Transfiguration du Christ, « soleil sans crépuscule » (hymne liturgique). C'était un dimanche, Pâque hebdomadaire, Jour du Seigneur et du don de l'Esprit (cf. Lettre apost. Dies Domini, n. 19).
Je me suis déjà arrêté sur la figure de Paul VI au cours d'une récente Audience générale, à l'occasion du quarantième anniversaire de son élection comme Évêque de Rome. Aujourd'hui, sur le lieu même où il conclut son séjour terrestre, je désire écouter à nouveau en esprit avec vous, très chers frères et sœurs, son testament spirituel, la dernière parole suprême que fut précisément sa mort.
Au cours de la dernière Audience générale, quatre jours avant sa mort, le mercredi 2 août, il avait parlé aux pèlerins de la foi, comme force et lumière de l'Église (cf. Insegnamenti de Paul VI, XVI, 1978, p. 586 ; cf. ORLF n. 32 du 8 août 1978). Et dans le texte préparé pour l'Angelus du 6 août, qu'il ne put prononcer, tournant son regard vers le Christ transfiguré, il avait écrit : « Cette lumière qui l'inonde est et sera également notre part d'héritage et de splendeur. Nous sommes appelés à partager une si grande gloire, parce que nous sommes « participants de la nature divine » (2 P 1 4) » (ibid., p. 588 ; cf. ORLF n. 32 du 8 août 1978).
3. Paul VI ressentait l'importance de rapporter les gestes et les choix de chaque jour au « grand passage » auquel il se préparait peu à peu. Ce qu'il écrivait, par exemple, dans l'œuvre Pensiero alla morte, en est la preuve. Nous y lisons, entre autres, une phrase qui fait penser précisément à la fête d'aujourd'hui, la Transfiguration : « Voilà, - écrivait-il - j'aimerais, en terminant, être dans la lumière... Dans ce dernier regard, je m'aperçois que cette scène fascinante et mystérieuse [du monde] est un réverbère, est un reflet de la première et unique Lumière... une invitation à la vision de l'invisible Soleil, quem nemo vidit umquam (cf. Jo 1, 18) :unigenitus Filius, qui est in sinu Patris, Ipse enarravit. Ainsi soit-il, ainsi soit-il » (Ibid., 24-25).
Pour les croyants, la mort est comme l'« amen » final de leur existence terrestre. Il en a certainement été ainsi pour le Serviteur de Dieu Paul VI, qui dans le « grand passage », manifesta sa plus haute profession de foi. Lui qui, lors de la clôture de l'Année de la Foi, avait proclamé avec solennité le « Credo du Peuple de Dieu », le scella par le dernier et très personnel « amen », comme couronnement d'un engagement pour le Christ qui avait donné un sens à toute sa vie.
4. « La lumière de la foi ne connaît pas de crépuscule ». C'est ce que nous chantons dans un hymne liturgique. Aujourd'hui, nous rendons grâce à Dieu, car ces paroles se sont réalisées chez mon bien-aimé prédécesseur. À vingt-cinq ans de sa disparition, sa haute stature de maître et de défenseur de la foi à une heure dramatique de l'histoire de l'Église et du monde, apparaît toujours plus lumineuse. En repensant à ce que lui-même écrivit à propos de notre époque, c'est-à-dire qu'à celle-ci, les témoins ont plus de crédit que les maîtres (cf. Exhort. ap. Evangelii nuntiandi, n. 41), nous voulons rappeler sa mémoire avec une reconnaissance dévouée comme authentique témoin du Christ Seigneur, aimant l'Église et toujours attentif à scruter les signes des temps dans la culture contemporaine. Puisse chaque membre du Peuple de Dieu - et, je voudrais ajouter, chaque homme et femme de bonne volonté - honorer sa vénérée mémoire par l'engagement d'une recherche de la vérité sincère et constante. Cette vérité qui resplendit en plénitude sur le visage du Christ, et que la Vierge Marie, comme aimait à la rappeler Paul VI, nous aide à mieux comprendre et à vivre avec sa prompte intercession maternelle.