MESSAGE DE SA SAINTETÉ
JEAN PAUL II
POUR LE CARÊME 2003
Chers Frères et Sœurs !
1. Temps fort de prière, de jeûne et d’engagement à l’égard de ceux qui sont dans le besoin, le Carême offre à tout chrétien la possibilité de se préparer à la fête de Pâques en examinant avec soin sa propre vie, la confrontant d’une manière spéciale avec la Parole de Dieu qui éclaire la route quotidienne des croyants.
Cette année, comme guide de réflexion pour le Carême, je voudrais proposer la phrase extraite des Actes des Apôtres: «Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir» (20, 35). Il ne s’agit pas d’un simple rappel moral, ni d’un commandement qui parvient à l’homme de l’extérieur. L’inclination au don est inscrite dans les profondeurs intimes du cœur humain: toute personne éprouve le désir d’entrer en relation avec les autres et se réalise pleinement quand elle se donne librement aux autres.
2. Notre époque est malheureusement influencée par une mentalité particulièrement sensible aux sollicitations de l’égoïsme, toujours prêt à se réveiller dans le cœur de l’homme. Dans la vie sociale, de même que dans les médias, la personne est souvent sollicitée par des messages qui, de manière insistante, ouvertement ou subrepticement, exaltent une culture de l’éphémère et l’hédonisme. Bien qu’une attention aux autres ne fasse pas défaut dans des situations de catastrophes écologiques, de guerres ou d’autres cas d’urgences, il s’avère en général difficile de développer une culture de la solidarité. L’esprit du monde affaiblit la tendance intérieure au don désintéressé de soi aux autres et pousse à satisfaire ses propres intérêts particuliers. Le désir d’accumuler des biens se fait toujours plus pressant. Il est évidemment naturel et juste que chacun, grâce à ses talents personnels et à son travail, s’attache à obtenir ce dont il a besoin pour vivre, mais le désir exagéré de posséder empêche la créature humaine de s’ouvrir au Créateur et à ses semblables. Les paroles que Paul adressait à Timothée ont la même valeur pour tous les temps : «La racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être livrés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre» (1 Tm 6, 10).
L’exploitation de l’homme, l’indifférence face à la souffrance d’autrui, la violation des normes morales, ne sont que quelques-uns des fruits de l’appât du gain. Devant le spectacle désolant de la pauvreté persistante qui afflige une si grande part de la population mondiale, comment ne pas reconnaître que la recherche effrénée du profit et le manque d’attention tangible et responsable pour le bien commun concentrent entre les mains de quelques-uns une grande part des ressources tandis que le reste de l’humanité souffre de la misère et de l’abandon ?
Faisant appel aux croyants et à tous les hommes de bonne volonté, je voudrais rappeler un principe évident en lui-même, bien que souvent négligé: il est nécessaire de rechercher non pas le bien d’un petit cercle de privilégiés, mais l’amélioration des conditions de vie de tous. C’est seulement sur ce fondement que l’on pourra édifier l’ordre international, réellement empreint de justice et de solidarité, que tous appellent de leurs vœux.
3. «Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir». En répondant à l’appel intérieur à se donner aux autres sans rien attendre pour lui, le croyant éprouve une profonde satisfaction intérieure.
L’effort du chrétien pour promouvoir la justice, son engagement pour la défense des plus faibles, ses initiatives humanitaires pour procurer du pain à qui en est privé et pour soigner les malades, en allant à la rencontre de toutes les détresses et de tous les besoins, trouvent leur source dans cet unique et inépuisable trésor d’amour qu’est le don total de Jésus au Père. Le croyant est invité à suivre les pas du Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui, dans la parfaite adhésion à la volonté de son Père, se dépouilla et s’humilia lui-même (cf. Ph 2, 6 ss.), se donnant à nous dans un amour désintéressé et total, jusqu’à mourir sur la Croix. Du Calvaire se répand de manière éloquente le message de l’amour trinitaire pour les êtres humains de tous les temps et de tous les pays.
Saint Augustin remarquait que Dieu seul, Bien suprême, est en mesure de vaincre les misères du monde. La miséricorde et l’amour envers le prochain doivent donc jaillir d’un rapport vivant avec Dieu, et se référer sans cesse à Lui, parce que c’est dans la proximité avec le Christ que réside notre joie (cf. De civitate Dei, L. X, ch. 6, Paris, 2000, p. 378).
4. Le Fils de Dieu nous a aimés le premier, «alors que nous étions encore pécheurs» (Rm 5, 8), sans rien exiger, sans nous imposer aucune condition a priori. Face à ce constat, comment ne pas voir dans le Carême une occasion propice pour faire des choix courageux d’altruisme et de générosité ? Il nous offre les armes pratiques et efficaces du jeûne et de l’aumône pour lutter contre l’attachement excessif à l’argent. Se priver non seulement du superflu, mais aussi de quelque chose de plus, pour le donner à celui qui en a besoin, contribue au renoncement sans lequel il n’y a pas de pratique authentique de la vie chrétienne. D’autre part, en puisant des forces dans une prière incessante, le baptisé manifeste que Dieu occupe réellement la première place dans son existence.
C’est l’amour de Dieu répandu dans nos cœurs qui doit inspirer et transformer notre être et notre agir. Le chrétien ne doit pas croire qu’il peut chercher le bien véritable de ses frères s’il ne vit pas la charité du Christ. Même s’il réussissait à modifier d’importants aspects négatifs dans la vie sociale ou politique, tout résultat serait éphémère sans la charité. La capacité même de se donner aux autres est un don qui jaillit de la grâce de Dieu. Comme l’enseigne saint Paul, «c’est l’action de Dieu qui produit en vous la volonté et l’action, parce qu’il veut votre bien» (Ph 2, 13).
5. À l’homme d’aujourd’hui, souvent insatisfait d’une existence vide et éphémère, et recherchant la joie et le bonheur authentiques, le Christ se propose en exemple pour l’inviter à le suivre. À qui l’écoute, il demande de dépenser sa vie pour ses frères. Un tel don est source d’une réalisation plénière de soi et d’une joie profonde, comme le montre l’exemple éloquent des hommes et des femmes qui, abandonnant leur vie tranquille, n’ont pas hésité à risquer leur vie comme missionnaires dans les diverses parties du monde. On en trouve un témoignage dans la décision de ces jeunes qui, animés par la foi, ont embrassé la vocation sacerdotale ou religieuse pour se mettre au service du «salut de Dieu». On en a une illustration dans le nombre croissant de volontaires qui, avec disponibilité et promptitude, se dévouent pour les pauvres, les personnes âgées, les malades et tous ceux qui connaissent des situations de détresse.
On a pu assister récemment à de beaux mouvements de solidarité en faveur des victimes des inondations en Europe, des tremblements de terre en Amérique latine et en Italie, des épidémies en Afrique, des éruptions volcaniques aux Philippines, sans oublier les autres parties du monde ensanglantées par la haine et la guerre.
En de telles circonstances, les moyens de communication sociale s’avèrent fort utiles, montrant l’aide réalisée et avivant la disponibilité pour soutenir ceux qui sont dans l’épreuve et dans la difficulté. Ce n’est pas toujours l’impératif chrétien de l’amour qui motive l’intervention en faveur d’autrui, mais une compassion naturelle. Toutefois celui qui assiste la personne dans le besoin jouit toujours de la bienveillance de Dieu. Dans les Actes des Apôtres, on peut lire que Tabitha, qui était disciple, est sauvée parce qu’elle a fait du bien à son prochain (cf. 9, 36 ss.). Le centurion Corneille obtient la vie éternelle en raison de sa générosité (cf. ibid., 10, 1-31).
Le service de ceux qui sont dans le besoin peut être pour «ceux qui sont loin» le chemin providentiel pour rencontrer le Christ, car le Seigneur rend sans mesure pour tout don fait au prochain (cf. Mt 25, 40).
Je désire ardemment que le Carême soit pour les croyants une période favorable pour répandre l’Évangile de la charité en tous lieux et en témoigner, car la vocation à la charité constitue le cœur de toute évangélisation authentique. J’invoque à cette intention l’intercession de Marie, Mère de l’Église. Puisse-t-elle nous accompagner durant notre temps de Carême ! Dans ces sentiments, je vous bénis tous de grand cœur.
Du Vatican, le 7 janvier 2003.
JOANNES PAULUS II
MESSAGE DE SA SAINTETÉ
JEAN PAUL II
POUR LE CARÊME 2002
Chers Frères et Sœurs,
1. Nous nous préparons à reprendre le chemin du Carême, qui nous conduira aux célébrations solennelles du mystère central de la foi, le mystère de la passion, de la mort et de la résurrection du Christ. Nous nous apprêtons à vivre le temps propice que l’Église offre aux fidèles pour méditer sur l’œuvre de salut réalisée par le Seigneur sur la Croix. Le dessein de salut du Père céleste s’est accompli dans le don libre et total de son Fils unique aux hommes. “Personne n’a pu m’enlever ma vie: je la donne de moi-même” (Jn 10, 18), affirme Jésus, mettant bien en lumière le fait qu’il offre lui-même sa vie en sacrifice, volontairement, pour le salut du monde. Pour preuve d’un si grand don d’amour, le Rédempteur ajoute: “Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis” (Jn 15, 13).
Le Carême, occasion providentielle de conversion, nous aide à contempler cet étonnant mystère d’amour. Il constitue un retour aux sources de la foi car, en méditant sur le don de grâce incommensurable qu’est la Rédemption, nous ne pouvons pas ne pas réaliser que tout nous est donné par l’initiative de l’amour de Dieu. C’est précisément pour méditer sur cet aspect du mystère du salut que j’ai choisi pour thème du Message de Carême de cette année ces mots du Seigneur: “Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement” (Mt 10, 8).
2. Dieu nous a donné librement son propre Fils: qui a pu ou qui peut mériter un tel privilège ? Saint Paul affirme: “Tous les hommes sont pécheurs, ils sont tous privés de la gloire de Dieu, lui qui leur donne d’être des justes par sa seule grâce” (Rm 3, 23-24). Dieu nous a aimés avec une infinie miséricorde sans se laisser arrêter par les conditions de grave rupture dans lesquelles le péché avait placé la personne humaine. Il s’est penché avec bienveillance sur nos infirmités, en en faisant l’occasion d’une nouvelle et plus merveilleuse effusion de son amour. L’Église ne cesse d’annoncer ce mystère d’infinie bonté, exaltant le libre choix de Dieu et son désir de ne pas condamner mais de réintégrer l’homme dans la communion avec Lui.
“Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement”. Ces paroles de l’Évangile résonnent dans le cœur de chaque communauté chrétienne en pèlerinage pénitentiel vers Pâques. Rappelant le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur, le Carême conduit tout chrétien à s’émerveiller au plus profond de lui-même de la grandeur d’un tel don. Oui ! Nous avons reçu gratuitement. Notre existence n’est-elle pas tout entière marquée par la bienveillance de Dieu? L’éclosion de la vie et son prodigieux développement sont un don. C’est précisément parce qu’elle est un don que l’existence ne peut pas être considérée comme une possession ou une propriété privée, même si les potentialités dont nous disposons aujourd’hui pour en améliorer la qualité pourraient laisser croire que l’homme en est le “maître”. En effet, les conquêtes de la médecine et de la biotechnologie pourraient parfois induire l’homme à penser qu’il est son propre créateur, et à céder à la tentation de manipuler “l’arbre de vie” (Gn 3, 24).
Il est bon de rappeler encore ici que ce qui est techniquement possible n’est pas toujours moralement licite. Et, si l’on peut admirer l’effort de la science pour assurer une qualité de vie plus conforme à la dignité de l’homme, on ne doit jamais oublier que la vie humaine est un don, et qu’elle reste une valeur même quand elle est marquée par la souffrance et par des limites. Elle est un don à accueillir et à aimer toujours: reçu gratuitement et à mettre gratuitement au service des autres!
3. En nous proposant de nouveau l’exemple du Christ qui s’immole pour nous sur le Calvaire, le Carême nous aide à comprendre d’une manière singulière que la vie est rachetée en lui. Par le Saint-Esprit, il renouvelle notre vie et nous rend participants de la vie même de Dieu qui nous introduit dans son intimité et nous fait goûter son amour pour nous. Il s’agit d’un don sublime, que le chrétien est appelé à proclamer avec joie. Saint Jean écrit dans son Évangile: “La vie éternelle, c’est de te connaître, toi le seul Dieu, le vrai Dieu, et de connaître celui que tu as envoyé, Jésus Christ” (Jn 17, 3). Cette vie, qui nous est communiquée par le Baptême, nous devons continuellement la nourrir par une réponse de foi individuelle et communautaire, par la prière, la célébration des sacrements et le témoignage évangélique.
Ayant en effet reçu gratuitement la vie, nous devons à notre tour la donner gratuitement à nos frères. C’est ce que Jésus demande à ses disciples quand il les envoie comme ses témoins dans le monde: “Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.” Le premier don à faire en retour, c’est celui d’une vie sainte, témoignage de l’amour gratuit de Dieu. Puisse l’itinéraire du Carême être pour tous les croyants un rappel constant à approfondir leur vocation particulière! Comme croyants, nous devons nous ouvrir à une existence pleine de “gratuité”, nous consacrant nous-mêmes sans réserve à Dieu et au prochain.
4. “As-tu quelque chose sans l’avoir reçu?”, demande saint Paul (1 Co 4, 7). Aimer ses frères, se consacrer à eux, est une exigence qui découle de cette conscience. Plus ils en ont besoin, plus le devoir de les servir devient urgent pour le croyant. Dieu ne permet-il pas qu’il y ait des situations de besoin pour qu’en allant à la rencontre des autres nous apprenions à nous défaire de notre égoïsme et à vivre de l’authentique amour évangélique? Le commandement de Jésus est clair: “Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant?” (Mt 5, 46). Le monde estime les rapports avec les autres selon l’intérêt et l’avantage de chacun, suscitant ainsi une vision égocentrique de l’existence dans laquelle, trop souvent, les pauvres et les faibles n’ont pas leur place. C’est au contraire chaque personne, même la moins douée, qui doit être accueillie et aimée pour elle-même, par-delà ses qualités et ses défauts. Plus elle est en difficulté, plus elle doit justement être l’objet de notre amour concret. C’est de cet amour que l’Église témoigne, à travers les innombrables institutions qui prennent en charge les malades, les marginaux, les pauvres et les exploités. De cette façon, les chrétiens deviennent les apôtres de l’espérance et les bâtisseurs de la civilisation de l’amour.
Il est très significatif que ces paroles : “Vous avez reçu gratuitement: donnez gratuitement” soient prononcées par Jésus au moment même où il envoie les Apôtres répandre l’Évangile du salut, don premier et principal qu’il fait à l’humanité. Il veut que son Règne désormais tout proche (cf. Mt 10, 5 ss) se propage à travers des gestes d’amour gratuit de la part de ses disciples. Ainsi firent les Apôtres aux débuts du christianisme, et ceux qui les rencontraient reconnaissaient qu’ils étaient porteurs d’un message plus grand qu’eux-mêmes. Aujourd’hui encore comme à cette époque-là, le bien accompli par les croyants devient un signe et souvent une invitation à croire. Même lorsque, comme pour le bon samaritain, le chrétien va au-devant des besoins de son prochain, son aide n’est jamais purement matérielle. Elle est toujours en même temps une annonce du Règne, qui révèle le sens plénier de la vie, de l’espérance et de l’amour.
5. Chers Frères et Sœurs, voilà l’esprit dans lequel nous devons nous préparer à vivre le Carême : la générosité active envers nos frères les plus pauvres. En leur ouvrant notre cœur, nous devenons toujours plus conscients que notre don aux autres est une réponse aux nombreux dons que le Seigneur continue à nous faire. Nous avons reçu gratuitement, donnons gratuitement!
Y a-t-il un moment plus favorable que le temps du Carême pour rendre ce témoignage de gratuité dont le monde a tant besoin? Dans l’amour même que Dieu a pour nous, il y a l’appel à nous donner, à notre tour, gratuitement aux autres. Je remercie tous ceux – laïcs, religieux, prêtres – qui, en tous points du monde, rendent ce témoignage de charité. Qu’il en soit ainsi pour tout chrétien, en quelque situation qu’il se trouve!
Puisse Marie, Vierge et Mère du bel Amour et de l’Espérance, être notre guide et notre soutien sur ce chemin de Carême! Avec l’assurance de ma prière et de mon affection, j’accorde à tous, spécialement à ceux qui travaillent quotidiennement sur les nombreux chantiers de la charité, une particulière Bénédiction apostolique.
Du Vatican, le 4 octobre 2001, en la fête de saint François d’Assise.
JOANNES PAULUS II
MESSAGE DE SA SA SAINTETÉ
JEAN PAUL II
POUR LE CARÊME 2001
“La charité ne tient pas compte du mal” (cf. 1 Co 13, 5)
1. “Voici que nous montons à Jérusalem” (Mc 10, 33). Par ces paroles, le Seigneur invite les disciples à parcourir avec Lui le chemin qui, de la Galilée, mène au lieu où s’accomplira sa mission rédemptrice. Ce chemin vers Jérusalem, que les évangélistes présentent comme le couronnement de l’itinéraire de Jésus sur terre, constitue le modèle de la vie du chrétien, engagé à la suite du Maître sur la voie de la Croix. Cette invitation à “monter à Jérusalem”, le Christ l’adresse également aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. Il l’adresse avec une force particulière au moment du Carême, temps favorable pour se convertir et pour retrouver la pleine communion avec Lui, en participant intimement au mystère de sa mort et de sa résurrection.
Pour les croyants, le Carême est donc une bonne occasion pour se livrer à une profonde révision de vie. Dans le monde contemporain, aux côtés de généreux témoins de l’Évangile, il y aussi des baptisés qui, face à l’appel exigeant à entreprendre la “montée vers Jérusalem”, prennent une attitude de sourde résistance et parfois même de rébellion ouverte. Ce sont des situations où l’expérience de la prière est vécue de façon plutôt superficielle, de sorte que la parole de Dieu n’a pas d’incidence sur l’existence. Nombreux sont ceux qui n’accordent aucune signification au sacrement même de la Pénitence et qui ne considèrent la célébration eucharistique dominicale que comme un devoir à remplir.
Comment accueillir l’invitation à la conversion que Jésus nous adresse aussi durant ce Carême ? Comment parvenir à un sérieux changement de vie ? Il s’agit avant tout d’ouvrir notre cœur aux messages parlants de la liturgie. La période qui prépare à la Pâque représente un don providentiel du Seigneur et une possibilité précieuse pour s’approcher de Lui, en rentrant en nousi-mêmes et en nous mettant à l’écoute de ses inspirations intérieures.
2. Il y a des chrétiens qui pensent pouvoir se passer de cette force spirituelle constante, parce qu’ils ne perçoivent pas l’urgence de se confronter avec la vérité de l’Évangile. Ils s’efforcent de vider de leur sens et de rendre inoffensives, pour qu’elles ne troublent pas leur façon de vivre, des paroles comme celles-ci: “Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent” (Lc 6, 27). De telles paroles sont aux yeux de ces personnes fort difficiles à accepter et à traduire en comportements de vie cohérents. En effet, si ces paroles sont prises au sérieux, elles exigent une conversion radicale. Au contraire, quand on est offensé et blessé, on est tenté de céder aux mécanismes psychologiques de l’apitoiement sur soi et de la vengeance, ignorant l’invitation de Jésus à aimer son propre ennemi. La vie humaine quotidienne fait cependant apparaître, avec grande évidence, qu’on ne peut renoncer au pardon et à la réconciliation si l’on veut parvenir à un réel renouveau personnel et social. Cela vaut dans les relations interpersonnelles, mais aussi dans les rapports entre communautés et entre nations.
3. Les conflits innombrables et tragiques qui déchirent l’humanité, et qui découlent parfois de motifs religieux mal compris, ont creusé des fossés de haine et de violence entre les peuples. Cela se produit aussi parfois entre groupes et factions au sein d’une même nation. Ainsi, il arrive que l’on assiste, avec une sensation douloureuse d’impuissance, à la reprise de luttes que l’on croyait définitivement apaisées, et on a l’impression que certains peuples sont impliqués dans une spirale de violence sans fin, qui continuera à faire d’innombrables victimes, sans qu’il y ait la moindre perspective concrète de solution. Et les vœux de paix, qui sont formulés aux quatre coins du monde, s’avèrent inefficaces: l’engagement nécessaire pour parvenir à la concorde désirée ne parvient pas à prendre corps.
Face à ce scénario inquiétant, les chrétiens ne peuvent rester indifférents. Et c’est pourquoi, au cours de l’Année jubilaire qui vient de se terminer, je me suis fait l’écho de la demande de pardon que l’Église adressait à Dieu pour les péchés de ses enfants. Nous sommes bien conscients que les fautes des chrétiens ont malheureusement obscurci son visage immaculé, mais, confiants en l’amour miséricordieux de Dieu qui, dans la perspective du repentir, ne tient pas compte du mal, nous savons également que c’est avec confiance que nous pouvons sans cesse reprendre le chemin. L’amour de Dieu trouve son expression la plus haute précisément quant l’homme, pécheur et ingrat, est admis à vivre en pleine communion avec Lui. Dans cette optique, la “purification de la mémoire” constitue avant tout la profession renouvelée de la miséricorde divine, profession que l’Église, à ses différents niveaux, est appelée chaque fois à faire sienne avec une conviction renouvelée.
4. L’unique voie de la paix est le pardon. Accepter et accorder le pardon rend possible une nouvelle qualité de rapports entre les hommes, interrompt la spirale de la haine et de la vengeance, et rompt les chaînes du mal qui enserrent le cœur des ennemis. Pour les nations à la recherche de la réconciliation et pour toutes les personnes qui désirent une coexistence pacifique entre les individus et entre les peuples, il n’y a pas d’autre voie que celle-ci: le pardon reçu et offert. Quelle richesse d’enseignements salutaires contiennent les paroles du Seigneur: “Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes” (Mt 5, 44-45) ! Aimer celui qui nous a offensés désarme l’adversaire et peut transformer même un champ de bataille en un lieu de coopération solidaire.
C’est là un défi qui concerne les personnes mais aussi les communautés, les peuples et l’humanité entière. Il concerne de façon spéciale les familles. Il n’est pas facile de se convertir au pardon et à la réconciliation. Se réconcilier peut déjà paraître problématique lorsque, au point de départ, se trouve notre propre faute. Si la faute vient de l’autre, se réconcilier peut même être perçu comme une humiliation qui dépasse la raison. Pour une telle démarche, un chemin de conversion intérieure est nécessaire ; il faut le courage de l’humble obéissance au commandement de Jésus. Sa parole ne laisse pas de doute : non seulement celui qui provoque l’inimitié mais aussi celui qui la subit doit chercher la réconciliation (cf. Mt 5, 23-24). Le chrétien doit aussi faire la paix lorsqu’il se sent victime de celui qui l’a offensé et frappé injustement. Le Seigneur lui-même a agi ainsi. Il attend du disciple qu’il le suive, coopérant ainsi à la rédemption de son frère.
De nos jours, le pardon apparaît toujours plus comme une dimension nécessaire pour un renouveau social authentique et pour l’affermissement de la paix dans le monde. En annonçant le pardon et l’amour des ennemis, l’Église a conscience d’introduire dans le patrimoine spirituel de l’humanité entière une façon nouvelle de vivre en relation avec les autres ; une façon laborieuse, certes, mais riche d’espérance. Pour ce faire, elle sait qu’elle peut compter sur l’aide du Seigneur, qui jamais n’abandonne ceux qui ont recours à Lui dans les difficultés.
5. “La charité ne tient pas compte du mal” (cf. 1 Co 13, 5). Dans cette expression de la première Lettre aux Corinthiens, l’Apôtre Paul rappelle que le pardon est une des formes les plus élevées de l’exercice de la charité. Le temps du Carême est un temps propice pour mieux approfondir la portée de cette vérité. Par le sacrement de la Réconciliation, le Père nous donne son pardon dans le Christ et cela nous pousse à vivre dans la charité, considérant l’autre non pas comme un ennemi, mais comme un frère.
Puisse ce temps de pénitence et de réconciliation encourager les croyants à penser et à agir sous le signe d’une charité authentique, ouverte à toutes les dimensions de l’homme ! Cette attitude intérieure les mènera à porter les fruits de l’Esprit (cf. Ga 5, 22) et à offrir avec un cœur nouveau une aide matérielle à ceux qui sont dans le besoin.
Un cœur réconcilié avec Dieu et avec le prochain est un cœur généreux. Durant les jours saints du Carême, la “collecte” prend une valeur significative, car il ne s’agit pas de donner de son superflu pour tranquilliser sa conscience, mais de prendre en charge, avec sollicitude et solidarité, la misère présente dans le monde. Considérer le visage douloureux et les conditions de souffrance de tant de frères et sœurs nous poussent nécessairement à partager au moins une partie de nos biens avec ceux qui sont en difficulté. Et l’offrande de Carême a encore plus de valeur lorsque celui qui la fait s’est libéré du ressentiment et de l’indifférence, obstacles qui le maintiennent à distance de la communion avec Dieu et avec ses frères.
Le monde attend des chrétiens un témoignage cohérent de communion et de solidarité. À ce propos, les paroles de l’Apôtre Jean sont particulièrement révélatrices : “Celui qui a de quoi vivre en ce monde, s’il voit son frère dans le besoin sans se laisser attendrir, comment l’amour de Dieu pourrait-il demeurer en lui ?” (1 Jn 3, 17).
Frères et Sœurs ! Commentant l’enseignement du Seigneur sur la montée vers Jérusalem, saint Jean Chrysostome rappelle que le Christ ne laisse pas ses disciples dans l’ignorance des luttes et des sacrifices qui les attendent. Il souligne qu’il est difficile de renoncer à son “moi”, mais que ce n’est pas impossible quand on peut compter sur l’aide de Dieu qui nous est accordée “au moyen de la communion avec la personne du Christ” (Homélie sur l’Évangile de Mathieu, 65, 2: PG 58, 619).
Voilà pourquoi, en ce Carême, je désire inviter tous les croyants à prier le Seigneur avec ardeur et confiance d’accorder à chacun de nous de faire une nouvelle expérience de sa miséricorde. Seul ce don nous aidera à accueillir et à vivre d’une manière toujours plus joyeuse et plus généreuse la charité de Christ, qui “ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal, ne se réjouit pas de l’injustice, mais qui met sa joie dans la vérité” (cf. 1 Co 13, 5-6).
Dans ces sentiments, j’invoque la protection de la Mère de Miséricorde sur la marche de Carême de toute la communauté des croyants et, de tout cœur, je donne à chacun la Bénédiction apostolique.
Du Vatican, 7 janvier 2001.
JOANNES PAULUS II