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MESSAGE
DE SA SAINTETÉ
JEAN-PAUL II
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
JOURNÉE MONDIALE
DE LA PAIX
1er janvier 1988
LA LIBERTÉ RELIGIEUSE,
CONDITION POUR VIVRE ENSEMBLE LA PAIX
 
En ce premier jour de l'année, je suis heureux d'être fidèle à un rendez-vous désormais régulier depuis vingt ans avec les responsables des Nations et des Organisations internationales, et avec tous mes frères et mes sœurs du monde qui prennent à cœur la cause de la paix. En effet, je suis profondément convaincu que réfléchir ensemble sur la valeur inestimable de la paix, cela veut déjà dire que l'on commence, d'une certaine façon, à la bâtir.
Le thème que je voudrais cette année proposer à l'attention de tous - la liberté religieuse, condition pour vivre ensemble la paix - résulte de trois considérations.
En premier lieu, la liberté religieuse, qui est une exigence inaliénable de la dignité de tout homme, est une pierre angulaire dans l'édifice des droits humains; elle est par conséquent un facteur indispensable pour le bien des personnes et de toute la société, comme aussi pour l'épanouissement personnel de chacun. Il en résulte que, pour les individus et les communautés, la liberté de professer et de pratiquer sa religion est un élément essentiel de la convivialité pacifique des hommes. La paix, qui se construit et se consolide à tous les niveaux de la convivialité, s'appuie fondamentalement sur la liberté et l'ouverture des consciences à la vérité.
D'autre part, toutes les formes de violation, ouverte ou cachée, de la liberté religieuse nuisent, et de manière très grave, à la cause de la paix, au même titre que les violations portant atteinte aux autres droits fondamentaux de la personne. Quarante ans après la Déclaration universelle des droits de l'homme, qui sera commémorée au mois de décembre prochain, il nous faut constater que des millions de personnes souffrent encore, en diverses régions du monde, à cause de leurs convictions religieuses, et sont victimes de législations répressives et oppressives, parfois de persécutions ouvertes, plus souvent de pratiques subtiles de discrimination à l'égard des croyants et de leurs communautés. Cet état de choses, en soi intolérable, constitue aussi une lourde hypothèque pour la paix.
Enfin, je voudrais rappeler l'expérience de la rencontre de prière qui eut lieu à Assise le 27 octobre 1986, et en recueillir les fruits. Cette grande rencontre de frères, rassemblés dans la prière pour la paix, a été un signe pour le monde. Sans confusion ni syncrétisme, des représentants des principales communautés religieuses répandues sur la terre ont voulu exprimer ensemble la conviction que la paix est un don d'en haut, et traduire réellement en actes leur engagement à l'implorer, à l'accueillir et à le faire fructifier par des choix concrets de respect, de solidarité et de fraternité.
l. La dignité et la liberté de la personne humaine
La paix n'est pas une pure absence de conflits et de guerres, mais " le fruit d'un ordre inscrit dans la société humaine par son divin fondateur " (Gaudium et spes, n. 78). Elle est œuvre de justice et requiert, par conséquent, le respect des droits et l'accomplissement des devoirs personnels de chaque homme. I1 y a un lien intrinsèque entre les exigences de la justice, de la vérité et de la paix (cf. Pacem in terris, I, III).
Selon cet ordre voulu par le Créateur, la société est appelée à s'organiser et à remplir son rôle au service de l'homme et du bien commun. Les lignes de force de cet ordre sont discernables par la raison et on les reconnaît à partir de l'expérience historique; le développement actuel des sciences sociales a enrichi la conscience qu'en a l'humanité, malgré toutes les distorsions idéologiques et les conflits qui paraissent parfois l'obscurcir.
C'est pourquoi l'Eglise catholique, désirant accomplir fidèlement sa mission d'annoncer le salut qui vient du Christ seul (cf. Ac 4, 12), s'adresse à tous les hommes sans distinction et les invite à reconnaître les lois de l'ordre naturel qui régissent la convivialité humaine et déterminent les conditions de la paix.
La personne est le fondement et la fin de l'ordre social, car elle est le sujet de droits inaliénables qu'elle ne reçoit pas de l'extérieur mais qui découlent de sa nature même : rien ni personne ne peut les détruire, aucune contrainte extérieure ne peut les anéantir, parce qu'ils s'enracinent dans ce qu'elle a de plus profondément humain. De manière analogue, la personne ne se réduit pas à ses conditionnements sociaux, culturels et historiques, parce que le propre de l'homme, qui a une âme spirituelle, est de tendre à une fin qui transcende les conditions changeantes de son existence. Aucune puissance humaine ne peut s'opposer à l'épanouissement de l'homme comme personne.
Du principe premier et fondamental de l'ordre social, selon lequel la société a pour fin la personne, découle l'exigence que toute société soit organisée de manière à permettre à l'homme de réaliser sa vocation en pleine liberté, et plus encore de l'y aider.
La liberté est la prérogative la plus noble de l'homme. A partir des choix les plus intimes, toute personne doit pouvoir s'exprimer dans un acte où elle se détermine lucidement, inspirée par sa propre conscience. Sans liberté, les actes humains sont vides, privés de valeur.
La liberté dont le Créateur a doté l'homme est la capacité qui lui est toujours donnée de chercher la vérité par son intelligence et d'adhérer du fond du cœur au bien auquel il aspire naturellement, sans être soumis à des pressions, à des contraintes ou à des violences d'aucune sorte. La dignité de la personne suppose la faculté de pouvoir correspondre aux impératifs moraux de sa propre conscience dans la recherche de la vérité. Et la vérité, comme l'a souligné le deuxième Concile œcuménique du Vatican, parce qu'elle " doit être cherchée selon la manière propre à la personne humaine et à sa nature sociale " (Dignitatis humanae, n. 3), " ne s'impose que par la force de la vérité elle-même " (ibid., n. 1 ).
Pour que la liberté de l'homme dans la recherche de la vérité et, par conséquent, dans la profession de ses convictions religieuses, soit maintenue hors de l'atteinte de toute coercition de la part d'individus, de groupes sociaux ou de n'importe quelle puissance humaine, elle doit trouver une garantie claire dans l'ordonnance juridique de la société, c'est-à-dire qu'elle doit être reconnue et sanctionnée par la loi civile en tant que droit inaliénable du sujet (cf. ibid., n. 2) .
II est bien clair que la liberté de conscience et de religion n'entraîne pas une relativisation de la vérité objective que tout être humain est tenu, par obligation morale, à rechercher. Dans l'organisation de la société, elle est seulement la traduction institutionnelle de l'ordre établi par Dieu, selon lequel ses créatures peuvent connaître, accueillir et accepter, en personnes libres et responsables, la proposition éternelle de l'alliance avec lui.
Le droit civil et social à la liberté religieuse, pour autant qu'il touche à la sphère la plus intime de l'esprit, apparaît comme un point de repère et, d'une certaine façon, il devient la mesure des autres droits fondamentaux. En effet, il s'agit de respecter le domaine le plus sensible dans l'autonomie de la personne, en lui accordant d'agir suivant les impératifs de sa conscience, dans les choix d'ordre privé comme dans la vie sociale. L'Etat ne peut revendiquer une compétence, directe ou indirecte, sur les convictions religieuses des personnes. Il ne peut s'arroger le droit d'imposer ou d'empêcher la profession et la pratique publiques de la religion d'une personne ou d'une communauté. En cette matière, les Autorités civiles ont le devoir de faire en sorte que les droits des individus et des communautés soient respectés, en même temps que de sauvegarder l'ordre public juste.
Même lorsqu'un Etat accorde à une religion déterminée une position juridique particulière, il se doit de reconnaître légalement et de respecter effectivement le droit à la liberté de conscience de tous les citoyens, comme aussi des étrangers qui résident sur son territoire, même temporairement, pour des raisons professionnelles ou autres.
En aucun cas l'organisation de l'Etat ne peut se substituer à la conscience des citoyens, ni retirer à leurs associations religieuses leur espace vital, ou prendre leur place. Un ordre social juste requiert que tous - individuellement et en communauté - puissent professer leurs convictions religieuses tout en respectant les autres.
Le 1er septembre 1980, en m'adressant aux Chefs d'Etat signataires de l'Acte final d'Helsinki, j'ai tenu à souligner - entre autres - le fait que la liberté religieuse authentique exige que soient garantis aussi les droits qui résultent de la dimension sociale et publique de la profession de foi et de l'appartenance à une communauté religieuse organisée.
A ce sujet, parlant à l'Assemblée générale des Nations Unies, j'exprimais la conviction que " ce même respect de la dignité de la personne humaine semble requérir que, lorsque le domaine précis où s'exerce la liberté religieuse est discuté ou défini en vue de l'établissement de lois nationales ou de conventions internationales, les institutions qui par nature sont au service de la vie religieuse soient partie prenante" (2 octobre 1979, n. 20).
2. Un patrimoine commun
Il convient de reconnaître que les principes dont il est ici question rentrent aujourd'hui dans le patrimoine commun de la plupart des législations civiles, et aussi de l'organisation de la société internationale, qui a élaboré des documents normatifs appropriés. Ils font désormais partie de la culture de notre temps, comme le montrent les débats toujours plus précis et plus approfondis qui se sont développés, spécialement ces dernières années, dans des réunions et des congrès d'érudits et d'experts sur tous les aspects concrets de la liberté religieuse. On n'en constate pas moins fréquemment que le droit à la liberté religieuse n'est pas correctement compris et qu'il n'est pas respecté de manière satisfaisante.
Il y a avant tout des formes d'intolérance spontanée, plus ou moins occasionnelles, fruits parfois de l'ignorance et de préjugés, qui offensent des personnes et des communautés, provoquant des polémiques, des frictions et des oppositions au détriment de la paix et d'un engagement solidaire en vue du bien commun.
Dans un certain nombre de pays, des normes légales et des pratiques administratives limitent ou annulent en fait les droits que les constitutions reconnaissent formellement aux croyants individuels et aux groupes religieux.
Enfin, il existe aujourd'hui encore des législations et des réglementations qui n'incluent pas le droit fondamental à la liberté religieuse ou en prévoient des limitations tout à fait injustifiées, pour ne pas mentionner les cas de dispositions de caractère nettement discriminatoire et, parfois, relevant ouvertement de la persécution.
Diverses organisations publiques ou privées, nationales ou internationales, ont été constituées, surtout ces dernières années, dans le but de défendre ceux qui, dans de nombreuses régions du monde, sont, en raison de leurs convictions religieuses, victimes de situations illégitimes et humiliantes pour l'humanité entière. Face à l'opinion publique, ces organisations ont le mérite de se faire l'écho des plaintes et des protestations de frères et sœurs qui sont souvent dans l'impossibilité de faire entendre leur voix.
Pour sa part, l'Eglise catholique ne cesse de montrer sa solidarité à ceux qui souffrent de discriminations et de persécutions en raison de leur foi, en agissant avec une constante sollicitude et une patiente persévérance pour que de telles situations soient surmontées. A cette fin, le Saint-Siège désire apporter sa contribution spécifique dans les réunions internationales où est débattue la défense des droits de l'homme et de la paix. C'est dans le même sens que se situe l'action, nécessairement plus discrète mais non moins attentive, que déploient le Siège Apostolique et ses Représentants dans leurs contacts avec les Autorités politiques du monde entier.
3. La liberté religieuse et la paix
Il ne peut échapper à personne que la dimension religieuse qui s'enracine dans la conscience de l'homme a une incidence spécifique sur l'idée de la paix, et que toute tentative d'empêcher ou de restreindre sa libre expression se detourne inévitablement, avec de graves conséquences, contre la possibilité qu'a l'homme de vivre avec ses semblables dans la sérénité.
Une première considération s'impose. Comme je l'écrivais dans ma lettre déjà citée aux Chefs d'Etat signataires de l'Acte final d'Helsinki, la liberté religieuse, dans la mesure où elle touche au domaine le plus intime de l'esprit, est un fondement des autres libertés et en est comme la raison d'être. Et la profession d'une religion, bien qu'elle consiste avant tout en des actes intérieurs de l'esprit, retentit, sur toute l'expérience de la vie humaine et donc sur toutes ses manifestations.
En outre, la liberté religieuse contribue d'une manière déterminante à la formation de citoyens authentiquement libres, parce que, en permettant de rechercher la vérité sur l'homme et sur le monde et d'y adhérer, elle favorise en chaque homme une conscience développée de sa dignité et un engagement plus motivé dans ses responsabilités. Un rapport droit avec la vérité est une condition essentielle pour une liberté authentique (cf. Redemptor hominis, n. 12).
En ce sens, on peut dire que la liberté religieuse est un facteur de grande importance pour renforcer la cohésion morale d'un peuple. La société civile peut compter sur les croyants qui, par leurs convictions profondes, non seulement ne se laisseront pas facilement enfermer dans des idéologies ou des courants envahissants, mais s'efforceront d'agir conformément à leur aspiration à tout ce qui est vrai et juste, condition indispensable pour arriver à la paix (cf. Dignitatis humanae, n. 8 ).
Mais il y a plus. La foi religieuse, en amenant l'homme à comprendre son humanité d'une manière nouvelle, le conduit à se retrouver, par le don sincère de soi, profondément solidaire des autres hommes (cf. Dominum et vivificantem, n. 59). La foi religieuse rapproche et unit les hommes, en fait des frères, les rend plus attentifs, plus responsables, plus généreux dans leur service du bien commun. Il ne s'agit pas seulement de se sentir mieux disposé à collaborer avec les autres, . parce qu'on est rassuré ét protégé dans ses propres droits, mais plutôt de puiser aux sources intarissables
de la conscience droite des motivations supérieures pour s'engager à construire une société plus juste et plus humaine.
Au sein de chaque Etat - disons plutôt au sein de chaque peuple -, cette exigence de coresponsabilité solidaire est ressentie aujourd'hui de manière particulièrement forte. Mais, comme mon vénéré prédécesseur le Pape Paul VI eut l'occasion de se le demander, " un Etat peut-il solliciter avec fruit une confiance et une collaboration entières alors que, par une sorte de "confessionnalisme en négatif", il se proclame athée et, tout en déclarant respecter dans un certain cadre les croyances individuelles, il prend position contre la foi d'une partie de ses citoyens? " (Allocution au Corps diplomatique, 14 janvier 1978). On devrait au contraire veiller à conserver à " la confrontation entre la conception religieuse du monde et la conception agnostique ou même athée, qui est l'un des "signes des temps" de notre époque, des dimensions humaines, loyales et respectueuses, sans porter atteinte aux droits essentiels de la conscience de tout homme ou toute femme qui vivent sur la terre " (cf. Discours aux Nations Unies, 2 octobre 1979, n. 20).
Nous assistons aujourd'hui, au-delà des situations persistantes de guerre et d'injustice, à un mouvement vers une union progressive des peuples et des nations, sur les plans politique, économique, culturel, etc. Les convictions religieuses donnent une impulsion profonde, et de portée significative, à cette tendance qui paraît ne pouvoir être arrêtée, mais qui pourtant se heurte continuellement à de sérieux obstacles. En effet, en excluant le recours aux méthodes violentes pour résoudre les conflits et en éduquant à la fraternité et à l'amour, les convictions religieuses contribuent à favoriser l'entente et la réconciliation et elles peuvent apporter des ressources morales nouvelles pour la solution de problèmes face auxquels l'humanité semble aujourd'hui faible et impuisante.
4. La responsabilité de l'homme religieux
Aux devoirs de l'Etat en vue de l'exercice du droit à la liberté religieuse correspondent des responsabilités précises et graves des hommes et des femmes tant dans leur profession religieuse personnelle que dans l'organisation et dans la vie de leurs communautés respectives.
En premier lieu, les responsables des Confessions religieuses sont tenus de présenter leur enseignement sans se laisser influencer par des intérêts personnels, politiques et sociaux, de manière compatible avec les exigences de la convivialité dans le respect de la liberté de chacun.
De même ceux qui adhèrent aux diverses religions devraient - individuellement et en communauté - exprimer leurs convictions et organiser le culte ainsi que toute autre activité particulière en respectant aussi les droits des autres personnes qui n'appartiennent pas à cette religion ou qui ne professent pas un credo.
Et c'est précisement dans le domaine de la paix, aspiration suprême de l'humanité, que toute communauté religieuse et que tout croyant peuvent mesurer l'authenticité de leur engagement de solidarité envers leurs frères. Aujourd'hui, plus que jamais peut-être, le monde porte son regard vers les religions dans une attente spécifique de la paix. . Du reste, on peut se féliciter de voir parmi les responsables des confessions religieuses, comme chez les simples fidèles, une attention toujours plus vive, un désir toujours plus fort de travailler en faveur de la paix. Ces desseins méritent d'être encouragés et opportunément coordonnés afin de les rendre toujours plus efficaces. Pour ce faire, il est nécessaire d'aller jusqu'aux racines.
C'est ce qui s'est produit à Assise, l'an dernier : répondant à mon appel fraternel, les responsables des principales religions du monde se sont rassemblés afin d'affirmer ensemble - mais dans la fidélité de chacun à ses convictions religieuses - leur détermination commune à bâtir la paix.
Dans la " logique " d'Assise, il s'agit en effet d'un don qui engage et qui oblige, d'un don à cultiver et à faire mûrir: par l'accueil mutuel, par le respect réci proque, par le renoncement aux intimidations idéologiques et à la violence, par la promotion d'institutions et de formes de concertation et de coopération entre les peuples et les nations, et surtout par l'éducation à la paix considérée à un niveau bien plus élevé que la réforme des structures - nécessaire et souhaitable il est vrai - c'est-à-dire l'éducation à la paix qui suppose la conversion des cœurs.
5. L'engagement des disciples du Christ
Nous reconnaissons avec joie que ce processus est déjà heureusement commencé entre les Eglises et les Communautés ecclésiales chrétiennes. Je voudrais formuler le voeu qu'il puisse continuer à recevoir une impulsion nouvelle et qu'il s'élargisse à une participation plus ample de tous les hommes religieux du monde face au grand défi de la paix.
Comme Pasteur de l'Eglise universelle, je manquerais à ma mission si je n'élevais la voix pour défendre le respect du droit inaliénable de proclamer l'Evangile " à toute créature " (Mc 16, 15), et si je ne rappelais que Dieu a disposé la société civile pour le service de la personne humaine à laquelle revient la liberté de chercher la vérité et d'y adhérer. L'engagement en faveur de la vérité, de la liberté, de la justice et de la paix distingue les disciples du Christ Seigneur. Nous portons dans notre coeur en effet la certitude révélée que Dieu le Père a fait de nous, par son Fils crucifié qui " est notre paix " (Ep 2, 14), un Peuple nouveau qui a comme condition la liberté des fils et comme règle le précepte de l'amour fraternel.
Peuple de la Nouvelle Alliance, nous savons que notre liberté trouve son expression la plus haute dans l'adhésion totale à l'appel divin au salut, et, avec l'Apôtre Jean, nous confessons que " nous, nous avons reconnu l'amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru " (1 Jn 4, 16), l'amour manifesté en son Fils incarné. De cet acte de foi libre et libérateur découle une vision du monde nouvelle, une approche nouvelle de nos frères, une manière nouvelle d'être dans la société comme un levain. C'est le " commandement nouveau " (Jn 13, 34) que le Seigneur nous a donné; c'est " sa paix " (Jn 14, 27) qu'il nous a laissée, et non celle du monde toujours imparfaite.
Nous devons vivre pleinement et en toute responsabilité la liberté qui nous vient de la condition de fils et qui dévoile à nos yeux des perspectives transcendantes. Nous devons nous engager de toutes nos forces à vivre le commandement nouveau, en nous laissant illuminer par la paix qui nous est donnée et en la rayonnant autour de nous. " A ceci - nous avertit le Seigneur - tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples " (Jn 13, 35).
Je sais bien que ce devoir immense dépasse nos pauvres forces. De combien de divisions et d'incompréhensions ne portons-nous pas, nous chrétiens, notre part de responsabilité ! Et combien ne nous reste-t-il pas à bâtir en nous-mêmes, au sein des familles et des communautés, sous le signe de la réconciliation et de la charité fraternelle ! Certes, il faut le reconnaître, les conditions où se trouve le monde ne nous facilitent pas la tâche. La tentation de la violence nous guette sans cesse. L'égoïsme, le matérialisme, l'orgueil rendent l'homme toujours moins libre et la société toujours moins ouverte aux exigences de la fraternité. Il ne faut pourtant pas nous décourager : Jésus, notre Maître et Seigneur, est avec nous tous les jours jusqu'à la fin du monde (cf. Mt 28, 20).
Ma pensée va avec une particulière affection à nos frères et à nos soeurs qui sont privés de la liberté de professer leur foi chrétienne, à tous ceux qui souffrent persécution pour le nom du Christ, à ceux qui, à cause de Lui, doivent subir la marginalisation et l'humiliation. Je voudrais que ces frères et soeurs connaissent notre proximité spirituelle, notre solidarité, qu'ils éprouvent le réconfort de notre prière. Nous savons que leur sacrifice, uni à celui du Christ, porte des fruits de véritable paix.
Frères et soeurs dans la foi, l'engagement pour la paix constitue un témoignage qui nous rend aujourd'hui crédibles aux yeux du monde et, par-dessus tout, aux yeux des générations qui montent. Le grand défi de l'homme contemporain, la mise en jeu de sa liberté authentique, se retrouvent dans la Béatitude évangélique : " Heureux les artisans de paix " (Mt 5, 9).
Le monde a besoin de paix, le monde aspire ardemment à la paix. Prions afin que tous, hommes et femmes, jouissant de la liberté religieuse, puissent vivre en paix.
 
Du Vatican, le 8 décembre 1987.



MESSAGE
DE SA SAINTETÉ
JEAN-PAUL II
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
JOURNÉE MONDIALE
DE LA PAIX
1er janvier 1987
DÉVELOPPEMENT ET SOLIDARITÉ :
DEUX CLÉS POUR LA PAIX
1. Appel à tous ...
Mon prédécesseur le Pape Paul VI avait publié un appel à tous les hommes de bonne volonté, les invitant à célébrer, le premier jour de chaque année civile, une Journée mondiale de la Paix, comme signe d'espérance et promesse de voir la paix "dominer le déroulement de l'histoire à venir" (AAS 59, 1967, p. 1098 ). Vingt ans après, je répète cet appel, en m'adressant à chacun des membres de la famille humaine. Je vous invite à vous joindre à moi pour réfléchir sur la paix et pour célébrer la paix. Célébrer la paix au milieu de difficultés telles que celles d'aujourd'hui, c'est affirmer notre confiance en l'humanité.
A cause de cette confiance, j'adresse mon appel à chacun, assuré que nous pouvons apprendre ensemble à célébrer dans la paix ce que désirent universellement les peuples dans le monde entier. Nous tous qui partageons ce désir, nous pouvons ainsi rassembler nos réflexions et nos efforts dans l'unité pour faire de la paix un objectif accessible à tous en faveur de tous.
Le thème que j'ai choisi pour le Message de cette année s'inspire de cette vérité essentielle sur l'humanité : nous formons une seule famille humaine. Du seul fait que nous sommes nés dans ce monde, nous partageons un même héritage et nous formons une unique lignée avec tout autre être humain. Cette unité s'exprime dans toute la richesse et toute la diversité de la famille humaine: dans les races, les cultures, les langues et les histoires différentes. Et nous sommes appelés à reconnaître la solidarité fondamentale de la famille humaine comme la condition essentielle de notre vie commune sur cette terre.
1987 marque aussi le vingtième anniversaire de la publication de Populorum progressio. Cette célèbre encyclique de Paul VI était un appel solennel à une action concertée pour le développement intégral des peuples (cf. Populorum progressio, n. 5). Le mot de Paul VI, " le développement est le nouveau nom de la paix ", donne une clé pour notre recherche de la paix. Existe-t-il une véritable paix lorsque des hommes, des femmes et des enfants ne peuvent vivre dans toute leur dignité humaine ? Peut-il y avoir une paix durable dans un monde régi par des relations sociales, économiques et politiques qui favorisent une nation ou un groupe au détriment d'un autre ? Une paix authentique peut-elle être établie sans la reconnaissance effective de cette vérité admirable que nous sommes tous égaux en dignité, égaux parce que nous avons été faits à l'image de Dieu qui est notre Père ?
2. ... pour réfléchir sur la solidarité ...
Ce Message pour la vingtième Journée mondiale de la Paix se rattache étroitement au Message que j'ai adressé au monde l'an dernier sur le thème : " Du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, une seule paix ". Dans ce Message, je disais: " ... l'unité de la famille humaine a des répercussions très réelles sur notre vie et sur notre engagement en faveur de la paix ... Cela veut dire que nous nous engageons en faveur d'une solidarité nouvelle, la solidarité de la famille humaine ..., de relations nouvelles, de la solidarité sociale de tous " (n. 4).
Reconnaître la solidarité sociale de la famille humaine entraîne la responsabilité de construire à partir de ce qui nous unit. Cela veut dire promouvoir effectivement et sans exception l'égale dignité de tous en tant qu'êtres humains jouissant de certains droits fondamentaux et inaliénables. Cela concerne tous les aspects de notre vie individuelle, aussi bien que de notre vie dans la famille, dans la communauté où nous vivons et dans le monde. Une fois que nous avons vraiment compris que nous sommes frères et sœurs dans une commune humanité, nous pouvons, à la lumière de la solidarité qui nous unit, déterminer nos attitudes envers la vie. C'est particulièrement vrai de tout ce qui se rapporte au projet universel fondamental : la paix.
Dans la vie de chacun de nous, certains moments et certains événements nous ont liés les uns aux autres dans une reconnaissance consciente de l'unité de l'humanité. A partir du jour où nous avons pu voir pour la première fois des images de la terre depuis l'espace, un changement perceptible a eu lieu dans notre compréhension de la planète, de sa beauté et de sa fragilité extraordinaires. Grâce aux résultats de l'exploration spatiale, nous avons découvert que l'expression : " l'héritage commun de toute l'humanité " a pris un sens nouveau depuis cette date. Plus nous partageons les richesses artistiques et culturelles les uns des autres, plus nous découvrons notre humanité commune. Les jeunes, en particulier, ont approfondi le sens de l'unité à travers les événements sportifs régionaux et mondiaux et d'autres activités semblables, en renforçant leurs liens fraternels.
3. ... dans sa mise en pratique ...
En même temps, ces dernières années, nous avons eu bien souvent l'occasion de tendre une main fraternelle pour aider ceux que frappait un désastre naturel ou qui étaient atteints par la guerre et la famine. Nous sommes témoins du désir collectif grandissant - par delà les frontières politiques, géographiques et idéologiques - d'aider les membres les rnoins favorisés de la famille humaine. La souffrance de nos frères et sœurs de l'Afrique sub-saharienne, qui se prolonge et est encore si tragique, fait surgir des formes et des expressions concrètes de la solidarité universelle des êtres humains. En 1986, j'ai été heureux d'attribuer le Prix international Jean XXIII pour la Paix au Service catholique de Thaïlande pour les secours d'urgence et pour les réfugiés (COERR), notamment pour un double motif : j'avais ainsi l'occasion, en premier lieu, d'attirer l'attention du monde sur l'épreuve prolongée de ceux qui sont obligés de quitter leur patrie ; et, en second lieu, de mettre en lumière l'esprit de coopération et de collaboration dont tant de groupes, catholiques et autres, ont fait preuve pour répondre aux besoins des personnes sans foyer douloureusement éprouvées. Oui, l'esprit humain peut et sait répondre avec une grande générosité aux souffrances des autres. Dans ces faits, nous pouvons constater une réalisation croissante de la solidarité sociale où il s'affirme en paroles et en actes que nous sommes un, que nous devons reconnaître cette unité, et que c'est là un élément essentiel pour le bien commun de tous les individus et de toutes les nations.
Ces exemples illustrent le fait que nous pouvons coopérer, et que nous coopérons, de bien des manières, que nous pouvons travailler, et que nous travaillons ensemble pour faire avancer le bien commun. Cependant, il nous faut faire davantage. Il est nécessaire que nous adoptions une attitude fondamentale envers l'humanité et dans les relations que nous avons avec chaque personne et avec chaque groupe dans le monde. Nous pouvons commencer à voir là combien l'engagement pour la solidarité de toute la famille humaine est une clé pour la paix. Les projets qui favorisent le bien de l'humanité ou la bonne volonté entre les peuples sont une étape dans la réalisation de la solidarité. Les liens de sympathie et de charité qui nous poussent à aider ceux qui souffrent mettent en relief notre unité d'une autre manière. Mais le défi sous-jacent pour nous tous, c'est d'adopter une attitude de solidarité sociale avec toute la famille humaine et d'aborder dans cette attitude toutes les situations sociales et politiques.
Ainsi, par exemple, l'Organisation des Nations Unies a fait de 1987 l'Année internationale du logement des sans-abri. De cette manière, elle attire l'attention sur un point qui est l'objet de graves préoccupations, et elle soutient une attitude de solidarité humaine, politique et économique envers des millions de familles privées du cadre nécessaire à une vie familiale décente.
4. ... et face aux obstacles qu'elle rencontre
Malheureusement les exemples abondent d'obstacles mis à la solidarité, d'options politiques et idéologiques qui, en fait, limitent la mise en œuvre de la solidarité.
Ce sont des options ou des politiques qui ignorent l'égalité et la dignité fondamentales de la personne humaine ou les refusent. Parmi celles-ci, je pense en particulier à :
- la xénophobie qui renferme des nations sur elles-mêmes ou qui amène des gouvernements à établir des lois discriminatoires contre des personnes dans leur propre pays ;
- le fermeture des frontières d'une manière arbitraire et injustifiable, de sorte que des personnes sont effectivement privées de la possibilité de se déplacer et d'améliorer leur sort, d'être réunies avec leurs proches, ou simplement de rendre visite à leur famille ou de tendre la main vers les autres pour les aider et manifester leur compréhension ;
- des idéologies qui prêchent la haine ou la défiance, des systèmes qui établissent des barrières artificielles. La haine raciale, l'intolérance religieuse, les divisions de classes ne sont que trop présentes dans de nombreuses sociétés, ouvertement ou de manière occulte. Quand des responsables politiques érigent de telles divisions en systèmes intérieurs ou en politique portant sur les relations avec les autres nations, ces préjugés atteignent le cœur même de la dignité humaine. Ils deviennent un puissant motif de réactions qui aggravent les divisions, l'inimitié, la répression et la guerre. Le terrorisme est un autre mal qui, ces dernières années, a provoqué beaucoup de souffrances pour les personnes et de ravages dans la société.
Contre tout cela une solidarité effective constitue un antidote. Car si la caractéristique essentielle de la solidarité se trouve dans l'égalité radicale de tous les hommes et de toutes les femmes, il en résulte que toute politique qui contredit la dignité fondamentale et les droits humains de n'importe quelle personne ou de n'importe quel groupe de personnes est une politique qu'il faut rejeter. Au contraire, il faut soutenir les politiques et les programmes qui établissent des relations ouvertes et honnêtes entre les peuples, qui concluent des alliances justes, qui unissent les personnes pour une collaboration honorable. De telles initiatives n'ignorent pas les réelles différences linguistiques, raciales, religieuses, sociales ou culturelles entre les peuples; et elles ne refusent pas de voir les grandes difficultés qu'il y a à surmonter les divisions et les injustices existant depuis longtemps. Mais elles mettent au premier plan les éléments d'unité, aussi faibles qu'ils puissent paraître.
Cet esprit de solidarité est un esprit ouvert au dialogue. Il s'enracine dans la vérité, et la vérité est nécessaire à son développement. C'est un esprit qui cherche à construire plus qu'à détruire, à unir plus qu'à diviser. Du moment que la solidarité est universelle dans ses aspirations, elle peut revêtir bien des formes. Des accords régionaux en vue de promouvoir le bien commun et d'encourager les négociations bilatérales peuvent être utiles pour diminuer les tensions. Le partage des technologies ou des informations afin d'éviter des catastrophes ou d'améliorer la qualité de la vie des personnes dans une région définie contribuera à la solidarité et facilitera d'autres mesures sur une base plus large.
5. Réfléchir sur le développement ...
Il n'est peut-être pas d'autre secteur des tâches humaines où le besoin de solidarité sociale soit plus fort que le domaine du développement. Une grande part de ce qu'a dit Paul VI dans l'encyclique dont on célèbre le vingtième anniversaire s'applique particulièrement aujourd'hui. Il a vu très clairement que la question sociale avait pris une dimension mondiale (cf. Populorum progressio, n.3). Il fut parmi les premiers à attirer l'attention sur le fait que le progrès économique est en lui-même insuffisant et qu'il appelle le progrès social (cf, ibid., n. 35). Surtout, il insistait sur la nécessité d'un développement intégral, c'est-à-dire le développement de chaque personne et de toute la personne (cf. ibid., nn. 14-21 ). Il s'agissait, selon lui, d'un humanisme plénier: le développement total de la personne dans toutes ses dimensions et ouverte à l'Absolu qui " donne l'idée vraie de la vie humaine " ( ibid., n. 42 ). Un tel humanisme est l'objectif commun qui doit être recherché pour tous. " Le développement intégral de l'homme, disait-il, ne peut aller sans le développement solidaire de l'humanité " (ibid., n. 43).
Maintenant, vingt ans plus tard, je désire rendre hommage à cet enseignement de Paul VI. Aujourd'hui, dans des circonstances différentes, ces vues pénétrantes, spécialement en ce qui concerne l'importance d'un esprit de solidarité pour le développement, gardent toute leur valeur et jettent une vive lumière sur de nouveaux défis.
6. ... et ses applications aujourd'hui
Quand nous réfléchissons sur l'engagement pour la solidarité dans le champ du développement, la première vérité, et la plus fondamentale, est que le développement concerne les personnes. Les personnes sont les sujets du vrai développement, et le but du vrai développement, ce sont les personnes. Le développement intégral des personnes est l'objectif et la mesure de tous les projets de développement. Que toutes les personnes soient au centre du développement résulte de l'unité de la famille humaine; et ceci est sans rapport avec aucune des découvertes technologiques ou scientifiques que l'avenir peut réserver. Les personnes doivent être le centre de tout ce qui est fait pour améliorer les conditions de vie. Les personnes doivent être des agents actifs, et non des bénéficiaires passifs, de tout processus véritable de développement.
Un autre principe du développement en rapport avec la solidarité est la nécessité de promouvoir les valeurs qui sont véritablement utiles aux individus et à la société. Il ne suffit pas de tendre la main pour aider ceux qui sont dans le besoin. Il nous faut les aider à découvrir les valeurs qui leur permettent de bâtir une vie nouvelle et de prendre leur juste place dans la société, avec dignité et dans la justice. Toutes les personnes ont le droit de rechercher et d'obtenir ce qui est bon et vrai. Tous ont le droit de choisir ce qui élève la vie, et, en aucune manière, la vie en société n'est moralement neutre. Les choix sociaux ont des conséquences qui favorisent ou compromettent le vrai bien de la personne dans la société.
Dans le domaine du développement, et spécialement de l'aide au développement, des programmes ont été proposés qui prétendent être " hors valeurs " mais qui, en fait, sont contraires aux valeurs de la vie. Si l'on constate que des programmes gouvernementaux ou des aides globales obligent virtuellement des communautés ou des pays à accepter, pour prix de la croissance économique, des campagnes de contraception et des dispositions pour favoriser l'avortement, il faut dire clairement et avec force que ces propositions violent la solidarité de la famille humaine parce qu'elles refusent les valeurs de la dignité humaine et de la liberté humaine.
Ce qui est vrai du développement des personnes grâce au choix des valeurs qui élèvent la vie s'applique aussi au développement de la société. Tout ce qui empêche la vraie liberté milite contre le développement de la société et des institutions sociales. L'exploitation, les menaces, la soumission forcée, le refus de la part d'une fraction de la société de donner ses chances à une autre, tout cela est inacceptable et contredit la vraie notion de solidarité humaine. De telles actions, à l'intérieur d'une société ou entre les nations, peuvent malheureusement paraître réussir pour un temps. Cependant, plus de telles conditions se prolongent, plus il est probable qu'elles seront cause d'un renforcement de la répression et d'un accroissement de la violence. Dans l'injustice institutionnalisée se trouvent déjà les germes de la destruction. Refuser les moyens de réaliser son développement à une fraction d'une société déterminée ou à une nation, ne peut que conduire à l'insécurité et à l'agitation sociale. Cela produit la haine et la division, cela détruit l'espérance de la paix.
La solidarité qui favorise le développement intégral est celle qui protège et défend la liberté légitime de chaque personne et la juste sécurité de chaque nation. Sans cette liberté et cette sécurité, les vraies conditions du développement font défaut. Non seulement les individus mais aussi les nations doivent être en mesure de participer aux choix qui les concernent. La liberté que doivent avoir les nations pour assurer leur croissance et leur développement comme des partenaires égaux dans la famille des nations dépend de leur respect mutuel. Rechercher une supériorité économique, militaire ou politique aux dépens des droits d'autres nations ruine toute perspective de vrai développement et de vraie paix.
7. Solidarité et développement: deux clés pour la paix
C'est pour ces raisons que j'ai proposé de réfléchir cette année sur la solidarité et le développement comme des clés pour la paix. Chacune de ces réalités présente une signification spécifique. L'une et l'autre sont nécessaires en vue des objectifs que nous poursuivons. La solidarité est de nature éthique parce qu'elle suppose que l'on porte sur l'humanité un jugement de valeur. C'est pourquoi ses implications pour la vie humaine sur cette planète et pour les relations internationales sont aussi d'ordre éthique: les liens communs de notre humanité exigent que nous vivions en harmonie et que nous promouvions ce qui est bon les uns pour les autres. C'est en raison de ces implications éthiques que la solidarité est une clé fondamentale pour la paix.
C'est à cette lumière que le développement prend tout son sens. Il ne s'agit plus seulement d'améliorer certaines situations ou certaines conditions économiques. En dernier ressort, le développement devient une question de paix, parce qu'il aide à accomplir ce qui est bon pour les autres et pour la communauté humaine dans son ensemble.
Dans le contexte d'une vraie solidarité, il n'y a pas de danger d'exploitation ou de mauvais usage des programmes de développement au profit du petit nombre. Au contraire, le développement devient alors un processus qui engage les différents membres de la même famille humaine et les enrichit tous. Alors que la solidarité nous fournit la base éthique pour agir, le développement devient ce qu'un frère offre à son frère, afin que tous deux puissent vivre plus pleinement dans toute la diversité et la complémentarité qui sont les caractéristiques de la civilisation humaine. De cette dynamique résulte l'harmonieuse " tranquillité de l'ordre " qui est la paix véritable. Oui, la solidarité et le développement sont deux clés pour la paix.
8. Quelques problèmes modernes ...
Parmi les problèmes auxquels le monde est confronté au seuil de 1987, beaucoup sont en vérité complexes et paraissent presque insolubles. Cependant, si nous croyons à l'unité de la famille humaine, si nous affirmons que la paix est possible, notre réflexion commune sur la solidarité et le développement comme clés pour la paix peut apporter bien des lumières sur ces sujets cruciaux.
Assurément le problème persistant de la dette extérieure de nombreux pays en voie de développement pourrait être examiné d'un regard nouveau si tous ceux qui sont concernés intégraient ces considérations éthiques dans leurs évaluations et dans les solutions proposées. De nombreux aspects de ce problème - le protectionnisme, les prix des matières premières, les priorités pour les investissements, le respect des obligations souscrites aussi bien que la prise en considération de la situation intérieure des pays débiteurs - gagneraient à ce que l'on recherche en esprit de solidarité des solutions qui favorisent un développement durable.
A propos de la science et de la technologie, des divisions nouvelles et profondes apparaissent entre ceux qui disposent de la technologie et ceux qui n'en disposent pas. De telles inégalités ne favorisent pas la paix et le développement harmonieux, mais elle aggravent plutôt les situations d'inégalité déjà existantes. Si les personnes sont les sujets du développement et son objectif, il y a un impératif éthique de solidarité à partager plus largement les progrès en technologie appliquée avec les pays moins avancés dans ces domaines, et à refuser de faire de ces pays un terrain d'expérimentations problématiques ou un lieu de débarras pour les produits douteux. Les Organisations internationales et certains Etats font en ces domaines de réels efforts, qui représentent une contribution importante en faveur de la paix.
Des études récentes sur la relation entre le désarmement et le développement - deux des problèmes les plus cruciaux auxquels le monde est affronté aujourd'hui - font ressortir que les tensions actuelles entre l'Est et l'Ouest et les inégalités entre le Nord et le Sud constituent de sérieuses menaces pour la paix du monde. Il devient de plus en plus clair qu'un monde en paix, où est assurée la sécurité des peuples et des Etats, demande une solidarité active dans les efforts en faveur du développement et en même temps du désarmement. La pauvreté de certains Etats ne peut être sans conséquences pour tous les Etats; et si les négociations sur le désarmement restent sans résultats, cela ne peut que porter préjudice à tous les Etats. Et nous ne pouvons pas oublier ce que l'on appelle des conflits locaux qui coûtent de nombreuses vies humaines. Tous les Etats ont une responsabilité dans la paix du monde et cette paix ne peut être assurée tant que la sécurité fondée sur les armes n'est pas progressivement remplacée par la sécurité fondée sur la solidarité de la famille humaine. Une fois encore, je lance un appel pour que de nouveaux efforts soient accomplis afin de réduire les armes au minimum nécessaire à la légitime défense, et pour que l'on prenne des mesures plus importantes afin d'aider les pays en voie de développement à devenir auto-suffisants. C'est seulement ainsi que la communauté des Etats peut vivre dans une véritable solidarité.
Il est encore une autre menace pour la paix qui, dans le monde entier, sape les racines mêmes de chaque société : l'effondrement de la famille. La famille est la cellule de base de la société. La famille est le lieu premier où se produit le développement ou bien où il ne se produit pas. Si elle est saine et florissante, les possibilités sont grandes d'un développement intégral de l'ensemble de la société. Trop souvent, cependant, tel n'est pas le cas.
Dans de trop nombreuses sociétés, la famille est devenue un élément secondaire. Elle est relativisée à la suite de divers types d'interventions et, souvent, elle ne reçoit pas de l'Etat la protection et le soutien dont elle a besoin. Il n'est pas rare qu'elle soit privée des moyens équitables auxquels elle a droit pour être en mesure de croître et d'offrir à ses membres le cadre où ils pourront s'épanouir. Le phénomène des familles brisées, le fait que les membres d'une famille soient obligés de se séparer pour survivre, l'impossibilité de trouver un logement qui permette de fonder une famille ou de la faire vivre, tout cela est signe d'un sous-développement moral et d'une société qui a perdu le sens de ses valeurs. L'importance qu'un peuple ou une nation accorde au développement des familles est un indice fondamental de sa santé. Des conditions propices aux familles favorisent l'harmonie de la société et de la nation, et à leur tour fortifient la paix, tant à l'intérieur que dans le monde.

Nous voyons aujourd'hui le spectre effrayant de jeunes enfants abandonnés ou envoyés de force sur le marché du travail. Nous rencontrons des enfants et des jeunes dans des bidonvilles et de vastes cités impersonnelles où ils ne trouvent qu'une maigre subsistance et peu ou pas d'espoir pour l'avenir. L'effondrement de la structure familiale, la dispersion de ses membres, particulièrement des très jeunes, et les maux qui les affectent en conséquence - toxicomanie, alcoolisme, relations sexuelles passagères et sans signification, exploitation par d'autres - sont des éléments négatifs pour le développement de toute la personne que seule la solidarité sociale de la famille humaine peut favoriser. Croiser le regard d'une autre personne et y voir les espoirs et les angoisses d'un frère ou d'une sœur, c'est découvrir le sens de la solidarité.
9. ... qui nous engagent tous
L'enjeu, c'est la paix: la paix civile à l'intérieur des nations et la paix du monde entre les Etats (cf. Populorum progressio, n. 55 ). Paul VI a vu cela clairement il y a vingt ans. Il a perçu le lien intrinsèque entre les exigences de la justice dans le monde et la possibilité de la paix pour le monde. Ce n'est pas par une simple coïncidence que l'année même de la publication de Populorum progressio a été marquée par l'institution de la Journée mondiale annuelle de la Paix, initiative que j'ai été heureux de poursuivre.
Paul VI a déjà exprimé l'essentiel de la réflexion que nous menons cette année sur la solidarité et le développement comme clés pour la paix, lorsqu'il déclarait: " La paix ne se réduit pas à une absence de guerre, fruit de l'équilibre toujours précaire des forces. Elle se construit jour après jour, dans la poursuite d'un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre les hommes " (ibid., n. 76).
10. L'engagement des croyants et spécialement des chrétiens
Tous ceux d'entre nous qui croient en Dieu sont convaincus que l'ordre harmonieux auquel aspirent tous les peuples ne peut se réaliser par les seuls efforts humains, aussi indispensables soient-ils. Cette paix - la paix personnelle et la paix avec les autres - doit être recherchée en même temps dans la prière et la méditation. En disant cela, j'ai devant les yeux et au fond du cœur l'expérience profonde de la récente Journée mondiale de Prière pour la Paix à Assise. Les responsables et les délégués des Eglises chrétiennes, des Communautés ecclésiales et des Religions du monde ont offert une expression vivante de la solidarité dans la prière et la méditation pour la paix. C'était, de la part de chacun des participants - et de tous ceux qui se sont unis à nous en esprit -, un engagement visible à rechercher la paix, à être des artisans de paix, à faire tout ce qui est possible, dans la profonde solidarité de l'esprit, afin de travailler à une société où la justice fleurira et la paix abondera (cf. Ps 72, 7).
Le juste Juge que le psalmiste nous décrit est celui qui fait justice aux pauvres et à ceux qui souffrent. " Il aura souci du faible et du pauvre, du pauvre dont il sauve la vie. Il les rachète à l'oppression, à la violence ... " (vv. 13-14). Ces paroles sont sous nos yeux aujourd'hui, tandis que nous prions pour que l'aspiration à la paix qui a marqué le rassemblement d'Assise soit la force dynamique de tous les croyants et particulièrement des chrétiens.
Car les chrétiens peuvent discerner dans ces paroles inspirées des psaumes la figure de notre Seigneur Jésus Christ, Celui qui a apporté la paix au monde, Celui qui a guéri les blessés et les affligés, " porté la Bonne Nouvelle aux pauvres, ... apporté aux opprimés la libération " (Lc 4, 18). Jésus Christ est Celui que nous appelons "notre paix", et qui " a fait tomber ce qui séparait, le mur de la haine " (Ep 2, 14), afin de faire la paix. Oui, précisément ce désir de faire la paix, manifesté lors du rassemblement d'Assise, nous encourage aussi à réfléchir sur la manière de célébrer cette Journée mondiale à l'avenir.
Nous aussi, nous sommes appelés à être semblables au Christ, à être des artisans de paix par la réconciliation, à coopérer avec Lui dans la tâche d'apporter la paix sur cette terre en faisant avancer la cause de la justice pour tous les peuples et toutes les nations. Et nous ne devons jamais oublier ses paroles qui résument toute expression parfaite de la solidarité humaine: " Tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux " (Mt 7, 12). Quand ils n'observent pas ce commandement, les chrétiens devraient comprendre qu'ils sont cause de division et qu'ils commettent un péché. Ce péché a des conséquences graves dans la communauté des croyants et dans toute la société. Il offense Dieu lui-même qui est le créateur de la vie et celui qui en maintient l'existence.
La grâce et la sagesse que Jésus montre dès le temps de sa vie cachée à Nazareth avec Marie et Joseph (cf. Lc 2, 51-52) sont un modèle pour nos propres relations mutuelles en famille, dans notre nation, dans le monde. Le service du prochain par la parole et par les actes qui marque la vie publique de Jésus nous rappelle que la solidarité de la famille humaine a été radicalement renouvelée. Elle a reçu une fin transcendante qui ennoblit tous nos efforts humains en vue de la justice et de la paix. Enfin, l'acte suprême de solidarité que le monde a connu - la mort en Croix de Jésus-Christ pour tous - ouvre pour nous chrétiens la voie que nous avons à suivre. Pour que notre travail pour la paix soit pleinement efficace, il doit avoir part à la puissance transformante du Christ dont la mort donne la vie à tous les hommes nés dans ce monde, et dont le triomphe sur la mort est l'ultime garantie que la justice nécessaire à la solidarité et au développement conduira à la paix durable.
Que l'adhésion donnée par les chrétiens à Jésus-Christ comme Sauveur et Seigneur oriente tous leurs efforts! Que leur prière les soutienne dans leur engagement pour la cause de la paix par le développement des peuples dans l'esprit de la solidarité sociale!
11. Appel final
Ainsi nous commençons ensemble une année nouvelle : 1987. Puisse-t-elle être une année où l'humanité écartera enfin les divisions du passé, une année où les hommes chercheront la paix de tout leur cœur ! Mon espoir est que chacun puisse trouver dans ce Message une occasion d'approfondir son engagement pour l'unité de la famille humaine dans la solidarité. Puisse-t-il nous inciter et nous encourager tous à chercher le vrai bien de tous nos frères et sœurs dans un développement intégral qui favorise toutes les valeurs de la personne humaine dans la société !
Au commencement de ce Message, j'expliquais que le thème de la solidarité me poussait à l'adresser à tous, à tout homme et à toute femme de ce monde. Je répète à présent cette exhortation à chacun de vous, mais je désire aussi lancer les appels particuliers qui suivent :
- vous tous, chefs de Gouvernements et responsables d'Organisations internationales: afin d'assurer la paix, je fais appel à vous pour que vous redoubliez d'efforts en vue du développement intégral des individus et des nations ;
- vous tous qui avez participé à la Journée mondiale de Prière pour la Paix à Assise ou qui étiez unis spirituellement avec nous à ce moment : je fais appel à vous pour que nous portions témoignage ensemble en faveur de la paix dans le monde ;
- vous tous qui voyagez et qui prenez part à des échanges culturels: je fais appel à vous pour que vous soyez les instruments conscients de plus de compréhension, de respect et d'estime mutuels ;
- vous, mes frères et sœurs plus jeunes, la jeunesse du monde: je fais appel à vous pour que vous employiez tous les moyens capables de forger de nouveaux liens de paix dans la solidarité fraternelle avec les jeunes dans le monde entier.
Et oserai-je espérer être entendu par ceux qui recourent à la violence et au terrorisme ? Ceux d'entre vous qui veulent bien écouter au moins ma voix, je vous supplie, comme je l'ai fait dans le passé, de vous détourner de la poursuite violente de vos objectifs - même si les objectifs eux-mêmes sont justes. Je vous supplie de renoncer à tuer et à blesser les innocents. Je vous supplie de cesser de miner la structure même de la société. Par la voie de la violence, vous ne pouvez obtenir la justice ni pour vous ni pour personne d'autre. Si vous le voulez, vous pouvez encore changer. Vous pouvez affirmer votre propre humanité et reconnaître la solidarité humaine.
Je fais appel à vous tous, où que vous soyez, quoi que vous fassiez : puissiez-vous voir le visage d'un frère ou d'une sœur en tout être humain ! Ce qui nous unit est tellement plus grand que ce qui nous sépare et nous divise : c'est notre commune humanité.
La paix est toujours un don de Dieu, et pourtant elle dépend aussi de nous. Et les clés de la paix sont à notre portée. Il nous revient de nous en servir pour ouvrir toutes les portes !
Du Vatican, le 8 décembre 1986.



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