MESSAGE
DE SA SAINTETÉ
JEAN-PAUL II
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
JOURNÉE MONDIALE
DE LA PAIX
1er janvier 1986
LA PAIX EST UNE VALEUR SANS FRONTIÈRES
DU NORD AU SUD, DE L'EST A L'OUEST:
UNE SEULE PAIX
1. La paix comme valeur universelle
Au commencement de cette nouvelle Année, m'inspirant du Christ, le Prince de la Paix, je renouvelle mon engagement et celui de toute l'Eglise catholique pour la cause de la paix. Et en même temps, j'adresse à chaque personne et à tous les peuples de la terre un salut sincère et mes vœux les meilleurs : la paix pour tous ! la paix dans tous les cœurs ! La paix est une valeur si importante qu'elle doit être de nouveau proclamée et défendue par tous. Il n'est pas un être humain qui ne retire un bien de la paix. Il n'est pas un cœur humain qui ne soit comme transporté, lorsque prévaut la paix. Toutes les nations de l'univers ne peuvent pleinement réaliser leurs destinées étroitement liées entre elles, que si elles cherchent ensemble la paix comme valeur universelle.
A l'occasion de cette dix-neuvième Journée mondiale de la Paix et en l'Année internationale de la Paix, proclamée par l'Organisation des Nations Unies, je propose à chacun, comme message d'espérance, ma propre conviction, à savoir que " la paix est une valeur sans frontières ". Elle est une valeur qui correspond aux espoirs et aux aspirations de tous les peuples et de toutes les personnes, les jeunes et les anciens, les hommes et les femmes de bonne volonté. C'est ce que je proclame à chacun et spécialement à ceux qui ont mission de guider le monde.
La question de la paix comme valeur universelle a besoin d'être considérée avec une grande honnêteté intellectuelle et une grande sincérité, avec un sens aigu de la responsabilité envers soi-même et envers tous les peuples de la terre. Je voudrais demander à ceux qui sont responsables des décisions politiques concernant les rapports entre le Nord et le Sud, entre l'Est et l'Ouest, de se persuader qu'il ne peut exister qu'UNE SEULE PAIX. Ceux qui orientent l'avenir du monde, quelles que soient leur philosophie politique, leur appartenance à un système économique ou leurs convictions religieuses, sont tous appelés à apporter leur aide à la construction d'une paix unique, fondée sur la justice sociale, sur la dignité et les droits de toute personne humaine.
Cette tâche exige une ouverture d'esprit totale vis-à-vis de toute l'humanité et la conviction que toutes les nations du monde sont liées les unes aux autres. Ces liens mutuels s'expriment par une interdépendance qui peut se révéler profondément bénéfique ou profondément nuisible. Ainsi, la solidarité et la coopération à l'échelle mondiale constituent des impératifs éthiques, qui font appel à la conscience des individus et au sens des responsabilités de toutes les nations. C'est dans ce contexte des impératifs éthiques que je m'adresse au monde entier en ce 1er janvier 1986, afin d'affirmer la valeur universelle de la paix.
2. Menaces pour la paix
En mettant en évidence cette conception de la paix, à l'aube de la nouvelle Année, nous sommes profondément conscients que la paix est aussi une valeur qui repose sur des bases très fragiles, dans la situation actuelle. A première vue, notre intention délibérée de faire de la paix un impératif absolu peut paraître utopique, car notre monde fait preuve, à l'évidence, de la priorité qu'il accorde de manière excessive à l'intérêt particulier, lorsque des groupes s'opposent sur le plan politique, économique et idéologique. Sous l'emprise de ces systèmes, les chefs et les divers groupes sont entraînés dans la poursuite de leurs objectifs propres et de leurs ambitieux désirs de pouvoir, de progrès et de richesse, sans tenir suffisamment compte des nécessités et des devoirs qu'impliquent la solidarité et la coopération internationales en vue du bien commun de tous les peuples constituant la famille humaine.
Dans cette conjoncture, des blocs sont formés et entretenus, ils divisent et opposent les peuples, les groupes et les individus, rendant la paix précaire et élevant de sérieux obstacles au développement. Les positions se durcissent et le désir démesuré de garder l'avantage ou d'augmenter sa part d'influence devient souvent le motif dominant dans l'action. Cela conduit à l'exploitation des autres, et cette spirale tend à une polarisation qui est alimentée par les effets de l'intérêt égoïste et par une méfiance croissante envers les autres. Dans une telle situation, ce sont le petit et le faible, le pauvre et le sans-voix qui souffrent le plus. Cela peut se produire de manière directe, lorsqu'un peuple pauvre et relativement sans défense est assujetti par la force. Cela peut également arriver indirectement, quand le pouvoir économique est utilisé pour dépouiller les gens de leur part légitime de biens, et pour les maintenir dans un état de dépendance socio-économique, générateur de mécontentement et de violence. Les exemples sont malheureusement trop nombreux aujourd'hui.
Le spectre des armes nucléaires, qui a précisément son origine dans l'opposition entre l'Est et l'Ouest, demeure l'exemple le plus dramatique et le plus irrécusable. Les armes nucléaires ont une si puissante capacité de destruction et les stratégies nucléaires sont tellement globales dans leurs conceptions que l'imagination populaire est souvent paralysée par la peur. Cette crainte n'est pas sans fondement. L'unique manière de faire face à la peur légitime des conséquences d'une destruction nucléaire est de faire progresser les négociations pour la réduction des armes nucléaires et de s'accorder mutuellement sur les mesures qui diminueront l'éventualité d'une guerre nucléaire. Je voudrais demander aux puissances nucléaires de réfléchir encore une fois à leurs très graves responsabilités morales et politiques en ce domaine. C'est une obligation que certains ont acceptée juridiquement dans le cadre d'accords internationaux ; mais, c'est un devoir pour tous, en raison de la coresponsabilité fondamentale en ce qui concerne la paix et le développement.
Cependant la menace des armes nucléaires n'est pas la seule manière de rendre le conflit permanent et croissant. L'augmentation de la vente et de l'achat des armes, conventionnelles mais très sophistiquées, produit de terribles résultats. En effet, si les grandes puissances ont évité un conflit direct, leurs rivalités se sont souvent exercées dans d'autres parties du monde. Des conflits locaux et des divergences régionales ont été aggravés et prolongés à cause de la fourniture d'armes par des pays riches et de l'apport d'idéologies de la part de puissances qui recherchent des avantages dans une région en exploitant la condition des pauvres et des sans défense.
Le conflit armé n'est pas la seule situation où les pauvres supportent une part des fardeaux du monde actuel. Même lorsqu'ils sont préservés d'un tel fléau, les pays en voie de développement doivent faire face à des défis formidables. Sous ses nombreux aspects, le sous-développement est une menace toujours croissante pour la paix mondiale.
En effet, entre les pays qui constituent le " bloc Nord " et ceux qui forment le " bloc Sud ", il existe un abîme socio-économique séparant les riches des pauvres. Les statistiques des dernières années montrent des signes d'amélioration en quelques pays, mais elles prouvent aussi l'élargissement de la différence dans un trop grand nombre d'autres. En outre, il y a l'imprévisible et fluctuante situation financière qui a un impact direct sur des pays considérablement endettés luttant pour parvenir à un développement effectif.
Dans ces conditions, la paix comme valeur universelle est en grand danger. Même s'il n'existe pas de véritable conflit armé là où règne l'injustice, c'est de fait une cause ou un facteur potentiel de conflit. En tout cas, une situation de paix au sens plein du mot ne peut coexister avec l'injustice. La paix ne peut être réduite à une simple absence de conflit; elle est la tranquillité et la plénitude de l'ordre. Elle est compromise par l'exploitation socio-économique de la part de groupes d'intérêt qui agissent sur le plan international ou jouent le rôle d'élites à l'intérieur des pays en voie de développement. Elle est compromise par les divisions sociales opposant les riches aux pauvres, entre les Etats ou à l'intérieur des Etats. Elle est compromise, lorsque l'usage de la violence engendre les fruits amers de la haine et de la division. Elle est compromise, quand l'exploitation économique et les tensions internes dans les structures sociales laissent les personnes sans défense et déçues, proies faciles pour les forces destructrices de la violence. Comme valeur, la paix est continuellement compromise par des droits acquis, par des interprétations divergentes et opposées ; elle peut même être habilement manipulée au service d'idéologies et de systèmes politiques ayant comme but ultime la domination.
3. Pour surmonter la situation actuelle
Il y a ceux qui prétendent que la situation actuelle est normale et inévitable. On dit que les relations entre les individus et entre les Etats sont caractérisées par un conflit permanent. Cette perspective théorique et politique se traduit dans un modèle de société et un type de relations internationales dominés par la compétition et l'antagonisme, dans lesquels le plus fort l'emporte. La paix, née dans un tel cadre, ne peut être qu'un " arrangement " ; ce genre de paix cherche moins à résoudre les tensions dans la justice et l'équité qu'à gérer les différends et les conflits de façon à maintenir une sorte d'équilibre qui préservera tout ce qui sert les intérêts de la partie dominante. Il est clair que la " paix " construite et maintenue à partir de l'injustice sociale et d'un conflit idéologique ne deviendra jamais une paix véritable pour le monde. Une telle paix ne peut parvenir à régler les causes réelles des tensions mondiales ou à donner au monde la vision et les valeurs susceptibles de mettre fin aux divisions représentées par les pôles Nord-Sud et Est-Ouest.
A ceux qui pensent que les blocs sont inévitables, nous répondons qu'il est possible, et en vérité nécessaire, de construire de nouveaux modèles de société et de relations internationales, qui assureront la justice et la paix sur des bases stables et universelles. En vérité, un réalisme salutaire fait penser que de tels modèles ne peuvent être simplement imposés d'en haut ou du dehors, ni réalisés uniquement par des méthodes et des techniques. La raison en est que les racines les plus profondes des oppositions et des tensions qui détériorent la paix et compromettent le développement se trouvent dans le coeur de l'homme. C'est surtout le cœur et les comportements des personnes qui doivent être changés; et cela nécessite un renouvellement, une conversion de la part des personnes.
Si nous étudions l'évolution de la société au cours des dernières années, nous pouvons constater non seulement des blessures profondes mais également des signes de détermination chez beaucoup de nos contemporains et dans de nombreuses nations, qui veulent surmonter les obstacles actuels afin de faire advenir un nouveau système international. C'est là le chemin que l'humanité doit prendre si elle veut entrer dans une ère de paix universelle et de développement intégral.
4. Le chemin de la solidarité et du dialogue
Tout nouveau système international susceptible de surmonter la logique des blocs et des forces antagonistes doit être fondé sur l'engagement personnel de chacun à faire des besoins essentiels de l'humanité le premier impératif de la politique internationale. Aujourd'hui d'innombrables êtres humains, dans toutes les parties du monde, ont acquis un vif sentiment de leur égalité fondamentale, de leur dignité et de leurs droits inaliénables. Et en même temps, on prend de plus en plus conscience que l'humanité a une profonde unité d'intérêts, de vocation, de destin, et que tous les peuples sont appelés à former une seule famille dans la diversité de leurs richesses et de leurs caractéristiques nationales. En outre, il devient clair que les ressources ne sont pas illimitées et que les besoins sont immenses. Par conséquent, plutôt que de gaspiller ces ressources ou de les consacrer à la fabrication d'armes mortelles de destruction, il est nécessaire de s'en servir avant tout pour satisfaire les besoins prioritaires et fondamentaux de l'humanité.
Il est également important de relever que l'on est de plus en plus conscient du fait que la réconciliation, la justice et la paix entre les individus et entre les nations - étant donné le stade où est parvenue l'humanité et les très graves menaces qui pèsent sur son avenir - ne représentent pas seulement un noble objectif ne concernant que quelques idéalistes, mais une condition de survie à proprement parler. Il est donc de nécessité vitale aujourd'hui d'établir un ordre fondé sur la justice et la paix, et cet impératif vaut pour tous les peuples et tous les régimes, au-delà des idéologies et des systèmes. En même temps que l'on considère le bien commun propre à une nation, il faut aller au-delà et prendre en considération le bien commun de toute la famille des nations, et c'est là, très clairement, un devoir de nature éthique et juridique.
Le vrai chemin qui mène à une communauté mondiale où régneront la justice et la paix sans frontières parmi tous les peuples et sur tous les continents est le chemin de la solidarité, du dialogue et de la fraternité universelle. C'est le seul chemin possible. Les relations et les systèmes politiques, économiques, sociaux et culturels doivent être imprégnés par les valeurs de solidarité et de dialogue qui, à leur tour, demandent à prendre une dimension institutionnelle sous la forme des organismes spécialisés de la communauté mondiale veillant au bien commun de tous les peuples.
Il est clair que, afin de réaliser effectivement une communauté mondiale de ce type, il faut abandonner les attitudes mentales et les conceptions politiques contaminées par la soif du pouvoir, par des idéologies, par la défense de ses propres privilèges et de sa richesse, et il faut les remplacer par une disposition au partage et à la collaboration avec tous dans un esprit de confiance mutuelle.
Cet appel à reconnaître l'unité de la famille humaine a des répercussions très réelles sur notre vie et sur notre engagement en faveur de la paix. Cela veut dire avant tout que nous rejetons toute forme de pensée qui incline à diviser et à exploiter. Cela veut dire que nous nous engageons en faveur d'une solidarité nouvelle, la solidarité de la famille humaine. Cela veut dire que l'on regarde les tensions Nord-Sud et qu'on les replace dans le cadre de relations nouvelles, de la solidarité sociale de tous. Cette solidarité sociale amène à se mettre honnêtement en face de l'abîme qui existe aujourd'hui, en refusant en même temps tout déterminisme économique. Elle reconnaît la grande complexité d'un problème que l'on a trop longtemps laissé échapper à toute maîtrise, mais qui peut encore être résolu par des hommes et par des femmes qui se considèrent fraternellement solidaires avec toute autre personne sur cette terre. Il est vrai que les changements des formes de croissance économique ont affecté toutes les parties du monde et pas seulement les plus pauvres. Mais la personne qui estime que la paix est une valeur universelle voudra saisir cette occasion pour réduire les différences entre le Nord et le Sud et favoriser les relations qui les associeront plus étroitement. Je pense aux prix des matières premières, aux besoins en savoir-faire technologique, à la formation des travailleurs, à la productivité potentielle de millions de chômeurs, à la dette que supportent les nations pauvres et à un usage meilleur et plus responsable des crédits dans les pays en voie de développement. Je pense à ces éléments si nombreux qui, isolément, ont provoqué des tensions et qui, réunis, ont polarisé les relations Nord-Sud. Tout cela peut et doit être changé.
Si donc la justice sociale est le moyen de s'acheminer vers la paix pour tous les peuples, cela signifie que nous considérons inséparablement la paix comme le fruit de relations justes et honnêtes dans tous les aspects de la vie des hommes sur cette terre - aspects sociaux, économiques, culturels et moraux. Se convertir à cette attitude de solidarité sociale permet également de mettre en lumière les faiblesses de l'état actuel des relations Est-Ouest. Dans mon message à la deuxième Session extraordinaire de l'Assemblée générale des Nations Unies sur le désarmement, j'avais examiné beaucoup des éléments indispensables pour améliorer la situation existant entre les deux principaux blocs de l'Est et de l'Ouest. Toutes ces mesures recommandées alors et réaffirmées depuis reposent sur la solidarité des membres de la famille humaine cheminant d'un même pas sur le chemin du dialogue. Le dialogue peut ouvrir bien des portes fermées par les tensions qui ont marqué les relations entre l'Est et l'Ouest. Le dialogue est le moyen par lequel les individus se découvrent mutuellement et découvrent les espoirs et les aspirations à la paix qui trop souvent restent cachés au fond de leurs cœurs. Le dialogue authentique dépasse les idéologies, et les gens se rencontrent au niveau des réalités humaines de leur vie. Le dialogue brise les opinions préconçues et les barrières artificielles. Le dialogue met les personnes en contact entre elles et leur fait découvrir qu'elles sont membres d'une même famille humaine, dans la riche diversité de leurs cultures et de leurs histoires. La conversion du cœur engage les gens à promouvoir la fraternité universelle ; et le dialogue aide à atteindre cet objectif.
Aujourd'hui, ce dialogue est plus que jamais nécessaire. En effet, si l'on ne tient compte que des armes, et des systèmes d'armement, des stratégies militaires et des alliances, tout cela devient moyen d'intimidation, source de mécontentement de part et d'autre, et engendre cette terreur qu'éprouvent tant d'hommes actuellement. Le dialogue, au contraire, considère dans ces instruments leurs influences sur la vie humaine. Je pense tout d'abord aux différents dialogues entrepris à Genève et qui ont pour but de négocier les réductions et les limitations des armements. Mais il y a aussi les dialogues qui sont en cours dans le cadre du processus multilatéral entrepris à partir de l'Acte final d'Helsinki de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe. Ce processus sera de nouveau examiné l'année prochaine à Vienne et poursuivi. En ce qui concerne le dialogue et la coopération entre le Nord et le Sud, on peut penser aux responsabilités importantes confiées à des organismes tels que la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement (UNCTAD), et la Convention de Lomé qui engage la Communauté Européenne. Je pense aussi à tous les dialogues qui peuvent s'instaurer quand les frontières sont ouvertes et que les personnes peuvent circuler librement. Je pense au dialogue qui s'établit quand une culture est enrichie par l'apport d'une autre culture, lorsque les universitaires communiquent librement, lorsque les travailleurs se réunissent librement, lorsque les jeunes unissent leurs forces en vue de l'avenir, et que les personnes âgées ne sont pas séparées de ceux qui leur sont chers. Le chemin du dialogue est un chemin de découvertes, et plus nous avançons dans la découverte de l'autre, plus nous sommes capables de substituer aux tensions du passé des liens de paix.
5. Des relations nouvelles fondées sur la solidarité et le dialogue
Dans un esprit de solidarité et avec les moyens du dialogue, nous apprendrons :
- le respect de toute personne humaine ;
- le respect des valeurs authentiques et des cultures chez les autres ;
- le respect de l'autonomie légitime et de l'autodétermination des autres ;
nous apprendrons :
- à regarder au-delà de nous-mêmes, afin de comprendre et de soutenir ce qui est bon chez les autres ;
- à engager nos propres ressources dans la solidarité sociale en faveur du développement et de la croissance fondés sur l'équité et la justice ;
- à établir les structures qui permettront à la solidarité sociale et au dialogue de devenir des caractéristiques permanentes du monde où nous vivons.
Les tensions que provoquent les deux blocs seront remplacées avec succès par les relations mutuelles de la solidarité et du dialogue quand nous apprendrons à insister sur la primauté de la personne humaine. La dignité de la personne et la défense de ses droits humains sont en cause, parce qu'elles sont toujours compromises d'une manière ou d'une autre par les tensions et les divergences entre les blocs dont nous avons parlé. Cela peut se produire dans des pays où de nombreuses libertés individuelles sont garanties mais où l'individualisme et la consommation faussent et dénaturent les valeurs de la vie. Cela se produit dans les sociétés où la personne est étouffée par la collectivité.
Cela peut se produire dans de jeunes pays impatients de prendre le contrôle de leurs propres affaires mais qui sont souvent entraînés dans certaines politiques par les grandes puissances, ou séduits par la soif du gain immédiat aux dépens du peuple lui-même. Dans tous ces cas, il nous faut insister sur la primauté de la personne.
6. La vision et l'engagement chrétiens
Mes frères et sœurs dans la foi chrétienne trouvent en Jésus Christ, dans le message de l'Evangile et dans la vie de l'Eglise des raisons élevées et aussi des motifs plus puissants pour travailler de toutes leurs forces à l'avènement d'une seule et même paix dans notre monde d'aujourd'hui. La foi chrétienne est centrée sur Jésus Christ, qui étend les bras sur la croix afin de rassembler les enfants de Dieu dispersés (cf. Jn 11, 52), de détruire la barrière qui les séparait (cf. Ep 2, 14) et de réconcilier les peuples dans la fraternité et la paix. La croix, élevée au-dessus du monde, embrasse d'une manière symbolique le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest, et a le pouvoir de les réconcilier.
Eclairés par la foi, les chrétiens savent que si le monde est un lieu de divisions, de tensions et de rivalités, marqué par l'opposition des blocs et d'injustes inégalités, alors qu'il pourrait être un lieu de fraternité véritable, il faut en rechercher la cause ultime dans le péché, c'est-à-dire dans le désordre moral de l'homme. Mais les chrétiens savent aussi que la grâce du Christ, qui peut transformer cette condition humaine, est continuellement proposée au monde, car là " où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé " (Rm 5, 20). L'Eglise, qui continue l'oeuvre du Christ et dispense sa grâce rédemptrice, a précisément pour mission la réconciliation de tous les individus et de tous les peuples dans l'unité, la fraternité et la paix. " Promouvoir l'unité, dit le Concile Vatican II, s'harmonise avec la mission profonde de l'Eglise, puisqu'elle est "dans le Christ, comme le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu, et de l'unité de tout le genre humain" " (Gaudium et spes, n. 42). L'Eglise, qui est une et universelle dans la diversité des peuples qu'elle rassemble, " peut être un lien très étroit entre les différentes communautés humaines et entre les différentes nations, pourvu qu'elles lui fassent confiance et lui reconnaissent en fait une authentique liberté pour l'accomplissement de sa mission " (ibid.).
Cette vision et ces exigences qui jaillissent du cœur même de la foi devraient en premier lieu inciter tous les chrétiens à prendre toujours plus conscience de situations qui sont en contradiction avec l'Evangile, afin de les purifier et de les redresser. Et, en même temps, les chrétiens devraient reconnaître et apprécier les signes positifs qui montrent que des efforts sont entrepris pour porter remède à ces situations ; efforts qu'ils ont le devoir d'encourager, de soutenir et d'intensifier de manière efficace.
Animés par une vivante espérance, capables d'espérer contre toute espérance (cf. Rm 4, 18), les chrétiens doivent dépasser les barrières des idéologies et des systèmes, afin d'entrer en dialogue avec tous les hommes de bonne volonté et de créer de nouveaux liens et de nouvelles formes de solidarité. A cet égard, je voudrais exprimer ma vive appréciation et mes félicitations à tous ceux qui, bénévolement, travaillent au niveau international et se dévouent dans toutes sortes d'activités qui visent à créer, au-dessus des différents blocs, des liens fondés sur le partage et la fraternité.
7. L'Année internationale de la Paix : appel final
Chers amis, vous tous frères et sœurs, au commencement d'une nouvelle année, je vous renouvelle mon appel à renoncer aux hostilités, à briser les chaînes des tensions qui existent dans le monde. Je vous le demande instamment: transformez ces tensions entre le Nord et le Sud, entre l'Est et l'Ouest en liens nouveaux de solidarité sociale et de dialogue. L'Organisation des Nations Unies a proclamé l'année 1986 Année internationale de la Paix. Ce noble effort mérite notre encouragement et notre soutien. Quelle meilleure route pourrions-nous prendre pour servir les fins de cette Année de la Paix que celle qui vise à faire des relations Nord-Sud et Est-Ouest les bases d'une paix universelle ?
J'en appelle à vous, hommes d'Etat et hommes politiques : prenez les orientations qui encourageront les gens à redoubler d'efforts dans ce sens.
J'en appelle à vous, hommes d'affaires, vous qui êtes responsables des organismes financiers et commerciaux : reconsidérez vos responsabilités envers tous vos frères et sœurs.
J'en appelle à vous, responsables de la stratégie militaire, officiers, savants et techniciens : faites usage de vos compétences dans des domaines qui puissent favoriser le dialogue et la compréhension.
J'en appelle à vous qui souffrez, qui êtes handicapés, diminués physiquement: offrez vos prières et vos vies pour que soient brisées les barrières qui divisent le monde.
Vous tous qui croyez en Dieu, j'en appelle à vous, chaque jour de votre vie, vivez conscients d'être membres de la seule et même famille des enfants de Dieu le Père.
A vous tous, à chacun de vous, jeunes et anciens, faibles et puissants, je vous le demande: choisissez la paix comme la grande valeur qui unifie vos vies. Où que vous viviez sur cette terre, je vous exhorte instamment à rechercher dans la solidarité et le dialogue sincère :
La paix comme valeur sans frontières,
du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest,
partout un seul peuple uni dans une seule Paix.
Du Vatican, le 8 décembre 1985.
MESSAGE
DE SA SAINTETÉ
JEAN-PAUL II
POUR LA CÉLÉBRATION DE LA
JOURNÉE MONDIALE
DE LA PAIX
1er janvier 1985
LA PAIX ET LES JEUNES MARCHENT ENSEMBLE
A vous tous qui croyez à l'urgence de la paix,
A vous, parents et éducateurs, qui voulez être les promoteurs de la paix,
A vous, responsables politiques, qui portez la responsabilité immédiate de la cause de la paix,
A vous, hommes et femmes du monde de la culture, qui cherchez à bâtir la paix dans la civilisation d'aujourd'hui,
A vous tous qui souffrez pour la paix et la justice,
Et surtout à vous tous, les jeunes du monde, qui allez déterminer les chances de la paix aujourd'hui et demain par les décisions que vous prendrez pour vous-mêmes et pour votre rôle dans la société,
A vous tous, et à tous les hommes et les femmes de bonne volonté, j'adresse mon message pour la dix-huitième Journée mondiale de la Paix, parce que la paix est une préoccupation première, un défi inéluctable, une immense espérance.
1. Les problèmes et l'espérance du monde nous provoquent chaque jour
Il est vrai que la paix reste pour nous un défi constant. Nous vivons une époque difficile où nombreuses sont les menaces de violence destructrice et de guerre. De profonds désaccords dressent les uns contre les autres les différents groupes sociaux, les peuples et les nations. Il y a de nombreuses situations d'injustice qui ne déclenchent pas des conflits ouverts pour la seule raison que la violence de ceux qui détiennent le pouvoir est si forte qu'elle prive les faibles de l'énergie nécessaire pour revendiquer leurs droits, et de la possibilité même de le faire. Oui, il y a aujourd'hui des hommes que des régimes totalitaires et des systèmes idéologiques empêchent d'exercer leur droit fondamental à décider eux-mêmes de leur propre avenir. Des hommes et des femmes souffrent aujourd'hui d'atteintes inadmissibles à leur dignité humaine à cause de la discrimination raciale, de l'exil forcé et de la torture. Ils sont victimes de la faim et de la maladie. Ils sont empêchés de mettre en pratique leur foi religieuse ou de développer leur propre culture.
Il est important d'analyser les causes fondamentales de cette situation conflictuelle qui rend la paix instable et précaire. Une véritable promotion de la paix exige que nous n'en restions pas à déplorer les effets négatifs de la situation actuelle de crise, de conflit et d'injustice; ce qui s'impose réellement à nous, c'est d'agir pour détruire à la racine les causes qui entraînent ces effets. Ces causes fondamentales, on les trouve en particulier dans les idéologies qui ont dominé notre siècle et continuent à le faire, en s'appliquant dans des systèmes politiques, économiques et sociaux et en exerçant leur contrôle sur la pensée des gens. Ces idéologies se caractérisent par une attitude totalitaire qui méprise et opprime la dignité de la personne humaine, ses valeurs transcendantes et ses droits. Par une telle attitude, on recherche la domination politique, économique et sociale avec une rigidité d'intention et de méthode qui exclut tout dialogue authentique ou tout véritable partage. Certaines de ces idéologies sont même devenues une sorte de fausse religion séculière, avec la prétention d'apporter le salut à toute l'humanité, sans fournir aucune preuve de sa propre vérité.
Mais la violence et l'injustice s'enracinent profondément au coeur de chaque individu, de chacun de nous, dans les comportements quotidiens et la mentalité des hommes. Il suffit d'évoquer les conflits qui divisent les familles, les époux, les parents et leurs enfants, les écoles, les milieux professionnels, ou qui affectent les relations entre les groupes sociaux et entre les générations. Il suffit d'évoquer les cas où est violé le droit élémentaire à la vie des êtres humains les plus faibles et les moins aptes à se défendre.
Confrontés à ces maux et à bien d'autres, nous ne devons cependant pas perdre l'espérance, car grande est l'énergie qui sans cesse surgit dans les cœurs de ceux qui croient à la justice et à la paix. La crise actuelle peut et doit devenir l'occasion de convertir et de renouveler les mentalités. Le temps où nous vivons n'est pas seulement un temps de danger et d'inquiétude. C'est un temps d'espérance.
2. La paix et les jeunes marchent ensemble
Les difficultés actuelles mettent véritablement à l'épreuve notre humanité. Elles peuvent marquer des étapes décisives sur la route qui conduit à une paix durable, car elles suscitent les rêves les plus audacieux et libèrent les meilleures énergies dans les esprits et les cœurs. Les difficultés sont un défi pour tous ; l'espérance est nécessaire à tous. Mais aujourd'hui, je désire attirer votre attention sur le rôle que la jeunesse est appelée à jouer dans les efforts pour réaliser la paix. Tandis que nous nous préparons à entrer dans un nouveau siècle et un nouveau millénaire, il nous faut prendre conscience de ce que l'avenir de la paix et donc l'avenir de l'humanité reposent tout particulièrement sur les choix éthiques fondamentaux qu'une nouvelle génération d'hommes et de femmes est appelée à faire. D'ici peu d'années, les jeunes d'aujourd'hui auront pris la responsabilité de la vie des familles et de la vie des nations, du bien commun de tous et de la paix. Les jeunes ont déjà commencé à s'interroger dans le monde entier: que puis-je faire ? Que pouvons-nous faire ? Où nous conduit notre route ? Ils veulent apporter leur contribution à la guérison d'une société blessée et affaiblie. Ils veulent donner des solutions nouvelles aux problèmes anciens. Ils veulent bâtir une nouvelle civilisation dans la solidarité fraternelle. En m'inspirant de ces jeunes, je désire inviter chacun à réfléchir à ces réalités. Mais je désire m'adresser d'une manière spéciale et directe aux jeunes d'aujourd'hui et de demain.
3. Jeunes, n'ayez pas peur de votre propre jeunesse !
Le premier appel que je désire vous adresser, jeunes hommes et jeunes femmes d'aujourd'hui, est celui-ci : n'ayez pas peur ! N'ayez pas peur de votre propre jeunesse, et de ces désirs profonds que vous éprouvez du bonheur, de la vérité, de la beauté et d'un amour durable ! On dit parfois que la société craint ces désirs ardents des jeunes, et que vous-mêmes en avez peur. N'ayez pas peur ! Quand je vous regarde, vous les jeunes, j'éprouve une grande gratitude et une forte espérance. L'avenir d'une bonne partie du siècle prochain est entre vos mains. L'avenir de la paix se trouve dans vos cœurs. Pour construire l'histoire, comme vous pouvez et devez le faire, il faut que vous libériez l'histoire des fausses routes qu'elle prend. Pour y parvenir, il faut que vous ayez une profonde confiance en l'homme et une profonde confiance dans la grandeur de la vocation humaine - vocation à laquelle vous répondrez en respectant la vérité, la dignité et les droits inviolables de la personne humaine.
Ce que je vois naître en vous, c'est une conscience nouvelle de votre responsabilité et une vive sensibilité aux besoins de vos frères humains. Vous êtes touchés par cette faim de la paix que tant d'êtres partagent avec vous. Vous êtes troublés par trop d'injustice autour de vous. Vous ressentez le danger accablant que présentent les stocks d'armes gigantesques et les menaces de guerre nucléaire. Vous souffrez quand vous voyez se répandre la faim et la malnutrition. Vous avez le souci de l'environnement, aujourd'hui et pour les générations futures. Vous êtes menacés par le chômage, et beaucoup d'entre vous sont déjà privés de travail sans avoir l'espoir d'un emploi bien adapté. Vous êtes bouleversés par le grand nombre de personnes qui sont opprimées politiquement et spirituellement et qui ne peuvent exercer leurs droits humains fondamentaux, comme individus ou en tant que communautés. Tout cela peut faire naître le sentiment que la vie n'a guère de sens.
Dans cette situation, certains d'entre vous peuvent connaître la tentation de fuir leurs responsabilités : dans le monde illusoire de l'alcool ou de la drogue, dans les relations sexuelles éphémères sans l'engagement du mariage pour la famille, dans l'indifférence, dans le cynisme et même dans la violence. Vous-mêmes, gardez-vous de la tromperie d'un monde qui veut exploiter ou détourner votre quête énergique et forte du bonheur et du sens. Mais ne vous détournez pas de la recherche des vraies réponses aux questions qui vous provoquent. N'ayez pas peur.
4. La question inéluctable : quelle est votre idée de l'homme ?
Parmi les questions inéluctables que vous devez vous poser, la première et la plus fondamentale est celle-ci : quelle est votre idée de l'homme ? Pour vous, qu'est-ce qui constitue la dignité et la grandeur d'un être humain ? C'est une question que vous, les jeunes, devez vous poser, mais que vous posez aussi à la génération qui vous a précédés, à vos parents et à tous ceux qui, à des niveaux divers, ont la responsabilité de veiller au bien et aux valeurs du monde. En tentant de répondre à cette question honnêtement et avec un esprit ouvert, les jeunes et les aînés peuvent être amenés à reconsidérer leur propre action et leur propre histoire. N'est-il pas vrai que très souvent, spécialement dans les nations les plus riches et les plus développées, on s'est laissé aller à une conception matérialiste de la vie ? N'est-il pas vrai que les parents croient parfois avoir rempli leurs obligations envers leurs enfants en leur offrant, au-delà de la satisfaction des besoins élémentaires, davantage de biens matériels en guise de réponse à leur désir de vivre ? N'est-il pas vrai qu'en agissant ainsi, ils font entrer les nouvelles générations dans un monde qui sera pauvre de valeurs spirituelles essentielles, pauvre de paix et pauvre de justice ? N'est-il pas vrai aussi que, dans d'autres nations, la fascination exercée par certaines idéologies a laissé en héritage aux jeunes générations de nouvelles formes d'esclavage et l'absence de la liberté nécessaire pour rechercher les valeurs qui élèvent vraiment la vie sous tous ses aspects ? Demandez-vous quel type d'homme ou de femme vous voulez être, vous-mêmes et vos frères humains, quel type de culture vous voulez bâtir. Posez-vous ces questions et n'ayez pas peur des réponses, même si cela exige de vous une révision de vos idées et de vos fidélités.
5. La question fondamentale : qui est votre Dieu ?
La première question amène à une question encore plus fondamentale: qui est votre Dieu ? Nous ne pouvons définir notre conception de l'homme sans définir un absolu, plénitude de vérité, de beauté et de bonté, dont nous admettons qu'il guide notre vie. Ainsi, il est vrai qu'un être humain, " image visible du Dieu invisible ", ne peut répondre à l'interrogation sur ce qu'il est sans dire en même temps qui est son Dieu. Il est impossible de réserver cette question au seul domaine de la vie privée. Il est impossible de séparer cette question de l'histoire des nations. Aujourd'hui, toute personne est exposée à la tentation de refuser Dieu au nom de sa propre humanité. Partout où se manifeste ce refus, l'ombre de la peur étend son voile toujours plus obscur. La peur apparaît partout où Dieu meurt dans la conscience des humains. Chacun sait, même obscurément et dans la crainte, que toutes les fois que Dieu meurt dans la conscience de la personne humaine, la mort de l'homme, image de Dieu, s'ensuit inéluctablement.
6. Votre réponse : des choix fondés sur les valeurs
Toutes les réponses que vous donnez à ces deux questions liées l'une à l'autre orienteront le reste de votre vie. Chacun de nous, au cours des années de sa jeunesse, a eu à s'affronter à ces questions et, à un certain moment, a dû en arriver à une conclusion qui a modelé ses choix à venir, ses itinéraires à venir, sa vie à venir. Les réponses que vous, les jeunes, donnez à ces questions détermineront aussi votre manière de répondre aux grands défis de la paix et de la justice. Si vous avez décidé de faire de vous-mêmes votre propre dieu sans prendre les autres en considération, vous deviendrez des instruments de division et d'inimitié, et même des instruments de guerre et de violence. Disant cela, je désire attirer votre attention sur l'importance de faire des choix qui intégrent les valeurs. Les valeurs sont les fondements des choix qui déterminent non seulement votre propre vie mais aussi la politique et la stratégie qui construisent la vie en société. Et rappelez-vous qu'il n'est pas possible d'établir une dichotomie entre les valeurs personnelles et les valeurs sociales. Il n'est pas possible de vivre dans la contradiction: être exigeant pour les autres et la société, et en même temps décider de vivre sa vie personnelle dans la permissivité.
Ainsi, il vous faut déterminer sur quelles valeurs vous voulez construire la société. Vos choix présents détermineront si à l'avenir vous admettrez la tyrannie des systèmes idéologiques qui réduisent la dynamique de la société à la logique de la lutte des classes. Les valeurs que vous choisissez aujourd'hui détermineront si les relations entre les nations continueront à être obscurcies par les tensions tragiques qui résultent du dessein, inavoué ou ouvertement reconnu, de soumettre tous les peuples à des régimes où Dieu ne compte pas et où la dignité de la personne humaine est sacrifiée aux exigences d'une idéologie qui tente de diviniser la collectivité. Les valeurs pour lesquelles vous vous engagez dans votre jeunesse détermineront si vous vous contentez de l'héritage d'un passé où la haine et la violence étouffent l'amour et la réconciliation. Des choix de chacun de vous aujourd'hui dépendra l'avenir de vos frères et de vos saeurs.
7. La valeur de paix
La cause de la paix, défi constant et inévitable de notre temps, vous aide à vous découvrir vous-mêmes et à découvrir vos propres valeurs. La réalité est inflexible et effrayante. On dépense des milliards pour l'armement. Trop de ressources matérielles et de talents intellectuels sont consacrés à la seule production des armes. On prend des positions politiques qui, parfois, au lieu de réconcilier les peuples et de les rassembler, dressent au contraire des barrières et isolent une nation de l'autre. Dans de telles conditions, un juste sens du patriotisme peut succomber devant un esprit partisan outrancier, et le service honorable rendu pour la défense de son pays peut devenir l'objet de malentendus et même être ridiculisé (cf. Gaudium et spes, n.19). Alors que se fait entendre le chant des sirènes de l'égoïsme, l'homme et la femme de paix doivent apprendre à défendre d'abord les valeurs de la vie et ensuite agir avec confiance pour mettre ces valeurs en application. La vocation des artisans de paix reposera alors fermement sur l'appel à la conversion du cœur, comme je l'ai montré dans le Message pour la Journée mondiale de la Paix l'an dernier. L'action pour la paix sera rendue plus efficace si l'on s'engage dans un dialogue honnête et des négociations sincères fondées sur le respect mutuel, avec une évaluation réaliste des exigences justifiées et des intérêts légitimes de tous les partenaires. On cherchera à réduire les armements dont l'existence en grandes quantités établit la peur dans les cœurs. On se consacrera à nouer des liens - culturels, économiques, sociaux, politiques - qui permettront des échanges accrus entre les nations. On fera de la cause de la paix la cause de tous, non par des slogans qui divisent ou par des actions qui excitent inutilement les passions, mais par la calme assurance qu'elle est le fruit de l'engagement pour les vraies valeurs et pour le bien de toute l'humanité.
8. La valeur de justice
Finalement, c'est en vue du bien de toute l'humanité que vous devez faire vôtre la cause de la paix. Disant cela, je vous invite à ne pas être attentifs seulement à la menace pour la paix que l'on appelle habituellement problème des relations est-ouest mais à réfléchir aussi sur la situation du monde entier, et notamment sur ce que l'on désigne sous le nom de tensions nord-sud. Comme je l'ai déjà fait dans le passé, je voudrais aujourd'hui affirmer que ces deux problèmes, la paix et le développement, sont reliés et doivent être traités simultanément si l'on veut que les jeunes actuels héritent d'un monde meilleur demain.
Un des aspects caractéristiques de ce lien entre les deux ordres de problèmes se trouve dans l'affectation des ressources à une fin (les armes) plutôt qu'à une autre (le développement). Mais le lien réel ne réside pas seulement dans l'usage des ressources, aussi important soit-il. Le lien se situe entre les valeurs qui engagent pour la paix et les valeurs qui engagent pour le développement dans le vrai sens du terme. Car si la vraie paix demande plus que la seule absence de guerre ou le simple démantèlement des systèmes d'armement, le développement, dans son sens vrai et plénier, ne peut jamais être ramené à un simple plan économique ou à une série de projets technologiques, quelle que soit leur qualité. Dans tout ce domaine du progrès que nous appelons la paix et la justice, il faut appliquer les mêmes valeurs, celles qui résultent de l'idée que nous avons sur la nature de l'homme et sur Dieu dans sa relation à toute la race humaine. Les mêmes valeurs qui engagent à devenir un artisan de paix seront les valeurs qui poussent à favoriser le développement intégral de tout être humain et de tous les peuples.
9. La valeur de participation
Les mots à eux seuls ne peuvent créer un monde de justice et de paix, et des forces extérieures ne peuvent l'imposer: il faut qu'il soit désiré et réalisé avec la contribution de tous. Il est essentiel à tout être humain d'avoir la conscience de participer, et de prendre part effectivement, aux décisions et aux efforts qui forgent la destinée du monde. Dans le passé, la violence et l'injustice ont souvent été provoquées d'abord par le fait que les personnes avaient conscience d'être privées du droit de façonner leur propre vie. On ne peut éviter l'apparition de la violence et de l'injustice lorsque le droit fondamental à participer aux choix de société est refusé. Mais ce droit doit être exercé avec discernement. La complexité de la vie dans la société moderne amène les gens à déléguer le pouvoir de décision à leurs représentants. Il faut qu'ils puissent avoir l'assurance que leurs représentants prendront leurs décisions pour le bien de leur propre peuple et de tous les peuples. La participation est un droit, mais elle entraîne des obligations: il faut l'exercer en respectant la dignité de la personne humaine. La confiance mutuelle entre les citoyens et les autorités est le fruit de la pratique de la participation, et la participation est une pierre de touche pour construire un monde de paix.
10. La vie : un chemin de découvertes
Je vous invite tous, jeunes du monde, à assumer votre propre responsabilité dans la plus grande des aventures spirituelles qui se propose à la personne: construire la vie humaine, individuellement et dans la société, dans le respect de la vocation humaine. Car il est vrai de dire que la vie est un chemin de découvertes: la découverte de ce que vous êtes, la découverte des valeurs qui façonnent votre vie, la découverte des peuples et des nations auxquels tous sont liés par la solidarité. Si cet itinéraire de découvertes est particulièrement évident au temps de la jeunesse, c'est un itinéraire qui n'est jamais achevé. Pendant toute votre vie, vous aurez à affirmer et à réaffirmer les valeurs qui vous inspirent et qui inspirent le monde : les valeurs qui favorisent la vie, qui expriment la dignité et la vocation de la personne humaine, qui bâtissent un monde vivant dans la paix et la justice.
Il existe dans le monde entier un remarquable consensus entre les jeunes pour affirmer la nécessité de la paix, et ceci constitue une force potentielle considérable pour le bien de tous. Mais les jeunes ne doivent pas se contenter d'un désir instinctif de la paix: il leur faut transformer ce désir et arriver à une conception morale ferme qui envisage tout l'ensemble des problèmes humains et s'appuie sur des valeurs précieusement préservées. Le monde a besoin de jeunes qui aient puisé sérieusement aux sources de la vérité. Vous devez vous mettre à l'écoute de la vérité et pour cela il vous faut un cœur pur; il vous faut comprendre la vérité, et pour cela vous avez besoin d'une profonde humilité; il faut vous soumettre à la vérité et la partager, et pour cela vous avez besoin de force pour résister aux tentations de l'orgueil, de l'égoïsme, des manipulations. Il faut développer en vous-mêmes un sens profond des responsabilités.
11. La responsabilité de la jeunesse chrétienne
Je désire vivement vous recommander ce sens des responsabilités et cet engagement pour les valeurs morales, à vous, la jeunesse chrétienne, et, avec vous, à tous les hommes et les femmes qui confessent le Seigneur Jésus. Comme chrétiens, vous êtes conscients d'être des enfants de Dieu, de participer à la nature divine, à la plénitude de Dieu par le Christ. Comme premier don, le Christ ressuscité vous donne la paix et la réconciliation. Dieu, qui est la paix éternelle, a fait la paix avec le monde par le Christ, Prince de la Paix. Cette paix a été mise dans nos cœurs et elle y est plus profonde que toute l'agitation de notre esprit et que tous les tourments de notre cœur. La paix de Dieu soutient votre esprit et votre cœur. Dieu vous donne sa paix non comme un bien que vous pourriez conserver, mais comme un trésor que vous ne possédez que lorsque vous le partagez avec les autres.
Dans le Christ, vous pouvez croire à l'avenir, même si vous ne pouvez discerner la forme qu'il prendra. Vous pouvez vous donner au Seigneur de l'avenir, et ainsi surmonter votre découragement devant l'ampleur de la tâche et le prix à payer. Devant le désarroi des disciples sur le chemin d'Emmaüs, le Seigneur disait: " Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire? " (Lc 24, 26). Le Seigneur prononce ces mêmes paroles pour chacun de vous. Alors, n'ayez pas peur d'engager votre vie pour la paix et la justice, car vous savez que le Seigneur est avec vous tout au long de votre route.
12. L'Année internationale de la Jeunesse
En cette année que l'Organisation des Nations Unies a proclamée Année internationale de la Jeunesse, j'ai voulu adresser mon message annuel pour la Journée mondiale de la Paix à vous tous, les jeunes du monde entier. Que cette Année soit pour chacun de vous une année d'engagement plus profond en faveur de la paix et de la justice ! Les choix que vous faites, faites-les avec courage, et soyez fidèles et responsables pour les vivre ! Quelle que soit la route que vous prenez, que ce soit dans l'espérance et la confiance : l'espérance dans l'avenir qu'avec l'aide de Dieu vous pouvez forger; confiance en ce Dieu qui veille sur vous en tout ce que vous dites et en tout ce que vous faites. Ceux d'entre nous qui vous ont précédés veulent partager avec vous un engagement sérieux pour la paix. Ceux qui sont vos contemporains vous seront unis dans vos efforts. Ceux qui viendront après vous, vous les inspirerez tant que vous chercherez la vérité et que vous vivrez selon des valeurs morales authentiques. Le défi de la paix est grand, mais la récompense est plus grande encore; car en vous engageant pour la paix, vous découvrirez ce qui est le meilleur pour vous-mêmes et vous rechercherez aussi ce qui est le meilleur pour tous les autres. Vous grandissez, et avec vous grandit la paix.
Que cette Année internationale de la Jeunesse soit aussi un moment favorable pour que les parents et les éducateurs portent un regard neuf sur leurs responsabilités envers les jeunes. Trop souvent ils voient refusés leurs conseils et mis en cause ce qu'ils ont accompli. Et pourtant ils ont à offrir tant de sagesse, de force et d'expérience ! Leur tâche, celle d'accompagner la jeunesse dans sa recherche du sens de la vie, ne peut être assumée par personne d'autre. Les valeurs et les modèles qu'ils présentent aux jeunes, cependant, doivent être illustrés par leur propre vie, sinon leurs paroles ne pourraient convaincre et leur vie serait marquée par une contradiction que les jeunes rejetteraient à bon droit.
Au terme de ce Message, je vous assure de ma prière, chaque jour de cette Année internationale de la Jeunesse, pour que les jeunes répondent à l'appel de la paix. Je demande à tous mes frères et soeurs de se joindre à moi dans cette prière à notre Père des cieux afin qu'il éclaire tous ceux d'entre nous qui portent la responsabilité de la paix, et particulièrement les jeunes, pour que la jeunesse et la paix marchent vraiment ensemble !
Du Vatican, le 8 décembre 1984.
© Copyright 1984 - Libreria Editrice Vaticana