Lc 13, 10-17
10 Jésus était en train d'enseigner dans une synagogue, le jour du sabbat.
11 Il y avait là une femme, possédée par un esprit mauvais qui la rendait infirme depuis dix-huit ans ; elle était toute courbée et absolument incapable de se redresser.
12 Quand Jésus la vit, il l'interpella : « Femme, te voilà délivrée de ton infirmité. »
13 Puis, il lui imposa les mains ; à l'instant même elle se trouva toute droite, et elle rendait gloire à Dieu.
14 Le chef de la synagogue fut indigné de voir Jésus faire une guérison le jour du sabbat. Il prit la parole pour dire à la foule : « Il y a six jours pour travailler ; venez donc vous faire guérir ces jours-là, et non pas le jour du sabbat. »
15 Le Seigneur lui répliqua : « Esprits faux que vous êtes ! N'est-il pas vrai que le jour du sabbat chacun de vous détache de la mangeoire son bœuf ou son âne pour le mener boire ?
16 Et cette femme, une fille d'Abraham, que Satan avait liée il y a dix-huit ans, n'est-il pas vrai que le jour du sabbat il fallait la délivrer de ce lien ? »
17 Ces paroles de Jésus couvraient de honte tous ses adversaires, et toute la foule était dans la joie à cause de toutes les actions éclatantes qu'il faisait.
Saint Ambroise. Notre-Seigneur ne tarde pas à prouver ce qu’il vient de dire de la synagogue, et il fait voir qu’il est venu jusqu’à elle, en la choisissant pour lui faire entendre ses divins enseignements : " Or, Jésus enseignait dans leurs synagogues les jours de sabbat. " — Saint Jean Chrysostome. (Commentaire grec.) Ce n’est pas en secret qu’il enseigne, mais en public dans les synagogues avec fermeté, sans hésitation et sans rien dire contre la loi de Moïse. Il choisit le jour du sabbat, parce que les Juifs s’appliquaient ce jour-là à l’étude de la loi.
Saint Cyrille d’Alexandrie. C’est pour triompher de la corruption de la mort et de l’envie du démon, que le Verbe s’est incarné, les faits évangéliques nous en donnent la preuve : " Et voici qu’une femme, qui avait un esprit d’infirmité depuis dix-huit ans, " etc. L’Évangéliste dit : " Un esprit d’infirmité, " parce que les souffrances de cette femme venaient de la cruauté du démon ; abandonnée qu’elle était de Dieu pour ses propres fautes, ou à cause de la transgression d’Adam qui a soumis le corps de l’homme aux infirmités et à la mort. Or, Dieu donne au démon ce pouvoir, afin que les hommes, accablés sous le poids de l’adversité, éprouvent le désir de s’élever à une condition meilleure. Saint Luc nous fait ensuite connaître quelle était l’infirmité de cette femme : " Elle était courbée et ne pouvait aucunement regarder en haut. " — Saint Basile. (hom. 9 sur l’hexam.) Les animaux ont la tête inclinée vers la terre et ne regardent que les choses de la terre, tandis que la tête de l’homme est tournée vers le firmament, et ses yeux contemplent le ciel ; car il est appelé à chercher les choses du ciel et à porter ses regards au-dessus de la terre.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Le Sauveur, pour montrer que sa venue dans le monde était le remède de toutes les infirmités humaines, guérit cette femme : " Jésus la voyant, l’appela et lui dit : Femme, vous êtes délivrée de votre infirmité, " paroles dignes de Dieu, pleines d’une majesté toute puissante, qui met en fuite la maladie par un seul acte de sa volonté souveraine. Il lui impose aussi les mains : " Et il lui imposa les mains, et aussitôt elle se redressa, et elle glorifiait Dieu. " Il faut se rappeler ici que la chair sacrée du Sauveur était revêtue d’une puissance toute divine ; car c’était la chair de Dieu lui-même, et non d’une autre personne, par exemple, du Fils de l’homme qui aurait existé séparément du Fils de Dieu, comme quelques-uns ont osé le soutenir. Mais le chef de cette ingrate synagogue, à la vue de cette femme qui était courbée jusqu’à terre, et que le Sauveur venait de redresser en lui imposant seulement les mains, est comme enflammé d’envie contre la gloire du Seigneur, et condamne hautement cette guérison miraculeuse en se couvrant d’un zèle apparent pour le sabbat : " Mais le chef de la synagogue, s’indignant que Jésus eût guéri un jour de sabbat, dit au peuple : Il y a six jours pendant lesquels on doit travailler, venez donc ces jours-là pour vous faire guérir, et non le jour du sabbat. " Il les engage à choisir les autres jours où ils sont tous dispersés et occupés chacun de leurs travaux, et non le jour du sabbat, pour voir et admirer les miracles du Seigneur, dans la crainte qu’ils ne croient en lui. Mais dites-moi : La loi défend toute œuvre manuelle le jour du sabbat, défend-elle aussi celles qui se font par une simple parole, et par la bouche ? Cessez donc alors de manger, de boire, de parler et de chanter les psaumes le jour du sabbat. Et si vous ne lisez même pas la loi ce jour-là, à quoi vous sert le sabbat ? Admettons que la loi a défendu toute œuvre manuelle, est-ce donc une œuvre manuelle que de redresser d’une seule parole cette femme courbée jusqu’à terre ?
Saint Ambroise. D’ailleurs, Dieu s’est reposé des œuvres de la création du monde, mais non pas de ces œuvres saintes et divines qu’il ne cesse d’opérer, selon cette parole de son Fils : " Mon Père ne cesse point d’agir jusqu’à présent, et j’agis aussi, " nous enseignant ainsi à imiter Dieu, en nous abstenant des œuvres terrestres, mais non des œuvres de religion. Aussi, Notre-Seigneur répond-il directement au chef de la synagogue : " Hypocrites, chacun de vous ne délie-t-il pas son bœuf ou son âne de la crèche le jour du sabbat pour les mener boire ? "
Saint Basile. (Homél 1 sur le jeûne.) On appelle hypocrite celui qui joue sur un théâtre le rôle d’une personne étrangère, c’est ainsi que dans cette vie, quelques-uns ont dans le cœur des sentiments tout différents de ceux qu’ils affichent à l’extérieur devant les hommes. — Saint Jean Chrysostome. C’est donc, à juste titre, qu’il traite d’hypocrite le chef de la synagogue, qui sous l’apparence d’un zélé défenseur de la loi, cachait le cœur d’un homme fourbe et envieux, car ce qui l’émeut ce n’est point la violation du sabbat, mais la gloire que tous rendent à Jésus-Christ. Remarquez cependant que lorsqu’il s’agit d’un travail quelconque (comme lorsqu’il commanda au paralytique d’emporter son lit), il puise ses raisons plus haut, et fait appel à la dignité de son Père par ces paroles : " Mon Père ne cesse point d’agir jusqu’à présent, et j’agis aussi. " (Jn 5.) Ici, au contraire, où il fait tout par sa seule parole, il se contente d’invoquer leur propre conduite pour répondre à leur accusation.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Le chef de la synagogue est traité d’hypocrite, parce qu’il délie ses animaux le jour du sabbat pour les faire boire, tandis que pour cette femme, fille d’Abraham, autant par la foi que par le sang, il ne croit pas qu’on doive briser les liens de son infirmité : " Et cette fille d’Abraham, lui dit le Sauveur, que Satan a tenue liée pendant dix-huit ans, il ne fallait pas rompre son lien le jour du sabbat ? " Peu leur importe que cette femme reste toujours courbée vers la terre comme les animaux, plutôt que de reprendre la posture qui convient à la créature raisonnable, pourvu qu’il ne revienne aucune gloire à Jésus-Christ ; ils ne pouvaient d’ailleurs rien lui répondre, et ils étaient à eux-mêmes leur inévitable condamnation. Aussi, ajoute l’Évangéliste : " Pendant qu’il parlait ainsi, tous ses adversaires étaient couverts de confusion ; le peuple, au contraire, qui recueillait les avantages de ces miracles, faisait publiquement éclater sa joie : " Et tout le peuple était ravi des choses merveilleuses qu’il faisait. " L’éclat de ces prodiges tranchait toute difficulté pour des esprits qui cherchaient la vérité avec une intention droite.
Saint Grégoire le Grand. (hom. 31 sur les Evang.) Dans le sens figuré, le figuier stérile et cette femme courbée vers la terre, ont la même signification. En effet, la nature humaine, précipitée dans le péché par sa volonté, a perdu son premier état de droiture en refusant de produire les fruits de l’obéissance ; et le figuier qu’on réserve, signifie également la même chose que cette femme qui est redressée par le Sauveur. — Saint Ambroise. Ou bien encore, le figuier représente la synagogue ; enfin, cette femme infirme est comme le figuier de l’Église, qui, après avoir épuisé le temps de la loi et de la résurrection, sera élevée au faite des grandeurs dans un repos éternel, et ne pourra plus être courbée sous le poids de nos misères. Cette femme ne pouvait être guérie que par l’accomplissement des préceptes de la loi et de la grâce, car la perfection résulte de l’observation des dix commandements de la loi, et le nombre huit exprime le plein accomplissement des préceptes du temps de la résurrection. — Saint Grégoire le Grand. (hom. 31.) Ou bien dans un autre sens : l’homme a été fait le sixième jour, et ce sixième jour, toutes les œuvres de Dieu étaient achevées : or, le nombre six multiplié par trois, fait dix-huit ; cette femme qui fut courbée pendant dix-huit ans, représente donc l’homme qui créé le sixième jour, n’a pas voulu produire des œuvres parfaites, et qui est resté dans un état d’infirmité avant la loi, sous la loi et au commencement du règne de la grâce.
Saint Augustin. (serm. 31 sur les par. du Seign.) Les trois années, pendant lesquelles le figuier est resté stérile, ont donc la même signification que les dix-huit ans d’infirmité de cette femme, car trois fois six font dix-huit. Elle était courbée et ne pouvait regarder en haut, parce qu’elle était incapable d’entendre ces paroles : " Élevez vos cœurs en haut. " — Saint Grégoire le Grand. (hom. 31.) En effet, tout pécheur qui ne pense qu’aux choses de la terre et oublie les choses du ciel, est incapable de regarder en haut, parce qu’en suivant les désirs de la nature dégradée, il perd la droiture première de son âme, et ne voit plus que ce qui fait l’objet habituel de ses pensées. Notre-Seigneur appelle cette femme et la redresse, c’est-à-dire, qu’il l’éclaire de sa lumière et l’aide de sa grâce. Il appelle quelquefois, mais sans redresser. En effet, il arrive quelquefois que la grâce nous éclaire suffisamment pour nous montrer ce que nous devons faire, et cependant par notre faute, nous négligeons de le faire, car une faute qui devient habituelle est comme un lien pour l’âme qui l’empêche de reprendre sa droiture première, elle s’efforce et retombe toujours comme malgré elle dans l’état où elle a longtemps vécu volontairement.
Saint Ambroise. Cette œuvre miraculeuse est donc le symbole du sabbat éternel, lorsqu’après avoir tous passé sous le régime de ta loi et de la grâce, nous serons délivrés par la miséricorde de Dieu de toutes les misères de la fragilité corporelle. Mais pourquoi le Sauveur ne parle-t-il pas d’autre animal que du bœuf et de l’âne, si ce n’est pour montrer que le peuple juif et celui des gentils seraient un jour délivrés de la soif du corps et des ardeurs de ce monde, qu’ils éteindraient dans les sources abondantes du Seigneur, et que la vocation de ces deux peuples assurerait le salut de l’Église ? — Saint Bède. Toute âme fidèle est cette fille d’Abraham, ou l’Église formée des deux peuples et réunie par une seule et même foi. Dans le sens figuré, délier son bœuf ou son âne de leur crèche pour les mener boire, c’est rompre les liens de nos inclinations qui retenaient captive cette fille d’Abraham.
Lc 13, 18-21
18 Jésus disait : « À quoi le règne de Dieu est-il comparable, à quoi vais-je le comparer ?
19 Il est comparable à une graine de moutarde qu'un homme a jetée dans son jardin. Elle a poussé, elle est devenue un arbre, et les oiseaux du ciel ont fait leur nid dans ses branches. »
20 Il dit encore : « À quoi vais-je comparer le règne de Dieu ?
21 Il est comparable à du levain qu'une femme enfouit dans trois grandes mesures de farine, jusqu'à ce que toute la pâte ait levé. »
La Glose. (en termes équivalents.) Après avoir couvert ses ennemis de confusion et comblé le peuple de joie par, les œuvres glorieuses qu’il opérait, Jésus leur découvre le progrès de l’Évangile sous le voile de plusieurs paraboles : " Il disait encore : À quoi est semblable le royaume de Dieu, et à quoi le comparerai-je ? Il est semblable à un grain de sénevé, " etc. — Saint Ambroise. Dans un autre endroit, le grain de sénevé est comparé à la foi (Mt 17, 19). Si donc le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé, et que la foi elle-même soit figurée par ce grain de sénevé, la foi est donc le royaume des cieux qui est au dedans de nous (Lc 17). Le grain de sénevé est très-commun et sans beaucoup de valeur, mais aussitôt qu’il est broyé il répand sa force ; ainsi la foi elle-même paraît au premier abord sans valeur, mais si elle est aussi broyée par les souffrances, elle répand la grâce de sa force. Les martyrs sont des grains de sénevé, ils avaient en eux-mêmes le parfum odoriférant de la foi, mais elle était cachée. La persécution est venue, ils ont été brisés par le glaive et ont répandu jusqu’aux extrémités du monde la semence de leur martyre. Notre-Seigneur lui-même est un grain de sénevé. Il a voulu être broyé, afin que nous puissions dire : " Nous sommes la bonne odeur de Jésus-Christ. " (2 Co 2.) Il a voulu être semé comme le grain de sénevé, qu’un homme prend et sème dans son jardin, car c’est dans un jardin que Jésus-Christ a été fait prisonnier et qu’il a été enseveli ; c’est là aussi qu’il est ressuscité et qu’il est devenu un grand arbre, comme il le dit lui-même : " Il crût et devint un grand arbre. " Notre-Seigneur, en effet, est le grain de sénevé lorsqu’il est enseveli dans la terre, mais il devient un grand arbre lorsqu’il s’élève dans les cieux. Il est aussi cet arbre qui couvre le monde de son ombrage : " Et les oiseaux du ciel se reposèrent dans ses rameaux, " c’est-à-dire, les puissances des cieux, et tous ceux qui, par leurs œuvres spirituelles, ont le privilège de prendre leur essor au-dessus de la terre, Pierre et Paul sont les rameaux de cet arbre, et nous qui étions loin (Ep 2, 13), nous nous envolons sur les ailes des vertus dans les retraites cachées de ces branches à travers les profondeurs des controverses. Semez donc Jésus-Christ dans votre jardin, un jardin est un lieu parsemé de fleurs ; que vos œuvres soient donc les fleurs de ce jardin, et qu’elles y exhalent les parfums variés des vertus chrétiennes. Jésus-Christ se trouve là où la semence produit des fruits.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Ou bien encore, le royaume de Dieu, c’est l’Évangile qui nous donne le droit d’aspirer à régner un jour avec Jésus-Christ. Le grain de sénevé est plus petit que toutes les autres semences, mais il prend ensuite de si grands développements qu’il reçoit sous ses ombrages une multitude d’oiseaux ; ainsi la doctrine du salut peu répandue dans le commencement, a pris ensuite les plus grands accroissements.
Saint Bède. Cet homme, dont il est ici parlé, c’est Jésus-Christ, le jardin, c’est l’Église, qui doit être cultivée par ses enseignements. Cet homme a reçu cette semence, dit le Sauveur, parce qu’il a reçu avec nous comme homme les dons dont il est avec son Père la source en tant que Dieu. La prédication de l’Évangile, répandue par tout l’univers, a pris successivement des développements prodigieux, elle se développe aussi progressivement dans l’âme de chaque fidèle, car personne n’arrive tout d’un coup à la perfection, mais il croit et s’élève, non pas comme les plantes qui se dessèchent si vite, mais à la manière des arbres. Les rameaux de cet arbre sont les divers dogmes dans lesquels les âmes chastes, prenant leur essor sur les ailes des vertus, viennent faire leur nid et trouver un doux lieu de repos.
Théophylacte. Ou bien encore, tout homme qui prend ce grain de sénevé, c’est-à-dire, la doctrine de l’Évangile, et la sème dans le jardin de son âme, produit un grand arbre qui étend ses rameaux, et les oiseaux du ciel, c’est-à-dire, ceux qui s’élèvent au-dessus des choses de la terre, viennent se reposer dans ses branches, c’est-à-dire, dans les magnifiques développements des vérités chrétiennes. C’est ainsi que Paul reçut les premières leçons d’Ananie comme un grain de sénevé (Ac 9), mais il le sema dans le jardin de son âme, et lui fit produire de nombreux et utiles enseignements où viennent habiter ceux qui ont l’intelligence élevée, comme Denis, Hiérothée, et beaucoup d’autres.
Notre-Seigneur compare ensuite le royaume de Dieu au levain : " Et il dit encore : À quoi comparerai-je le royaume de Dieu ? il est semblable à du levain qu’une femme prend, " etc. — Saint Ambroise. D’après le plus grand nombre des interprètes, ce levain est la figure de Jésus-Christ, parce que de même que le levain qui est un composé de farine, est supérieur à cette matière première, non par sa nature, mais par la force dont il est doué ; ainsi Jésus-Christ, par sa nature corporelle, était égal à ses ancêtres, mais leur était incomparablement supérieur par la dignité. Nous avons donc une figure de l’Église dans cette femme, dont il est dit " Qu’une femme prend, et mêle dans trois setiers de farine, jusqu’à ce que le tout soit fermenté. " — Saint Bède. Le setier est une mesure en usage dans la Palestine et qui contient un boisseau et demi. — Saint Ambroise. C’est nous qui sommes la farine de cette femme, qui dépose Notre-Seigneur Jésus-Christ dans l’intérieur de notre âme, jusqu’à ce que la chaleur de la sagesse céleste anime et soulève les sentiments les plus intimes de notre cœur. Comme ce levain se trouve ici mêlé dans trois mesures de farine, on a été conduit à y voir le Fils de Dieu caché dans la loi, voilé dans les prophètes et accompli dans la prédication évangélique ; cependant j’aime mieux suivre le sentiment indiqué par Notre-Seigneur lui-même, que ce levain est la doctrine spirituelle de l’Église. Lorsque l’homme a pris une nouvelle naissance dans son corps, dans son âme et dans son esprit, l’Église le sanctifie par le levain spirituel, quand ces trois facultés sont unies ensemble par une certaine égalité de désirs, et qu’elles aspirent ensemble aux mêmes jouissances. Si donc ces trois mesures demeurent unies au levain en cette vie, jusqu’à ce qu’elles fermentent et ne fassent plus qu’un, cette union sera un jour suivie par ceux qui aiment Jésus-Christ d’une communion éternelle et incorruptible. — Théophylacte. Dans cette femme, on peut encore voir l’âme humaine, et dans les trois mesures les trois parties, la partie raisonnable, la partie irascible et la partie concupiscible. Si donc un chrétien dépose et cache le Verbe de Dieu dans ces trois mesures, elles ne formeront plus qu’un seul tout spirituel, de manière que la raison ne soit plus en opposition avec les divins enseignements) que la colère et la concupiscence ne s’emportent plus à aucun excès, mais se conforment à la parole du Verbe. — Saint Augustin. (serm. 32 sur les par. du Seign.) Ou bien encore, ces trois mesures de farine figurent le genre humain, qui a été reproduit par les trois enfants de Noé, et la femme qui mêle et cache le levain, c’est la sagesse de Dieu. — Eusèbe. (Ch. des Pèr.gr.) Ou bien dans un autre sens, le levain c’est l’Esprit saint, qui est comme la vertu qui procède de son principe, c’est-à-dire du Verbe de Dieu ; les trois mesures de farine signifient la connaissance du Père, du Fils et du Saint-Esprit, que donne cette femme, c’est-à-dire, la divine sagesse et l’Esprit saint. — Saint Bède. Ou bien encore, ce levain c’est l’amour de Dieu, qui fait fermenter et soulève l’âme. Cette femme, c’est-à-dire, l’Église, mêle donc le levain de l’amour de Dieu dans trois mesures, parce qu’elle nous ordonne d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, et cela jusqu’à ce que le tout ait fermenté, c’est-à-dire, jusqu’à ce que la charité ait opéré dans l’âme une parfaite transformation d’amour, ce qu’elle commence ici-bas, mais qui ne s’achève que dans la vie future.
Lc 13, 22-30
22 Dans sa marche vers Jérusalem, Jésus passait par les villes et les villages en enseignant.
23 Quelqu'un lui demanda : « Seigneur, n'y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » Jésus leur dit :
24 « Efforcez-vous d'entrer par la porte étroite, car, je vous le déclare, beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas.
25 Quand le maître de la maison se sera levé et aura fermé la porte, si vous, du dehors, vous vous mettez à frapper à la porte, en disant : 'Seigneur, ouvre-nous', il vous répondra : 'Je ne sais pas d'où vous êtes.'
26 Alors vous vous mettrez à dire : 'Nous avons mangé et bu en ta présence, et tu as enseigné sur nos places.'
27 Il vous répondra : 'Je ne sais pas d'où vous êtes. Éloignez-vous de moi, vous tous qui faites le mal.'
28 Il y aura des pleurs et des grincements de dents quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, et que vous serez jetés dehors.
29 Alors on viendra de l'orient et de l'occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le royaume de Dieu.
30 Oui, il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers. »
La Glose. Après que Notre-Seigneur a exposé sous le voile des paraboles qui précèdent les progrès de la doctrine évangélique, il s’applique lui-même à la répandre par ses prédications : " Et il allait par les villes et par les villages, enseignant, " etc. — Théophylacte. Il ne visitait pas seulement les petites localités, comme font ceux qui veulent tromper les esprits simples, ni seulement les villes, comme ceux qui veulent se faire valoir et cherchent la gloire qui vient des hommes ; mais il allait partout, comme le maître de tous les hommes, comme un père dont la providence s’étend à tous ses enfants. En visitant les villes, il n’évite point la ville de Jérusalem, par crainte des accusations des docteurs, ou de la mort qui pouvait en résulter, car l’Évangéliste fait remarquer : " Qu’il se dirigeait vers Jérusalem ; " le médecin, en effet, doit surtout sa présence et ses soins aux endroits qui contiennent un plus grand nombre de malades. " Or, quelqu’un lui demanda : Seigneur, n’y aura-t-il qu’un petit nombre qui soient sauvés ? " — La Glose. Cette question paraît se rapporter à ce dont il avait parlé plus haut. En effet, dans la parabole précédente, le Sauveur avait dit que les oiseaux étaient venus se reposer sur les branches de l’arbre, ce qui donnait à entendre qu’il y en aurait un grand nombre qui parviendraient au repos du salut. Comme cet homme faisait cette question au nom de tous, le Seigneur ne lui répond pas en particulier : " Il leur répondit : Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. " — Saint Basile. (règle abrég. quest.240.) De même que dans cette vie, quand on sort du droit chemin, on trouve de larges issues, ainsi quand on sort du sentier qui conduit au royaume des cieux, on tombe dans les voies larges de l’erreur. (Quest. 241.) Le droit chemin est toujours étroit, on ne peut sans danger s’en écarter soit à droite soit à gauche, il est semblable à un pont qu’on ne peut quitter d’un côté ou de l’autre sans être englouti dans le fleuve.
Saint Cyrille d’Alexandrie. (Ch. des Pères gr.) La porte étroite est aussi la figure des souffrances et de la patience des saints. De même en effet, que la victoire qui suit le combat atteste la bravoure du soldat, de même les travaux et les tribulations courageusement supportés donnent de l’éclat et de la gloire. — Saint Jean Chrysostome. (hom. 24 et 40, sur S. Matth.) Mais pourquoi donc le Sauveur dit-il ailleurs : " Mon joug est doux, et mon fardeau léger ? " (Mt 11.) Il n’y a point ici de contradiction, d’un côté Notre-Seigneur a en vue la violence des tentations, de l’autre l’amour de ceux qui les éprouvent. En effet, que de choses accablantes pour la nature, et qui nous deviennent faciles quand nous les embrassons avec amour ? D’ailleurs, si la voie du salut est étroite à son entrée, elle conduit cependant dans des régions vastes et spacieuses ; au contraire la voie large mène directement à la mort. — Saint Grégoire le Grand. (Moral., 11, 26.) Avant de parler de l’entrée de la porte étroite, il dit : " Efforcez-vous, " parce qu’en effet, si l’âme ne déploie toute son ardeur elle ne pourra triompher des flots du monde qui toujours l’entraînent dans les abîmes.
Saint Cyrille d’Alexandrie. (Commentaire grec.) Il semble que Notre-Seigneur ne répond pas directement à cette question : " Y en a-t-il peu qui soient sauvés ? " en faisant connaître la voie qui peut conduire à la justice. Mais il faut se rappeler qu’il avait coutume de ne pas répondre en entrant dans les pensées et les désirs de ceux qui l’interrogeaient, toutes les fois qu’ils demandaient des choses inutiles, mais en ayant pour but l’utilité de ceux qui l’entendaient. Or, quel avantage pouvait résulter pour eux de savoir si le nombre de ceux qui seraient sauvés serait petit ou grand ? Il était bien plus nécessaire de connaître les moyens d’arriver au salut. C’est donc dans un dessein plein de miséricorde, que sans répondre à cette question inutile, il traite un sujet beaucoup plus nécessaire.
Saint Augustin. (serm. 32, sur les par. du Seig.) Ou bien encore, le Sauveur répond affirmativement à la question qui lui est faite : " Y en a-t-il peu qui soient sauvés ? " parce qu’il y en a peu qui entrent par la porte étroite. C’est ce qu’il déclare lui-même dans un autre endroit : " Le chemin qui conduit à la vie est étroit, et il en est peu qui le trouvent. " (Mt 7.) — Saint Bède. C’est pour cela qu’il ajoute ici : " Car beaucoup, je vous le dis, chercheront à entrer, (excités par le désir de sauver leur âme), et ils ne le pourront pas, " effrayés qu’ils seront des difficultés de la route. — Saint Basile. (sur le Ps 1.) L’âme, en effet, hésite et chancelle quand, d’un côté, la considération de l’éternité lui fait choisir le chemin de la vertu, et quand en même temps la vue des choses de la terre lui fait donner la préférence aux séductions du monde. D’un côté elle voit le repos et les plaisirs de la chair, de l’autre l’assujettissement, l’esclavage de soi-même ; d’un côté l’intempérance, de l’autre la sobriété ; d’un côté les rires dissolus, de l’autre des ruisseaux de larmes, d’un côté les danses, de l’autre les prières ; ici le son des instruments, là les pleurs ; d’un côté la volupté, de l’autre la chasteté. — Saint Augustin. (serm., 32.) Notre-Seigneur ne se contredit pas en disant ici qu’il en est peu qui entrent par la porte étroite, et en déclarant dans un autre endroit " qu’un grand nombre viendront de l’Orient et de l’Occident, " etc. (Mt 8.) Ils seront peu en comparaison de ceux qui se perdent, mais ils seront beaucoup dans la société des anges. Quand le grain est battu dans l’aire, à peine si on le voit, mais cependant il sortira de cette aire une si grande quantité de grains qu’elle remplira le grenier du ciel.
Saint Cyrille d’Alexandrie. Notre-Seigneur nous montre ensuite par un exemple manifeste combien sont coupables ceux qui ne peuvent entrer : " Lorsque le père de famille sera entré et aura fermé la porte, " etc. ; c’est-à-dire, supposez un père de famille qui a invité beaucoup de monde à son festin, lorsqu’il est entré avec ses convives et que la porte est fermée, d’autres arrivent et frappent à la porte. — Saint Bède. Ce père de famille, c’est Jésus-Christ qui est présent partout par sa divinité, mais qui nous est représenté dans l’intérieur du ciel avec ceux qu’il réjouit de la vue de sa présence, tandis qu’il est comme dehors avec ceux qu’il soutient invisiblement dans le combat de cette vie. Il entrera définitivement, lorsqu’il admettra toute l’Église à le contempler, il fermera la porte lorsqu’il refusera aux réprouvés la grâce de la pénitence. Ceux qui se tiendront au dehors et frapperont à la porte, c’est-à-dire ceux qui seront séparés des justes, imploreront en vain la miséricorde qu’ils auront méprisée : " Et il leur répondra : Je ne sais d’où vous êtes. " — Saint Grégoire le Grand. (Moral., 8.) Ne point savoir, pour Dieu, c’est l’éprouver, comme on dit d’un homme vrai dans ses paroles, qu’il ne sait pas mentir, parce qu’il a horreur du mensonge ; ce n’eut pas qu’il ne saurait mentir, s’il le voulait, mais l’amour de la vérité lui inspire un profond mépris pour te mensonge. La lumière de la vérité ne connaît donc point les ténèbres qu’elle réprouve.
" Alors vous commencerez à dire : Nous avons mangé et bu devant vous, " etc. — Saint Cyrille d’Alexandrie. Ceci s’applique aux Israélites qui offraient à Dieu des sacrifices selon les prescriptions de la loi, et se livraient à la. joie en mangeant la chair des victimes. Ils entendaient aussi dans leurs synagogues la lecture des livres de Moïse qui, dans ses écrits, ne parlait point en son nom, mais au nom même de Dieu. — Théophylacte. Ou bien encore, on peut sans doute appliquer ces paroles aux Israélites, parce que Jésus-Christ est né d’eux selon la chair, qu’ils ont mangé et bu avec lui, et ont entendu ses prédications. Mais elles s’appliquent aussi aux chrétiens ; car nous mangeons le corps de Jésus-Christ, et nous buvons son sang, lorsque tous les jours nous nous asseyons à la table mystique, et il enseigne sur les places de nos âmes.
Saint Bède. Ou bien dans un sens figuré, manger et boire devant le Seigneur, c’est recevoir la nourriture de la divine parole, et le Seigneur semble confirmer cette explication en ajoutant : " Vous avez enseigné dans nos places publiques. " En effet, la sainte Écriture, dans les choses obscures, est une nourriture, parce qu’on la rompt pour ainsi dire en morceaux en l’expliquant, et qu’on la broie avant de l’avaler. Elle est comme un breuvage dans les vérités plus claires, parce qu’on les prend comme elles se présentent. Mais les joies de ce festin spirituel ne servent de rien à celui qui ne se recommande pas par une piété appuyée sur la foi ; la science des Écritures ne fait pas connaître à Dieu ceux que l’iniquité de leurs œuvres rendent indignes de cet honneur. Aussi que leur dit Notre-Seigneur : " Et il lui dira : Je ne sais d’où vous êtes, retirez-vous de moi, " etc. — Saint Basile. (règl. abr., quest. 282.) Peut-être s’adresse-t-il à ceux que l’Apôtre semble personnifier lui-même, quand il dit : " Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges… quand j’aurais toute la science..., quand je distribuerais toutes mes richesses pour nourrir les pauvres, si je n’ai point la charité, je ne suis rien " (1 Co 13) ; car ce qui ne se fait point par un motif d’amour de Dieu, mais pour obtenir les louanges des hommes, ne mérite point les éloges de Dieu. — Théophylacte. Remarquez combien sont détestés de Dieu ceux qu’il est forcé d’enseigner sur les places publiques. Il nous faut donc écouter ses divins enseignements, non dans les places publiques, mais dans un cœur que l’humilité a rendu petit, si nous voulons éviter ce malheur.
Saint Bède. Or, nous voyons ici la double peine de l’enfer, celle du froid et celle de la chaleur : " Là sera le pleur et le grincement de dents. " L’excessive chaleur, en effet, fait verser des larmes, et le grand froid produit le grincement de dents. Ou bien ce grincement de dents est un signe d’indignation, indignation tardive de celui qui attend trop tard pour faire pénitence. — La Glose. Ou bien encore, le grincement de dents sera pour ceux qui, sur la terre, mettaient, toute leur joie dans les plaisirs de la table ; et les pleurs, pour ces yeux qui s’égaraient ici-bas dans les désirs de la concupiscence. Ces deux tourments sont du reste une preuve de la résurrection des impies.
Théophylacte. Ces tristes prédictions s’appliquent encore aux Israélites auxquels il s’adressait, et dont le plus grand supplice sera de voir les Gentils entrer avec leurs pères dans le repos éternel, tandis qu’ils en seront exclus : " Quand vous verrez Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes dans le royaume de Dieu, " etc. — Eusèbe. Les patriarches, en effet, avant la promulgation de la loi, abandonnaient l’erreur de la pluralité des Dieux, comme s’ils avaient été instruits par l’Évangile, et se sont élevés à la connaissance du Dieu très-haut. Un grand nombre de Gentils ont été associés à leur bonheur, parce qu’ils ont suivi leurs exemples, tandis que leurs enfants ont repoussé les enseignements de la doctrine évangélique : " Et ce sont les derniers qui seront les premiers, et ce sont les premiers qui seront les derniers. " — Saint Cyrille d’Alexandrie. En effet, les Gentils ont été préférés aux Juifs qui tenaient le premier rang. — Théophylacte. Nous-mêmes, qui avons reçu dès notre enfance les enseignements de la foi, nous sommes, ce semble aussi, les premiers, et peut-être serons-nous les derniers en comparaison des Gentils qui n’ont embrassé la foi qu’à la fin de leur vie. — Saint Bède. Il en est beaucoup, en effet, dont la ferveur dégénère en tiédeur, beaucoup qui, de froids qu’ils étaient, s’enflamment d’amour pour Dieu ; beaucoup qui, méprisés dans ce monde, seront couverts de gloire dans l’autre ; d’autres, au contraire qui, honorés des hommes sur la terre, seront à la fin de leur vie condamnés pour l’éternité.