Audience du Pape Paul VI, 28 février 1968
CAREME ET RENOVATION SPIRITUELLE
Chers Fils et Chères Filles,
Aujourd'hui, Mercredi des Cendres, commence le Carême ; c'est une importante période liturgique qui se déploie avec une ampleur de formes, de prières, de rites, de pratiques ascétiques nombreuses, toutes choses que la voix du Concile recommande d'une façon particulière à l'estime de l'Église (cf. Sacrosanctum Concilium SC 109 et 110).
Enseignement de la liturgie
Cette recommandation Nous vous l'adressons aussi, chers visiteurs, en recourant, avant tout, à cette affirmation qui a valeur de principe général pour la vie chrétienne : « La liturgie de l'Église renferme une réserve énorme de pédagogie humaine, d'orientation chrétienne, de maîtrise de vie, et jusqu'à maintenant, on a usé de cette réserve d'une façon imparfaite » (Jungmann).
17 La liturgie nous apprend à vivre, elle nous fait vivre en hommes et en chrétiens, à condition qu'on la comprenne et qu'on y participe. Nous pourrions rappeler comment et avec quelle force elle nous oriente vers Dieu, comment elle nous unit au Christ, comment elle nous donne le « sens de l'Église ». Nous pourrions facilement voir reflétées dans la célébration de la liturgie les pensées qui ont guidé nos entretiens hebdomadaires sur l'Église, sur la foi, et dernièrement sur le laïcat catholique. La liturgie est la vie du Corps Mystique en acte. Bien sûr, la vie spirituelle ne se limite pas à la participation à la liturgie (cf. Sacr. Conc. 12), mais celle-ci « est la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien » (ibid. 14).
Prière, pénitence, parole de Dieu
Quels sont les termes de la liturgie de carême ? Ils sont très nombreux, tissent un long poème qui, à la fin, devient drame, tragédie et enfin triomphe dans la célébration du mystère pascal. Dans la liturgie du carême, comme dans une catéchèse, nous pouvons trouver différents thèmes, et d'abord le thème de la véritable condition humaine. Celle-ci nous est présentée à contre-jour, dans la lumière de Dieu qui, en se projetant sur l'homme, sa créature et son chef-d'œuvre, fait apparaître ses ruines, son inquiétude, son partage entre la chair et l'esprit, sa déformation, son besoin de restauration et en même temps son incapacité de la réaliser, sa misère foncière, c'est-à-dire son péché et donc la nécessité pour lui d'être sauvé, racheté, appelé à une vie nouvelle. Cette triste réalité constitue la trame des autres thèmes de Carême. Une place primordiale y est donnée à la prière naissant d'une conscience affligée et humiliée que seule l'espérance dans le Christ sauveur et médiateur préserve du désespoir, préserve de ce cynisme, de ce vertige de l'absurde et de l'anarchie dans lesquels se manifeste souvent, de nos jours, la phénoménologie de l'esprit moderne. Et la prière s'accompagne de la pénitence, qui est l'expression d'une profonde amertume intérieure éprouvant le besoin de se traduire en signes extérieurs de repentir et d'expiation. Nous savons que le jeûne du Carême interprétait avec une sévérité réaliste ce besoin de la conscience convaincue de sa condition pécheresse. Or à l'exception du Mercredi des Cendres et du Vendredi-Saint, le jeûne n'est plus obligatoire (cf. Paenitemini, 2, 3). Mais l'obligation de la pénitence, à laquelle la liturgie du Carême nous exhorte tellement, demeure toujours et pour tous.
Autre terme de cette liturgie : la parole de Dieu. Il faut l'écouter d'abord dans un esprit de pénitence, mais tout de suite après nous est donné le premier élément de l'économie du salut : c'est dans la Parole de Dieu que nous est donnée l'annonce de la foi, de la miséricorde, des moyens de régénération qui nous sont offerts et d'abord le baptême. Les éléments baptismaux caractérisent la liturgie du carême ; ils imprègnent sa catéchèse, tant orale que rituelle. Nous rappeler notre baptême, c'est nous rappeler que nous sommes chrétiens, comment et pourquoi nous le sommes. Le Christ nous apparaît alors comme le centre de cette pédagogie liturgique ; non pas un Christ idéalisé et vague, mais le Christ dans la double réalité de son apparition historique se terminant par sa passion et sa résurrection ; et le Christ dans la réalité de sa mission de salut. En nous faisant participer sacramentellement à sa vie humaine et divine, il nous donne une vie nouvelle : la grâce, l'Esprit-Saint qui nous rend vivants et chrétiens.
Tel est le cadre du Carême. Nous ne devons pas l'oublier ; nous ne devons pas nous contenter de jeter sur lui, du dehors, un regard distrait et fugitif. La pédagogie liturgique est existentialiste, pourrait-on dire ; elle tend à devenir une réalité humaine, personnelle, à attirer chacun de nous par son charme salutaire qui nous montre le caractère illusoire de tant d'autres charmes des sens et du monde et qui nous porte à vivre dans la réalité du Christ.
Que ferons-nous pendant ce carême qui commence aujourd'hui ? À vous de répondre à cette question, mais Nous avons confiance que votre réponse sera consciente et courageuse, comme vous y encourage Notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 10 avril 1968
MEDITATION SUR LA LITURGIE DE LA SEMAINE SAINTE
Chers Fils et Chères Filles,
Nous vous saluons tous, en vous considérant comme participant avec Nous aux cérémonies de la Semaine Sainte dont la célébration est si importante. Non seulement cette semaine évoque le souvenir de la mort et de la résurrection du Seigneur, mais elle renouvelle l'efficacité de l'œuvre rédemptrice du Christ. Elle actualise le mystère pascal de la façon la plus authentique ; elle le reflète dans sa liturgie, elle le reproduit dans son efficacité divine ; elle le rend accessible aux fidèles qui veulent vivre des exemples et de la grâce du Christ ; elle constitue, dans le cours du temps, le moment le plus rempli de la présence du Christ parmi nous, et dans le cours de l'année l'heure centrale vers laquelle tend et de laquelle part toute l'activité liturgique de l'Église. Elle concerne le Christ mort et ressuscité ; mais elle concerne aussi chacun de nous, parce que chacun de nous doit mourir et ressusciter avec le Christ. C'est pour nous que le Christ a vécu le drame de la Rédemption ; c'est avec nous qu'il veut la revivre. Ne laissons pas passer la fête de Pâques sans nous pénétrer de sa réalité et de ses exigences.
Nous savons que beaucoup d'entre vous sont actuellement à Rome en visiteurs, en touristes, pour admirer les souvenirs et les monuments de la Ville éternelle, pour faire une excursion de printemps, voir un peu de soleil et de ciel bleu. Mais Nous voulons croire qu'aucun de vous ne manquera de réserver quelque pensée à la Semaine Sainte et, si possible, quelques instants pour assister aux grandes cérémonies religieuses des églises romaines. Si vous êtes touristes, vous marchez, le guide en main, pour tout bien voir et tout bien connaître ; de même, Nous voudrions, d'une façon sommaire, vous indiquer certains aspects de ces cérémonies auxquelles Nous vous exhortons à participer, afin que vous les compreniez mieux et que vous y assistiez avec plus de fruit.
Aspect historique
Le premier aspect est celui que nous pourrions appeler l'aspect historique, c'est-à-dire le caractère d'évocation que revêtent ces cérémonies. Elles se réfèrent aux derniers jours de la vie temporelle du Christ, comme chacun le sait. Mais en les replaçant, à nouveau devant nos yeux, l'Église veut réveiller, préciser ces souvenirs, retenir notre attention. Ce n'est pas sans raison que le récit de la passion est répété quatre fois pendant la Semaine Sainte. Et les trois derniers jours sont caractérisés par un fait dominant, particulier à chacun : le Jeudi-Saint par la Cène pascale, qui devient la Cène Eucharistique ; le Vendredi-Saint par le procès, la crucifixion et la mort du Seigneur ; le Samedi-Saint par le souvenir de sa sépulture, avant d'arriver à la nuit de la résurrection pascale. La seule évocation de ces événements est déjà attirante par elle-même, et il n'est pas difficile d'en faire la première méditation, même si elle est uniquement descriptive.
Les personnages du drame
La seconde méditation porte sur les personnages du drame. Chacun d'eux est typique et représentatif. L'action dans laquelle ils se trouvent engagés, les uns et les autres, soit dans la passion, soit dans l'événement pascal, prend un relief impressionnant. L'humanité s'y révèle sous son jour le plus intéressant ; la psychologie éternelle des hommes nous y apparaît, non pas certes avec la majesté et la subtilité, souvent trop recherchées, des scènes célèbres du théâtre classique et du cinéma moderne, mais avec une sincérité et un naturel sans pareils, au point que l'on est tenté de répéter : voici l'homme. Cette exclamation fut prononcée par Pilate, à propos de Jésus. Et si nous arrêtons notre attention sur sa personne, quelle stupeur, quel attrait, quel trouble, quel amour envahissent les âmes attentives et fidèles ! La passion du Christ est la révélation la plus profonde et la plus exacte qui nous soit donnée de lui. Pensons, par exemple, aux paroles de Pierre qui se refuse au geste d'humilité de Jésus, penché devant lui pour lui laver les pieds : « Toi, Seigneur, me laver les pieds ! » (Jn 13,6). Que n'y a-t-il pas dans ce « toi » ! Et, au terme de la tragédie la parole du Centurion : « Vraiment celui-ci était le Fils de Dieu ! » (Mt 27,54). Mais pensons surtout au double témoignage de Jésus qui affirme être le Christ, Fils de Dieu (Mt 26,64), au cours du procès religieux ; et être le roi de l'histoire messianique, pendant le procès civil (Jn 18,37), témoignages à cause desquels il sera crucifié. Les fidèles, les saints, s'efforcent d'explorer dans toute sa profondeur la psychologie de Jésus, et ils ne peuvent qu'en être enivrés d'émerveillement et d'amour.
Les raisons du drame
Puis la méditation devient plus large, plus profonde, plus théologique, plus cosmique, lorsqu'elle s'interroge sur les raisons de ce drame divin. Les lectures, spécialement celles de la vigile pascale, nous introduisent dans ce mystère où le péché de l'homme se rencontre avec la justice et la miséricorde de Dieu, où « la mort et la vie s'affrontent en un duel prodigieux » (Séquence pascale), et où la victoire du Christ ressuscité se présente comme une source de notre salut et prototype de la vie chrétienne.
Notre contemplation doit faire encore un pas de plus : celui de l'expérience émotive, dramatique et aimante de cette histoire, de cette célébration. Dans les magnifiques répons de l'office de matines des trois grandes journées qui précèdent Pâques, nous trouvons, par exemple, les cris les plus nobles et les plus profonds, les plus forts et les plus tendres, les plus violents et les plus doux qu'ait su exprimer l'âme de l'Église devant le mystère pascal. C'est dire que ces célébrations non seulement permettent une symphonie de sentiments, mais invitent à ajouter à la contemplation du drame pascal ses notes les plus hautes et les plus émouvantes, où la liturgie de la Semaine Sainte atteint à la beauté suprême.
Il y aurait trop à dire sur ce sujet. Mais sachez seulement que le grand cœur de l'Église, et avec lui l'humble cœur du Pape, vibre d'une émotion intense pendant la célébration du mystère pascal, et qu'il invite vos cœurs à vibrer avec lui. C'est à cela que vous encourage et vous exhorte Notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 17 avril 1968
ALLELUIA DE PAQUES : LE CHRIST NOTRE JOIE
Nous vous saluons par l'exclamation qui caractérise la liturgie pascale : Alléluia ! ce qui veut dire : Louange à Dieu. C'est un cri religieux qui nous a été légué par une très ancienne tradition hébraïque. On le trouve dans la Sainte Écriture, et il est devenu habituel dans la langue liturgique de l'Église pour exprimer la joie de louer le Seigneur, spécialement au temps de Pâques. Plutôt qu'un mot ayant un sens déterminé, il est aujourd'hui une acclamation de joie, l'expression d'un vif sentiment d'allégresse (cf. Augustin, In Ps 99, P.L. XXXVII, 1272) comme si nous disions en langage moderne : Evviva ! Hurrah ! Hoch !
L'Église a jailli de la Résurrection
Mais pour nous cet Alléluia conserve sa double signification originelle de louange et de joie, l'une et l'autre appliquées au Seigneur et jaillissant d'une âme remplie à la fois d'enthousiasme religieux et de joie spirituelle. Et Nous, en accueillant aujourd'hui votre visite, Nous faisons Nôtre la joie et l'émotion de l'Église, et Nous vous saluons avec le mot très saint qu'elle emploie : Alléluia ! Alléluia ! Ce faisant, Nous avons une double intention. La première, c'est de vous mettre tous en communion avec l'âme de l'Église enivrée par la célébration du mystère pascal. Pouvons-nous oublier cet événement qui évoque et fait revivre en nous la résurrection du Christ, sa victoire sur la mort, sa promesse que nous aussi, un jour nous ressusciterons ? Cette promesse est déjà en voie de réalisation par la vertu et la signification sacramentelle du baptême. Pouvons-nous oublier que c'est sur la résurrection de Nôtre-Seigneur (cette chose prodigieuse, à la fois réelle et prodigieuse) que se fonde notre foi, notre certitude que Jésus est le Sauveur du monde, notre résolution de faire de notre vie un témoignage qui précisément s'appelle chrétien ? Nous ne pouvons l'oublier. Nous devons, au contraire, rappeler, célébrer, chanter que le Christ est ressuscité et que, de sa résurrection, a jailli l'Église, à laquelle l'Esprit-Saint conférera les charismes vivifiants du Christ pour les répandre dans l'humanité, cette humanité avide de vivre et de survivre, consciente de son caractère mortel, mais aveugle sur sa destinée supraterrestre. C'est tout cela que nous disons par cette acclamation conventionnelle : Alléluia ! C'est un acte de foi, de confiance, de joie, de victoire, qui résume tout un ensemble de vérités, de pensées et de sentiments.
Pas de vie chrétienne sans joie
L'autre intention que Nous suggère l'Alléluia pascal, c'est de vous rappeler qu'il ne peut y avoir de vie chrétienne sans joie. Si dans la vie chrétienne il y a d'autres notes, d'autres leçons que celle de la joie (il y a en effet la croix, le renoncement, la mortification, la pénitence, la souffrance, le sacrifice, etc.), elle n'est cependant jamais dépourvue de réconfort, de consolation profonde, de joie, toutes choses qui ne devraient jamais manquer, et qui ne manquent jamais, lorsque nos âmes sont dans la grâce de Dieu. Pouvons-nous être foncièrement tristes, amers et désespérés lorsque Dieu est avec nous ? Non. La joie doit toujours être une prérogative de l'âme chrétienne, au moins au fond d'elle-même.
Un auteur moderne fait remarquer : « J'ai connu des jeunes gens de familles chrétiennes très ferventes qui disaient à leurs parents : « C'est dur d'être catholique ! », et ceux-ci répondaient : « Oh ! oui. C'est dur ! Tout le temps des privations ! C'est une religion triste ! ». Cela Nous rappelle la fameuse phrase de Nietzsche, qui reprochait aux chrétiens de prétendre être des rachetés et d'en avoir si peu l'air » (J. Leclercq, Croire en Jésus-Christ, p. 21).
Oui, nous chrétiens, nous devrions nous sentir non pas plus malheureux que les autres parce que nous avons accepté de porter le joug du Christ — ce joug qu'il porte avec nous et que pour cette raison il dit être « aisé et léger » (Mt 11,30), — mais plus heureux, précisément parce que nous avons des motifs splendides et certains de l'être. Le salut que le Christ nous a mérité et qui projette sa lumière sur les problèmes les plus ardus de notre existence, nous autorise à jeter un regard optimiste sur toutes choses.
Nous sommes dans de meilleures conditions que les autres — ceux qui n'ont pas la lumière de l'Évangile — pour regarder la vie et le monde avec un joyeux émerveillement, pour nous réjouir de tout ce que l'existence nous réserve, même des épreuves dont elle abonde, avec une sérénité faite de sagesse et de reconnaissance. Le chrétien est un homme heureux ; il sait trouver les reflets de la bonté de Dieu dans tous les événements, dans tout ce que lui apprend l'histoire et l'expérience. Il sait que « toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu'il a appelés selon son dessein » (cf. Rm 8,28). Le chrétien doit toujours donner un témoignage de sécurité supérieure, qui laisse entrevoir aux autres d'où il tire cette sereine supériorité spirituelle.
Aujourd'hui, cette attitude de joyeuse santé spirituelle se répand heureusement parmi les chrétiens modernes : ils sont plus décontractés, plus joyeux et c'est un bien, mais à la condition d'éviter de tomber dans un naturalisme jouisseur devenant facilement païen et illusoire. Pour réaliser cette condition, il est nécessaire de puiser la joie intérieure et la sérénité extérieure, non pas seulement dans un heureux état de choses contingent, fait de bien-être temporel, mais dans la foi. Le Christ est notre joie. Répétons en son honneur et pour notre réconfort : Alléluia !
Avec Notre Bénédiction Apostolique.
Audience du Pape Paul VI, 29 mai 1968
DOCTRINE MARIALE DU CONCILE
Chers Fils et Chères Filles,
Notre pensée se tourne aujourd'hui vers la très Sainte Vierge Marie, que la piété populaire de l'Église honore d'une façon particulière pendant le mois de mai. Et ce mois, où le printemps de la nature s'unit au printemps religieux qui devrait fleurir dans nos âmes en contemplant et en vénérant la plus belle fleur de l'humanité rachetée par le Christ, nous ne voudrions pas qu'il se termine sans renouveler notre dévotion envers Marie, la Vierge Mère du Christ et notre Mère spirituelle.
Et cela dans l'esprit du Concile dont s'inspirent habituellement Nos exhortations hebdomadaires. Nous savons tous que dans le huitième et dernier chapitre de la grande Constitution dogmatique sur l'Église, le Concile a placé comme au sommet de cette merveilleuse construction doctrinale la douce et lumineuse figure de Marie. Et cela suffit pour que nous nous sentions tous obligés, également par l'autorité rénovatrice du Concile, à renouveler notre culte marial. Le Concile n'a pas voulu exposer de nouveaux dogmes sur Marie, de même qu'il n'a pas voulu dire tout ce qu'on pourrait dire d'elle ; mais il a présenté la Très Sainte Vierge Marie d'une façon, et avec des titres tels que quiconque est fidèle aux enseignements du Concile doit non seulement se sentir réconforté dans la profession de la prière mariale que l'Église catholique a toujours tellement tenue en honneur et entourée de ferveur, mais se sentir invité à modeler sa dévotion sur les perspectives larges, authentiques et enthousiastes que la dense et magnifique page conciliaire offre à la contemplation et à la dévotion du chrétien avisé.
Quelles sont ces perspectives ? Il est difficile de répondre tant est immense et profond le ciel où Marie apparaît dans le cadre de la doctrine conciliaire. Nous n'avons rien de mieux à suggérer aux plus résolus et aux plus intelligents de Nos auditeurs que de relire et de méditer ce chapitre VIII : c'est un recueil de trésors, dont chacun mériterait un développement doctrinal et spirituel. Mais pour ne pas manquer de proposer une notion récapitulative élémentaire à laquelle devra se conformer notre culte marial rénové, Nous dirons, avant tout que Marie nous est présentée par le Concile non comme une figure solitaire se détachant sur un ciel vide, mais comme une créature sans égale, très belle et très sainte, précisément en raison des relations divines et mystérieuses qui l'entourent, qui définissent son être unique et qui la remplissent d'une lumière qu'il ne nous est pas donné d'admirer ailleurs dans une simple créature, dans une sœur de notre humanité. Chacun de nous, dans l'ordre de la création et de la grâce, se trouve dans des relations déterminées avec la divinité. En Marie, ces relations s'élèvent à un degré de plénitude indescriptible ; les paroles qui l'expriment sont si denses qu'elles s'enfoncent dans le mystère ; nous les connaissons pourtant, mais écoutons-les telles que les énonce le Concile : Marie « reçoit cette immense charge et dignité d'être la Mère du Fils de Dieu [fait homme] et, par conséquent, la fille de prédilection du Père et le sanctuaire du Saint-Esprit, don d'une grâce exceptionnelle qui la met bien loin au-dessus de toutes les créatures dans le ciel et sur la terre » (Lumen gentium n, 53). On ne peut la contempler sans voir et adorer le cadre divin, trinitaire, dans lequel elle se situe : la transcendance divine resplendit devant nos yeux, éblouis de pouvoir, en quelque sorte, contempler Celle qui, comme nous, est « descendante d'Adam » (ibid.) ; et c'est cette accessibilité qui explique peut-être la priorité pratique que souvent le culte marial prend dans la vie religieuse de beaucoup de chrétiens, pour lesquels c'est un réconfort instinctif, plutôt que de voler plus loin, de s'arrêter à Marie, comme à Celle qui appartient à notre histoire et est le mieux à la portée de notre expérience humaine et religieuse. Mais Marie, dans son vol transcendant, nous entraîne ensuite vers Dieu. Rappelez-vous le Magnificat.
Marie, créature sans égale, éminente par référence au Christ
Et puis, la Sainte Vierge — qui ne le sait ? — est tout entière du Christ : elle est de lui, pour lui, avec lui. Nous ne pouvons, ne serait-ce qu'un instant, oublier cette autre relation qui définit Marie, Mère de Jésus, vivifiée par sa parole et vivant d'elle, associée à sa passion. Cette relation explique toutes ses prérogatives, toute sa grandeur, tous les titres qu'elle a à notre vénération sans borne, à notre amour, à notre confiance. Le Concile nous donne de multiples enseignements au sujet du rang privilégié et de la fonction unique de Marie dans le mystère du Christ. De même que nous ne pouvons nous faire une idée du Christ sans nous référer aux suprêmes vérités évangéliques de son incarnation et de sa rédemption, de même nous ne pouvons faire abstraction de la présence et du ministère que, dans la réalité de ces faits évangéliques, Marie a été appelée à remplir. Aucune créature humaine n'a été plus proche du Christ, plus sienne et plus comblée de sa grâce ; aucune n'a été aussi unie au Christ que Marie sa Mère, et aucune n'a été aussi aimée du Christ que celle qui l'engendra virginalement par l'action du Saint-Esprit, Celle qui accueillit sa parole avec ce fiat par lequel se trouve marquée toute la vie de la Sainte Vierge, Celle qui participa volontairement à tout le mystère de salut du Christ (cf. Lumen gentium LG 61). Personne n'eut autant de foi dans le Christ « bienheureuse Celle qui a cru » (Lc 1, 45, etc). Personne n'eut, autant qu'elle, confiance dans la bonté agissante de Jésus (cf. Jn 2,5). Personne, il est facile de le croire, n'eut autant d'amour pour le Christ que sa Mère, non seulement à cause du lien unique qui unit toujours une mère au fruit de ses entrailles, mais aussi à cause de la charité de l'Esprit-Saint qui fut en elle le principe aimant et vivifiant de sa divine maternité, qui l'associa à la passion de son Fils, et qui à la Pentecôte emplit son cœur au point de faire d'elle la Mère spirituelle de l'Église naissante, et même la Mère de l'Église tout au long des siècles, cette Église à laquelle nous appartenons. Et nous sommes heureux de pouvoir lui donner le titre qu'elle prophétisa pour elle-même. « Toutes les nations me diront bienheureuse » (Lc 1,48). Oui, bienheureuse es-tu, Marie, à qui nous avons eu le bonheur immérité d'attribuer explicitement le titre que les siècles chrétiens t'ont toujours reconnu, non dans l'ordre sacramentel, cause de la grâce, mais dans l'ordre de la communion expansive qui est propre au Corps mystique, dans l'ordre de la charité et de la grâce (cf. Lumen gentium LG 56, 61, 63) : le titre de « Mère de l'Église ».
Et ainsi notre culte marial, christocentrique, prend une dimension ecclésiale. Le Concile, en rappelant l'une des louanges les plus hautes et les plus caractéristiques que lui attribuèrent les Pères — parmi lesquels Nous rappelons volontiers saint Ambroise (dans Lc 2,7 P.L., XV, Lc 1555) — voit en Marie la figure de l'Église et l'exemple éminent des vertus chrétiennes fondamentales, la foi spécialement et l'obéissance à la volonté divine (cf. Lumen gentium LG 63), la première à coopérer « à la naissance et à l'éducation » des frères du Christ avec « son amour maternel » (ibid.), « signe d'espérance assurée et de consolation devant le Peuple de Dieu en pèlerinage, en attendant le jour du Seigneur » (ibid. n. 68).
Très chers fils, ouvrons nos âmes à l'enchantement de cette douce et réconfortante vision. Elle ne nous fait pas oublier l'image triste et impressionnante que nous donne la situation actuelle du monde, mais elle nous éclaire pour nous en montrer les dangers et la façon d'y parer, pour nous en montrer les maux et le remède, c'est-à-dire l'amour et la confiance dans le Christ qui a rendu les hommes frères et leur a apporté, même s'ils sont dans l'erreur ou le refus, un salut toujours possible et victorieux. Et que Notre Bénédiction obtienne pour tous la bénédiction douce et puissante de la Sainte Vierge
Audience du Pape Paul VI, 19 mars 69
SAINT JOSEPH EXEMPLE ET MODELE DE NOTRE VIE CHRETIENNE
La fête de ce jour nous invite à la méditation sur saint Joseph, père légal et putatif de Jésus Nôtre-Seigneur. En raison de sa fonction près du Verbe Incarné pendant son enfance et sa jeunesse, il fut aussi déclaré protecteur de l'Église, qui continue dans le temps et reflète dans l'histoire l'image et la mission du Christ.
11 Pour cette méditation, de prime abord la matière semble faire défaut : que savons-nous de saint Joseph, outre son nom et quelques rares épisodes de la période de l'enfance du Seigneur ? L'Évangile ne rapporte de lui aucune parole. Son langage, c'est le silence ; c'est l'écoute de voix angéliques qui lui parlent pendant le sommeil ; c'est l'obéissance prompte et généreuse qui lui est demandée ; c'est le travail manuel sous ses formes les plus modestes et les plus rudes, celles qui valurent à Jésus le qualificatif de « fils du charpentier » (Mt 13,55). Et rien d'autre : on dirait que sa vie n'est qu'une vie obscure, celle d'un simple artisan, dépourvu de tout signe de grandeur personnelle.
Cependant cette humble figure, si proche de Jésus et de Marie, si bien insérée dans leur vie, si profondément rattachée à la généalogie messianique qu'elle représente le rejeton terminal de la descendance promise à la maison de David (Mt 1,20), cette figure, si on l'observe avec attention, se révèle riche d'aspects et de significations. L'Église dans son culte et les fidèles dans leur dévotion traduisent ces aspects multiples sous forme de litanies. Et un célèbre et moderne sanctuaire érigé en l'honneur du Saint par l'initiative d'un simple religieux laïc, Frère André, de la Congrégation de Sainte-Croix de Montréal, au Canada, met ces titres en évidence dans une série de chapelles situées derrière le maître-autel, toutes dédiées à saint Joseph sous les vocables de protecteur de l'enfance, protecteur des époux, protecteur de la famille, protecteur des travailleurs, protecteur des vierges, protecteur des réfugiés, protecteur des mourants.
Si vous observez avec attention cette vie si modeste, vous la découvrirez plus grande, plus heureuse, plus audacieuse que ne le paraît à notre vue hâtive le profil ténu de sa figure biblique. L'Évangile définit saint Joseph comme « juste » (Mt 1,19). On ne saurait louer de plus solides vertus ni des mérites plus élevés en un homme d'humble condition, qui n'a évidemment pas à accomplir d'actions éclatantes. Un homme pauvre, honnête, laborieux, timide peut-être, mais qui a une insondable vie intérieure, d'où lui viennent des ordres et des encouragements uniques, et, pareillement, comme il sied aux âmes simples et limpides, la logique et la force de grandes décision, par exemple, celle de mettre sans délai à la disposition des desseins divins sa liberté, sa légitime vocation humaine, son bonheur conjugal. De la famille il a accepté la condition, la responsabilité et le poids, mais en renonçant à l'amour naturel conjugal qui la constitue et l'alimente, en échange d'un amour virginal incomparable. Il a ainsi offert en sacrifice toute son existence aux exigences impondérables de la surprenante venue du Messie, auquel il imposera le nom à jamais béni de Jésus (Mt 1,21) ; il Le reconnaîtra comme le fruit de l'Esprit-Saint et, quant aux effets juridiques et domestiques seulement, comme son fils. S. Joseph est donc un homme engagé. Engagé — et combien ! — envers Marie, l'élue entre toutes les femmes de la terre et de l'histoire, son épouse non au sens physique, mais une épouse toujours virginale ; envers Jésus, son enfant non au sens naturel, mais en vertu de sa descendance légale. À lui le poids, les responsabilités, les risques, les soucis de la petite et singulière Sainte Famille. À lui le service, à lui le travail, à lui le sacrifice, dans la pénombre du tableau évangélique, où il nous plaît de le contempler et, maintenant que nous savons tout, de le proclamer heureux, bienheureux.
C'est cela, l'Évangile, dans lequel les valeurs de l'existence humaine assument une tout autre mesure que celle avec laquelle nous avons coutume de les apprécier : ici, ce qui est petit devient grand (souvenons-nous des effusions de Jésus, au chapitre XI de saint , « Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux simples ») ; ici, ce qui est misérable devient digne de la condition sociale du Fils de Dieu fait fils de l'homme ; ici, ce qui est le résultat élémentaire d'un travail artisanal rudimentaire et pénible sert à initier à l'œuvre humaine l'Auteur du cosmos et du monde (cf. Jn 1,3 Jn 5,17) et à fournir d'humble pain la table de celui qui se définira lui-même « le pain de vie » (Jn 6,48) ; ici ce que l'on a perdu par amour du Christ est retrouvé (cf. Mt 10,39), et celui qui sacrifie pour Lui sa vie en ce monde la conserve pour la vie éternelle (cf. Jn 12,25). Saint Joseph est le type évangélique que Jésus, après avoir quitté l'atelier de Nazareth pour entreprendre sa mission de prophète et de maître, annoncera comme programme pour la rédemption de l'humanité. Saint Joseph est le modèle des humbles que le christianisme élève à de grands destins. Saint Joseph est la preuve que pour être bon et vrai disciple du Christ, il n'est pas nécessaire d'accomplir de grandes choses ; qu'il suffit de vertus communes, humaines, simples, mais authentiques. Et ici la méditation porte son regard de l'humble Saint au tableau de notre humaine condition personnelle, comme il advient d'habitude dans l'exercice de l'oraison mentale. Elle établit un rapprochement, une comparaison entre lui et nous : une comparaison dont nous n'avons assurément pas à nous glorifier, mais où nous pouvons puiser quelque bonne réflexion. Nous serons portés à imiter saint Joseph suivant les possibilités de nos conditions respectives ; nous serons entraînés à le suivre dans l'esprit et la pratique concrète des vertus que nous trouvons en lui si vigoureusement affirmées, de la pauvreté, spécialement, dont on parle tant aujourd'hui. Et nous ne nous laisserons pas troubler par les difficultés qu'elle présente, dans un monde tourné vers la conquête de la richesse économique, comme si elle était la contradiction du progrès, comme si elle était paradoxale et irréelle dans notre société de consommation et de bien-être. Mais, avec saint Joseph pauvre et laborieux, occupé comme nous à gagner quelque chose pour vivre, nous penserons que les biens économiques aussi sont dignes de notre intérêt de chrétiens, à condition de n'être pas considérés comme fin en soi, mais comme moyens de sustenter la vie orientée vers les biens supérieurs ; à condition de n'être pas l'objet d'un égoïsme avare, mais le stimulant et la source d'une charité prévoyante ; à condition encore de n'être pas destinés à nous exonérer d'un travail personnel et à favoriser une facile et molle jouissance des prétendus plaisirs de la vie, mais d'être au contraire honnêtement et largement dispensés au profit de tous. La pauvreté laborieuse et digne de ce saint évangélique nous est encore aujourd'hui un guide excellent pour retrouver dans notre monde moderne la trace des pas du Christ. Elle est en même temps une maîtresse éloquente de bien-être décent qui, au sein d'une économie compliquée et vertigineuse, nous garde dans ce droit sentier, aussi loin de la poursuite ambitieuse de richesses tentatrices que de l'abus idéologique de la pauvreté comme force de haine sociale et de subversion systématique.
Saint Joseph est donc pour nous un exemple que nous chercherons à imiter ; et, en tant que protecteur, nous l'invoquerons. C'est ce que l'Église, ces derniers temps, a coutume de faire, pour une réflexion théologique spontanée sur la coopération de l'action divine et de l'action humaine dans la grande économie de la Rédemption. Car, bien que l'action divine se suffise, l'action humaine, pour impuissante qu'elle soit en elle-même (cf. Jn 15,5), n'est jamais dispensée d'une humble mais conditionnelle et ennoblissante collaboration. Comme protecteur encore, l'Église l'invoque dans un profond et très actuel désir de faire reverdir son existence séculaire par des vertus véritablement évangéliques, telles qu'elles ont resplendi en saint Joseph. Enfin l'Église le veut comme protecteur, dans la confiance inébranlable que celui à qui le Christ voulut confier sa fragile enfance humaine voudra continuer du ciel sa mission tutélaire de guide et de défenseur du Corps mystique du même Christ, toujours faible, toujours menacé, toujours dramatiquement en danger. Et puis nous invoquerons saint Joseph pour le monde, sûrs que dans, ce cœur maintenant comblé d'une sagesse et d'une puissance incommensurables réside encore et pour toujours une particulière et précieuse sympathie pour l'humanité entière. Ainsi soit-il.