Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 26e dimanche du temps ordinaire - année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - 1er octobre 2006
"L’identité chrétienne nous constitue comme symbole, sacrement et proclamation de la vocation universelle des hommes à participer à la vie divine, si bien que nous devons être, non pas des gardiens vigilants prêts à dénoncer ce que Dieu fait dans l’humanité en dehors de nous comme une usurpation, mais des témoins reconnaissants, pleins de joie et d’exultation quand ils découvrent que l’Esprit de Dieu travaille l’humanité même en dehors des frontières visibles de notre Église."
Frères et soeurs,
Vous vous souvenez certainement que les deux derniers dimanches nous avons été entraînés par l’évangile selon saint Marc à mesurer l’écart qui existait entre la manière dont les disciples comprenaient le rôle du Messie et la réalité du chemin dans lequel le Christ s’engageait. D’abord Pierre qui se met en travers du chemin de Jésus et auquel le Christ dit : "Arrière, Satan ", ensuite les disciples qui discutent pour savoir qui serait le premier et auxquels le Christ est obligé de rappeler que celui qui veut être le plus grand doit se faire le serviteur de tous. Mais déjà , dans cette deuxième manière de prendre distance par rapport à la réalité vécue par le Christ, nous voyons s’introduire un écart qui ne concerne plus simplement la conception du rôle et de la mission du Messie, mais qui concerne aussi les principes d’organisation de l’Eglise. Qui doit être le plus grand parmi eux ?
Aujourd’hui, avec l’intervention de Jean, l’un des Douze, nous voyons surgir une troisième expression de cet écart entre les conceptions premières et spontanées des Apôtres sur la mission du Christ, sur leur propre mission et sur la manière dont l’Eglise doit vivre, et ce que Dieu veut accomplir à travers eux.
Ici, la question qui est soulevée est une question qui nous concerne très directement. D’une certaine façon il s’agit d’une question de frontières. Qui définit la frontière au-delà de laquelle les dons de Dieu ne seraient plus licites ? Vous l’avez entendu tout à l’heure dans le récit du Livre des Nombres : la venue de l’Esprit sur deux personnages qui ne faisaient pas partie du groupe des 70 choisis par Moïse, donne lieu à une première discussion. Josué demande qu’ils soient châtiés pour avoir illégitimement bénéficié du don de l’Esprit, Moïse répond : "Plût au Seigneur que tout le peuple devienne prophète ". à ? ce premier stade de l’organisation des collaborateurs de Moïse au service du Peuple d’Israël, nous découvrons que la mission confiée par Dieu à ces hommes, mission qui est marquée par le don de l’Esprit, ne fait pas d’eux des propriétaires exclusifs du don de Dieu. Dès le récit initial de cet envoi de l’Esprit, on a l’impression que l’Ecriture veut inscrire, comme symboliquement, l’expérience de ces deux hommes qui étaient à l’extérieur du camp pour marquer la souveraine liberté de Dieu par rapport à ses propres dons.
De la même manière, nous le voyons dans l’évangile selon saint Marc, le Christ a choisi les Douze, il les a désignés pour être avec Lui et pour suivre sa mission. Lui-même est suivi par un certain nombre d’autres disciples. Cependant, la puissance de renouvellement du monde que Dieu met en oeuvre à travers la mission de Jésus ne peut pas se limiter au groupe de ceux qui ont été choisis et désignés. Ici ou là l’Esprit travaille au coeur de l’humanité, sans considération pour notre représentation du groupe des fidèles du Christ.
C’est un mystère très difficile pour nous, car nous comprenons bien évidemment qu’il n’est pas indifférent d’être ou de ne pas être à l’intérieur de ce groupe des disciples du Christ. Nous comprenons bien qu’il n’est pas indifférent d’être ou de ne pas être chrétiens, nous comprenons bien que la vie sacramentelle vécue dans l’Eglise est le moyen privilégié par lequel la communion avec Dieu s’engendre et se nourrit au coeur des fidèles. Nous comprenons bien que c’est une chance et une grâce inimaginables de pouvoir participer à cette communion à travers notre engagement dans la vie sacramentelle. Et cependant, nous sommes toujours tentés d’imaginer que Dieu se représente les choses de la même manière que nous. Nous sommes toujours tentés d’imaginer que, puisqu’il a fait Alliance, puisqu’il fait Alliance avec nous, les autres ne sont pas dans l’Alliance. Nous sommes toujours tentés d’imaginer que l’élection et la conclusion de l’Alliance constituent un privilège exclusif. Tout au long de l’Ecriture,les prophètes, nous le voyons bien, s’emploient à rappeler à Israël sa vocation universelle. Ils développent la vision selon laquelle ce petit peuple a été élu non pas pour s’approprier les dons de Dieu à son seul bénéfice, mais pour en devenir le témoin et l’annonciateur à destination de l’humanité tout entière. De même aujourd’hui, l’Eglise se dit, se veut et essaye de se vivre comme catholique, non pas parce qu’elle ferait entrer tous les hommes dans sa manière de faire, mais parce que sa mission est de vivre pleinement l’alliance avec Dieu, comme témoignage, symbole, "sacrement ", nous dit le Concile, du rassemblement de l’humanité tout entière. L’intensité, la force et la profondeur de notre identité chrétienne ne nous constituent pas comme une nation à part, par rapport à laquelle les autres ne pourraient qu’être étrangers. L’identité chrétienne nous constitue comme symbole, sacrement et proclamation de la vocation universelle des hommes à participer à la vie divine, si bien que nous devons être, non pas des gardiens vigilants prêts à dénoncer ce que Dieu fait dans l’humanité en dehors de nous comme une usurpation, mais des témoins reconnaissants, pleins de joie et d’exultation quand ils découvrent que l’Esprit de Dieu travaille l’humanité même en dehors des frontières visibles de notre Eglise.
C’est ainsi, vous vous en souvenez, que dans les Actes des Apôtres, Pierre, poussé par l’Esprit, rejoint la maison du centurion Corneille. Il découvre que l’Esprit Saint en a déjà fait un croyant et il le baptise. Nous ne sommes pas les défenseurs jaloux de ce que Dieu nous donne, nous sommes plutôt des chercheurs attentifs à discerner comment les dons de Dieu débordent de toute part nos capacités de les accueillir et nourrissent ce qui se fait de bon dans l’humanité.
Soyons donc dans la joie quand nous constatons que, par l’Esprit de Dieu, du bien se fait parmi les hommes. Car le bien que font les hommes les constitue objectivement comme nos alliés et ne peut en faire des ennemis du Christ.
Prions donc le Seigneur, qu’il multiplie parmi nous les veilleurs attentifs à discerner sa puissance à l’oeuvre dans le monde, et qu’Il nous rende capables de porter devant Lui l’action de grâce pour tout le bien qu’Il accomplit.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 27e dimanche du temps ordinaire - année B - Saint-Eustache - dimanche 8 octobre 2006
La page de l’évangile selon saint Marc que nous venons d’entendre met en vis-à -vis deux attitudes à l’égard du Christ. L’attitude des enfants, dont on suppose, puisque Jésus les donne en exemple pour l’accueil du Royaume, qu’ils sont sans détours, et qu’ils se donnent généreusement à celui qui vient à eux. Et l’attitude des Pharisiens qui cherchent à mettre Jésus à l’épreuve. D’un côté la disponibilité, l’ouverture, la droiture ; de l’autre la ruse, le désir de pinailler. Je crois que ces deux attitudes contrastées mises en relief par saint Marc, nous invitent à faire un retour sur nous-mêmes et à nous demander comment nous accueillons la Parole du Christ. L’accueillons-nous avec droiture et générosité ? Ou bien essayons-nous de la mettre à l’épreuve, voire même de la mettre en contradiction ou en difficulté. Autrement dit, prenons-nous la Parole du Christ pour ce qu’elle dit ou la soumettons-nous à notre casuistique pour essayer de lui faire dire ce que nous pensons ?
Cette différence d’attitude dans l’accueil de la Parole de Dieu est illustrée par la question posée par les pharisiens au sujet du divorce et de la répudiation. Car la discussion qui s’engage entre Jésus et les pharisiens fait apparaître la clarté de la fondation, telle que nous la rapporte l’Ecriture à l’origine, c’est-à -dire avant même l’histoire. Adam et Eve, c’est avant que se déroule l’histoire humaine : à l’origine. L’Ecriture veut nous faire comprendre que la différence sexuelle et l’union de l’homme et de la femme ne sont pas simplement des productions culturelles qui se sont développées au cours de l’histoire, mais sont des éléments constitutifs, originels, sans lesquels il n’y aurait pas d’humanité. Face à cette donnée fondatrice, l’histoire des hommes, et il faut bien le dire, notre faiblesse amènent, génération après génération, à trouver des procédures de contournements. Ces procédures peuvent être multiples, elles ne sont pas toutes perverses, mais elles ont toutes cette caractéristique de chercher à d’éviter ce que l’aspect fondateur et constitutif a d’abrupt et d’absolu. C’est ce que Jésus désigne comme l’ "endurcissement ". Parce que nous sommes endurcis dans nos rêves, dans nos illusions, dans nos pratiques, nous voudrions que Dieu définisse les choses à la manière dont nous les vivons. Or précisément, c’est à quoi le Christ se refuse. Il ne refuse pas la miséricorde, il ne refuse pas le chemin de conversion, il refuse d’identifier des procédures de miséricorde, de conversion, d’accompagnement avec la loi originelle.
Prenons une image dans une expérience qui nous est très familière : nous savons aujourd’hui qu’un diabétique profond est capable de mener une vie normale avec un accompagnement adapté. Cela ne veut pas dire que le diabète c’est la santé. Cela veut dire que nous avons la capacité d’accompagner des situations difficiles, de les conduire à une relative harmonie. Mais nous ne pouvons pas dire que quelqu’un qui est malade est en bonne santé parce que l’on a des remèdes pour l’aider à vivre. De même on ne peut pas dire que la polygamie soit un modèle de vie conjugale, cela n’empêche que la polygamie existe. Que la polygamie soit simultanée ou successive ne change pas grand chose à l’affaire. C’est ce que Jésus souligne en particulier avec les disciples : "Celui qui renvoie sa femme pour en épouser une autre est coupable d’adultère ".
Je voudrais vous proposer enfin de mesurer à quel point l’acuité de cette Parole du Christ nous touche à un point sensible. Nous avons besoin de nous interroger : quel crédit faisons-nous à la Parole du Christ ? Combien de fois, vous-mêmes, comme moi, n’avons-nous pas entendu dire que notre définition des conditions normales de la vie conjugale était une invention tardive de l’Eglise. Mais je ne vois ici ni l’intervention de l’Eglise, ni son aspect tardif : nous sommes dans l’Evangile. Le Christ parle, et je dirais même qu’il parle avec une certaine solennité. Ce n’est pas moi qui définis ce que dit le Christ, c’est le Christ qui définit ce qu’il veut me dire. Moi, mon travail, la mission qui est la nôtre comme Eglise du Christ, c’est d’essayer de mettre en pratique sa Parole. "Ce ne sont pas ceux qui disent : ‘‘Seigneur, Seigneur’’ qui entreront dans le Royaume, mais ceux qui font la volonté de mon Père ", ce sont ceux qui mettent ma Parole en pratique qui sont mes véritables amis, dit le Seigneur. Que nous ayons des difficultés, que nous connaissions des chutes, que nous commettions des erreurs par rapport à la mise en pratique du Christ, c’est malheureusement notre expérience à tous. Mais ce n’est pas parce que la mise en pratique de sa Parole est difficile que nous devons lui substituer des arrangements de notre façon.
Ainsi, il me semble que dans le cheminement que l’évangile selon saint Marc nous invite à faire dimanche après dimanche, après avoir mesuré dans les semaines passées l’écart qui existait entre l’image que les disciples se faisaient du Messie et de sa mission, et le véritable chemin du Christ, l’Evangile nous invite, à partir d’aujourd’hui, à mesurer l’écart qui existe entre l’appel à la sainteté que le Christ nous adresse, et notre manière de comprendre notre existence. Cet écart n’est pas une cause de désespoir, il est une cause d’espérance, car il ouvre devant nous le chemin par lequel nous sommes invités à rejoindre la plénitude du Christ, à laisser sa parole convertir notre vie, à le laisser renouveler en nous la vie baptismale qu’il nous a donnée. Nos péchés, nos erreurs, nos fautes, ne sont pas des causes de désespoir, ce sont des motifs de nous tourner vers Dieu et d’accueillir avec confiance sa miséricorde qui nous remet debout.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 25 ans de Radio Notre-Dame - Cathédrale Notre-Dame de Paris - samedi 14 octobre 2006
"Rendre grâce pour ce quart de siècle écoulé, c’est évidemment exprimer en même temps une espérance : l’espérance que, grâce à Radio Notre-Dame, la voix de l’Évangile, le témoignage de l’Église, la liberté d’expression des hommes, la manifestation de leur production culturelle et artistique soient mieux connus, mieux perçus et mieux reçus. "
Frères et Soeurs, par ces quelques phrases de l’évangile selon saint Luc, nous voyons s’ouvrir un tournant décisif parmi ceux et celles qui suivent le Christ. Aux liens du sang qu’évoquait la femme qui bénissait celle qui avait enfanté Jésus et qui l’avait allaité, se substituent de nouveaux liens qui sont les liens de la foi. À la famille humaine de Jésus se substitue la nouvelle famille qu’il fonde autour de lui : elle est constitué par ceux qui écoutent sa Parole, qui la mettent en pratique et qui sont devenus ses disciples. Ce retournement, saint Paul en a donné une interprétation théologique particulièrement circonstanciée dans l’épître aux Galates, dont nous avons entendu tout à l’heure un extrait, quand il a analysé le passage du régime de la loi au régime de la foi, et comment la foi au Christ engendre de nouveaux fils à Abraham. Ces nouveaux fils n’étant plus les descendants selon la chair mais les descendants de la foi.
Ainsi, si vous appartenez au Christ, c’est vous qui êtes la descendance d’Abraham. Dieu, avec ceux qui appartiennent au Christ, fonde un peuple nouveau qui n’est pas simplement une société parmi d’autres sociétés, qui n’est pas un Etat, qui n’est pas une nation, mais qui est un peuple dispersé à travers toutes les familles de la Terre. Ce peuple nouveau n’est pas simplement l’agrégation de militants, la réunion de gens partageant les mêmes opinions, il est véritablement une famille, puisqu’il est engendré par le baptême et par la communion au Christ. En Jésus-Christ, vous êtes tous fils de Dieu par la foi. L’acte de naissance de la famille de Dieu est ainsi proposé à notre regard et cela donne un éclairage particulier sur la nature de la communion qui se construit dans l’Eglise entre ceux que Dieu a choisis pour être baptisés et devenir témoins de sa vie à travers les âges et les lieux. Il ne s’agit pas de renier sa famille charnelle, il ne s’agit de renier son ascendance, il ne s’agit pas de renier sa culture et son appartenance, il s’agit d’être ouvert à un nouvel engendrement qui transcende tous les particularismes précédents : que l’on soit juif ou païen, esclave ou homme libre, homme ou femme, on est engendré à une nouvelle naissance. On est introduit dans un jeu nouveau de relations qui constitue une fraternité plus radicale et plus forte que tous les liens antérieurs, qu’ils soient naturels ou culturels.
Cette fraternité de l’Eglise qui traverse et transcende tous les liens antérieurs existant entre les hommes et les femmes de ce monde, nous constitue comme une famille d’un type particulier. Sa visibilité n’est pas toujours immédiate puisque ces membres sont répandus et diffus à travers tout le tissu social. Mais nous le savons, l’appartenance au Christ, le fait d’être membre de cette famille, nous appelle à vivre visiblement cette communion par la participation sacramentelle et en particulier par l’eucharistie dominicale. Il n’est pas simple d’intérioriser cette conscience d’appartenir à une famille nouvelle. Il n’est pas simple de se reconnaître frère et soeur d’inconnus, il n’est pas simple de surmonter les différences de nationalité, de culture, de sexe, de mission, il n’est pas simple d’être tout simplement enfant de Dieu et de reconnaître comment cette filiation divine nous met dans une communion nouvelle.
L’Eglise tout au long de son histoire se définit comme le corps qui est destiné à témoigner de cette nouvelle naissance et à y associer le plus possible d’hommes et de femmes par son témoignage. Mais nous le savons, ce témoignage d’une fraternité nouvelle ne peut être entendu et reçu que s’il se manifeste à travers des signes de fraternité vécus entre membres de l’Eglise. C’est pourquoi, dans la mission de l’Eglise, on a toujours cherché des moyens pour donner corps et sens à cette fraternité invisible. Les temps modernes, en inventant et en démultipliant les moyens de communication, nous offrent des possibilités nouvelles de donner figure à la fraternité chrétienne.
Radio Notre-Dame, parmi d’autres radios, assume cette mission et cette vocation d’exprimer d’une façon ouverte, c’est-à -dire accessible à quiconque veut bien l’écouter, la possibilité de connaître cette fraternité chrétienne. Elle le fait par le témoignage de ce qu’elle vit, la possibilité d’y participer par l’écoute de ce qu’elle annonce, la possibilité de l’interroger par les questions qu’on lui pose. La vertu particulière de la communication radiophonique, vieille maintenant de près d’un siècle dans son développement, nous donne un moyen exceptionnel, non pas de faire notre propagande, mais d’exprimer quelque chose de la fraternité chrétienne en mettant en relation des communautés diverses dans leur expérience, dans leur vécu, dans leur réflexion, dans leur expression culturelle. Non seulement à travers les diocèses d’Ile-de-France qui sont étroitement associés maintenant à la vie de Radio Notre-Dame mais encore, à travers la COFRAC, par les liens qui peuvent se créer à travers différents diocèses de France et surtout à travers des diocèses francophones dans le monde. Radio Notre-Dame a été conçue, voulue et s’est développée comme un instrument ecclésial. Elle a été voulue, conçue et s’est développée comme une façon d’exprimer la mission de l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui. Elle se développera, elle se répandra dans la mesure où elle sera fidèle à cette mission et où elle développera les possibilités d’aller à la rencontre de nos contemporains, non seulement par le débat interactif, mais encore par le dialogue esthétique que permet l’audition de qualité qu’elle donne.
Rendre grâce pour ce quart de siècle écoulé, c’est évidemment exprimer en même temps une espérance : l’espérance que, grâce à Radio Notre-Dame, la voix de l’Evangile, le témoignage de l’Eglise, la liberté d’expression des hommes, la manifestation de leur production culturelle et artistique soient mieux connus, mieux perçus et mieux reçus. C’est le voeu que nous pouvons faire aujourd’hui et la prière que nous pouvons adresser à Dieu. Qu’il nous rende capable de contribuer à ce développement pour une meilleure réalisation de la mission de l’Eglise.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 28e dimanche du temps ordinaire - année B - Saint-Etienne du Mont - dimanche 15 octobre 2006
Messe d’installation du Père Jacques Ollier, curé de St Etienne du Mont
Frères et Soeurs, le passage de l’évangile selon saint Marc que nous venons d’entendre fait partie d’un ensemble qui explique les conditions de l’accueil de la venue du Règne de Dieu, ou les conditions pour entrer dans le Royaume de Dieu. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le dialogue que nous rapporte saint Marc entre l’homme riche et Jésus.
Je voudrais vous proposer quelques réflexions au sujet de ce dialogue. D’abord, commençons par la fin. C’est la fin de l’épisode qui nous donne la clef pour comprendre comment nous pouvons progresser à la suite du Christ : "Pour les hommes, cela est impossible mais pas pour Dieu, car tout est possible à Dieu ". Cette phrase du Christ répond à la question un peu angoissée des disciples : "Qui peut être sauvé ? " Cette question des disciples rejoint bien celle qui monte en nos coeurs à mesure que nous entendons exprimer les exigences de l’Evangile et que nous mesurons quel écart sépare notre vie, notre manière d’être, notre pratique, de ce que Jésus attend de nous.
Si nous devions évaluer cet écart et l’affronter, en le considérant simplement comme le résultat de nos faiblesses, de nos défauts, de nos péchés, de nos incapacités à répondre à l’amour de Dieu, cet écart ne pourrait être qu’une source de désespérance. Effectivement, l’Evangile formule pour nous des exigences qui dépassent le cadre ordinaire des possibilités humaines telles que nous les comprenons. Dimanche dernier nous avons entendu le passage de l’évangile de saint Marc sur le mariage unique et définitif ; beaucoup aujourd’hui pensent qu’un tel idéal n’est pas accessible. Aujourd’hui nous entendons l’appel à tout quitter pour suivre le Christ et beaucoup pensent que vivre ainsi n’est pas possible. Jésus répond : "Cela n’est pas possible si vous le vivez comme une performance personnelle qui s’appuie sur votre bonne volonté, sur vos capacités, sur vos forces, sur votre désir ". Nous ne deviendrons pas des saints à force d’efforts, nous deviendrons des saints à force d’accueillir la plénitude de l’amour de Dieu qui seul peut réaliser dans notre vie ce qui paraît impossible à nos yeux.
C’est pourquoi, quand l’homme riche répond à Jésus qu’il a observé tous les commandements depuis sa jeunesse, il ne faut pas supposer de la part de l’Evangile mépris ou critique. Observer les commandements depuis sa jeunesse, ce n’est pas rien. àŠtre réellement un fidèle observant des dix commandements, ce n’est pas rien. C’est pourquoi l’Evangile nous dit que Jésus "pose son regard sur lui et se met à l’aimer ", non pas que Jésus trouve cet homme extraordinaire, mais parce qu’il juge que c’est déjà un beau signe de conviction et de fidélité que de mettre en pratique les commandements de la Loi. Cet effort, sous la conduite, la stimulation, et la contrainte, il faut bien le dire, de la Loi extérieure, est déjà un beau résultat. Il ne faut pas mépriser ce qu’est en nous la capacité de répondre aux commandements et de les vivre.
Mais le pas supplémentaire auquel Jésus veut inviter cet homme, et auquel il invite tous ceux qui déjà essayent de le suivre selon leurs moyens, c’est de changer de registre. Quand il l’invite à vendre tout ce qu’il a, à donner son bien aux pauvres et à le suivre, il ne l’invite pas simplement à faire un peu plus, il ne l’invite pas simplement à faire un effort de plus, à donner un coup de plus pour avancer ; il l’invite à basculer, à changer de registre, à entrer dans le registre, non plus de l’obéissance à la Loi qui reste dans l’ordre des possibilités humaines, mais à entrer dans un abandon total à la puissance de Dieu qui dépasse ce que nous pouvons faire de nous-mêmes.
La vie à laquelle Jésus invite cet homme n’est plus la vie de quelqu’un de juste et d’observant ; c’est la vie de quelqu’un qui est complètement remis, abandonné, donné à la conduite de Dieu en son âme et en son existence. Ce basculement est exprimé symboliquement, mais de manière très réaliste, par l’abandon de tous ses biens, tant il est vrai que rien ne nous donne davantage l’illusion d’avoir une puissance, d’exister par nous-mêmes, que les biens que nous possédons. Si nous voulons vraiment entrer dans l’attitude radicale de la foi, il faut que nous apprenions à nous appuyer non pas sur nos biens, mais sur l’amour de Dieu. C’est pourquoi le Christ fait passer ce basculement dans la logique de la foi par l’abandon des biens et la distribution de tous aux pauvres.
Qu’est-ce que cela veut dire pour nous ? Le Christ nous invite-t-il tous à nous débarrasser de tout ce que nous avons, à vendre nos maisons, à quitter nos travaux, à passer d’une vie "normale " à la vie un peu étrange du mendiant perpétuel ? Je ne crois pas que nous ayons à entendre l’appel du Christ de cette façon. Nous devons l’entendre d’une manière plus intérieure, plus fondée sur le choix de notre liberté. Comment sommes-nous capables de vivre librement dans les conditions de vie qui sont les nôtres ? Jusqu’à quel point sommes-nous devenus, non plus propriétaires de nos biens mais propriétés de nos biens ? Jusqu’à quel point maîtrisons-nous ce que nous possédons et jusqu’à quel point sommes-nous possédés par ce que nous ne maîtrisons plus ? Celui qui veut suivre le Christ doit progresser dans cette liberté que seule peut donner la puissance de Dieu qui nous détache intérieurement de ce que nous possédons pour nous attacher totalement à la communion et à l’amour de Dieu.
Cet acte de liberté passe nécessairement par des choix, par des ruptures, par des renoncements. Que Jésus ne nous demande pas de tout quitter aujourd’hui, qu’il ne le demande pas à tous, c’est un fait. Mais il demande à tous de progresser dans la liberté par rapport aux biens, il demande à chacun de devenir quelqu’un qui n’est pas enfermé, emprisonné, englué dans ses possessions, mais qui au contraire s’appuie sur les moyens qu’il a reçus pour devenir davantage disponible à l’amour de Dieu.
Mais l’appel du Christ porte encore plus loin. S’il ne demande pas à tous de tout quitter, il est cependant une Parole qui s’adresse à certains et à certaines, pour les inviter à tout quitter pour le suivre, pas simplement en vue d’un progrès dans la liberté à l’égard des biens de ce monde, comme je viens de l’évoquer, mais par un détachement effectif en quittant, comme le dira en un autre endroit l’évangile selon saint Marc, "maison, frères, soeurs, mère, père, enfants ou terre ". C’est-à -dire en quittant tout ce qui constitue l’environnement et l’encadrement d’une existence humaine, pour s’en remettre totalement à la foi en Dieu. Agir comme si Dieu était la seule source de vie et s’en remettre totalement à Lui. Vous le savez, cet appel radical à tout quitter pour suivre le Christ s’accomplit par la vocation religieuse, dans laquelle des hommes et des femmes renoncent tout ensemble à la possession des biens, à la constitution d’une famille et à la liberté de conduire leur vie selon leurs désirs.
L’Eglise latine, depuis des siècles, recrute ses prêtres parmi des hommes qui ont entendu cet appel à tout quitter pour le Christ. Elle appelle des hommes qui renoncent à la vie sociale commune de la profession, de la famille et de la liberté de conduite individuelle. Elle recrute ses prêtres parmi des hommes qui s’engagent personnellement à la pauvreté, à la chasteté et à l’obéissance. Ils ne le font pas à la manière des religieux, mais ils répondent à cet appel radical du Christ pour le service de son Eglise.
Tout à l’heure, le vice-président du Conseil pastoral a évoqué devant vous la grande tristesse d’un grand nombre de communautés chrétiennes en France. Grâce à Dieu, et grâce à un effort constant depuis plus de 25 ans, le diocèse de Paris n’est pas dans cette situation de pénurie extrême. Mais la vitalité de nos communautés chrétiennes ne pourra se développer que si des hommes nombreux et solides répondent à cet appel du Christ en se proposant pour être les prêtres de son Eglise. Aujourd’hui, je veux dire devant vous, au moment où j’installe votre nouveau curé, que j’attends, - je n’ose pas dire avec impatience, mais j’ose dire avec espérance -, que j’attends que se lèvent plus nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui des hommes prêts à tout donner pour l’annonce de l’Evangile.
Il en est parmi vous qui se sont posés la question, il en est parmi vous qui ont commencé d’y répondre, et il en est qui hésitent encore. Je ne voudrais pas qu’à l’exemple de l’homme de l’Evangile, ils soient réduits à partir tout tristes parce qu’ils ont de grands biens. Je voudrais au contraire qu’ils connaissent la joie de suivre le Christ chaque jour de leur vie et de devenir les ministres de son Eglise, pour la vie de cette Eglise, pour le bonheur des chrétiens, pour l’espérance du monde.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Toussaint 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - mercredi 1er novembre 2006
Frères et soeurs, la fête que nous célébrons aujourd’hui, la fête de tous les Saints, est d’abord pour nous une fête de l’Espérance. Nous évoquons la multitude innombrable des hommes et des femmes qui nous ont précédés et qui sont maintenant dans la vision de Dieu, dans la gloire du Père, avec le Christ, avec la Vierge Marie, avec tous les saints que nous connaissons, et cette multitude de saints inconnus nous donne le gage que la fidélité au Christ est possible dans la vie ordinaire d’un homme ou d’une femme. Il ne s’agit pas d’une sorte de réalisation exceptionnelle réservée à des gens particulièrement héroïques ou à des gens qui vivent dans des conditions tellement particulières que nul d’entre nous ne pourrait songer un instant à s’identifier à eux.
En nous invitant à célébrer cette multitude de bienheureux, l’Eglise jette une lumière sur chacune de nos existences. Elle adresse à chacun de nous un message d’espérance : "Toi, qui que tu sois, quelle que soit aujourd’hui ta situation de vie, l’Evangile s’adresse à toi et peut faire de toi un saint ". Bien sûr quand nous entendons les Béatitudes comme nous venons de les entendre, nous sommes plutôt tentés de mesurer l’écart qui nous sépare encore de cette sainteté. Cet écart, nous l’éprouvons par une sorte de recul, de réticence ou de résistance devant le bonheur tel qu’il est annoncé par le Christ, alors que nous avons spontanément tendance à reconnaître plutôt la souffrance et le malheur dans ce qu’il annonce. " Les pauvres de coeur, les doux, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim et soif de justice, les miséricordieux, les coeurs purs, ceux qui sont persécutés pour la justice " : combien ces titres énoncés dans les Béatitudes sont éloignés des critères du bonheur tel que notre société l’envisage et tel que la publicité nous l’annonce.
Qui aujourd’hui a envie d’être doux et miséricordieux, quand la justice est instrumentalisée par les médias en instrument de vengeance ? Qui a envie d’être pauvre de coeur quand les fluctuations de la Bourse deviennent des baromètres plus importants que les événements les plus graves de notre existence ? Qui a faim et soif de la justice quand la loi commune propose comme mode d’existence l’accaparement plutôt que le partage ? Qui veut être pur de coeur, artisan de paix, quand la dramatisation suppose au contraire d’exacerber les conflits et de dénoncer les faiblesses ? Qui voudrait être persécuté pour la justice quand on a déjà tant de mal à accepter de ne pas trahir la justice pour préserver ses biens ? Qui acceptera d’être calomnié pour son attachement au Christ ? Oui, il suffit d’énoncer ce programme de bonheur et de sainteté pour éprouver combien nous avons encore de chemin à parcourir pour nous identifier vraiment à ce projet que Dieu propose pour nous rendre heureux.
Ce chemin, c’est le chemin qui nous sépare de notre être de fils de Dieu enfoui encore, pas complètement manifesté mais cependant déjà réel. Car enfant de Dieu nous le sommes, même si ce que nous sommes demeure caché, "ne paraît pas encore clairement ", comme nous dit la première épître de saint Jean. Enfants de Dieu, nous le sommes par notre naissance, par notre venue à la vie, enfants de Dieu nous le sommes par notre baptême, par notre identification au Christ ; enfants de Dieu, nous le sommes par la vocation que nous avons reçue de devenir des saints. Tout le travail de notre vie, ce travail de conversion que nous devons sans cesse renouveler et réactualiser, va nous conduire peu à peu à passer de cette filiation divine qui n’est pas encore clairement manifestée à une manifestation de plus en plus claire de notre véritable identité. Ce travail de conversion, ce long chemin par lequel nous nous identifions peu à peu à la personnalité profonde que Dieu a mise en nous, nous pouvons le parcourir avec constance et sérénité parce que nous avons les yeux fixés, non seulement sur la multitude de ceux qui entourent le trône et l’Agneau, mais plus encore sur le Christ livrant sa vie par amour pour les hommes et ouvrant son coeur pour en laisser jaillir des fleuves d’eau vive qui vont vivifier le monde.
Frères et soeurs, en ce jour, nous faisons mémoire de ceux qui nous ont précédés, mais nous posons surtout un acte de foi et d’espérance sur le chemin qui nous est ouvert, sur l’appel que le Christ nous adresse, sur la véritable joie dont Il veut combler ses amis. Prions-le : qu’Il nous apprenne jour après jour à renoncer à ce qui n’est pas notre véritable nature, pour devenir ce que nous sommes : des enfants de Dieu.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Jour des défunts 2006 - Bruxelles - 2 novembre 2006
Mgr André Vingt-Trois présidait la messe du 2 novembre en la basilique du Sacré-Cœur de Koekelberg, au coeur du Congrès International pour la Nouvelle Evangélisation qui se tenait à Bruxelles.
Frères et soeurs, au milieu de cette grande ville, de cette agglomération, quel signe pouvons-nous donner aujourd’hui ? Nous laissons-nous enfermer dans l’image des visiteurs de cimetières, ou essayons-nous de dire quelque chose d’original au nom du Christ, au delà du pot de chrysanthème ? Pourtant, nous ne sommes pas faits autrement que les autres. Nous aussi nous voyons l’homme extérieur aller vers sa ruine. Non seulement parce que nous jetterions un regard désabusé sur l’évolution du monde, mais parce que chaque jour, du moins pour les anciens d’entre nous, sinon pour les plus jeunes, nous éprouvons dans notre chair la ruine qui commence à se réaliser.
Cela peut prendre un peu de temps, je vous le concède, mais c’est quand même commencé. Cela se détraque, et le chrétien n’est pas fait autrement que les autres. Il a des bronchites, des rhumatismes, et toutes sortes de misères, comme tout le monde. Il voit son être extérieur aller vers sa mort, comme tout le monde.
Vous savez que saint Paul donne de ce chemin inéluctable et commun à tous les hommes une interprétation : si nous allons tous vers notre mort, c’est pour témoigner de la vie. "Si la mort fait son oeuvre en nous, c’est pour que la vie fasse son oeuvre en vous ". Comment pouvons-nous comprendre cette phrase, comment pouvons-nous la vivre, comment pouvons-nous ne pas rester muets devant les tombes ouvertes, devant les cercueils de nos proches, devant la mort qui fait son oeuvre dans le monde ? Comment pouvons-nous sortir de notre mutisme ? Comme le dit l’Ecriture : "J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé " et saint Paul commente : "Nous, les Apôtres, animés de cette même foi, nous croyons nous aussi et c’est pourquoi nous parlons ".
Si donc nous ôtons la main de devant notre bouche, pour reprendre l’image du livre de Job, et ouvrons la bouche et parlons, ce n’est pas que nous ayons eu des révélations extraordinaires, ni que nous soyons faits d’une autre pâte que le reste des hommes. C’est parce que nous sommes animés d’une certitude, qui est une certitude tout à fait particulière : la foi au Christ ressuscité. Seulement, voilà : cette foi n’arrange pas tout. La foi au Christ ressuscité que nous essayons en ces jours de célébrer et d’annoncer paisiblement et joyeusement, à Bruxelles comme à travers le monde, est regardée comme une auto-suggestion, qui permet à quelques-uns de se consoler des misères de cette vie. Si notre foi nous paraît un motif suffisant pour ouvrir notre bouche et pour parler, elle n’est pas toujours un motif suffisant pour ceux qui nous voient ouvrir la bouche et nous entendent. Ils ont envie de nous répondre : "Tu dis de belles choses, mais cela, tu l’as dans la tête. Ce n’est pas la réalité. "
"Comment cet homme peut-il dire qu’il nous donne sa chair à manger ? " Ce n’est pas la réalité. Peut-être une manière de parler, un symbolisme puissant, pour alimenter notre suggestion. Il nous fait croire que le symbole, le pain, coïncide avec la réalité de la chair et de la vie ! Vous voyez comment la réaction même de ceux qui nous entourent, leur scepticisme ou leur incrédulité, nous acculent à aller nous-mêmes au fond de notre foi. Nous ne croyons pas parce que nous sommes convaincus, nous croyons parce que Dieu nous fait croire. La foi, ce n’est pas nous qui la décrétons, c’est la parole de Dieu qui la suscite. La foi, ce n’est pas nous qui en définissons l’objet, c’est Dieu lui-même qui se manifeste à travers notre histoire. L’Eucharistie, ce n’est pas nous qui décrétons que c’est le corps du Christ, c’est vraiment que le pain est devenu le corps.
Car si nous n’entrons pas dans cette logique de la manifestation que le Christ a énoncée dans l’évangile selon saint Jean tel que nous venons de l’entendre, c’est-à -dire si le corps n’est pas réellement donné dans le pain, alors sa chair n’est pas donnée, alors la vie n’est pas donnée, alors la mort vaincra. S’il y a quelque chose comme une métamorphose de la mort dans l’histoire humaine ; si la parole de saint Paul a quelque fondement ; si quand l’homme extérieur s’en va à la ruine, l’homme intérieur grandit ; si donc la réalité ultime de l’homme ne correspond plus à l’apparence ; si au moment où l’apparence se défait et se déshumanise pour ne rester plus qu’un homme ou une femme défiguré, si à ce moment-là la personnalité profonde et réelle du fils ou de la fille de Dieu devant son Père prend sa dimension plénière ; si nous sommes en quelque sorte devant une transfiguration de l’existence humaine, alors il faut qu’il y ait aussi transsubstantiation du pain dans le corps du Christ.
Si nous ne voyons dans le pain que le symbole du partage de l’amour, si nous ne voyons dans le pain que l’évocation lointaine de la dernière Cène, si nous ne voyons dans le pain partagé qu’un symbole de la volonté du Christ de réunir son Eglise, mais non pas la réalité de sa chair donnée en nourriture, non pas sa vie livrée pour la vie du monde, non pas l’offrande qu’il fait de lui-même pour l’existence de chacun d’entre nous, alors il faut remettre la main devant notre bouche et ne plus rien dire, car nous n’avons rien à dire. Nous sommes les plus malheureux de tous les hommes. Comme le dit saint Paul : "Si le Christ n’est pas ressuscité, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes " (1 Co 15, 19).
Mais si le Christ est ressuscité, - et il est ressuscité, Paul et les Apôtres en sont témoins -, si le pain qu’il partage n’est pas seulement une évocation lointaine de sa présence mais la réalité de son sacrifice opéré pour la vie du monde, partagé et actualisé aujourd’hui dans notre Eglise, si la destruction de l’homme extérieur selon les lois de la nature n’entraîne pas par une sorte de fatalisme la destruction de la personnalité mais ouvre au contraire une nouvelle espérance pour que l’homme intérieur atteigne la plénitude de sa dimension, alors nous avons une espérance à annoncer en ce monde. Alors nous sommes témoins que la destruction inéluctable de tout ce qui existe sur cette terre n’est pas la fin de l’homme, que nous ne vivons pas sous la menace des dangers réels et moins encore sous la menace des dangers imaginaires qui peuplent l’avenir de catastrophes potentielles comme si l’écroulement de notre système économique, énergétique, écologique, était la fin de l’humanité.
Si nous ne vivons pas sous la hantise du dépouillement de ce qui nous fait paraître, alors la puissance de Dieu agissant dans nos coeurs fait grandir l’homme intérieur et fait de nous des colonnes vivantes de sérénité, d’apaisement, d’espérance et de volonté de construire un monde nouveau, un monde qui n’est pas accablé sous le signe de la destruction mais rempli d’espérance sous le signe de la croissance inéluctable du dynamisme que Dieu met au coeur de l’humanité pour conduire les hommes à la plénitude de leur existence et rassembler toutes choses sous un seul chef, le Christ.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris