Homélie - 12e dimanche du temps ordinaire - année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - 25 juin 2006
Avec les textes de ce dimanche, nous reprenons l’ordre des liturgies du Temps ordinaire. Nous reprenons la lecture continue de l’évangile selon saint Marc. Le récit de la tempête apaisée sur le lac que nous venons d’entendre commence un ensemble de signes, de miracles accomplis par Jésus. Nous entendrons évoquer certains d’entre eux dans les dimanches qui viennent. Cette section de l’évangile selon saint Marc fait suite à un passage tout entier consacré à rapporter l’enseignement du Christ en paraboles, comme nous le rappelait le premier verset que nous avons entendu.
De quoi va-t-il être question maintenant ? Il s’agit d’abord pour l’évangéliste de continuer à manifester à travers des signes quelle est la mission de Jésus et quelle est son identité. Il s’agit ensuite, comme une réponse à ce dévoilement de l’identité du Christ, d’appeler la foi des témoins qui assistent à ces signes et de faire percevoir comment cette foi peut commencer à s’exprimer, comment aussi elle peut être obscurcie, comment elle peut se réduire à très peu de chose. C’est ce que rappelait la parabole du semeur qui a précédé immédiatement ce récit de la tempête apaisée. La Parole, comme la graine semée généreusement, tombe sur des sols de différentes qualités et produit des fruits en conséquence. C’était la conclusion de la section des paraboles et c’est aussi l’introduction aux miracles que l’évangile de Marc va rapporter.
Le premier d’entre eux, nous venons d’en entendre le récit, fait ressortir plusieurs caractéristiques importantes. La première caractéristique, c’est la présence de Jésus au coeur de l’événement. L’Evangile nous dit qu’ils partirent en barque avec Jésus "comme il était ". Il n’y a donc pas de démarche particulière du Christ pour venir se joindre au groupe des disciples : il est au milieu d’eux, et c’est dans l’état où il est qu’il monte dans la barque et qu’il les entraîne sur l’autre rive. À mesure que la navigation progresse, sans doute fatigué des longues prédications qui ont précédé, Jésus, selon l’évangéliste, s’endort sur le coussin au fond de la barque. Ces deux traits soulignent la manière dont Jésus est présent au milieu de ses disciples. Ils doivent aussi nous servir de signaux pour mieux comprendre la présence de Jésus dans notre vie. Cette présence n’a rien d’extraordinaire, Il est là comme Il est. J’allais dire comme l’un de nous, au milieu de nous, cheminant avec nous, partageant chacune de nos journées, Il est présent, et Il dort. Ce sommeil du Christ, nous allons le voir dans un instant, va jeter sur les événements qui se déroulent l’ombre d’une crise de confiance très profonde. Cette présence banale et inactive du Christ ne correspond pas à l’image que nous nous faisons du Messie agissant. Qu’il nous est plus facile de le comprendre quand, saisissant les fouets, il chasse les marchands du Temple avec colère ! Qu’avons-nous besoin d’un Messie qui sommeille au milieu de son peuple en péril ? Car c’est un autre trait de ce récit de la tempête apaisée, de nous faire pressentir l’enjeu en train de prendre sa dimension à travers le déchaînement des éléments. C’est la vie même du groupe des disciples qui est en cause : la barque commence déjà à faire eau de toute part. Nous avons reçu dans la tradition chrétienne l’image de cette barque comme le symbole de l’Eglise. Les disciples rassemblés dans la barque avec Jésus qui sommeille au milieu d’eux voient peu à peu cette barque faire eau et s’enfoncer. Il y a péril en la demeure, péril pour l’Eglise, péril pour chacun de ses membres : qu’allons-nous devenir ? Sommes-nous voués à mourir avec le Messie au milieu de nous ? Nous voyons comment ces deux images, l’image du Christ sommeillant sur son coussin et l’image de la barque qui fait eau et qui commence à sombrer, renvoient à deux aspects contrastés, sinon contradictoires. D’un côté, le sentiment du péril urgent : qu’allons-nous devenir ? qui pousse les disciples à réveiller le Christ et à lui dire : "Cela ne te fait rien ? Nous sommes en train de périr ! " Et de l’autre côté, l’apparente indifférence du Christ, son immobilité, son abstention de toute action extraordinaire.
L’interprétation que Jésus, dans l’évangile selon saint Marc, va donner lui-même de cette attitude nous aide à comprendre que l’enjeu en est la foi : "Comment se fait-il que vous n’ayez pas la foi ? " Il est au milieu de vous, vous le voyez. Vous voyez sa tranquillité, sa confiance, et vous vous agitez de toute part, comme si votre agitation pouvait faire quelque chose pour sauver la barque ! On a envie de dire : savent-ils qui est le Sauveur ? Savent-ils que c’est la présence de Jésus "comme il était ", sans autre manifestation extraordinaire, qui est le principe du Salut au milieu de la barque ? Toujours est-il que, pour eux, la foi n’est pas encore assez profondément enracinée pour qu’ils puissent se contenter de cette présence discrète et silencieuse du Christ au coeur de leur vie. Il faut qu’Il fasse quelque chose. Il faut qu’Il agisse, il faut qu’Il se manifeste.
À mesure que je prononce ces paroles, j’imagine que chacune et chacun d’entre vous est renvoyé à sa propre expérience de la présence du Christ dans sa vie. De cette apparente absence, de cette inaction évidente, de ce silence assourdissant au moment du péril. Oui, nous aussi, comme les Apôtres, notre foi n’est pas encore assez grande pour croire qu’Il peut nous sauver en subissant la Passion et non pas en agitant le monde. Mais, puisqu’ils l’ont réveillé ; puisque leur foi a besoin de signes pour grandir, alors Il leur donne un signe. Du geste et de la voix, Il calme la mer et les vents, et Il amène sur leurs lèvres la question que l’évangile selon saint Marc fait grandir pas à pas : Qui est-il celui-là pour que même les éléments lui obéissent ?
Frères et soeurs, quelle que soit la manière dont nous éprouvons la tempête dans notre vie, quel que soit le sentiment que nous avons du péril, nous sommes invités à entrer dans ce regard de la foi qui n’est pas encore arrivé à sa pleine maturité, qui est encore une petite foi, comme dira l’Evangile un peu plus tard. Une foi qui a encore besoin de sentir quelque chose, de voir quelque chose, de s’appuyer sur des manifestations, des signes, des miracles, mais une foi quand même, qui se tourne vers lui, qui était là au milieu, comme il était. Qu’ils l’éveillent, qu’ils l’appellent au secours : "Cela ne te fait rien que nous périssions ? " Bien sûr, nous pouvons rêver avoir une foi parfaite, complètement accomplie, qui se contenterait de s’appuyer mystérieusement sur la présence du Christ, sans rien lui dire et sans qu’il ne dise rien. Mais nous n’en sommes pas encore là . Avec les disciples, il nous faut apprendre à nous tourner vers le coussin où dort Jésus prés de nous, à le secouer et à lui dire : Seigneur, nous périssons ! " Il faut que nous ayons assez le sens du péril, que nous sentions assez à quel point notre vie est menacée, pour que nous osions l’éveiller et l’appeler au secours. Qu’Il nous donne de grandir dans la foi à mesure qu’Il va multiplier devant nous les signes de sa puissance. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Assomption de la Vierge Marie 2006 - Lourdes - 15 août 2006
Homélie prononcée lors du Pèlerinage national à Lourdes
Frères et Soeurs,
1. La fragilité humaine.
Le dragon décrit par le livre de l’Apocalypse, apparaît pour semer la mort et pour "dévorer l’enfant dès sa naissance. " Mais le même livre de l’Apocalypse nous dit que le dragon, le Satan, ne sortira pas vainqueur de son combat avec les anges de Dieu. À travers le langage imagé des visions de l’Apocalypse, c’est le combat contre le Christ et son Eglise, le combat perpétuel entre la vie et la mort qui est symboliquement évoqué. Ce combat est toujours d’actualité, même si notre culture essaie de l’évacuer en se donnant l’illusion de pouvoir vaincre la mort, ou, en tout cas, en s’efforçant de la cacher.
Chacun sait que la lutte est perpétuelle entre les forces de destruction de l’humanité et l’appel à la vie. Chacun sait que les risques et l’espérance de la vie doivent sans cesse lutter contre une culture de la mort. Chacun sait que l’existence humaine, quels que soient les progrès accomplis et les remèdes inventés, est toujours marquée par la fragilité : "Qui peut ajouter une seule coudée à la longueur de sa vie ? " (Mt 6, 27).
À cette fragilité radicale et commune à tous les êtres humains s’ajoutent encore les soucis et les peines que nous connaissons tous : soucis de la santé, soucis du travail, soucis des familles brisées, soucis des enfants à accompagner dans leur croissance vers l’âge adulte, soucis des personnes âgées, etc. Il faut aussi penser au malaise ressenti qui s’exprime par les crises morales et le "mal être " et fait la fortune des fabricants de neuroleptiques. Tout cela est présent et pèse sur nos coeurs et nos pensées. Comment s’étonner alors de voir tant de nos contemporains reculer devant l’aventure de la vie ?
Certains baissent les bras et se laissent aller au fatalisme : il n’y a rien à faire, je ne peux rien faire que souffrir et douter de tout : cynisme devant les malheurs du monde, doute devant les possibilités de "changer quelque chose. " D’autres, plus radicaux, décident de quitter la partie et se suicident. D’autres renoncent à transmettre cette vie qu’ils ont reçue et dénient la possibilité d’un avenir pour eux-mêmes et pour la société. Peu à peu les crèches sont remplacées par des maisons de retraite !
Comment les chrétiens vivent-ils dans cet environnement ? Sont-ils très différents des autres ? Leur foi leur donne-t-elle des ressources pour faire face à cette existence ? Les voyons-nous grossir les rangs de ceux qui se lamentent sur les malheurs des temps ? Notre présence à Lourdes aujourd’hui est-elle une source d’espérance ou une fuite de quelques instants dans un univers irréel ?
2. La victoire !
Notre dévotion à l’Assomption de Notre-Dame et la célébration solennelle que nous en faisons aujourd’hui devraient nous aider à répondre, ou à commencer de répondre, à ces questions. Quelle est la foi de l’Eglise telle que Pie XII l’a définie en 1950 ? Nous croyons que la Vierge Marie, par un privilège particulier, est pleinement glorifiée en Dieu, corps et âme. Cela veut dire que la victoire sur le dragon de l’Apocalypse est accomplie pour elle et qu’elle a rejoint la place que "Dieu lui a préparée. "
Peut-être vous demandez-vous en quoi cette affirmation de la foi peut changer quelque chose à nos préoccupations quotidiennes ? Est-ce que cela change quelque chose pour nous que la Vierge Marie soit glorifiée dans la plénitude de sa personne ? Nous voulons bien nous réjouir et rendre grâce pour ce qui lui est arrivé, mais nous avons du mal à voir en quoi cela nous aide.
Pour répondre à cette question, nous devons avoir présent à l’esprit ce que saint Paul nous disait à l’instant de la résurrection du Christ : "Le Christ est ressuscité d’entre les morts, pour être parmi les morts le premier ressuscité. " Nous arrivons à admettre que Jésus soit ressuscité, -encore que beaucoup de chrétiens disent ne pas croire à la résurrection-, mais nous assortissons cette croyance d’une restriction mentale. Oui, le Christ est ressuscité, mais nous attribuons sa résurrection au fait qu’il était le Fils de Dieu, et nous sous-entendons : "pas vraiment comme nous. "
Mais avec l’Assomption de Marie, nous sommes confrontés à une réalité différente : Marie n’est pas Dieu ; elle est une fille d’Israël, de la même espèce que nous, une femme parmi les femmes de la terre. Si elle, qui est une femme de notre espèce, est glorifiée, alors la glorification n’est pas réservée à Jésus : elle nous concerne tous. Tous nous sommes appelés à être glorifiés comme elle, jusque dans notre corps.
La foi ne nous dit rien sur la mort de Marie. Il est loisible de croire qu’elle est morte comme tout un chacun ou, comme certains le pensent, qu’elle n’a pas connu la mort, mais la foi nous dit que par delà la fin de sa vie elle est glorifiée en Dieu. En elle, comme en Jésus, la mort n’a pas eu le dernier mot. La mort a été vaincue.
Quelle espérance pour l’humanité ! La chape de plomb qui pèse sur toute existence humaine et dont nous sentons les effets dans nos corps comme dans nos esprits est brisée à jamais. Dans aucune vie humaine la mort ne saurait vaincre la puissance de l’amour miséricordieux de Dieu. La terre n’est pas enclose dans la fatalité des blessures et des déterminismes, les cieux se sont déchirés pour annoncer la bonne nouvelle d’un avenir pour l’humanité.
3. Vivre de l’espérance.
Si nous entendons le chant d’action de grâce de la Vierge Marie, nous savons que Dieu "déploie la force de son bras, Il disperse les superbes, Il élève les humbles,. Il comble de biens les affamés,. Il se souvient de son amour. " Comment nous laisser accabler par les misères des temps, alors que nous croyons une telle promesse ?
Si nous vénérons la Vierge Marie glorifiée, ce n’est pas seulement pour nous réjouir du bien que Dieu lui fait, c’est aussi pour porter un nouveau regard sur notre existence humaine. "Ne vivez pas comme ceux qui n’ont pas d’espérance ! " nous dit saint Paul. Essayons de comprendre comment vivre dans l’espérance.
Ils vivent dans l’espérance, les jeunes qui imaginent leur avenir autrement que comme une course effrénée à l’argent et au pouvoir et qui souhaitent être généreux. Heureux sont-ils si les adultes ne détruisent pas leur idéal ! Malheureux sommes-nous si nous leur communiquons nos frayeurs et notre rapacité !
Ils vivent dans l’espérance, les hommes et les femmes qui unissent leur vie en s’engageant dans le mariage pour s’aimer toujours et donner la vie à des enfants du bonheur. Heureux sont-ils si on ne les raille pas de croire à l’amour ! Malheureux sommes-nous si nous spéculons sur les crises et les risques de la fidélité !
Ils vivent dans l’espérance, les hommes qui répondent à l’appel du Christ pour devenir les prêtres et les diacres de son Eglise. Heureux sont-ils de collaborer à la tâche de notre unique Pasteur ! Malheureux sommes-nous si nous n’estimons pas leur ministère !
Ils vivent dans l’espérance, celles et ceux qui s’engagent pour améliorer la vie de notre société et travailler à la sécurité et au bien-être de leurs contemporains. Heureux sont-ils s’ils ne se laissent pas griser par le pouvoir et le goût de l’argent ! Malheureux sommes-nous si nous doutons que quiconque puisse faire quelque chose d’utile !
Ils vivent dans l’espérance, tous ceux qui se donnent aux soins des malades, des handicapés et des vieillards pour leur donner confiance dans la valeur de leur existence. Heureux sont-ils s’ils progressent dans le respect de l’humanité ! Malheureux sommes-nous si nous renonçons à la dignité des souffrants et si nous les abandonnons à la mort solitaire quand nous ne la hâtons pas !
Ils vivent dans l’espérance, tous ceux qui sont écrasés par les bombes et les violences de la guerre, spécialement au Moyen-Orient en ce jours de souffrance et de deuil, et qui ne s’abandonnent pas à la vengeance et à loi de la mort donnée, vie pour vie, mort pour mort. Heureux sont-ils s’ils parviennent à renverser la logique absurde de la haine ! Malheureux somme-nous si nous ne faisons pas tout ce qui dépend de nous pour faire taire les armes immédiatement !
Vous vivez dans l’espérance, vous tous qui faites face, jour après jour, aux contraintes de votre vie et qui ne baissez pas les bras. Heureux êtes-vous si vous gardez le courage de combattre matin après matin pour que la vie mérite d’être vécue, pour vous, pour les vôtres et pour tous les hommes de la terre ! Heureux êtes-vous si vous vous voyez, vous aussi, comme d’humbles serviteurs du Seigneur : "Tous les âges vous diront bienheureux ! " Aujourd’hui encore la mère du Seigneur vient jusqu’à vous, comme elle est venue jadis jusqu’à Elisabeth. Elle vous tend la main et elle vous dit : confiance, pour toi aussi Dieu a préparé une place.
Amen !
+André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 21e dimanche du temps ordinaire - année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - 27 août 2006
Messe anniversaire de la Libération de Paris.
Frères et soeurs, les passages de l’Ecriture que nous venons d’entendre nous confrontent à une dimension fondamentale de l’expérience de la liberté humaine. Ils nous mettent face à l’expérience de la décision. Comme nous le rappelait tout à l’heure le livre de Josué, il s’agit de savoir qui nous voulons servir : "Choisissez aujourd’hui qui vous voulez servir : les dieux que vos pères servaient au delà de l’Euphrate ou bien le Dieu d’Israël ".
La même décision se présente à nouveau dans l’évangile selon saint Jean au terme de ce long chapitre 6 que nous avons lu au cours des dimanches précédents. Il nous rapporte la multiplication des pains et le discours sur le pain de vie. Nous en entendons aujourd’hui la conclusion, comment les paroles du Christ prononcées dans la synagogue de Capharnaà¼m suscitent non seulement l’étonnement, la surprise, mais, on peut le dire, plus profondément encore, le scandale. Ce n’est pas simplement le scandale de personnes qui ne seraient pas préparées ou disposées à accueillir la bonne nouvelle du salut, mais c’est le scandale profond de l’esprit humain devant une proposition aussi étrange et extraordinaire : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ".
Ne nous étonnons pas de leur étonnement ; ne soyons pas surpris de leur surprise. Combien de fois, au catéchisme, de jeunes enfants à qui on annonce cette parole et qui ont la simplicité de prendre les mots simplement pour ce qu’ils disent, s’étonnent d’un discours qui évoque plus spontanément dans leur esprit l’anthropophagie que la communion spirituelle.
"Manger ma chair et boire mon sang " : le réalisme de ces propos du Christ ne pouvait que heurter les esprits. Il ne pouvait que susciter, non seulement parmi ses ennemis, parmi ceux qui le combattaient depuis des années, mais aussi parmi ceux qui le suivaient, parmi ses disciples, le désir de s’éloigner de lui. La proposition dont le livre de Josué évoque le retour : la proposition d’une alliance indéfectible entre Dieu et l’humanité, tout autant que la proposition, que le Christ Jésus a développée à partir de la multiplication des pains, d’une union substantielle entre l’homme et Dieu à travers la manducation de ce pain, l’une et l’autre de ces propositions heurtent l’esprit humain.
Si Dieu est Dieu, il n’y a pas d’alliance ; si Dieu est Dieu, il n’y a pas de communion. Et voici qu’un homme qui se présente comme Dieu nous propose la communion avec Dieu. Et voici qu’un prophète qui parle au nom de Dieu nous propose l’alliance avec Dieu. Mais qui est-il, ce Dieu ? Comment peut-on croire en lui ? Faut-il, pour ne pas s’éloigner de Jésus comme les disciples qui le quittent peu à peu, renoncer à toute intelligence et toute réflexion humaines ? Faut-il pour reconnaître le corps du Christ dans le pain sacramentel abdiquer le bon sens le plus élémentaire ? Faut-il pour reconnaître l’alliance avec le peuple élu devenir un partisan fanatique ?
Voilà les décisions auxquelles notre liberté est confrontée. Que voulez-vous suivre aujourd’hui ? Qui voulez-vous croire ? Et la parole de Jésus, terrible, portée sur les Douze : "Alors, vous aussi, vous allez me quitter ? "
Combien de fois en notre coeur de pasteurs de l’Eglise ces dernières décennies, combien de fois n’avons-nous pas entendu ces paroles du Christ portées sur ses disciples, quand nous voyions tant de chrétiens s’éloigner, parfois "sur la pointe des pieds ", parfois avec violence et scandale, du coeur de l’Eglise ? Combien de fois me suis-je dit : "Vous aussi, vous allez nous quitter ? "
Mais pourquoi allez-vous nous quitter ? Est-ce pour des désaccords idéologiques, ou bien est-ce parce que, confrontés à cette décision radicale de la liberté humaine, comme les disciples de Jésus y sont confrontés, comme l’humanité y est confrontée à travers l’alliance entre Dieu et le peuple élu, vous n’avez pas la force de choisir ? Ou vous n’en avez plus le goût, vous n’en avez plus les moyens ? Ou la culture qui vous a façonnés a tellement érodé en vous le sens de la décision et de la rupture que vous ne pouvez plus vous distinguer de la pensée correcte et de la médiocrité générale ? Ou bien parce que, quand la question décisive de l’homme est posée devant vous, vous n’avez plus les ressources pour prendre son parti ?
Ces questions évoquées aujourd’hui, comment ne résonneraient-elles pas en nous, chargées des images du souvenir, du terrible souvenir de la deuxième guerre mondiale, mais plus largement encore du terrible souvenir de ce XXème siècle, de la montée des fascismes, en Europe, de l’incapacité collective à réagir face à cette montée, de l’incapacité particulière d’un certain nombre d’hommes à prendre les décisions énergiques au moment voulu, de l’incapacité collective d’un peuple à soutenir ses gouvernants pour qu’ils soient fermes et de l’incapacité des chefs à assumer leurs responsabilités. Nous savons comment cette suite de faiblesses dans la décision, cette crainte de prendre à revers la pensée commune, a été source de malheur pour tant d’hommes et de femmes dans notre pays, et comment elle a suscité un ressort dont le général de Gaulle, dans ses Mémoires, à plusieurs reprises, a exprimé la pensée et la théorie : "Celui qui décide ne peut pas décider en comptant que ce sont les autres qui assumeront la responsabilité ".
Mais ce qui est vrai du responsable politique ou du responsable militaire est vrai pour chacun de nous dans sa propre vie. Personne ne pourra répondre de ma vie à ma place. C’est ma liberté qui doit être le levier qui conduit mon existence. Comment ne penserions-nous pas à cette foule des ombres d’hommes et de femmes en qui l’indignité, le scandale, l’horreur de la barbarie nazie a suscité une réaction de santé et de force.
Ils n’étaient pas nés héros. Ils n’avaient pas un chromosome particulier. Mais ils avaient été éduqués, ils avaient été entraînés au respect d’un certain nombre de valeurs et de conditions de la vie en société. Ils avaient la conviction de leur foi, chrétienne ou non chrétienne. Ils avaient la force de leur éducation, de leur idéal, et surtout de la volonté de ne pas laisser l’homme être écrasé par l’homme. Ce sont ces ombres, anonymes pour la plupart, qui ont défendu notre dignité et qui ont payé souvent de leur vie le respect que l’on doit à toute personne humaine.
Aujourd’hui donc, comme le livre de Josué nous y invite, entendons que ces événements qui ont marqué l’histoire de notre pays, l’histoire de l’Europe et l’histoire du monde, ne sont pas simplement des événements historiques dont on fera la chronique autant qu’on pourra et puis qu’on oubliera lorsque ceux qui les ont vécus auront disparu. Ils sont la matière humaine, la matière historique, le tissu charnel dans lequel s’inscrit l’enjeu de la liberté et de la décision humaines.
Pour chaque génération, les grands moments des générations précédentes sont un point d’appui. Ils nous font comprendre qu’il nous est possible de bien choisir. Bien choisir n’est pas une loterie, bien choisir n’est pas un acte essentiellement héroïque. Bien choisir est avant tout un acte humain de liberté. Des hommes et des femmes l’ont fait avant nous au long de l’histoire de l’humanité.
À nous aujourd’hui aussi il est demandé de choisir : que voulons-nous pour l’homme ? Que voulons-nous pour notre pays ? Que voulons-nous pour l’humanité ? Que sommes-nous prêts à faire pour cet idéal ? Et quel Dieu voulons-nous servir ?
Que le Seigneur illumine de sa lumière nos esprits et nos coeurs pour que nous choisissions la vie et la dignité et non pas la mort et la honte.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 24e dimanche du temps ordinaire - année B - Saint-Lambert de Vaugirard - dimanche 17 septembre 2006
"En toutes choses, nous sommes invités à manifester l’amour du Christ pour les hommes à travers notre manière de les aimer nous-mêmes."
Frères et soeurs, depuis le mois de janvier, nous lisons dimanche après dimanche, sauf pendant les temps liturgiques particuliers, l’évangile selon saint-Marc. Vous avez sans doute remarqué comment cet Evangile nous conduit peu à peu à découvrir qui est la personne du Christ. En nous faisant entrevoir quelque chose de son identité, il nous propose en même temps un chemin pour découvrir nous-mêmes qui nous sommes avec Lui.
Ainsi, nous avons vu Jésus enseigner avec autorité, guérir et faire des signes, multiplier les pains, calmer la tempête etc . à ? travers tous ces signes, l’Evangile opère une sorte de croissance dramatique dont l’aboutissement est la question : "Mais qui est-il, cet homme doué de pouvoirs aussi extraordinaires ? Dans ce chapitre 8ème de l’évangile selon saint Marc, nous assistons à un basculement de la révélation de la personne de Jésus et de la manière de le suivre.
En effet, à travers le dialogue entre Jésus et ses disciples, est prononcé enfin le nom qui commençait à se dévoiler peu à peu à travers tous ces évènements, le nom qui fut dit par Pierre : "Tu es le Messie " et, en même temps, nous découvrons le malentendu, la méprise, la confusion que ce titre messianique peut engendrer dans l’esprit des auditeurs et des disciples. Pour eux, parler du Messie, c’est parler d’une manifestation victorieuse et puissante de Dieu. Or, Jésus, immédiatement après avoir accepté cette dénomination de "Messie ", révèle qu’il ne sera précisément pas un Messie puissant et victorieux. Il leur enseigne qu’il faut qu’il souffre beaucoup, qu’il soit rejeté, tué et qu’il ressuscite. Autrement dit, à ce titre du Messie qui lui est attribué, il identifie ce que le prophète Isaïe nous a désigné tout à l’heure sous les traits du serviteur.
Le Messie, à la manière du Christ, n’est pas quelqu’un qui écrase le monde, qui écrase ses adversaires et qui assure sa victoire par la puissance. C’est quelqu’un qui entre dans un chemin de service, d’endurance, de passion et finalement d’offrande de soi ; la victoire du Christ sur le monde, c’est la victoire de l’amour, ce n’est pas la victoire de la puissance. Nous voyons aussitôt comment cette révélation du Messie souffrant, du chemin que Jésus va emprunter désormais pour aller à Jérusalem, crée le trouble chez ceux qui l’ont pourtant suivi depuis le début, ses plus fidèles disciples, ceux qui lui ont eux-mêmes donné le nom de Messie : "Pierre le prenant à part se mit à lui faire de vifs reproches ". Comment voulez-vous que nous annoncions au monde un Messie, un Sauveur, qui est un homme faible, écrasé, mis à mort ? Qu’est-ce que le monde peut bien attendre d’une religion de l’amour ? Un chemin de soumission, un chemin de renoncement, ce n’est pas cela que les hommes attendent. Les hommes attendent que l’on manifeste la puissance de Dieu à travers la puissance de la force humaine.
Précisément, c’est ce que Jésus désigne comme la tentation : "Passe derrière moi, Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ". Nous découvrons à travers ce dialogue et le rejet de la position de Pierre ce que l’Epître de Jacques nous disait à l’instant sur la différence entre la foi et les oeuvres.
Certes, nous sommes prêts à dire que nous sommes chrétiens, pourvu que cela ne demande pas de nous un certain nombre de choses que nous jugeons déraisonnables. Nous voulons bien être croyants, pourvu que nous puissions continuer d’être comme tout le monde. Or précisément, ce que la foi introduit dans notre vie, c’est un élément de rupture, de fracture, un élément de différence.
Jamais nous ne pouvons être disciples du Christ si nous ne commençons pas, - je ne dis pas : si nous ne réussissons pas, mais si au moins nous ne commençons pas -, à entrer dans son chemin, c’est-à -dire dans le chemin du service de nos frères, du service de notre communauté et, à travers elle, du service de l’humanité.
À quoi sert-il que nous nous disions chrétiens, si nous ne prenons pas notre part de la croix du Christ, c’est-à -dire si nous n’entrons pas au moins un peu dans sa démarche de serviteur, dans l’offrande qu’il fait de lui-même, dans l’abandon qu’il vit entre les mains du Père ?
Que veut dire cela pour nous ? Cela veut dire que nous sommes invités à nous interroger sur ce que représente dans notre vie l’appartenance chrétienne.
Que voulons-nous dire quand nous nous disons chrétiens ? Voulons-nous être considérés comme inscrits, comme on est inscrit sur les listes électorales, nous considérons-nous comme quelqu’un qui croit en Dieu dans les grands moments ou les périodes difficiles de sa vie et qui se tourne vers Lui pour le supplier d’intervenir avec force et puissance ? Cela veut-il dire que nous nous considérons comme les membres d’une communauté rassemblée dimanche après dimanche comme nous le sommes aujourd’hui, que nous venons écouter la Parole de Dieu, recevoir le pain de vie, mais que, comme dans la parabole du Semeur, une fois sortie cette graine qui a été jetée en nos coeurs, elle ne produit pas de fruit parce qu’elle est tombée sur une terre aride ou sur une terre encombrée de toutes sortes de broussailles ? Ou bien encore, cela veut-il dire qu’à travers notre participation à l’eucharistie, comme nous la vivons en ce jour, nous progressons dans un véritable chemin de communion avec le Christ, de communion dans son amour pour les hommes, de communion avec son désir de travailler à améliorer leur existence, de communion à sa volonté de leur faire connaître l’amour du Père en toutes choses. ?
Si nous progressons ainsi dans cette communion au Christ, Evangile de Dieu pour l’humanité, Bonne Nouvelle pour les hommes, nous ne pouvons pas le faire sans devenir à notre tour témoins de la foi. "Témoins de la foi " ne veut pas dire que nous serons des prédicateurs des coins de rue, cela veut dire que nous essayons de mettre notre foi en pratique, jour après jour, dans toutes les circonstances de l’existence, dans notre vie familiale, dans notre vie de relations, dans notre vie de travail, dans notre environnement,. En toutes choses, nous sommes invités à manifester l’amour du Christ pour les hommes à travers notre manière de les aimer nous-mêmes.
Qu’est-ce que je fais réellement par amour de mes frères ? Jusqu’à quel point suis-je prêt à déranger l’équilibre de ma vie pour le service des autres ? Jusqu’à quel point suis-je prêt à renoncer à quelque chose qui me plaît, à quelque chose qui m’intéresse, à quelque chose à quoi je tiens, pour permettre à d’autres d’entrer dans la richesse de l’Evangile ? Prendre ma croix et suivre le Christ, c’est ouvrir les yeux sur ma manière de vivre, reconnaître les circonstances, les moments, les personnes, à travers lesquels le Christ m’invite à devenir davantage serviteur de l’Evangile.
Enfin, c’est accepter que ma vie,- et je n’en ai qu’une -, soit donnée dans celle du Christ. Votre vie est donnée de toute sortes de manières : elle est donnée dans votre amour familial, dans votre relation avec les autres, dans votre engagement pour la Société, dans votre travail ; elle est donnée jour après jour, par la fidélité à vos engagement, par la volonté d’améliorer le monde dans lequel nous sommes ; elle est donnée aussi par celles et par ceux qui répondent à l’appel du Christ de tout quitter pour l’annonce de l’Evangile, de s’engager dans la vie consacrée pour le service de leurs frères, de devenir les prêtres et les diacres de son Eglise. Votre vie, elle est donnée par celles et ceux qui s’engagent dans le mariage, un lien définitif et unique.
Frères et soeurs, être chrétien à Paris en 2006, ça n’est pas simplement être inscrit à l’Eglise, ça n’est pas simplement, encore que vous le faites certainement, payer votre cotisation avec beaucoup de régularité, ça n’est pas simplement venir à la messe le dimanche, c’est tout ça et en plus, c’est essayer d’être chrétien tous les jours, dans chaque circonstance de la vie.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 25e dimanche du temps ordinaire - année B - Cathédrale Notre-Dame de Paris - 24 septembre 2006
"Le message spécifique que le Christ essaye de faire comprendre à ses disciples, c’est que la puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse de son serviteur, c’est que la toute puissance de la Miséricorde se donne jusqu’à accepter de prendre sur elle le péché et ses conséquences, c’est que le Fils Unique de Dieu se fait serviteur souffrant pour l’humanité, c’est que Jésus de Nazareth prend sur lui, dans sa chair, dans son humanité, dans son intelligence, dans son affectivité, dans toute sa personne, le malheur des hommes et l’assume."
Frères et Soeurs, l’évangile selon saint Marc dont nous poursuivons la lecture développe, je vous l’ai dit à plusieurs reprises une catéchèse, un enseignement. Il nous aide à découvrir non seulement qui est la personne de Jésus mais encore comment Jésus se fait connaître et comment il instruit peu à peu ceux qui se sont mis à sa suite.
Dans cet évangile, le Christ est souvent présenté comme celui qui enseigne. Il enseigne avec sagesse et autorité, il enseigne longuement. À plusieurs reprises, saint Marc nous dit que Jésus enseigne longuement la foule ou qu’il enseigne longuement ses disciples. Nous sommes arrivés au moment où après avoir donné quantité de signes, de miracles : multiplication des pains, guérisons en tous genres., le Christ en arrive à poser la question de son identité. Vous vous souvenez sans doute que dimanche dernier nous avons entendu le récit de la confession de foi de Césarée que suit une première annonce de la Passion. Pierre y réagit avec horreur, il se met en travers du chemin du Christ pour l’empêcher de poursuivre et pour essayer de le rendre plus discret sur ce que serait l’avenir. Aujourd’hui, nous entendons la deuxième annonce de la Passion. La réaction de Pierre à la première traduisait sans aucun doute le sentiment des autres disciples. Elle exprimait la distance des amis de Jésus, non seulement par rapport à l’annonce que le Christ leur avait faite, mais aussi la distance entre ce que le Christ essayait de leur dire et ce qu’ils étaient capables de comprendre et d’accepter à ce moment-là . Avec la deuxième annonce, nous voyons une autre distance s’exprimer dans l’Evangile. Jésus annonce à nouveau qu’il va être livré, mis à mort et qu’il ressuscitera, et il le dit seulement aux disciples, à ceux qu’il a choisis. Eux, tout en poursuivant leur chemin avec lui, discutent entre eux. Lorsque, arrivés à Capharnaà¼m, dans la maison, Jésus leur demande de quoi ils parlaient, ils répondent tout simplement qu’ils discutaient pour savoir qui serait le plus grand parmi eux.
On peut évidemment trouver cette répartie un peu sinistre : ils viennent d’entendre l’annonce de la mort et de la Résurrection du Christ, et ils se mettent à discuter pour savoir qui deviendra le chef. Mais je pense qu’il faut que nous réfléchissions un peu plus profondément. Ces hommes n’étaient pas des monstres. S’ils s’inquiétaient de savoir qui serait le plus grand, ce n’était pas d’abord pour remplacer Jésus mais parce qu’il fallait bien qu’il y ait un chef au milieu de cette troupe. Jésus, constatant une fois de plus l’écart entre ce qu’il a dit et ce qu’ils ont compris, est obligé de leur expliquer à nouveau la différence entre le chemin qu’il suit, la mission qui est la sienne et qu’il accomplit d’être le serviteur et leur rêve du Messie.
Le serviteur, c’est celui qui est le plus petit, ce n’est pas celui qui est le plus grand. Le serviteur, c’est celui qui se met au service des autres. Si donc quelqu’un veut être le plus grand parmi vous, il faut qu’il prenne la dernière place, s’il veut être le chef il faut qu’il se fasse le serviteur. Et comme si la parole ne suffisait pas à faire comprendre ce qu’il dit, il prend un enfant et le place au milieu d’eux en signe de ce qu’il faut devenir. Redevenir comme un enfant.
Mais plus encore, cet enfant qu’il donne comme l’exemple de la faiblesse, de la dépendance, il le présente comme celui à qui il s’identifie : "Celui qui accueille un enfant m’accueille moi ; et celui qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé, Dieu le Père ". En quelques phrases et en un geste, Jésus explique à ses disciples à quel point l’amour de Dieu pour l’humanité conduit le Père Tout-Puissant, à prendre pour lui, sur lui, en lui, dans la personne du Fils, la condition de serviteur et du serviteur de dernier rang. Vous avez sans doute en mémoire le développement de l’Epître aux Philippiens de saint Paul, "Lui qui était de condition divine il ne retint jalousement le rang qu’il l’égalait à Dieu, mais il se fit obéissant, obéissant jusqu’à la mort sur la croix " (Ph 2, 6-8). Nous sommes vraiment là au coeur du retournement par lequel le Christ va manifester que le salut apporté par Dieu n’est pas une victoire qui détruirait le pécheur, mais une victoire sur le péché qui remet le pécheur debout. Et la victoire sur le péché qui remet le pécheur debout, c’est l’offrande que Jésus fait de lui-même, de sa vie, de sa personne, par amour pour l’humanité.
On cherche bien souvent à expliquer ou à comprendre qu’elle est l’originalité du christianisme parmi tant d’autres religions : qu’apportons-nous de spécifique ? Que disons-nous de nouveau ? Quelle espérance portons-nous aux hommes ? Eh bien, le message spécifique que le Christ essaye de faire comprendre à ses disciples, c’est que la puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse de son serviteur, c’est que la toute puissance de la Miséricorde se donne jusqu’à accepter de prendre sur elle le péché et ses conséquences, c’est que le Fils Unique de Dieu se fait serviteur souffrant pour l’humanité, c’est que Jésus de Nazareth prend sur lui, dans sa chair, dans son humanité, dans son intelligence, dans son affectivité, dans toute sa personne, le malheur des hommes et l’assume.
La religion catholique n’est pas une solution meilleure que les autres aux problèmes de l’humanité. Elle n’est pas un système de puissance destiné à dominer les autres religions ni les autres idéologies. Elle n’est pas un système de contrainte qui s’imposerait par la force, fût-ce la force des arguments. La religion catholique, c’est la religion de l’amour accompli et servi jusqu’à l’extrême : "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout " (Jn 13, 1 ; Prière eucharistique IV), et il donna sa vie.
Ce que nous apportons de spécifique dans le concert des nations et dans l’image que les hommes se font de la victoire sur le mal, c’est que, pour nous, la victoire passe par l’offrande de nous-mêmes. Nous n’espérons pas vaincre le mal par un surcroît de puissance, nous espérons vaincre la haine par un surcroît d’amour. Nous n’espérons pas apporter la paix en écrasant ceux qui sont belliqueux, nous espérons apporter la paix en étant nous-mêmes des artisans de la justice et en acceptant de supporter sur nous-mêmes et pour nous-mêmes ce qui divise et ce qui amène le malheur à l’humanité. Nous ne sommes pas des prédicateurs triomphants, nous sommes des serviteurs. Nous ne sommes pas des vainqueurs puissants, nous sommes des esclaves.
Vous comprenez, en entendant ses paroles, avec ce qu’elles peuvent avoir d’absolu, combien les disciples pouvaient avoir de mal à entrer dans cette perspective développée par le Christ. Vous comprenez surtout combien nous-mêmes, nous pouvons avoir de mal à entrer dans cette vie de la foi où nous acceptons et nous désirons tout recevoir de Dieu et non pas réaliser notre salut par nos propres forces.
Vous avez entendu tout à l’heure l’épître de saint Jacques, qui nous expliquait pourquoi notre prière n’était pas exaucée. L’Apôtre nous disait : "Vous priez mais vous n’êtes pas exaucés ", parce que vous demandez à posséder le monde. La prière du chrétien n’est pas de demander à posséder le monde, c’est de demander que Dieu possède le monde. Quand nous disons le Notre Père, nous ne demandons pas à Dieu qu’il nous fasse vaincre l’humanité, nous demandons à Dieu que son règne vienne, nous demandons à Dieu que sa volonté s’accomplisse en chacune de nos existences.
Puisse le Seigneur mettre en nos coeurs l’Esprit de vérité. Puisse le Seigneur mettre en nos esprits la lumière de sa vie et de sa sagesse, pour que, suivant le chemin de l’Evangile avec saint Marc et avec les disciples, nous soyons conduits peu à peu à reconnaître la véritable nature du Messie, la véritable victoire du Christ. Elle est la victoire de notre foi, la véritable victoire de l’amour sur la haine, la véritable victoire du service sur la domination, la véritable victoire de la pauvreté sur la richesse.
Que Dieu nous donne de trouver notre joie en nous faisant les serviteurs les uns des autres et en prenant avec le Christ la dernière place ainsi que le Bienheureux Charles de Foucault en avait fait l’objectif de son existence. Prendre la dernière place avec le Christ ! Car c’est à cette place que nous sommes vraiment dans la victoire de Dieu.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris