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Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Fête de la Visitation 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - mercredi 31 mai 2006
Frères et Soeurs,
La rencontre de Marie et Elisabeth dépasse évidemment, de toutes façons, le simple événement particulier de leur relation de famille. En entendant le récit qu’en donne l’évangile selon saint Luc, nous ne pouvons nous contenter de puiser dans cet exemple des motivations et des forces nouvelles pour vivre dans une plus grande attention mutuelle, en essayant de nous venir en aide les uns aux autres.
Certes, Marie, en se hâtant à toute vitesse vers la montagne pour retrouver sa cousine Elisabeth, accomplit un geste fraternel à l’égard de celle qui l’a devancée dans sa grossesse. Mais enfin, vous le sentez bien, vous le comprenez, le récit de saint Luc dépasse l’aspect anecdotique de l’événement, même si cet aspect anecdotique est déjà par lui-même une source d’enseignement et de réflexion.
Ce qui nous est proposé à comprendre, à méditer et à vivre, c’est simultanément la bénédiction de la foi et le dynamisme de la joie. La bénédiction de la foi, Elisabeth la formule à l’égard de Marie : "Heureuse celle qui a cru aux paroles qui lui ont été dites ". Vous vous en souvenez, cette même bénédiction sera reprise par Jésus lui-même à peu de choses près, quand on voudra exalter le personnage de la Vierge Marie ; il dira alors : "Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent " (Lc 11, 28). Le récit de la Visitation ne veut pas simplement nous aider à mesurer l’importance, qui n’est pas douteuse, de la foi personnelle de Marie, mais, à travers son expérience et sa maternité, il s’agit de nous initier peu à peu à mieux comprendre comment l’Esprit engendre les enfants de Dieu au cœur de l’humanité. Car de même que Marie engendre Jésus par la puissance de l’Esprit-Saint, de même l’Esprit-Saint suscite par la force de sa présence des enfants de Dieu au milieu des hommes. De même que Marie est mère de Jésus, de même l’Eglise engendre des enfants à la vie divine. Si la maternité de Marie repose principalement sur son acte de foi, sur sa capacité d’accueillir la Parole de Dieu et de se soumettre à son action, la fécondité de l’Eglise repose aussi sur son acte de foi, sur sa capacité à accueillir la Parole de Dieu et à se soumettre à son action. Cela représente forcément pour nous un retournement de mentalité de considérer que ce n’est pas nous qui suscitons la foi, que ce n’est pas nous qui faisons exister l’Eglise, que ce n’est pas nous qui engendrons les membres de l’Eglise mais la puissance de l’Esprit agissant au cœur de ceux qui croient.
Cette caractéristique tout à fait originale du processus de croissance de l’Eglise nous oblige à entrer de façon plus particulière dans l’originalité de la formation chrétienne telle que vous essayez de l’acquérir et de la vivre à l’Ecole Cathédrale. Il ne s’agit pas simplement, en effet, d’acquérir de nouvelles compétences qui vous rendraient plus efficients dans la capacité de susciter la foi au cœur de vos semblables, ni même de la faire grandir en vous, et a fortiori d’être des bâtisseurs d’églises. Plus profondément, il s’agit pour vous de vous laisser pénétrer par la Parole de Dieu, d’entrer dans l’intelligence de cette Parole et de reconnaître que c’est la puissance de cette Parole qui féconde nos propres capacités d’action. Si bien que nous pourrions dire, d’une certaine façon, que l’acquisition des compétences en quoi consiste la formation se développe et porte son meilleur fruit lorsque nous laissons l’Esprit-Saint se substituer en nous à nos capacités d’agir. Nous ne devenons pas compétents pour prendre en mains l’Eglise, nous devenons compétents pour nous laisser prendre en mains par l’Esprit.
Cet effort d’intelligence de la réalité spirituelle de la vie chrétienne et de ses prolongements dans l’action quotidienne de l’Eglise est le cœur de l’investissement auquel nous sommes invités pour développer une véritable participation des chrétiens baptisés et confirmés à la vie du Peuple de Dieu et pour développer leurs capacités d’en assumer le caractère tout à fait original. C’est une expérience de la foi, c’est une expérience de la joie. Vous l’avez entendu à travers le Livre de Sophonie et à travers l’évangile selon saint Luc : cette rencontre de Marie et d’Elisabeth est toute entière placée sous le signe de l’exultation. Exultation des croyants de la première Alliance qui accueillent l’accomplissement de la Promesse dans le Seigneur venu visiter Élisabeth au cœur de sa mère Marie. Exultation de Jean-Baptiste, qui reconnaît celui qu’il va annoncer. Exultation de Marie, qui décrit, en composant un Cantique à partir de prières éparses dans l’Ancien Testament, mais principalement à partir du Cantique d’Anne, l’exultation de celle qui est rendue mère par l’intervention et la puissance de Dieu. Exultation de la foi qui reconnaît les fruits de l’Esprit à travers les événements de l’existence humaine.
Trop de nos contemporains, peut-être aussi une trop grande part de nous-mêmes, vivent la foi non pas comme une joie et une libération mais comme un poids et un accablement. Faudrait-il apprécier la qualité de la formation chrétienne reçue et partagée à sa capacité de développer en nous l’allégresse, c’est à dire une certaine légèreté de l’être, un certain enthousiasme porté par la conviction que c’est Dieu lui-même qui opère au cœur de l’histoire humaine. Nos capacités d’intelligence, de prospective, de projets, d’action, de réalisation, ne sont que des modalités. Elles sont nécessaires, certes, mais ne sont que des instruments au service de l’ouvre de Dieu. Lorsque la vie chrétienne se déploie comme une sorte de triste obligation dans notre vie personnelle, ou de triste obligation dans notre vie ecclésiale ; quand elle se développe dans une manière de jugement négatif sur toute situation ; quand elle nourrit le sentiment de la défaite et du repli ; quand elle incite à se protéger et à devenir les militants de forces qui voudraient vaincre, c’est probablement que nous avons perdu le sens exact de la Révélation divine. La Révélation n’a pas été faite aux hommes pour les conduire à la mort mais pour les conduire à la vie. Si nous n’arrivons plus à discerner le chemin de la vie à travers la révélation de l’Evangile, c’est que nos yeux et nos cours se sont fermés au noyau spécifique du message du Christ. Il n’est pas venu nous accabler d’un joug, Il est venu nous libérer. Il n’est pas venu nous écraser, Il est venu nous relever. Il n’est pas venu nous convaincre de notre impuissance, Il est venu nous apporter l’espérance du Salut. L’Evangile est une bonne nouvelle pour le monde, il est une parole d’espérance, il est l’attente de l’accomplissement de la promesse faite à Abraham, réalisée dans le Christ, proposée à l’humanité entière. Nous ne sommes pas les derniers défenseurs d’une cause perdue, nous sommes les premiers marcheurs d’une longue marche dont nous connaissons déjà le but : il est venu pour que nous ayons la vie et pour que nous l’ayons en abondance.
Au moment de quitter ses disciples, Jésus leur dit qu’il leur annonce ses ultimes vérités, pour que sa joie soit en eux et que leur joie soit parfaite (voir Jn 15, 11) . Prions donc Elisabeth, Marie, Jean-Baptiste, prions le Christ pour qu’Il nous associe à ce concert de joie devant l’éclosion du mystère de Dieu dans l’humanité, qu’Il nous associe à l’exultation de la foi devant l’ouvre qui commence à s’accomplir, qu’il nous associe à la joie de Marie.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Pentecôte 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 4 juin 2006
Frères et Soeurs,
La fête des Tentes, qui était la commémoration de l’Alliance, rassemblait de nombreux pèlerins à Jérusalem, non seulement des juifs de Judée, de Samarie ou de Galilée, mais encore de tous les pays alentours où ils pouvaient être établis depuis plusieurs générations. Venaient aussi des convertis au judaïsme, et encore des païens qui s’approchaient de la Parole de Dieu à travers le témoignage rendu par Israël. Cette foule, bigarrée, internationale dirions-nous aujourd’hui, parlait toutes sortes de langues et pas seulement l’araméen. En entendant le récit de la Pentecôte, je ne pouvais manquer d’évoquer en ma tête et en mon cœur la situation de notre ville de Paris. Elle aussi est en ces temps un carrefour et plus encore en ces jours et en ce lieu, un carrefour où se croisent des hommes et des femmes de tous pays, de toutes langues et de toutes cultures.
La barrière de la langue n’a plus la même importance en notre temps qu’à d’autres époques ; en revanche, les différences culturelles établissent des barrières ou creusent des abîmes entre des peuples différents. La présence et la rencontre de l’étranger, de celui qui n’est pas comme nous, suppose pour être vécue de manière positive une véritable conversion mentale. Les différentes traditions auxquelles se rattachent les hommes et les femmes qui viennent dans notre pays des cinq continents de la terre, de toutes sortes de nations, de toutes sortes d’âges, de formations, de cultures, d’éducation, cet énorme mélange peut susciter la crainte et la peur, nous le savons bien. La rencontre de ceux qui sont venus d’ailleurs peut nous donner l’impression, surtout si elle est accentuée par des campagnes d’opinion savamment orchestrées, que nous risquons notre âme au contact des autres. Cette crainte, alimentée autant qu’elle l’est pour nous prévenir contre je-ne-sais-quelle contagion, reflète plus réellement nos propres incertitudes sur ce que nous sommes que le risque que nous courons à rencontrer les autres. Car la rencontre des cultures et des traditions différentes n’est un véritable danger que pour celui qui ne sait pas quelle est sa culture et quelle est sa tradition. Il est tenté alors de défendre ce qu’il ignore, de protéger ce qu’il méconnaît, et d’essayer d’échapper aux risques qu’il imagine. Ce n’est pas ainsi que l’Eglise a été fondée le jour de la Pentecôte, et ce n’est pas dans cette perspective que l’Esprit-Saint est venu habiter chacun des apôtres. Il les a rendus capables, non pas de s’enfermer dans la chambre haute où ils étaient rassemblés, mais au contraire d’ouvrir les portes et d’aller à la rencontre de ceux qui étaient alors à Jérusalem et de leur annoncer le Christ de telle façon que chacun puisse le comprendre dans sa propre culture.
C’est évidemment pour nous quelque chose d’assez mystérieux, tellement nous avons été accoutumés à croire que le Christ, finalement, était européen, et que s’il y avait des difficultés à communiquer la Bonne Nouvelle aux Nations, elle venait de cette étrangeté culturelle. Or nous découvrons en cette fête que l’Esprit-Saint traverse les différences culturelles. Il ne les abolit pas, il n’agit pas de telle façon que les Parthes, les Mèdes, les Elamites, les Arabes, les Crétois, les Romains qui sont présents à Jérusalem cessent d’être Parthes, Mèdes, Elamites, Crétois, Romains. Il n’en fait pas des juifs, il ne les transforme pas pour les ramener à un modèle unique, mais il agit au cœur de chacun, au cœur des Apôtres d’abord, et au cœur de leurs auditeurs ensuite, pour que l’annonce du Christ qui leur est faite leur devienne intelligible. Recevoir l’Esprit de la Pentecôte, n’est pas ramener tout le monde sous une même bannière. C’est comprendre que l’Esprit, l’Esprit de Dieu, l’Esprit du Père Unique qui a voulu une unique humanité, et qui veut ramener l’humanité entière en sa famille, cet Esprit traverse les barrières culturelles, il traverse les ruptures linguistiques, il traverse les incompréhensions historiques, pour atteindre ce qui est au cœur de chaque personne : sa liberté. Il ne s’agit pas de se transmettre une culture, il ne s’agit pas de se transmettre un langage, il ne s’agit même pas de se transmettre une doctrine, il s’agit d’annoncer l’Evangile, c’est à dire le Christ, et de laisser le Christ rejoindre chacun de nos contemporains dans sa particularité, dans sa différence et dans son originalité.
Comment l’Esprit-Saint peut-il trouver le langage qui va transcender les particularités culturelles et linguistiques ? Comment va-t-il rejoindre la liberté humaine dans ce qu’elle a de plus intime et de plus personnelle ? Comment va-t-il toucher le cœur des hommes comme le récit des Actes des Apôtres le décrit un peu plus loin, après le discours de Pierre : "Les auditeurs eurent le cœur transpercé et ils demandaient à Pierre et aux apôtres : Frères, que devons nous faire ? "(Ac 2 ; 37) ? Qu’est-ce qui est de nature à briser en nous les protections des particularismes, des traditions et des cultures pour rejoindre l’identité humaine dans ce qu’elle a de plus universel et de plus commun en nous ? Certainement pas l’appareillage des discours et des concepts, même s’il suppose évidemment un langage commun. Beaucoup plus profondément, comme notre Pape nous l’a rappelé par son Encyclique, c’est par le langage de l’Amour que nous pouvons atteindre le cœur des hommes. Ce langage de l’amour, l’Esprit-Saint l’élabore comme un signe visible parmi les hommes que l’amour que Dieu porte à l’humanité.
Vous avez entendu tout à l’heure ce que produit l’Esprit en nous : "amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, humilité, et maîtrise de soi ". En entendant l’énumération du fruit de l’Esprit, nous comprenons très bien qu’il ne s’agit pas d’une production de vertus humaines que nous serions capables de faire grandir par notre effort. Il s’agit d’un don que Dieu fait aux hommes, de la grâce qu’il met en nos cours, pour faire avec les êtres que nous sommes, pauvres pécheurs, faibles et misérables, des gens capables d’aimer, capables de porter la joie, capables d’être des artisans de paix, capables d’endurer avec patience, capables de manifester la bonté divine, capables de bienveillance, de foi et d’humilité, capables de maîtrise de soi. D’aucun de ces fruits aucun de nous n’est capable, sinon par la puissance de l’Esprit qui nous habite. C’est le premier signe, le premier témoignage que l’Esprit rend à la puissance de Dieu à travers l’humanité : nous qui sommes faits de la même pâte que tous les êtres humains, avec nos limites, nos faiblesses et nos péchés, nous devenons capables d’aimer, d’endurer, de vivre dans l’allégresse et de nous mettre au service des autres.
Ce témoignage que l’Esprit construit à travers chacune de nos existences, se manifeste encore à travers une autre figure : le corps de l’Eglise. L’Esprit ne se contente pas d’ajouter les uns aux autres les fruits que la grâce produit en chacun d’entre nous. Par le don de l’Esprit, Dieu transforme un groupe humain comme celui des douze apôtres, comme celui que nous constituons aujourd’hui, en ce vingt-et-unième siècle, en un unique corps rendant témoignage au Christ. Nous l’avons entendu à plusieurs reprises dans l’Evangile : c’est l’Esprit lui-même qui met en nos cours les pensées et les prières que nous devons adresser à Dieu. C’est l’Esprit qui met sur nos lèvres les paroles que nous devons nous dire les uns aux autres. C’est l’Esprit qui constitue notre défense quand nous sommes attaqués, c’est lui qui est notre défenseur, notre conseiller. Il est la vérité plénière que Dieu veut révéler en ce monde. Le témoignage de l’Eglise, composée de pauvres pécheurs mais constituée en peuple saint, manifeste au milieu des hommes qu’il y a d’autres règles pour conduire la vie collective que les règles qu’impose habituellement : la volonté de puissance, le désir de la domination ou de la possession.
Frères et Soeurs, en ce jour où l’Esprit est répandu sur nous, comme il l’a été au moment de notre confirmation, en ce jour où l’Esprit constitue son Eglise comme témoin et apôtre du Christ, en ce jour où nous reprenons notre place dans la main du Père et dans la communion du Père et du Fils, rendons grâce à Dieu qui fait de nous des témoins de la vérité et des témoins de son amour.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Fête de la Sainte Trinité 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 11 juin 2006
Au terme du Temps pascal que nous avons célébré dimanche dernier par la fête de la Pentecôte, la liturgie va nous entraîner pendant un certain nombre de semaines à suivre pas à pas le Christ Jésus dans sa vie terrestre, en évoquant les signes qu’il a opérés et les paroles qu’il a prononcées au milieu des hommes. Mais avant d’entrer dans ce chemin de compagnonnage avec le Christ, la liturgie en ce mois de juin nous invite à méditer sur de grands mystères centraux de notre foi. Aujourd’hui, la Sainte Trinité ; dimanche prochain, la fête du Saint-Sacrement ; le vendredi suivant, la fête du Sacré-Coeur.
Certains ont tendance à voir dans cette succession de fêtes particulières une simple redondance liturgique. Mais il me semble que nous devons rendre gloire à Dieu pour ces opportunités qui nous sont données de méditer et de prier sur ce qui fait vraiment le coeur de la foi chrétienne. Aujourd’hui donc, nous fêtons la Sainte Trinité.
Pour beaucoup de chrétiens, la Sainte Trinité, dénommée " mystère ", est perçue comme une complication dogmatique dont l’effet et l’impact sur notre vie est fort limité. Nous avons tendance à croire et à penser que cette combinaison de différentes Personnes, différentes mais égales en dignité, est une sophistication de théologiens qui n’a pas grande importance pour nous. Nous devons, je crois, sortir de cet a priori, ne pas nous laisser arrêter par la complication logique que représente le mystère de la Trinité, mais au contraire essayer d’entrer dans ce qui en est pour nous l’élément vital.
Car la confession de foi en un Dieu unique, Père, Fils et Esprit, est la spécificité absolue de notre foi chrétienne par rapport à toute autre religion. Nous le savons : à travers le temps et l’espace, les hommes ont cru et ont pratiqué un certain nombre de croyances. Ils se sont faits des représentations de Dieu, plus ou moins anthropomorphiques, c’est-à -dire plus ou moins à l’image de l’homme, plus ou moins exceptionnelles, c’est-à -dire sans rapport aucun avec l’humanité, mais aucune de ces religions n’a osé aller jusqu’à reconnaître un Dieu personnel, c’est-à -dire un Dieu qui se définit dans sa relation. On est très capable, même si on l’est plus ou moins, de se représenter des dieux lointains, sans rapport avec l’humanité. On est capable de se représenter un dieu créateur comme une sorte de démiurge, qui lance à travers les espaces infinis un certain nombre d’effets physiques qui aboutissent à la constitution de l’univers, mais ce démiurge originel n’a pas forcément de relation personnelle avec l’humanité.
Ce que la révélation chrétienne, à partir de la tradition juive telle qu’elle nous était évoquée tout à l’heure par la lecture du Deutéronome, va introduire de radicalement nouveau et inconnu, c’est un Dieu qui n’est pas étranger avec l’humanité, mais qui a conclu une alliance avec les hommes. Le Dieu d’Israël, c’est le Dieu qui s’est choisi un peuple, qui a fait élection de ce peuple, et qui est resté fidèle à ce peuple malgré les infidélités des hommes. Ce Dieu qui s’est révélé à Abraham, à Moïse, et au peuple d’Israël à travers les prophètes, n’est pas un Dieu indifférent à ce qui survient dans l’histoire humaine. C’est un Dieu qui va se révéler à la fois Roi, Sauveur, Pasteur, Epoux, Père. C’est un Dieu qui entretient avec son peuple une relation privilégiée, au point que, pour essayer de développer et de mener à son épanouissement cette révélation inimaginable, il va jusqu’à prendre chair en notre espèce humaine dans la Personne de son Fils, Jésus de Nazareth, et à établir sa Demeure dans notre humanité par la médiation de son Esprit répandu sur ceux qui croient en Lui.
Cette relation interpersonnelle du Père, du Fils et de l’Esprit, cette constitution relationnelle du Dieu unique inscrit dans la logique propre de la Révélation judéo-chrétienne que Dieu ne se passe pas de l’humanité, que Dieu ne se lasse pas de l’humanité, que Dieu se donne non seulement par l’acte originel de la création, mais encore historiquement par sa Parole qu’il transmet à travers ses prophètes, par sa présence effective en Jésus de Nazareth, par l’Esprit-Saint répandu à la Pentecôte. C’est ce Dieu qui a voulu se susciter un interlocuteur non seulement dans le premier homme en la personne d’Adam, mais à travers l’alliance du peuple choisi en Israël, mais encore à travers tous ceux qui croiront en son Fils et qui deviendront effectivement par la puissance de l’Esprit répandu en leurs coeurs enfants de Dieu dans le Christ, héritiers dans le Christ comme nous le disait saint Paul à l’instant.
Nous devons comprendre que notre baptême dans le Père, le Fils et l’Esprit-Saint nous fait entrer dans cette relation exceptionnelle qui unit les trois Personnes de la Trinité. Il nous rend participants de la vie trinitaire, il nous plonge dans la vie trinitaire au point que dorénavant nous ne pouvons plus être nous-mêmes sans nous révéler en même temps comme enfants de Dieu et sans vénérer Dieu comme notre Père.
On a souvent tendance à dire, et on l’entend beaucoup, que finalement Dieu, c’est le même Dieu pour tout le monde, il n’y a que les chemins qui changent. Nous découvrons en ce jour que notre Dieu n’est pas n’importe quel dieu : " Avez-vous déjà entendu parler d’un autre dieu ? ", nous demande le Deutéronome. Avez-vous entendu parler ailleurs d’un Dieu Père ? Avez-vous entendu parler ailleurs d’un Dieu qui vient partager l’existence humaine dans son humanité la plus complète ? Avez-vous entendu parler d’un Dieu qui vient habiter le coeur des hommes par la puissance de son Esprit.
Le Dieu auquel nous croyons n’est pas n’importe quel Dieu. C’est le Dieu d’amour qui se révèle et se manifeste dans sa relation entre le Père et le Fils, relation tellement intense qu’elle constitue elle-même une Personne, et c’est à cette communion du Père, du Fil et de l’Esprit que nous sommes associés par le baptême, quand l’Esprit-Saint fait de nous des enfants de Dieu. La Trinité n’est pas seulement une histoire qui se passe dans le ciel, sans que nous y soyons intéressés. La Trinité s’inscrit dans notre existence humaine et transforme notre existence humaine.
Participant de la vie trinitaire par le baptême, nous devenons à notre tour des êtres de relation, des êtres qui ne peuvent pas atteindre la plénitude de leurs possibilités s’ils n’entrent pas en communion d’amour avec le Père, le Fils et l’Esprit-Saint et si cette communion d’amour ne se diffuse pas et ne se concrétise pas dans notre manière d’être avec les autres. C’est pourquoi Jésus nous dit que le grand commandement, c’est d’aimer Dieu de tout son coeur, de toute sa force et de tout son esprit, et d’aimer son prochain comme soi-même. Car c’est le même amour, comme le Pape nous l’a rappelé récemment dans son encyclique, c’est le même amour qui habite les relations du Père, du Fils et du Saint-Esprit et qui est répandu en nos coeurs par la foi pour faire de nous des témoins non pas de la tolérance, non pas de la bienveillance, non pas de la philanthropie mais faire de nous des témoins de l’Amour divin dans l’existence humaine. Nous sommes envoyés pour aimer à la manière dont Dieu aime : " Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ".
Frères et soeurs, en célébrant la fête de la Sainte Trinité, en bénissant Dieu pour cet échange d’amour dont nous sommes issus et dont nous sommes bénéficiaires, nous rendons gloire d’avoir la chance d’être choisis pour participer à cette alliance et pour devenir à la fois témoins et prophètes de la communion que Dieu veut réaliser entre tous les hommes quand il les aura rassemblés dans le Christ.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Catéchèse de Mgr André Vingt-Trois - Vigile de la solennité de la Fête du Saint Sacrement - Saint-Augustin - samedi 17 juin 2006
Une veillée eucharistique en l’église Saint-Augustin avait été organisée ce 17 juin pour célébrer la Vigile de la Solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Seigneur. Les parisiens s’y étaient rassemblés nombreux avant de partir à pied pour Montmartre ou une procession du Saint-Sacrement était organisée dans les jardins vers minuit. Après une nuit d’adoration, un office à été célébré à l’aube devant la basilique du Sacré Coeur
Lorsque nous nous rassemblons pour la célébration eucharistique nous célébrons dans le pain consacré la présence réelle et effective du Christ glorieux. C’est pourquoi la célébration eucharistique est, chaque fois qu’elle est célébrée, la fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ. Mais la dimension plus exceptionnelle de cette prise de conscience de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie a développé, j’allais dire : presque naturellement, une dévotion et une piété très profonde à l’égard du sacrement eucharistique. Non seulement par la vénération qui lui est portée au cours de la Messe mais encore, puisqu’il est réellement présent dans le pain consacré, la vénération qui lui est portée dans la réserve de l’Eucharistie conservée dans les églises. Ainsi, peu à peu, le peuple chrétien découvre-t-il qu’il y a dans la réalité sacramentelle de la présence du Christ un élément constitutif de notre communion avec lui qui ne remplace pas la communion eucharistique mais qui la prolonge et l’approfondit.
C’est ainsi que, peu à peu, s’est développée l’habitude de rendre hommage au Christ présent dans l’Eucharistie et que se sont établies des traditions de procession pour la fête du Saint-Sacrement. Que pouvons-nous faire en cette fête du Saint-Sacrement que nous ne fassions habituellement dans la célébration eucharistique ? Qu’y a-t-il de plus que nous ne ferions pas quand nous allons à la Messe ? On peut demander aussi, d’une autre façon : qu’y-a-t-il de plus dans l’adoration silencieuse de l’Eucharistie qui ne serait pas réellement actif dans la communion sacramentelle ? Peut-il y avoir un acte plus intime et plus consubstantiel que le fait de manger le pain consacré et de l’assimiler biologiquement ? Peut-il y avoir plus fort et plus grand que recevoir du Christ lui-même le Pain de Vie qu’il a partagé comme nous le voyons dans l’Evangile ? Peut-il y avoir plus grand et plus fort que communier régulièrement au Corps du Christ dans la célébration eucharistique ?
De toute évidence, il suffit que j’énonce ces questions pour que chacune et chacun d’entre vous en formule la réponse en son coeur : il n’y a pas de plus grande communion possible avec le Christ que la communion eucharistique. Mais ce serait une erreur d’imaginer que l’adoration eucharistique, la vénération de la présence réelle du Christ dans le Pain consacré, serait autre chose que la communion eucharistique, serait une autre réalité, une autre activité. Le Christ que nous recevons dans la communion à la Messe, c’est le Christ que nous vénérons dans l’adoration eucharistique ; le Christ que nous vénérons dans l’adoration eucharistique, c’est le Christ que nous recevons dans la communion à la Messe. Il n’y a pas deux genres de Saint-Sacrement, il n’y en a qu’un. Ce qui est spécifique de l’adoration, telle que le Frère Charles nous la commentait à l’instant, ce n’est pas un apport supplémentaire et extraordinaire, ce n’est pas une relation plus forte avec le Christ, ce n’est pas une communion plus intime avec lui, c’est tout simplement la possibilité de prendre le temps de laisser l’énergie eucharistique se diffuser, non pas physiologiquement comme dans l’instant de la communion, mais se diffuser dans les profondeurs de notre personne qui s’ouvre à la présence du Christ, à sa présence par la méditation de la Parole de Dieu, à sa présence dans le Saint-Sacrement où il est réellement et effectivement présent.
Par conséquent, l’adoration n’est pas une alternative ou un succédané de la Messe, c’est une autre manière pour nous de laisser l’Eucharistie pénétrer au plus profond de nous-mêmes, et je dirais même : plus profondément que nous ne pouvons imaginer nous-mêmes. Car il y a dans l’adoration eucharistique différents niveaux d’activité et de transformation.
Il y a le niveau tout simple, que nous allons vivre dans un moment, de la vision. C’est une chose de penser au Christ, c’est une chose de méditer des paroles du Christ, c’est une autre chose de regarder le Christ. Car le regard que nous portons sur les choses et sur les êtres, change notre relation avec eux. Celles et ceux d’entre vous qui ont l’opportunité de connaître et de fréquenter régulièrement des mal-voyants savent très bien par leur témoignage comment la privation de la vue transforme la manière d’entrer en relation. Nous le savons : entendre quelqu’un, penser à quelqu’un, regarder quelqu’un ne sont pas des rapports identiques. Contempler le Christ dans son Eucharistie, c’est ouvrir notre sens de la vision à la pénétration de l’Amour irradiant du Christ, c’est accueillir dans la contemplation du signe sacramentel la réalité de l’Amour du Christ tel qu’il nous est rappelé par l’évangile selon saint Jean.
Il y a un deuxième niveau d’activité et un deuxième niveau de transformation. Il peut, celui-là , se vivre les yeux fermés même lorsque nous sommes devant le Saint-Sacrement. Quand nous sommes devant le Saint-Sacrement exposé, il est bon de le regarder et de le laisser illuminer l’oeil de notre coeur. Mais il est bon aussi de cesser de le regarder et de laisser sa présence occuper notre esprit et notre coeur. À ce moment-là , nous ne sommes plus en train de le voir, nous sommes en train de l’accueillir, de le laisser venir en nous, de le laisser exprimer en nous la profondeur de sa miséricorde, la force et la puissance de son action de salut, la vigueur de son Esprit répandu en nos coeurs. Alors, nous ne disons rien, nous ne voyons rien, nous accueillons le Christ présent.
Il y a encore un troisième type d’activité et de transformation qui est celui qui se réalise par la parole. Car c’est une chose de regarder quelqu’un, c’est une chose de l’accueillir, et c’est une chose de lui parler. Quand nous lui parlons, fût-ce à voix basse ou par notre voix intérieure, nous lui disons des choses que nous ne disons jamais à personne. Nous lui présentons nos supplications, nous intercédons pour les hommes de notre temps, nous prions pour tous ceux qui ont besoin d’être secourus, nous laissons son regard transpercer les ténèbres de notre coeur et toucher en nous ce qui est la blessure du péché et nous faire éprouver la puissance de sa miséricorde. Nous lui disons avec des mots pauvres, des mots simples : " Seigneur, prends pitié de moi qui suis pécheur ! ", " Seigneur, que veux-tu que je fasse ? ", " Seigneur, viens à notre secours ! ". Ce ne sont pas de grandes méditations sophistiquées, c’est simplement la lamentation de notre coeur que nous laissons monter vers le Christ.
Et il y a enfin au moins un quatrième niveau d’activité et de transformation. Il n’est plus ni la vision, ni l’accueil, ni notre parole. Il est le silence, l’épreuve de la foi. Quand je le regarde, quand je le reçois, quand je l’écoute, quand je lui parle, il est Quelqu’un pour moi. Mais quand je reste devant lui longtemps, je suis associé mystérieusement par le combat intérieur de ma liberté au combat des hommes face à la Révélation de Dieu. Je suis associé mystérieusement à la négation de sa présence. Je suis associé mystérieusement à la lutte en moi de l’esprit de la foi qui veut reconnaître Jésus vivant en l’Eucharistie et de l’esprit de l’incrédulité qui se laisse détourner de cette vision en refusant de le reconnaître. Ce combat, je ne suis pas capable, quand je suis devant le Christ, de l’analyser, d’en faire l’exégèse complète, d’en trouver les racines et d’y porter remède. Mais je suis confronté à la question radicale de la foi : vais-je tenir dans le combat avec lui ? Vais-je dormir comme les disciples à Gethsémani, vais-je le renier comme Pierre dans la cœur du palais du grand prêtre, vais-je m’enfuir, envahi par la peur ? Je ne peux pas analyser tout cela, mais je suis habité par ces combats, je suis travaillé presque physiquement du désir de me lever et de partir, de détourner la tête et les yeux et le coeur et la pensée, de laisser toutes sortes de souvenirs, de visages, de films, de sons, de musiques, d’odeurs, occuper mes sens pourvu qu’il se passe quelque chose.
Mais adorer le Christ, c’est accepter qu’il ne se passe rien, c’est accepter dans la foi que sa présence ne s’impose pas. C’est accepter de tenir quand je ne sens rien ; c’est accepter de résister au désir de fuir ; c’est accepter de tenir ma place simplement parce que je suis là non seulement en mon nom propre et personnel mais au nom de tous les hommes et de toutes les femmes de la terre. Je suis devenu un intercesseur et je n’ai pas le droit de partir. Peut-être mon âme est-elle déchirée par le doute, mais ma mission m’oblige à rester et à tenir. Cela, vous ne l’éprouverez jamais en quelques secondes passées devant le Saint-Sacrement. Il y faut du temps. Vous ne l’éprouverez jamais si le temps que vous y consacrez est occupé par toutes sortes de prières, de lectures, de méditations. Il y faut du silence. L’adoration du Christ est d’abord un acte de foi, c’est un acte de silence.
Pour terminer, - il me reste bien cinq minutes -, pour terminer, - mais cinq minutes, c’est juste pour terminer -, je voudrais que nous revenions quelques instants sur l’évangile selon saint Jean que nous avons entendu. " Je vous dis cela, nous dit le Christ, pour que ma joie soit en vous et que vous soyez comblés de joie " (Jn 15, 11). Le Christ, livré par amour dans l’Eucharistie, le Christ qui a gardé fidèlement les commandements du Père et qui a donné sa vie pour ses amis, est d’abord la cause et la source de notre joie. Venir contempler l’Eucharistie, c’est venir contempler le Christ dans l’offrande qu’il fait de sa vie, c’est-à -dire dans l’acte suprême d’offrande à son Père, c’est-à -dire dans l’acte ultime d’amour pour les hommes. Que pourrions-nous éprouver d’autre qu’une joie très intense à reprendre conscience de cette communion étroite qui unit le Père et le Fils et à laquelle l’Esprit que nous avons reçu nous donne de participer ? Que pourrions-nous éprouver d’autre qu’une joie très intense à contempler le Christ livrant sa vie par amour pour nous ? Comment ne serions-nous pas confondus de joie devant cette révélation extraordinaire : " Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils pour sauver le monde " (Jn 3, 17) ?
Alors, nous comprenons que le grand commandement que l’évangile selon saint Jean nous rappelle, le commandement de l’amour des frères, n’est pas un commandement supplémentaire. C’est simplement l’application à notre vie de l’amour manifesté dans la croix du Christ ; c’est simplement l’application à notre vie de notre communion au don que Jésus fait de lui-même pour le salut des hommes. C’est l’application à notre vie de la dimension plénière de l’Eucharistie à laquelle nous communions.
Si vous avez eu, - j’espère que vous l’avez eu -, le temps et le goût de lire l’encyclique du Pape Benoît XVI, je vous conseille, dans les jours qui viennent, de reprendre cette encyclique dans sa partie qui concerne l’Eucharistie, où il nous explique précisément comment notre communion au Corps du Christ, et donc notre vénération du Corps du Christ, et donc l’adoration eucharistique doivent se développer naturellement, organiquement, dans l’amour et le service de nos frères ; comment la constitution du peuple ecclésial rassemblé dans la célébration eucharistique fait de nous un agent de l’Amour au milieu du monde.
Frères et Soeurs, pendant quelques instants, préparons-nous à accueillir le Christ réellement présent dans son Eucharistie.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Fête du Saint Sacrement 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - 18 juin 2006
Dans l’évangile selon saint Marc, le moment où Jésus institue ce que nous appelons le sacrement de l’eucharistie, est très clairement désigné comme le repas pascal traditionnellement célébré par les juifs au moment de la Pâque en faisant mémoire de la libération d’Israël. L’inscription du moment fondateur de l’eucharistie dans la mémoire de la délivrance pascale nous donne déjà une piste pour mieux comprendre de quoi il retourne dans nos célébrations eucharistiques. Il ne s’agit évidemment pas, et on le voit tout de suite dans le récit de saint Marc, de reproduire purement et simplement le rituel du repas pascal : ce que Jésus donne à manger à ses disciples n’est pas l’agneau pascal, centre habituel de ce repas ; c’est du pain. Rompu par Jésus, le pain symbolise l’offrande qu’il fera de sa vie dans quelques heures après être passé au Mont des Oliviers et avoir subi sa Passion.
Cependant, située dans le repas pascal, cette institution s’inscrit dans la tradition des sacrifices du premier testament qu’évoquait pour nous l’Epître aux Hébreux. Les sacrifices d’animaux étaient destinés à fonder ou à raviver l’Alliance entre Dieu et son Peuple, non pas que sacrifier des animaux eût en soi la faculté d’être créateur de cette alliance, mais parce que le rite de l’immolation des animaux et du sang répandu était un langage symbolique pour exprimer la communion entre Dieu et son Peuple. Le sang répandu sur le peuple est un geste de purification ; le sacrifice accompli par Moïse au moment où il revient de recevoir les Dix Paroles est un geste qui manifeste l’Alliance conclue par Dieu avec son peuple.
Vous aurez remarqué que, dans le récit que nous avons entendu, ce sacrifice s’inscrit lui-même dans la promesse faite par le peuple : "Toutes les paroles que Dieu a dites, nous les ferons ". C’est donc dans le cadre de l’obéissance aux Dix Paroles de Dieu, de l’effort permanent fait par le Peuple de Dieu pour conformer sa vie aux commandements de son Seigneur, que peut se comprendre et se développer l’Alliance que Dieu a conclue avec Lui.
Ainsi, dans le récit que nous avons entendu, nous voyons se joindre un sacrifice de purification et de paix, sacrifice qui ne se contente pas de célébrer la fin des hostilités mais qui crée une relation de réconciliation, et un sacrifice d’Alliance qui scelle l’obéissance du Peuple aux commandements de Dieu. C’est à la lumière de ces deux dimensions du sacrifice célébré par Moïse que nous pouvons comprendre les récits évangéliques du dernier repas que Jésus a fait avec ses disciples. Eux aussi unissent ces deux dimensions.
En évoquant la mort du Christ, offert en sacrifice : "Ceci est mon corps livré pour vous. Ceci est la coupe de mon sang versé pour vous et pour la multitude ", geste, parole et signe ne font pas qu’annoncer le sacrifice qui sera vécu par Jésus le vendredi sur la Croix. Ils lui donnent une actualité réelle dans ce dernier repas et ils ouvrent aux disciples la possibilité de communier à ce sacrifice. En mangeant le pain qu’Il leur donne et en buvant la coupe qu’Il leur présente, ils ne sont pas simplement des témoins passifs et désolés, mais ils deviennent les participants de ce sacrifice. C’est donc un nouveau sacrifice de réconciliation. À la différence des sacrifices de réconciliation de la première alliance qui n’étaient que l’annonce de ce sacrifice ultime, celui-ci est le dernier. Il accomplit et il réalise le salut que Dieu veut opérer pour son peuple. L’Epître aux Hébreux nous le rappelait à l’instant : "Le Christ est le grand prêtre du bonheur à venir " parce qu’il livre sa vie par amour pour les hommes.
Ce geste du pain partagé et distribué, ce geste de la coupe proposée aux disciples, évoquent l’un et l’autre le sacrifice du Christ. Ils sont étroitement conjoints avec ce que nous appelons d’une façon commode, dans l’évangile de saint Jean, le discours après la Cène. Celui-ci est davantage orienté vers l’impératif de garder la Parole de Dieu et de la mettre en pratique, c’est à dire de conformer notre vie aux paroles que le Seigneur a dites. De la sorte, nous retrouvons dans les souvenirs apostoliques additionnés les uns aux autres les deux dimensions que j’ai évoquées toute à l’heure : obéissance à la Parole de Dieu et offrande de sa vie pour le pardon et pour la paix. L’Epître aux Hébreux nous permet de comprendre que l’offrande que Jésus fait de sa vie sur la croix est le même acte d’obéissance : c’est parce qu’il obéit à la volonté de salut du Père qu’il donne sa vie sur la Croix pour notre salut, et c’est en obéissant jusqu’à la fin qu’il met en pratique tout ce qu’il a entendu de la part du Père. L’écoute attentive de la Parole de Dieu telle que nous la pratiquons dans la liturgie que nous célébrons chaque semaine, le commentaire que nous essayons de faire de cette parole de Dieu pour tenter d’en appliquer la vigueur à notre vie actuelle et le mémorial du sacrifice du Christ ne sont pas dissociables. C’est un même acte d’obéissance qui conduit le Christ à être porteur et acteur de la Parole de Dieu, et le même acte d’obéissance qui le conduit à offrir sa vie sur la Croix.
C’est le même acte de foi et d’obéissance qui nous conduit à accueillir la Parole de Dieu et à nous efforcer de la mettre en pratique dans notre vie quotidienne, et le même acte de foi et d’obéissance qui nous fait communier au Corps du Christ dans le pain consacré qui nous est présenté et auquel nous répondons : "Amen ".
Ainsi participer à l’eucharistie, célébrer le saint sacrement du Corps et du Sang du Christ, cela n’est pas simplement une habitude routinière, c’est vraiment un acte constitutif de notre vie chrétienne, un acte déterminant pour mieux comprendre et intérioriser ce que veut dire vivre dans le Christ. C’est un acte déterminant pour mettre en oeuvre notre réponse à l’amour de Dieu.
Frères et soeurs, semaine après semaine, chez nous en France, ici à Paris, et singulièrement dans cette cathédrale, nous avons la grâce d’accueillir cette Parole de Dieu, de célébrer cette eucharistie dans la joie, la beauté, la sérénité, de nous laisser emporter par la puissance du Christ vivant en son Eglise et sacramentellement offert dans notre célébration. Tout cela, nous le devons à la grâce de Dieu qui nous procure la possibilité de vivre ce moment de grâce.
Samedi prochain, ici même, j’aurai la joie d’ordonner huit nouveaux prêtres, ils seront envoyés eux aussi pour présider à la célébration de l’eucharistie, pour être, au nom du Christ, ceux qui portent la Parole de Dieu et qui la commentent, ceux qui ouvrent la communion au sacrifice du Christ et qui nous permettent de devenir dans le Christ une offrande agréable à Dieu.
Je vous suggère et je vous demande que, pendant toute cette semaine, vous priez avec ferveur pour ces nouveaux prêtres. Portez-les jour après jour dans votre prière, de façon que leur exemple soit suivi, que la permanence et la qualité, la vitalité de nos célébrations eucharistiques se prolongent dans l’avenir et que nous ayons la possibilité d’envoyer des prêtres pour célébrer l’eucharistie ailleurs aussi, car dans beaucoup d’endroits maintenant, c’est le célébrant qui manque.
Prions donc le Seigneur, qu’il trouve dans son Eglise les hommes disponibles pour devenir les ministres de son eucharistie, les témoins de l’Alliance, les prêtres unis au seul et unique grand prêtre Jésus-Christ.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris

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