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Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Dimanche in albis 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 23 avril 2006
Frères et Soeurs,
L’Écriture accomplit ce qu’elle dit. Nous sommes le premier jour de la semaine et c’est le soir, comme l’Évangile nous le disait à l’instant : le soir du premier jour de la semaine, les disciples étaient réunis. Jésus est apparu au milieu d’eux. Comment n’aurions-nous pas au fond du cœur une pointe de désir et de jalousie : pourquoi ne le voyons nous pas, nous aussi ? Pourquoi ne vient-il pas au milieu de nous ? Dans les Évangiles, le récit des apparitions de Pâques est construit de telle façon que la reconnaissance du Christ ressuscité soit bien perçue non pas comme imposée par l’évidence des sens mais comme un acte de foi. Ici, cet acte de foi est construit autour de la personne de Thomas. Il est le prototype de ce que j’évoquais à l’instant, du désir que nous avons de voir et de toucher. Il n’a pas vu, il n’a pas touché, alors il ne croit pas.
Le récit de la deuxième visite du Christ avec le dialogue qui s’ensuit nous est donné pour que nous comprenions que la foi est une démarche libre, une démarche qui ne s’impose pas par l’évidence. Si Jésus se mettait à déambuler dans la cathédrale, vous n’auriez pas besoin de croire, vous n’auriez qu’à voir. Mais, justement, l’Évangile veut nous faire comprendre que ce n’est pas comme cela que nous sommes invités à entrer en communion avec le Christ. Dans l’Évangile selon saint Jean, l’histoire de saint Thomas face au Ressuscité constitue une première finale, il sera suivi d’un autre chapitre racontant l’apparition au bord du lac de Tibériade. Ce premier récit terminal nous donne une clé pour comprendre le sens des Évangiles : tout n’a pas été raconté des signes que Jésus a fait, mais ce qui a été écrit l’a été « pour que vous croyiez », pour soutenir, susciter, encourager la foi. Pour nourrir notre attitude de foi, l’Évangile introduit le décalage que nous constatons entre l’expérience directe, physique, sensible, du Christ et la connaissance par la foi. « Heureux ceux qui croiront sans avoir vu ». Nous sommes ceux que le Christ bénit en nous disant que nous sommes heureux d’avoir cru, de croire, sans avoir vu.
Pourtant, pour que notre liberté puisse se déterminer, pour que notre adhésion puisse s’exprimer, pour qu’au moins nous sachions vers qui va notre foi, il faut bien que nous ayons quelque chose à voir, il faut bien qu’il y ait une expérience humaine qui nous aide à entrer dans ce chemin de liberté. Il me semble que les lectures que nous avons entendues aujourd’hui nous donnent deux exemples de cette expérience humaine. Le premier est la manifestation de la miséricorde de Dieu. Le Christ ne se contente pas de réconforter ses disciples enfermés par peur des Juifs. « La paix soit avec vous », c’est le salut conventionnel, « bonjour ». Mais, à travers ces mots, vous entendez plus qu’un simple « bonjour ». « La paix soit avec vous », c’est ce que j’ai dit tout à l’heure au début de la célébration. C’est à la fois un vou et une promesse. C’est la paix que Dieu nous donne. Cette paix que Dieu nous donne, nous ne pouvons pas l’accueillir si notre esprit et notre cœur demeurent divisés, empoisonnés par le sentiment de la culpabilité ou le poids de nos péchés. Pour qu’il y ait vraiment la paix dans nos cours, il ne suffit pas que le Christ nous souhaite la paix, il ne suffit pas qu’il nous la propose, il faut encore qu’il nous délivre de notre péché, qu’il nous permette d’évacuer ce qui empoisonne l’intérieur de notre cour. Cette libération vient par le pardon des péchés qu’il nous apporte et qu’il met à notre disposition à travers le ministère apostolique quand il donne aux disciples l’Esprit en leur disant : « Ceux à qui vous remettrez leurs péchés, ils leur seront remis ». Voilà une expérience directe qui n’est évidemment pas sensible mais qui est cependant une expérience réelle et perceptible de l’action du Christ aujourd’hui. Il est celui qui peut nous délivrer de nos péchés, de nos fautes morales et de notre culpabilité. Dans une société qui a oublié ce qu’est le péché parce qu’elle a oublié qui est Dieu, dans une société qui efface les fautes morales, nous savons bien que ce qui reste, c’est le poids écrasant de la culpabilité. Le Christ nous apporte la délivrance de la culpabilité, il restaure en nous la capacité d’identifier le bien et le mal, le jugement moral et le sens du péché parce qu’il nous donne le sens de Dieu, de l’amour de Dieu, de notre alliance avec Dieu, et par conséquent de nos ruptures d’alliance.
Le deuxième signe perceptible qui nous est donné est la foi. Non pas simplement la nôtre, la vôtre, la mienne, mais la foi de l’Église entière. C’est un signe de la puissance de Dieu : à travers les péripéties de l’histoire, les débats multiples des courants d’opinion, des systèmes philosophiques, des idéologies qui ont traversé l’humanité pendant des siècles, non seulement la foi ne s’est pas éteinte mais elle a gardé une vigueur dont vous êtes les témoins en devenant chrétiens. Vous n’avez pas été séduits simplement par telle ou telle personne, vous avez été séduits par le Christ et le Christ a une réalité dans notre vie parce qu’il y a des hommes et des femmes qui croient en lui, parce qu’il y a des hommes et des femmes dont la foi au Christ change l’existence, parce qu’il y a des hommes et des femmes pour qui l’amour est le levier qui transforme le monde. « Celui qui aime le Père garde ses commandements », il met sa parole en pratique.
Ces signes, nous en bénéficions, nous en sommes les héritiers. Mais nous en sommes aussi les dépositaires et nous devons en vivre pour les hommes et les femmes qui nous entourent. Eux aussi, c’est parce qu’ils pourront percevoir que nous sommes des hommes et des femmes réconciliés avec Dieu, réconciliés avec nos frères et réconciliés avec nous-mêmes qu’ils croiront à la miséricorde. C’est parce qu’ils verront des hommes et des femmes dont la vie est transformée par l’amour du Christ, qui acceptent de donner de leur temps, de leur disponibilité, de leur capacité d’agir pour aider les autres qu’ils vont comprendre que les commandements de Dieu sont mis en pratique en ce monde. Ils verront, comme nous l’avons vu, qu’il y a des hommes et des femmes qui croient que le Christ est le Messie et qui, avec le Christ, apprennent à aimer le Père.
Voilà à quoi nous conduit une véritable expérience de la foi qui est une démarche de la liberté qui ne s’impose pas de l’extérieur, qui ne se conditionne pas de l’extérieur, mais qui surgit du profond du cœur de l’homme chaque fois qu’il est mis en face de la révélation de l’amour miséricordieux du Père pour les hommes. Prions donc le Seigneur que cette foi dont il vous a fait la grâce se fortifie et porte du fruit à travers chacune de vos existences. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe à la paroisse Sainte-Anne-de-la-Butte-aux-Cailles - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 14 mai 2006
Frères et Sœurs,
À mesure que nous avançons dans les dimanches qui suivent Pâques, - et nous sommes aujourd’hui au 5ème de ces dimanches -, les paroles de l’Écriture que la liturgie nous donne à entendre et à méditer nous aident à mieux comprendre à travers ce que Jésus dit à ces disciples quelle est notre situation. En effet, il les prépare peu à peu à vivre son absence : « À l’heure où Jésus passait de ce monde à son Père », écrit l’évangéliste. Nous allons fêter ce passage du monde au Père, le jour de l’Ascension. Mais déjà les disciples qui rencontrent le Christ ressuscité découvrent qu’il n’est plus tout à fait le même que celui qu’ils ont connu avant sa mort. C’est bien lui et, en même temps, quelque chose déjà leur échappe. Ils apprennent peu à peu à le connaître non plus simplement par les yeux, les oreilles, le contact physique, mais par la foi. Ainsi, ils ouvrent le chemin dans lequel tous les croyants sont engagés derrière eux : connaître le Christ que nous n’avons jamais vu et que nous ne verrons jamais.
Comment pouvons-nous nous représenter la relation qui unit chaque chrétien à la personne du Christ ? L’image que nous donne l’évangile selon saint Jean de la vigne et des sarments nous invite à comprendre que nous ne pouvons pas vraiment vivre notre vie chrétienne, porter du fruit dans cette vie chrétienne, si nous ne sommes pas en étroite communion avec le Christ. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ». De même que les sarments qui seraient coupés de la vigne ne porteraient plus de fruits, de même, si nous nous séparons du Christ, nous ne pouvons plus mettre en pratique sa parole. Nous découvrons peu à peu, et nous intégrons peu à peu de mieux en mieux ce mystère profond de la vie chrétienne qui consiste dans la communion intime de notre cour, de notre esprit, avec la personne de Jésus ressuscité, par son Esprit qui nous habite mais aussi par les moyens qu’il nous donne d’être en communion avec lui. Aujourd’hui, le moyen principal qui est proposé à notre réflexion est de garder ses commandements.
Nous sommes purifiés par la parole qu’il nous a dite et nous sommes invités à demeurer en lui comme lui demeure en nous.
Tâchons de comprendre un peu mieux ce que veut dire « garder sa parole ». Cela veut dire d’abord la connaître. Comment pourrions-nous garder la parole du Christ si nous l’ignorons ? Nous avons bien des moyens de connaître la parole du Christ. Chaque dimanche, déjà, quand nous participons à l’Eucharistie, nous entendons des lectures de l’Écriture et particulièrement de l’Évangile, qui nous donnent la parole du Christ. Mais vous le savez bien : nous l’entendons, nous pouvons y prendre goût au moment où nous l’entendons, nous pouvons aussi l’entendre d’une oreille distraite et nous pouvons l’oublier une fois sortis de l’Église.
Connaître la parole du Christ, ce n’est pas simplement entendre proclamer l’Évangile une fois par semaine. C’est aussi laisser cette parole faire son travail en nous. C’est ce que l’on appelle la méditer : retenir par la mémoire telle ou telle phrase de l’Évangile entendu. Par exemple, aujourd’hui : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ». Vous remarquerez que, le plus souvent dans l’Évangile, il n’y a pas de mots compliqués. « Sans moi vous ne pouvez rien faire » : tous ces mots-là, nous les connaissons, nous les utilisons tous les jours. Nous ne pouvons donc pas nous dire, si nous avons quelques difficultés à comprendre la parole de Dieu, que cela vient de la difficulté des mots. C’est une question d’ouverture du cour.
Comment, cette parole, allons-nous, non seulement l’entendre à la messe mais peut-être, - je ne saurai trop vous recommander de le faire -, la lire à l’avance chez nous ou la relire après la messe dans la semaine. Reprendre cet Évangile du dimanche et nous remettre à son école. Laisser la Parole faire son chemin dans notre cour, la laisser pénétrer notre esprit, la laisser toucher notre liberté, la laisser nous transformer du dedans : obéir aux commandements du Christ, ce n’est pas obéir seulement à une loi extérieure ; c’est obéir à une loi intérieure : il inscrit sa loi dans nos cours par la puissance de son Esprit. Cette loi inscrite en nos cours, nous lui donnons des mots avec les paroles du Christ lui-même. « Sans moi vous ne pouvez rien faire ».
Garder sa parole, c’est aussi l’avoir inscrite dans notre livre intérieur, notre livre portatif, celui que nous pouvons toujours emporter partout avec nous. Il n’a pas besoin de reliure, ni n’exige de grosses serviettes dans lesquelles le transporter, parce qu’il est inscrit dans notre cœur et dans notre mémoire. Ce livre est fait de quelques phrases de l’Évangile que nous avons retenues par cœur à force de les entendre ou parce qu’elles nous ont touchés de manière plus particulière. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » ; « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux » ; « Ne saluez pas seulement ce qui vous saluent » ; « Pardonnez à ceux qui vous font du mal ». Tout cela, ce sont quelques phrases ; dans aucune d’entre elles, il n’y a non plus de mots très compliqués. Nous pouvons les porter dans notre cœur et les redire intérieurement à tout moment de notre journée, que nous soyons dans les transports, que nous soyons à travailler, que nous soyons à faire quoique ce soit. Ces paroles nous habitent et remontent à la surface de notre conscience.
Mais garder la parole du Christ, ce n’est pas simplement avoir la mémoire d’un certain nombre de phrases, ce n’est pas simplement nous répéter un certain nombre de phrases. C’est la mettre en pratique. « Ce ne sont pas ceux qui disent "Seigneur, Seigneur", qui entreront dans le Royaume des Cieux mais ceux qui font la volonté de mon Père », ce ne sont donc pas ceux qui vont répéter inlassablement les mots qui vont être transformés, mais ceux qui vont mettre ces mots en pratique.
Or, « voici son commandement », nous dit la première lettre de saint Jean : « Avoir foi en son Fils Jésus-Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé ». La foi au Christ et l’amour des frères sont les deux commandements fondamentaux que le Christ nous a laissés. Ils sont la transcription pure et simple du premier commandement de Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de toute ton âme et de tout ton esprit », et du second qui lui est semblable : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Être disciple du Christ, vivre en communion avec le Christ, être accroché au Christ comme le sarment est accroché à la vigne ; recevoir sa vie du Christ comme le sarment reçoit la sève. ; porter le fruit de l’amour du Christ à travers notre vie, . Tout cela repose sur l’observance de ces deux commandements : Croire à son Fils Jésus-Christ et nous aimer les uns les autres. Croire n’est pas simplement avoir des idées sur Dieu, des opinions : certains pensent que Jésus ceci, d’autres que Jésus cela. Croire, c’est vivre d’une certaine façon, c’est vivre comme le Christ a vécu.
Croire au Christ n’est pas rassembler un catalogue de vérités, c’est laisser transformer notre vie par cette vérité, c’est laisser la puissance de l’amour du Christ habiter nos cours. C’est reconnaître sa présence dans notre vie. C’est ne pas laisser passer une journée sans nous tourner vers lui, juste pendant quelques instants même, pour lui dire : « Seigneur tu es là et je t’aime ». Et un peu plus, si possible. C’est ne pas laisser passer une semaine sans prendre le temps de retrouver ses frères pour célébrer le Christ ressuscité. C’est ne pas laisser couler des jours comme s’il était entre parenthèses maintenant qu’il est retourné auprès du Père et qu’il n’est plus parmi nous.
Il est vivant aujourd’hui dans le monde à travers l’Église qu’il a constituée par tous ceux qui se sont mis à sa suite. Il est vivant aujourd’hui dans ce quartier. Quand vous vous rassemblez le dimanche, vous ne formez pas simplement l’assemblée régulière d’une association qui se retrouve avec plaisir, vous posez un acte de foi, vous dites : « Aujourd’hui, le Christ Jésus de Nazareth mort et ressuscité, compte avec moi pour que je prenne le temps de venir le rencontrer en rencontrant mes frères ». Nous aimer comme il nous l’a commandé, nous mettre au service les uns des autres entre membres de la même Église, ne pas nous considérer comme des étrangers rassemblés par le jeu du hasard mais comme des membres d’une même famille qui ont soif de se rencontrer, de se connaître, de partager ensemble des richesses qu’ils ont reçues. Apprenons ensemble à nous aimer les uns les autres, devenons capables d’aimer nos frères, devenons témoins de l’amour de Dieu en ce monde.
Ainsi, quand le Christ ressuscité rejoint le Père, il ne déserte pas l’histoire des hommes. Il y demeure présent par son Esprit répandu en nos cours, par son Église constituée comme peuple de l’alliance et signe de l’alliance de Dieu avec l’humanité, par l’amour qu’il inspire à chacun et chacune d’entre nous, par la force qu’il nous donne pour surmonter nos faiblesses, notre paresse, notre égoïsme, notre indifférence, et nous mettre en marche les uns vers les autres, nous mettre en marche ensemble vers la communauté des hommes.
Frères et Soeurs, en ce dimanche, rendons grâce au Seigneur qui fait de nous les sarments de sa vigne. Rendons grâce au Seigneur qui demeure en nous par la puissance de sa parole. Rendons grâce au Seigneur qui nourrit en nous la capacité de nous aimer, d’aimer nos frères, par l’Eucharistie qu’il nous partage. Rendons grâce au Seigneur qui fait de nous un peuple de frères, témoins de la vocation de l’humanité à ne pas vivre simplement comme une sorte de horde sans loi ni règles mais comme un peuple construit et ordonné au bien-être de chacun de ses membres. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe avec les gens de la rue 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 14 mai 2006
5ème dimanche de Pâques, année B
Messe avec les gens de la rue, à l’occasion du 25ème anniversaire de l’association « Aux captifs, la libération ».
Frères et soeurs, tout au long de ces dimanches après Pâques, - et nous célébrons aujourd’hui le 5ème dimanche de Pâques -, les paroles que nous entendons pendant la liturgie nous conduisent peu à peu à découvrir comment Jésus prépare ses disciples à son absence. Ressuscité, il leur est apparu plusieurs fois, dans sa chair. Ils l’ont reconnu, ils ont pu parler avec lui, le toucher de leurs mains. Et, en même temps, les évangiles nous font comprendre que le Christ ressuscité qui leur apparaît, qu’ils peuvent toucher, avec qui ils mangent, avec qui ils parlent, n’est déjà plus tout à fait le même que celui qu’ils ont connu avant sa mort. Dans quelques jours, une dizaine de jours, nous célébrerons l’Ascension, le retour du Christ auprès du Père. Il ne sera plus au milieu d’eux. Comment vont-ils vivre ce départ du Christ ? Que vont-ils devenir ? Vont-ils découvrir qu’ils sont devenus orphelins, abandonnés au long des chemins, parce que le Christ n’est plus visible ?
Jésus les prépare à vivre ce moment en les aidant à comprendre qu’il a maintenant une manière nouvelle d’être avec eux, une manière qui ne se laisse pas percevoir par les sens mais qu’il désigne par le mot : "demeurer ". Il va demeurer en eux, il va être au-dedans d’eux-mêmes, vivant, présent, agissant. Comment cette présence se réalise-t-elle pour nous qui suivons le chemin des disciples ? Est-il présent aussi pour nous aujourd’hui, en nos cours ? Il nous dit : "Sans moi, vous ne pouvez rien faire " ; il nous dit que nous sommes comme les sarments attachés au pied de vigne, au cep, que nous recevons notre vie de lui comme le sarment reçoit la vie du cep et la sève qui monte en ses feuilles. Il nous dit que nous ne pouvons pas vivre et porter du fruit si nous ne sommes pas dans cette communion étroite avec lui. Alors, il nous donne aussi le moyen de vivre cette communion.
Le premier signe, la première forme de la présence du Christ en nous, sera le don de l’Esprit-Saint qui aura lieu à la Pentecôte. Il sera répandu sur les Apôtres et il leur apportera la force du Christ. Nous verrons ce petit groupe d’hommes qui vivaient enfermés dans la crainte, ouvrir les portes et les fenêtres et aller au-devant des autres, "pleins d’assurance " nous disait saint Paul tout à l’heure.
Il nous dit aussi que sa présence en nous dépend de la parole qu’il nous a donnée. Si nous gardons sa parole, il demeure en nous. Que veut dire : "garder sa parole " ? Que peut vouloir dire pour moi : "garder sa parole " ? Au moins déjà l’entendre, car je ne peux pas garder la parole du Christ si je ne la reçois pas. Nous recevons sa parole chaque fois que nous célébrons l’Eucharistie, nous venons de l’entendre. Mais la parole du Christ n’est pas seulement donnée par la proclamation liturgique que nous venons de faire, ou plus exactement cette proclamation liturgique est destinée à pénétrer au dedans de nous, dans nos cours, dans nos esprits, pour travailler notre liberté.
Il est bon pour nous d’avoir en notre mémoire quelques phrases de l’Evangile que nous connaissons par cour. Les mots ne sont pas difficiles. "Sans moi vous ne pouvez rien faire " : ce sont des mots qu’on emploie tous les jours ; "Aimez-vous les uns les autres " : ce sont des mots qu’on emploie tous les jours ; "Ne rendez pas le mal pour le mal " : ce sont des mots qu’on entend tous les jours. Ces phrases, nous les connaissons par cour. Cette parole du Christ habite en nous par notre mémoire et nous pouvons la faire vivre en nous en répétant ces phrases, en les redisant dans notre cour : "Seigneur, si tu veux, tu peux me purifier " ; "Seigneur, fais que je voie " ; "Fais que je marche ". Ces prières que l’Evangile lui-même nous a données, peuvent habiter chacune de nos journées. À chaque moment nous pouvons évoquer cette parole de Dieu, la faire monter à nos lèvres, la prononcer silencieusement, parfois la partager avec d’autres.
Mais garder la parole de Dieu, ce n’est seulement l’entendre, ce n’est pas seulement en faire mémoire, ce n’est pas seulement la répéter. C’est aussi, c’est d’abord la mettre en pratique. La première épître de saint Jean nous disait à l’instant : "Nous devons aimer mais non pas en discours, avec des actes et en vérité ". "Voici son commandement : avoir foi en son Fils Jésus-Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé ". Si nous voulons vraiment vivre en communion avec le Christ, nous devons apprendre chaque jour à mettre mieux en pratique ces deux commandements : avoir foi en Jésus-Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé.
En entendant ces deux commandements, vous vous rappelez que ce sont les commandements que Jésus donne à celui qui lui demande ce qu’il faut faire pour avoir la vie éternelle. Jésus lui répond : "Quels sont les commandements ? Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cour, de toute ta force et de tout ton esprit et tu aimeras ton prochain comme toi-même " (voir Lc 10, 26). Ce sont les mêmes commandements qui sont maintenant appliqués à Jésus lui-même.
Avoir foi en Jésus-Christ, nous savons bien que ce n’est pas facile tous les jours, nous savons bien que des événements, des circonstances, des accidents, des paroles, des gestes, des signes, de mépris, d’agressivité, nous font douter, mettent en notre cœur la question radicale : "Seigneur, m’as-tu abandonné ? " Avoir foi en Jésus-Christ, ce n’est pas seulement croire que Jésus fait pour nous ce qui nous convient, ce n’est pas seulement croire qu’il est présent quand tout va bien. C’est croire qu’il est vivant et agissant dans notre vie, alors même que tout semble aller mal. Quand les disciples dans la barque sont pris dans la tempête, tandis que Jésus semble dormir, ils le secouent : "Seigneur, nous périssons ! " (voir Mc 4, 36) Combien de fois avons-nous dans notre vie l’impression que Jésus dort. Il est comme absent, on a envie de le secouer, et de lui dire : "Seigneur, fais quelque chose ". Il ne faut pas avoir honte d’appeler le Christ au secours, car l’appeler au secours, c’est déjà croire qu’il peut faire quelque chose.
Avoir foi en Jésus-Christ n’est pas seulement avoir des idées, ou son opinion, sur Jésus-Christ : "Certains pensent ceci, d’autres pensent cela ". Les évangiles connaissent cette manière de faire : "Que disent les gens qu’est le Fils de l’homme ? - Un prophète, Elie, . " (voir Mt 16, 13-14), tout le monde a une idée sur Jésus, mais avoir foi en Jésus-Christ n’est pas simplement avoir une idée de plus, c’est vivre d’une manière nouvelle en nous aimant les uns les autres, comme il nous l’a commandé.
Nous sommes vraiment les disciples du Christ, nous sommes vraiment comme les sarments branchés sur le cep, nous sommes vraiment en communion avec lui quand nous essayons d’aimer nos frères comme il nous le commande. Les aimer dans notre Eglise qui doit grandir comme une famille ; aimer les chrétiens rassemblés dans cette famille et aimer ceux qui ne connaissent pas le Christ, aller au devant d’eux, leur tendre la main, les écouter, les respecter, les connaître, les aimer. Aimer comme le Christ nous l’a commandé, c’est sortir de nos histoires personnelles, de nos problèmes particuliers, sortir de nos inquiétudes à chacun, pour nous tourner vers ceux qui sont plus inquiets que nous, moins bien entourés, détruits parfois.
Alors, frères et soeurs, si nous voulons vraiment être en communion avec le Christ, si nous voulons vraiment que le Christ habite en nos cours, il nous faut nous aussi ouvrir notre vie, ouvrir notre cour, aller à la rencontre de nos frères partout où ils attendent, non seulement une aide pratique, mais surtout un regard de respect et d’amour. Alors le Christ ressuscité, toujours invisible à nos yeux, deviendra sacramentellement présent à l’histoire des hommes, si l’Eglise est fidèle à la mission qu’elle a reçue, si elle met en pratique jour après jour le commandement du Seigneur : "Avoir foi en Jésus-Christ et nous aimer les uns les autres comme il nous l’a commandé ".
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Confirmations d’élèves du Lycée Boris Vian - Notre-Dame de la Confiance - 21 mai 2006
"Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que vous soyez comblés de joie " (Jn 15, 11). Cette parole du Christ à ses disciples, elle nous est adressée aussi à nous aujourd’hui. Le Christ nous donne sa parole et il s’adresse à nous pour que nous soyons comblés de joie, pour que nous soyons heureux.
Qu’est-ce qui peut nous rendre heureux dans la parole du Christ ? qu’est-ce qui peut nous faire éprouver de la joie dans la Parole du Christ ? C’est qu’Il nous fait comprendre que l’amour de Dieu pour les hommes, et donc pour chacune et chacun d’entre nous, est premier. "Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est Lui qui nous a aimés " (1 Jn 4, 10). C’est Lui qui nous a aimés le premier, depuis les origines des temps quand Il a créé le monde et qu’Il a voulu faire vivre l’homme pour qu’il possède la terre. C’est Lui qui nous a aimés le premier quand il a suscité des grands hommes tout au long de l’histoire d’Israël pour ramener son peuple à la communion : Abraham, Moïse, les grands prophètes, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel,. Pourtant, nous savons que tous ces hommes qui ont annoncé l’amour de Dieu n’ont pas suffi pour pousser Israël à revenir. Alors il a envoyé son Fils, son Unique, Jésus de Nazareth.
Il est venu lui-même pour appeler les hommes à la réconciliation, à la conversion de leur vie, à l’amour de leurs frères. Et notre joie, c’est de découvrir, à travers cette histoire que je résume à grands traits mais que vous connaissez un peu plus que mon résumé, à travers cette histoire, nous découvrons la fidélité, la persévérance de Dieu pour retrouver l’amitié de l’homme. Dieu ne prend pas son parti de notre malheur, Dieu ne prend pas son parti que nous nous soyons séparés de Lui, Dieu ne prend pas son parti des mauvaises choses que nous pouvons faire. Chaque fois, Il revient le premier, Il vient à notre rencontre, Il vient au-devant de nous pour toucher notre cour.
Pour beaucoup de gens, pour nous peut-être, pour beaucoup de gens autour de nous, ce n’est pas la joie qui domine leur vie, c’est le souci et l’inquiétude. Pour beaucoup autour de nous, ce n’est pas l’amour qui domine leur vie, c’est le désir d’être le premier ou le désir d’être le plus fort, ou le désir d’imposer aux autres ce qu’ils souhaitent. Jésus nous dit : "Vous n’êtes plus serviteurs mais amis " (voir Jn 15, 15), je vous ai choisis pour être mes amis. C’est une bonne nouvelle qu’Il nous adresse, c’est une source de joie et de bonheur de penser qu’à travers tout ce que nous vivons, tout ce que nous connaissons, tout ce qui fait notre vie de chaque jour, un amour vivant nous est toujours offert, qui est celui de Dieu notre Père, manifesté dans le Christ.
Dieu veut que nous soyons heureux, Il veut que nous soyons remplis de joie à la certitude de sa présence, Il veut aussi que nous portions du fruit et que notre fruit demeure. Pour porter du fruit, il faut que nous mettions en pratique son commandement, le seul commandement qu’Il nous donne ici : "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés " (Jn 15, 12). Pour connaître vraiment la joie du cour, il faut que nous apprenions à aimer à la manière du Christ, c’est à dire non pas à aimer ceux qui nous aiment ou à aimer ceux qui nous font du bien, mais à aimer aussi ceux qui ne sont pas aimables et ceux qui nous font du mal.
Aimer à la manière du Christ, ce n’est pas profiter des autres, c’est se mettre à la disposition des autres. Aimer à la manière du Christ ce n’est pas se servir des autres, c’est se mettre au service des autres. Aimer à la manière du Christ, ce n’est pas prendre tout ce qui passe à portée de notre main, mais c’est nous donner nous-mêmes, comme Il nous a aimés en donnant sa vie pour nous. Nous sommes appelés à aimer nos frères en donnant notre vie pour eux.
En recevant l’Esprit Saint par la confirmation, vous êtes appelés à vivre cette joie du Christ, cette joie promise par le Christ, cette joie donnée par le Christ, cette joie de savoir que Dieu le premier vient à vous. Notre présence à nous, nous en sommes conscients, est un peu à éclipse, pas seulement vis à vis de Dieu, mais vis à vis des autres aussi. Nous savons bien que nous aimons à nous retirer, à mener notre vie sans trop nous occuper de ce qu’il en découle pour nos semblables. Nous ne sommes pas complètement prêts à aimer. Le Christ, en nous donnant son Esprit, veut nous faire découvrir qu’Il est plus grand que notre cour, même si nous sommes des gens à la foi petite, comme celui qu’évoque l’Evangile : "Viens en aide à mon peu de foi " (Mc 9, 24). Même si nous sommes des gens partagés, même si nous ne sommes pas complètement donnés, nous savons que l’Esprit Saint peut transformer notre vie. Il peut faire éclater les limites que nous mettons à l’amour de nos frères. Il peut venir en nous, il vient en nous pour nous rendre capables de porter du fruit.
Recevoir l’Esprit Saint, c’est devenir vraiment chrétien à part entière, pleinement, prendre sa place dans la communauté chrétienne. On me demande souvent ce que veut dire "être chrétien ". C’est peu de chose à dire. àŠtre chrétien, c’est croire en Dieu, et croire en Dieu n’est pas croire des idées sur Dieu, c’est croire la personne de Dieu, c’est croire qu’il nous attend, qu’il vient à nous et qu’il nous appelle. Toute à l’heure, nous avons fait sonner la cloche, elle est la voix qui appelle. Tous les dimanches, la cloche sonne, - et même plus souvent que le dimanche ! àŠtre chrétien, c’est répondre ; être chrétien, c’est croire en Dieu ; croire en Dieu, c’est lui parler, l’écouter, ne pas laisser passer une journée sans nous tourner vers Lui et lui dire : Seigneur, je crois que tu es là et je compte sur toi. C’est ne pas laisser passer la semaine sans venir fêter la Résurrection avec la communauté chrétienne, c’est ne pas oublier qu’il nous a aimés le premier et qu’il est venu chez nous, alors que nous ne voulions pas aller chez Lui.
àŠtre chrétien c’est aimer nos frères, non pas simplement parce qu’ils nous font du bien ou parce que nous attendons quelque chose en retour. Au contraire, parce que nous avons été aimés par Dieu alors que nous n’étions pas vraiment aimables, nous devenons capables d’aimer les hommes et les femmes qui nous entourent même s’ils ne sont pas aimables. Et non seulement nous devenons capables de le faire, mais nous sommes poussés à le faire, nous sommes poussés à aller vers ceux qui ont moins de chance, moins de succès, moins de facilité, à les entourer, à les soutenir, à les aider. "À ceci, on vous reconnaîtra pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres " (Jn 13, 35). Comment voulez-vous que tous les gens qui habitent là autour de vous vous reconnaissent pour les disciples de Jésus s’ils ne voient pas qu’il y a entre vous une communion plus forte que la sympathie, que l’attrait fraternel, vraiment le désir de nous mettre au service les uns des autres.
Que le Seigneur donne à chacune et à chacun de ceux qui vont être confirmés d’éprouver cette joie de la présence du Christ, cette joie de la présence de Dieu dans leur vie, qu’il leur donne aussi de porter du fruit en aimant leurs frères.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe à la mémoire de Dom Christian de Chergé - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 21 mai 2006
Frères et Soeurs,
En ces derniers dimanches du Temps pascal, la liturgie poursuit la lecture du discours après la Cène tel que nous le rapporte l’évangile selon saint Jean. La page qui vient d’être proclamée nous propose de prolonger aujourd’hui la réflexion à laquelle l’évangile nous a introduits sur Le commandement du Christ : "Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ". Spontanément, quand nous réfléchissons sur ce que signifie l’amour dans notre vie, nous sommes tentés d’abord d’imaginer une attirance, un attrait mutuel, une estime, un sentiment affectueux pour quelqu’un. Si nous essayons de progresser dans notre méditation et dans notre pratique, nous imaginons une conception que nous estimons plus généreuse de l’amour et qui consiste à nous mettre au service des autres et même à aller au devant de ceux qui ne nous aiment pas, comme Jésus nous y invite dans l’Evangile.
Mais, dans un cas comme dans l’autre, nous risquons d’en rester à une conception très anthropocentrique de l’amour, comme si nous avions la clef du sens de ce que veut dire aimer. Or, l’Evangile nous fait découvrir que l’amour, pour nous, consiste d’abord à recevoir l’amour de Dieu : "Dieu nous a aimés le premier ", nous dit la première épître de saint Jean. "À ceci nous avons connu l’amour, qu’il a envoyé son Fils dans le monde ". Par ces quelques mots, l’Evangile nous invite à pénétrer dans un mystère qui nous déborde de toutes parts, le mystère de la prévenance de Dieu à notre égard. L’amour que Dieu porte à l’humanité est le dynamisme unique de toute l’histoire de sa relation avec les hommes, depuis le moment de la création jusqu’à l’achèvement des temps de l’histoire. C’est par amour qu’il a voulu se susciter un partenaire capable de répondre à cet amour par un choix libre. C’est par amour qu’il a choisi et appelé Abraham, qu’il a envoyé Moïse, qu’il a donné les commandements, les dix paroles, pour que l’homme puisse vivre dans l’Alliance avec Lui. C’est par amour qu’il a voulu renouveler cette Alliance en envoyant génération après génération des prophètes pour appeler son peuple à revenir à la pureté initiale de l’Alliance. Enfin, toutes ces initiatives de Dieu ayant échoué les unes après les autres, quand les temps furent accomplis, il vint lui-même en envoyant son propre Fils pour manifester à l’humanité à quel point il l’aime. "Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour que le monde soit condamné, mais pour que le monde soit sauvé ".
Cette prévenance de Dieu, nous la voyons se manifester encore après la Pentecôte, dans le récit des Actes des Apôtres : le récit des événements qui marquent la première évangélisation fait apparaître comment la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu atteint le cœur des hommes, y compris au-delà des frontières du peuple élu. Pierre, arrivant chez le centurion Corneille, se trouve témoin du fait qu’il a été devancé par l’Esprit qui a tourné le cœur de ces païens vers l’Alliance, et il reconnaît qu’il n’a certes pas le pouvoir d’empêcher l’amour de Dieu de toucher le cœur des hommes.
Cette prévenance de l’amour de Dieu est le fondement premier et décisif de notre joie, le Christ nous le dit : "Je vous dis tout cela pour que vous ayez la joie et que votre joie soit plénière ". La joie du chrétien n’est pas de traverser les péripéties de l’existence ou ses drames en étant indifférent à ce qui arrive ; la joie du chrétien s’enracine dans la certitude que l’amour de Dieu est plus grand que les événements de notre vie, que l’amour est plus grand que notre surdité, que notre indifférence ou que nos refus, que l’amour de Dieu, toujours, vient au-devant de l’homme pour le relever et le remettre en marche.
La joie vient de la certitude que Dieu nous a aimés le premier, certitude que toujours Dieu va venir au-devant de l’humanité blessée pour la relever et lui redonner la vie, certitude que nous-mêmes, aujourd’hui, tels que nous sommes, Dieu nous a devancés en ce jour. Il nous a appelés pour que nous venions participer à cette eucharistie. Nous avons le sentiment que c’est nous qui choisissons, que nous décidons de faire un beau geste à destination de Dieu, mais notre beau geste, frères et soeurs, n’est qu’une pauvre réponse à l’amour plénier de Dieu manifesté en son Fils et répandu en nos cours par la puissance de l’Esprit. C’est la prévenance de Dieu qui vient toucher le cœur de tous les hommes, ceux qui déjà le connaissent et participent de son Alliance et de sa vie, ceux aussi qui ne le connaissent pas encore mais qui peuvent constater à travers le témoignage que nous rendons à l’amour de Dieu, que Dieu aime chaque créature humaine quels que soient ses défauts, quelles que soient ses pauvretés, et même quel que soit son crime.
À cette joie profonde et plénière nous participons par notre foi et par notre relation avec le Christ : nous sommes choisis, ce n’est pas nous qui avons choisi. "Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis " : nous sommes appelés par Dieu, choisis par Dieu, élus par Dieu pour entrer avec Lui dans une relation d’amour forte et intime, pour devenir vraiment ses enfants. En répondant à cet appel, en acceptant de quitter le rôle du serviteur pour devenir les amis du Christ, nous donnons au monde le témoignage que le cœur de l’homme ne se réduit pas à l’image que nous nous en faisons, à nos rancours, à nos haines, à nos regrets, à nos remords, mais qu’il est comme bousculé de l’intérieur par la puissance de l’amour de Dieu. Voilà qui peut porter du fruit et un fruit qui demeure. "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ", nous dit le Christ. Lui nous a aimés en donnant sa vie pour nous, Il nous invite à nous aimer en donnant notre vie pour nos frères.
Pour terminer, frères et soeurs, je voudrais vous lire deux passages du testament spirituel du frère Christian de Chergé. Ils me semblent magnifiquement illustrer la prévenance de Dieu, le sentiment de pauvreté dans lequel nous lui répondons, et la conviction que l’amour de Dieu déborde de toutes façons les limites de notre conception humaine.
En 1993, puis en 1994, il écrivait ceci : "S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? (.) Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en n’a pas moins non plus. "
Plus loin il disait encore : "Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : "qu’Il dise maintenant ce qu’Il en pense’’, (le Père de Chergé fait référence au récit de la Passion). Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam, tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là , envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes soeurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis ! Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi, je le veux ce MERCI et cet "A-DIEU’’ envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. "
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris

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