Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe Chrismale 2006 - Mercredi 12 avril 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
1. L’aujourd’hui du salut.
Au moment où nous allons entrer dans la célébration solennelle de la Pâque et où nous allons suivre le chemin du Christ dans sa Passion, sa mort et sa résurrection, notre Messe Chrismale annuelle nous invite à nous remettre en face du Christ Seigneur, « l’alpha et l’oméga, Celui qui est qui était et qui vient, le Tout-Puissant. »
Notre foi chrétienne découle tout entière de la grâce par laquelle Dieu nous fait connaître le témoignage apostolique sur Jésus de Nazareth, sa vie, sa prédication, les signes de salut qu’il a accomplis, l’offrande de sa vie par obéissance à sa mission reçue du Père et par amour de l’humanité et enfin sa résurrection d’entre les morts.
Oui, elle est grande la grâce de la prédication apostolique que nous devons à l’Église, elle est la source de notre joie et notre force en ce monde-ci. Elle est la lumière de notre vie. Elle est notre espérance. Elle est la cause de notre persévérance et de notre constance à travers les événements de l’histoire des hommes.
La promesse annoncée par le prophète Isaïe est accomplie dans la mission de Jésus : « Cette parole de l’Écriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit. » Cet aujourd’hui, c’est l’aujourd’hui de la synagogue de Nazareth au début de la vie publique de Jésus. Ce sera aussi l’aujourd’hui de Jérusalem quand l’heure en sera venue. Ce sera enfin l’aujourd’hui de la Pentecôte quand l’Esprit-Saint sera répandu sur les disciples et animera l’Église du Christ.
Tout cela, nous sommes prêts à y croire, mais pas à le croire. On y croit comme on croit à une belle histoire. Mais notre foi n’est pas simple adhésion à la belle histoire survenue il y a deux mille ans. Elle est confiance et certitude que cet aujourd’hui de l’accomplissement est le jour que nous vivons. C’est maintenant. C’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit.
2. Les signes de notre temps.
Cette manifestation de la puissance de Dieu dans le tissu de nos existences appelle de chacun de nous un acte de foi quotidien. Notre environnement social et culturel allie inséparablement tous les fruits de la puissance technologique et de la prospérité financière au développement de nouvelles précarités et à la montée des incertitudes sur l’avenir. Ce mélange des espoirs de prospérité et des inquiétudes pour demain génère une anxiété dont la jeunesse est la première victime, parce que la plus concernée par l’avenir.
Cette anxiété conduit à des secousses collectives qui remettent profondément en cause la confiance nécessaire dans les institutions démocratiques de notre pays. Cette anxiété se cristallise sur des sujets emblématiques dont le contenu, vite occulté, laisse la place à l’expression des angoisses exacerbée par une médiatisation spectaculaire. Le débat démocratique et l’engagement dans les scrutins électoraux semblent remplacés par les pressions de la rue, voire la violence morale ou physique.
Citoyens et chrétiens, comment pourrions-nous prendre notre parti de cet appauvrissement de la vie collective et du débat authentique dans notre pays ? La foi, l’espérance et la charité chrétiennes peuvent-elles rester muettes devant ce qui arrive ? Permettez-moi de rappeler comment, ici même, le 3 décembre dernier, j’ai invité les catholiques parisiens à prendre leur place dans les tâches de la cité en les pressant d’être présents et actifs dans tous les domaines de la vie sociale.
Les chrétiens ne peuvent pas se contenter d’être une simple force d’appoint pour les causes généreuses. Ils doivent aussi défendre une authentique conception de l’homme qui respecte la liberté de décision et d’expression de tous. Ils doivent participer aux efforts communs pour plus d’équité et de justice dans notre société. Leur sens de la catholicité les invite à ne pas borner leur horizon aux seuls enjeux hexagonaux. Il les incite aussi à rappeler notre responsabilité universelle dans le partage des biens. Ils rappellent que la véritable sécurité de l’homme n’est pas dans son niveau de vie, moins encore dans ses profits financiers, mais dans le respect de la dignité de chaque être humain. Qu’ils soient jeunes ou vieux, français ou étrangers, tous ont le droit de vivre honnêtement, et ce droit ne peut être respecté que par une civilisation du partage, pas par celle des privilèges.
Il ne m’appartient pas de définir les moyens politiques de parvenir à ce but, mais j’ai la responsabilité de rappeler à tous que l’enjeu de notre vie collective est d’abord le sens de l’homme et le respect de sa dignité. Pour nous, ce sens de l’homme est indissociable de notre foi en Dieu, le Créateur de tout être humain.
3. La consécration chrétienne.
Les huiles saintes que je vais maintenant consacrer sont le signe sacramentel que ce combat pour l’homme est d’abord une lutte de l’amour contre la haine, la rancœur et la violence. Baptisés, confirmés et ordonnés, malades et catéchumènes, elles nous conforment au Christ qui a sauvé le monde, non en écrasant l’adversaire mais en annonçant inlassablement la Bonne Nouvelle de la libération des hommes par la grâce d’une année de bienfaits. Sa mort et sa résurrection ont eu plus d’effet pour changer le monde que toutes les légions de César et que tous les groupes de zélotes. Il nous a montré que le seul levier qui bouscule l’univers, c’est l’amour. Nous le croyons : c’est l’amour de Jésus en qui nous est manifesté et donné l’amour du Père qui ouvre pour nous les cieux et nous rend capables d’agir pour que notre terre porte déjà les fruits du Royaume.
Chers frères prêtres, c’est au nom de cet amour que vous avez été consacrés et que vous avez accepté de faire l’offrande de votre vie tout entière. C’est au service de cet amour que vous vous dépensez sans compter dans les tâches quotidiennes de votre ministère. C’est l’espérance de cet amour que vous essayez de communiquer à vos communautés semaine après semaine. Au moment où nous allons renouveler les promesses de notre ordination, permettez à votre archevêque de vous dire à nouveau toute son affection.
Tout au long de cette année, je vous ai rencontrés de toutes sortes de manières. Chaque fois j’ai rendu grâce pour le dévouement et la constance avec lesquels vous assumez votre mission. Je voudrais que nous ayons une pensée particulière pour nos frères malades ou infirmes. Qu’ils sachent qu’ils restent présents à notre cour. Nous sommes aussi en étroite communion avec les prêtres restés à Lourdes pour accompagner les jeunes du Frat.
Je suis heureux de prier ce soir avec les séminaristes du diocèse de Paris qui sont au milieu de nous. Je vous invite déjà à venir nombreux à l’ordination sacerdotale qui sera célébrée ici même le samedi 24 juin à 9 heures. C’est l’un de nos grands rendez-vous diocésains annuels avec notre Messe Chrismale. Au moment où ils vont être consacrés dans leur ministère sacerdotal, les nouveaux prêtres ont besoin de sentir votre présence et votre prière.
Aux diacres permanents, je veux dire aussi mon amitié et ma reconnaissance pour le don qu’ils ont accepté de faire pour le service de l’Évangile et je veux remercier leurs épouses et leurs familles de leur collaboration.
Aux religieuses et aux religieux, ainsi qu’à vous tous, frères et Soeurs dans la foi, je dis ma confiance en la grâce de Dieu agissant en vous et l’espérance de notre Église devant votre résolution à vivre dans la suite du Christ.
Permettez-moi encore d’évoquer avec vous deux grands motifs d’action de grâce et d’espérance. Dimanche dernier, j’ai célébré la fête des Rameaux avec les jeunes du Frat, 11.000 pèlerins de la province d’Ile-de-France. Comment n’être pas plein de joie devant ces lycéens qui ont pris quatre jours sur leurs vacances pour se rencontrer, réfléchir et prier ?
Enfin je confie à votre prière de ces Jours Saints plus de 100 adolescents qui se préparent au baptême et les 341 catéchumènes adultes qui vont recevoir les sacrements de l’initiation chrétienne au cours de la Vigile Pascale. Les supérieures des communautés contemplatives du diocèse me rendront tout à l’heure les livres grâce auxquels elles ont prié pour chacun d’eux pendant ce carême et je leur remettrai un autre livre pour qu’elles prient en vue des ordinations sacerdotales.
S’il en était encore besoin, ces ordinands et ces catéchumènes nous rappellent tous qu’elle est féconde aujourd’hui la Parole de Dieu et que Dieu continue d’accomplir ses merveilles en notre temps.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Célébration de la Cène du Seigneur 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - jeudi 13 avril 2006
1. Prophétie et accomplissement.
Frères et soeurs, au cours du repas pascal, dans chaque famille juive, un enfant demande au père de lui expliquer pourquoi on fait ce repas. Le père lui raconte la libération de l’Égypte. L’agneau immolé dont le sang marque le linteau des portes désigne, au moment où la mort va s’étendre sur le pays, les maisons qui seront protégées, dont les habitants seront épargnés. C’est une prophétie du salut, prophétie qui s’accomplit pour le peuple d’Israël, le peuple élu qui est lui-même un peuple prophétique par rapport à l’humanité. Car le salut que Dieu accorde à ceux qu’il a choisis annonce le salut qu’il veut accomplir pour tous les hommes et qu’il va réaliser dans la personne de Jésus de Nazareth.
Quand le Fils offert dans l’obéissance complète du cœur donne sa vie pour le salut du monde, il ne s’agit plus d’un acte prophétique, il s’agit de l’accomplissement de la réalité. Il ne s’agit plus d’immoler un agneau pour en récupérer le sang comme un signe de protection, il s’agit d’immoler le Fils de Dieu lui-même dont le sang devient la réalisation du salut et le don de la vie pour tous les hommes. C’est ce qui va s’accomplir sur le Calvaire et que nous méditerons demain dans la liturgie de la Passion. Mais au cours de la Cène, Jésus pose un acte qui anticipe, réellement, le don qu’il va faire de lui-même.
Car le sacrifice qu’il fait de sa vie n’est pas remarquable simplement par son horreur, par la souffrance qu’il endure, par la stupéfaction de ceux qui en sont témoins ; il est remarquable parce qu’il ouvre l’alliance à la multitude des hommes. Mais cette ouverture de l’Alliance à la multitude des hommes ne peut être perçue, comprise et vécue que si elle est médiatisée par un signe. Pas simplement un signe symbolique, mais un signe réel. La possibilité pour les disciples de participer à la Passion du Christ, ce ne sera pas seulement d’être les témoins horrifiés de ce qui arrive à Jésus. C’est la possibilité de recevoir vraiment sa vie en mangeant le pain qu’il leur partage et en buvant le sang qu’il leur donne. Si bien que la Cène peut être considérée à la fois comme le repas que Jésus préside comme le père de famille dans le judaïsme préside le repas pascal, et comme le repas qui annonce la communion à laquelle les disciples vont pouvoir participer.
Comme l’Apôtre Paul nous le rappelait dans l’épître aux Corinthiens, le pain qu’il leur partage et qu’il leur donne à manger, c’est son corps livré, et il sera livré sur la croix ; la coupe de vin qu’il leur donne à boire, c’est son sang versé et il sera versé sur la croix. La confiance des Apôtres dans la parole du Christ va les conduire à reconnaître sous le signe du pain et du vin la réalité du corps et du sang du Christ.
2. Reconnaître le Serviteur.
Mais alors que les évangiles synoptiques reprenant le récit de la Cène nous donnent les paroles et les gestes de l’institution eucharistique, l’évangile selon saint Jean utilise, comme c’est souvent le cas, un procédé plus pédagogique. Vous l’aurez remarqué, les paroles et les gestes auxquels les Apôtres sont associés par le Christ au cours de la Cène demeurent pour une bonne part énigmatique et mystérieux à leurs yeux. Ils ne peuvent pas encore comprendre, et nous non plus nous ne pouvons encore comprendre. Nous avons besoin que le Christ se fasse notre pédagogue pour nous aider à entrevoir ce que signifie « livrer son corps » et « verser son sang » pour l’humanité.
Que veut dire cela ? S’agit-il simplement de donner un sens surajouté au supplice qu’il va subir en lui conférant une intentionnalité dont personne ne mesure les effets concrets ? S’agit-il simplement de désigner une sorte d’intention généreuse qui va traverser ce qu’il subira de toutes façons ? Mais l’humanité ne sera pas sauvée par une intention généreuse. Qu’est-ce qui va être le salut de l’humanité et quelle va pouvoir être notre participation à ce salut ?
L’acte pédagogique à travers lequel le Christ va manifester le sens du don qu’il va faire de sa vie, c’est le lavement des pieds dont nous venons d’entendre le récit. « Vous m’appelez maître et seigneur, et vous avez raison, mais si moi, le seigneur et le maître, je vous ai lavé les pieds, alors vous devez vous lavez les pieds les uns aux autres. » Dans ce geste, - et l’évangile selon saint Jean le suggère par l’évocation du bain que nous pouvons comprendre comme le baptême -, dans ce geste il ne s’agit pas d’abord ni principalement d’un rituel de purification comme l’hospitalité le recommandait pour des voyageurs qui arrivaient les pieds chargés de la poussière du chemin et qu’un hôte attentif nettoyait et rafraîchissait par de l’eau pure. Il ne s’agit pas non plus d’un geste de purification morale, comme si à travers ce geste Jésus débarrassait les disciples de leurs impuretés et de leurs péchés. Il ne s’agit donc pas d’un mime du baptême, ni non plus simplement d’un geste fraternel dont nous nous donnerions les uns aux autres le signe à travers des gestes que nous pourrions inventer aujourd’hui. Il s’agit d’un acte significatif de la situation et de la mission que Jésus a reçues d’accomplir la vocation du Serviteur souffrant.
Il se fait le serviteur et l’esclave en se mettant aux genoux de ses apôtres . Il prend physiquement la position du serviteur et de l’esclave. Nous avons entendu tout à l’heure dans le chant du psaume : « Voici que je viens, ô Père, pour faire ta volonté ». C’est cette situation de l’obéissance intérieure, de l’offrande complète de soi-même que le Christ manifeste en s’agenouillant aux pieds de ses Apôtres pour leur laver les pieds. Il donne le signe compréhensible, - car il n’y a pas besoin d’expliquer. Quand on se met aux genoux de quelqu’un pour se mettre à son service, il n’y a pas besoin de sous-titre et d’explication, on comprend tout de suite. Il leur donne le signe que sa manière de renouveler l’Alliance avec l’humanité, d’ouvrir cette Alliance à la multitude, d’accueillir dans la miséricorde du Père les pécheurs, c’est de faire le don de sa vie et de s’offrir par amour.
Ainsi, nous comprenons le sens véritable de la crucifixion de Jésus. Elle n’est pas la manifestation d’un extrême de la souffrance, - car après tout beaucoup d’autres hommes ont, matériellement, souffert autant, sinon plus, que Jésus sur la croix. Au contraire, elle recueille l’attention sur l’offrande qu’il fait de lui-même par amour. La croix dressée sur le monde n’est plus perçue et reçue comme un signe de souffrances atroces et d’abomination, mais comme un signe de pardon, de miséricorde et de bénédiction. Quand le Christ est cloué sur la croix, il accomplit dans sa chair ce qu’il a manifesté par le geste du serviteur : il se donne tout entier pour la vie des siens. Les siens, au moment de la Cène, ce sont les Douze ; au delà, c’est l’humanité entière. Il se fait le Serviteur de cette humanité.
Et nous, quand nous approchons de l’Eucharistie, quand le prêtre nous présente le pain comme le Corps du Christ, quand nous disons : « Amen », quand nous reconnaissons le Corps du Christ dans le pain qui nous est présenté, nous ne faisons pas seulement un acte de foi un peu étrange qui consisterait à croire contre l’évidence, car à l’évidence il s’agit d’un morceau de pain, et affirmer que ce qui est vu comme un morceau de pain est le Corps du Christ, c’est poser un acte de foi contre l’évidence. Mais ce n’est pas seulement ni principalement cela qui est en cause dans notre participation à l’Eucharistie. C’est vraiment l’attitude que Jésus attend de ses disciples et de Pierre en particulier dans le dialogue de l’évangile selon saint Jean : que nous acceptions non seulement de reconnaître le Corps du Christ dans le morceau de pain mais que nous reconnaissions le Fils de Dieu, Messie Sauveur, dans le Serviteur humilié. Notre « Amen » devant le morceau de pain est aussi notre « Amen » devant le Christ Serviteur par amour de l’humanité.
Nous comprenons la réaction de Pierre : « Toi, me laver les pieds, jamais ! ». Elle vient de son affection pour le Christ, de son respect pour lui, mais elle vient aussi de son incapacité à comprendre que le Messie Sauveur puisse être devenu le Serviteur humilié, comme nous l’avons déjà entendu dans l’évangile après la confession de Césarée quand Pierre se met en travers du chemin pour empêcher Jésus d’aller vers la mort.
3. Le vrai signe de l’amour.
En fait, l’enjeu de ce signe pédagogique que pose le Christ est de nous faire découvrir quel est le ressort profond du salut de l’humanité. Qu’est-ce qui sauve les hommes ? Ce qui sauve les hommes, c’est l’amour. Quelle est la puissance qui peut transformer le cœur de l’homme ? La puissance qui peut transformer le cœur de l’homme, c’est l’amour. Quel est le signe que Dieu n’a pas rompu son alliance et qu’il veut poursuivre son alliance avec l’humanité ? Le signe qu’il nous en a donné, c’est l’amour du Christ pour les hommes.
Alors nous comprenons que le signe eucharistique auquel nous communions dans la célébration de la Messe, n’est pas simplement un signe qui nous est donné à nous pour fortifier notre foi ou pour accroître nos forces dans notre effort de vivre l’Évangile. C’est aussi un signe d’espérance qui nous est donné pour les hommes, mais nous ne pouvons pas espérer que tous les hommes qui ne connaissent rien du tout de la tradition biblique vont venir brusquement s’agenouiller devant le Seigneur et le reconnaître dans le pain consacré ! Il faut qu’ils puissent, comme nous le sommes nous-mêmes dans l’évangile selon Jean, il faut qu’ils puissent être acheminés pédagogiquement vers cette reconnaissance, vers cet « Amen » que nous disons devant le pain consacré qui est le Corps du Christ. Il faut qu’ils soient acheminés pédagogiquement par la découverte de l’amour actif dans leur existence. Cette découverte de l’amour actif, le Christ Jésus lui-même a chargé ses disciples d’en être les acteurs : « De même vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. »
Si nous voulons que les hommes soient touchés par la parole de Dieu, si nous voulons qu’ils puissent entendre quelque chose de l’annonce de la Bonne Nouvelle, si nous pouvons espérer qu’ils participent chacun selon ses possibilités à l’Alliance qui leur est offerte, notre premier devoir est de leur donner d’abord le signe de l’amour. C’est de nous faire nous-mêmes les serviteurs de nos frères, c’est d’accepter de porter sur nous l’humiliation du service pour qu’ils puissent découvrir à quel point Dieu a aimé les hommes puisqu’il a été jusqu’à prendre la condition d’esclave, lui qui est le tout-puissant. Ainsi, notre communion à l’Eucharistie, le Pape Benoît XVI le rappelait de façon remarquable dans son encyclique, ne concerne pas simplement le cercle étroit de ceux qui y participent, - même si, aujourd’hui, le cercle est assez large, nous sommes nombreux à nous rassembler pour la célébration eucharistique, mais nous ne sommes qu’une tête d’épingle devant l’immensité de l’humanité. Notre participation à l’Eucharistie ouvre déjà pour nous le chemin dans lequel nous sommes appelés à témoigner de l’amour de Dieu pour les hommes à travers notre propre manière de les aimer.
Vous l’avez compris, vous l’avez entendu dans l’évangile selon saint Jean. Le ministère apostolique reçoit une mission particulière dans cette mission générale de l’Église. Quelle est cette mission particulière ? Il reçoit la mission particulière de mettre en ouvre l’amour de Dieu à travers le service de la communauté chrétienne. C’est parce que nous sommes consacrés par le Christ pour devenir en lui les serviteurs de son peuple. C’est parce que sommes appelés à tout quitter pour mettre en ouvre ce signe de l’amour que nous sommes engagés à faire exister de manière concrète et visible le service du Christ aujourd’hui pour son Église et le service de l’Église pour les hommes.
Nous le faisons avec nos limites et nos pauvretés. Malgré nos limites et nos pauvreté, la puissance de l’amour de Dieu diffuse à travers notre ministère. Elle se manifeste à travers tant de vies de prêtres qui sont aujourd’hui donnés tout entiers pour la vie de l’Église et le témoignage de l’Évangile. Hier soir, ici-même, plus de cinq cents prêtres étaient réunis au cours de la Messe chrismale pour renouveler les engagements de leur ordination. Aujourd’hui, dans chacune des églises de notre ville et partout dans le monde, ils vont, comme je vais le faire dans un instant, donner le signe visible du mystère de leur ministère, en se mettant à genoux et en lavant les pieds des personnes qui figurent les disciples dans notre évocation de la Cène.
Peut-être est-il difficile d’expliquer et de faire comprendre ce que nous-mêmes nous avons tant de mal à comprendre. Mais l’évangile selon saint Jean nos donne une méthode pour montrer et expliquer non pas avec des mots mais avec des gestes. En lavant les pieds de douze personnes à l’instant, moi qui suis responsable du diocèse, placé par Dieu pour le conduire et le guider, je veux manifester avec vous et devant vous que la manière de servir Dieu en ce monde, c’est de se faire le serviteur de ses frères ; que la manière d’annoncer la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu pour l’humanité, c’est de me faire le serviteur de son Église pour que cette Église elle-même, touchée par le signe de l’amour de Dieu, se laisse saisir tout entière par la charité et devienne à son tour un signe pour le monde.
Prions donc le Seigneur, qu’il ouvre nos cours pour que nous puissions accueillir le signe qu’il nous donne, non seulement en disant « Amen » quand le Corps du Christ nous est présenté mais encore en reconnaissant le sens du don qu’il fait de sa vie en se faisant le serviteur de tous, et en acceptant, puisque nous communions à ce don qu’il fait, de participer aussi à son service aujourd’hui pour le monde.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Vigile Pascale 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - samedi 15 avril 2006
1. « Qui roulera la pierre ? »
Nous venons, frères et seours, d’entendre proclamer l’annonce de la Résurrection, en grec, par un diacre du Patriarchat de Constantinople, puis en français. Ainsi est rendue manifeste notre communion dans la même foi. En entendant cet Évangile de la Résurrection, il me semble que plusieurs questions montent qui concernent notre manière de l’accueillir. Ces femmes qui viennent pour embaumer le corps de Jésus, une barrière encore les bloque avant qu’elles puissent être introduites dans le mystère de la Résurrection. Cette barrière, c’est la pierre qui a été roulée sur le tombeau et qui a comme enfermé le corps mort du Christ crucifié, comme si tout était terminé. Cette énorme pierre rendait inaccessible le corps qu’elles venaient embaumer. Tout en s’approchant, elles se demandaient : « Qui nous roulera la pierre ? »
Le corps du Christ, pour elles, était le corps de quelqu’un qu’elles avaient connu et aimé et auquel elles voulaient rendre le dernier hommage des rites funéraires. Mais c’était aussi l’achèvement du chemin parcouru avec lui. Qui pourrrait ouvrir ce tombeau ? Et quelles sont pour nous les pierres qui bouchent l’accès au Christ ? Qui pourrait pour nous rouler ces énormes pierres ? Qui nous permettrait ainsi d’entrer dans la vie du Ressuscité ?
Vous, chers amis qui allez être baptisés dans un instant, et nous qui le sommes depuis plus longtemps, nous savons que, tout au long de notre chemin de chrétiens, nous avons à franchir ces obstacles qui nous empêchent d’accéder à la vie du Christ. Nous savons que nous devons sans cesse réformer notre vie, l’ajuster à la Bonne Nouvelle du Seigneur. Ce travail spirituel, nous l’appelons la conversion. Trop souvent, nous le comprenons comme un travail moral qui nous conduit à éviter le mal et à faire le bien, ce qui est toujours nécessaire. Mais l’Évangile nous révèle qu’il s’agit d’une ouvre de Dieu car Dieu seul pouvait rouler la pierre qui bouchait le tombeau. Qui va rouler pour nous la pierre ? Sur qui comptons-nous pour que cette pierre soit dégagée et que nous puissions accéder à la Bonne Nouvelle de la Résurrection ? Quel ange va pouvoir nous délivrer, quel ange va pouvoir nous annoncer que le Christ est ressuscité ?
Les femmes, troublées par tout ce qu’elles ont vu, nous dit l’évangile selon saint Marc, étaient comme hors d’elles-mêmes, tellement bouleversées, mais aussi tellement stupéfaites et, pourquoi ne pas le dire, incrédules, qu’elles n’osèrent rien dire. Qui d’ailleurs les auraient crues ? Dans l’évangile selon saint Luc, lorsque les femmes annoncent la Résurrection aux disciples, ils disent qu’elles sont déraisonnables, hors de sens. Qui pourrait croire qu’il y a dans ce monde une force suffisante pour rouler les pierres qui bouchent notre accès au Christ ? Qui pourrait croire que la puissance de Dieu est suffisante pour se frayer un chemin jusqu’à nos cours et transformer nos cours de pierre en cœur de chair ? Mais qui aurait pu croire que Dieu, de rien, a fait tout ? Qui aurait pu croire que l’univers dans lequel nous évoluons est sorti de sa main comme de sa parole ? Qui aurait pu croire qu’un homme serait assez croyant en la parole de Dieu pour accepter de sacrifier son fils ? Qui aurait pu croire que la puissance de Dieu arracherait son peuple à l’Égypte en traversant la mer ?
C’est pour cela que l’on nous a raconté toutes ces histoires, ce soir. C’est pour nous aider à comprendre à quel point la puissance de Dieu est sans cesse à l’ouvre pour ce monde qu’il a voulu, qu’il a engendré, qu’il a amené à la vie, et qu’il veut conduire à l’achèvement et à la perfection. Il est sans cesse à l’ouvre pour son peuple élu qu’il a appelé, pour les enfants d’Abraham qu’il a promis, pour tous ceux qui sont démunis d’argent et de puissance et qu’il veut nourrir et abreuver, pour ceux qui écoutent sa parole qui ne revient pas à lui sans avoir produit son fruit. La puissance de Dieu seule est capable d’arracher à toute notre dureté intérieure ce cœur de pierre pour le transformer en cœur de chair, cette puissance de Dieu par son Esprit est seule capable de mettre en nous sa Loi, non plus comme une loi extérieure à laquelle nous serions soumis sans vraiment l’accepter, mais comme le désir de notre propre cour.
2. Confesser notre foi.
Vous qui avez vécu toutes ces années-ci, et parfois de longues années, comme un chemin de conversion, comme un chemin d’ouverture à la Parole et à la vie de Dieu, vous savez que ce n’est pas vous qui avez roulé les pierres. Ce n’est pas vous qui avez ouvert le chemin, ce n’est pas vous qui avez frayé la brèche par où la vie de Dieu s’est insinuée en vous, discrètement d’abord, comme une source mystérieuse, une parole qui touchait votre cour, qui suscitait la curiosité, l’inquiétude : que dois-je faire ? Dois-je répondre ? Dois-je y aller ? Cette parole peu à peu a investi la totalité de votre liberté au point de vous motiver pour faire le pas, pour vous acheminer vers le lieu, où, peut-être, vous pensiez trouver quelques souvenirs un peu sclérosés et cadavériques de votre culture chrétienne enfermée dans un tombeau. Peut-être croyiez-vous alors que l’Église se contenterait de vous rafraîchir un peu la mémoire des épisodes précédents. Mais soudain le coffre où étaient enfermés ces souvenirs a été ouvert. Et vous avez découvert que vous étiez appelés non pas à trier des souvenirs jaunis, mais appelés à entrer dans une vie nouvelle, inimaginable. Tellement inimaginable que vous avez dû éprouver, semaine après semaine, mois après moi, la difficulté de le dire, de le dire à ceux qui vous connaissent : « J’y crois, et j’y vais ». Comme ces femmes, hors d’elles-mêmes, n’osent rien dire de ce qu’elles ont vu et entendu de peur qu’on les prenne pour des folles.
Mais ce que vous avez vécu comme un itinéraire de conversion, comme un chemin qui vous a conduits vers le Christ vivant, comme un appel à partager cette vie par les sacrements, nous tous, qui sommes entrés il y a longtemps dans la vie sacramentelle, nous le vivons encore, jour après jour. Car nous aussi nous sommes acculés à la question de savoir si nous pourrons dire quelque chose, ou si définitivement il nous faudra nous taire sur ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu. Peut-être sommes-nous à certains moments trop bouleversés pour exprimer ce que nous vivons. Mais plus souvent, nous sommes enfermés dans le mutisme, par l’incrédulité que nous supposons chez nos interlocuteurs, par l’inquiétude où nous sommes de manifester devant les hommes que la crainte qui nous habite, nous, n’est pas peur du lendemain, c’est la crainte de manquer à l’amour de Dieu.
Alors qu’autour de nous l’angoisse qui saisit le cœur des hommes, c’est l’angoisse de leur avenir, pour nous l’avenir, n’est pas une anxiété, c’est une espérance. Nous n’avons pas peur de celui vers qui nous allons, car nous savons qu’il est un Père et qu’il nous aime. Nous n’avons pas peur de ce qui peut advenir de nous parce que nous savons qu’il ne nous abandonnera jamais. Nous n’avons pas peur des inconnues de notre avenir, parce que notre sécurité, c’est le Seigneur. Ce dont nous pouvons avoir peur, c’est de l’oublier, c’est de vivre comme s’il n’était pas là. C’est de nous laisser enfermer dans l’image que les autres se font de nous-mêmes, c’est de nous laisser faire prisonniers des idées toutes faites qui nous entourent. De cela, nous devons avoir peur.
3. Notre foi en sa présence, une espérance pour tous.
Cette nuit où nous célébrons la Résurrection du Christ diffuse une lumière mystérieuse sur chacune de nos vies et sur la vie de l’humanité tout entière. Car, ce qu’Israël a vécu en traversant la Mer Rouge à pied sec, chacun de nous le vit par son baptême : il nous fait échapper à l’esclavage en nous conduisant à travers les eaux qui sont simultanément les eaux de la mort et les eaux de la vie. Ce que le peuple élu a vécu tout au long du chemin du désert, chacun de nous le vit au long de son histoire. La Terre Promise qu’il a finalement atteinte, nous l’avons, nous aussi, atteinte, lorsque le Christ est venu nous prendre par la main et nous conduire au baptême. Cet itinéraire qui nous conduit de la mort à la vie est une espérance pour chacun de nous, il est une espérance pour l’Église, peuple des ressuscités ; il est une espérance pour le monde.
Si chacun de nous vit en ce monde dans la confiance absolue que Dieu n’abandonne pas ceux qu’il a appelés, ceux qu’il a consacrés, ceux qu’il a agrégés à son peuple ; si nous vivons dans la confiance absolue que Dieu n’abandonne pas son peuple, alors notre confiance se transforme en espérance et notre espérance n’est pas seulement pour nous, elle est pour tous. Si nous affrontons les difficultés de cette vie avec constance et sérénité, alors nous projetons un peu d’espérance dans la vie des hommes. Si nous parvenons à ne pas nous laisser enfermer dans les critères habituels du jugement, dans l’angoisse du lendemain, dans l’inquiétude de l’argent, dans la défense de nos biens, dans la protection de nos acquis, dans le refus d’ouvrir notre porte à celui qui passe, dans notre peur de celui qui est différent, dans notre inquiétude devant ceux qui viennent frapper à la porte de nos pays développés et riches, alors nous portons une espérance pour le monde. Nous témoignons à la face du monde que ce qui peut transformer l’histoire des hommes, ce n’est pas l’accumulation de la puissance des armes ni de la puissance économique, mais c’est le retournement de l’existence par la puissance de l’amour.
Les hommes ont besoin d’être aimés, ils ont besoin d’aimer, ils ont besoin de pouvoir croire que l’amour est possible. Mais ils ne le croiront pas parce qu’on le leur aura démontré par des raisonnements. Ils le croiront parce qu’ils verront que nous vivons de l’amour que Dieu nous porte et que cet amour fait de nous des instruments de l’amour pour ceux avec qui nous vivons. « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a envoyé son Fils dans le monde, non pas pour que le monde soit jugé, mais pour qu’il soit sauvé » (Jn 3, 16-17). En cette nuit, la Résurrection du Christ nous intègre à ce salut, elle nous associe à la puissance de sa Résurrection, elle répand en nous la chaleur de son Esprit, elle fait de nous des témoins de l’amour de Dieu les uns envers les autres et comme corps tout entier à l’égard de l’humanité.
Frères et Soeurs, pendant quelques instants de silence, je vous invite à prier les uns pour les autres. Que cette certitude que Dieu n’abandonne pas ses amis, comme il l’a manifesté en ressuscitant le Christ, que cette certitude que Dieu n’abandonne pas son peuple élu, que cette certitude que Dieu n’abandonne pas son Église, que Dieu n’abandonne aucun d’entre nous, soit la source de notre paix et de notre joie. Christ est ressuscité !
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Dimanche de Pâques 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 16 avril 2006
Frères et Soeurs,
La première expérience que les Évangiles nous rapportent de la résurrection du Christ, c’est l’expérience du tombeau vide ; nous en avons entendu le récit cette nuit. Les femmes venues au tombeau pour embaumer le corps de Jésus se trouvent devant un tombeau vide d’où son corps a disparu. C’est la première manière par laquelle la question du devenir du Christ qu’ils ont vu crucifié se pose aux disciples. Mais constater que le tombeau est vide, cela ne veut pas dire que l’on croit que le Christ est ressuscité.
Quel va être le chemin, l’itinéraire, la pédagogie qui va conduire de la constatation du tombeau vide à l’affirmation et à la reconnaissance du Christ ressuscité ? C’est à quoi nous introduit ce chapitre XXIV de l’évangile selon saint Luc que nous connaissons mieux sous le titre « Les disciples d’Emmaüs ». Ces deux hommes qui rentrent chez eux, nous pourrions dire qu’ils rejoignent d’une certaine façon leur vie habituelle. Pendant quelque temps ils ont quitté leurs occupations pour suivre le Christ, comme tant d’autres, hommes ou femmes, ont abandonné leurs métiers, leurs villages, leurs familles, leurs terres et ont pérégriné avec Jésus à travers la Judée et la Galilée. Mais ils le disent eux-mêmes : « Voilà déjà trois jours et tout est fini ». Alors ? Alors, il ne reste plus qu’à rejoindre son existence, reprendre les chemins de la vie ordinaire. C’est ce qu’ils font en rentrant chez eux à Emmaüs. Et c’est sur ce chemin ordinaire de la vie, c’est sur ce retour vers leur existence que quelqu’un va apparaître, un compagnon de ce chemin, un interlocuteur de leur vie, sans que d’abord ils le reconnaissent ainsi que le précise l’évangile. Ce compagnon les fait avancer en les invitant à lui raconter ce qui s’était passé ; ils entrent ainsi dans une première étape du témoignage de ce qu’ils ont vécu avec le Christ, au moins dans sa mort. Ils lui racontent donc les évènements de Jérusalem et l’évangile nous fait comprendre comment le Christ va les conduire progressivement à le reconnaître, lui qu’ils avaient vu crucifié et mort, à le reconnaître vivant dans ce compagnon de route.
Cet itinéraire ou cette pédagogie sont marqués dans l’évangile selon saint Luc par trois caractéristiques principales. La première commence par la relecture des Écritures : en partant de Moïse et des Prophètes, c’est-à-dire pratiquement de l’ensemble de l’Écriture, Jésus leur explique tout ce qui a été annoncé à son sujet, ce qui nous conduit à penser, - c’est en tout cas pour cela que l’Évangile nous le dit -, qu’on ne peut pas reconnaître le Christ ressuscité si l’on n’entre pas de quelque façon dans le cheminement des prophéties qui l’ont annoncé. Il n’y a pas de reconnaissance du Christ ressuscité sans un itinéraire dans la pédagogie de l’Ancien Testament. Car il n’y a pas d’identification du Messie crucifié et ressuscité si l’on fait abstraction de ce que Dieu lui-même a annoncé par les Prophètes. C’est donc le premier élément de cet itinéraire à travers lequel leurs yeux vont s’ouvrir : peu à peu, par le commentaire des Écritures, Jésus les introduit à une autre lecture de ce qui s’est passé à Jérusalem. Il ne s’agit plus simplement de constater que leurs espoirs d’un nouveau Royaume se sont effondrés mais de découvrir que les Écritures sont accomplies. Vous avez encore le souvenir du récit de la Passion que nous avons entendu dimanche dernier, dimanche des Rameaux, et vendredi, Vendredi-Saint : les évangélistes ont soin de nous préciser que tel fait a eu lieu « pour que s’accomplissent les Écritures ». Ils nous signalent qu’un certaine nombre d’aspects de la Passion du Christ ne se comprennent qu’à la lumière des Écritures.
Le deuxième aspect est le moment de ce repas partagé pour lequel l’évangile selon saint Luc reprend les mots mêmes qui ont servi à raconter l’institution de l’Eucharistie : il prend le pain, il le bénit, il le rompt, il le leur partage. Á chaque verbe les yeux s’ouvrent un peu plus : quand ils se voient assis chacun à côté de lui, qu’ils le voient prendre le pain, déjà l’image de la Cène commence à se frayer un chemin dans leur esprit ; quand il bénit le pain, c’est un pas de plus vers l’identification et quand il le rompt et qu’il le leur donne, c’est comme s’ils y étaient. C’est la Cène qui se reproduit, c’est le signe eucharistique. On ne peut pas reconnaître le Christ ressuscité sans entrer dans la communion à sa mort et à sa résurrection par le partage de son eucharistie. L’Évangile nous dit que leurs yeux s’ouvrent et qu’il n’y a plus rien à voir : Il a disparu. Mais l’événement a été suffisamment clair pour qu’ils le reconnaissent. Ils l’ont reconnu et ils se disent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas tout brûlant alors qu’il nous parlait en chemin ? » Il leur faut tout de suite aller prévenir les autres. Ils font demi tour, ils retournent à Jérusalem, conscients d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire qui va enrichir la communauté d’une expérience formidable, ils arrivent gonflés d’enthousiasme et de joie pour raconter ce qui leur est arrivé et l’Évangile ne leur donne pas la parole. C’est de Pierre que l’on parle en tout premier : « C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité, il est apparu à Simon ».
Voilà le troisième élément qui contribue à construire cette reconnaissance du Christ ressuscité : outre l’interprétation des Écritures et le partage eucharistique, l’interprétation apostolique portée par Pierre. C’est Pierre qui dit que le Christ est ressuscité. Ce n’est que dans un deuxième temps que les disciples revenus d’Emmaüs vont ajouter leur témoignage à ceux de leurs compagnons.
Si nous essayons de tirer quelques conséquences de ce récit de l’évangile selon saint Luc par rapport à nos existences, la reconnaissance du Christ ressuscité se fait sur le chemin de notre vie, elle ne se fait pas ailleurs. Quiconque veut reconnaître le Christ ressuscité est invité dans les évangiles à partir. Vous avez entendu cette nuit que l’ange disait aux femmes : « Ne cherchez pas ici, il est ressuscité, il vous précède en Galilée, comme il l’avait dit ». Au moment de l’Ascension, les anges diront : « Ne restez pas les yeux levés vers le ciel. Allez ! » Et toutes les conclusions des évangiles sont orientées vers cet ordre de mission d’aller annoncer la Bonne Nouvelle, d’aller témoigner de la résurrection. La reconnaissance du Christ ressuscité se fait dans notre vie, notre vie de chaque jour, la vie de chacun et de chacune d’entre nous, si obscure que puisse nous paraître la présence du Christ dans notre vie, si cachée, si indéchiffrable tout comme ce troisième compagnon qui cheminait avec Cléophas et son compagnon et dont ils n’avaient aucune idée de l’identité.
Eh bien ! nous sommes tous ces disciples d’Emmaüs. Nous cheminons au long de notre vie accompagnés par quelqu’un que nous ne connaissons pas, que nous n’avons pas encore reconnu, qui devise avec nous, qui est notre interlocuteur intérieur, qui s’inquiète des causes de notre tristesse ou qui partage les raisons de notre joie, qui essaie de nous faire dire ce qu’il sait bien mieux que nous, mais que nous avons besoin de lui raconter pour en prendre conscience nous-mêmes. Il faut que nous lui disions toutes les espérances que nous avons mises dans la personne de Jésus et dont nous avons senti à certains moments qu’elles étaient comme perdues et disparues, effacées de la surface de la terre. Combien d’hommes et de femmes à travers l’histoire du monde ont espéré que le Christ changerait le monde et il n’a rien changé ! En tout cas rien de visible, de palpable, de spectaculaire ! Au long de ce chemin, nous devons entendre Jésus nous commentant les Ecritures. Pour qu’il nous les commente, encore faut-il que nous les lisions et que nous les connaissions. Nous sommes donc invités à nous replonger dans les prophéties, dans l’histoire d’Israël, dans la Révélation de Dieu à son peuple, pour discerner peu à peu comment dans la vie de Jésus et dans notre vie tout ce qui a été annoncé se réalise peu à peu.
Nous sommes conduits à mieux identifier ce compagnon mystérieux de chacune de nos journées en le reconnaissant dans le signe eucharistique. Notre participation hebdomadaire à l’eucharistie, dimanche après dimanche, c’est le moment où nous reconnaissons qu’il est ressuscité puisqu’il nous partage son corps. C’est pourquoi, à chacune de ces célébrations dominicales, nous sommes invités à redire notre foi. Il est vivant aujourd’hui. Enfin, nous vérifions, nous testons l’authenticité de notre expérience de la présence du Christ dans notre vie en la soumettant au discernement de l’Église et en la faisant participer, en l’unissant à l’ouvre entière de l’Église. Aucun de nous n’est témoin du Ressuscité tout seul. Chacune de nos expériences du Ressuscité s’inscrit et se fond dans l’expérience du peuple tout entier de l’Église confirmée par le charisme apostolique de Pierre et des Apôtres, du Pape et des évêques aujourd’hui.
Frères et Soeurs, nous sommes invités par ce chemin où Jésus nous conduit à vivre avec plus d’intensité encore notre vie de chaque jour, à la vivre en la scrutant avec plus d’attention, de peur de manquer la rencontre du compagnon mystérieux qu’il est dans chacune de nos vies sous le visage, sous la silhouette, sous la présence de gens tellement différents. Un jour, ce sera votre conjoint ; un jour ce sera votre enfant ; un jour, ce sera quelqu’un avec qui vous travaillez, quelqu’un que vous ne connaissez absolument pas que vous rencontrez par hasard apparemment. Tous ces gens, mystérieusement, sont envoyés sur notre chemin pour ouvrir nos cours à la présence du Christ. Encore faut-il que nos yeux soient ouverts et que nous soyons prêts à laisser le Christ éclairer notre esprit et notre cour.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris