Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Notre-Dame du Bon Conseil - dimanche 12 mars 2006
Tandis que nous avançons en ces quarante jours et que nos amis catéchumènes approchent de leur baptême qui sera célébré lors de la Vigile de Pâques, la liturgie nous propose en ce deuxième dimanche de Carême le récit de la transfiguration du Christ. C’est évidemment parce que cet événement a un sens particulier dans le cheminement que les apôtres doivent vivre avec Jésus, pour monter à Jérusalem, affronter sa mort et découvrir sa résurrection.
Dans l’évangile selon saint Marc que nous venons d’entendre, l’événement de la transfiguration est destiné à donner plus encore d’autorité à la parole du Christ. Car, après la transfiguration, il va annoncer aux disciples le chemin dans lequel il s’engage, dans lequel il les appelle à le suivre et, comme cette annonce sera difficile à entendre et plus difficile encore à comprendre, il concède une parole. Il ne s’agit pas d’une parole humaine banale, d’un pronostic incertain. Il s’agit d’une parole qui vient de Dieu lui-même, et c’est pourquoi la transfiguration, reprenant la manifestation des premiers jour au moment du baptême de Jésus, est pour les trois, Pierre, Jacques et Jean, qui ont été les seuls à accompagner le Christ sur la montagne, l’occasion d’entendre la Parole que nous avons entendue : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ».
Comment cette parole venue de la nuée, c’est-à-dire de Dieu lui-même, comment cette parole est-elle confirmée aux yeux et aux oreilles des trois disciples qui ont accompagné Jésus sur la montagne ? Elle est confirmée par ce qu’ils voient de leurs yeux, ce qui constitue la transfiguration : Jésus de Nazareth qu’ils connaissent bien, qu’ils accompagnent tous les jours, avec qui ils ont mangé, avec qui ils ont parlé, qu’ils ont touché de leurs mains, qu’ils connaissent donc bien comme un homme comme eux, pris dans le peuple d’Israël, - bien sûr, l’évangile de saint Marc nous a fait découvrir peu à peu que cet homme pris parmi les hommes enseigne avec autorité, d’une façon nouvelle, différente de celle qu’ils entendent habituellement, bien sûr il a fait des signes extraordinaires, mais enfin il est fait comme nous, de la même pâte que nous -, cet homme qu’ils connaissent, brusquement, change d’apparence à leurs yeux.
Ce qu’ils voient maintenant, ce n’est plus seulement son corps qui est le même que le nôtre, sa tête, ses yeux, ses mains, c’est au contraire une grande blancheur à nulle autre pareil, une blancheur comme on n’en connaît pas, - et si on ne la connaît pas, c’est parce que c’est une blancheur qui vient d’ailleurs, qui n’est pas une blancheur humaine -, ce sont ces vêtements extraordinaires qui l’entourent d’une sorte de halo de lumière. Les yeux humains des apôtres ne voient plus seulement Jésus de Nazareth, mais dans la personne de Jésus de Nazareth, ils voient un personnage mystérieux, inconnu, d’une blancheur qu’ils ne connaissent pas, et pour les aider à comprendre qui est ce personnage mystérieux d’une blancheur qu’ils ne connaissent pas, ils voient près de lui et Moïse et Élie. Moïse, c’est-à-dire le fondateur, celui qui a entraîné Israël dans la libération d’Egypte, et Élie, le Père de tous les prophètes. Alors ils comprennent que celui qu’ils ont devant les yeux n’est pas un homme comme les autres, et pour confirmer cette impression qu’ils ont, ils sont couverts par la nuée et la voix qui vient du ciel leur dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ».
La transfiguration, c’est dans la vie de Jésus, dans sa vie humaine, dans son corps humain, dans sa personne humaine, c’est l’apparition et la manifestation de son identité de Fils bien-aimé du Père, ce que les yeux ne voient pas habituellement, dans la vie de tous les jours. Quand ils vont redescendre de la montagne, il n’y aura plus d’habits d’une blancheur comme on en n’a jamais vu, il aura des habits ordinaires de tous les jours ; il n’y aura plus une voix qui descend du ciel, il y aura la voix habituelle de Jésus. Mais, eux, les trois qui ont été sur la montagne avec lui, ils savent qu’à travers le corps actuel de Jésus de Nazareth, à travers les vêtements habituels de Jésus de Nazareth, à travers la voix ordinaire de Jésus de Nazareth, c’est le Fils bien-aimé et unique du Père qui est à l’ouvre parmi les hommes.
Cela veut dire que tous ceux qui vont suivre le Christ et qui vont plonger avec lui dans la mort et la résurrection, ceux qui vont être baptisés et qui vont revêtir au moment de leur baptême une robe blanche immaculée comme on n’en porte pas tous les jours, eh bien, ils vont être revêtus d’un vêtement nouveau qui est une créature nouvelle du miracle rituel du baptême. Ceux qui vont être baptisés dans le Christ, vont évidemment continuer à vivre leur vie. Évidemment le lundi après Pâques, ils seront dans leur famille, et dans leur travail et dans leurs relations, et on ne verra rien de changé. Ils seront les mêmes. Mais eux, et nous avec eux, parce que nous aurons été témoins de leur baptême, nous savons qu’à travers leur existence quotidienne, ce qu’ils font tous les jours, quelque chose est en train de se manifester, que les yeux ne voient pas, mais qui est la puissance de Dieu à l’ouvre à travers leur existence.
Ce sont toujours les mêmes personnes, mais ils ne sont plus seuls à vivre ; ce sont toujours les mêmes corps, les mêmes vêtements, la même voix, mais le corps, les vêtements et la voix expriment quelque chose de neuf. Ils expriment l’existence des enfants de Dieu. Baptisés dans le Christ, confirmés dans le Christ, communiant à la vie du Christ ressuscité, nous ne sommes plus simplement des hommes et des femmes ordinaires, nous sommes des enfants de Dieu dont la qualité transparaît, non pas à travers des signes extraordinaires, mais à travers des signes que nous donnons par notre manière de vivre jour après jour.
Voilà comment la transfiguration du Christ nous fait avancer sur notre chemin, comme ce mystère nous aide à mieux comprendre ce qui se passe dans le baptême. Il se passe une transformation de nous-mêmes : nous sommes toujours les mêmes et pourtant nous sommes devenus des créatures nouvelles. Nous sommes toujours soumis aux contraintes de l’existence humaine, à la faim, la soif, à la fatigue, aux tracas de chaque jour, mais pourtant nous sommes habités d’une force qui dépasse toutes les nôtres. Nous finirons tous par mourir, comme tout le monde, et pourtant nous participons déjà de la vie du Ressuscité, et la mort a été vaincue comme saint Paul nous l’a rappelé tout à l’heure.
Alors, si nous participons à la victoire du Christ sur la mort, si nous participons de la force du Christ répandue en nos cours par l’Esprit Saint, si nous recevons la parole du Christ et si nous l’écoutons comme Dieu nous y invite lui-même, si nous mettons cette parole en pratique, alors nous menons une vie nouvelle, nous sommes les annonciateurs, les prophètes, les témoins, que chaque personne humaine dans sa liberté est capable de vivre en s’appuyant sur l’amour de Dieu. Nous apportons la preuve que, malgré nos faiblesses, malgré nos défauts, malgré même nos fautes, nous pouvons être des artisans de paix, des bâtisseurs d’amour, des hommes et des femmes qui travaillent à faire apparaître un monde nouveau à travers le monde dans lequel nous vivons. Nous sommes des bâtisseurs d’un monde nouveau, nous sommes des constructeurs d’un monde selon le cœur de Dieu, nous sommes les témoins de la résurrection à travers ce monde.
Eh ! Nous sommes comme les apôtres : nous entendons cette parole qui annonce la Résurrection du Christ mais, comme eux, nous nous demandons ce que peut bien pouvoir dire « être ressuscité ». Car on ne comprend pas d’un seul coup ce que veut dire la Résurrection ; on le découvre peu à peu en marchant avec le Christ, en participant aux événements qui vont se dérouler pendant la Semaine Sainte, en célébrant la Résurrection dans la vigile pascale, et en accueillant le feu de l’Esprit à la Pentecôte. Alors, peu à peu, nos yeux s’ouvrent, notre intelligence accueille le sens des événements et notre cœur s’unit à la volonté de Dieu pour que la vie du Christ soit répandue à profusion.
La démarche missionnaire dans laquelle vous êtes engagés dans votre paroisse doit aider à ce que toute la communauté paroissiale manifeste la transfiguration du monde à travers le témoignage de nos existences. Elle doit aider à ce que davantage d’hommes et de femmes entendent la parole de Dieu qui leur dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ». Elle doit permettre d’annoncer l’amour de Jésus-Christ, le don qu’il fait de sa vie, la présence qu’il nous assure dans les sacrements. Elle doit être une métamorphose de l’histoire humaine, pour que chacun découvre que, quels que soient les événements, les péripéties de sa vie, il peut lui aussi voir surgir la vie divine à travers l’existence humaine.
Rendons grâce à Dieu qui nous rend témoins de cette transfiguration de l’histoire des hommes, de cette transfiguration de notre propre histoire à travers la transfiguration du Christ qui annonce sa victoire sur la mort et le chemin d’espérance dans lequel il veut nous entraîner.
Amen.
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 2ème dimanche de Carême - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 12 mars 2006
Frères et Soeurs,
Notre liturgie dominicale continue de nous conduire sur le chemin du renouvellement de notre baptême, elle nous prépare à la célébration de la fête de Pâques.
Dans l’évangile selon saint Marc, juste avant le récit de la transfiguration, Jésus a annoncé à ses disciples pour la première fois qu’il serait arrêté, jugé, condamné, exécuté et qu’il ressusciterait. Mais, aussitôt, il leur a indiqué aussi que ceux qui voulaient être ses disciples, ceux qui voulaient marcher à sa suite, devaient accepter d’offrir leur vie et non point la garder pour eux : « Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie à cause de moi et de l’Évangile la gardera ». Et il conclut : « En vérité, je vous le dis, parmi ceux qui sont ici, certains ne goûteront pas la mort avant d’avoir vu le Royaume de Dieu venu avec puissance » (Mc 9, 1).
Parole qui nous paraît énigmatique si nous ne poursuivons pas la lecture qui se continue précisément par le récit de la transfiguration. Nous sommes alors conduits à comprendre que cet événement, qui est décrit avec tous les indices, avec les symboles convenus d’une théophanie, d’une manifestation de Dieu sur la montagne, est précisément la manifestation du règne de Dieu dans sa gloire, décrite à travers ses témoins, Pierre, Jacques et Jean. Ils sont montés avec Jésus dont Pierre a confessé qu’il est le Christ, le Messie, mais que Pierre ne comprend encore pas comme le Messie qui va livrer sa vie ; il le voit encore comme un messie triomphant puisqu’il s’est mis en travers de sa route, quand Jésus a annoncé qu’il allait être arrêté et mis à mort. Ces disciples, donc, ont une longue et réelle expérience de la vie avec Jésus de Nazareth, ils le connaissent bien dans son humanité, dans son corps, dans son regard, dans sa voix, dans sa silhouette, dans son comportement. Brusquement, ils voient apparaître dans la même personne de Jésus une autre réalité : il est entouré d’une lumière et de vêtements d’une blancheur telle qu’on en n’a jamais vu. Et cette blancheur inimaginable peut être comprise comme la manifestation de la personnalité invisible de Jésus. Ce que leurs yeux connaissent, c’est l’humanité du Christ ; ce que leurs yeux n’ont pas encore discerné, c’est sa divinité. Voici qu’en cet instant la divinité cachée du Christ transparaît dans son humanité. Il est comme transformé. Ce ne sont plus les signes connus d’eux qui s’imposent à leurs yeux, ceux que j’ai évoqués tout à l’heure, c’est cette blancheur indescriptible qui occupe tout le champ d’attention. Dans Jésus de Nazareth, dans l’humanité de Jésus de Nazareth tel que nous le connaissons, il y a quelqu’un que nous ne voyons pas avec nos yeux, ou plus exactement quelqu’un qui se rend visible à nos yeux à travers l’humanité de Jésus, et ce quelqu’un, c’est Dieu. Pour qu’il n’y ait pas de doute, les voici couverts de la nuée et, comme au moment du baptême, une voix descend du ciel et dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le ». Celui-ci, Jésus de Nazareth, homme parmi les hommes, que vous connaissez, est le Fils bien-aimé de Dieu, ce que vous ne voyez pas, bien que vous ayez pu constater au long des premiers chapitres de saint Marc qu’il enseigne avec autorité, qu’il guérit les malades, qu’il pardonne les péchés, bref qu’il agit comme le Messie. On a vu tout cela, mais on n’a pas compris encore. Celui donc que vous connaissez, peut-être comme un prophète, peut-être comme le grand prophète, peut-être ainsi que l’a dit Pierre comme le Messie, le Christ, est plus encore que tout cela, il est le Fils bien-aimé du Père.
Nous sommes entraînés à découvrir une dimension tout à fait nouvelle et particulière de l’expérience baptismale. Si nous sommes invités, comme nous le disait juste avant l’évangile selon saint Marc, à suivre le Christ en prenant notre croix chaque jour, à accepter de livrer notre vie pour être sauvés, comme il livre sa vie pour que nous soyons sauvés, alors nous sommes invités par le baptême à entrer dans la mort du Christ pour vivre de sa vie de ressuscité, et la transfiguration est la manifestation concrète de cette compénétration entre la chair mortelle de Jésus de Nazareth et la vie éternelle du Fils bien-aimé du Père conjoint en une seule et même personne. Alors, nous qui avons été baptisés et les quelques milliers d’adultes qui vont être baptisés pendant la vigile pascale cette année à Paris et en France, notre vie, ce que nous sommes, ce que je vois de vous, ce que vous voyez de moi, ce qui tombe sous les sens de notre chair : nos yeux, notre stature, notre voix, notre humanité, tout cela qui disparaîtra par la mort, voilà que cela est investi et habité par une dimension nouvelle. Nous ne sommes plus simplement fils de la terre, nous ne sommes plus simplement enfants des hommes, nous sommes devenus enfants de Dieu, fils et filles bien-aimés du Père, baptisés dans le Christ, participant de sa nature divine, communiant à sa nature divine.
Transfigurée par sa nature divine, notre humanité est appelée à laisser transparaître l’illumination de la gloire de Dieu à travers la faiblesse de notre vie. Chacune de nos existences, à nous qui sommes baptisés dans le Christ, chacune de nos vies, chaque journée de notre vie, sous l’apparence visible de la banalité des jours, de la répétition des gestes quotidiens, de la lassitude parfois, de l’ennui, de la fatigue, de la saturation, de l’inquiétude, de l’angoisse, à travers tout où, comme dit saint Paul dans une de ses épîtres, la mort fait son ouvre en nous (2 Co 4, 12), se manifeste la vie du Christ ressuscité, que nous ne voyons pas à l’oil nu, que nous ne discernons pas au premier regard, qui n’est pas perpétuellement une irradiation de notre personne, mais qui est cependant la réalité profonde inscrite en nos cours par la vie nouvelle à laquelle nous participons par la naissance nouvelle qui nous a été offerte. Baptisés dans le Christ, nous devenons enfants de Dieu, nous sommes engendrés à une vie nouvelle. Puisque Dieu a choisi de nous engendrer à cette vie nouvelle, puisqu’il accepte par la puissance de son esprit de transfigurer la trame de nos existences, pour en faire le livre ouvert de la manifestation de son amour au milieu des hommes, alors oui, avec saint Paul, nous pouvons dire : « Puisque Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » Existe-t-il au monde une puissance qui pourrait submerger cette inscription invisible mais constitutive de notre humanité dans la relation trinitaire du Père, du Fils et de l’Esprit ?
La transfiguration du Christ est une prophétie de ce qui advient à travers notre vie quand nous sommes baptisés dans le Christ. Elle est une annonce du rayonnement que l’Esprit Saint peut produire à travers nos existences humaines, elle est la promesse de l’illumination qui peut jaillir dans les ténèbres de l’humanité. Peut-être, comme les disciples, ne savons-nous pas très bien ce que veut dire « être ressuscité d’entre les morts » ? Quand ils redescendent dans la plaine, on ne voit plus rien de la divinité de Jésus, comme on ne verra plus rien sur la croix de la toute puissance de Dieu dans l’extrême faiblesse et l’extrême abaissement du Fils. Mais eux, puisqu’ils ont vu manifester la lumière de Dieu dans la personne de Jésus, ils doivent apprendre peu à peu une nouvelle grammaire où la toute puissance de l’amour de Dieu se dévoile dans l’offrande que Jésus fait de sa vie. C’est dans son extrême abandon qu’il ouvre pour nous les sources de la vie.
Frères et Soeurs, bénissons le Seigneur qui nous associe à cette métamorphose de l’existence humaine. Rendons grâce au Seigneur pour la foi qui ouvre nos yeux sur ce qui reste invisible à un oil mal préparé. Rendons grâce au Seigneur pour l’espérance que la vie triomphera de la mort, non seulement pour Jésus par la Résurrection, mais à travers lui pour l’humanité tout entière. Rendons grâce au Seigneur qui nous associe au mystère et au secret de la manifestation de sa splendeur. Rendons-lui grâce pour l’Esprit Saint que nous avons reçu et qui nous fait découvrir la puissance de la Résurrection, là où l’humanité ne voit que l’extermination de la mort. Sur le chemin du renouvellement de notre baptême, nous apprenons dans la transfiguration que c’est la matière même de notre existence humaine, notre chair, notre cour, notre intelligence, nos activités, qui vont devenir le support, le tissu, la chair de la vie transfigurée que le Christ illuminera dans la nuit de la Résurrection.
Amen.
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 3ème dimanche de Carême - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 19 mars 2006
En situant le récit du pèlerinage pascal à Jérusalem de Jésus avec les siens tout de suite après le récit des Noces de Cana, le premier signe accompli par Jésus en Galilée, l’évangile selon Jean veut introduire par la célébration de la Pâque les événements, les paroles, les signes qui vont marquer la vie de Jésus jusqu’à la Pâque finale où il offrira sa vie. Ce récit du pèlerinage à Jérusalem se présente donc à la fois comme une sorte de préface aux événements du ministère public de Jésus et comme une prophétie de ce qui va lui advenir, puisque son corps sera détruit et qu’il le relèvera en trois jours.
Aussi faut-il nous attarder quelques instants sur les différents aspects de ce pèlerinage. Le Temple de Jérusalem, au cœur de la cité, était à la fois le symbole et le lieu de la présence de Dieu au milieu de son peuple. Comme vous le savez sans doute, dans le premier Temple, celui de Salomon, la présence de Dieu au milieu de son peuple était symbolisée par l’Arche de l’Alliance, qui recelait les dix paroles. Le dernier Temple, celui reconstruit au retour de l’Exil et qu’Hérode avait considérablement agrandi et embelli, celui qu’a connu Jésus, n’a plus rien de ces symboles de la présence de Dieu, sinon le Saint des Saints, plein de la présence de Dieu mais dans lequel il n’y avait rien de perceptible. Il en fut ainsi pour nous aider à découvrir que la présence de Dieu au milieu de son peuple n’est pas principalement le bâtiment du Temple, mais bien davantage la Loi donnée par Dieu à Israël comme Loi de l’Alliance et, plus encore, le peuple d’Israël lui-même que Dieu a constitué comme son peuple et qu’il conduit comme le Bon Pasteur conduit son troupeau. L’intervention violente de Jésus dans le Temple de Jérusalem ne vise pas seulement les malheureux marchands qui trafiquaient un peu pour permettre d’offrir des animaux en sacrifice. À travers eux, il s’agit bien d’autre chose. Il s’agit de dénoncer, non pas le Temple lui-même, mais l’usage qui s’en est établi peu à peu, et qui est comme perverti par l’oubli de la Parole de Dieu et de la Loi.
C’est pourquoi Jésus intervient avec une violence verbale et physique qui stupéfie tout le monde : il se présente comme le défenseur de la Loi de l’Alliance, comme un prophète dont il y avait eu tant d’exemples dans le passé. Ces prophètes avaient dénoncé l’idolâtrie du Peuple d’Israël pour le Temple dès lors que sa dévotion n’était pas accompagnée de la conversion des cœurs à laquelle appelaient les Dix commandements. Aussi la liturgie, en préface à la lecture du récit de cet épisode de ce pèlerinage à Jérusalem, nous rappelle-t-elle la Loi de l’Alliance qui est la véritable fondation du Peuple d’Israël et le véritable signe de la présence de Dieu à son Peuple.
Ce rappel radical qu’opère Jésus porte évidemment un jugement, non seulement sur les pratiques qui s’étaient peu à peu installées dans le Temple, mais surtout sur l’éloignement des cœurs par rapport aux Dix Commandements. Nous comprenons comment les chefs du peuple et les responsables du Temple demandent à Jésus de quel droit il se fait le défenseur de la pureté de la Loi et de son application. De quel droit vient-il rappeler le grand commandement qui oblige à ne pas se donner d’autres dieux que le Dieu unique et à s’éloigner de toute espèce de substitut à la présence de Dieu ? Et c’est la deuxième ouverture que nous propose ce récit : le Christ, s’appuyant sur la conviction commune que le Temple était le lieu de la présence de Dieu au milieu de son Peuple, la demeure de Dieu au milieu de son Peuple, se présente comme celui qui va assurer une autre présence. En parlant du temple qu’ils détruiront et qu’il reconstruira en trois jours, il voulait parler du temple de son corps. En Jésus, nous découvrons maintenant que la présence de Dieu au milieu de son Peuple n’est pas liée au Temple de Jérusalem. Rappelez-vous son dialogue avec la Samaritaine : « Nos pères ont adoré sur cette montagne, vous, vous dites : c’est à Jérusalem qu’on doit adorer » (Jn 4, 20-21), alors qui faut-il croire ? « L’heure vient - et nous y sommes - où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité » (Jn 4, 23). La présence de Dieu au milieu de son Peuple n’est plus simplement le symbole du Temple de Jérusalem, elle n’est plus même seulement la Loi transmise par la tradition et par la parole, elle est la personne de Jésus lui-même, en son corps, en son humanité. Jésus annonce, d’une certaine façon, que Dieu est présent aux hommes à travers Lui, son Fils unique. Lorsqu’il sera arrêté, condamné, exécuté, c’est équivalemment la destruction du Temple qui sera accomplie, la négation de la présence de Dieu au milieu des hommes. Mais cette destruction ne sera pas le dernier mot de l’histoire, puisqu’en trois jours il le relèvera. En parlant du Temple, il voulait, en effet, parler de son corps.
Dans notre cheminement vers la Pâque, cette réflexion sur la présence de Dieu au milieu de son Peuple par la puissance de sa Parole, par le symbole du Temple, par la réalité du Christ, Verbe incarné, Fils unique de Dieu vivant en notre chair, nous conduit à mieux découvrir un aspect fondamental de l’expérience baptismale. Dès lors que nous sommes baptisés dans le Christ mort et ressuscité, consacrés dans son Esprit, agrégés à son corps ressuscité qui est l’Église, nous devenons nous-mêmes signe et réalité de la présence de Dieu au milieu des hommes. L’Esprit-Saint que nous recevons nous constitue comme Temple de Dieu, dira saint Paul (1 Co 6, 19). Le Pain de Vie auquel nous communions nous constitue comme Corps du Christ au milieu des hommes ; la Parole que nous recevons, que nous gardons et que nous mettons en pratique, nous constitue Sagesse de Dieu au milieu des hommes. Raviver en nous la force initiale du baptême, c’est donc aussi prendre conscience de la profanation, au sens premier du terme, qui a pu s’opérer à travers notre existence chaque fois que notre manière de vivre a contredit la présence de Dieu en notre vie, par notre existence, par notre corps. Nous sommes les temples de l’Esprit, et Dieu attend de nous que ces temples soient vraiment consacrés à sa gloire et non pas à nos commerces. Il attend de nous que nous ayons le même respect pour sa présence en notre vie, que celui qu’il demandait à travers la parole de Jésus pour sa présence dans le Temple de Jérusalem.
Prions le Seigneur, qu’en nous acheminant vers la célébration de la Pâque ultime du Christ, nous ayons mieux conscience de l’habitation de Dieu au cœur de chaque baptisé, de sa présence à travers le Corps vivant de l’Église, de l’appel qu’il adresse à tous les hommes par la Parole que nous recevons et dont nous témoignons. Que l’Esprit Saint, au moment où nous célébrons la Résurrection, nous donne de comprendre ce que Jésus voulait dire quand il disait : « Détruisez ce Temple ; en trois jours, je le relèverai ». Il parlait de son corps, Lui qui est ressuscité d’entre les morts. Amen.
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 5ème dimanche du Carême - premier anniversaire de la mort de Jean Paul II - Dimanche 2 avril 2006
Frères et Soeurs, le passage de l’évangile selon saint Jean que nous venons d’entendre nous prépare directement à entrer dans le récit des événements qui vont marquer les Jours saints. Il est donc destiné à nous donner une clef d’intelligence de ces événements. De quoi s’agit-il en effet ? L’heure est venue où le Fils doit être glorifié, mais la glorification qui va s’opérer n’est pas une glorification à la manière dont les hommes comprennent la gloire. Il va bien être glorifié, mais il va être glorifié à travers l’obéissance de sa passion et de sa mort. Il va être glorifié en étant planté en terre pour porter du fruit. Il va être glorifié en donnant sa vie par amour. Pour les hommes, la gloire consiste à échapper à la condition commune, à gagner la notoriété, à séduire, à attirer les foules, bref, la gloire revient à devenir une vedette. Le chemin que nous montre le Christ pour nous aider à comprendre les événements qui vont suivre est précisément d’apprendre à déchiffrer la manifestation de la puissance de la miséricorde de Dieu dans la faiblesse et l’humiliation de son Serviteur. Quand ils lèveront les yeux vers celui qu’ils ont transpercé, c’est à ce moment-là que la gloire de Dieu sera manifestée et qu’il attirera à lui tous les hommes.
L’heure est venue, après tant de chemins parcourus, tant de paroles prononcées, tant de miracles opérés, tant de signes donnés ; l’heure est venue, l’heure décisive. Tout ce qui a précédé depuis l’appel des premiers disciples de Jean-Baptiste jusqu’à la résurrection de Lazare et l’entrée à Jérusalem, n’a été qu’une sorte de chemin pour conduire à cette heure décisive. Tout ce qui a précédé a été une sorte de chemin pour ouvrir l’intelligence et les cœurs au sens de l’événement qui va s’accomplir maintenant et qui est à la fois une sorte de déclaration d’échec pour le Messie et une manifestation de la puissance de Dieu qui va ressusciter son Fils.
L’évangile selon saint Jean nous annonce la venue de cette heure décisive en même temps que les Grecs demandent à voir Jésus. La coïncidence de ces deux événements doit aussi nous faire réfléchir, car c’est au moment où ceux qui n’appartiennent pas à l’Alliance par la naissance commencent à se tourner vers Lui et à chercher à Le rencontrer, c’est au moment où les cheminements mystérieux de la foi et de la grâce culminent vers l’appel à une rencontre, c’est au moment où l’Alliance conclue par Dieu avec son peuple s’ouvre au-delà des limites de son peuple élu, c’est à ce moment-là que la glorification du Fils est annoncée et c’est pour cette ouvre qu’il va être mis à mort et qu’il ressuscitera. C’est pour attirer à lui tous les hommes dont ces quelques Grecs sont les représentants symboliques qu’il va donner sa vie, que le grain de blé va être mis en terre pour mourir et fructifier et que le Serviteur manifeste son obéissance à travers ses souffrances comme nous le disait l’épître aux Hébreux, il y a un instant.
À mesure que je vous propose ces quelques réflexions sur ce passage de l’évangile selon saint Jean, je me rends compte combien elles éclairent la figure du Pape Jean-Paul II dont nous commémorons aujourd’hui le décès. Elles l’éclairent parce qu’elles nous aident à comprendre le sens de ce qu’il a vécu ; elles l’éclairent aussi parce que sa vie nous aide à comprendre ce que le Christ veut nous dire.
Sans doute de toute l’histoire de la papauté a-t-il été celui qui a été le mieux vu, le plus largement connu à travers le monde, celui qui a été le plus constamment présent à toutes les Églises, celui qui a été physiquement présent dans presque tous les pays du monde sauf ceux qui lui sont restés fermés. Sans doute a-t-il été celui que la foule chrétienne, très chrétienne, peu chrétienne, mal chrétienne, ou pas chrétienne du tout, celui que la foule a le plus entouré, désiré voir et même toucher. Quels étaient les Grecs des voyages du Pape à travers le monde, quels étaient ceux qui avaient entendu parler de lui et espéraient le voir et le toucher, quels étaient ceux qui l’écoutaient sans toujours partager ses convictions de foi et même, partageant sa foi, sans toujours partager sa conception des exigences évangéliques ? Quels étaient les Grecs qui se pressaient derrière les barrières, non seulement de la place Saint-Pierre de Rome, mais de toutes les villes du monde où il est passé, quels étaient ces Grecs de notre temps qui frappaient à la porte pour participer eux aussi à l’Alliance du peuple saint ?
Beaucoup n’ont vu pendant des années, dans la figure et la mission du Pape Jean-Paul II que la vedette, celui qui arrivait à surprendre, à être présent, à communiquer. Sans jamais avoir l’air d’avoir étudié comment construire son image, il avait une image construite à travers le monde. Beaucoup n’ont vu que cette image, beaucoup n’ont vu que cet enthousiasme, cette force de l’amour qui le poussait à aller vers les autres et à les rencontrer, mais la dernière période de sa vie, les années où la maladie ayant détruit pour une part ses capacités physiques de mouvement, de présence, de rencontre, nous ont aidés peu à peu à nous dépouiller de ce qu’il pouvait y avoir d’attrait pour l’image dans notre manière de voir celui qui venait à nous. Nous ne pouvions plus le voir comme un acteur mais comme un témoin de la foi, tel qu’il était.
Qui de nous, ici à Paris, pourrait oublier la soirée du mois de mai 1980 où nous avons célébré l’Eucharistie sur le parvis de la cathédrale ? Quel prêtre de Paris oublierait la rencontre que nous avons vécue avec lui ici-même, dans cette cathédrale ? Qui d’entre nous oubliera les Journées mondiales de la Jeunesse de 1997 ? Qui d’entre nous oubliera les images de la présence du Saint-Père dans notre pays et dans notre ville ? Mais qui encore, et plus peut-être, pourra jamais oublier le dernier pèlerinage du Pape à Lourdes alors qu’il était à quelques mois de la fin de sa vie terrestre, dépouillé de toute puissance et de toute force, volontairement pèlerin parmi les pèlerins, malade parmi les malades, handicapé parmi les handicapés. Dans la simplicité et la candeur de sa foi de chrétien, il a voulu venir en pèlerinage et les télévisions qui nous l’avaient montré vigoureux et triomphant au parc des Princes, amusant et catéchiste aux Journées Mondiales de la Jeunesse, nous ont montré l’image du Serviteur qui donne sa vie dans une dernière oblation. Et brusquement, les yeux se sont ouverts. Alors que plus rien ne résistait au dépouillement qu’il subissait avec foi et confiance, nous étions obligés nous-mêmes de nous dépouiller de notre manière de le comprendre. Nous étions obligés d’aller au cœur de sa personnalité et de sa mission, nous étions obligés de reconnaître que ce qui le constituait, ce n’était pas d’être polyglotte, ce n’était pas d’être communicateur, ce n’était pas d’être en très bonne forme. Ce qui le caractérisait, c’était de s’identifier à son Seigneur à chaque moment de sa vie, depuis le 13 mai 1981 jusqu’à ce jour du 2 avril 2005. Chaque instant, quelles que soient les images que nous en avons eues, quels que soient les sentiments que nous avons nourris, chaque instant de sa vie a été d’abord cette offrande du serviteur dans l’offrande du Christ.
Si nous faisons mémoire avec affection et émotion du ministère de Jean-Paul II dans notre Église, ce n’est pas par une idolâtrie inconsciente, mais c’est avec un sentiment de profonde gratitude et d’action de grâce pour le témoignage qu’il a rendu : à quel point la foi au Christ, la communion au Christ ressuscité, l’offrande de soi dans le sacrifice du Christ, peuvent transformer la vie d’un homme et faire de lui une véritable icône de la miséricorde divine au milieu des hommes. Nous aurons encore besoin de longues années pour faire souvenir de son passage parmi nous, nous aurons encore besoin de longues années pour méditer et assimiler la quantité considérable de messages fondamentaux qu’il a adressés non seulement aux chrétiens mais à toute l’humanité. Nous aurons encore besoin de longues années pour assimiler la leçon d’interprétation du Concile qu’il a voulu mettre en ouvre systématiquement à travers les synodes épiscopaux, les réflexions qu’il a engagées sur la vie sacramentelle, sur les différentes catégories du Peuple de Dieu, sur la réconciliation, sur l’espérance, sur la mission, sur l’ouverture de l’Église au troisième millénaire. Cet ensemble considérable n’est pas seulement le signe d’une production très riche à laquelle il était habitué par sa formation, son métier d’enseignant, son ministère d’évêque ; il est aussi un signe providentiel. On nous dit que le monde manque de repères ; peut-être simplement demeure-t-il un peu aveugle et sourd aux repères qui lui sont proposés ? Peut-être fera-t-il partie de la mission de notre Église, comme le Pape Benoît XVI l’a entrepris depuis un an, d’exploiter cette mine de trésors, de la déployer, de l’actualiser, de l’appliquer aux situations nouvelles dans lesquelles nous allons nous trouver.
Frères et Soeurs, avec vous, je veux rendre grâce au Seigneur, peut-être plus que tout pour l’espérance que le Pape Jean-Paul II a représenté dans notre Église au moment où il a été appelé au ministère de Pierre. Beaucoup autour de nous pensaient que c’était la fin. L’Esprit-Saint a suscité une voix qui a dit : « N’ayez pas peur ! » Et, peu à peu, nous avons vu les têtes courbées se relever, les esprits fatigués se raviver, les courages érodés se revivifier, et nous avons vu que l’Église recelait encore une puissance de vie à laquelle nous n’osions plus croire. Grâce à lui, nous n’avons pas désespéré de l’Évangile ; grâce à lui, les hommes de notre temps, de cette fin du XXème siècle et du début du XXIème siècle, ont entendu une parole d’espérance. Grâce à lui, on n’a jamais accepté que le mensonge, la violence, la trahison, le viol des consciences, deviennent la règle. Grâce à lui, on a vu progresser la liberté parmi les hommes.
Essayons d’être fidèles au chemin dans lequel il nous a engagés. Essayons d’être fidèles à l’espérance qu’il nous a donnée. Allons, levez-vous, et marchons, nous disait-il. Alors, aujourd’hui, nous l’écoutons, et nous acceptons de poursuivre notre marche, non pas avec le sentiment désabusé d’avancer pour ne rien faire, mais avec la conviction que la puissance de Dieu est toujours à l’ouvre.
Amen.
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe des Rameaux à l’occasion du Frat - dimanche 9 avril 2006
Chers Amis,
Nous voici donc au pied de la Croix. Un homme lève les yeux vers celui qui a été crucifié et s’écrie « vraiment cet homme était le Fils de Dieu ». Cet homme, c’est le païen, le centurion de corvée d’exécution qui a dû monter au Golgotha. Qu’est-ce qui a pu bouleverser à ce point le cœur de cet homme pour qu’il reconnaisse en Jésus le Fils de Dieu ? Quelle secousse intérieure pour que ses yeux se soient ouverts et qu’il ait pu confesser : « Jésus est le Fils de Dieu » ? La foule, alentour, ricanait : « S’il est le Fils de Dieu, que Dieu vienne et le sauve ! » ; d’autres baissaient les yeux, honteux de ce qu’ils voyaient ; d’autres se poussaient du coude, d’autres se racontaient des histoires, d’autres étaient là parce qu’ils ne pouvaient faire autrement. Qui, parmi cette foule, était vraiment libre ? Qui osait penser par lui-même ce qu’il pensait ? Qui osait dire ce qu’il pensait ? Qui osait affronter les autres ? Qui osait ne pas suivre comme un mouton les mots d’ordre des chefs qui avaient dit : « Il faut y aller, il faut demander sa mort, il faut crier, et le pouvoir cédera ! ». Et Pilate avait cédé.
On peut faire crier une foule, on peut faire passer des mots d’ordre, on peut faire plier une autorité. Qui était libre au pied de la croix ? Le centurion, obligé d’être là par corvée, qui lève les yeux et qui dit : « Celui-là était le Fils de Dieu ». Alors, je réfléchis : qu’est-ce qui est de nature à changer quelque chose dans le monde ? Qu’est-ce qui peut changer quelque chose pour que les choses aillent mieux, au moins pour qu’elles aillent moins mal ? Pour que l’avenir soit moins sombre ? Pour qu’il y ait quelques lueurs au bout du chemin que vous parcourez année après année en faisant vos études ? Quelle est la puissance qui peut bouleverser le monde ? Tout le monde croit que c’est la force. L’empereur de Rome croyait que c’était la force qui gouvernait le monde, le puissant procurateur croyait que c’était sa force qui gouvernait la Judée, et sa force a plié devant une violence comparable. Mais, finalement, qu’est-ce qui a été le plus fort dans ce combat ? Est-ce le peuple et ses chefs quand ils réclament la mise à mort de Jésus plutôt que la libération de Barabbas ? Est-ce le procurateur quand il se lave les mains et qu’il laisse faire la foule ? Est-ce le centurion quand il accompagne le condamné ? Est-ce celui qui a tout abandonné par amour ? Devant la croix nous découvrons que la puissance capable de transformer le monde, ce n’est pas la force des mots, ce n’est pas le choc des photos, ce n’est pas la violence, ce n’est pas la haine, ce n’est pas la rancune, ce n’est pas le mépris ni la force qui peuvent changer le monde. C’est l’amour. L’amour seul est plus fort que la haine, l’amour seul est plus fort que la mort, l’amour seul est plus fort que la bêtise.
Alors, chers amis, en ce jour où nous sommes rassemblés au pied de la croix du Christ, je vous demande, pendant quelques instants de silence, de faire un acte de liberté, c’est à dire de ne pas vous demander à quoi pensent les autres en vous regardant, de ne pas chercher à votre droite et à votre gauche ce qu’il faut penser, dire ou faire, de ne pas vous laisser conduire là où vous ne voulez pas aller, de ne pas vous laisser utiliser par tous les marchands. Laissez votre cœur regarder le Christ, laissez votre cœur reconnaître l’amour et laissez la parole du centurion monter sur vos lèvres : « Oui, cet homme est le Fils de Dieu ».
Amen.