Au mois de janvier 1871, les Prussiens étaient à quelques kilomètres de Laval et risquaient de s’en emparer. Cet épisode de la guerre franco-prussienne n’est malheureusement qu’un mince signe, symbole de l’œuvre de mort que les hommes sont capables de déclencher les uns envers les autres. Il n’y avait que peu de journaux, il n’y avait pas de radio, il n’y avait pas de télévision, il n’y avait pas de réseaux sociaux, et cependant, grâce aux colporteurs et aux gens qui se déplaçaient à travers les campagnes, la rumeur - et l’angoisse qui accompagne la rumeur -, se répandait en avant-garde des uhlans que l’on attendait comme des barbares sur le point d’égorger les enfants sur les places. Comment les populations établies à peine à une journée de marche de ces barbares pouvaient-elles ne pas vivre ce temps dans une certaine angoisse ? Comment surtout oublier que ce risque, dans sa part réelle comme dans sa part imaginaire, venait s’ajouter à bien d’autres misères, moins guerrières et plus permanentes de leur vie quotidienne. Disposer de pain tous les jours de l’année, c’était un prodige. Ce pain se gagnait à la sueur du front et par de grands travaux sans cesse répétés, à la merci des intempéries et des risques habituels. Ce climat de pauvreté et d’angoisse n’était pas spécifique à la Mayenne. On le retrouvait à travers toute la France. C’est dans ce climat de pauvreté, de misère et d’angoisse qu’à plusieurs reprises au XIXe siècle, la Vierge Marie est apparue en France en différents lieux, et presque toujours à des enfants. Pourquoi des enfants ? Peut-être parce que plus que les adultes, ils sont disponibles pour percevoir des signes, pour les accepter et pour y répondre. En tout cas ici, ce sont des enfants de dix, douze ans, moins parfois, qui ont été les témoins de l’apparition de la Vierge.
Si nous essayons de comprendre ce qui s’est passé à la lumière de l’évangile, nous percevons que l’intervention de Marie, comme elle est rapportée par saint Jean au moment des noces de Cana, répond à un sentiment de crise. Vous allez me dire que manquer de vin dans un banquet n’est pas aussi dramatique que de voir débarquer les uhlans, mais pour ceux qui se marient, qui ont passé des mois, et des années parfois, à préparer leur fête avec le plus grand soin, c’est un accident assez grave qui peut compromettre toute la fête. En tout cas, ils l’éprouvent comme cela. Si l’évangile nous rapporte cette scène, ce n’est pas simplement pour son côté anecdotique, c’est aussi parce qu’à travers ce festin des noces, il veut évoquer quelque chose concernant la mission du Christ : faire aboutir l’alliance conclue entre Dieu et son peuple en vue de rassembler l’humanité entière au banquet des noces éternelles.
Pour l’achèvement de ce projet extraordinaire, il a manqué souvent de vin, il a manqué souvent de la coopération active et joyeuse de l’humanité. Ainsi, ce manque de vin au banquet des noces est un peu une figure de la pauvreté dans laquelle nous nous trouvons par rapport à la proposition de Dieu. C’est cette pauvreté qui alerte Marie et la conduit à intervenir auprès de son fils pour qu’il agisse. Elle ne sait ni quoi ni comment, mais elle sait qu’il peut faire quelque chose. C’est pourquoi elle dit aux serviteurs : « faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2,5). Ainsi apparaît, au moment où commence le ministère public de Jésus dans l’évangile de saint Jean, le premier signe par lequel il va manifester sa puissance et sa gloire, et sur lequel s’appuiera la foi de ses disciples : « ils crurent en Lui » (Jn 2,11). Ce premier signe est dû à l’intervention de Marie, ce que nous appelons : son intercession. Marie intercède pour l’humanité devant les besoins qui la traversent, la misère qu’elle éprouve, ou l’angoisse qui l’étreint. Marie intervient dans un acte de foi absolu : « faites tout ce qu’il vous dira ». Si nous passons - par quelques artifices de notre esprit - de 1871 à 2016, nous franchissons plus d’un siècle qui a été rempli de tueries en tout genre : deux guerres mondiales, l’horreur de l’extermination de la Shoah, l’horreur de l’extermination du goulag, l’horreur des génocides en Asie et en Afrique, assez d’événements mortels pour que rien ne nous permette d’oublier ce qu’il manque à l’humanité pour qu’elle trouve la paix et le bonheur. Bien sûr, il y a des îlots : non seulement des îlots perdus dans les océans, loin de toute guerre et de tout conflit, mais il y a des îlots de paix dans le tissu des nations. Notre expérience européenne, depuis plus de cinquante ans, constitue un de ces îlots de paix dont nous pouvions non seulement nous réjouir, mais quelque peu nous enorgueillir ! On avait réussi à surmonter les haines ancestrales pour entrer dans un chemin de collaboration. Mais il faut bien le dire a posteriori, si cette collaboration a trouvé une expression efficace dans le domaine économique, elle est restée très timide et sans prise dans le domaine de la culture et de la conception de l’existence. Nous avons su ranger les armes pour faire fonctionner les usines, nous n’avons pas su trouver les chemins d’une culture de la paix qui transforme les cœurs.
En tout cas, nous étions en paix, nous n’étions plus dans la misère du XIXe siècle, nous n’étions plus dans l’anxiété des récoltes, nous n’étions plus dans la crainte du lendemain, tout allait bien puisque l’avenir était assuré pour nos retraites ! Et voilà que tout cela a pris du plomb dans l’aile. La crise économique, l’expérience dramatique de générations successives, de jeunes qui ne trouvent pas le moyen d’entrer dans le marché du travail, l’effondrement d’un système de protection sociale qui fonctionne à crédit, tout cela remet en première ligne l’expérience d’une insécurité quotidienne. Nous ne sommes peut-être pas pauvres, du moins au regard de beaucoup d’hommes et de femmes à travers le monde, mais nous sommes insécurisés. A cette insécurité chronique de notre système économique, vient s’ajouter l’anxiété de la guerre idéologique à laquelle nous sommes soumis, non seulement à travers les grands massacres spectaculaires des mois de janvier et novembre derniers, mais encore à travers des agressions moins théâtrales et moins médiatisées. Celles-ci n’en sont pas moins aussi cruelles et conduisent à ce sentiment qu’à travers le pays ce ne sont plus des uhlans qui circulent, mais des kamikazes potentiels prêts à se faire exploser pour tuer des Français. Le système médiatique qui repose pour une bonne part sur l’exacerbation des sentiments, ne manque pas d’exalter les risques réels ni les peurs non moins réelles, sans craindre de les faire croître et d’enfermer nos esprits et nos cœurs dans une sorte de panique collective.
Nous ne devons pas vivre ce temps comme quelque chose d’inimaginable, d’autres pays ont connu des périodes aussi difficiles et le nôtre aussi... Nous devons vivre ce temps comme une question et une épreuve. Comment assumons-nous nos pauvretés ? Comment assumons-nous les dysfonctionnements de notre système économique ? Comment assumons-nous la violence sauvage qui traverse notre pays ? Sommes-nous désintégrés physiquement par la violence, ou économiquement par le chômage, ou bien sommes-nous fortifiés dans la certitude que l’humanité dispose des moyens nécessaires pour surmonter ces épreuves ? Nos pauvretés et les risques auxquels nous sommes exposés, nous aident-ils à nous tourner vers Dieu comme vers celui qui est le seul protecteur fiable, le seul Père de l’humanité, le seul dont la volonté de miséricorde et de salut est allée jusqu’à envoyer son Fils et à accepter qu’il soit livré aux mains des pécheurs ? Est-ce que nous vivons ces événements en prenant conscience non seulement des misères et des dangers, mais plus profondément de notre pauvreté radicale, de notre statut enfantin ? Car devant ces réalités de l’existence humaine, nous sommes comme des enfants qui n’ont pas par eux-mêmes la capacité et la force de surmonter l’adversité. Nous sommes comme des enfants qui tournent leur regard vers celui ou vers celle qui peut les aider et les protéger.
A ces enfants qui ont reçu la visite de Marie au cours du XIXe siècle, nous devons emprunter la capacité de nous reconnaître pauvres, nous devons emprunter la capacité de crier vers Dieu, nous devons emprunter la capacité d’accueillir les signes de l’amour de Dieu. En effet, ces signes existent, peut-être pas sous la vision d’une apparition de la Vierge, peut-être pas par des signes miraculeux, mais ils existent bel et bien parmi nous, dans notre société, dans le monde dans lequel nous vivons. Ils existent chaque fois que des hommes et des femmes acceptent de surmonter leurs difficultés personnelles pour contribuer au service des autres. Ils existent chaque fois que la solidarité humaine ne se mesure pas simplement en comptant ce que chacun reçoit des autres mais ce que chacun peut donner pour les autres. Ils se mesurent quand nous voyons des hommes et des femmes capables de changer l’orientation de leur vie pour embrasser des professions qui contribuent davantage au service de leurs frères. Ils se voient dans l’abnégation d’un certain nombre d’hommes et de femmes qui acceptent d’endurer et de partager les conditions de vie difficile de leurs semblables. Ils se voient quand des garçons et des filles, à l’entrée de leur vie professionnelle, ne se posent pas la question de leur avenir seulement en termes de sécurité de l’emploi ou de garanties financières mais en termes d’enjeux humains. Ils se voient quand ces questions affrontées dans la prière et dans la paix les engagent à tout quitter pour l’évangile et à se mettre au service de l’Église dans le ministère sacerdotal ou dans la vie religieuse.
Les campagnes françaises du XIXe siècle, dans leur pauvreté, ont inondé le monde de la richesse de l’évangile. A l’orée du XXe siècle, cinquante pour cent des missionnaires à travers le monde étaient Français ! Aujourd’hui, sommes-nous trop riches pour pouvoir quitter ce que nous possédons afin de porter l’évangile aux autres ? Sommes-nous devenus tellement riches que nous n’entendons plus ou que nous ne voyons plus la misère des hommes ?
Frères et sœurs, en ce jour anniversaire, nous devons recueillir les paroles du message écrit devant les yeux des enfants : mon fils se laisse toucher. Celui qui a entendu l’appel de Marie aux noces de Cana et qui a changé l’eau en vin, aujourd’hui encore entend les appels que Marie porte et pour lesquels elle intercède. Aujourd’hui encore, le Christ peut changer en force d’amour les épreuves que nous devons à la haine. Aujourd’hui encore, il peut nous permettre d’assumer nos pauvretés pour contribuer à une vie meilleure pour tous les hommes de ce monde. Aujourd’hui encore, il nous appelle à le suivre en quittant tout, selon notre état de vie évidemment, pour devenir ses disciples et, dans les temps que nous vivons, des témoins de l’espérance.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Les Juifs avaient été dispersés en exil, ils avaient dû fuir leur pays loin de Jérusalem et du temple. Après quelques dizaines d’années, ils ont pu revenir. Une fois revenus, ils ont pu à nouveau lire la Parole de Dieu sur le temple. C’est ce que nous avons entendu tout à l’heure, quand Esdras lisait le livre de la Loi. Ils étaient tellement heureux de pouvoir enfin entendre la lecture de la Loi qu’ils pleuraient. Mais il y avait bien longtemps qu’ils n’avaient pas entendu cette parole et ils ne la comprenaient pas. Il fallait donc leur traduire et leur expliquer cette parole.
À Nazareth, le jour du sabbat, Jésus va à la synagogue. Comme tous les jours de sabbat, à l’office de la synagogue, on lit un passage de la parole de Dieu. Quand il y a un invité, on le prie de faire cette lecture pour lui manifester la bienvenue. C’est ainsi que Jésus lit le passage du livre du prophète Isaïe. Comme pour ces ancêtres, il faut que quelqu’un explique ce que cela veut dire. Alors, il ferme le livre et il donne une explication. Elle est courte mais forte : « Aujourd’hui, s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » (Lc 4,21).
Chaque dimanche, quand nous nous rassemblons pour célébrer l’eucharistie, nous commençons par écouter la lecture de la parole de Dieu. Le prêtre ou le diacre qui a proclamé la parole de Dieu, explique ensuite ce qu’on a entendu pour nous aider à comprendre et surtout pour nous aider à accueillir cette parole dans notre cœur, pas simplement comme une lecture publique mais comme une parole de Dieu qui nous est adressée à chacun et à chacune d’entre nous. C’est une parole qui est destinée à pénétrer notre cœur et à nous aider à vivre. C’est pourquoi il est essentiel d’entendre cette parole, de ne pas arriver après sa lecture, car à ce moment-là, on a manqué quelque chose de très important.
Alors, qu’est-ce que Jésus nous dit aujourd’hui ? La parole de Dieu n’est pas simplement quelque chose de passé, du temps de Moïse ou du temps d’Esdras, ni même du temps de Jésus. Elle n’est pas quelque chose que l’on répète mécaniquement sans se demander à quoi elle peut servir. La parole de Dieu s’accomplit, c’est-à-dire qu’elle réalise ce qu’elle annonce : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture ». Aujourd’hui ce n’est pas moi qui vous raconte des histoires, c’est Jésus lui-même qui parle à votre cœur. Moi, je vous adresse des paroles pour toucher votre intelligence, votre esprit, pour que vous puissiez vous poser des questions, que vous puissiez accueillir le message que Dieu veut adresser à chacune et à chacun d’entre vous, mais c’est Dieu lui-même qui parle à nos cœurs. Quand l’Église célèbre la liturgie, ce n’est pas un spectacle humain, c’est une parole que Dieu adresse aux hommes. Cette parole est une parole d’espérance parce que l’Esprit de Dieu a reposé sur le Christ et qu’il l’a « envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, … annoncer une année favorable » (Lc 4,18), une année de grâce, une année de miséricorde.
C’est ce que le Pape François a fait en nous appelant à vivre cette Année de Miséricorde, une année où Dieu nous fait miséricorde, c’est-à-dire où il nous pardonne ce que nous avons pu faire de mal contre lui ou contre nos frères ; une année où il nous invite, nous aussi, à faire miséricorde, c’est-à-dire à pardonner à ceux qui nous ont fait du mal, comme nous le disons dans la prière du Seigneur « pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ». Mais si nous pouvons pardonner, c’est parce que nous sommes d’abord pardonnés. Si nous pouvons surmonter nos reproches, nos regrets, c’est parce que Dieu a surmonté le mal que nous lui avons fait, parce que Dieu a surmonté le mal que nous faisons à nos frères. C’est donc une année de joie à laquelle le Saint Père nous a appelés, une année de pardon, de réconciliation et de paix.
Chers amis, en ce jour où vous êtes rassemblés des classes de sixièmes de Paris, le Seigneur Jésus vous a accueillis à Notre-Dame des Victoires. Il vous accueille à Notre-Dame de Paris. Il veut vous pardonner ce que vous avez fait de mal. Surtout, il veut vous inviter à devenir à votre tour des témoins du pardon en pardonnant à tous ceux qui vous entourent, en regardant chacune et chacun de ceux que vous voyez tous les jours, avec les yeux de l’amour de Dieu qui ne voit pas que le mal mais qui voit le bien inscrit au cœur de tout homme.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Aujourd’hui s’accomplissent ces passages de l’Écriture que nous venons d’entendre. En effet, nous avons entendu le récit de la lecture du Livre de la Loi à Jérusalem. Après que les Juifs en aient été éloignés pendant de nombreuses années, ils ont pu revenir et écouter à nouveau la lecture de la parole de Dieu, assortie d’explications pour leur permettre de comprendre ce qu’ils entendaient. De même, le jour du sabbat à Nazareth, Jésus va à la synagogue comme tous les Juifs, où on lit un passage de l’Écriture et on le commente. Lorsqu’il y a un invité, pour lui faire honneur, on lui demande de faire cette lecture et ce commentaire. C’est ainsi que Jésus est appelé à lire le passage du livre d’Isaïe que nous avons entendu.
Chaque dimanche quand nous participons à l’eucharistie, nous entendons la proclamation de la parole de Dieu, et le prêtre ou le diacre donne des explications, comme je suis en train de le faire. Il ne s’agit pas d’explications de textes comme on peut en faire au collège ou au lycée, mais d’une explication de l’esprit de ces paroles que l’on a entendues. En effet, ces paroles qui doivent être proclamées publiquement dans l’Église s’adressent à chacune et à chacun d’entre nous. Je ne sais pas quelle parole va toucher votre cœur. Je ne sais pas ce que le Seigneur veut dire à chacune et à chacun d’entre nous, mais je sais que ces paroles prononcées produisent leur effet, qu’elles atteignent non seulement notre intelligence, mais aussi qu’elles nous touchent au cœur. C’est pourquoi, avec Jésus nous pouvons dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » (Lc 4,21).
Dieu nous parle parce que nous disposons dans la Bible du recueil des paroles qui ont été adressées au peuple d’Israël puis aux disciples de Jésus. Nous possédons le recueil établi le plus précisément possible, comme nous le dit saint Luc, pour savoir ce que Dieu a voulu dire. Mais la parole de Dieu que nous écoutons n’est pas simplement un témoignage historique sur ce qui s’est passé il y a plusieurs milliers d’années, c’est une parole pour aujourd’hui et une parole d’aujourd’hui. C’est pourquoi nous entendons la parole du Christ : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre », aujourd’hui comme au temps d’Isaïe, comme au temps d’Esdras, comme au temps de Jésus, Dieu s’adresse à son peuple, lui envoie des messages qui concernent le peuple tout entier, et des messages qui concernent chacune et chacun des membres de ce peuple. Mais aujourd’hui, cette parole s’accomplit encore davantage -si je puis dire- car la lecture que Jésus a faite du livre d’Isaïe, marque le début de sa mission par le don de l’Esprit Saint en vue de la mission pour laquelle il a été envoyé : « L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction » (Lc 4,18).
L’onction de l’huile sainte pénètre la peau de façon indélébile. Cette marque que je vais tracer sur le front des confirmands tout à l’heure avec le saint chrême est l’onction de l’Esprit qui pénètre leur âme et leur cœur. Cet Esprit, ils le reçoivent pour être mieux capables de comprendre leur vie de chrétiens, pour être plus forts afin de vivre fidèlement la parole du Christ. Mais ils le reçoivent aussi, à l’exemple de Jésus, comme une mission qui leur est confiée. Alors nous devons entendre à nouveau cette mission telle que Jésus l’a lue dans le prophète Isaïe : « Porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la libération et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur » (Lc 4,18-19).
Tous les membres du corps de l’Église, tels que saint Paul les évoquait tout à l’heure, participent de la mission de l’Église qui est d’annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres et de donner les signes de la délivrance. Chacune et chacun des membres de l’Église, selon sa personnalité, selon ses qualités et ses limites, est appelé à participer à cette mission. En demandant à recevoir le don de l’Esprit Saint, vous vous proposez de prendre votre part de la mission de l’Église. Vous vous proposez pour que votre vie, pas simplement vos paroles, mais votre manière de vivre et votre manière d’être annoncent la Bonne Nouvelle. Vous vous préparez et vous vous proposez pour devenir témoins de la joie du Seigneur. C’est la joie du Seigneur qui est notre rempart, notre protection par rapport aux malheurs de la vie. C’est la joie du Seigneur qui nous permet d’affronter les difficultés. C’est la joie du Seigneur que nous sommes appelés à manifester à travers notre façon de vivre.
Alors, oui, « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre », vous devenez témoins de la joie du Seigneur par votre manière de mettre en pratique l’Évangile jour après jour tout au long de votre vie. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Au long des tempêtes de notre vie, combien de fois avons-nous reproché au Christ d’être comme absent ? Comme quelqu’un qui ne s’intéresse pas à ce qui nous arrive ? Combien de fois avons-nous été tentés de le bousculer pour qu’enfin, il jette les yeux sur nous et s’occupe de nos affaires ? Combien de fois avons-nous entendu cette parole du Christ : « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » (Mc 4,40).
Le passage de cette inquiétude très humaine et très compréhensible qui saisit les hommes devant les événements les affectant à travers leur histoire et leur existence, le passage de cette émotion et de cette crainte à la confiance radicale, même devant l’absence de signe constitue le passage d’une simple séduction à la foi profonde. Ce passage, les disciples commencent à le faire sous la conduite du Christ. L’évangile de saint Marc nous révèle qu’ils ne comprendront pas avant la Pentecôte, que le règne de Dieu n’est pas le règne d’Israël, que le règne de Dieu n’est pas la domination, la supériorité de la force sur la violence des événements et de la vie. Le règne de Dieu est en nous, discret. C’est sur celui qui dort, ou qui semble dormir, que nous pouvons appuyer notre foi et affronter les difficultés de l’existence.
Le passage de la séduction à la foi, de la peur à la confiance, c’est le passage à la paix dans notre vie : le Christ est là. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
L’évangile de saint Luc commence le récit du ministère public de Jésus par cette visite à la synagogue de Nazareth. Cet épisode est une sorte de prélude à ce que Jésus va vivre au long de sa mission. Comme les habitants de Nazareth, celles et ceux qui vont entendre son enseignement et voir les signes qu’il va accomplir seront saisis par l’étonnement ; ils s’étonneront des paroles de grâce qui sortiront de sa bouche. Comme les habitants de Nazareth, les scribes et les pharisiens seront saisis de fureur quand ils comprendront qu’à travers le ministère de Jésus, c’est l’ouverture universelle de l’alliance qui est commencée. Ils le pousseront hors de la ville, sur une montagne où il sera exécuté, comme les habitants de Nazareth « poussent Jésus hors de la ville pour le précipiter en bas de l’escarpement » (Lc 4,29). De la même manière, après sa mort et sa résurrection, Jésus passera au milieu d’eux en allant son chemin.
Ainsi, cette visite à Nazareth est une sorte de résumé de l’histoire que l’évangile de saint Luc va nous rapporter au long des dimanches de cette année liturgique. Il vaut la peine de nous arrêter sur deux questions posées à travers cette visite à la synagogue de Nazareth. La première question : d’où vient cette parole ? Vient-elle du fils de Joseph ? La deuxième question : à qui est destinée cette parole ? Est-elle réservée au peuple d’Israël ?
La première question s’exprime à travers l’étonnement des auditeurs devant cet homme qu’ils ont connu enfant et dont ils pensaient qu’il était tout simplement l’un des leurs, sans que rien n’ait laissé prévoir qu’il devienne prédicateur. D’où cet étonnement : ce qu’il dit est-il le produit de son éducation à Nazareth ? D’où cela peut-il venir ? Jésus répond à cette question, en se désignant lui-même : « aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre » (Lc 4,21). Il s’approprie la prophétie d’Isaïe sur le Messie serviteur. L’Esprit de Dieu repose sur lui pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres et proclamer une année de grâce. Il dit : c’est moi. Pour confirmer cette identification, il se désigne comme un prophète. Aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays (Lc 4,24). Nazareth est si retirée au fond de la Galilée que plus tard on dira : peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth. Cette parole est-elle le fruit de la communauté de Nazareth ou bien vient-elle d’ailleurs ? Chacun en Israël sait que le prophète ne parle pas en son nom propre, il parle au nom de Dieu. C’est Dieu qui met dans sa bouche les paroles qu’il prononce. De même, quand il s’agit d’exprimer à qui est destinée cette promesse de salut, Jésus s’appuie sur les grands prophètes connus de tous, Elie et Elisée, pour montrer comment déjà la mission prophétique en Israël franchissait les frontières, passait outre à l’incapacité d’agréger les étrangers au peuple élu en allant poser des signes en terre de Sidon ou au profit de Naaman le Syrien.
Cette parole que nous recevons vient de Dieu. Cette parole que nous recevons est destinée à l’humanité entière, si bien que nous sommes invités - nous qui l’entendons aujourd’hui et qui essayons de nous l’approprier, chacune et chacun pour notre propre compte - à répondre aux questions posées par la rencontre de la synagogue de Nazareth.
Comment recevons-nous cette parole que nous proclamons dans la liturgie, cette parole entendue, cette parole que j’essaye de vous commenter ? Comment la recevons-nous ? Comme une parole humaine ? Comme une parole que l’Église propose vaille que vaille, comme elle peut d’année en année ? Ou bien comme une parole que Dieu nous adresse, une parole portée par le prophète au nom de Dieu et destinée à ceux qui vont l’entendre ? A qui imaginons-nous que cette parole s’adresse ? A chacune et à chacun d’entre nous dans le secret de notre cœur ? Aux communautés chrétiennes rassemblées pour l’écouter ? Au-delà des frontières visibles de l’Église historique que nous constituons, comment comprenons-nous que cette parole de Dieu s’adresse à tout homme ? Et si elle s’adresse à tout homme, comment comprenons-nous notre mission, non seulement pour écouter la parole comme parole de Dieu, non seulement pour nous nourrir de cette parole de Dieu, pour essayer de l’assimiler et de la transcrire dans notre manière de vivre, mais encore comme une parole que nous devons porter à toute l’humanité ? Ce que vous recevez dans le secret sera publié au grand jour. Cette parole de Dieu que nous recevons à l’abri des murs de nos églises est faite pour être partagée au grand jour dans l’humanité, à tous les hommes de ce temps et de tous les temps.
Cette année, le Pape François nous a invités à vivre une année de grâce. Là aussi, on peut s’étonner, comme les gens de Nazareth, des paroles qui sortent de sa bouche… D’où viennent-elles ces paroles ? Est-ce le fruit de longues méditations profondément organisées pour lancer cette année de la Miséricorde ? Est-ce une parole de Dieu qui nous est adressée ? Il nous est annoncé une année de grâce de la part du Seigneur. Si c’est une parole de Dieu qui nous est adressée, accueillons-nous joyeusement cette parole de Dieu comme une opportunité ? Mais surtout, comment comprenons-nous que cette annonce d’une année de grâce renferme une portée universelle ? Elle n’est pas simplement un temps fixé pour que les chrétiens bénéficiant d’une mesure de clémence inhabituelle puissent arranger leurs affaires avec plus de facilité. Ce n’est pas une parole de repos, c’est une parole de mission ! C’est une parole qui vise les publicains et les pécheurs comme Jésus les visait déjà ! Non seulement il les visait mais il les visitait et il partageait leur table et leur pain, et il se faisait proche d’eux au point d’avoir pris rang parmi les pécheurs.
Au long de cette année, nous sommes invités généreusement à accueillir avec grande joie la miséricorde que Dieu veut nous manifester. Plongés dans cette joie du pardon, nous sommes invités non pas à fermer nos portes pour préserver la faveur que nous avons reçue, mais à devenir à notre tour des acteurs de la miséricorde envers tous ceux qui nous entourent. Allons-nous provoquer la fureur ou simplement l’agacement ou la colère ? Qu’importe ! Si nous sommes habités par l’Esprit du Christ, si nous suivons le chemin du Christ, avec lui nous « passerons au milieu des hommes en allant notre chemin » (Lc 4,30).
Amen.
Chacun d’entre vous, à un moment ou à plusieurs moments de sa vie, a formulé en lui la prière de Bartimée : « Fils de David, aie pitié de moi ! » (Mc 10,47). Cette prière, qui monte du cœur de la détresse de l’homme, est la prière que chacun d’entre nous est malheureusement souvent appelé à prononcer devant la détresse dans laquelle il se trouve, ou dans laquelle il voit que se trouvent ses contemporains. Cet appel de détresse, en lisant les lettres que vous m’avez adressées, j’ai pu voir comment il était monté de votre cœur à partir de situations très différentes de votre vie, mais toutes marquées par l’expérience de l’impuissance dans laquelle vous vous trouviez de trouver vous-mêmes la solution aux problèmes de votre existence. Ce cri de détresse, ce cri du cœur, s’il a pu monter à vos lèvres, c’est dans la plupart des cas parce que dans le tréfonds de votre mémoire, restaient les traces d’un signe de la foi dont vous aviez été les témoins et les bénéficiaires, soit par le biais de votre entourage familiale, soit par la tradition de grands-parents qui vous ont appris quelques prières, soit encore par le témoignage des chrétiens que vous avez pu rencontrer et dont vous avez pu apprécier comment la foi au Christ avait transformé leur vie.
C’est une occasion pour nous de mesurer comment notre cri vers le Christ, mais aussi la réponse du Christ à ce cri, l’appel qu’il a adressé à chacune et à chacun d’entre vous passe par des médiations, des intermédiaires qui ne sont pas toujours conscients d’ailleurs du rôle qu’ils jouent, mais qui jouent cependant bien un rôle important. En parcourant vos histoires, à travers les lettres que vous m’avez adressées, j’ai vu comment les liens humains de votre vie pouvaient avoir nourri le premier moment du dialogue initial avec le Christ. Nous devons garder mémoire -si par hasard nous étions tentés de les oublier- de ces personnes qui ont été messagers dans notre vie. Ces grands-mères qui vous ont appris une prière, alors que dans votre propre famille personne n’y songeait, ces conjoints à travers lesquels vous avez découvert que l’évangile était une puissance de vie, et dans l’amour desquels vous avez découvert une nouvelle dimension de l’amour. Ces enfants aussi, vos enfants, qui vous ont indiqué le chemin de la foi alors que vous pensiez que vous les conduisiez dans la foi. Après plusieurs années d’accompagnement aimant d’un père ou d’une mère, ces enfants ont été le révélateur de la présence du Christ. Il faudrait évoquer encore ces amis, ces compagnons d’étude ou de travail à travers lesquels le message du Christ a pris une forme visible au point de vous atteindre.
Si chacun de nous est ainsi tributaire d’une chaîne de transmission, d’un témoignage, d’un signal, c’est aussi pour nous l’occasion de prendre conscience qu’à notre tour, nous devenons témoins de la foi et nous sommes porteurs d’une parole de délivrance, d’espérance et de paix. Nous devons en être les témoins pour ceux qui nous entourent.
Devenir chrétien, ce n’est pas simplement reconnaître le chemin par lequel vous avez abouti au baptême, c’est reconnaître le chemin par lequel vous devenez à votre tour des témoins de la foi.
C’est pourquoi, quelle que soit l’originalité exceptionnelle de chacune de vos histoires et de chacun de vos itinéraires, quel que soit votre sentiment d’avoir vécu quelque chose que personne d’autre n’a vécu, votre demande de baptême n’est pas simplement le reflet de cette aventure, mais l’inscription de cette aventure personnelle unique et exceptionnelle dans une réalité qui déborde chacune de nos personnes. Cette réalité, c’est l’Église. Vous êtes baptisé pour devenir membre du Corps du Christ, et comme membre du Corps du Christ, apporter votre contribution à l’aventure de l’évangile à travers l’histoire des hommes.
Peut-être, en entendant la lecture de l’épître aux Éphésiens, avez-vous pensé que saint Paul n’avait pas eu de chance ? A l’entendre, il avait annoncé l’évangile à une bande de croquants ! Ce n’était que vol, mensonge, impudicité, et toutes sortes de mal faire et de mal vivre. On se demande bien comment ces pauvres gens avaient pu entendre l’appel du Christ ! Mais je peux vous le demander : qui pourrait entendre l’appel du Christ s’il n’était pas un pauvre ? « Je ne suis pas venu pour les biens portants mais les pécheurs » (Mc 2,17). Ainsi s’avancer vers le baptême, ce n’est pas prendre conscience de l’extraordinaire qualité de notre vie, c’est prendre conscience de la profondeur de notre faiblesse. Devenir chrétien, ce n’est pas monter sur le podium, c’est reconnaître que nous ne pouvons pas atteindre la plénitude de notre existence sans la grâce de Dieu et sans la présence du Christ.
C’est pourquoi le baptême est une conversion. Il n’est pas simplement la reconnaissance de quelque chose qui a eu lieu, il est le point de départ de ce que saint Paul appelle la vie de l’homme nouveau. Cet homme nouveau, cette femme nouvelle va expérimenter la nouveauté de sa vie non pas parce qu’il aurait acquis des connaissances exceptionnelles sur Dieu et sur le monde, mais parce qu’il acquiert la certitude que dans sa misère, quelqu’un l’appelle, quelqu’un lui tend la main, quelqu’un lui rend la vie -comme Jésus a rendu la vue à Bartimée- pour marcher à la suite du Christ, pour donner corps à cette conversion dans les actes les plus courants de la vie. Il est bien naturel que vous ne soyez pas complètement débarrassés des vieilleries que vous transportez depuis plusieurs dizaines d’années ! On ne change pas de peau subitement, on change de peau par une persévérance quotidienne à mettre l’évangile en pratique dans son existence. Devenir un être nouveau, devenir témoin du Christ ressuscité, cela veut dire, comme vous l’avez déjà constaté - je m’en suis rendu compte dans vos lettres- que la connaissance du Christ, l’amour du Christ, la vie avec le Christ change quelque chose. Vous êtes appelés à devenir des êtres nouveaux, vous avez commencé à le vivre et vous allez continuer à le vivre par votre résolution de mettre en pratique l’évangile dans tous les domaines de votre vie.
A quoi bon par exemple exalter comme je l’ai fait tout à l’heure la force et la capacité de la famille à être un lieu de transmission et d’expérience de la foi, si c’est pour renoncer dans notre propre vie à prendre les moyens de vivre cette existence familiale ? A quoi bon reconnaître que par la puissance de l’évangile, des hommes et des femmes à travers les siècles mais aujourd’hui encore, combattent pour davantage de justice dans le monde, pour que la paix progresse entre les hommes, si nous n’étions pas nous-mêmes engagés dans ce combat pour la justice et pour la paix ?
Ainsi, en vous appelant au baptême, à la confirmation et à l’eucharistie, j’ai bien conscience que je vous appelle à un engagement de vie. Je vous appelle à vivre comme des créatures nouvelles dans le Christ, à devenir pour ceux qui vous entourent, pour le monde dans lequel nous vivons, des témoins de la puissance de l’évangile et de l’espérance que représente le Christ pour l’humanité. Ce chemin est un chemin de combat parce qu’il suppose que nous dominions en nous les forces irrationnelles qui nous entraînent dans toutes sortes de mauvaises manières de vivre. Il suppose aussi une confiance inébranlable dans le Christ qui nous fait assumer les conditions de ce combat dans la paix et dans la joie.
Je souhaite pour chacune et chacun d’entre vous que son baptême, sa confirmation, sa communion, soient un surcroit de grâce et de joie.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.