Depuis la transfiguration et l’annonce que Jésus a faite de sa Passion, de sa mort et de sa Résurrection, l’évangile de Luc nous montre comment il s’avance vers Jérusalem pour accomplir sa mission jusqu’au bout. Le chemin qu’il parcourt au long de ces différents épisodes de l’évangile de Luc va permettre à l’évangéliste de faire apparaître les caractéristiques et les composantes de ce qui est attendu des disciples, en même temps que les règles que Jésus leur donne pour assumer la mission de l’Église et rester fidèles à la fraternité qu’il a fondée avec eux.
Les versets d’aujourd’hui font partie de ces enseignements du Christ. Ils méritent que nous nous arrêtions quelques instants pour mieux saisir ce qu’il peut y avoir d’étrange et de surprenant dans ces paroles.
Au point où nous en sommes, Jésus continue d’être suivi par de grandes foules qui l’accompagnent, mais ni lui, ni nous, ne sommes dupes : celle-ci comprennent des gens très diversement motivés. Les uns espèrent un miracle, d’autres une parole lumineuse pour leur vie, d’autres viennent intercéder pour quelqu’un, d’autres tout simplement souhaitent être témoins de ce qu’il s’est passé. De même, nous sommes ce soir dans cette cathédrale une foule nombreuse, et au cœur de cette foule, il y a toutes sortes d’attentes, de désirs, de dispositions intérieures. C’est en regardant cette foule que Jésus va formuler un critère absolu pour venir à sa suite. Ce n’est pas tout à fait pareil de faire route avec Jésus ou de marcher à sa suite. On peut être un spectateur bienveillant, un témoin intéressé, mais ne pas s’attacher à la suite du Christ. Le disciple, c’est celui qui s’attache à la suite du Christ, et donc, si parmi cette foule nombreuse, il en est qui veulent devenir disciples du Christ, il faut savoir ce que cela veut dire sans ambigüité. C’est ainsi que Jésus est amené à formuler une exigence qui nous paraît complètement hors de mesure. Il demande qu’on le préfère de façon exclusive à toute autre relation : plus que père, mère, femme, enfant, frère et sœur, et même à notre propre vie. C’est une demande complètement hors de nos perspectives, surtout si nous avons été habitués, éduqués peut-être, à un christianisme du « juste milieu », sans trop d’excès, sans excès de piété, sans excès de signes extérieurs, sans excès d’engagements particuliers. On est chrétien, on ne prétend même pas être de bons chrétiens, on accepte même d’être désignés comme des pécheurs, mais enfin, on finit par s’en accommoder. On est des chrétiens du « juste milieu », des chrétiens du christianisme de la juste raison, en évitant les emballements, les excès, les choses trop spectaculaires et excessives. Précisément, ce que le Christ demande à ceux qui le suivent, ce n’est pas ce christianisme du juste milieu, c’est un christianisme de combat, c’est un christianisme de décision : préférer le Christ à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie. On comprend qu’un certain nombre parmi nous, à travers la télévision, ou en lisant l’Évangile, se disent : cela ce n’est pas pour moi. Je ne suis pas fait pour être disciple ! Peut-être y en a-t-il qui sont appelés à vivre cela, mais pas moi !
Le Pape François dans son exhortation La joie de l’Évangile, invite tous les chrétiens à devenir des disciples missionnaires. On trouve que c’est très généreux et très attirant, mais alors, est-ce que cela veut dire que c’est cela que nous sommes appelés à vivre ? Comme si le choc, l’espèce de paradoxe entre ce que Jésus dit et ce que nous sommes prêts à assumer était déjà perceptible dans la situation où le Christ a prononcé ces paroles, Jésus nous ouvre une manière de comprendre par les deux petites paraboles sur la construction d’une tour et sur le départ en guerre. Ces deux petites paraboles nous invitent à comprendre que le fonctionnement raisonnable de l’intelligence et de la liberté humaines est fondé. C’est du bon sens ! On va se moquer de celui qui a commencé à construire sans avoir prévu comment il allait achever. On va trouver que le chef de guerre est bien imprudent de partir sans avoir fait le compte de ses forces. Autrement dit, dans la réflexion humaine, dans la manière de conduire l’existence humaine, il y a une réflexion raisonnable qui n’est pas l’exploitation des excès, mais qui est la prise en compte des véritables difficultés. Si nous voulons atteindre un certain but, il faut prendre les moyens. Si notre but est de répondre à l’appel du Christ pour devenir ses disciples, il n’est pas déraisonnable d’exprimer par quels moyens on peut y parvenir.
« Ainsi donc, celui d’entre vous qui ne renonce pas à tout ce qui lui appartient ne peut pas être mon disciple » (Lc 14,33). Il nous faut évidemment comprendre qu’il ne s’agit pas de brûler toutes ses affaires dans un autodafé, mais qu’il y a un attachement personnel au Christ qui transcende tous nos liens -que ce soient des relations familiales, amicales, professionnelles, et tous les biens que nous possédons- et que cela n’est pas mépriser ni nos relations familiales, amicales ou professionnelles, ni les biens que nous pouvons posséder que de nous rappeler régulièrement que le premier commandement nous demande d’aimer Dieu de toutes nos forces, et un seul Dieu, par-dessus-tout.
Ainsi, frères et sœurs, bien loin de nous acculer à une sorte de dilemme entre ce qui est fanatique et ce qui est raisonnable, la parole du Christ nous délivre, car elle nous fait mesurer ce qui est absolu, sans discussion et sans concurrence, et ce qui est relatif. Elle nous aide à comprendre que, pour vivre vraiment dans le Christ, il faut que nous vivions du Christ et que tous les éléments constitutifs de notre vie soient orientés vers cette communion au Christ.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
En transgressant l’interdit qui empêchait les Juifs de partager le repas des pécheurs, de crainte de contracter une impureté et d’être eux-mêmes exclus de la prière commune, Jésus suscite la controverse. Il suscite les récriminations des pharisiens et des scribes, et en même temps il met en œuvre une attitude qui représente pour nous à la fois une espérance, une mission, et un programme.
Une espérance parce qu’à travers la scène que nous rapporte l’évangile de Luc, et la leçon que Jésus veut donner, il est clair que dans l’esprit du Christ, et dans sa pratique, le pécheur n’est jamais réduit à son péché. Quels que soient les fautes, les erreurs, les crimes qu’il a pu commettre, il reste en tout homme une identité et une dignité qu’aucun de ces actes ne peut lui retirer. Il demeure fils de Dieu, et quand bien même il se reconnaîtrait comme un de ses serviteurs indignes, comme le fait le fils prodigue dans la parabole, Dieu lui ne voit en lui que son fils égaré et retrouvé. C’est une espérance parce que cela veut dire que pour chacune et chacun d’entre nous, il n’y a pas de fatalité du mal, il n’y a pas de fatalité du péché. Il y a toujours ouvert devant nous un chemin de conversion. C’est une espérance parce que cette marge qui sépare les fautes que l’on commet de notre identité, est l’espace nécessaire à notre conversion. C’est une espérance parce que cela veut dire que nous pouvons toujours revenir vers le Père, que nous pouvons toujours faire le chemin inverse, que jamais aucune liberté n’est enfermée dans son mal. C’est une espérance parce que cela veut dire que la parole, la supplication, l’intercession, la prière telle que Moïse l’a faite en faveur de son peuple, telle que le fils prodigue l’a faite devant son père, restent un chemin ouvert pour tout pécheur. C’est une espérance parce que nous savons - parce que nous croyons ce que Jésus nous dit -, que la miséricorde de Dieu a été manifestée aux hommes, et que le Christ est venu dans le monde pour sauver les pécheurs comme nous dit saint Paul et pour faire miséricorde. C’est une espérance pour chacun et chacune d’entre nous, c’est une espérance pour tous les hommes.
Alors que nos relations sociales sont si souvent construites sur le principe du soupçon, de la polémique, de l’accusation, nous entendons une parole qui ouvre devant nous un chemin de liberté. Cette espérance est une mission parce qu’elle est confiée à l’Église pour en exercer le ministère à travers les âges. Les disciples recevant l’Esprit du Christ après sa résurrection sont envoyés pour pardonner les péchés, c’est leur premier ministère. Ce ministère de la miséricorde que le Pape François a voulu particulièrement souligner cette année en en faisant une Année jubilaire de la miséricorde, nous est confié non pas comme une sorte d’indifférence ou de laxisme moral mais comme une capacité d’appeler tout homme et toute femme à mener une vie meilleure, une vie digne, une vie responsable.
Ce ministère nous l’exerçons par la prédication en annonçant à temps et à contretemps que Dieu appelle les hommes à une manière de vivre plus haute que celle qu’ils imaginent. Mais ce ministère nous l’exerçons surtout dans la qualité de nos rapports avec les membres de notre communauté qui sont dans la souffrance, dans le péché, parfois dans le désespoir. Nous l’exerçons en refusant de structurer notre vision du monde entre gens légitimes et gens illégitimes, en refusant de rejeter celles et ceux qui nous semblent impurs, indignes ou simplement différents. Nous l’exerçons en essayant laborieusement de pratiquer la vertu de l’accueil. Cette espérance et cette mission constituent un programme permanent.
Mais en ce jour permettez-moi de l’appliquer d’une façon plus particulière à ce lieu où nous célébrons qu’est la cathédrale Notre-Dame de Paris, lieu s’il en est où l’Église refuse de trier ceux qui entrent, où l’Église refuse de rejeter ceux qui se présentent, où l’Église refuse de désigner les impurs et de se protéger d’eux. Ici, l’Église veut donner la possibilité à tout homme ou toute femme qui essaye de changer sa manière de vivre, qui éprouve, comme le fils prodigue, le besoin de revenir vers son Père et de lui demander pardon, bref de vivre la miséricorde non pas comme une revendication mais comme une démarche de conversion, de trouver la possibilité de recevoir le pardon de Dieu et d’entrer dans la joie de la fête. Cette Église ne se repose pas sur la splendeur de son monument, si grande soit elle, mais s’appuie sur l’activité discrète et permanente de prêtres et de laïcs qui se dépensent sans compter pour que la mission puisse s’exercer en ce lieu. Si nous ouvrons les portes et si nous accueillons quiconque veut entrer, ce n’est pas par négligence ou par indifférence, c’est parce que nous souhaitons que tout homme et toute femme qui veut s’approcher de Dieu puisse le faire. Nous souhaitons mettre en œuvre, autant que nous le pouvons, les moyens pour qu’ils le fassent dans la sérénité, la paix et qu’ils y trouvent la joie.
C’est à ce programme que le recteur-archiprêtre de la cathédrale est engagé par la mission que je lui confie d’être, avec celles et ceux qui collaborent avec lui, témoin de la foi chrétienne en ce lieu et d’être en même temps celui qui accueille quiconque est en recherche de Dieu.
Nous connaissons tous, ne serait-ce que par les plaques commémoratives que nous avons la possibilité de lire, les célébrités qui ont exprimé comment la cathédrale Notre-Dame avait été le lieu d’une expérience forte pour eux, que ce soit Paul Claudel, Mère Marie Eugénie Milleret de Brou et tant d’autres. Chaque année je reçois du monde entier des témoignages d’hommes et de femmes pour qui leur passage en ce lieu a été l’occasion non seulement d’admirer la splendeur du trésor artistique de la cathédrale, de vénérer les reliques de la Passion qui y sont conservées, mais encore d’éprouver la présence de Dieu par le témoignage de foi des chrétiens qui viennent y prier.
Frères et sœurs, je vous invite à rendre grâce pour cette espérance, pour cette mission et pour ce programme, et à prier Dieu qu’il nous donne la force de le mener à bien.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Comme souvent dans les évangiles, l’interprétation des paraboles laisse beaucoup de marge à l’inventivité des auditeurs. Aussi, il ne faut pas perdre de vue ce que l’on appelait dans les Fables de La Fontaine, les morales de l’histoire. La morale de l’histoire, ce n’est pas l’apologie de la malhonnêteté ou de la roublardise ! Ce serait une grave erreur de penser que Jésus a cité cet intendant malhonnête comme un modèle de comportement. Il l’a cité comme une manière de nous faire comprendre comment nous pouvons mettre nos capacité au service de sa volonté et non pas au service du mal. La morale de l’histoire, c’est que « nous ne pouvons pas servir à la fois Dieu et l’argent » (Lc 16,13). Nul ne peut servir deux maîtres.
Si nous accueillons cette morale de la parabole avec générosité, nous comprenons bien qu’elle jette une lumière particulière sur chacune de nos existences et sur la vie de notre société. Vous n’avez pas, sans doute, été sans remarquer comment l’information qui nous est donnée sur la vie sociale et sur la vie des hommes se limite au moins à 80% à une information économique. Ce n’est pas parce que les gens qui nous informent sont mal intentionnés, c’est parce qu’ils ont intériorisé que l’élément dominant de l’existence humaine, c’est l’économie et ses produits. Aussi, quand ils veulent parler de quelque chose à attendre, ils parlent d’argent. Quand ils veulent porter un jugement sur une situation, ils demandent : combien cela coûte ? Quand ils essayent d’exprimer quelque chose d’heureux pour l’avenir des hommes, ils leur promettent de l’argent. Si vous disposez de l’argent, vous disposez de tout. Nous participons de cette torsion de la culture, nous participons de cet engouement pour croire que tout ce qui conditionne l’existence des hommes, ce sont leurs moyens économiques. C’est pourquoi cette parabole nous touche très directement, parce qu’elle nous fait percevoir comment nous sommes capables de déployer une inventivité et une force de travail considérables pour augmenter les revenus, pour augmenter l’argent disponible, pour augmenter le niveau de vie. Nous dépensons beaucoup moins d’énergie, beaucoup moins d’inventivité pour prospecter d’autres éléments de l’existence humaine qui sont aussi décisifs que leur apport économique.
En citant et en faisant l’éloge de cet intendant malhonnête, le Christ nous donne un élément de réflexion et une lumière sur la manière de conduire notre existence. « Les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. » Si nous voulons être fils de la lumière, nous devons appliquer notre capacité d’intelligence, de réflexion, notre capacité d’action au bon endroit et à juste titre. Si nous sommes fils de la lumière, nous ne devons pas nous tromper sur les enjeux de l’existence humaine.
La mission de l’Église en ce monde n’est pas de construire un univers économique florissant. La mission de l’Église en ce monde est d’annoncer la Bonne nouvelle du salut et de mettre en œuvre tous les moyens dont elle dispose pour que cette Bonne nouvelle touche le plus grand nombre d’hommes et de femmes. Cette mission, elle l’accomplit selon l’orientation que lui donnent les commandements de Dieu, le message de l’Évangile et la doctrine de l’Église. Aujourd’hui, les lectures de l’Écriture, nous donnent deux points importants de référence pour orienter cette mission de l’Église.
Le premier point qui nous est proposé par le prophète Amos concerne la manière dont nous exerçons la justice dans la vie sociale et la manière dont nous sommes attentifs, non seulement à l’honnêteté élémentaire - ce qui n’est déjà pas si mal-, mais encore à la capacité de veiller quant à la pauvreté de nos concitoyens à engager les actions qui peuvent les aider à vivre honnêtement. C’est une question pour chacun d’entre nous dans son existence. C’est une question pour notre société à l’égard du monde. Pouvons-nous, comme le prophète Amos nous le dit, être de « ceux qui écrasent les malheureux pour anéantir les humbles du pays » (Am 8,4) ? Pouvons-nous être de ceux qui soumettent leur capacité de solidarité à l’intégrité de leur possession en biens ? Si nous sommes serviteurs de Dieu, nous ne pouvons pas mettre la protection de nos biens au-dessus de toute considération : on ne peut pas servir Dieu et l’argent. L’appel que Dieu nous adresse, non seulement pour l’équité et la justice, mais encore pour une meilleure solidarité entre les hommes, n’est pas un appel auquel nous pouvons répondre sans que cela nous coûte ! On ne peut pas se contenter de partager le superflu, surtout quand le superflu est en train de disparaître. Partager avec nos frères cela veut dire accepter qu’ils prennent quelque chose de ce que nous avons ; cela veut dire accepter que leur présence réduise le confort de notre propre existence, cela veut dire que nous ne pouvons pas laisser à la porte de notre prospérité des hommes et des femmes qui vivent dans la misère intégrale. Notre Église a la mission d’être témoin de ce message de Dieu. Cela ne veut pas dire que nous pouvons tout faire, mais cela veut dire que nous prenons notre part et que nous participons à l’effort commun pour plus de solidarité, plus d’accueil du pauvre, plus de volonté de partage.
La deuxième référence qui nous est donnée dans l’épître à Timothée concerne l’orientation de la vie communautaire des chrétiens. Ils sont appelés à faire « des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes » (1 Tm 2,1). Cela veut dire que chaque semaine, quand nous partageons l’eucharistie et que nous sommes invités à ce que l’on appelle la prière universelle, c’est-à-dire l’expression de notre manière de percevoir les besoins des hommes en la tournant en prière, nous accomplissons une mission. Pourquoi ? Parce que cette prière contribue à permettre à tous de « mener une vie tranquille et calme en toute piété et dignité ». Cette prière d’intercession s’appuie sur la conviction que l’unique Sauveur Jésus-Christ regarde avec amour l’humanité entière, que l’unique Sauveur nous appelle à partager ce regard sur l’humanité, que l’unique Sauveur nous invite à entrer dans son action de miséricorde.
Ainsi, frères et sœurs, chacune de nos communautés chrétiennes est invitée à prier pour l’humanité entière, et à travers cette prière à fortifier sa résolution de contribuer à une meilleure existence de l’humanité entière et à la volonté d’annoncer à tous l’unique Sauveur Jésus-Christ.
Au moment où je vous présente et où j’installe le nouveau curé de votre paroisse, je souhaite que cet événement soit l’occasion pour votre communauté de raviver le dynamisme de sa foi, la vigueur de sa prière, l’efficacité de sa charité, la volonté d’annoncer Jésus-Christ à tous et le désir de ne servir qu’un seul maître, non pas l’argent mais Dieu.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Il ne viendrait à l’idée de personne, que l’intention du Christ en racontant cette parabole était de faire la promotion de la malhonnêteté ou de la débrouillardise. Comme c’est souvent le cas dans les paraboles, il faut suivre le récit, se laisser conduire et aller directement à l’enseignement qu’elle veut donner : « vous ne pouvez pas servir à la foi Dieu et l’argent » (Lc 16,13).
Cette affirmation du Christ est illustrée par la parabole, car il veut nous montrer comment un homme malhonnête est capable de mobiliser de l’intelligence, de l’ingéniosité, du savoir-faire pour se tirer d’un mauvais pas : « les enfants de ce monde qui sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière » (Lc 16,8). S’il cite cet exemple et s’il en fait d’une certaine façon l’éloge, c’est pour nous stimuler nous, fils de la lumière, à comprendre que nous devons mettre autant d’intelligence, d’inventivité et de savoir-faire non pas dans la gestion économique du monde, mais dans la gestion de nos relations avec Dieu.
Il n’est pas si simple de dire que Dieu est le seul maître et qu’on ne peut servir que lui. Dans chacune de nos existences nous sommes confrontés à des contraintes pratiques, économiques, auxquelles nous devons faire face. Chacune de nos sociétés est confrontée aux mêmes contraintes économiques. Il n’est donc pas étonnant qu’insensiblement, ou de façon plus délibérée, le facteur économique devienne le seul élément déterminant du sens des choses. Si vous réfléchissez quelques instants à la masse d’informations que nous recevons sur le cours du monde, vous vous apercevrez que plus de 80% de ces informations sont des informations économiques, et souvent même réduites à la dimension financière. Si quelqu’un propose une solution, une action, une idée, la première question qu’on va lui poser c’est : combien ça coûte ? On ne lui demandera pas quel fruit on pourra en retirer pour le bonheur des hommes, on lui demandera le prix. C’est ainsi que progressivement, nous voyons la réalité économique de notre société, c’est-à-dire ses entreprises, les hommes et les femmes qui contribuent à la vie de notre pays, être reléguée au second plan, et on voit se substituer la valeur financière à la valeur humaine. L’économie est faite pour l’homme et non pas l’homme pour l’économie. C’est une façon comme une autre de reconnaître que l’argent est devenu maître de notre société et de notre monde. C’est contre cette suprématie de la financiarisation et de l’argent que l’Évangile nous invite à nous élever, non pas pour être opposé de manière simpliste à des préoccupations économiques, mais pour avoir de l’économie une vision intégrale, qui vise le bien-être des hommes, du plus grand nombre d’hommes possible, et non pas simplement le rendement financier.
Nous savons bien que cette question est centrale dans l’organisation de notre monde. Au cours d’une année où nous allons être sollicités de choisir entre différents projets de société, nous ne pouvons pas oublier que cette question est une question première. Comment l’homme, la femme, les enfants, les vieillards sont-ils traités dans la vision financière de notre monde ? Mais la domination de l’argent n’est pas seulement un phénomène collectif et anonyme, c’est aussi un phénomène qui nous touche personnellement. L’Écriture nous invite à être attentifs à deux aspects de notre vie.
Premier aspect, comme le prophète Amos qui s’élève contre l’injustice et l’oppression des pauvres, nous sommes invités à nous interroger sérieusement sur notre manière d’être en relation avec les pauvres de notre monde. Evidemment, les pauvres qui sont les plus proches, ceux que nous connaissons, ceux que nous pouvons voir - si nous ne détournons pas les yeux-, mais plus largement les pauvres de notre univers. Si nous sommes dominés par le désir d’augmenter sans cesse nos possessions et nos sécurités financières, il ne nous reste d’autres solutions que de fermer notre société à l’irruption des pauvres. Je ne pense pas seulement aujourd’hui ici, maintenant, à quantité d’hommes et de femmes dans notre pays qui vivent dans des situations très difficiles, mais je pense globalement à la prospérité dont nous bénéficions et que nous voulons sauvegarder à tout prix, fût-ce au prix de la mort de ceux que nous refusons de recevoir. On ne peut pas servir Dieu, être fidèle à son commandement, sans servir notre prochain. On ne peut pas servir notre prochain si nous sommes aliénés dans la dépendance à l’argent.
La deuxième piste que nous proposent les lectures, c’est de donner un contenu, un sens à la prière commune de l’Église. Dans l’épître de saint Paul à Timothée, nous voyons comment cette prière qui rassemble les préoccupations, les soucis, les intérêts, les souffrances, les espérances, les actions de grâce de chacun et de chacune, est un élément déterminant de la mission de l’Église. Jour et nuit, à travers le monde, par la voix des moniales, des moines, mais aussi par la voix de chacun et de chacune d’entre nous, l’Église est invitée à présenter à Dieu une prière qui permette aux hommes de mener une vie tranquille et calme, puisque tous sont appelés à être sauvés dans le Christ. Cette tranquillité et ce calme ne dépendent pas seulement de nous, ils dépendent aussi des autres. Mais il dépend de nous de ne pas accroître l’exaspération, l’inquiétude, la peur, l’angoisse, en oubliant que chacune de nos vies est dans la main de Dieu et que c’est lui qui est le maître de nos vies.
Prions donc le Seigneur pour qu’il accueille le plus largement possible ceux et celles qui cherchent la réconciliation, la miséricorde, la paix, le calme, la tranquillité, la dignité et qu’il nous rende capable de les accueillir.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
L’évangile de saint Luc continue de nous décrire le chemin par lequel Jésus monte à Jérusalem, et sur lequel il invite les disciples à le suivre. Jésus définit peu à peu quelles sont les conditions pour le suivre. Le chapitre 16 de l’évangile de saint Luc est tout entier centré sur la question des richesses, de la pauvreté et de l’idolâtrie de l’argent.
Dimanche dernier, nous avons médité sur la parabole de l’intendant infidèle qui se concluait ainsi : « Nul ne peut servir deux maîtres, Dieu et l’argent » (Lc 16,13). Aujourd’hui la parabole que nous entendons répond à une question qui n’est pas posée explicitement : entre le riche et Lazare, quel est le véritable fils d’Abraham ? Les auditeurs de la tradition juive savaient ce que voulait dire « Lazare » : fils d’Abraham. Ils savaient aussi que la description que l’évangile de Luc nous donne du riche, lui qui se réjouit de son festin somptueux, décrit comme « vêtu de pourpre et de lin fin » (Lc 16,19), fait allusion évidemment aux vêtements rituels du grand prêtre à Jérusalem. Qui donc pouvait être perçu mieux que lui comme un fils d’Abraham ? Par la naissance, par le choix qui avait été fait de lui, par la mission qu’il avait reçue… Comme les pharisiens se plairont à le dire à Jésus à plusieurs reprises, en particulier dans l’évangile de saint Jean, « nous sommes, nous, les fils d’Abraham » (Jn 8,39). Et voici que cette parabole retourne la situation du pauvre Lazare, assis à la porte, contaminé par « les chiens qui viennent lécher ses ulcères » (Lc 16,21) et le rendent impur. Cet homme que personne ne regarde, à qui personne ne donne rien, est présenté comme un véritable fils d’Abraham : il est accueilli par le père Abraham dans le ciel. Évidemment, les auditeurs de Jésus déchiffrent très clairement ce retournement de situation. C’est pourquoi la parabole évoque l’hypothèse d’une issue à la crise : « tu devrais leur envoyer quelqu’un » dit le riche à Abraham. « Tu devrais envoyer quelqu’un à mes frères pour les avertir », « ils ont Moïse et les Prophètes qu’ils fassent ce qu’ordonne la loi » (Lc 16,29), « mais si quelqu’un revenait de chez les morts, ils le croiraient. Même si quelqu’un revenait de chez les morts, s’ils n’écoutent pas Moïse ni les Prophètes, ils ne seront pas convaincus » (Lc 16, 30-31).
L’évangile de Luc nous propose cette parabole après la mort du Christ et sa résurrection. Quelqu’un est donc revenu de chez les morts, quelqu’un est revenu pour attester que la prédication de Jésus est authentique, quelqu’un est revenu pour appeler les hommes à la conversion, mais s’ils n’écoutent ni Moïse ni les prophètes, ce n’est pas parce que quelqu’un reviendra de chez les morts qu’ils seront convaincus. Nous rêvons quelquefois de ce miracle extraordinaire par lequel Jésus ressuscité se manifesterait glorieusement à tout Israël. Ce n’est pas ce qu’il s’est passé, ce n’est pas le chemin par lequel Jésus est venu manifester sa résurrection ; il est apparu aux disciples - de façon mystérieuse d’ailleurs -, et il leur a confié la mission d’annoncer la Bonne nouvelle.
Cette parabole qui visait directement l’infidélité d’un certain nombre de juifs par rapport à Moïse et aux prophètes, nous vise nous aussi. Qui sont les véritables chrétiens aujourd’hui ? Qui sont ceux qui peuvent se réclamer de la paternité de Dieu, s’ils ne se conduisent pas selon la loi de Dieu ? Comment se réclamer du Père commun si l’on ne traite pas les hommes comme des frères ? Comment se réclamer de la miséricorde de Dieu si nous ne sommes pas capables de faire nous-mêmes miséricorde ? Comment ne pas entendre de façon provocante la terrible prophétie d’Amos sur le royaume de Samarie, sur ces hommes « vautrés sur leurs divans » qui mangent les bêtes « les plus tendres » et qui « ne se tourmentent guère pour le désastre d’Israël » ? Comment ne pas regarder notre situation dans l’histoire du monde de ce temps ? « Ceux qui se croient en sécurité sur la montagne de Samarie » ? Ceux qui sont vautrés « sur des lits d’ivoire » ? Oui, notre prospérité globale, collective, n’épargne pas la misère d’un certain nombre de nos concitoyens, mais elle donne à tous l’illusion de la prospérité indéfinie ! Notre obsession du niveau de vie, notre passion pour les moyens de sécurité économique, notre anxiété sur les chances que tout cela puisse durer, notre refus que l’on puisse être obligé de partager cela avec les Lazare de notre temps…
Comme Paul le dit à Timothée, nous sommes invités à mener un combat, « le combat de la foi » (1 Tm 6,12). Le combat de la foi n’est pas le combat de la société, ou le combat de la politique. Le combat de la foi, c’est de « rechercher la justice, la piété, la charité, la persévérance et la douceur » (1 Tm 6,11). En faisant appel aux passions de l’homme, on peut toujours trouver des militants prêts à se jeter dans la guerre réelle ou virtuelle, à se lancer dans les messages enflammés sur les réseaux sociaux, à croire que l’on est plus chrétien parce qu’on est plus passionné ou violent. Ce n’est pas le combat que saint Paul nous invite à vivre. La justice, la piété, la charité, la persévérance et la douceur, -ce combat de la douceur-, c’est celui du Christ lui-même, au moment où il rend son témoignage devant Pilate : « Si mon royaume était de ce monde, mes gardes auraient combattu… mon royaume n’est pas de ce monde » (Jn 18,36).
Frères et sœurs, n’attendons pas l’événement exceptionnel, n’attendons pas l’événement imprévisible, n’attendons pas l’événement spectaculaire pour entrer dans le chemin de la conversion. L’événement exceptionnel, imprévisible, spectaculaire, a déjà eu lieu : c’est la résurrection du Christ. Il est revenu d’entre les morts. Mais si nous ne croyons pas à la parole de Dieu qu’il nous a transmise, alors nous ne serons pas convaincus. Il ne s’agit pas de nous convaincre de nous battre contre des ennemis imaginaires, il s’agit de nous convaincre de devenir des témoins de la foi dans la constance et la douceur. Il s’agit de prendre le chemin de Jérusalem derrière le Christ, aujourd’hui, en cette année, maintenant, et d’accepter de prendre notre part à la croix qu’il porte.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Faire mémoire du charisme de saint Vincent de Paul en ce lieu, au cœur de Paris, nous invite à regarder aussi les fruits que ce charisme a produits dans notre ville : pour ne prendre que les plus connus, les plus notables depuis Louise de Marillac jusqu’à Catherine Labouré, Rosalie Rendu, Frédéric Ozanam et tant d’autres, moins connus, mais non moins animés par l’amour des pauvres.
Saint Vincent de Paul a vécu dans une période où la misère, la maladie et la mort frappaient quantité d’hommes et de femmes. Tout le monde les connaissait, tout le monde les voyait vivre au milieu de la société, mais tout le monde ne les regardait pas de la même manière. Que ce soient les galériens, que ce soient les enfants abandonnés, que ce soient les malades, les vieillards, toutes ces catégories oubliées de la société prospère de la capitale, ils sont devenus peu à peu les premiers interlocuteurs de saint Vincent de Paul. C’est sur eux d’abord que son regard se porte, c’est eux d’abord qu’il veut voir quand les autres veulent ne pas les voir, ou au moins essayent de les oublier. Cette crise de la société française du XVIIe siècle ne s’est pas terminée avec le XVIIe siècle ; elle a continué au XVIIIe siècle, au XIXe siècle, au XXe siècle, et elle continue aujourd’hui. Aujourd’hui, dans notre société prospère, il y a des prisonniers abandonnés, il y a des malades isolés, il y a des vieillards rejetés, il y a des enfants abandonnés, il y a des étrangers mal accueillis, il y a des pauvres que nous ne voulons pas voir même s’ils sont à nos portes et au milieu de nous.
Mais saint Vincent de Paul n’a pas été seulement un homme engagé dans le service des pauvres, il a voulu aller au fond de cette démarche, qui n’est pas simplement une question de justice et de générosité, mais qui est une démarche de croyants. Il était convaincu - et il le répétait sans cesse à ceux qui le suivaient, en particulier aux Filles de la charité -, que servir les pauvres, c’était servir le Christ. Il disait : les pauvres ont une apparence qui nous déconcerte, qui cache, en tout cas qui ne rend pas visibles leurs qualités, leur dignité, mais si vous retournez la pièce de l’autre côté, vous voyez le visage d’un enfant de Dieu. C’était mettre en pratique ce que l’évangile de saint Matthieu vient de nous rappeler : « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait…Ce que vous n’avez pas fait à l’un de ces petits, à moi non plus vous ne l’avez pas fait » (Mt 25,40.45). Aussi, notre motivation et notre détermination pour nous mettre au service des pauvres ne sont pas simplement la mise en œuvre d’une générosité sociale qui est nécessaire, elles sont la mise en pratique d’un acte de foi dans les pauvres que Dieu nous envoie. C’est le visage du Christ lui-même qui est présenté à nos yeux. Nous ne pouvons pas nous dire chrétiens et détourner notre regard de la face du Christ telle qu’elle se présente dans ces pauvres. Nous ne pouvons pas nous dire disciples de Jésus et renoncer à faire quelque chose pour les pauvres, car en faisant quelque chose pour les pauvres, nous faisons quelque chose pour le Christ. Mais cet engagement au service des pauvres n’est pas simplement une sorte de paternalisme généreux et condescendant, c’est aussi la prise de conscience que ce que nous faisons à l’égard des pauvres, c’est une façon de mettre en pratique l’annonce de la foi.
Comme nous le rappelait le prophète Isaïe, le Messie a été envoyé « pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le cœur brisé, annoncer aux prisonniers la liberté et aux captifs la délivrance » (Is 61,1), « tous ceux qui pleurent, je les consolerai » (Is 61,2). Cette mission du Messie a été transmise par le Christ à son Église. Nous sommes invités nous aussi aujourd’hui à annoncer la bonne nouvelle aux pauvres, et la bonne nouvelle, c’est qu’ils sont des personnes non seulement qui comptent aux yeux de Dieu mais qui nous évangélisent, qui nous apportent à nous aussi une bonne nouvelle. Notre dignité devant Dieu ne réside pas dans notre richesse, dans notre statut social ou dans notre puissance. Notre dignité devant Dieu vient de notre pauvreté et de notre misère. Il faut que nous apprenions toujours avec beaucoup de modestie à reconnaître par quel côté nous partageons la pauvreté réelle de l’humanité. Ce n’est pas forcément par la voie de la misère économique, ce peut être par la voie de la misère culturelle, ce peut être par la voie de la misère affective, ce peut être par la voie de la maladie. Mais tous, nous sommes invités à mesurer, comme saint Paul le disait aux Corinthiens qu’« il n’y a parmi nous pas beaucoup de gens puissants ou de haute naissance » (1 Co 1,26). Ce qui fait notre droit à nous présenter devant Dieu, ce ne sont pas nos mérites, nos qualités ou nos talents, c’est notre capacité à reconnaître notre misère et à tendre les mains vers lui. Tant que nous n’arrivons pas à reconnaître notre véritable pauvreté, nous ne pouvons pas approcher les pauvres dans une démarche respectueuse, nous sommes seulement tentés de leur montrer que nous sommes meilleurs qu’eux.
Que Dieu nous donne, à l’image de saint Vincent de Paul, de saint Louise de Marillac, et de tant d’autres, de reconnaître que nous sommes les pauvres de Dieu. Qu’en cette année de la miséricorde, nous soyons complètement convaincus que notre premier besoin, c’est que Dieu manifeste sa miséricorde envers nous, qu’il reconnaisse notre pauvreté pour que nous puissions nous aussi la reconnaître et agir en toute parité avec les pauvres que nous rencontrons, parce que nous aussi, nous sommes les pauvres du Seigneur.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris