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Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – Onzième dimanche du temps ordinaire – Année C
L’épisode du déjeuner chez Simon manifeste un conflit entre la volonté de perfection à travers l’obéissance à la Loi et la manifestation de la miséricorde de Dieu dans la personne de Jésus. Le salut vient du Christ, non de la Loi. La Loi nous aide cependant à cheminer vers la sainteté en nous désignant le mal et en nous rappelant notre état de pécheur. Cette prise de conscience nous ouvre à l’action de l’amour miséricordieux de Dieu en nos cœurs. Nous sommes invités à en témoigner spécialement durant l’Année de la miséricorde.
Dimanche 12 juin 2016 – Notre-Dame des Otages (Paris 20e)
Frères et sœurs,

Les Pharisiens n’étaient pas de mauvaises gens. Au contraire, c’étaient des Juifs désireux de vivre la Loi du mieux qu’ils pouvaient en évitant tout ce qui pouvait être contraire aux commandements de Dieu. Ce désir de vivre le plus parfaitement possible les obligeait à beaucoup vigilance. Il fallait faire attention à ne pas violer le plus petit des commandements de la Loi, non seulement les commandements que nous connaissons bien, les dix commandements de Dieu, mais encore quantité d’autres commandements qui s’en déduisent et qui avaient été accumulés au cours des âges. Pour les pharisiens, la sainteté passait par cette observance absolue de la Loi. Ils ne pouvaient pas comprendre que ceux qui avaient manqué à la Loi, qui étaient donc des pécheurs, puissent avoir accès à la communion avec Dieu, puissent entrer dans le règne de Dieu que Jésus annonçait.

Ce conflit entre la volonté de la perfection par la Loi et la manifestation de la miséricorde de Dieu à travers la personne de Jésus, nous en avons une illustration dans ce déjeuner offert par Simon, le pharisien, à Jésus. Jésus accepte cette invitation et prend place à la table du pharisien. Et voici que surgit cette femme, une pécheresse connue comme pécheresse, une femme de mauvaise vie, qui vient se répandre en pleurs aux pieds du Christ. Nous voyons comment Simon, le pharisien, dans son cœur est scandalisé que Jésus accepte ce contact avec la pécheresse. En effet, le contact avec la pécheresse, c’est le contact avec le péché, c’est-à-dire précisément une infraction à la Loi.

Saint Paul, dans l’Épître aux Galates, affirme que le salut nous vient seulement par la foi en Jésus-Christ et non pas par la Loi de Moïse. Cela ne veut pas dire évidemment que la Loi de Moïse ne joue aucun rôle dans le chemin auquel nous sommes invités. Cela ne veut pas dire que les commandements n’ont aucun sens et que plus on violera les commandements, plus on aura de chances d’être des saints ! Cela veut dire simplement que la Loi remplit un rôle dans le cheminement vers la sainteté. Ce rôle, c’est précisément de nous aider à mesurer que nous sommes pécheurs et à quel point nous sommes pécheurs. Nous le voyons bien dans l’histoire du roi David. Il avait fait tuer Uri le Hittite, mari de la femme qu’il convoitait. Il avait pris sa femme et voilà que le prophète Nathan vient éveiller en lui la conscience de la faute et de l’injustice qu’il avait commise. David, par ce rappel à la Loi, prend conscience de son péché et il dit au prophète : « J’ai péché contre le Seigneur ».

Voilà le rôle de la Loi dans la découverte du sens de notre vie. Ce rôle ne consiste pas à être l’instrument du salut mais il consiste à être l’instrument de la conversion, le moyen pour prendre conscience que, dans notre vie, il y a du bien et du mal, il y a des choses que nous ne pouvons pas faire et que nous ne devons pas faire et que cependant nous faisons. Par la Loi, par les commandements, par le rappel de la règle morale, nous prenons conscience de notre état de pécheur. Nous prenons conscience comme saint Paul le dit dans une autre de ses épîtres que, le bien que nous désirons, nous ne le faisons pas, et le mal que nous ne voulons pas, nous le faisons (Rm 7,19). Nous sommes tous des pécheurs. Il nous arrive à tous de commettre des fautes. Ce n’est pas la prise de conscience des fautes qui nous sauvera, mais la prise de conscience des fautes nous aidera à nous reconnaître pécheurs devant Dieu et à demander son pardon.

C’est ainsi que cette femme pécheresse aux pieds de Jésus demande le pardon pour ses péchés, ses nombreux péchés, nous dit l’Évangile. Cet Évangile de saint Luc, une fois de plus, nous aide à prendre conscience de la miséricorde de Dieu qui s’adresse à tous les hommes et plus particulièrement aux pécheurs. Les pharisiens n’étaient pas contre le fait que la miséricorde de Dieu s’exerce, à condition qu’elle s’exerce pour les justes, ceux qui obéissaient parfaitement aux commandements. Or, personne n’obéit parfaitement aux commandements. C’est cela l’erreur des pharisiens, c’est de croire que l’obéissance aux commandements serait le résultat d’un effort surhumain de sorte que, finalement, nous serions capables de nous sauver nous-mêmes.

Le commandement, la règle morale, l’apprentissage que nous faisons à travers notre éducation, à travers notre vie en commun dans la société de la différence qui existe entre le bien et le mal est un premier pas nécessaire, mais il ne suffit pas pour nous établir en communion avec le Christ. Il faut passer ce premier pas, cette première prise de conscience que je suis un pécheur, comme David dit à Nathan : « J’ai péché contre le Seigneur ». Moi aussi, quand je prends conscience que je fais le mal et que je fais du mal, grâce à la Loi qui définit le bien et le mal, je prends conscience que je suis un pécheur devant Dieu. Mais prendre conscience que je suis un pécheur devant Dieu, ce n’est pas sombrer dans le désespoir, ce n’est pas renoncer à une vie de sainteté, c’est au contraire me tourner vers le Dieu de miséricorde, vers le Dieu qui s’est manifesté dans son Fils Jésus pour apporter la santé à ceux qui étaient malades, délivrer ceux qui étaient prisonniers du péché, comme le dit l’Évangile à propos des femmes qui suivaient Jésus : elles « avaient été guéries de maladies et d’esprits mauvais » (Lc 8,2).

Cette guérison que Jésus peut opérer dans nos cœurs, c’est le grand signe que nous devons manifester dans notre monde. Il ne suffit pas d’être capable de désigner les mauvais, comme les pharisiens étaient capables de le faire. Il ne suffit pas de passer notre temps à formuler des lois pour accuser des gens. Ce n’est pas comme cela que l’homme arrive à son bonheur. Les lois sont nécessaires pour nous permettre de vivre ensemble, elles peuvent aider à comprendre ce qui est bien et ce qui est mal. Mais ce qui permet à l’homme de progresser dans sa vie, ce n’est pas d’être convaincu qu’il est incapable de vivre, c’est d’être convaincu que, malgré ses difficultés, ses faiblesses, ses lâchetés, ses péchés, il peut être pardonné et il peut trouver un chemin de perfection.

C’est cette espérance que Dieu nous donne dans la personne de Jésus. C’est cette espérance que le pape François a voulu annoncer à l’humanité en décidant l’année jubilaire de la Miséricorde. C’est cette espérance qui nous permet, à nous tous qui sommes pécheurs, de venir rencontrer le Seigneur dans sa maison, non pas comme des gens parfaits qui feraient une grâce au Christ en l’accueillant, mais comme de pauvres gens auxquels le Christ fait une grâce en venant à eux. Cette miséricorde, nous en sommes les porteurs et nous devons en témoigner envers tous ceux qui nous entourent parce que c’est seulement par ce chemin que l’homme aujourd’hui peut échapper au désespoir.

Frères et sœurs, soyons dans la joie puisque Dieu nous a visités, puisqu’il nous a arrachés à la contrainte du péché qui enferme l’homme dans ses fautes et qu’il a ouvert devant nous un chemin de liberté. Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris



Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe à ND – Douzième dimanche du temps ordinaire – Année C
L’épisode de la confession de foi de Césarée marque une étape dans la vie publique de Jésus. L’annonce de l’avènement des temps nouveaux s’accompagne de signes accomplis par Jésus, enseignement, miracles. Mais que représente vraiment Jésus pour les disciples et les foules qui le suivent ? Après la réponse de Pierre, Jésus annonce sa passion et sa résurrection. Les disciples sont appelés à comprendre que la suite de Jésus passe, non par des critères de succès mondains, mais par l’offrande de soi. C’est aussi notre propre vocation comme disciples du Christ et membres de l’Église.
Dimanche 19 juin 2016 - Notre-Dame de Paris
Frères et Sœurs,

Ce passage de l’évangile de saint Luc constitue un tournant dans la construction du récit des évangiles. Il se retrouve aussi bien chez saint Matthieu que chez saint Marc. On nomme habituellement cet épisode, la confession de foi de Césarée pour rappeler la réponse faite par Pierre à la question du Christ : « Tu es le Christ, le Messie de Dieu ». C’est un tournant dans l’évangile parce que, jusqu’à ce moment-là, le Christ au long de sa vie publique a annoncé l’avènement des temps nouveaux du règne de Dieu et il a donné les signes de ce renouveau de la Promesse. Il a donné des signes par l’enseignement qu’il a prodigué aux foules qui le suivaient. Il a donné des signes par les miracles qu’il a opérés, nous en avons eu un exemple avec la résurrection du fils de la veuve de Naïm. Il a aussi annoncé l’avènement des temps nouveaux par l’attitude qu’il a adoptée dans ses relations avec les pécheurs à l’occasion du repas chez Simon le Pharisien.

Ce royaume nouveau est habité par une parole d’espérance et marqué par des signes de victoire sur la mort par la manifestation de la miséricorde de Dieu. Les évangiles nous disent que l’avènement de ce règne nouveau trouvait une grande audience auprès des gens qui entendaient et qui voyaient Jésus, et que, peu à peu, une foule a commencé à le suivre et à s’assembler autour de lui. Devant cette foule, Jésus pose une question qui va devenir une sorte de marqueur pour les disciples qui le suivent. Que représente-t-il pour tous ces gens qui ont été séduits par sa parole et par les signes qu’il a donnés ? C’est la question que Jésus pose à ses disciples : aux dires des foules, qui suis-je ? Ces foules qui le suivent, qu’ont-elles reconnu en lui ? Un beau parleur ? Un prédicateur ? Un grand sage ? Quelqu’un qui fait des miracles ? Sont-ils allés plus loin ? Le regard du Christ se rapproche de ses disciples après avoir parcouru des yeux les foules qui l’entourent et il leur pose, à eux, la question : « mais vous, que dites-vous de moi ? » (Lc 9, 20) Que dites-vous de moi quand vous parlez aux autres ? Pour vous qui suis-je ? Pierre prend la parole et dit : « Tu es le Christ, le Messie de Dieu » (Lc 9, 20). Les autres évangiles synoptiques précisent que cette réponse ne vient pas de lui-même mais de Dieu qui la lui a inspirée.

Cependant, la réponse de Pierre n’a pas clôturé la question. Il n’a fait que l’ouvrir. Qu’est-ce que cela veut dire le Christ, le Messie de Dieu ? Comment se représente-t-il ce Messie ? Et comment représente-t-il son action ? S’imagine-t-il que tout va continuer comme avant, par des signes et des discours qui vont attirer le monde ? Est-ce que le Messie va surmonter toutes les difficultés ? L’évangile rapporte que Jésus, « avec autorité, leur défend d’en parler » (Lc 9,21). On pourrait ajouter : parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent ! Pour éclairer cette défense, Jésus ajoute : le Fils de l’Homme va devoir souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et ressusciter le troisième jour. S’ils portaient en eux l’image d’un messie glorieux, dominant ses contradicteurs, surclassant ses ennemis et attirant comme par magie la foi de ses auditeurs, il faut qu’ils soient détrompés. Les événements vont se charger de montrer que ce n’est pas ainsi que Jésus accomplit sa mission. Il n’est pas venu pour séduire le monde, il n’est pas venu pour être reconnu par le monde, mais il est venu pour appeler, pour ouvrir un chemin, et ce chemin passe par la contradiction, par la haine, par la mort. C’est ainsi que cette scène où culmine la profession de foi de Pierre, devient le point de départ d’un nouvel épisode dans la vie de Jésus. Il va s’acheminer progressivement vers Jérusalem pour y être crucifié.

S’il défend aux disciples d’en parler, ce n’est pas simplement parce qu’ils ne sauraient pas quoi dire, ou parce qu’ils ne seraient pas compris, mais c’est parce qu’ils ne sont pas capables d’en parler. Pour l’instant, les critères qui les poussent et les soutiennent sont les critères du succès public, de la réussite, de l’enthousiasme. Les critères qu’ils vont devoir découvrir à mesure qu’ils vont suivre le chemin du Christ, sont les critères de la fidélité, de l’endurance, de la patience, et ultimement de l’offrande de soi. « Celui qui veut sauver sa vie la perdra ; celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera » (Lc 9,24). Au moment où nous en sommes, ils ne sont pas encore prêts à perdre leur vie pour le Christ. Ils le deviendront après la mort et la résurrection de Jésus quand ils recevront l’Esprit Saint.

Quant à nous, nous vivons après la Pentecôte. Nous avons reçu l’Esprit Saint et cependant nous ne sommes pas encore totalement acquis à cette vision de la mission par laquelle le Christ va sauver le monde. Nous ne sommes pas encore acquis à la conviction que c’est par la souffrance que la mort est vaincue. Nous ne sommes pas encore acquis à la conviction que ce n’est pas le succès humain qui est le critère de jugement de la qualité de la vie de l’Église. Trop souvent, nous réagissons comme si l’Église devait s’acquérir un droit de cité parmi les organisations humaines, comme si elle devait être plus attractive pour séduire ! Nous ne sommes pas envoyés pour séduire, nous sommes envoyés pour secouer, pour troubler, pour poser des questions, pour aider à lever les yeux vers Dieu et à attendre de lui le salut du monde.

Ainsi, frères et sœurs, à ce point de l’année liturgique, l’évangile de saint Luc nous invite à réviser la manière dont nous suivons le Christ, à interroger ce qui nous attire chez lui, à scruter ce que nous disons de lui, comment nous parlons de lui, comment nous parlons de l’Église, comment nous imaginons l’avènement du Royaume en ce monde, comment nous acceptons d’être appelés avec le Christ à nous renoncer nous-mêmes, à prendre notre croix et à le suivre.

Amen.

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe de réouverture de l’église St Germain de Charonne rénovée – 12e Dimanche du Temps ordinaire – Année C
La confession de foi que Pierre exprime en réponse à la question que Jésus pose au sujet de son identité, est un tournant dans l’évangile. Pour le Christ, être sauveur du monde, ce n’est pas prendre le pouvoir mais offrir sa propre vie. Dans une société fondée sur la sécurité, ceux qui souffrent n’osent plus dire qu’ils ont besoin de salut. Les chrétiens sont appelés à être attentifs aux fragilités des plus faibles. C’est un témoignage rendu au Christ Messie.
Dimanche 19 juin 2016 - Saint-Germain de Charonne (Paris XXe)
Frères et Sœurs, Chers Amis,

Le passage de l’évangile que nous venons d’entendre marque un tournant dans l’histoire de la mission de Jésus. Jusqu’à présent, avec ses disciples, il a posé des signes éclatants qui ont attiré sur lui l’attention de tous. Il a délivré un enseignement séduisant qui a aussi intéressé beaucoup d’hommes et de femmes autour de lui. Mais chacune et chacun de ceux qui l’ont vu et entendu, se sont faits leur idée sur l’identité de cet homme mystérieux. La question que Jésus pose à ses disciples ne vise pas simplement à recueillir les avis des uns et des autres, mais à leur faire dire qui est Jésus pour eux. Ou plus exactement, qu’est-ce qu’ils disent de lui ? Il ne s’agit pas simplement de connaître leur idée, leur opinion, mais il s’agit de savoir comment ils parlent de lui. Que disent-ils à son sujet ? Nous connaissons bien la réponse de Pierre : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Mais c’est là le tournant de l’évangile. A partir de ce moment-là, Jésus leur fait comprendre ce que veut dire être le Sauveur du monde. Cela ne veut pas dire prendre le pouvoir sur le monde. Cela veut dire offrir sa vie pour le monde.

Ce tournant dans la découverte de la personne et de la mission de Jésus éclaire évidemment le moment que nous vivons aujourd’hui à Saint-Germain de Charonne. Une église de village, même si, c’est un village ancien ! Une église ancienne, une église de village au cœur du tissu urbain de la ville de Paris. Une église très visible sur son promontoire, au milieu d’un tissu où beaucoup d’hommes et de femmes qui vivent dans ce quartier ont oublié, perdu ou n’ont jamais eu la connaissance du sens de ce monument au milieu de leur ville. Que pensent-ils ? Que disent-ils de cette église, non pas simplement évidemment du bel édifice qu’ils ont sous les yeux, mais du peuple qui y habite et qui porte au milieu de ce quartier le signe du Christ ? Que disent-ils ? Que pensent-ils de la présence chrétienne dans leur ville et dans leur vie ? Peut-être certains, comme c’était le cas au moment de Jésus, pensent-ils à des personnages exceptionnels et particulièrement présents à la mémoire de l’humanité, qui ne sont pas seulement Jean-le-Baptiste ou Elie, ou un prophète d’autrefois ? Peut-être voient-ils dans le Christ, une parole de sagesse répandue sur le monde ? Peut-être voient-ils en lui quelqu’un qui a prononcé des mots capables de changer quelque chose à l’existence des hommes ? Ou peut-être voient-ils en lui quelqu’un dont on peut attendre des miracles ? Mais nous, qui voyons-nous en lui ? Qui est-il pour nous, qui sommes aujourd’hui sa présence visible dans ce quartier ? N’est-il qu’un prophète ? N’est-il qu’un sage ? N’est-il qu’un thaumaturge ? N’est-il qu’un homme exceptionnel ? Ou bien est-il vraiment le Christ, le Messie de Dieu, c’est-à-dire le Sauveur envoyé par Dieu ?

Pour reconnaître un sauveur, il faut avoir besoin d’être sauvé. Nous vivons dans un univers, une société, une culture, fondés sur la sécurité et sur la stabilité de notre genre de vie, et donc, une société et une culture pour qui le salut n’a pas beaucoup de contenu. Pourtant, combien d’hommes et de femmes au milieu de nous sont touchés par la souffrance ! La souffrance physique déjà, la souffrance affective, la souffrance psychologique, la souffrance économique… Bref, beaucoup d’hommes et de femmes de notre temps, dans cet univers qui se prétend sauvé et sécurisé font en fait l’expérience dans leur vie, du risque et de la précarité. Mais cette expérience, ils n’osent même plus la dire, tant ils ont le sentiment d’être étranges dans un monde où tout paraît sûr. Ils la cachent comme une tare ou comme une faute. Ils n’osent plus dire qu’ils ont besoin de salut. Et pourtant, si nous étions attentifs à ces fragilités qui habitent notre corps social, elles nous permettraient d’éclairer d’un jour nouveau notre sentiment de sécurité et le sentiment de n’avoir besoin de rien ni de personne.

Pour nous, qui voulons être disciples de Jésus au cœur de cette société, qui voulons porter à nos frères une parole d’espérance, il faut que nous soyons capables de dire à nouveau de Jésus : il est le sauveur, le sauveur dont le monde a besoin, le sauveur que le monde attend. Si nous pouvons dire que Jésus est le sauveur, c’est dans la mesure où notre foi au Christ et notre communion avec lui nous conduisent chacune et chacun d’entre nous, selon nos moyens et nos possibilités, à offrir notre vie pour que les autres vivent, à renverser la logique qui veut que nous ayons spontanément tendance à utiliser les autres pour nous faire vivre, en logique qui utilise notre vie pour faire vivre les autres. Ce retournement de l’amour en nos cœurs est le premier témoignage que nous devons rendre au Christ Messie, lui qui nous invite à donner notre vie pour la sauver.

Frères et sœurs, à l’occasion du renouveau de cette église de Saint-Germain de Charonne, je souhaite que chacune et chacun d’entre vous vive le renouveau de la foi en son cœur, le renouveau de la charité dans sa manière de vivre, le renouveau de l’espérance dans le regard qu’il porte sur ses frères. Oui, que le Seigneur soit pour nous le Christ et le Messie, celui qui fait de nous des signes du salut qu’il est venu apporter au monde.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe d’ordinations diaconales à ND pour la Société des Missions Etrangères de Paris et le diocèse de Wallis et Futuna - 14e Dimanche du temps ordinaire – Année C
Après les succès du début, Jésus fait comprendre à ses disciples que sa mission passe par l’épreuve. Ceci exige de se libérer de tout ce qui peut l’entraver. La mission est universelle. Elle nécessite de vivre en communion avec le Christ, jusque dans l’offrande de soi par un certain nombre de renoncements dans la générosité du cœur. Dieu continue d’appeler des ouvriers pour sa moisson abondante. Cette offrande a pris forme en particulier au sein des MEP jusqu’aux extrémités de la terre.
Dimanche 3 juillet 2016 - Notre-Dame de Paris
Frères et Sœurs,

Tout avait l’air de bien se passer : les miracles se multipliaient, les foules se pressaient autour de Jésus pour l’écouter, et il semblait que le petit groupe des douze rassemblés autour de lui, disposait de tout le nécessaire pour accomplir sa mission. Dans l’évangile de saint Luc, cet avenir si radieux est brusquement remis en question après la profession de foi de Césarée et la transfiguration. Jésus fait découvrir à ses disciples que la mission que Dieu lui a confiée et que le Fils confie à ses disciples n’est pas une partie de plaisir mais une épreuve. C’est pourquoi, à ceux qui veulent devenir ses disciples et le suivre, il demande de se libérer de ce qui pourrait entraver leur marche, d’abandonner leur maison, leur pays, de laisser leur famille, de prendre sur eux la croix et de le suivre. Nous ne sommes plus dans les beaux jours de la première annonce. Avec Jésus, nous sommes entrés dans le chemin qui le conduit à Jérusalem où vont se dérouler les événements décisifs : il va y manifester que sa mission est inséparable de l’offrande qu’il fait de sa vie. S’il appelle les soixante-douze, c’est évidemment pour signifier un élargissement de la mission initiale. Les douze ne suffiront pas, tellement la moisson est abondante, même si, à ce moment-là, l’abondance de la mission n’est pas une évidence. Mais c’est une vue prophétique : la mission sera abondante, il faudra beaucoup d’ouvriers parce qu’il ne s’agira plus simplement de prêcher à travers la Judée, la Galilée, la Samarie, mais de prêcher aux dimensions du monde. Les soixante-douze représentent cette mission aux païens. Il s’agit de leur annoncer que le Royaume de Dieu s’est fait proche.

A mesure que nous entendons cette parole du Christ, nous découvrons combien elle peut rencontrer de résistance - non pas simplement parce que beaucoup de gens n’attendent rien ni de Dieu, ni du Christ, ni de l’Église, ni de nous, et se trouvent très bien comme ils sont -, mais aussi des résistances en nous-mêmes. Dans une culture de l’équivalence absolue de toutes les vérités, de quel droit pourrions-nous penser que nous avons quelque chose à annoncer ? De quel droit pouvons-nous penser que nous avons à dire aux hommes que le Royaume de Dieu s’est fait proche ?

En son temps, le Pape Jean-Paul II avait consacré une encyclique à la vie missionnaire. Il voulait par là nous aider à comprendre que la diffusion universelle du message du Christ n’était pas un accident de l’histoire, mais la forme même de la mission de Jésus, envoyé par le Père, pour le salut de la multitude et non pas simplement pour le salut de quelques-uns. Cette dimension universelle de la mission et les résistances qu’elle doit surmonter en nous-mêmes et dans ceux auxquels on est envoyé - fut-ce avec des paroles de paix -, nous aident à comprendre pourquoi le Christ dit à ses disciples que, pour le suivre, il faut prendre sa croix chaque jour. Ce n’est pas simplement parce que, plus c’est difficile, plus c’est méritoire… mais parce qu’on ne peut pas être missionnaire du Christ sans vivre en communion avec lui. On ne peut pas être en communion avec le Christ en contournant le Golgotha. Être en communion avec le Christ, ce n’est pas simplement être en communion avec le prédicateur à succès, avec le champion des miracles qui émerveille les foules, c’est être en communion avec celui qui durcit son visage comme la pierre pour aller vers Jérusalem. C’est un chemin où nous sommes crucifiés avec lui, comme le dit saint Paul. Nous devons porter en nous le signe de l’offrande que Jésus fait de sa vie.

La conviction qui s’est développée à travers la tradition ecclésiale, que le ministère apostolique est lié indissolublement à cette offrande totale de soi, trouve sa forme dans l’engagement que vous prenez au moment d’être diacre, de vivre le célibat perpétuel et d’obéir à votre évêque jusqu’à la fin de vos jours. Ce sont deux expressions, deux modalités de notre dépossession. Nous renonçons à une descendance humaine, nous renonçons à la libre disposition de nous-mêmes, et nous savons bien, quelles que soient notre sincérité et la force de notre engagement, que ce renoncement à notre descendance et à notre autonomie, nous aurons à le conduire jour après jour, tout au long de notre vie. En effet, à défaut de descendance humaine, on sera toujours tenté de se fabriquer une descendance « spirituelle », c’est-à-dire de se faire des disciples pour soi ! A défaut d’être complètement autonome, on trouvera les modalités pour faire approuver ce que nous avons décidé de faire dans la plus profonde obéissance… Ce n’est pas comme cela que Jésus appelle ses disciples. Il les appelle à la générosité du cœur la plus totale et la plus profonde. Il les appelle à s’en remettre à lui, complètement, pour notre avenir.

C’est pourquoi la célébration que nous vivons est très importante pour notre Église. Elle est d’abord le fruit de la fécondité de l’Esprit à travers le corps ecclésial qui suscite des hommes, prêts à faire ce don d’eux-mêmes pour la mission. C’est un événement très important pour chacune de vos existences, parce que cette célébration oriente votre avenir. C’est un moment très important pour vos familles et vos amis qui sont appelés eux-aussi à faire un pas en avant, non pas pour vivre comme vous, mais pour entrer dans les raisons qui vous ont fait répondre à cet appel et découvrir avec vous que la promesse faite par Isaïe n’est pas perdue. Dieu continue de rassembler son peuple et se déploie à travers les dons qu’il fait : « Voici que je dirige la paix comme un fleuve et comme un torrent qui déborde la gloire des nations » (Is 66, 12). C’est une mission sans commune mesure avec nos capacités et nos possibilités de transformer le monde, et pourtant, c’est à la transformation du monde que nous nous engageons par l’offrande de notre vie.

Cette offrande n’est pas seulement un effort quotidien de conversion. Les annales et l’histoire de la Société des Missions Étrangères de Paris à laquelle vous appartenez, nous font découvrir que cette offrande de soi a pris des formes tout à fait radicales pour un certain nombre de vos prédécesseurs. Je ne parle même pas de ceux qui ne sont jamais arrivés à destination, morts avant d’avoir vu la terre promise et qui ont fait l’offrande de n’être pas arrivés là où Dieu les appelait. Je pense aussi aux martyrs qui ont jalonné les siècles. A chaque génération, il y a parmi les membres de la Société des Missions Étrangères, des hommes qui sont allés jusqu’au bout, non parce qu’ils étaient plus forts que les autres, mais parce qu’ils se sont trouvés dans cette situation et que Dieu les a accompagnés et soutenus. Évidemment, avec la présence parmi nous du Vicaire apostolique de Phnom Penh, nous pensons aux chrétiens du Cambodge, encore si près de nous dans le temps. Mais il y a bien d’autres lieux en Asie et dans le monde, où la suite du Christ passe vraiment par la croix. Cette perspective n’est pas une sorte de baroud auquel vous seriez invités pour exalter la force de nos armes. C’est vraiment un abandon complet de nous-mêmes dans la puissance de Dieu. Nous ne sommes pas des héros de la foi, nous sommes des porte-paroles de la puissance de Dieu à travers notre faiblesse. Cette remise que nous faisons de nous-mêmes en renonçant à un certain nombre de points d’appui humains, ne nous jettent pas dans la tristesse ou la crainte de l’avenir, elle nous jette dans la joie de ceux qui savent en qui ils ont mis leur confiance.

Ainsi, chers amis, en vous ordonnant diacres, je suis heureux de répondre à l’appel du Christ qui nous dit de prier pour envoyer des ouvriers à sa moisson. Beaucoup de ceux qui vous connaissent et vous entourent, doivent faire un chemin pour comprendre que la mission n’est pas simplement le service de notre communauté. On nous dit souvent : comment pouvez-vous envoyer des prêtres ailleurs alors que nous en manquons si cruellement ici ? Nous regardons ce que nous croyons que nous devrions avoir et que nous n’avons pas, et nous ne pensons pas à ce que nous avons et que nous devrions partager. La mission ne consiste pas à développer au maximum le bon fonctionnement de nos communautés mais à nous laisser porter par l’appel du Christ pour que l’annonce du Royaume atteigne les extrémités de la terre et pas simplement le canton voisin. D’une certaine façon, c’est aussi notre sacrifice pour que la moisson abondante soit prise en compte à travers le monde.

Rendons grâce à Dieu qui nous permet ainsi de participer à la mission du Christ. Confions-lui avec toute notre foi ceux qu’il appelle, et confions-lui ceux qu’il pourra encore appeler demain.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



Homélie du cardinal André Vingt-Trois - Messe d’ouverture du XVe Congrès international de droit canonique médiéval à St Étienne du Mont – 16e Dimanche du temps ordinaire – Année C
Dimanche 17 juillet 2016 - St Etienne du Mont (Paris Ve)
Frères et Sœurs,

En plaçant cet épisode de la visite de Jésus dans la maison de Lazare, Marthe et Marie, à cet endroit de son évangile, saint Luc lui donnait une portée tout à fait décisive et qui dépassait de loin le simple souvenir d’une visite amicale et d’une petite scène de ménage entre les deux sœurs. En effet, quand le légiste a demandé à Jésus ce qu’il devait faire pour avoir la vie éternelle, Jésus lui a fait réciter le Premier Commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force, de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même ». Le légiste, pour justifier sa question, et peut-être mettre Jésus dans l’embarras, lui a demandé : mais comment savoir qui est mon prochain ? Jésus a répondu à cette question par la parabole du Bon Samaritain.

En plaçant immédiatement cet épisode de la visite de Jésus chez Marthe et Marie, après la parabole du Bon Samaritain, saint Luc continue sous une autre forme le commentaire du Premier Commandement. En effet, la parabole du Bon Samaritain donnait la clef pour savoir ce que voulais dire « aimer son prochain comme soi-même ». Qu’est-ce que cela veut dire d’aimer Dieu de toute sa force, de tout son cœur, de tout son esprit ? Personne ne l’a dit ! Et voilà cette scène, dans laquelle Luc met en évidence la posture de Marie assise aux pieds de Jésus qui écoute sa parole. Nous savons que cette position assise aux pieds du maître pour écouter sa parole, c’est la position type du disciple dans l’Évangile. Alors, que manifeste cette attitude de Marie ? Quelque chose de très simple que tous les enfants du catéchisme comprennent : quand Jésus est quelque part, rien ne vaut mieux que lui ; rien ne mérite plus d’attention, plus d’activité, que d’écouter sa parole. Il ne s’agit pas d’une sorte de vedettariat sur la personne de Jésus mais c’est simplement la reconnaissance que, lorsque Jésus est quelque part et qu’il parle, c’est Dieu qui parle. « Aimer Dieu de tout son cœur, de toute sa force et de tout son esprit », c’est lui donner la première place, de façon exclusive, c’est-à-dire évidemment, sans le mettre en concurrence avec des idoles, mais aussi de façon exclusive dans notre manière d’agir, ne pas faire autre chose que de s’occuper de lui. Quand je suis devant Dieu, plus rien d’autre ne compte. Aimer Dieu de tout son cœur, de toute sa force et de tout son esprit, c’est se mettre dans la situation de Marie, dans la situation du disciple, qui a la meilleure part et cette part ne lui sera pas enlevée.

A partir de ce commentaire du Premier Commandement, la chrétienté, au cours des âges, a cherché des solutions pour le mettre en pratique, parce qu’évidemment, on ne pouvait pas seulement écouter la parole de Dieu ! C’est ainsi que la présentation en parallèle de Marthe et de Marie a pu servir de référence pour se répartir des fonctions. On a pensé que certains étaient appelés à ne rien faire d’autre que d’être aux pieds du Seigneur. On leur a destiné une vocation exceptionnelle et admirable, pourvu que cela ne soit pas la nôtre, mais c’est une petite minorité… Tout le monde ne peut pas vivre dans la contemplation !

Les commentateurs sont bien embarrassés par ce face à face entre l’activité très naturelle, très humaine de Marthe, qui prépare le repas, qui prend soin du Seigneur avec ce qu’elle sait faire, et Marie qui se plonge dans la contemplation. Peut-être que nous pourrions trouver un chemin d’interprétation en nous remémorant la lecture du livre de la Genèse. Abraham accueille des visiteurs inconnus. Ils ont l’apparence humaine mais on saura par la suite qu’Abraham a été visité par des envoyés de Dieu qui lui annoncent la naissance prochaine de son fils. En faisant préparer le repas et la fête pour ses visiteurs, Abraham ne se détourne pas de Dieu. Il accueille les envoyés de Dieu dans ces visiteurs inconnus. Ceci veut dire que la meilleure part ne signifie pas ne rien faire, mais au contraire de tout faire pour Dieu. Que ce soient la prière, la méditation, le travail, les relations familiales, tout ce qui fait le tissu d’une existence humaine prend sa dimension plénière d’obéissance aux Commandements, non pas parce qu’on sélectionnerait la manière d’obéir aux Commandements, mais parce qu’on met comme fondement de cette activité humaine l’obéissance à la volonté et à la Parole de Dieu.

Sans doute serions-nous bien avisés de reprendre, de parcourir et d’examiner nos implications, nos engagements, notre travail, notre tissu de relations, non pas sous l’angle de la concurrence ou de la compétition avec la prière, mais sous l’angle de l’hommage et de l’obéissance que nous devons à Dieu à travers toutes ces activités. Lequel hommage et laquelle obéissance ne sont possibles que si, à certains moments, nous sommes capables de tout abandonner pour nous plonger dans la relation avec Dieu.

Dans une société où la réalité de Dieu est de plus en plus ignorée, sinon combattue, le témoignage de la foi consiste précisément à voir comment ceux qui croient en Dieu, premièrement, vivent avec une capacité de relativiser ce qu’ils font : rien ne peut devenir un absolu divin qui prenne la place de Dieu ; mais encore, comment la qualité de notre activité, la force de nos engagements, la fidélité à ce que nous devons faire, sont eux-mêmes des témoignages de la foi que nous avons au Dieu unique.

En dehors de cette perspective de l’engagement total de notre vie dans tous les domaines de l’existence, nous ne pouvons mener qu’une vie de schizophrène : chrétien à ses heures - bien souvent assez courtes - et païen le reste du temps. Ce n’est évidemment ni ce que Jésus a voulu inaugurer, ni ce que saint Luc a voulu nous faire comprendre à travers cette visite du Seigneur chez Marthe et Marie. Nous sommes aux pieds du Seigneur pour accueillir sa parole et nous accueillons vraiment sa parole quand nous faisons sa volonté.

Amen.

+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.



Homélie du cardinal André Vingt-Trois – Fête de Sainte Marie-Madeleine Messe à l’occasion du Pèlerinage annuel « croisade de la paix » du diocèse de Sens et Auxerre à Vézelay
Les larmes de Marie-Madeleine
Vendredi 22 juillet 2016 - Basilique Sainte Marie-Madeleine de Vézelay (Diocèse de Sens-Auxerre)
L’évangile que nous venons d’entendre nous présente le chagrin de Marie-Madeleine. Sur qui pleure Marie-Madeleine ? Quelles sont les causes de sa tristesse ? Jadis, elle avait pleuré sur elle-même et sur ses péchés. Aujourd’hui, elle pleure parce que celui que « son âme désire » a disparu. Elle ne connaît pas encore la résurrection du Christ ; elle croit simplement qu’on a enlevé son corps et qu’elle ne sait pas où il a été déposé. Nous devons prendre le temps d’écouter son chagrin et de regarder ses larmes, car son chagrin et ses larmes disent quelque chose du désarroi de notre société.

Beaucoup de nos contemporains ont perdu la capacité de reconnaître le Christ dans leur vie. Aujourd’hui nous, nous tous de quelque façon, nous faisons l’expérience de cette absence du Christ ou du moins de notre difficulté à le retrouver : on « ne sait pas où on l’a déposé. » Peut-être l’avons-nous rencontré à plusieurs reprises au cours de notre vie. Peut-être, comme Marie-Madeleine, avons-nous eu des expériences fortes de sa présence. Mais après des années écoulées dans la banalité des jours, environnés par l’indifférence ou la négation qui se sont répandues, sommes-nous encore capables de dire où on a déposé notre Seigneur ?

Tous, nous sommes confrontés à des épreuves réelles : épreuves de santé, épreuves de la vie professionnelle, épreuves des trahisons affectives, épreuves collectives de notre pays. Est-ce que devant tout ce qui arrive dans une vie humaine, notre lien avec le Christ demeure une référence et une force ? Ou bien, est-ce que, comme Marie-Madeleine, nous vivons seulement sur le souvenir d’une présence disparue ? Marie-Madeleine ne se résout pas à cette perte, elle est brisée de chagrin « tout en pleurs ». Bienheureuses larmes qui expriment le manque de sa vie !

Frères et Sœurs, ne prenons pas notre parti de ne plus savoir où est notre Seigneur. Il est si tentant et si facile de sombrer dans le fatalisme, de ne voir que l’incohérence et l’injustice, de chercher dans les erreurs des autres les causes de notre désarroi. On est prêt à accueillir toutes les explications pourvu qu’elles nous dispensent de faire un retour sur nous-mêmes et de nous remettre à la recherche de celui que nous avons perdu. On fait facilement la chasse aux coupables possibles, mais on se garde trop de regarder en quoi notre propre manière de vivre participe aussi des malheurs de l’humanité.

1. Dieu interdit de séjour.

Quand une société comme la nôtre dépense tant d’énergie à éradiquer, ou au moins à masquer, toute référence à Dieu et à la foi personnelle, nous ne pouvons pas nous étonner que cette forme d’interdiction de séjour se retourne contre nous. Combattre les errements du fanatisme par la seule contrainte de la force et de l’interdiction est voué à l’échec, si nous ne croyons plus réellement aux fondements de notre culture et de notre civilisation. De notre héritage chrétien, nous avons gardé, à juste titre, le goût et l’amour de la liberté. Nous en avons hérité notre liberté de penser, notre liberté de croire et notre liberté de choisir nos modes de vie. Et nous pouvons être fiers de cet héritage et souhaiter le défendre.

Mais nous avons cru et laissé croire que cette liberté pouvait se développer sans entraîner avec elle une exigence morale dans la manière de conduire notre vie. Cette exigence morale suppose que nos désirs personnels spontanés soient soumis à l’examen de notre raison. Il ne peut pas y avoir de société solidaire et unie s’il n’y a pas la conviction que les intérêts de chacun doivent être régulés par les impératifs du bien de tous. Nous le savons bien dans notre expérience de la vie familiale. Elle ne peut pas être harmonieuse et heureuse pour les membres d’une famille si chacun n’accepte pas de réduire ses attentes particulières pour la satisfaction de tous les membres de la famille. Combien de familles voyons-nous se désagréger parce que chacun des époux vit ses désirs et ses attentes sans s’inquiéter des désirs et des attentes de l’autre ?

Jésus de Nazareth, en aimant « les siens jusqu’à l’extrême » et en donnant sa vie pour eux, leur indiquait le véritable chemin de la réussite humaine : se faire les serviteurs les uns des autres. L’effacement de la référence divine dans notre culture et notre société, c’est immédiatement l’effacement du devoir de solidarité et le renoncement au devoir du service mutuel. Si nous oublions le Dieu de Jésus-Christ, si nous le rejetons hors de notre vie et de nos préoccupations, si nous en faisons un « interdit de séjour », ne nous étonnons pas que notre société perde confiance en ses valeurs fondamentales et qu’elle se transforme sous nos yeux en un champ de compétition pour que chacun puisse tirer le meilleur parti pour lui, fût-ce au détriment des autres.

Nous n’échapperons pas aux questions radicales que nous impose notre temps. Contre le fanatisme, la violence et le terrorisme, quelles sont les valeurs que nous voulons défendre et pour lesquelles nous sommes prêts à faire des sacrifices ? Est-ce que ce sont les valeurs de solidarité et de service des autres ou est-ce que ce sont les valeurs du libertinage et de l’égoïsme individuel ? Si rien ne compte que ce que je désire pour moi, alors que m’importent les familles brisées, les jeunes sans avenir, les rejetés de notre société, les « déchets » comme nous dit le Pape François, les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants qui fuient la violence et la mort au prix de leur vie ? Qu’importe à notre Europe prospère, les millions d’êtres humains qui meurent de faim ou victimes de la misère à travers le monde.

Oui, si nous ne savons plus où on a mis le Seigneur, alors nous avons des raisons de pleurer avec Marie-Madeleine, car notre cœur est devenu indifférent aux hommes.

2. La lumière du ressuscité.

Laissons-nous encore conduire par Marie-Madeleine vers la lumière du Ressuscité. À travers ses larmes, quelques signes continuent de lui parvenir. Des signes qui restent mystérieux mais qui sont quand même réels : d’abord ces deux hommes installés dans le tombeau et un troisième qui vient derrière elle. Ce troisième homme, l’évangile nous dit que c’était Jésus, mais elle ne le savait pas et le prenait pour le jardinier.

Même si nous nous sommes éloignés de Jésus, même si nous n’avons plus de lui que des souvenirs brouillés, même si nous ne savons pas ce qu’il est devenu, l’expérience de Marie-Madeleine nous permet de comprendre que lui est toujours présent à notre vie. Il demeure présent si, comme Marie-Madeleine, nous gardons le souvenir de sa présence et si nous éprouvons le regret de son absence. Il demeure présent par des messagers qui nous posent des questions comme ces hommes en ont posé à Marie-Madeleine : « Pourquoi pleures-tu ? Que cherches-tu ? ». Heureux sommes-nous si, dans le fond de notre cœur et de notre mémoire, nous n’avons pas encore perdu le désir de retrouver le Christ ! Heureux sommes-nous si, comme Marie-Madeleine, nous sommes encore habités par une soif de le retrouver et « d’aller le prendre. » Ne refoulons pas nos regrets, notre nostalgie ou notre attente ! Osons dire que nous avons besoin de lui comme vous l’avez fait en venant ici ce matin ! Osons nous le dire à nous-mêmes, osons le dire aux autres comme Marie-Madeleine l’a dit à ces inconnus !

Heureux sommes-nous si, comme Marie-Madeleine, nous entendons Jésus nous appeler par notre nom et se faire reconnaître de nous ! Heureux sommes-nous si nous ne restons pas sourds à cette parole que Jésus adresse aujourd’hui au secret de nos cœurs ! Qui que vous soyez, il vous appelle à le reconnaître comme votre maître et à vous laisser conduire par lui. Mais, comme pour Marie-Madeleine, s’il se fait reconnaître de vous aujourd’hui, ce ne sera pas seulement pour vous donner la joie de le posséder. Ce sera pour vous donner la mission de l’annoncer à ses frères. Elle voulait le trouver et le prendre. Il s’est laissé trouver, mais il ne s’est pas laissé prendre : « Ne me retiens pas ». Il ne se fait pas connaître à nous pour nous rassurer et nous consoler dans nos épreuves. Il se fait connaître pour fortifier la foi de ses frères. Il fait de nous ses témoins pour nous aider les uns les autres à reconnaître sa présence. Vous aussi, puissiez-vous demain dire avec Marie-Madeleine : « J’ai vu le Seigneur. » et raconter ce qu’il aura dit à votre cœur.

Amen !

+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.


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