1. Les ténèbres sur le monde.
La nuit de Bethléem voit se lever la lumière du soleil de justice, Celui qui dira de Lui-même : « Je suis la lumière du monde ». Celui qui naît dans l’obscurité à Bethléem, inconnu de tous, sauf de quelques bergers, vient pour illuminer la terre. Il accomplit ainsi la prophétie d’Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière. Sur les habitants du pays de la mort, une lumière a resplendi. » C’est à Israël que fut envoyée en premier cette lumière dans la nuit. Mais la vocation d’Israël est de vivre l’Alliance avec Dieu comme un signe destiné à toutes les nations. C’est donc aussi sur la nuit du monde que se lève cette lumière. De quelque façon, la nuit de Bethléem est le signe des ténèbres dans lesquelles se débat l’humanité jusqu’à la fin des temps. Elle est le signe de notre nuit en ce jour de 2016. Elle rassemble dans ses ténèbres toutes les misères de notre humanité et toutes nos expériences du pays de la mort.
Il serait trop long et fastidieux de dresser la liste des malheurs des hommes. Ils nous sont présents chaque jour par les informations qui nous font proches des grands événements, quitte à les dramatiser un peu pour faire monter le suspens, flatter le goût du spectacle et du risque virtuel. Mais comment pourrions-nous oublier ce soir les peuples massacrés et dispersés en Syrie et en Irak, particulièrement à Alep ? Comment oublier les dizaines de milliers de chrétiens d’Orient qui essaient de se maintenir sur leur terre et d’y maintenir le témoignage de l’Évangile ? Comment oublier chez nous les victimes des attentats commis à Paris, à Nice, et l’assassinat du P. Jacques Hamel à St Étienne du Rouvray ? Comment oublier les victimes du récent attentat de Berlin ? Comment oublier les « laissés pour compte » du développement économique de notre société de prospérité qui vivent d’expédients, refoulés sur les marges des rendements financiers, comme ils sont rejetés aux marges de nos cités ? Comment oublier enfin dans cette nuit où la sainte famille ne trouve pas de place dans la salle commune de l’auberge, les immigrés qui errent à travers nos pays opulents sans trouver de place dans nos nations, nos entreprises et nos foyers, nos esprits et nos cœurs ?
Non, la nuit n’est pas seulement symbolique, elle est bien réelle. L’humanité vit bien dans le pays de la mort, même si elle essaye de l’oublier.
2. Ne craignez pas…
C’est aussi à nous que s’adresse la parole de l’ange aux bergers : « Ne craignez pas. » Elle reprend les paroles même de Gabriel à la Vierge Marie. Comme si Dieu, s’adressant aux hommes, devait apaiser leur crainte. Comment se fait-il que la Parole de Dieu puisse susciter leur crainte ? Dieu ne se manifeste pas aux hommes pour leur inspirer une terreur, fût-elle sacrée. Il s’adresse à eux et il vient partager leur condition humaine, non pas pour faire d’eux une foule apeurée, mais, au contraire, pour leur annoncer une libération et leur proposer des chemins de bonheur. C’est pourquoi il se révèle, non pas dans la force de sa puissance, mais dans la pauvreté et la faiblesse d’un enfant nouveau-né.
Le Dieu de Jésus-Christ n’est pas un maître aliénant dont les disciples devraient être regardés par leurs concitoyens comme les dangereux propagandistes d’une doctrine de sujétion. Il est un Père qui veut faire grandir ses enfants dans leur dignité humaine et le respect de leur liberté. C’est pourquoi il ne s’impose pas avec puissance, il se propose dans la faiblesse pour que nul ne puisse être repoussé par sa venue.
Les évangiles nous invitent à méditer sur l’accueil réservé à cette faiblesse de Dieu. Non seulement il n’y avait « pas de place pour eux dans la salle commune », mais nous verrons très vite que la naissance de cet enfant va provoquer une panique des puissants de ce monde, au point que Hérode va décréter l’exécution de tous les nouveau-nés de Bethléem. Le massacre des Innocents n’est pas une péripétie macabre, c’est un signal : la venue du Messie vient perturber les pouvoirs. Sa discrétion même les inquiète et les agite plus qu’une force politique dont ils connaissent bien les ressorts et les faiblesses.
Notre aptitude, -ou notre inaptitude-, à accueillir le pauvre et à partager avec lui, nous révèle aujourd’hui les mêmes craintes. Ce pauvre qui fait irruption dans notre monde va-t-il, par la seule présence de son dénuement, remettre en cause le consensus sur lequel se fonde notre pacte social : le consensus du bien-être et de la consommation ? Allons-nous être acculés à renoncer à quelque chose de notre superflu pour que ne meurent pas ceux qui n’ont pas le nécessaire ? Après des siècles de pénurie et de précarité notre société connaît la satisfaction des désirs, de tous les désirs. Serait-ce pour ne pas pouvoir en profiter en paix ? Ne sont-ils pas coupables, ou en tout cas responsables, de leur misère ceux qui viennent mendier les miettes de notre abondance ?
On raconte qu’une nuit, saint Louis-Marie Grignon de Montfort vint frapper à la porte d’une de ses communautés, portant un miséreux sur ses épaules. Il criait : « Ouvrez la porte à Jésus-Christ ! ». En cette nuit, nous devons nous aussi entendre cet appel que relançait saint Jean-Paul II, il y a bientôt quarante ans lors de la Messe d’inauguration de son pontificat : « Ouvrez, ouvrez largement les portes au Christ ! »
3. « Ouvrez la porte à Jésus-Christ ! »
Ouvrons au Christ la porte de nos cœurs !
Accueillons-le comme l’accomplissement de la promesse de Dieu pour le salut des hommes, comme l’espérance de notre vie, comme une chance pour chaque homme et chaque femme de notre monde. Accueillons-le avec joie car sa lumière traverse les ténèbres des existences humaines. Il console les cœurs affligés, il apaise les âmes tourmentées, il soutient la générosité du partage, il est la paix pour le monde car il veut établir la justice.
Accueillons sa parole qui est une lumière pour notre liberté et un appel pour redresser ce qui est désordonné dans nos existences. Accueillons sa vérité sur l’homme et ses exigences qui nous rendent libres. Accueillons ses appels à l’amour du prochain, au pardon et à la réconciliation.
Ouvrons au Christ la porte de nos vies !
Il frappe à cette porte en la personne de ceux qui ont été trahis dans leur amour et abandonnés. Il tend vers nous sa main de mendiant dans la personne des « laissés pour compte » de nos sociétés développées, ceux dont on préfèrerait ne pas connaître l’existence et sa précarité. Ceux qui font les frais de la progression du sacro-saint niveau de vie après lequel on nous fait courir.
Ouvrons au Christ la porte de nos familles !
Jeunes époux qui vous unissez par l’engagement du mariage, ne croyez pas que vous pourrez le mener à bien dans la fidélité à travers les épreuves en oubliant celui qui est le fondement même de l’alliance. Ouvrez votre couple à la présence de Jésus-Christ. Faites-lui sa place chez vous et dans votre foyer.
Parents qui avez la responsabilité de l’éducation de vos enfants, ne croyez pas que vous pourrez leur apporter tout ce que vous souhaitez pour eux en faisant l’impasse sur leur éducation chrétienne. Ouvrez votre famille à la rencontre de Jésus-Christ. Qu’il soit quelqu’un qui compte pour vous et pour vos enfants.
Ouvrons au Christ la porte de notre société !
La réduction au silence et à l’effacement de toute expression publique de la foi n’exprime pas un véritable respect de la grandeur de l’homme ni du progrès de la paix sociale. Elle est un leurre que brandissent ceux qui veulent promouvoir une vision de l’homme réduit à la négation de toute transcendance. Devant les débats qui ont défrayé la chronique de ces semaines-ci, nous pouvons nous demander pourquoi notre société se sent menacée par les expressions des croyances des hommes. ?
La laïcité et nos libertés publiques seraient-elles si fragiles que quelques politiciens provocateurs ou quelques militants virtuels en mal d’identité suffisent à mettre en danger la liberté et la tolérance nécessaires à notre société ?
Notre conception de la liberté humaine et de la dignité de la femme dans la société est-elle si contestable qu’on ne puisse la proposer à la conviction par la vigueur de l’exemple et la beauté de ses fruits ? Avons-nous si peu confiance dans sa valeur que nous soyons contraints de l’imposer par la rigueur de la loi ?
Faut-il rappeler que l’adage : « pas de liberté pour les ennemis de la liberté » n’est un programme ni très paisible ni très efficace pour l’éducation des libertés et de la responsabilité humaine ?
4. Notre joie.
Cet enfant « nouveau-né, emmailloté, couché dans une mangeoire » est donné aux bergers comme le signe de l’avènement du Messie. Il est espérance pour les pauvres, promesse de libération, garant de la dignité de chaque personne humaine, y compris -et surtout- les plus faibles et les plus démunis de défense. Il est le don de Dieu pour le bonheur des hommes. Il se propose comme un appel discret à la liberté humaine pour que nous revenions à notre véritable vocation d’enfants de Dieu. Il est lumière dans notre nuit.
Comme les bergers de la nuit de Bethléem, cette nuit, chacun de nous est invité à s’approcher de l’enfant nouveau-né, non par fascination pour je ne sais quelle « magie de Noël », mais pour accueillir sa promesse : par lui, avec lui et en lui, l’humanité entre dans le chemin du salut et ce chemin est ouvert à tous les pauvres de la terre et chacun de nous peut y accéder en changeant sa manière de vivre, en se laissant guider par l’amour que Dieu nous offre pour aimer nos frères.
Ne boudons donc pas notre joie devant ce don merveilleux. Nous avons raison de nous réjouir et de vouloir partager cette joie. Mais n’oublions pas à qui nous la devons. Ne nous contentons pas des signes de la fête et du partage en faisant silence sur l’événement qui en est le fondement, sur l’amour qui en est la source. Cette bonne nouvelle (cet évangile) ne nous est pas réservée. Elle est destinée à « tout le peuple », comme nous le disait à l’instant le récit de Luc. Ne craignons pas « d’avancer au large » et de devenir des témoins du salut que Dieu offre aux hommes en Jésus-Christ.
Jésus-Christ, né de la Vierge Marie à Bethléem au début de notre ère.
Jésus-Christ, mort et ressuscité à Jérusalem, pour notre salut et notre vie.
Jésus-Christ, glorifié auprès du Père où il intercède pour nous.
Jésus-Christ, présent à son Eglise tous les jours jusqu’à la fin des temps.
Jésus-Christ, frappant à notre porte par la vigueur de sa Parole.
Jésus-Christ, nous tendant la main par la présence de tous les pauvres de notre monde.
« Jésus-Christ, le même hier, aujourd’hui et pour toujours ! » (He 13, 8)
Amen.
Le prologue de l’évangile de saint Jean nous aide à entrer progressivement dans la compréhension du bouleversement extraordinaire que représente la naissance de Jésus-Christ, Verbe de Dieu incarné dans la chair. L’évangile de saint Luc que nous avons médité au cours de la nuit annonçait aux hommes le même mystère à travers la chronologie des événements. L’évangile de saint Jean nous donne un aperçu de la plénitude du changement qui est en train de s’opérer par l’incarnation du Verbe. En effet, le Dieu d’Israël se distinguait de tous les dieux des pays alentours par une caractéristique absolument unique : Dieu, nul ne pouvait le voir sans mourir. Et si quelques prophètes privilégiés ont eu une expérience de la présence de Dieu, ce fut toujours à travers des signes énigmatiques comme le Buisson ardent ou le souffle du vent. Les dieux païens étaient présents à leur peuple à travers des représentations humaines, des statues que l’on appellera des idoles. Le Dieu d’Israël était présent sans qu’il n’y ait rien à voir. Ce fut la stupéfaction des envahisseurs quand ils fracassèrent les portes du Saint des Saints au temple de Jérusalem, haut lieu de la présence de Dieu : alors qu’ils pensaient découvrir une idole recouverte d’or, ils se trouvaient devant un espace défini par des chérubins, mais cet espace était vide ! Ce n’était pas le signe de l’absence de Dieu, c’était le signe de la présence d’un dieu qui n’était pas un dieu fait de mains d’homme : c’était le Dieu d’Israël, révélé à travers les prophètes.
Ainsi, la foi d’Israël se nourrissait et se développait en accueillant la parole de Dieu transmise par des hommes. Elle découvrait peu à peu le chemin par lequel Dieu voulait le conduire. Mais nous savons que ce chemin n’était pas un chemin harmonieux, il se dressait des obstacles, il se creusait des ravins, et pour que le Seigneur puisse venir auprès de son peuple, il fallait changer les cœurs. Ce qui fut la mission de Jean-Baptiste. Celui qui vient, vient de Dieu lui-même, il était en Dieu, il était Dieu. Le bouleversement qui va se réaliser, c’est que ce Dieu que nul n’a jamais vu, ce Dieu qui se manifeste par l’absence de représentation va permettre aux hommes de découvrir sa gloire à travers une existence humaine, celle de Jésus de Nazareth, incarnation du Verbe de Dieu.
Nous le savons, cette manifestation de la gloire de Dieu restera voilée pour beaucoup. Bien que les disciples en aient eu une manifestation à travers la transfiguration, ce que les contemporains de Jésus ont pu voir de la gloire de Dieu, c’était cet enfant nouveau-né, dans une étable, sans éclat ni puissance. C’était cet homme crucifié sur le Golgotha sans qu’il puisse échapper au supplice. C’était enfin la manifestation du Ressuscité qui ne devenait perceptible et identifiable que pour ceux dont les cœurs étaient ouverts et qui étaient entrés dans le chemin de la foi. Quoi qu’il en soit, l’affirmation puissante du prologue de saint Jean, c’est que le Verbe de Dieu est venu habiter parmi nous. Dès l’instant que le Verbe de Dieu est venu habiter parmi nous, la présence de Dieu au monde n’est plus simplement une présence spirituelle, morale, c’est une présence charnelle, humaine. Le Dieu invisible s’est donné à voir. Parce qu’il s’est donné à voir, parce qu’il s’est manifesté dans la chair, parce qu’il est venu partager l’existence humaine, il a donné à l’histoire des hommes un sens nouveau. Au lieu que le déroulement de l’histoire des peuples et de la vie de chacun et de chacune de ceux qui les composent, ne soit vécu comme une sorte de terre étrangère par rapport aux dieux représentés par les idoles, l’histoire des hommes est devenue l’histoire que Dieu habite. Cette habitation de Dieu parmi les hommes, cette présence de Dieu à l’histoire des hommes donne un sens nouveau à ce que vivent tous les hommes, à ce que vit chaque être humain, à ce que nous vivons.
Certes, dans les temps de l’histoire que nous connaissons, cette présence se manifeste à travers des signes sacramentels tels que la parole de Dieu, l’eucharistie, l’Église elle-même. Ces signes sacramentels dévoilent la puissance de sa présence aux yeux de ceux dont le cœur se convertit. Mais ceux-là, dont nous essayons d’être, dont nous espérons être, ceux-là sont témoins que les événements du monde, les grandes réalisations de l’intelligence humaine comme les grands désastres que nous inflige la nature, ou que provoque la violence des hommes, tout cela prend un sens nouveau du fait que Jésus-Christ est venu vivre parmi nous.
Ainsi à travers les péripéties de notre histoire, à travers les événements parfois douloureux et sanglants comme ceux que nous avons connus cette année, nous qui sommes chrétiens, qui essayons de l’être et de vivre de la foi, nous ne voyons pas simplement une sorte de fatalité qui s’abattrait sur l’humanité et dont on ne pourrait venir à bout que par la contrainte. Nous découvrons un appel de Dieu à reconnaître que pour nous et à travers nous, pour toute l’humanité, la mort n’a pas le dernier mot puisque Dieu est venu vivre notre vie.
Ainsi, frères et sœurs, cette fête de la nativité n’est pas simplement la commémoration des événements qui se sont passés au cours de la nuit à Bethléem, elle n’est pas simplement le souvenir des événements merveilleux qui ont marqué le passage de Jésus-Christ sur la terre, elle est un acte de foi sur le temps que nous vivons, sur le déroulement des événements auxquels nous sommes associés, sur le sens de la vie de chacun et de chacune d’entre nous.
Si Jésus-Christ est vraiment le Fils de Dieu -et nous croyons qu’il est le Fils de Dieu-, alors chacun et chacune de ceux qui se mettent à sa suite participent de sa divinité et deviennent eux-mêmes enfants de Dieu. Plus encore, chacun et chacune des personnes qui vivent en ce monde, qui ont vécu en ce monde, qui vivront en ce monde et qui vivent aujourd’hui en ce monde, sont appelés à leur tour à devenir enfants de Dieu.
A travers la personne de Jésus de Nazareth, c’est le chemin de l’espérance qui s’ouvre devant l’humanité, c’est la certitude que notre existence n’est pas vouée à la mort, c’est l’espérance que nous pouvons construire un monde vivant en nous appuyant sur la parole de Dieu. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
En célébrant la vénération des mages devant le Christ, l’Église nous invite à pénétrer progressivement dans le mystère qui a commencé à se manifester par la naissance de Jésus à Bethléem. Comme saint Paul nous le disait dans l’épître aux Éphésiens, ce mystère qui n’avait pas été porté à la connaissance des générations passées a été maintenant révélé par l’Esprit. Ce mystère, c’est que cet enfant né à Bethléem est non seulement le Messie annoncé par les prophètes dans la tradition juive, telle qu’elle a été rappelée par les anges dans la nuit de Bethléem, mais il est aussi un roi connu hors de la tradition juive par les hommes qui cherchent la vérité. Ces mages venus d’Orient représentent les Nations qui ont prospéré et se sont développées en dehors de la tradition du Judaïsme et qui ne la partagent pas. Ils sont venus, non pas guidés par les prophètes mais par une étoile qui symbolise leur capacité à réfléchir sur le monde et à découvrir des chemins de vie à travers la sagesse humaine. Certes, ils ne connaissent pas encore la réalité complète devant laquelle ils vont se trouver, mais ils sont suffisamment motivés dans la recherche de la vérité pour accomplir ce long chemin à la quête de celui que l’étoile va leur désigner.
Dans ces mages, la tradition chrétienne a donc identifié les Nations à la recherche de Dieu, les hommes et les femmes de bonne volonté qui cherchent à vivre selon leur conscience et à progresser dans la voie du bien. Elle a identifié ceux qui sont conduits vers le Christ par un chemin différent de la tradition juive. C’est pourquoi nous identifions cette célébration de l’Épiphanie à la manifestation du Christ à toutes les nations, au-delà de Jérusalem. C’est pourquoi nous identifions dans la rencontre des mages avec Jésus et sa mère, la rencontre des nations païennes avec la manifestation du Christ.
Ce mystère révélé dans l’Esprit tel que Paul nous l’a rappelé, évoque pour la plupart d’entre nous qui ne sommes pas nés dans la tradition juive, le chemin par lequel nous avons été conduits au Christ. Tous, juifs et païens, sont associés dans la même vénération de Jésus pour reconnaître comment Dieu s’est manifesté aux hommes. Cette manifestation ne se limite ni à Bethléem, ni à Jérusalem, ni au territoire d’Israël, mais elle est ouverte à tous les peuples de la terre.
Nous savons bien que cette formule « tous les peuples de la terre » prend une résonnance différente selon les époques. Dans le cadre de l’Empire Romain, le monde entier, c’est la Méditerranée. Dans le cadre du XXIe siècle, nous savons que le monde entier, c’est beaucoup plus que la Méditerranée, c’est un univers de cinq continents dans lequel, par le travail persévérant des missionnaires de toutes les générations, l’Évangile est parvenu aux confins de l’univers habité. La parole du Christ, la présence du Christ, l’appel du Christ, touchent aujourd’hui toutes les nations de la terre, de façon plus ou moins importante statistiquement mais de façon significative pour tous. Nous ne sommes plus, nous, Europe de tradition chrétienne, le seul foyer d’annonce de l’Évangile. Mieux encore, nous apprenons à découvrir grâce aux moyens de communication modernes que l’Évangile a produit des fruits partout dans le monde et nous sommes invités, à la suite des mages, à nous ouvrir à cette fécondité de l’Évangile qui échappe à nos propres mesures. L’ouverture de la révélation de Dieu aux peuples de la terre est pour nous une espérance : elle signifie que notre connaissance du Christ, notre désir de suivre le Christ, notre volonté de devenir disciples du Christ implique par elle-même l’ouverture à l’accueil de toutes les cultures du monde.
Tout au long du XIXe et du XXe siècle, cette ouverture aux cultures du monde a été réalisée par l’extension des communautés chrétiennes à travers la terre. Elle a été réalisée aussi par la réflexion de l’Église au long de ces deux siècles sur le rapport entre foi et culture. La foi chrétienne ne consiste pas à imposer la culture européenne aux nations païennes. Elle consiste à reconnaître la part de vérité qui existe dans toutes les cultures du monde et à entraîner dans cette prise en considération l’ouverture réellement universelle de l’annonce de l’Évangile.
Aujourd’hui, les circonstances font que, dans notre pays, la tentation est forte d’imaginer que nous pouvons entrer dans une sorte de confrontation avec d’autres croyances et d’autres visions du monde. L’exemple des mages et la manière dont l’Écriture nous présente leur rencontre avec le Christ nous invitent à comprendre que la rencontre d’autres cultures, d’autres croyances n’est pas d’abord un danger pour la foi mais une opportunité de vérifier dans les actes, dans les comportements, dans la manière de vivre, comment nous sommes convaincus que le Christ auquel nous croyons, est vraiment le roi du monde. C’est par sa puissance et par le rayonnement de sa parole que la concorde peut progresser entre les hommes et non pas dans la confrontation stérile. Là où des fanatiques veulent utiliser la religion comme moyen de division des peuples, les disciples du Christ veulent manifester que leur foi en Jésus est un facteur de réconciliation, de concorde et de paix. Nous ne pouvons progresser dans cette mise en œuvre de l’universalité de la parole du Christ que si nous sommes capables de surmonter les réflexes spontanés, et forcément irréfléchis, qui peuvent nous habiter dans les épreuves que nous traversons. Nous ne sommes pas entrés dans la guerre des civilisations, nous ne sommes pas entrés dans la guerre des religions, nous vivons simplement, selon les données de notre temps, la rencontre de la manifestation du règne du Christ face à des hommes, à des femmes, à des croyances, à des cultures, qui ne le reconnaissent pas et même, qui parfois le combattent. Le disciple de Jésus, chrétien de ce temps, n’est pas un combattant contre les cultures et les croyances, il est une espérance, une lumière, une étoile pour permettre aux hommes et aux femmes de bonne volonté d’échapper à la torsion de l’esprit qui les conduirait à identifier la foi en Dieu à un argument de combat humain.
Le Seigneur nous fait la grâce de manifester à nos yeux que la rencontre de la révélation divine avec les cultures humaines n’est pas simplement un thème de colloque et de réflexion, mais qu’elle est le lieu propre où nous sommes invités à entrer dans la suite de notre Sauveur qui est prêt à accueillir l’hommage des nations, pourvu que celles-ci soient vraiment à la recherche de la vérité et de la paix.
Prions le Seigneur qu’il nous donne la force et la constance pour affronter cette situation avec la sérénité et la foi, et non pas sous la pression de l’esprit de vengeance et de violence. Oui, aujourd’hui, des hommes et des femmes découvrent le Christ dans notre pays, dans notre Église, dans notre culture. Des hommes et des femmes sont appelés à reconnaître qu’il est venu établir la paix sur la terre. Des hommes et des femmes sont appelés à retourner à leur existence par d’autres chemins, par des chemins nouveaux où ils vont rencontrer la personne de Jésus. Prions pour que ces hommes et ces femmes touchés par la lumière de la vérité, aient la force de prendre les décisions qui orienteront leur vie vers le bonheur et prions pour que nous-mêmes nous soyons transformés de l’intérieur pour être vraiment une étoile qui brille dans la nuit.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
Les trois mages venus des lointains pays de l’Orient en suivant l’étoile qu’ils avaient aperçue, représentent dans la tradition chrétienne le symbole des nations qui sont associées à la manifestation du Fils de Dieu. Dans la nuit de Bethléem, les bergers, avertis par un ange, ont entendu l’annonce de la venue du Sauveur comme l’accomplissement de la promesse faite à Israël et transmise en Israël de générations en générations. Ces trois mages n’appartiennent pas à la tradition d’Israël, ils ne sont pas venus guidés par les prophètes mais par les signes qu’ils ont perçus alors qu’ils scrutaient le ciel à la recherche de la vérité. Tels des sages qui mettent en œuvre leur capacité de comprendre et d’interpréter les signes, ils se sont mis en chemin sans savoir vers qui ils allaient, sinon en sachant qu’un roi devait naître en Israël au moment où paraîtrait cette étoile. Ils sont ainsi les représentants des multitudes d’hommes et de femmes qui n’ont pas reçu l’annonce de la venue du Messie de la bouche des prophètes, et qui se sont tournés vers lui en creusant, par eux-mêmes, dans le fond de la sagesse humaine, les forces pour venir à la rencontre de la vérité. Ils représentent les multitudes d’hommes et de femmes de bonne volonté qui cherchent de toutes sortes de façons quels pourraient être les chemins pour parvenir à une meilleure manière de vivre - ce qui sera appelé dans l’antiquité grecque et latine, la philosophie : la réflexion humaine sur le destin de l’homme. Cette réflexion humaine les conduit vers Israël, et plus précisément à Jérusalem, où ils vont tout de même indirectement, par le truchement d’Hérode le Grand, bénéficier de l’annonce prophétique qui désigne Bethléem comme le lieu de la naissance du grand roi.
Cette rencontre de la sagesse humaine et de la révélation divine qui s’opère par la médiation de ces hommes venus des lointaines cultures orientales à la rencontre de la tradition juive, éclaire ce que nous sommes aujourd’hui appelés à vivre. Nous nous réjouissons en ce jour de l’Épiphanie de célébrer la manifestation universelle du Christ, comme saint Paul nous y invite dans l’épître aux Éphésiens. Le mystère qui n’avait pas été révélé aux générations précédentes est devenu accessible à tous par la puissance de l’Esprit qui envoie des apôtres et des prophètes pour annoncer le Christ.
Au moment où saint Paul annonce la publication de ce mystère, l’univers connu se limite en gros au Bassin méditerranéen. Aujourd’hui, au XXIe siècle, l’univers connu que nous habitons, et dont nous avons des échos de toutes sortes de façons par les moyens de communication modernes, couvre cinq continents, une multitude de cultures. Certaines cultures très anciennes et profondément enracinées dans les peuples qu’elles ont produits, ont été touchées par l’évangile grâce au travail inlassable de générations et de générations d’hommes et de femmes qui sont partis en mission à travers le monde sur les cinq continents. Certes, de façon inégale du point de vue statistique mais de façon significative, si bien qu’aujourd’hui, nous pouvons dire que l’annonce de l’évangile a touché toutes les nations. Nous savons que le chemin est encore long pour que tous les hommes et toutes les femmes reconnaissent dans le Christ celui qui est le maître de l’histoire humaine, mais ce chemin est ouvert, et beaucoup déjà s’y sont engagés.
Nous-mêmes, trop volontiers habitués à croire que la révélation était épuisée par l’évangélisation de l’Europe, nous découvrons chez nous, sur notre terre, des hommes et des femmes qui sont étrangers à cette révélation, qui n’ont rien connu du Christ, ou qui ont appris à le rejeter et à le combattre. Si nous étions simplement les partisans d’un groupe particulier prêt à s’enrôler dans un combat contre des groupes adverses, nous pourrions nous laisser entraîner dans ce que l’on appelle volontiers « la guerre des civilisations », mais nous ne sommes pas les représentants d’un parti, ni même d’une civilisation, nous sommes les porte-paroles de la révélation de Dieu à l’humanité. Nous ne cherchons pas à étendre ce que nous appelons la civilisation européenne à l’ensemble du monde. Nous cherchons à annoncer le Christ à tous les hommes sur cette terre et à leur annoncer, dans leur culture, puisque la réflexion de l’Église au cours des deux siècles écoulés nous a aidés à mieux comprendre comment l’annonce de l’Évangile, loin de rejeter des cultures étrangères, était capable de recueillir ce qu’il y avait de meilleur et de plus vrai dans toutes les recherches de la sagesse humaine. Ainsi, les chocs, les confrontations, les luttes, qui se parent des habits de la religion, ne doivent pas nous faire illusion. Nous ne sommes pas les combattants croisés d’une religion contre une autre. Nous sommes les porte-paroles du prince de la paix venu annoncer la Bonne nouvelle à tous, et qui plus est : l’annoncer en respectant la liberté de chacun de l’accueillir et d’y adhérer, ou de la négliger ou même de la rejeter.
C’est pourquoi cette fête de l’Épiphanie est pour nous un moment de grande espérance, car elle annonce le rassemblement de l’humanité dans le Christ tel qu’il a été annoncé. Elle est en même temps une mission car elle demande de notre part la capacité de reconnaître ce qui est bon dans la recherche des hommes, d’oser annoncer le Christ à tous, et de respecter la liberté humaine de ceux à qui nous l’annonçons.
Que le Seigneur nous donne la force de vivre ce témoignage de la foi et la sérénité pour assumer les violences ou les contradictions qui en découlent. Qu’il fasse de nous des témoins de la paix.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.
La liturgie de ce dimanche clôture le cycle des célébrations qui marquent la manifestation de Dieu à travers Jésus de Nazareth. Ce cycle a commencé avec la célébration de la nativité le 25 décembre, où les anges annoncent aux bergers qu’un Sauveur est né à Israël. Il s’est poursuivi par la célébration de l’épiphanie, où les mages représentant les nations païennes reconnaissent dans cet enfant de Bethléem le roi du monde. Il se clôture aujourd’hui avec cette scène qui est une sorte de prolongement du baptême de Jésus par lequel Jean-Baptiste le désigne comme l’Agneau de Dieu, c’est-à-dire comme le serviteur annoncé par le prophète Isaïe.
A travers ces trois titres du Christ, le Sauveur, le Roi, le Fils de Dieu, nous voyons se dessiner peu à peu les contours de la personnalité de Jésus en même temps que sa mission qui sera accomplie au cours de sa vie publique et qui va commencer immédiatement après. Il s’agit pour lui d’annoncer que la promesse de Dieu, telle que le prophète Isaïe l’avait répercutée, ne vise pas seulement à apporter le salut à Israël, à Jacob, aux déportés qui seront ramenés dans leur terre, aux rescapés d’Israël, mais encore que cette promesse est une lumière pour toutes les nations.
Cette dimension universelle de la mission du serviteur, nous la retrouvons exprimée à travers les signes, les paroles, les miracles accomplis par Jésus à mesure que va se développer sa vie publique. Il est celui qui enlève le péché, non pas simplement individuellement du cœur de chacun de ceux qui se tournent vers lui, il est celui qui enlève le péché du monde. Chacun d’entre nous sait bien comment nos propres péchés s’établissent en solidarité avec le péché du monde. Notre refus de Dieu, nos refus de Dieu, comme nos refus exprimés à l’égard de nos frères, sont la partie personnelle -qui nous concerne, qui concerne notre liberté- d’un drame beaucoup plus universel : il s’agit de la manière dont l’humanité, dans son ensemble, se situe par rapport à Dieu. Aussi, quand le Christ est présenté comme l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, il n’apparaît pas simplement comme celui qui va débarrasser chacun et chacune d’entre nous des contraintes du péché, pourvu que nous répondions à son appel, mais il est celui qui apporte à l’univers entier l’espérance d’une vie réconciliée, une vie réconciliée avec Dieu, une vie réconciliée entre les hommes. Nous n’avons pas besoin de connaître toute l’histoire du monde pour savoir combien les relations entre les hommes, entre les individus, mais aussi les relations entre les peuples sont marquées par une volonté de puissance et de domination qui aboutit à la violence, à la guerre et à la mort.
Chaque période de l’humanité est marquée par ce virus installé au cœur des hommes, qui construit peu à peu le rapport entre les êtres humains comme un rapport de jalousie, d’envie, de convoitise, de compétition et finalement d’adversité. Même si chacun d’entre nous aspire à la paix, comme saint Paul la promet aux chrétiens de Corinthe : « A vous la grâce et la paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ. » (1 Co 1,3), nous savons que ce désir qui habite le cœur de tout homme de vivre en paix ne se réalise pas automatiquement et spontanément. C’est un désir inscrit en nous pour motiver dans notre vie la volonté de corriger le mouvement naturel de la compétition et de la haine. Ce combat -que nous appelons dans la tradition chrétienne, le combat spirituel- nous ne le gagnerons pas simplement par nos bonnes intentions, nos bons sentiments, nos bonnes résolutions. Nous ne pouvons le gagner que par la grâce de Dieu, c’est-à-dire par le don que Jésus fait de lui-même comme Fils de Dieu pour délivrer l’homme de l’esclavage du péché. Ainsi, ce cycle de la manifestation de Dieu dans la personne de Jésus de Nazareth est simultanément un message d’espérance pour toute l’humanité. Malgré ce que nous connaissons de l’histoire des hommes, malgré ce que nous voyons aujourd’hui des conflits qui ensanglantent la terre, malgré les souffrances dont nous sommes témoins à travers tant d’hommes et de femmes qui errent à travers le monde, et dont nous faisons aujourd’hui mémoire par la Journée mondiale des migrants, nous savons qu’ultimement, la victoire de l’amour sur la haine est acquise. Elle est acquise par le don que Jésus fait de sa vie, elle est acquise pour chacune et chacun d’entre nous dans la mesure où nous acceptons de reconnaître en Jésus l’Agneau de Dieu, le Serviteur de Dieu, le Fils de Dieu.
C’est dire que notre foi au Christ n’est pas une sorte de choix arbitraire personnel, qui serait simplement une sorte de pari. Notre foi au Christ est au centre de l’orientation de notre vie. Si nous ne croyons pas que Jésus est le Fils de Dieu, nous ne pouvons pas croire que tous les hommes sont devenus fils de Dieu en lui. Si nous ne croyons pas que Jésus est Fils de Dieu, nous ne pouvons pas croire que nous sommes nous-mêmes appelés à vivre en fils de Dieu. Si nous ne croyons pas que Jésus est Fils de Dieu, nous ne pouvons pas espérer que l’évolution de l’histoire de l’humanité se conclura positivement par le rassemblement de tous les peuples dans l’alliance avec Dieu. C’est pourquoi les chrétiens ne sont pas simplement une sorte de groupe particulier à l’intérieur duquel ils savoureraient avec délice la satisfaction de croire qu’ils sont les élus et qui regarderaient les autres comme des ennemis potentiels et des dangers publics. Les chrétiens ne sont pas un club de favorisés qui profitent de leur bénéfice sans s’inquiéter du reste du monde. Le chrétien est celui qui vit dans la joie d’avoir reçu l’annonce et l’effet de la grâce dans sa vie, mais le chrétien est aussi celui qui a reçu l’Esprit Saint pour devenir à son tour une lumière pour les nations, une espérance pour ses frères. Cette lumière et cette espérance se manifestent à travers notre manière d’agir, notre manière de vivre jour après jour, dans notre existence personnelle, dans notre existence familiale, dans nos relations sociales, mais il s’agit aussi de vivre cette mission du Christ dans notre vision à l’égard de ceux qui ne partagent pas notre foi, de ceux qui se présentent à nous comme des étrangers -parce qu’ils sont des étrangers- et que nous sommes invités à accueillir comme des fils de Dieu en puissance.
Ce message que le Christ adresse à tous ses disciples, nous devons le faire nôtre aujourd’hui, pour être dans notre société des militants convaincus que rien ne peut progresser par l’exclusion et la haine mais que tout peut changer par le respect et l’amour.
Frères et sœurs, si vous avez vénéré le Sauveur dans la nuit de la nativité, si vous vous êtes joints spirituellement aux mages pour adorer le Roi des nations au cœur de l’épiphanie, si vous accueillez aujourd’hui le message de Jean-Baptiste pour reconnaître en Jésus de Nazareth l’Agneau de Dieu, le Serviteur et le Fils de Dieu, alors vous pouvez avancer avec constance, persévérance et sérénité pour devenir à votre tour des artisans de paix et des bâtisseurs d’amour.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris.