Homélie de Mgr André Vingt-Trois - 1er janvier 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris
Frères et Soeurs,
Dans les liturgies dominicales qui suivent la fête de Noël, l’Église nous conduit à méditer le mystère de la Nativité en en déployant devant nous les multiples aspects. Il est d’abord mystère de la manifestation de Dieu parmi les hommes, cette manifestation que nous célébrerons dimanche prochain dans la fête de l’Epiphanie, puis à nouveau le dimanche suivant dans la fête du baptême du Christ. Nous n’avons pas trop de ces quatre semaines pour pénétrer davantage dans le mystère de l’Incarnation qui s’est accompli par la Nativité.
Aujourd’hui, la fête de Marie, Mère de Dieu, fête très antique dans l’Église romaine, nous invite en quelque sorte à considérer le mystère de l’Incarnation en lui-même. Comment cet enfant nouveau-né, emmailloté, couché dans une mangeoire, que les anges ont désigné aux bergers comme étant le Messie, comment cet enfant est-il simultanément, dans la même personne, homme et Dieu ? Il est homme par sa naissance de sa mère Marie, il est Dieu par la conception de l’Esprit-Saint, et c’est la conjonction de ces deux dimensions que la philosophie ancienne nous a conduits à appeler natures, sa nature divine et sa nature humaine, c’est la conjonction de ces deux dimensions dans une unique personne qui est Jésus de Nazareth, qui est la racine et le fondement de notre salut. Cette conjonction est au cœur de la foi chrétienne. S’il n’était pas vraiment homme, s’il n’avait que l’apparence humaine, nous ne serions pas sauvés : que nous importe que Dieu vienne en ce monde s’il demeure étranger à notre expérience d’humanité, s’il ne connaît ni nos joies ni nos peines, ni nos labeurs, ni nos souffrances, ni nos espérances, ni nos affections, ni rien de ce qui constitue le tissu de l’existence humaine, la trame où notre liberté s’accomplit dans le choix que nous faisons de nos manières de vivre ? C’est au cœur de cette liberté que nous devons être sauvés, c’est donc par la communion à notre expérience de la liberté que Jésus met en contact l’humanité blessée et la miséricorde de Dieu. Et s’il n’était qu’un prophète, ou un grand homme comme beaucoup le pensent, sans être proprement Dieu, il ne serait qu’un héros de plus, dans la tradition des grands héros de l’humanité. Peut-être, comme disent les Actes des Apôtres, aurait-il pu passer parmi les hommes en faisant le bien, mais la Rédemption n’est pas seulement de faire le bien, c’est de nous rendre la vie quand nous sommes morts ! Aucun héros de l’humanité n’est capable de vaincre la mort qui marque l’existence humaine.
C’est donc cette conjonction de la vie vivifiante de Dieu et de l’expérience humaine dans la même personne qui est la lumière d’espérance et de salut qui nous est donnée, et c’est pourquoi, face aux hérésies que je viens de décrire par une rapide allusion, les Pères de l’Église, les successeurs des apôtres, réunis en Concile, ont dû réaffirmer avec beaucoup de force que cet enfant est à la fois Fils de Dieu et fils de Marie. Mais si dans la personne de Jésus de Nazareth l’humanité et la nature divine sont étroitement conjuguées, unies, indissociables, alors, pourquoi ne pourrait-on pas dire que Marie est Mère de Dieu.
Evidemment, quand on réfléchit aux mots, cela paraît complètement aberrant. Aberrant parce que si nous pensons à Dieu le Père, il n’est engendré par personne, il ne naît de personne, il n’a pas d’antécédent, et a fortiori pas de mère. Parler de la mère de Dieu, cela peut être entendu par des gens raisonnables comme une sorte d’idolâtrie inconsidérée. Les Pères de l’Église comprenaient ce qu’il y avait de détonant dans cette appellation de Mère de Dieu. Il leur a fallu justifier soigneusement pourquoi nous pouvons et devons dire que Marie est Mère de Dieu, comme nous le répétons dans notre prière : « Sainte Marie, Mère de Dieu ». Evidemment, elle n’a pas engendré le Père, mais notre prière veut dire que l’enfant qu’elle a mis au monde est vraiment Dieu. Si elle est mère de Jésus, celui qui reçoit le nom qui lui a été donné au moment de l’Annonciation, « Dieu Sauve », si elle est bien la mère de Jésus, si cet enfant est Dieu qui sauve, alors elle est Mère de Dieu, Theotokos. On ne peut pas affirmer que Jésus est à la fois pleinement homme et pleinement Dieu et ne pas reconnaître que sa mère est ensemble Mère de Jésus Fils de Dieu, et Mère de Dieu. C’est pourquoi nos Pères dans la foi ont voulu célébrer ce mystère de l’Incarnation en invoquant Marie, Mère de Dieu, Theotokos.
Vous aurez remarqué dans la lecture du passage de l’évangile selon saint Luc que nous avons entendu, que la scène de la crèche, de l’enfant emmailloté, couché dans une mangeoire, est suivie de deux attitudes différentes. D’un côté les bergers qui ont été, - vous vous en souvenez puisque nous l’avons entendu dans la nuit de Noël -, d’une certaine façon, réquisitionnés par l’Ange pour venir voir. Ils ont vu. Ils sont allés raconter ce qu’ils avaient vu. Ils sont devenus les premiers témoins de Jésus de Nazareth, ceux qui l’ont vu se sont précipités pour dire aux uns et aux autres : « Nous avons vu quelque chose d’extraordinaire, venez voir ».
Et puis l’Évangile nous dit : « Marie gardait toutes ces choses et les méditait dans son cour ». C’est une autre attitude. Elle nous aide à comprendre la signification du titre « Marie, Mère de Dieu ». D’une certaine façon, si les bergers sont devenus des témoins un peu exubérants dans le style de l’évangile selon saint Luc, c’est en partie parce qu’ils n’ont pas compris de quoi il s’agissait. Marie, qui sait de quoi il s’agit, parce qu’elle a reçu le message de l’Ange, même si elle ne mesure pas encore tout ce que cela représente, pèse la gravité de l’instant. Elle reste silencieuse, avec Joseph, tout absorbés qu’ils sont par la contemplation de cet enfant qui est leur enfant et qui, en même temps, n’est pas le leur. Il est leur enfant parce qu’il a été engendré de Marie, il n’est pas le leur parce qu’il est le Fils de Dieu. Nous savons, nous, que, dans quelques années, lors du pèlerinage à Jérusalem, va se retrouver la même ambivalence : ils exercent leur responsabilité de parents, et Jésus, âgé de douze ans, leur répond : « Ne savez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père ». Ils sont ses parents mais ils n’ont pas autorité sur lui, ils exercent leur responsabilité de parents mais une liberté s’exprime en Lui qui leur échappe. Tout au long de l’Évangile, nous apprendrons à découvrir, et je peux dire que d’une certaine façon Marie apprendra à découvrir, jusqu’au pied de la croix, qu’être la Mère de Dieu n’est pas un titre de gloire, c’est un titre de dépouillement. Quand elle viendra pour s’approcher de Lui, il répondra : « Qui sont ma Mère et mes frères, ce sont ceux-là qui écoutent ma Parole et qui la mettent en pratique ». Etre la Mère de Dieu ne sera pas un rôle médiatique, Marie ne va pas devenir une sorte de manager pour la carrière de son fils, elle va, au contraire, s’enfoncer dans l’ombre et dans le silence où elle médite toutes ces choses en son cour.
Nous qui sommes les disciples de Jésus aujourd’hui, nous participons de ces deux attitudes. Nous sommes entraînés à témoigner de ce que nous vivons, de la joie que nous éprouvons, de la force que nous recevons, de la lumière qui éclaire notre vie, de l’espérance qui nous illumine. Quand nous voyons et quand nous célébrons la Nativité du Christ, nous sommes tout heureux et c’est le fondement de la fraternité de cette fête de Noël ; nous sommes tout heureux de partager avec les autres la joie que nous avons reçue. Noël est une fête du partage et de la communion, de l’amitié et de la solidarité, à tel point que beaucoup de nos contemporains ont gardé de la fête de Noël ce trait relationnel en oubliant d’où il vient.
En même temps, nous mesurons qu’à travers ces gestes affectueux, amicaux, fraternels, à travers cet échange de voeux et de cadeaux, dans cette atmosphère de fête, se dévoile un mystère de grande gravité que nous devons continuer de méditer dans notre cour, qui risque de nous échapper et qui, de toute façon, ne sera jamais complètement exprimé par nos paroles et nos gestes, nos embrassades et nos cadeaux, parce que c’est quelque chose d’infiniment plus profond au cœur de l’homme et de sa liberté.
Ainsi, en célébrant la fête de Marie, Mère de Dieu, nous nous enfonçons un peu plus dans la profondeur du mystère du Christ, Fils de Dieu fait homme dans la chair, pour nous conduire à partager la vie divine de Dieu. Il est venu se faire l’un des nôtres pour que nous puissions pénétrer dans la familiarité de Dieu.
Prions donc le Seigneur qu’Il ouvre nos cours au mystère de sa présence, qu’Il fasse de nous des joyeux témoins de son amour, qu’Il fasse de nous des contemplatifs de son mystère.
Amen.
+ A. VINGT-TROIS
archevêque de Paris
Homélie - 1er dimanche de l’Avent 2006 - Saint-Thomas d’Acquin - dimanche 3 décembre 2006
« Redressez-vous et relevez la tête car votre Rédemption approche. » C’est le chemin qui s’ouvre devant nous en ce temps de l’Avent : non pas un chemin d’accablement, de renoncement et d’abandon, mais un chemin d’espérance, un chemin de force, un chemin de renouveau, de façon que nous aussi, comme l’Évangile nous le dit, nous puissions paraître debout devant le Fils de l’Homme.
Frères et Soeurs, nous n’avons pas beaucoup à réfléchir ou à chercher autour de nous pour rencontrer les signes que l’Evangile évoquait à l’instant. Peut-être sommes-nous moins sensibles que nos ancêtres aux signes cosmiques mais pour ce qui concerne la vie des nations nous sommes aussi bien servis qu’eux et sans doute mieux informés. Oui, aujourd’hui, sur la terre, les nations sont affolées, des hommes et des femmes sont saisis de crainte non seulement à cause du fracas de la mer et de la tempête, mais encore à cause de la violence des hommes.
Aujourd’hui se développe dans notre culture un courant de peur qui ne repose pas simplement sur des risques ou des dangers réels mais qui repose aussi sur les fantasmes des dangers qui pourraient arriver. Cette crainte est telle que toute action, tout événement, tout projet, est examiné dans la perspective des risques qu’il peut faire courir à l’humanité. Visant à la sécurité absolue, on a tendance à tout réfléchir en termes de protection. Pas seulement de protection de l’Homme, pas seulement de protection de son environnement, mais aussi protection de la nature qui aboutit quelquefois à une sorte d’idolâtrie, mais aussi protection de notre genre de vie qui aboutit à une sorte d’enfermement sur nos biens.
Cette peur se diffuse à travers nos sociétés développées, elle suscite une paralysie face aux questions auxquelles nous sommes confrontés, et par rapport aux initiatives qu’il faudrait prendre. Cette peur se développe sournoisement, comme une sorte d’empêchement à faire quelque chose : "Des hommes mourront de peur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde ". Même s’ils ne sont pas encore au point de mourir de peur, beaucoup vivent dans la crainte des malheurs qui arrivent sur le monde.
La question qui nous est posée, c’est de savoir si notre foi chrétienne apporte quelques réponses dans ce contexte ou bien si, au contraire, l’annonce du retour du Christ et du jugement final ne font qu’accroître la peur. On a souvent accusé, et probablement pas à tort, la prédication chrétienne d’actionner ce levier de la crainte, la crainte de la damnation éternelle, comme une sorte d’épée de Damoclès qui aurait pesé sur tous les hommes, pour susciter la conversion de leur vie. Vous venez de l’entendre dans l’Evangile, le Christ ne propose pas à ses disciples ce genre d’arguments. Quand il voit les hommes mourir de peur dans la crainte des malheurs arrivant sur le monde, il ne dit pas à ceux qui le suivent : Ayez encore plus peur qu’eux. Il leur dit : "Vous verrez le Fils de l’Homme venir avec grande puissance et grande gloire. Quand ces événements commenceront, redressez-vous et relevez la tête car votre rédemption approche ".
La venue du Christ dans l’humanité, sa première venue telle que nous la connaissons dans l’incarnation, est l’accomplissement de la promesse qui a été faite à nos pères. Le prophète Jérémie nous la rappelle : "Voici venir des jours où j’accomplirai la promesse de bonheur que j’ai adressée à la maison d’Israël et à la maison de Judas ". L’incarnation du Fils de Dieu dans notre vie d’homme est l’annonce de l’accomplissement de cette promesse : il ne va pas venir dans la nuée avec grande puissance et grande gloire, mais dans l’obscurité et dans la pauvreté car s’il vient, c’est pour annoncer la bonne nouvelle de l’accomplissement de la promesse, c’est pour apporter au milieu des malheurs qui frappent l’humanité, une lumière d’espérance, c’est pour susciter au coeur des disciples la confiance en l’amour tout puissant de Dieu pour les hommes. Voilà ce que nous méditerons dans le mystère de la Nativité.
C’est pourquoi, au milieu des événements de ce monde, alors même qu’ils manifestent leur capacité de destruction, au moment où les hommes privés de toute espérance sont abandonnés à la crainte pour leur avenir, le chrétien en ce monde n’est pas quelqu’un d’extraordinaire mais il est quelqu’un qui apprend à interpréter les événements à la lumière de la foi. Au moment où le monde semble saisi par le chaos, le chrétien n’est pas invité à joindre ses gémissements aux autres gémissements. Il est invité à se redresser et à relever la tête car, à travers l’oeuvre de la mort qui s’accomplit au long des siècles, la Résurrection du Christ lui apprend à discerner l’aurore de la vie éternelle. Elle prend peu à peu possession de l’épaisseur de l’humanité jusqu’à son accomplissement final dans le retour glorieux du Christ.
Plongés dans l’histoire des hommes, saisis comme eux par les événements, soumis comme eux aux contraintes de l’existence humaine, nous ne sommes pas "morts de peur " dans la crainte des malheurs qui arrivent sur le monde ; nous sommes remplis d’espérance : nous savons que ces douleurs, comme saint Paul nous le dit dans l’épître aux Romains, sont "les douleurs d’un enfantement ", l’enfantement d’un monde nouveau dans lequel le Fils de l’Homme manifestera sa puissance et sa gloire. "Redressez-vous et relevez la tête car votre Rédemption approche. " C’est le chemin qui s’ouvre devant nous en ce temps de l’Avent : non pas un chemin d’accablement, de renoncement et d’abandon, mais un chemin d’espérance, un chemin de force, un chemin de renouveau, de façon que nous aussi, comme l’Evangile nous le dit, nous puissions paraître debout devant le Fils de l’Homme. Dieu a appelé l’homme à la vie non pas pour qu’il soit terrassé et anéanti mais pour qu’il devienne son partenaire et son interlocuteur, un homme debout, jugé digne d’échapper à tout ce qui doit arriver.
Qu’avons-nous à faire pour nourrir cette conviction et développer cette espérance ? "Tenez-vous sur vos gardes de crainte que votre coeur ne s’alourdisse dans la débauche, l’ivrognerie et les soucis de la vie ". "Tenez-vous sur vos gardes, veillez et priez en tout temps ". Pendant les quelques semaines qui nous préparent à la Nativité, nous sommes invités plus particulièrement à veiller et à prier, à être en état de vigilance, non pas de peur de manquer Noël, mais de peur de ne pas comprendre comment la puissance du Ressuscité traverse l’histoire humaine et donne aux événements de nos vies une dimension nouvelle, de peur de nous laisser accabler par la vie comme si nous n’avions pas d’espérance, de peur de nous laisser submerger par l’effroi qui saisit les hommes, de peur de n’être pas debout à tout moment de notre vie pour recevoir le Christ. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Fête de l’Immaculée Conception 2006
Le 8 décembre est également la Fête du Chapitre de Notre-Dame et du Séminaire de Paris.
Frères et Soeurs, l’Ecriture, en nous livrant la Parole de Dieu, donne des événements de l’histoire humaine une interprétation qui peut nous aider à comprendre les chemins par lesquels Dieu veut nous conduire. Alors que l’humanité semble vouée à la mort, la femme est présentée par le livre de la Genèse comme celle par qui subsistera la vie et dont la descendance assurera finalement la victoire sur la mort. C’est évidemment une lecture dans la foi de l’existence même de l’humanité et de la succession des générations, en même temps que c’est une prophétie sur l’avenir de cette humanité à travers les drames qu’elle traverse.
Marie, sans être mariée, met au monde un Fils du nom de Jésus : comment faut-il comprendre ce fait ? D’où vient cet enfant puisque l’époux qui a accepté de prendre chez lui cette jeune femme n’en n’est pas le père ? À qui faut-il en attribuer la paternité ? D’après ce que tout le monde verra, ses parents sont Joseph et Marie. Dans les évangiles, Jésus est vu par certains comme celui que l’on connaît bien puisqu’il est de Nazareth : "Sa mère et ses frères et ses soeurs ne sont-ils pas des nôtres ? " Mais voici que le récit évangélique donne une autre clef de lecture, qui n’a pas d’autre crédibilité que la confiance que l’on peut faire à la Parole de Dieu. L’Evangile déclare que c’est par l’action de l’Esprit que cet enfant a été engendré.
L’acquiescement de Marie : "que tout advienne pour moi selon ta parole " prend une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus simplement d’une obéissance générale de la foi, telle que tout croyant peut essayer de la vivre. Il s’agit d’accepter délibérément un projet mystérieux qui va bouleverser toute son existence. Quel sens pouvons-nous attribuer à cet acquiescement, est-il possible de le réfléchir simplement ? Cette disponibilité totale et radicale vécue avec une liberté entière qui va être un des éléments constitutifs de l’oeuvre du salut est-elle compatible avec le drame commun à tous les êtres humains qui est de désirer dans leur liberté intime répondre à Dieu et de faire l’expérience de se refuser ?
Dieu pouvait-il laisser la prophétie initiale au hasard d’un choix incertain ? Dieu pouvait-il laisser reposer la réalisation de son plan de miséricorde sur l’humanité sur la confiance que l’on peut faire à une liberté humaine partagée ? Ce que l’Evangile nous suggère, et ce qu’Elisabeth va exprimer quelque temps après dans sa rencontre avec Marie, c’est que l’acquiescement de la Vierge suppose la plénitude de la grâce et le don total de soi dans cette plénitude. C’est ce que la théologie a mis en forme en comprenant que cette plénitude de la grâce inclut, comme par anticipation, la libération du péché et des tendances à se refuser à Dieu, et qu’elle a nommé Immaculée Conception. Celle qui devait être appelée à se donner totalement a été préparée à ce don par une conception originale, affranchie des contraintes du péché originel.
Et voici que cette lecture ouvre une nouvelle série de questionnements : comment pouvons-nous comprendre la liberté de Marie et en elle toute liberté humaine, si Dieu déjà de toute éternité a présumé ce qui allait arriver ? Etait-il possible qu’elle refuse ? Ou bien nos destinés sont-elles tellement écrites par avance, pré-destinées comme dit l’épître aux Ephésiens, que les choix ne sont plus que des illusions ? À travers cette question, il s’agit pour nous, nous le sentons, de bien autre chose que de mieux comprendre l’histoire particulière de Marie de Nazareth. Nous touchons à quelque chose qui est au coeur de l’existence humaine. Sommes-nous vraiment libres ? Et jusqu’à quel point ? L’histoire que nous vivons, l’histoire de chacune de nos vies comme l’histoire de l’humanité, est-elle un enchaînement d’événements réels dans lesquels nous avons à prendre partie ? Ou n’est-elle qu’une sorte d’illusion qui recouvre une réalité qui nous échappe de toute façon ? Dieu a-t-il tout prévu et tout écrit ? Mais alors qu’aurions-nous encore à faire ? Veut-il vraiment que nous lui répondions ? Mais alors comment peut-il savoir que nous dirons oui ?
Cette question qui travaille tout homme qui essaye de suivre le Christ à quelque moment de son itinéraire qu’il se trouve, nous ne pouvons pas la trancher autrement qu’en reconnaissant que nous appartenons à deux systèmes différents. Celui de notre expérience, du phénomène de l’existence humaine et de ses composantes qui est aussi celui du débat intérieur de l’homme, celui de la connaissance à travers l’expérience du sensible, avec ses limites, ses drames, ses interrogations. Et, à travers cette expérience chronologique de l’existence humaine comme à travers la manifestation des phénomènes visibles de la liberté humaine, la foi nous invite à reconnaître une existence non temporelle, non chronologique, non successive, mais toujours immédiatement présente, celle de Dieu et de son dialogue avec l’homme.
La foi nous invite à entrer dans la vision simultanée de l’histoire de l’humanité qui est celle de Dieu, dans l’acte unique de sa création, dans le drame du péché, dans l’acte rédempteur, et dans la manifestation glorieuse du Christ à la fin des temps. C’est comme une vision unique par laquelle Dieu tient dans un seul instant ce que notre intelligence conçoit sur une multitude de siècles. Là où nous épelons laborieusement les éléments successifs de la prise de conscience de notre filiation divine, Lui est immédiatement, pleinement, définitivement et simultanément toujours le Père de tous. Là où nous peinons à rassembler difficilement les hommes sous la promesse de Dieu, Lui voit l’humanité tout entière rassemblée en un seul peuple dans la Jérusalem Céleste. Lorsque nous sommes placés face à un être dégradé en apparence, - et cette dégradation peut aller jusqu’à la négation de l’humanité dans sa propre apparence : dégradation physique, destruction mentale, handicaps de toutes sortes, dégradation morale, et que nous peinons à mobiliser toutes nos capacités pour surmonter notre horreur et reconnaître la dignité de l’être humain, nous sommes invités cependant par la foi à découvrir que l’amour paternel de Dieu pour chacune de ses créatures, quel que soit l’état dans lequel elle se trouve, ne fait pas défaut. Prisonniers du phénomène du visible et du sensible, nous n’accédons à ce degré de vision de la paternité divine que par le chemin de la foi accompli dans la personne de Jésus de Nazareth. Ultimement, nous ne découvrons qui nous sommes et qui est l’homme, qui est tout homme, que dans la contemplation de l’humanité défigurée du Christ.
C’est parce que nous sommes convaincus de la présence agissante de Dieu au coeur de l’humanité, lui qui nous a prédestinés à devenir ses fils adoptifs dans le Christ, que nous accordons à chaque existence humaine, à tout moment de son être et à quelque degré qu’il soit de son développement, une valeur infinie à laquelle nous ne pouvons pas renoncer, quelle que soit l’épreuve visible, sensible et douloureuse à laquelle nous sommes contraints de nous confronter. C’est cette dignité inaliénable de tout être humain que l’Eglise est chargée de défendre en ce monde. Grâce à Dieu, nous savons que cela ne dépend pas de nous, mais grâce à Dieu, nous savons aussi que tout dépend de notre consentement et de notre adhésion. Conscients de n’être que des serviteurs, nous sommes prêts à laisser s’accomplir la Parole de Dieu. Mais en donnant notre adhésion à cette parole, nous acceptons qu’elle bouleverse notre vie pour faire apparaître la splendeur de la création renouvelée à travers les misères de nos existences.
Marie conçue sans péché est le gage de ce que Dieu cache au coeur de la réalité humaine et qui échappe à notre regard. Elle est la promesse que cette force d’amour, cette volonté de salut, peut s’accomplir à travers nos libertés humaines. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie - 2e dimanche de l’Avent 2006 - Sainte-Odile - dimanche 10 décembre 2006
Frères et Soeurs, l’Evangile que nous venons d’entendre nous invite à préparer la célébration de la Nativité, de l’Incarnation de Jésus, à la lumière du commencement de sa vie et de son ministère public. La prédication de Jean-Baptiste qui est évoquée ici, est présentée en effet dans l’évangile selon saint Luc comme l’introduction à la vie et au ministère de Jésus adulte.
Voilà qui nous aide à comprendre que, dans la célébration de la Nativité, ce qui est proposé à notre méditation, à notre prière, ce n’est pas simplement de faire mémoire de la naissance de Jésus à Bethléem comme d’un événement qui porterait en lui-même tout le sens qu’il doit nous révéler. La venue du Fils de Dieu dans notre chair, sa nativité à Bethléem, sa vie cachée à Nazareth, tous ces événements sont comme une introduction, une manière de nous préparer à comprendre la prédication qu’il va adresser au peuple juif et, à travers lui, à l’humanité tout entière. La prédication de Jean-Baptiste dans le désert nous introduit à accueillir, non pas simplement la nuit de la Nativité, mais à travers la nuit de la Nativité, toute l’activité du Christ Sauveur venu à la rencontre de son peuple et, à travers ce peuple, à la rencontre de l’humanité tout entière.
Les prophètes qui ont été évoqués au cours de ces lectures nous invitent à percevoir deux dynamismes un peu différents. Les descriptions faites par eux du retour du peuple à Jérusalem nous font comprendre que ce retour est une oeuvre de Dieu. C’est Dieu lui-même qui va tracer les chemins : "Dieu les ramène, portés en triomphe. Il a décidé que les montagnes et les collines seraient abaissées, que les vallées seraient comblées ". C’est le décret, la volonté de Dieu, qui ramène le peuple sur sa terre, c’est Lui qui trace son chemin dans le désert, c’est Lui qui le ramène à Jérusalem. La citation du prophète Isaïe que nous avons entendue citée dans la lecture de l’évangile selon saint Luc, nous redit la même chose : il s’agit de préparer le chemin du Seigneur à travers le désert, d’aplanir sa route. "Le ravin sera comblé, la montagne et la colline seront abaissées. "
Mais nous voyons ici s’introduire un deuxième dynamisme. Il ne s’agit plus simplement que Dieu lui-même trace la route du retour pour son peuple et en aplanisse les difficultés. Il s’agit maintenant de préparer un chemin au Seigneur. Ce n’est plus simplement le retour du peuple à Jérusalem, mais c’est la venue du Seigneur au milieu de son peuple. "Tout ravin sera comblé, toute montagne et toute colline seront abaissées, les passages tortueux deviendront droits, les routes déformées seront aplanies ".
Quand nous passons de l’évocation du chemin par lequel le peuple va revenir à Jérusalem à l’évocation du chemin par lequel le Seigneur va venir au milieu de son peuple, nous comprenons que le travail d’aplanissement, de correction, de préparation de ce chemin, n’incombe pas seulement à Dieu. C’est la volonté de Dieu qui ramène son peuple à Jérusalem tout comme c’est la volonté de Dieu qui envoie son Fils dans l’humanité, mais dans un cas comme dans l’autre, le travail de terrassement, le travail de correction, le travail de rectification qui va permettre et le retour du peuple à Jérusalem et la venue du Seigneur au milieu de son peuple, ce travail s’accomplit par des oeuvres humaines qui mettent en pratique, qui mettent en oeuvre, la volonté de Dieu.
Ces oeuvres humaines sont le contenu de la prédication de Jean-Baptiste : "Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés ". Si nous voulons que le chemin du Seigneur soit tracé au milieu de l’humanité, si nous voulons que le chemin du Seigneur soit tracé dans nos propres vies et dans nos coeurs, Jean-Baptiste nous appelle à entrer dans un travail de conversion. Il prêche le baptême de conversion pour le pardon des péchés. Le travail de conversion va préparer le chemin du coeur. Les péchés sont, dans notre vie, les obstacles à la venue du Seigneur. Ce sont les ravins qui se creusent à mesure que nous nous éloignons de Dieu, ce sont les montagnes et les collines qui s’élèvent pour faire écran entre la Parole de Dieu et notre liberté, ce sont les routes déformées, les passages tortueux, bref tout ce qui dans notre vie fait obstacle à l’avènement du Christ.
Le temps de l’Avent, c’est le moment de faire place nette, de raboter des aspérités, de combler des abîmes, d’aplanir le chemin du Seigneur. Ce travail de conversion n’a pas seulement pour but de nous rendre meilleur ou de nous disposer mieux à recevoir le Christ. Il a pour but de contribuer à l’accomplissement de sa mission telle que Jean-Baptiste l’annonce : "Tout homme verra le salut de Dieu ". Pour que la mission du Christ s’accomplisse, pour que sa nativité porte son fruit, pour que sa mission atteigne ses objectifs, il faut que nous entrions dans ce travail de conversion, il faut que nous recevions le pardon de nos péchés, il faut que nous prenions en mains la conversion de notre vie, il faut que nous soyons capables d’identifier ce qui en nous fait obstacle à l’avènement du Christ, et que nous soyons capables de le corriger.
Prions le Seigneur : qu’en entendant la prédication de Jean-Baptiste nous connaissions un sursaut dans notre désir d’accueillir le Christ ; que, vraiment, nous préparions le chemin du Seigneur dans notre vie ; que, vraiment, nous vivions le baptême de conversion et le pardon des péchés ; que, vraiment, grâce à la vie nouvelle qu’il développe en nous, le Christ puisse manifester à tout homme le salut de Dieu.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie - 2e dimanche de l’Avent 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 10 décembre 2006
Frères et Soeurs, la prophétie du Livre de Baruch qui annonce le retour d’Israël dans sa Terre et dans sa ville saintes s’accompagne d’une promesse de Dieu : c’est Lui, Dieu lui-même, qui va tracer à travers le désert le chemin du retour ; c’est Lui, Dieu lui-même, qui va combler les ravins, araser les obstacles, redresser les chemins tortueux de façon que son peuple puisse cheminer en sécurité dans la gloire de Dieu. Nous le savons bien : historiquement, dans les événements tels qu’ils se sont déroulés, cette volonté et cette intervention de Dieu se sont accomplies à travers des moyens humains. Dieu est la cause du retour de son peuple, mais les décisions politiques qui ont rendu possible ce retour ont été prises par des responsables humains. Dieu trace le chemin et le rend praticable, mais le retour des groupes successifs qui vont revenir à Jérusalem se passera selon les moyens habituels du nomadisme dans le désert. Ce sont les Juifs eux-mêmes qui auront à surmonter les obstacles, à combler les ravins, et à retrouver leur route.
Le prophète n’annonce pas une sorte de transport miraculeux du peuple d’Israël que Dieu mènerait directement à Jérusalem. Ce qu’il veut nous faire comprendre, c’est que ce retour annoncé est l’oeuvre de Dieu lui-même, comme le monde que nous connaissons, la création et tout ce qui compose notre univers, est l’oeuvre de Dieu, même si l’homme a été mis par Dieu au coeur de cette création pour la transformer et la faire vivre.
Ce chemin que Dieu va donc tracer à travers le désert pour ramener son peuple à Jérusalem, s’accompagne, dans l’enseignement des prophètes, de l’annonce d’un autre chemin, le chemin par lequel le Messie viendra au milieu de son peuple. Là aussi, pour que cette venue du Messie au milieu de son peuple se déroule de manière conforme à la volonté de Dieu, il y a des ravins à combler, des obstacles à abaisser, des collines et des montagnes à araser, une route à aplanir, des passages tortueux à redresser. C’est ce que le prophète Isaïe avait annoncé et qui est repris par la prédication de Jean-Baptiste au désert.
Nous comprenons bien évidemment, à la lumière de la première prophétie sur le retour d’Israël dans sa terre, qu’a fortiori, la venue du Messie dans l’humanité va être conduite par Dieu lui-même. Mais de même que Dieu a conduit à son peuple vers Jérusalem à travers des interventions humaines, il va tracer le chemin du Messie à travers l’humanité en mettant en oeuvre nos capacités humaines de préparer ce chemin. C’est pourquoi la prédication de Jean-Baptiste, qui précède immédiatement l’entrée de Jésus dans son ministère public, va insister sur le travail de conversion qui est nécessaire pour que le peuple puisse accueillir le Messie qui vient. Il ne s’agit plus ici, comme dans le retour du peuple à Jérusalem, de frayer un chemin à travers le désert. Il s’agit de frayer un chemin à travers le peuple lui-même, pour que le Messie fasse son entrée triomphale. Il s’agit de frayer un chemin dans le coeur des hommes pour que la venue du Sauveur soit reconnue.
À partir de cette image du chemin tracé à travers le désert, transformée en image du chemin tracé à travers le peuple, nous pouvons comprendre la prophétie d’Isaïe reprise par Jean-Baptiste, quand il invite le peuple à un baptême de conversion pour le pardon des péchés. Nous pouvons appliquer cette prophétie de Jean-Baptiste de deux manières à notre situation présente.
La première consiste à comprendre à travers la liturgie qui nous est proposée que dans la réflexion, dans la méditation de l’Eglise, la nativité du Christ, la naissance de Jésus à Bethléem, doit être comprise comme une annonce de sa mission et de la vie publique qu’il va entreprendre plusieurs d’années plus tard. En fait, sa naissance et sa vie cachée à Nazareth font un tout avec sa manifestation publique, les discours qu’il tiendra, les signes qu’il posera, si bien que, pour nous préparer à reconnaître le Messie dans le signe de l’enfant présenté emmailloté dans une mangeoire, la liturgie adopte la prédication de Jean-Baptiste qui appelle le peuple à la conversion. Car pour reconnaître Jésus Sauveur dans l’Enfant de Bethléem, il faut la même attitude et le même état d’esprit qui sera nécessaire pour reconnaître le Messie à travers la mission de Jésus de Nazareth. De même que pour reconnaître le Messie à travers la mission de Jésus de Nazareth, il est nécessaire de préparer son chemin dans le coeur des hommes par la conversion et le pardon des péchés, de même pour vivre pleinement la célébration de la Nativité, nous avons besoin de vivre la conversion et de recevoir le pardon des péchés. Nous avons besoin d’araser ce qui fait obstacle à la venue du Christ, de combler les abîmes qui nous séparent de Lui, de redresser dans nos vies ce qui est tortueux.
C’est le deuxième message de cette prédication de Jean-Baptiste. Elle nous fournit toute une série d’images pour comprendre de quoi il retourne quand nous parlons du péché. Il ne désigne pas principalement ici des fautes morales, il ne désigne pas spécialement tel ou tel acte mauvais, dont nous savons pourtant que ce sont des péchés. Ce qu’il veut faire entendre à ses auditeurs et, à travers eux, à nous, c’est la nature même du péché : faire obstacle à l’accomplissement du projet de Dieu, faire obstacle à la venue du Messie en ce monde. Le péché, ce sont les obstacles qui se dressent sur le chemin du Seigneur, ce sont les ravins qui se creusent sous ses pas, ce sont les chemins tortueux par lesquels sa Parole peut s’égarer au milieu du monde. Le péché dans notre vie est toujours une rupture dans notre relation avec Dieu, il creuse un abîme entre Lui et nous. Le péché dans notre vie est toujours une montagne ou une colline qui se présente devant notre marche pour nous empêcher de suivre le Christ. Le péché chez nous, c’est toujours une façon de détourner les chemins droits et de nous faire errer à droite et à gauche sans savoir très bien où nous allons.
Accueillir le Christ dans sa nativité, c’est redresser ce qui est tortueux, abaisser les obstacles, combler les ravins. C’est nous délivrer du péché. Cette délivrance, nous le savons, est l’oeuvre du Christ dans notre vie. En venant, il nous délivre du péché, mais il ne peut nous délivrer du péché que si nous entendons l’appel à la conversion que nous adresse Jean-Baptiste, si nous acceptons de recevoir ce pardon, si nous acceptons finalement de nous reconnaître pécheurs.
Alors, la plénitude de la Promesse s’accomplira dans l’humanité : "Tout homme verra le salut de Dieu ". Comprenons-le bien : pour que tout homme voit le salut de Dieu, il est nécessaire que chacun de nous laisse Dieu tracer son chemin dans nos vies, que chacun de nous laisse restructurer en nous le chemin de la Parole, que chacun laisse transformer sa vie pour que Dieu puisse advenir et que nous puissions reconnaître le Messie. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie - 3e dimanche de l’Avent 2006 - Saint-Leu-Saint-Gilles - dimanche 17 décembre 2006
La Bonne Nouvelle que Jean annonçait au peuple, c’est la venue du Messie, celui qui va accomplir la promesse de Dieu. Cette bonne nouvelle provoque l’espérance et la joie au coeur des hommes. Elle pose cependant une question grave : pouvons-nous vraiment attendre quelqu’un qui changera quelque chose à la misère de l’humanité ? ou bien sommes-nous livrés, abandonnés, à une fatalité qui fait que rien ni personne ne peut changer quoi que ce soit.
Beaucoup d’hommes de notre temps sont habités par cette question. Y-a-t-il vraiment quelque chose à faire ? Ou bien faut-il prendre son parti, se laisser porter par le courant, les vents dominants, en sachant que l’on ne peut rien arrêter, rien empêcher, rien changer ? Nous le savons, le sentiment d’être comme des fétus de paille à la surface des eaux, ce sentiment de n’avoir de prise sur rien, est souvent la source d’un grand désespoir et ce désespoir se développe inévitablement dans une violence, violence sur soi ou violence sur les autres. La prophétie de Jean-Baptiste, sa prédication, vise justement à annoncer que quelque chose peut changer et que quelque chose va changer. C’est pour cela que son appel au baptême de la conversion est entendu non pas comme une accusation mais comme une promesse et une espérance, et c’est pour cela que les gens viennent de très loin pour l’écouter et se mettre à son école.
Mais alors, si quelque chose peut changer, si quelque chose va changer, que dois-je faire ? Vous avez entendu cette question revenir par trois fois dans l’Evangile comme une sorte de refrain, de leitmotiv : "Que devons-nous faire ? " Car il ne suffit pas de dire que quelque chose doit changer, que quelque chose va changer. Il n’y a pas une fatalité du bien opposée à la fatalité du mal ; il ne suffit pas que nous attendions les bras croisés que tout change. C’est à dire que les autres fassent changer tout.
Que devons-nous faire ? Comment Jean-Baptiste ouvre-t-il un chemin au changement qui va se produire ? À quoi invite-t-il ses auditeurs ? Vous aurez remarqué que les suggestions, les orientations, qu’il donne, sont très simples. Elles concernent la vie ordinaire de tout homme et de toute femme en ce monde, quelle que soit sa foi : le partage de celui qui a quelque chose avec celui qui n’a rien ; la justice et l’honnêteté dans les tractations ordinaires ; le respect des personnes quand on dispose de la force. À tous il prêche le partage, au collecteur d’impôts la justice, au soldat le respect de l’autre.
D’une certaine façon, ces invitations, ces orientations, sont des appels tout à fait fondamentaux à la conscience humaine. Comment pourrions-nous espérer que le monde aille mieux si nous ne sommes pas décidés à entrer dans une société du partage ? Comment pourrions-nous espérer que le monde aille mieux si nous ne sommes pas décidés à respecter la justice ? Comment pourrions-nous espérer que le monde aille mieux si nous abusons de notre force dans nos relations avec les autres ?
Mais cet appel ne s’adresse pas seulement à tout homme et à toute femme, il s’adresse particulièrement à chacun d’entre-nous dans la mesure où nous voulons vraiment accueillir le Christ. Il nous invite à regarder notre manière de vivre, à nous interroger sur ce que nous faisons de nos biens, à nous interroger sur la manière dont nous traitons les autres. Si nous entrons dans ce chemin du renouvellement de notre manière de vivre ; si nous acceptons de changer quelque chose, si peu que ce soit, à notre propre vie, alors nous devenons vraiment des ferments d’un monde nouveau. Alors nous sommes vraiment comme Jean-Baptiste les précurseurs de ce que le Christ veut accomplir en ce monde. Alors, vraiment, nous pouvons nous laisser porter par la joie de sa venue, exulter comme nous y invite l’Ecriture, ou rester toujours dans la joie comme saint Paul nous le demande. Nous pouvons vivre, non pas dans l’anxiété, le désespoir et la tristesse, mais au contraire dans la sérénité, l’espérance et la joie.
On me demande souvent : comment les chrétiens peuvent-ils rendre témoignage au Christ ? On pourrait dire en reprenant la formule de l’Evangile : "Que devons-nous faire ? " Le premier témoignage que nous pouvons rendre au Christ, c’est précisément notre manière d’assumer notre existence dans ce monde tel qu’il est, tel qu’il nous est donné et tel que nous souhaitons le faire changer. C’est d’accepter de reconnaître le chemin du Christ à travers notre monde, à travers notre vie, et nous laisser remplir de la paix de Dieu quand nous accueillons le Messie qui vient.
Si nous qui croyons à la venue du Messie, si nous qui espérons travailler à un monde nouveau, nous ne sommes pas capables de nous reposer sereinement sur la promesse de Dieu, si nous ne sommes pas capables d’accueillir la force de Dieu dans nos faiblesses, si nous ne sommes pas capables d’ouvrir notre vie au partage et à la justice, alors nous ne donnerons pas le témoignage de la joie, mais le témoignage de la tristesse.
Que la Parole de Jean-Baptiste atteigne nos coeurs. Qu’avec ses auditeurs, nous aussi nous demandions devant le Seigneur : "Que nous faut-il donc faire ? " Et que la puissance de l’Esprit nous donne la force de le faire et la joie de le vivre.
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris