Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Noël 2006 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dans la nuit du 24 au 25 décembre 2006
Frères et Sœurs,
Que sommes-nous venus chercher en cette nuit de Noël ? Qu’attendons-nous de la Nativité du Christ ? Qu’attendons-nous du Christ lui-même ?
Pour beaucoup les fêtes de Noël, comme on dit, sont un temps d’oubli des dures réalités de la vie quotidienne. Même si on parle moins de la "trêve des confiseurs", on a tendance à vivre ces derniers jours de l’année comme un temps entre parenthèses qui nous apporte un peu de douceur et de chaleur. Malheureusement cette possibilité d’oublier, ne fût-ce que durant quelques jours, les contraintes quotidiennes n’est pas offerte à tous. Elle n’est pas donnée à ceux qui sont les victimes de notre société : ceux qui n’ont plus de travail, plus de logement, parfois plus de nourriture. Elle n’est pas donnée à ceux qui sont abandonnés dans l’isolement de la vieillesse solitaire ou de la maladie grave. Elle n’est pas donnée aux prisonniers entassés dans nos prisons. Elle n’est pas donnée aux enfants privés de leurs parents ou écartelés entre plusieurs foyers. Elle n’est pas donnée à celles et à ceux que la misère ou la violence ont chassés de leurs pays. La liste pourrait être longue encore de tous ceux qui ne peuvent participer à la fête que par le désir ou la nostalgie.
Si j’ai d’abord voulu évoquer ces situations de détresse, ce n’est pas pour assombrir notre fête ou teinter notre joie de mauvaise conscience. C’est parce que le récit de la Nativité nous montre comment la naissance de Jésus a été marquée par les mêmes contraintes et les mêmes misères : "Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune." Comment pourrions-nous fêter la naissance du Christ d’un cœur léger quand tant d’hommes et de femmes ne trouvent pas leur place dans la maison commune de notre société ? Comment pourrions-nous oublier celles et ceux devant qui nos portes se ferment et qui rejoignent le Christ dans le dénuement de la crèche de Bethléem ?
Sommes-nous acculés à l’inconscience ou au désespoir ? Faut-il ranger au magasin des illusions perdues avec le père Noël la promesse du prophète Isaïe : "Tu as prodigué l’allégresse, tu as fait grandir la joie" et le message de l’ange : "Je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur."
Frères et Sœurs, cette nuit, avec saint Paul, je veux aussi vous annoncer cette bonne nouvelle : "La grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. " En cette nuit sainte, je veux vous partager l’espérance que Dieu met au cœur des croyants : nous ne sommes pas appelés à oublier les malheurs de cette vie ni à nous réfugier dans un Noël de Disneyland. Nous sommes appelés à affronter les réalités du monde et à espérer parce qu’elles ne pourront pas submerger la puissance de l’amour manifesté en Jésus-Christ.
Si nous sommes venus à la crèche avec les bergers, c’est pour accueillir cette parole d’espérance et reconnaître le signe du Messie qui nous est donné dans l’enfant nouveau-né "couché dans une mangeoire." Nous venons auprès de lui dans cette sainte nuit, non pas pour oublier l’histoire des hommes, si éprouvante soit-elle, mais pour porter avec eux le poids de leurs souffrances et les confier à la puissance de Dieu qui nous sauve en Jésus Christ.
Quelle est donc notre espérance ce soir ? Une espérance de paix et de joie. Cette paix et cette joie nous sont données réellement, non pas parce qu’elles escamoteraient les difficultés de chacune de nos existences comme par un coup de baguette magique, mais parce qu’elles nous sont offertes avec l’assurance que "Jésus-Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur s’est donné pour nous afin de nous racheter de toutes nos fautes." C’est par sa grâce que nous sommes rendus capables de surmonter nos faiblesses, nos lâchetés et notre indifférence envers nos frères. C’est par la grâce de cette sainte nuit que nous sommes entraînés à pardonner, à nous réconcilier et à mettre en œuvre la charité de Dieu, son amour pour les hommes. Il fait de nous "un peuple ardent à faire le bien" pour "vivre dans le monde présent en hommes raisonnables, justes et religieux."
En cette nuit très sainte, frères et sœurs, laissez l’amour de Dieu manifesté en la naissance de Jésus toucher vos cœurs et vos esprits, laissez-vous remplir de la douceur de cet amour et laissez cette douceur changer votre regard sur votre vie, sur le monde et sur vos frères. Ne boudez pas la joie de la Nativité, mais laissez-la faire de vous des témoins de l’espérance et de l’amour.
Réfléchissons quelques instants à ce que Dieu nous appelle à faire dans nos vies pour que le fatalisme et la désespérance fassent place à l’espérance et à la détermination. Comment pouvons-nous agir pour que le monde soit meilleur ? Chacune et chacun, selon ses possibilités et ses moyens, est appelé à faire quelque chose pour substituer une société du partage à une société de compétition ou de privilèges.
En cette année 2007 qui sera une année importante pour notre pays, nous aurons d’abord à surmonter la tentation du "chacun pour soi", qu’elle soit un réflexe de défense individuelle des avantages que nous avons ou une tactique de défense des différents groupes sociaux. Une période électorale ne doit pas devenir une foire aux avantages à capter, en réalité ou en promesse. Elle doit être un temps de réflexion et de discernement entre des projets différents. Quelle type de société souhaitons-nous pour la génération qui vient ?
Tous ces jours-ci on nous a beaucoup parlé des personnes qui vivent dans la rue. J’espère que cette attention soudaine est inspirée par le désir de les aider, qu’elle ne cherche pas à exploiter leur misère comme levier politique. En tout cas cette attention médiatique a le mérite de mettre en lumière une réalité que nous essayons souvent d’oublier. Mais ne réduisons pas les actions à mener pour leur rendre leur dignité à des mesures économiques dont on espère plus ou moins secrètement que l’État devrait être le seul responsable.
C’est un travers de notre culture de vouloir expliquer toutes les misères par des causes économiques. Celles et ceux qui suivent les miséreux de notre monde savent que l’économie n’est qu’un des éléments d’explication de leur situation. Le facteur économique est aggravé, la plupart du temps, par d’autres éléments qui relèvent de la misère affective et morale, tout simplement. Les familles brisées, les enfants écartelés entre plusieurs parentés et plusieurs références éducatives, les victimes affectives de la culture libertine que nous légitimons par la loi, les handicapés à qui on reproche implicitement de n’avoir pas été éliminés à temps, tout cela que notre société autorise ou encourage relève de nos choix d’électeurs autant que les programmes économiques ou les promesses fiscales.
Mais notre responsabilité d’hommes raisonnables ne se limite pas à nos votes. Elle suppose aussi que nous acceptions de reconsidérer nos manières de vivre au quotidien. Il est plus que temps de sortir de notre lâcheté morale. Tout ne vaut pas tout et tout ce qui est possible n’est pas profitable à l’humanité. On ne peut pas construire une vie humaine "raisonnable et juste" en faisant l’impasse sur le jugement moral de nos actions. L’homme est un être doué d’intelligence non seulement pour réaliser de grandes choses, mais aussi pour conduire sa vie. Nous devons revoir notre attitude à l’égard de l’argent, de la consommation et des mœurs de notre vie quotidienne.
Allons-nous nous contenter de voir exhiber les misères du monde sur nos écrans, de laisser provoquer notre sensibilité, peut-être laisser solliciter notre générosité sans que rien ne change pour nous ? L’amour n’est pas un jeu télévisé virtuel, il est un acte en vérité. Que sommes nous prêts à changer à notre vie pour que tout le monde trouve une place digne dans notre société ?
Allons-nous laisser grandir une jeunesse dans l’illusion que tout est possible et qu’il n’y a pas d’autres limites que des limites sanitaires ? Allons-nous laisser remplacer la conscience morale par la recherche exclusive de la santé et des prodiges scientifiques ? Accepterons-nous encore que la plus belle expérience de l’humanité, je veux dire l’amour d’un homme et d’une femme, soit réduite à un problème sanitaire et que la confiance de l’amour soit remplacée par le soupçon de la maladie ou, pire encore, qu’elle soit caricaturée au gré des désirs de chacun ?
Enfin, -mais c’est le plus important pour nous-, comment devenir un peuple "raisonnable, juste et religieux" si la formation religieuse des enfants devient de plus en plus difficile à réaliser, quand elle n’est pas rendue impossible ou illicite ? Accepterons-nous que les croyants, les croyants de toutes les religions, soient indistinctement soupçonnés et accusés d’être des fanatiques fauteurs de violence ? Accepterons-nous que nos fêtes religieuses soient interdites d’expression publique comme ce fut le cas dans quelques pays cette année ? Accepterons-nous que le nom même de Jésus devienne un nom interdit ?
Ne nous y trompons pas : si ces mesures d’intimidation peuvent s’exprimer et trouver un écho, c’est dans la mesure où nous avons déjà implicitement accepté leurs prétentions, parce que nous avons laissé notre foi passer sournoisement à une sorte de clandestinité quotidienne. Alors, cette nuit, je vous le demande : Jésus naissant en ce monde trouvera-t-il une place dans chacune de nos vies ? Sera-t-il exclu encore de la salle commune et devra-t-il se réfugier dans le silence d’une grotte ?
Si nous sommes prêts à porter ce regard critique, non seulement sur les grandes institutions, non seulement sur les mœurs des autres, mais d’abord chacun sur notre propre vie et celle de nos familles ; si nous sommes prêts à remettre nos vies dans le sens d’une existence raisonnable et juste, alors nous pouvons nous réjouir sans mauvaise conscience et nous laisser porter par la joie de l’enfant "nouveau-né, emmailloté, couché dans une mangeoire."
Et du fond du cœur, je peux vous dire "Bon et joyeux Noël à chacun et à chacune d’entre vous ! Paix aux hommes que Dieu aime !"
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Solennité de Marie, Mère de Dieu - Cathédrale Notre-Dame de Paris - 1er janvier 2007
"Si l’homme est devenu si précieux qu’il doit être défendu en toute circonstance, c’est parce que, dans le Christ et par le sacrifice du Christ, il a pris une valeur incomparable."
En établissant cette solennité de Marie, Mère de Dieu, au jour du premier janvier, une semaine après la naissance de Jésus, l’Eglise n’a évidemment pas voulu faire oublier le rite de la circoncision. Elle a voulu souligner une dimension plus théologale peut-être de la méditation sur la nativité du Christ.
En effet, le titre de Mère de Dieu attribué à Marie depuis les conciles anciens est le résultat d’une réflexion approfondie sur l’identité de l’enfant qui est né à Bethléem. On n’appelle pas Marie mère de Dieu dans le sens où les religions païennes antiques imaginaient qu’un dieu aurait pu être enfanté par une femme. Si Marie est appelée mère de Dieu, c’est en conséquence de la conviction acquise par l’Eglise que Jésus, l’enfant qu’elle a mis au monde, est à la fois pleinement homme et pleinement Dieu. Parce que ces deux natures, la nature humaine et la nature divine, sont indissociables dans la personne unique de Jésus, on ne peut pas dire que Marie serait la mère de l’humanité de Jésus dissociée de son humanité, pas plus d’ailleurs qu’on ne pourrait dire que Dieu est le Père de la divinité de Jésus dissociée de son humanité.
Si la foi chrétienne repose sur ce fondement des deux natures rassemblées en l’unique personne de Jésus, sa mère selon la chair, Marie de Nazareth, doit être indissociablement perçue comme la mère de l’humanité du Christ et la mère de sa divinité. C’est pourquoi les Pères anciens ont tant tenu à appeler Marie mère de Dieu. Ils combattaient en particulier les hérésies qui se développaient en prétendant impossible que la divinité du Christ soit aussi réelle que son humanité ou, inversement, que son humanité soit aussi réelle que sa divinité.
Dans ce débat sur la double nature de Jésus, contrairement à ce que l’on pourrait penser, nous ne sommes pas simplement dans un débat entre des écoles théologiques dont, finalement, les subtilités et les résultats ne changent pas grand-chose à la vie des hommes. Au contraire, ce débat théologique touche directement notre existence et ceci de plusieurs façons.
D’abord, comme l’ont expliqué à travers les générations beaucoup de Pères de l’Eglise, que Jésus soit réellement Dieu et réellement homme, pleinement Dieu et pleinement homme, est la condition préalable et indispensable à sa mission de Sauveur. Car c’est l’union de la divinité du Christ avec son humanité qui entraîne notre humanité dans la divinisation à laquelle Dieu l’appelle depuis la création du monde. S’il n’était pas pleinement homme, la toute-puissance de sa divinité ne toucherait pas notre humanité. S’il n’était pas pleinement Dieu, qu’il vive parmi nous n’aurait eu aucun effet sauveur pour notre humanité. C’est donc cette conjonction indissociable de Jésus vrai Dieu et vrai homme qui est la source et de sa mission et du salut qu’il apporte à l’humanité entière.
Par ailleurs, que ce salut se réalise dans une nature humaine authentique, authentiquement humaine, confère à l’humanité de chacun d’entre nous, une valeur inestimable. Si, dans la tradition de notre culture occidentale, la personne humaine a pris une valeur telle qu’elle est devenue une référence sacrée sur laquelle veillent à tous les instants les droits de l’homme, tels qu’ils ont été énoncés dans les derniers siècles, c’est précisément parce que dans l’être humain la divinité du Christ a apporté une valeur inestimable et conféré à chaque personne humaine une valeur sans comparaison avec aucun objectif, aucun projet, aucun souci sur cette terre. Si l’homme, si l’être humain, a pris une telle valeur dans notre civilisation, c’est parce que, dans la personne de Jésus, l’être humain est reconnu dans sa dimension divine, absolument inestimable. Le défunt pape Jean-Paul II dans sa première encyclique Redemptor Hominis a développé ce point de vue de façon très éclairante. Si l’homme est devenu si précieux qu’il doit être défendu en toute circonstance, c’est parce que, dans le Christ et par le sacrifice du Christ, il a pris une valeur incomparable. Si bien que, année après année, à mesure que les peuples avancent à travers l’histoire de l’humanité, on peut juger de l’authenticité de leurs croyances, de la valeur de leur religion, et de l’espérance qu’elles peuvent susciter, à la manière dont elles se situent par rapport à l’être humain, par rapport à l’homme et à la femme.
Il ne sert de rien de prêcher et d’annoncer une sorte d’équivalence entre toutes les religions. Si un système religieux se révèle, non par choix ou par théorie mais simplement en raison de la logique interne de sa dogmatique, inapte à reconnaître la valeur suréminente de la personne humaine, il ne peut pas être le témoin et le héraut d’un salut de l’homme. Il ne s’agit pas d’établir des comparaisons entre les religions pour dire : "La nôtre est la meilleure ", mais il s’agit de savoir laquelle apporte l’espérance la plus forte à l’histoire humaine, laquelle apporte la promesse la plus crédible pour le bonheur de l’humanité, laquelle présente au regard de tout homme la valeur de chaque personne humaine. Nos infidélités par rapport à cette valeur suprême de la personne humaine, notre manque de respect envers les êtres humains, notre blasphème quand nous dénaturons la valeur de l’être humain, notre mépris quand nous essayons de négocier sournoisement le seuil en deçà ou au-delà duquel il n’y a plus de personne humaine, notre incapacité à exprimer de manière forte et claire ce qui nous paraît le plus décisif pour les hommes de notre temps, n’enlève rien à la pureté limpide du salut apporté en Jésus-Christ. Ce n’est pas parce que nous sommes de mauvais défenseurs de l’être humain que le Christ n’est pas le sauveur de l’être humain.
Si nous voulons vraiment être témoins de la divinité et de l’humanité du Christ en ce monde, nous le serons par notre manière de nous situer à l’égard de nos contemporains, et c’est sur elle que nous serons jugés. Les hommes et les femmes de l’univers pourront croire que Jésus est pleinement homme et pleinement Dieu s’ils voient, chez ceux qui se réclament de lui, la capacité de manifester et de mettre en oeuvre un respect radical pour chaque personne humaine. Ce respect s’exprime à travers notre manière d’être et notre manière d’agir. C’est donc bien à nos comportements de chaque jour que la double nature du Christ renvoie et on pourrait dire que ce sont aussi nos comportements de chaque jour qui nous rendent difficile d’accepter cette double nature et de la reconnaître dans la vocation qu’elle définit pour nous.
Nous ne sommes pas des animaux sur-doués, nous sommes des créatures appelées à la divinisation. Si nous ne sommes pas capables d’accepter cette vocation et de la laisser construire notre liberté, alors il importe peu que Jésus soit Dieu et homme, il importe peu que Marie soit mère de Dieu. Mais si vraiment nous sommes déterminés à répondre à cette vocation divine, alors nous devons nous réjouir que Dieu ait pris existence humaine dans la chair de Marie de Nazareth et que, devenue la mère de Jésus, elle soit devenue en même temps mère de Dieu et mère des hommes. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Epiphanie 2007 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 7 janvier 2007
"Nous sommes invités à ne pas considérer tout le travail de l’intelligence humaine comme une espèce de labeur sans grande signification pour organiser le monde le moins mal possible, mais à y reconnaître aussi une démarche vers la connaissance de la vérité plénière qui est le Christ. "
Frères et soeurs, l’Epiphanie que nous fêtons aujourd’hui fait partie du cycle des manifestations du Christ en ses premiers temps. Ces manifestations ont commencé par la Nativité, elles se poursuivent par l’Epiphanie que nous fêtons aujourd’hui, elles se continuent par le baptême du Christ où le Seigneur va être manifesté comme le Messie, le Fils bien-aimé du Père. Ce cycle se conclura dimanche prochain par la lecture des Noces de Cana qui sont, dans l’évangile selon saint Jean, le premier signe par lequel le Christ manifeste que le temps du Royaume est arrivé. Dans ce cycle de manifestations, l’Epiphanie joue un rôle très particulier. Dans la nuit de la Nativité, les bergers ont été conduits par la voix de l’Ange vers le nouveau-né emmailloté dans une mangeoire, et nous savons que, dans le langage biblique, la voix de l’Ange, c’est la voix de Dieu. C’est Dieu lui-même qui appelle des membres de son peuple et qui les conduit à venir reconnaître le Messie dans l’enfant nouveau-né.
Avec les Mages, nous sommes dans une autre construction. Ce n’est pas la voix de Dieu qui les a appelés à venir, c’est une étoile. L’étoile n’appartient pas particulièrement aux signaux expressément reconnus comme venant de Dieu, elle relève plutôt de l’astrologie. Beaucoup de peuples d’Orient étaient friands de l’observation des astres. Qu’est-ce que l’Evangile veut nous faire comprendre en nous montrant ces trois hommes venus de pays lointains en suivant une étoile ? Il veut nous faire comprendre, -sans exclure que leur intelligence ait été soutenue et aidée par la lumière de Dieu -, elle veut nous faire comprendre que c’est par leur recherche, leur réflexion, leur désir de progresser dans la connaissance de la vérité, qu’ils ont fait ce long chemin et qu’ils viennent à la rencontre de celui dont on leur a dit qu’il serait le Messie, le Roi des Juifs qui vient de naître. D’une certaine façon, on peut considérer que le point de départ de ces hommes n’est pas la révélation biblique : ils ne s’inscrivent pas dans la tradition des prédications prophétiques, ils ne s’inscrivent pas dans l’annonce prophétique du Messie ; ils s’inscrivent dans un autre mouvement qui est la recherche de l’intelligence humaine vers plus de vérité et d’authenticité pour l’existence des hommes. Ils savent cependant que ce Roi des Juifs dont ils ont découvert qu’il venait de naître, serait quelqu’un d’exceptionnel.
La tradition chrétienne a interprété cette réflexion, cette recherche de la vérité, comme un signe théologique proposé à notre réflexion. Que signifie ce signe des mages suivant l’étoile ? Il signifie que l’homme de bonne volonté qui suit avec rigueur les critères de l’intelligence humaine peut parvenir à trouver le chemin vers Dieu ; que l’homme fidèle à sa conscience et guidé par son intelligence peut être conduit vers Dieu, non pas parce qu’il se passerait quelque chose de miraculeux mais tout simplement parce que, - nous le savons par la foi que nous avons dans l’Ecriture -, Dieu a créé l’homme à son image, et cette image de Dieu qui repose dans l’homme rend l’homme non pas seulement capable de rencontrer Dieu mais vraiment désireux de rencontrer Dieu.
Ainsi, nous sommes invités à ne pas considérer tout le travail de l’intelligence humaine comme une espèce de labeur sans grande signification pour organiser le monde le moins mal possible, mais à y reconnaître aussi une démarche vers la connaissance de la vérité plénière qui est le Christ. C’est ainsi que les Pères anciens ont interprété tout l’effort de la philosophie grecque en reconnaissant qu’il y avait dans cette recherche de la vérité une démarche qui conduisait vers la sagesse, et que cette sagesse ne pouvait être quelqu’un d’autre que Dieu lui-même. Ainsi encore, ces mages symbolisent l’ouverture universelle de la manifestation de Dieu en ce monde. Cela n’est pas une nouveauté car, depuis la création et, ultérieurement avec l’Alliance conclue avec Noé, il y a dans toute la tradition de la Bible une dimension universelle de la mission confiée au Peuple d’Israël. Israël est un peuple élu pour faire partie de l’Alliance, cette élection et cette alliance sont orientées déjà à manifester la puissance de Dieu devant les nations païennes. Ce qui s’accomplit dans la Nativité du Christ et sa manifestation, ce qui sera rendu manifeste par le don de l’Esprit Saint au moment de la Pentecôte, saint Paul nous le dit dans l’Epître aux Ephésiens : c’est l’accomplissement universel de la vocation première de l’Alliance conclue avec Israël. Cette alliance est une alliance faite pour s’ouvrir à l’humanité et non pas pour se fermer, c’est une alliance destinée à accueillir l’ensemble des hommes. Ce que l’Esprit manifeste aux apôtres en leur donnant la plénitude de l’Esprit, c’est précisément que, dans le Christ, les païens sont associés au même héritage, au même corps et à la même promesse.
Ainsi, nous sommes invités à comprendre que la joie que l’évangile selon saint Matthieu signale : "Quand l’étoile s’arrêta au-dessus du lieu où se trouvait l’enfant, les mages éprouvèrent une grande joie ", cette joie n’est pas simplement le soulagement de voir leur voyage arriver à son but ; c’est aussi la joie de l’humanité qui se reconnaît dans son Seigneur ; c’est la joie de l’homme qui entend la Parole du Christ ; c’est la joie de la conscience qui s’ouvre à la plénitude de l’amour de Dieu, c’est la joie de celui qui croit que Jésus est le Sauveur. Si nous sommes aujourd’hui disciples du Christ, c’est précisément parce que le Mystère qui avait été caché aux générations antérieures a été dévoilé dans le Christ, comme nous le dit saint Paul ; c’est parce que les Nations païennes ont été associées à la Promesse et à l’Alliance ; c’est parce que nous avons été gratuitement introduits dans ce Mystère d’Alliance que nous pouvons à notre tour nous reconnaître dans Jésus, le Messie de Bethléem. C’est dire que tout acte de foi dans le Christ, toute reconnaissance du signe messianique donné dans l’enfant couché dans une mangeoire, s’accompagne inévitablement d’une exultation car nous découvrons et nous comprenons que l’amour infini de Dieu est ouvert à tous les hommes.
Pour nous qui vivons en ce vingt-et-unième siècle dans une ville et un lieu où convergent tant d’hommes et de femmes de cultures et de religions différentes, c’est notre joie qui doit devenir pour eux un signe, c’est notre exultation d’être disciples du Christ, membres de la famille de Dieu, qui doit devenir un signe pour celles et ceux qui viennent d’autres continents, d’autres religions, d’autres cultures, et qui regardent étonnés ce que nous avons reçu Pourront-ils en nous regardant vivre, en nous écoutant prier, en nous rencontrant jour après jour, dans notre travail, dans nos familles, dans nos relations, dans toute notre existence, pourront-ils reconnaître que quelque chose a été ouvert devant eux ? Qu’une porte s’ouvre pour que la foi rejoigne tous les hommes de la terre ?
Prions le Seigneur, qu’Il fasse de notre vie un signe de joie et un appel. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie - 2e dimanche du temps ordinaire - Année C - Saint-François-Xavier - dimanche 14 janvier 2007
Au cours de cette messe, Mgr Vingt-Trois a consacré le nouvel Autel de l’église.
Frères et soeurs avec la lecture de cet évangile des Noces de Cana se clôt comme chaque année le cycle des célébrations liturgiques liées à la manifestation de Dieu dans l’histoire humaine. Manifestation inaugurée par la Nativité du Christ dans la nuit de Bethléem, manifestation prolongée et ouverte à l’alliance universelle par la vénération des Mages à l’Epiphanie, manifestation inaugurale du ministère public de Jésus par son baptême avec Jean-Baptiste. Voici, enfin, ce premier signe donné par le Christ sur lequel va s’appuyer la foi des apôtres : il inaugure l’annonce de l’avènement des noces éternelles.
Cet ultime rappel que la liturgie nous propose avec l’évangile selon saint Jean ouvre, devant nous, l’espace du développement liturgique du ministère de Jésus qui va se dérouler tout au long de notre année, jusqu’à l’Avent de l’année prochaine. Au long de ce déroulement, nous aurons l’occasion de voir comment ce premier signe de Cana en Galilée est vraiment une annonce et un avant-goût de ce qui va se dérouler tout au long des années de ministère de Jésus entouré de ses apôtres dans la présence de Marie.
Mais aujourd’hui, cette inauguration ou cette conclusion, - selon que l’on considère le cycle des manifestations liées à la Nativité, ou l’inauguration du ministère public de Jésus -, aujourd’hui, cette lecture prend pour nous un relief tout à fait particulier en raison de la consécration de l’autel à laquelle nous allons procéder maintenant. Car le récit de saint Jean place ce premier signe dans un cadre qui n’est pas anecdotique. Dans d’autres circonstances Jésus multipliera les pains pour nourrir la foule, mais ce premier signe qui est comme la préface de son ministère, inclut évidemment un message par les circonstances mêmes dans lesquelles il est donné. Ces circonstances, ce sont des noces à Cana de Galilée. Ces noces sont vécues et décrites comme des noces habituelles, c’est-à -dire un rassemblement de la parenté, des amis, une fête joyeuse, un festin, une alliance.
Chacun de ces éléments, le rassemblement, la fête, le festin, l’alliance, nous renvoie à la prophétie que nous avons entendue tout à l’heure et, plus largement, à l’accomplissement de la promesse de Dieu de conclure une alliance éternelle avec l’humanité. C’est cette alliance éternelle qui est signifiée par l’achèvement de l’histoire avec la mission du Christ, achèvement qui rassemblera tous les hommes en un seul peuple, - j’allais dire en une seule tablée -, en un seul festin, et ce festin sera le festin des Noces de l’Agneau célébrées dans la liturgie céleste.
Mais entre les Noces de Cana et la liturgie céleste des Noces de l’Agneau vont s’écouler un certain nombre de siècles, dont le XXIème qui est le nôtre. Des figures se sont constituées, des micro-réalisations, des annonces de ce rassemblement universel des peuples à travers les communautés humaines et singulièrement les communautés chrétiennes qui deviennent d’une certaine façon à la fois le mémorial des Noces de Cana et la prophétie des Noces éternelles. Chaque dimanche, rassemblée dans la maison du Seigneur autour de son autel, chacune de nos communautés donne à ses membres d’abord, les uns pour les autres, et au monde qui nous entoure, le double signe de la présence active du Seigneur à l’humanité et de l’espérance vivante de l’humanité de sa réunion finale dans l’amour de Dieu.
Cette présence active du Christ à l’humanité, nous en sommes à la fois les bénéficiaires, les témoins et ceux qui ont à l’annoncer. Ce rassemblement, comme les Noces de Cana, est une fête. Peut-être parmi vous, les plus anciens, - il est difficile de fixer un âge pour les plus anciens car plus on avance dans la vie plus les anciens deviennent lointains -, mais enfin ceux qui ont été catéchisés il y a longtemps ont-ils gardé l’idée que la messe du dimanche est d’abord une obligation, une obligation privée : chacun de nous est tenu d’assister à la messe du dimanche. À cette obligation nous avons satisfait, du moins autant que nous avons pu, avec les faiblesses et les manquements habituels. Nous y avons satisfait sans toujours pénétrer que ce rassemblement dans l’eucharistie du Christ était d’abord une fête.
Certes, on peut être tenu de participer à une fête : on peut être obligé d’aller à un mariage sans pour autant être très heureux de le faire, mais une fois que l’on y est, va-t-on rester en marge, à l’écart de la joie et de la fête de tous, faire tapisserie quelques instants, ou même laisser seulement sa carte dans le corridor avant de s’échapper pour d’autres activités plus intéressantes ? Ou bien va-t-on se laisser prendre à la joie de la fête, se laisser emporter au-delà de nos sentiments personnels pour puiser notre joie à la joie commune qui dépasse de toute façon la joie de chacun ? Nos assemblées du dimanche sont-elles la fête qui illumine le jour du Seigneur ? ou sont-elles la corvée qui brise le repos du week-end ? Pour beaucoup d’entre nous, la réponse à cette question peut être variable, elle n’est pas perpétuelle et elle demande à être reconstruite semaine après semaine.
Si nos églises, je veux dire nos communautés, se donnent tant de mal pour réaliser un cadre qui soit de qualité, qui soit esthétiquement beau, qui soit spirituellement parlant, qui soit psychologiquement porteur, ce n’est pas simplement pour voir quelques individus aux quatre coins de l’église attendre plus ou moins péniblement de pouvoir enfin se précipiter dehors avant de rencontrer quiconque. Si nous mettons tant de soins à la qualité liturgique de nos célébrations, si nous investissons tant d’efforts de toutes sortes : effort musical, effort choral, effort scripturaire, effort spirituel, pour que l’assemblée dominicale soit vraiment un temps fort et un temps joyeux, c’est parce que nous savons que cette assemblée puise ses racines dans la fête des noces et doit annoncer aujourd’hui l’espérance des noces vers lesquelles Dieu nous attire. C’est la joie de l’Eglise qui doit être manifestée, reçue par chacun d’entre nous, transmise par notre communication les uns avec les autres, attestée par notre manière de vivre le reste de la semaine dans nos familles, dans notre travail, dans nos loisirs, dans toutes nos relations sociales.
Consacrer ce nouvel autel, c’est espérer que cette vigueur, cette force, cette densité de l’assemblée dominicale sera encore décuplée pour cette paroisse, cette communauté et pour chacun de ses membres. La joie des noces, c’est la joie de nous retrouver, non pas simplement dans la fête humaine du mariage, mais dans la rencontre inespérée de Dieu avec son épouse, c’est-à -dire avec son peuple, dans la rencontre où il va déverser le meilleur vin pour sceller l’alliance nouvelle et définitive. Ce vin, nous le savons, nous l’avons appris et nous en vivons, c’est le sang du Christ répandu sur la croix pour la vie du monde.
La fête du dimanche, la fête du jour du Seigneur, c’est la fête de la vie que Dieu nous rend, c’est la fête de la dignité à laquelle il nous appelle, c’est la fête de l’espérance qui nous anime, c’est la fête et la joie de tous ceux qui se reconnaissent comme membres d’une même famille. Cette célébration, cette joie, cette espérance, elle se vit dans toutes nos églises de Paris. Je dois souligner, s’il était quelques paroissiens qui l’ignoraient encore, que la réalisation de cet espace liturgique s’est accompagnée dans les années passées par une aide substantielle de votre part pour permettre à des paroisses moins richement dotées d’aménager elles aussi leur espace liturgique : que la pauvreté ne soit signe de tristesse mais puisse être aussi un lieu de beauté et de joie.
Frères et soeurs, rendons grâce à Dieu, non seulement de nous avoir rassemblés aujourd’hui, mais de nous constituer comme son Eglise. Rendons grâce à Dieu de nous accueillir au festin du Royaume. Je le dirai tout à l’heure au moment de la communion eucharistique : "Heureux les invités au festin du Royaume ". Nous sommes les invités au festin du Royaume. Le festin du Royaume, c’est le festin des noces que Dieu conclut avec l’humanité, c’est le festin des noces où il se lie à son Eglise, c’est le festin des noces où il nous invite et nous accueille pour nous enivrer de la plénitude du meilleur vin, celui qui coulera du coeur transpercé du Christ pour répandre la vie sur le monde. Frères et soeurs, soyons dans la joie et l’action de grâce pour tant de merveilles auxquelles nous participons. Soyons dans l’espérance de les partager avec ceux qui ne les connaissent pas. Soyons résolus à devenir non seulement des convives heureux de la fête, mais surtout à être de ceux qui vont aller par les places inviter les uns et les autres à s’asseoir au festin du Royaume. Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris
Homélie - 3e dimanche du temps ordinaire - Année C - Notre-Dame de l’Assomption des Buttes Chaumont- dimanche 21 janvier 2007
"Si, même, j’ai l’impression de ne pas servir à grand-chose dans la vie du monde, alors dans la vie du Corps du Christ, je suis quelqu’un dont il a besoin, non pas parce que je peux produire beaucoup de choses, mais parce que je peux contribuer à la force et la vigueur de la charité du Christ répandue en nos cœurs."
Frères et Soeurs, vous venez de l’entendre, nous commençons ce dimanche la lecture continue de l’évangile selon saint Luc. Elle se poursuivra tout au long de notre année jusqu’à la fin du mois de novembre. Le prologue de l’évangile selon saint Luc nous indique les intentions de l’évangéliste, - il les partage d’ailleurs avec les autres évangélistes - : rassembler un récit des événements tel qu’ils ont pu le recueillir auprès des témoins oculaires de façon que ceux qui vont entendre ou lire cet évangile soient convaincus que ce qu’on leur a raconté au sujet de Jésus est vrai. Et il en est de même pour nous.
Notre connaissance du Christ, dans le meilleur des cas, commence par des histoires que nous avons entendues, des histoires que l’on nous a racontées, des images, des "flashs ". Noël, la crèche, Jésus qui multiplie les pains, Jésus qui change l’eau en vin,. un certain nombre de "photographies ", de "clichées " sur la personne de Jésus traversent notre mémoire collective et se transmettent d’une génération à l’autre, ne serait-ce, lorsqu’on rentre dans une église, que de voir le Christ en croix. Cette connaissance rudimentaire de la personne de Jésus est le commencement par lequel on entre peu à peu dans un questionnement au sujet de Jésus. À quoi correspond-elle ? À quoi renvoie-t-elle ? Renvoie-t-elle à une sorte de légende dorée qui se transmettrait aux enfants et qui laisserait quelques résidus dans la mémoire ? Forme-t-elle une certaine "imagerie " de Jésus, ou correspond-elle réellement à ce qui s’est passé ? Autrement dit : ce que je pense, ce que je crois, ce que j’imagine du Christ, cela correspond-il à ce que Jésus de Nazareth avait dit ? Le Christ auquel je crois, est-il bien Jésus de Nazareth, fils de Marie, juif parmi les juifs, né à un moment donné de l’histoire des hommes, tel que des témoins l’ont vu et l’ont entendu et tel qu’ils ont rapporté leur expérience ?
Le ministère public de Jésus commence dans l’évangile selon saint Luc par cette visite à la synagogue où il va commenter le prophète Isaïe. Nous voyons déjà là un aspect de son ministère : annoncer la Parole de Dieu et la commenter. Nous comprenons un peu mieux le sens de notre liturgie dominicale car, quand nous sommes rassemblés comme nous le sommes aujourd’hui, "comme un seul homme " dit le Livre de Néhémie : "Le peuple était réuni comme un seul homme ", quand nous sommes ainsi rassemblés, nous sommes d’abord rassemblés pour écouter la proclamation de la Parole de Dieu, comme elle a été faite par Esdras devant le peuple réuni, comme elle est faite dans l’office à la synagogue chaque sabbat, comme elle est faite chaque dimanche à la célébration eucharistique. Dieu rassemble son peuple pour s’adresser à lui, pour lui dire quelque chose, pour lui annoncer une bonne nouvelle. Cette bonne nouvelle, celle que Jésus commente dans le Livre d’Isaïe, c’est que Dieu a décidé une fois de plus de faire grâce. Une année de grâce s’ouvre devant nous, une année de bienfait, une année de miséricorde. Le prêtre qui a lu l’Evangile et qui essaye de vous l’expliquer est là lui aussi pour annoncer que cette année de bienfait, cet acte de miséricorde, cet acte de salut s’adresse à nous aujourd’hui. C’est ce que fait Jésus fait dans l’évangile de saint Luc : "Cette Parole s’est accomplie aujourd’hui pour nous ".
C’est donc l’acte de foi fondamental de toute notre communauté chrétienne que d’accueillir cette parole de Dieu comme une parole qui nous est adressée à nous. Voilà ce qu’est l’évangile selon saint Luc : nous allons le lire et le méditer tout au long de l’année liturgique comme une parole adressée à l’Eglise de notre temps. Dans cette année qui commence, la prophétie de la libération, de la délivrance, du salut, ce sont des nouvelles qui nous sont envoyées à nous pour nourrir notre foi, pour fortifier notre espérance. Qu’attendons-nous de notre participation à l’eucharistie du dimanche, sinon un renouveau de notre foi et de notre espérance, qu’attendons-nous sinon un renouveau de force et de joie dans la communion au Corps du Christ ?
Enfin il est une troisième chose que je voudrais vous dire. Puisque le Livre de Néhémie nous parle du peuple que Dieu a rassemblé "comme un seul homme ", et que l’Epître aux Corinthiens de saint Paul est une méditation sur le Corps du Christ et ses différents membres, nous sommes appelés, évidemment, à partir de ces lectures, à nous regarder nous-mêmes quelques instants : Dieu nous rassemble aujourd’hui comme un seul, il fait de nous un seul corps et il nous invite à essayer de comprendre quelle est la place de chacun dans ce Corps. Il y a des places qui sont définies par les fonctions : il y a des apôtres, il y a des prophètes, il y a des docteurs, mais il y a aussi la place qui nous est confiée par notre propre existence de membres du Corps. Chaque membre, chacun et chacune d’entre nous, est différent des autres, par l’âge, par l’expérience, par la méditation, par la culture ; plus radicalement encore il est différent simplement parce qu’il est unique. Chacune et chacun d’entre nous participe à ce Corps en étant lui-même. Le Corps ecclésial n’est pas une machine à absorber les individus et à les détruire ; c’est, au contraire, une machine destinée à aider chacun à vivre ce qu’il est, ses talents, sa personnalité, sa force, ses dons et ses faiblesses. La bonne nouvelle que Dieu nous annonce, c’est qu’il a besoin de chacun de nous. La tête ne peut pas dire qu’elle n’a pas besoin des pieds, de la main, de l’oeil ou de l’oreille. Or, la tête du Corps, c’est le Christ. Le Christ ne dit pas : je n’ai pas besoin de toi. Il dit : j’ai besoin de chacun et de chacune. Evidemment, il ne demande pas à chacune et à chacun de faire tous la même chose. Avoir besoin de chacune et de chacun, ce n’est pas vouloir que tout le monde soit pareil et que tout le monde fasse la même chose, mais c’est vouloir que ce que chacun et chacune vit entre dans la communion de l’Esprit pour contribuer à la croissance du Corps dans le monde.
Peut-être y en a-t-il parmi vous qui sont âgés, fatigués, qui se disent : "Moi, je ne peux plus faire grand-chose " ; d’autres sont jeunes, pas encore complètement éduqués et pensent : "Moi, je ne suis pas prêt pour faire quelque chose ". Certains ne sont pas complètement formés à la vie chrétienne et se sentent un peu incompétents, ils se disent : "Moi, je ne peux pas faire grand-chose ". Il y en a qui n’ont pas beaucoup de temps, il y en a qui se sentent faibles, il y en a qui se sentent pécheurs, il y en a qui se sentent incapables. La bonne nouvelle que Dieu nous annonce, c’est qu’il fait un peuple avec cette congrégation d’éclopés, de gens qui ne sont pas au mieux de leur forme, de gens qui ne sont pas les plus parfaits ni les plus savants, de gens qui ne sont pas les plus efficaces. Il fait un peuple avec les pauvres de ce monde. Si, même, j’ai l’impression de ne pas servir à grand-chose dans la vie du monde, alors dans la vie du Corps du Christ, je suis quelqu’un dont il a besoin, non pas parce que je peux produire beaucoup de choses, mais parce que je peux contribuer à la force et la vigueur de la charité du Christ répandue en nos coeurs. Je peux être quelqu’un qui aime. Je peux être quelqu’un qui aime si je suis immobilisé, malade, fatigué ; je peux être quelqu’un qui aime si je ne suis pas encore prêt à faire grand chose, je peux être quelqu’un qui aime dans ma faiblesse, dans ma timidité .Bref, chacune et chacun d’entre nous doit devenir, est appelé à devenir de plus en plus un membre actif de ce Corps, non par des actions extraordinaires mais par sa participation régulière, vivante et déterminée à la vie du Corps entier.
En entendant ces paroles, nous dit le Livre de Néhémie, "le peuple tout entier pleurait ". Ils ne pleuraient pas d’émotion, ils pleuraient parce que la cérémonie à laquelle ils participaient était la restauration de la Loi. Ils entendaient pour la première fois depuis très longtemps la proclamation de la Parole de Dieu. C’était tellement extraordinaire qu’ils ne comprenaient plus la langue hébraïque, il fallait la leur traduire pour qu’ils puissent comprendre. En entendant cette Parole de Dieu, et en particulier les commandements, ils se rendaient compte de tout le temps qu’ils avaient perdu, de ce qu’ils n’avaient pas fait, de leur infidélité envers Dieu. Ils versaient des larmes de douleur. Esdras en s’adressant à eux leur dit : "Ne prenez pas le deuil, ne pleurez ", car cette parole que je vous annonce n’est pas une parole de jugement et de condamnation, c’est une parole d’espérance. "La joie du Seigneur est votre rempart ", la joie du Seigneur est votre force. Alors, aujourd’hui, je veux vous dire à vous aussi : Ne doutez pas, ne soyez pas dans l’affliction, ne soyez pas dans la détresse, entendez la promesse du Christ : "L’Esprit de Dieu se pose sur moi et m’a envoyé proclamer la paix, la joie ".
Amen.
+ André Vingt-Trois
archevêque de Paris