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Homélie - 30ème dimanche du temps ordinaire - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 28 octobre 2007
Frères et sœurs, la suite de la lecture de l’évangile selon saint Luc que nous poursuivons dimanche après dimanche, développe depuis quelques semaines un enseignement du Christ sur la manière de marcher à sa suite. Vous vous rappelez sans doute que les deux dimanches précédents, notre méditation avait déjà été orientée vers la prière confiante et vers la prière persévérante. Ce soir, la parabole que nous propose l’Évangile nous invite davantage, en mettant en vis-à-vis la figure du pharisien et la figure du publicain, à orienter notre regard et notre réflexion vers l’attitude intérieure de celui qui prie. Sans doute devons-nous lire, entendre et comprendre cette parabole avec la souplesse qui est nécessaire pour entrer vraiment dans le genre des paraboles.
Il va de soi que Jésus, en montrant la figure de ce pharisien satisfait de lui-même, ne nous invite pas à critiquer ni à mépriser le bien que celui-ci a pu faire. C’est vrai, le mouvement des pharisiens était un mouvement de dévotion particulièrement zélé dans l’application de la loi, raffinant même dans l’observance de toutes sortes de commandements qui s’étaient greffés au long des siècles sur les commandements initiaux. Jésus ne leur reproche pas d’être fidèles aux commandements de Dieu, pas même d’être fidèles aux observances qui s’y sont ajoutées. Il ne nous invite pas à mépriser la rigueur et la fidélité des pharisiens. Mais il veut nous faire découvrir le piège auquel beaucoup de pharisiens ne sauront pas échapper. Leur zèle peut se muer en une perversion spirituelle qui ne reste pas l’exclusivité du groupe des pharisiens mais va se développer au long des siècles à travers différents groupes de chrétiens.
Cette perversion spirituelle consiste à imaginer que notre titre à nous présenter devant Dieu, ce sont nos bonnes œuvres. Elle consiste, comme le fait le pharisien dans la parabole, à faire l’inventaire de nos réalisations : « Je jeûne deux fois par semaine, je verse le dixième de tout ce que je gagne… », et il aurait pu ajouter encore bien d’autres signes de sa fidélité aux commandements. Le Christ ne le blâme pas de jeûner. Il ne le blâme pas de verser la dîme. Il dénonce la tentation de s’appuyer sur ce que l’on a fait pour se présenter devant Dieu comme quelqu’un de juste, comme si notre justice ou notre justification venait de nos œuvres.
Si nous acceptons de réfléchir à nos propres attitudes spontanées quand nous nous laissons aller sans trop réfléchir et sans trop contrôler ce que nous pensons et ce que nous disons, nous devons bien reconnaître qu’à nous aussi, il arrive de nous approcher de Dieu en nous réclamant de nos réalisations, de notre fidélité, de notre rectitude, de la qualité morale de notre vie, bref de tout ce que nous faisons de bien. Tout cela n’est pas critiquable, mais devient un fardeau quand nous l’utilisons pour nous parer devant Dieu de nos mérites.
L’attitude que le Christ veut donner en exemple à ses disciples, celle du publicain, ne consiste pas à se magnifier ou à se glorifier de ce que l’on a fait, de ce que l’on a réalisé, de l’apparente qualité de notre vie ; elle consiste, au contraire, à descendre au plus profond de notre cœur et à reconnaître ce que nous sommes réellement, c’est-à-dire des pécheurs. Là non plus l’Évangile ne nous invite pas à retourner l’intention du Christ comme s’il s’agissait de louer le publicain d’être un pécheur. Le Christ ne nous invite pas à devenir des pécheurs afin de mériter paraître devant Dieu. Il nous invite à regarder notre vie, ce que nous faisons, notre cœur, ce que nous pensons, nos intentions, ce que nous désirons, et à les reconnaître pour ce qu’elles sont, en acceptant d’identifier ce qu’il peut y avoir de mauvais dans ce que nous faisons, dans ce que nous pensons et dans ce que nous désirons.
Plutôt que de nous enfermer dans une sorte de désespoir parce que nous oserions penser que les péchés de notre vie et le mal qui nous habite nous rendent inaptes à paraître devant Dieu, Jésus nous montre comment le péché reconnu, le péché confessé, le péché regretté, devient non pas un handicap pour paraître devant Dieu mais au contraire une attitude qui nous structure intérieurement de la meilleure manière pour nous approcher du Seigneur, parce qu’elle correspond à notre pauvreté.
Comment pourrions-nous approcher de l’autel de Dieu et recevoir le sacrement de l’eucharistie, le pain de vie et la parole de vie, si d’abord nous ne nous reconnaissions pas pécheurs du plus profond de nous-mêmes ? Si d’abord nous n’acceptons pas de faire nôtre cette parole du publicain : « Mon Dieu, prends pitié du pécheur que je suis » ? La liturgie nous invite à cette démarche, d’abord au début de l’eucharistie quand nous demandons pardon à Dieu pour nos péchés, et ensuite au moment de la communion, quand nous sommes invités à recevoir la paix de Dieu, c’est-à-dire la réconciliation qu’il nous offre, et à la partager avec nos frères en nous donnons les uns aux autres la paix du Christ, et enfin en reconnaissant que nous ne sommes pas dignes que le Seigneur vienne chez nous selon la très belle prière du centurion : « Seigneur, je ne suis pas digne que tu viennes chez moi ».
Celui qui reconnaît sa pauvreté foncière, celui qui a le réalisme de comprendre que ce ne sont pas nos pauvres réalisations qui nous méritent l’amour de Dieu, mais l’amour de Dieu qui efface en nous les séquelles du péché et qui nous rend capables d’aimer vraiment et de faire de belles et de grandes choses, voilà celui qui suit Jésus. Soyons dans la joie, non pas parce que nous pourrions dans une sorte d’inversion stupide transformer notre cœur de publicain en cœur de pharisien et nous dire : moi qui est la chance d’être pécheur et de me reconnaître pécheur, je peux mépriser les autres, non ! Le Christ ne nous invite pas à transformer le publicain en pharisien, il nous invite à entrer réellement dans le sentiment d’indignité qui habite le cœur du publicain, à tendre vers le Sauveur des mains suppliantes, à accueillir dans la joie le don de sa justification et de sa miséricorde.
Amen.


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe de la Toussaint 2007 - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Jeudi 1er novembre 2007
Frères et sœurs, la célébration de la fête de tous les saints dont nous faisons aujourd’hui la solennité est une fête de l’espérance pour les chrétiens d’abord et, à travers eux, pour l’humanité tout entière. Cette espérance a un contenu dont nous venons d’entendre l’expression résumée et mise en forme d’une façon qui rappelle les dix commandements reçus par Moïse au sommet du Sinaï.
Dans l’évangile selon saint Matthieu, le Christ est présenté comme celui qui renouvelle l’alliance non qu’il abolisse les dix commandements reçus par Moïse mais parce qu’il leur donne une portée nouvelle, en les « accomplissant » selon le mot de saint Matthieu. Cette liste que nous nommons « les Béatitudes » à partir du mot « heureux » qui en commence chacune des phrases est une liste de promesses : voilà ce que Dieu veut faire avec nous.
Évidemment, à mesure que nous entendons énoncer le contenu de ces promesses, nous pouvons être saisis d’un trouble : il n’est pas du tout certain qu’aucun de nous trouve vraiment son bonheur dans la pauvreté, la douceur, les larmes, la faim et la soif de justice, la miséricorde, la pureté de cœur, la persécution. Chacune de ces propositions évoque par rapport à nos attentes spontanées davantage quelque chose de périlleux et d’attristant que de satisfaisant et de réjouissant. Si bien que l’on a tendance à admirer ces « béatitudes » mais avec la réserve mentale que, sans doute, nous ne sommes pas faits pour les mettre en œuvre. Or, l’espérance qui nous est proposée aujourd’hui, c’est précisément que nous pouvons découvrir notre bonheur dans ces dons de Dieu dont nous ne voyons pas au premier abord l’attrait immédiat.
Il ne s’agit pas sans doute pas de les conquérir à force de volonté et de maîtrise de la réalité. Il ne s’agit pas davantage de découvrir l’amère satisfaction de se réjouir de la souffrance comme si nous étions entraînés par une sorte de masochisme inconscient. Il ne s’agit pas de substituer d’autres objets à ceux que nous désirons mais il s’agit de convertir le sens de notre désir. Oui, nous pouvons devenir heureux dans la pauvreté, heureux dans la douceur, heureux dans les larmes, heureux dans la recherche de la justice, heureux dans la miséricorde, heureux dans la pureté et heureux dans la persécution, non pas par un tour de magie mais par la conversion de notre désir.
Dieu est suffisamment puissant pour nous faire trouver notre joie là où nous ne la cherchons pas, ou plutôt il est suffisamment puissant pour orienter autrement notre recherche et nous faire trouver notre bonheur dans ce qu’il veut nous donner même si ce n’est pas ce que nous désirons spontanément. Ce retournement du désir, cette nouvelle orientation de nos aspirations, n’est pas réservée à une mince élite de saints héroïques. Dans beaucoup de cas, les saints héroïques ont été reconnus, ils sont célébrés dans les fêtes de l’Église, ils n’ont pas besoin de la fête de la Toussaint.
La fête de la Toussaint rassemble dans une même prière justement ceux qui ne sont pas connus, ceux qui n’ont pas été des héros, ceux qui n’ont pas trouvé la notoriété dans leur chemin de perfection, ceux qui ont mis en œuvre l’Évangile modestement, jour après jour, à travers les difficultés de leur existence. Notre espérance, c’est que de ces saints anonymes et inconnus, l’Écriture nous dit qu’ils sont une multitude. Les saints issus des douze tribus, l’Apocalypse les compte, même si c’est de façon symbolique, en donnant un chiffre extraordinaire, mais un chiffre tout de même. Mais les autres, ceux qui viennent de toute nation, race, peuple et langue, c’est une foule immense que nul ne peut dénombrer. La sainteté n’est réservée à une petite proportion du peuple de Dieu ; elle est la vocation de la multitude.
Tous, nous sommes appelés à la sainteté et à nous tous, Dieu offre la possibilité de découvrir notre bonheur au cœur des événements de notre vie, même quand ils ne correspondent pas à ce que nous souhaitons. L’écart entre cet épanouissement de la béatitude tel qu’il est découvert par l’évangile selon saint Matthieu et ce que nous éprouvons, ce que nous ressentons, cet écart ne doit pas se traduire dans une sorte de malthusianisme de la sainteté en imaginant que c’est le fait d’un petit nombre tandis que le grand nombre auquel nous appartenons resterait voué à une vie médiocre. Baptisés dans le Christ, nous sommes enfants de Dieu. « Il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes », mais entre cette identité radicale que nous avons reçue au moment de notre baptême, la plénitude des dons de l’Esprit-Saint qui nous été donnée par la confirmation et l’accomplissement de notre vocation dans la plénitude de la sainteté, il y a l’espace du temps.
Le temps de notre vie, ce temps qui nous est donné, non pour que nous cherchions indéfiniment une identité que nous avons déjà mais pour laisser cette identité transformer notre cœur. « Ce que nous sommes ne paraît pas encore clairement », cela reste comme enfoui sous l’apparence de notre existence présente. C’est comme une expérience intérieure qui progresse et qui se développe peu à peu jusqu’à envahir la totalité de notre être, pour certains très rapidement, pour d’autres plus lentement, mais pour tous, c’est l’appel à être tout entiers transformés par la vision du Fils de Dieu : « Nous deviendrons semblable à lui parce que nous le verrons tel qu’il est » et « tout homme qui fonde sur lui une telle espérance se rend pur comme lui-même est pur ».
Frères et sœurs, en ce jour où nous célébrons la multitude de ceux qui se sont laissés entraîner dans la béatitude et qui sont devenus les adorateurs du Dieu unique, accueillons avec joie la promesse qui nous est faite, prions avec conviction pour que les dons de Dieu transforment notre désir et que nos découvrions peu à peu la plénitude de notre joie dans la vision du Fils, lui qui nous a déjà agrégés à son corps pour que nous ne fassions qu’un avec lui. « Fils de Dieu, nous le sommes » ; pleinement transformés en enfants de Dieu, nous le devenons et c’est ce devenir qui alimente notre espérance et notre joie.
Amen.
Mgr André Vingt-Trois,
archevêque de Paris


Homélie - 32ème dimanche du temps ordinaire (Année C) - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 11 novembre 2007
Frères et sœurs, à mesure que nous approchons de la fin de l’année liturgique, - nous la célèbrerons dans 15 jours -, la liturgie nous propose de tourner notre regard, notre attention, notre réflexion et notre prière, vers la fin de notre vie et aussi vers la fin du monde. Elle nous conduit à considérer ce que va devenir ce monde que nous connaissons.
L’histoire racontée par le sadducéen qui interroge Jésus au sujet de la résurrection nous aide bien à comprendre quelle est notre représentation spontanée de la durée, de la continuité et de la transmission. En fait, et c’est bien naturel, nous nous préoccupons d’abord de savoir s’il y aura une suite, non pas dans l’au-delà, mais ici-bas. Que se passera-t-il après moi ? Que restera-t-il de ce que nous avons fait ? De ce que nous avons construit ? Des relations que nous avons nouées ? Y aura-t-il quelqu’un pour se souvenir de nous quand nous serons morts ? Combien de gens aujourd’hui choisissent de se faire incinérer tout simplement parce qu’ils pensent que personne n’ira jamais au cimetière prier sur leur tombe ! Combien imaginent qu’après eux il n’y aura plus personne pour se souvenir d’eux !
Cette question n’est pas simplement une question affective, comme si nous avions besoin de savoir que nous restons vivants dans la mémoire de ceux qui nous survivent. C’est une question beaucoup plus profonde : c’est la question de la continuité de l’humanité. Si l’homme et la femme sur la terre donnent la vie à des enfants, c’est précisément pour assurer cette continuité de l’espèce humaine, c’est précisément pour développer une histoire dans laquelle chaque génération accomplit sa mission et laisse la place à la génération suivante. Très naturellement, le sadducéen se représente l’avenir sous la forme de cette transmission qui est devenue un impératif tellement fort dans la tradition d’Israël, que lorsqu’un homme meurt sans avoir laissé de descendance, son frère épouse la veuve et ainsi de suite jusqu’à ce que la descendance soit assurée. C’est ce qu’évoque l’histoire de ces sept frères qui ont eu successivement la même femme.
Pour eux, les saducéens, la seule continuité imaginable, c’est la continuité de cette transmission des générations, c’est la prolongation, c’est l’extension de notre temps à travers l’avenir par les générations qui montent. Or, ce que le Christ annonce avec la Résurrection n’est pas du tout la continuité de ce monde. Il ne nous annonce pas que tout ce que nous avons sur terre sera garanti pour l’éternité, que nous nous retrouverons tels que nous sommes ici-bas, que nous retrouverons les mêmes gens dans la même apparence, avec les mêmes relations, bref, que la Résurrection serait simplement un geste de Dieu qui assurerait que tout ce que nous connaissons ne sera pas perdu mais continuera.
Le Christ nous fait découvrir à travers sa parole que la Résurrection, c’est un autre monde. La continuité n’y est plus assurée par la génération des enfants, mais par la permanence de Dieu. La relation entre les êtres ne se traduit plus par des relations corporelles comme nous en avons l’habitude dans notre vie, mais par des relations spirituelles comme c’est le cas des anges. Bref, nous sommes invités à ne pas imaginer la poursuite de ce monde, mais à nous préparer à l’inauguration d’un autre monde, d’un monde nouveau. Plus profondément encore, nous sommes invités à accepter que le monde nouveau auquel nous sommes appelés par Dieu, et dans lequel nous entrons par le baptême et la communion au Christ, ce monde nouveau est déjà commencé.
Vous vous souvenez peut-être de la lecture faite le jour de la Toussaint : « Enfants de Dieu nous le sommes déjà, mais ce que nous sommes ne paraît pas encore ». Déjà ce monde de la vie, du Dieu des vivants, de la vie qui ne finit pas, ce monde de la transparence entre les êtres, ce monde de la communion entre les êtres, il est une réalité en notre temps. Mais c’est une réalité encore en germe, en cours de développement, de fructification, une réalité qui n’est pas achevée, une espérance qui nous soutient à travers les moments de notre vie.
Dans le récit des martyrs d’Israël, la question de cette réalité est posée de façon radicale, par la contrainte de renier Dieu et sa loi ou de périr. À travers le sacrifice de leur vie que font les sept enfants d’une unique mère se manifeste qu’il y a dans ce monde, dans notre expérience de ce monde, dans notre existence humaine, quelque chose de plus radical et de plus important que notre vie elle-même : c’est le sens de notre vie, qui est inscrit dans notre vie mais qui dépasse notre vie. Il ne vaut plus la peine de vivre si c’est au prix du reniement du sens de notre vie.
Vous connaissez la phrase que l’on prête à Blanche de Castille à propos de son fils Saint Louis, lui disant qu’elle préférerait le voir mort plutôt que de savoir qu’il a commis un péché mortel. Il y a dans notre vie des enjeux plus importants que notre vie elle-même. Il y a pour être fidèle à Dieu des moments où il faut que nous acceptions de renoncer à un certain nombre de biens que nous possédons ou à la réputation que nous avons ou aux commodités de notre vie. On ne peut, en effet, être vraiment disciples du Christ sans habiter cette terre et cette existence humaine historique avec la certitude que Dieu veut la conduire vers un achèvement qui dépasse ce que nous connaissons.
Cette certitude est à la fois notre espérance, ce qui nous permet de vivre, et l’exigence qui nous permet de relativiser tout ce qui est de cette vie. Tout ce que nous avons, tout ce que nous avons reçu, tout ce que nous espérons transmettre, tout ce que nous sommes, tout ce que nous sommes devenus grâce à Dieu, tout cela est second par rapport à la qualité exceptionnelle que Dieu veut nous conférer et par laquelle il veut transformer notre vie, faire de nous vraiment ses enfants : que nous soyons unis dans le Christ son Fils unique.
Frères et sœurs, prions Dieu que la foi qu’il a mise en nos cœurs nous aide à comprendre la puissance de transformation qu’il inscrit dans l’histoire humaine quand il nous invite à vivre comme le Christ. Que cette puissance de transformation nous aide à espérer la suite non pas comme la continuation de ce que nous sommes mais comme un monde nouveau où ce monde que nous connaissons sera transformé et mené à son accomplissement. Amen.


Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe de rentrée des étudiants d’Ile de France - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Mercredi 14 novembre 2007
Mercredi 14 novembre, les étudiants d’Ile de France étaient rassemblés en la Cathédrale Notre-Dame de Paris autour de Mgr André Vingt-Trois.
Chers amis,
Je voudrais que chacun et chacune d’entre nous puisse entendre cette parole prononcée par le Christ sur lui : « Relève-toi, ta foi t’a sauvé ». Car cette parole prononcée par Jésus sur le lépreux samaritain purifié est la reconnaissance de la démarche par laquelle cet homme a reconnu d’où lui est venue la santé.
Pouvons-nous, tels que nous sommes aujourd’hui, nous interroger et nous demander si nous sommes vraiment convaincus que c’est la foi au Christ qui apporte le salut aux hommes et leur ouvre les chemins du bonheur. Les neuf autres, ceux qui ne sont pas revenus pour remercier le Christ d’avoir été purifiés, avaient cependant un début de foi puisque, sur sa parole, tous les dix étaient allés voir les prêtres pour faire constater leur guérison. Mais à mesure que la purification s’est opérée en eux, ils ont oublié d’où elle venait. Ils ont pu s’imaginer que, peut-être, chemin faisant, - j’allais dire : il y a eu un miracle ! -, peut-être, chemin faisant, des forces mystérieuses étaient venues les guérir qui n’avaient rien à voir avec le Christ. Toujours est-il que seul le dixième est revenu reconnaître celui qui les a guéris.
Combien de chrétiens aujourd’hui, de chrétiens plus ou moins convaincus comme nous le sommes tous, de chrétiens dans leurs moments de ferveur et de chrétiens dans leurs moments de tiédeur, de chrétiens avec leurs temps de supplication devant le Christ et de chrétiens oubliant le Christ lorsque les choses vont mieux, de chrétiens qui ne savent plus d’où vient le bien qui leur arrive, de chrétiens qui ne reconnaissent plus dans la personne de Jésus de Nazareth celui qui est la source de leur bonheur et de leur vie, combien de chrétiens ont commencé à marcher et ont oublié le chemin qui conduit au Christ !
J’évoque la foule assez nombreuse de ceux qui se considèrent en disponibilité par rapport à la foi, - c’est-à-dire, selon notre langage moderne, non pas disponibles pour croire mais rendus disponibles en ne croyant plus -, ceux qui se considèrent en disponibilité par rapport à la foi et sont entrés dans le temps de l’amnésie, de l’oubli, de l’ignorance. Mais faut-il les blâmer ? Faut-il les juger ? Faut-il les condamner ? Nous, comment gardons-nous le souvenir vivant du Christ agissant dans notre vie ? Quel rôle la foi joue-t-elle dans notre vie ? Que change à notre manière de vivre le fait d’être chrétiens ou d’essayer de l’être ou de désirer l’être ? Comment échappons-nous à la schizophrénie qui fait que, d’un côté, l’on vit comme tout le monde, et de l’autre on essaie de rester accroché à une relation avec le Christ, mais une relation avec le Christ tellement localisée, - on pourrait dire enfermée dans un espace défini de notre être et de notre vie -, que nous ne voyons plus comment cette relation avec le Christ peut pénétrer les différents secteurs de notre existence, qu’il s’agisse de notre vie personnelle, de nos loisirs, de notre vie affective ou de notre vie laborieuse ? Comment pourrions-nous croire vraiment la parole du Christ selon laquelle c’est la foi qui sauve si cette foi qui sauve est inopérante dans le cours de nos journées, si même la relation avec le Christ est devenue davantage une absence qu’une présence, si nous voyons se succéder les jours et s’éloigner la lumière à mesure que nous avançons plutôt que de voir notre chemin s’éclairer davantage par la parole du Christ ?
Ces questions que je formule devant vous à propos de la foi sont les questions que nous portons en essayant d’être chrétiens, disciples de Jésus, croyant en Dieu unique, Père, Fils et Saint-Esprit, au Dieu d’amour et de pardon. L’ensemble de ces questions a-t-il quelque chose à voir encore avec les événements auxquels vous êtes mêlés et qui marquent cette rentrée universitaire ou bien, là encore, sommes-nous dans deux univers complètement séparés ? Dans la journée, il y a les chocs, les rencontres, les débats, et le soir autre chose. Il y a la partie de notre vie où nous sommes branchés sur le Christ et la partie de notre vie où nous ne voyons plus le Christ. Permettez-moi de vous suggérer simplement deux questions à travers lesquelles notre volonté d’être chrétiens pourrait peut-être éclairer un peu notre chemin, sinon à travers les blocs, du moins à travers la rencontre des autres.
La première question est : que faisons-nous ? Non pas : que nous arrive-t-il ? Qu’est-ce qui nous est imposé ? Mais que voulons-nous faire ? Et je sais, pour l’avoir entendu sur plusieurs médias, que beaucoup d’étudiants sont convaincus qu’ils sont étudiants pour étudier. Cela peut paraître étrange mais c’est une réalité : l’objectif premier de ce temps d’études, selon leur jugement, c’est vraiment d’étudier et d’essayer d’utiliser au mieux, de la façon la plus profitable, les moyens dont ils disposent, même s’ils peuvent les juger insuffisants, même s’ils peuvent espérer qu’ils soient meilleurs, même s’ils peuvent se mobiliser pour qu’ils soient meilleurs mais non pas pour les empêcher de fonctionner.
La deuxième question est une question beaucoup plus large qui concerne toute notre vie collective, notre vie sociale. Nous vivons en démocratie ; cela veut dire que chacune et chacun doit être en situation de se faire entendre ou, du moins, de participer à l’expression de tous. Il n’est pas possible que l’on se contente de se lamenter sur le fait que telle ou telle minorité prend le pouvoir et impose sa manière de faire si, habituellement, on est soi-même absent des lieux, des organismes, des mouvements qui peuvent influer sur la vie collective. On ne peut pas se réfugier simplement dans le rôle de victime. Car se réfugier dans le rôle de victime, c’est vouloir dire qu’il n’y a pas de démocratie.
Vous savez aussi bien que moi quel est le pourcentage de Français qui participent effectivement à l’action collective que ce soit dans des partis politiques ou des syndicats. On ne peut pas à la fois abandonner le terrain du travail commun et nous plaindre ensuite que la stratégie et la tactique ne correspondent pas à ce que nous souhaitons. La démocratie, ce n’est pas seulement une fois tous les cinq ans, c’est tous les jours. Je crains que des situations que beaucoup de nos concitoyens déplorent aujourd’hui ne soient le fruit de leur absentéisme, du vide où ils ont laissé les lieux où se cuisinent la stratégie et la tactique, où s’imposent les décisions, où il n’y a pas de contestation. Mais la contestation n’est pas seulement le cri du ras-le-bol individuel ; c’est aussi l’organisation, la capacité de faire vivre des corps intermédiaires qui ne réduisent pas l’autorité sociale à des petits noyaux. C’est une responsabilité pour nous tous.
Être chrétiens dans ce monde n’est pas simplement nous mettre en prière à heures fixes, fût-ce plusieurs fois par jour ; c’est vraiment nous mêler des affaires de ce monde, parce que les affaires de ce monde transforment la vie des hommes, les rendent plus heureux ou plus malheureux, font grandir leur liberté ou leur capacité de vivre ou au contraire les restreignent, leur permettent d’atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés ou posent des barrages sur leur chemin Mais tout cela que, dans certaines cultures on peut attribuer à la fatalité et dans certaines conditions à la dictature, dans une démocratie, cela se discute, cela se transforme et cela se transforme.
Je voudrais que votre commencement de cette année universitaire ne soit pas sous le signe du désenchantement. Je voudrais que vos espoirs, votre désir d’avancer, de progresser, et pourquoi pas ? de réussir ne soit pas déçu. Je voudrais que votre générosité pour que le monde soit meilleur trouve à s’investir autrement que dans des bagarres de couloir.
Je voudrais que votre reconnaissance au Christ qui sauve attire sur vous la puissance de la parole du Christ : « Relève-toi ! » Relève-toi ! Ne te laisse pas conduire, ne te laisse pas égarer, ne te laisse pas brider. « Relève-toi ! Ta foi t’a sauvé » Amen.
+André Vingt-Trois


Homélie - 33ème dimanche du temps ordinaire (Année C) - St Jean-Baptiste de la Salle - Dimanche 18 novembre 2007
L’homme se représente le terme de notre expérience sur cette terre comme s’il surplombait ce que nous ne pouvons pas savoir ni connaître de cette fin, d’est-à-dire : ni le moment où elle se produira, ni les conditions dans lesquelles elle se produira.
Aussi le Christ, à travers l’Évangile que nous venons d’entendre comme dans d’autres passages des évangiles, nous invite à aborder la question plus réaliste, et en tout cas plus proche de nous, du rapport entre ce temps que nous vivons, le monde que nous connaissons, et le monde nouveau qui surviendra à la fin de ce temps-ci. Sommes-nous simplement plongés dans une sorte d’histoire incohérente où se succèdent des événements sans signification particulière et où, finalement, qu’il s’agisse de phénomènes naturels, qu’il s’agisse de mouvements d’actions collectives au cours de l’histoire, c’est l’individu, l’homme, la femme, qui souffre de tout ce qui survient. Faut-il ne voir la succession de siècles et celui que nous vivons que comme une sorte d’écran ou de brouillard qui nous cache le bonheur auquel Dieu nous appelle ? Ou pire encore : qui nous empêche de l’espérer ? Nous le savons, c’est souvent une tentation pour les chrétiens dans ce monde, d’imaginer qu’ils peuvent faire une sorte de séparation entre les contraintes de l’existence, telles qu’elles se présentent à travers notre vie : contraintes dans la vie familiale, dans la vie de travail, dans le voisinage, bref tout ce que l’on subit de ce qui survient au long d’une existence humaine, ce que l’on supporte, ce contre quoi on combat quelquefois ou que l’on essaye d’éviter si l’on peut, et puis d’un autre côté, une sorte d’univers plus idyllique qui correspondrait à ce que nous imaginons être le Royaume de Dieu. Si l’on voulait mettre en regard des éléments statistiques, on pourrait dire, en étant généreux, que, sur une semaine, une demi-journée, une journée (pour les plus pieux), est consacré aux affaires de Dieu tandis que tout le reste est consommé pour faire tourner la machine à laquelle nous participons de quelque façon, de plus en plus consommatrice de notre énergie et de notre attention, et qui de moins en moins nous donne l’impression de pouvoir nous conduire vers le bonheur. Cette dichotomie, pour ne pas parler de schizophrénie, n’est pas une sorte de péché particulier à tel ou tel d’entre-nous ni une sorte d’inaptitude particulière ; c’est une tentation structurelle de notre foi chrétienne qui est d’imaginer que l’on peut développer la promesse de Dieu, et les dons de Dieu en nous abstrayant du monde qui nous est donné et dans lequel nous vivons.
Or, ce que le Christ essaye de nous faire découvrir à travers sa parole, c’est que tous ces événements du monde, que l’on peut trouver plus ou moins heureux, plus ou moins malheureux, tous ces événements du monde font partie d’une même réalité. Car le Dieu Sauveur qui nous appelle au bonheur éternel, n’est pas un autre Dieu que le Créateur qui a suscité cet univers. S’il veut nous conduire au bonheur éternel c’est évidemment à travers l’histoire de ce monde. Nous sommes invités, dans la foi au Christ, à essayer d’adopter pour nous-mêmes le regard que Jésus porte sur ce monde dans lequel il est venu. Nous sommes invités à regarder les événements, non pas simplement d’après leur rendement en bénéfice ou en soulagement ou en résultat, mais d’après le sens qu’ils peuvent avoir dans notre cheminement vers le Seigneur.
Ainsi, le chrétien n’accomplit pas sa vie chrétienne dans les marges du monde ; il l’accomplit au cœur du monde. Il n’est pas chrétien malgré son immersion dans la vie de ce monde, il est chrétien dans cette immersion. Il n’est pas chrétien quand il se retire pour quelques instants le dimanche ou un jour de semaine ; il est chrétien tout le temps de sa vie, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Quand nous recevons l’,invitation du Christ à comprendre ou à essayer de comprendre, à interpréter les événements non pas comme des signes de malheur ou de mort mais comme des signes que le temps de Dieu est en train de s’accomplir, nous comprenons que le moment de l’avènement se rapproche, que nous sommes invités à assumer dans la foi la réalité de la promesse et de l’amour de Dieu à travers des péripéties de l’histoire des hommes, y compris dans ce qu’elles ont de malheureux, et de douloureux.
Pourquoi la lecture de l’épître de saint Paul nous invite-t-elle non pas à devenir des témoins oisifs de ce qui se passe mais à nous engager à travailler dans le calme, au cœur de cette société, telle que nous la connaissons, telle qu’elle est la nôtre. Elle pourrait être meilleure, elle pourrait être plus belle, elle pourrait être plus juste, elle pourrait être tout ce que l’on voudra d’autre, mais c’est dans cette société-là que nous avons à vivre l’Évangile, à reconnaître l’appel du Christ et à y répondre. Que cette réponse à l’appel du Christ, suscite des difficultés, qu’elle nous mette parfois, et peut-être même souvent, en porte-à-faux, qu’elle nous oblige à des relations tendues ou en tout cas à des relations conflictuelles avec notre environnement, que la fidélité à l’Évangile fasse de nous des êtres un peu à part dans le cours de la vie ordinaire ; que l’Évangile suscite des questions, que parfois il suscite de l’aversion, de l’hostilité et, comme il arrive encore aujourd’hui dans un certain nombre de pays, la persécution.
Nous savons que tout cela est annoncé par le Christ, comme nous venons de l’entendre. Ce n’est pas une erreur de casting, ce n’est pas une rupture du scénario, cela ne vient pas d’un mélange de fiches, cela fait partie du tissu ordinaire de notre histoire au milieu du monde. Ce que le Christ nous invite à comprendre n’est pas que nous devons refuser cette situation, c’est que nous devons, non seulement l’accepter mais l’accepter avec confiance et sérénité parce que, dit-il, « nous n’avons pas à nous inquiéter de ce que nous dirons ou de ce que nous ferons, car c’est lui qui nous dira ce qu’il faut faire et ce qu’il faut dire ». Nous pouvons avancer dans la sérénité parce que nous sommes habités par l’Esprit du Christ ; nous sommes conduits par l’Esprit du Christ ; nous sommes construits en Église par l’Esprit du Christ, pour faire face ensemble aux difficultés de cette vie.
Ce qui nous sauve, ce n’est pas de refuser la réalité, c’est de l’accepter et de persévérer : « C’est votre persévérance qui vous sauvera », nous dit l’Évangile. Il nous faut persévérer dans la fidélité au Christ, dans la joie de la Bonne Nouvelle, dans le témoignage que nous rendons à la Bonne Nouvelle à travers tout ce qui compose l’existence humaine, d’un homme, d’une femme, d’une famille, d’un groupe, d’une société, tout ce qui fait que nous pouvons vivre et comprendre notre temps comme le signe et la promesse et l’accomplissement du temps qui vient où Dieu sera tout en tous. Amen.


Messe d’action de grâces pour le cardinalat du Cardinal Vingt-Trois - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 2 décembre 2007
Frères et sœurs, il y a juste quatre mois nous étions rassemblés dans cette cathédrale pour conduire le Cardinal Jean-Marie Lustiger à sa dernière demeure, ici, sous le chœur de sa cathédrale. Vous comprendrez qu’aujourd’hui, je tienne à faire mémoire de lui, des liens qui nous unissent à lui et du signe qu’il a donné parmi nous pendant un quart de siècle de ministère épiscopal et pendant les derniers mois de sa vie.
En recevant du Pape la mission d’être cardinal et en recevant en même temps le titre de l’église de Saint-Louis-des-Français qui fut le siège du cardinal Lustiger et aussi du cardinal Marty, j’ai conscience de m’inscrire dans une continuité historique puisque, au moins pour le siècle écoulé, tous les archevêques de Paris ont été associés par le pape qui les a nommés cardinaux de manière plus directe à sa mission.
L’action de grâce que nous vivons devant ce signe de confiance, devant ce lien d’amitié que le Pape veut renforcer entre sa mission d’évêque de Rome et l’Église particulière qui est la nôtre, s’inscrit ce soir dans le cadre liturgique de l’ouverture du temps de l’Avent par lequel nous nous préparons à célébrer la nativité du Christ. Le temps de l’Avent, c’est le temps de la venue, comme pour nous aider à comprendre, ou en tout cas à mieux comprendre, que la venue du Christ en notre monde ne se réduit jamais à des moments instantanés.
Il est venu dans la chair au début de l’ère chrétienne, Jésus de Nazareth, né à Bethléem, dont nous fêterons la nativité au moment de Noël. Il a vécu la condition humaine de manière visible et il l’a assumée jusqu’au bout en donnant sa vie par amour du Père et par amour de ses frères. Il reviendra, à la fin des temps, dans la gloire pour exercer le jugement. Mais l’espace de siècles dont nous ne connaissons pas le nombre, qui sépare de sa venue dans la chair son retour dans la gloire n’est pas un espace muet ou stérile, comme si nous devions nous accommoder d’une sorte d’absence de Dieu au long de l’histoire humaine.
Certes, depuis l’Ascension, le Christ n’est plus visiblement incarné dans une existence humaine mais, par la Pentecôte et le don de son Esprit, il constitue son Corps de façon sacramentelle et mystérieuse en donnant naissance et croissance et développement à son Église.
Plus encore, le don de son Esprit dont nous repérons les effets dans la vie sacramentelle, déborde de toutes sortes de manières les limites des sacrements. Notre vie sacramentelle et notre participation par les sacrements à la vie du Christ dans son Esprit sont comme la manifestation particulièrement intense et forte d’une réalité qui surpasse les limites visibles de l’Église. Réalité par laquelle tout homme créé par Dieu à son image, appelé par Lui à le rejoindre, est habité par un dynamisme lié à sa propre vie qui inscrit dans sa chair même l’appel à la présence de Dieu.
Tous ne perçoivent pas ce dynamisme et cette vocation, et parmi ceux qui la perçoivent ou la soupçonnent, tous n’y répondent pas. Parmi ceux qui y répondent, tous ne sont pas fidèles à cette réponse. Mais la difficulté qu’il y a à reconnaître l’appel de Dieu, à y répondre et à être fidèle à cette réponse ne doit pas occulter à nos yeux la réalité de la présence divine imprégnant l’univers entier. La conviction que l’Esprit de Dieu appelle l’humanité toute entière et, plus que l’humanité, la réalité du monde, tout entier appelé à être récapitulé sous un seul chef, le Christ, comme l’écrit saint Paul, éclaire notre regard de croyant sur l’histoire que nous vivons.
Oui, dans notre monde comme au temps de Noé, on se marie, on travaille, on se distrait, on mange, on boit, on dort, comme si de rien n’était. Comme si la réalité de ce monde épuisait toutes les capacités de l’humanité, comme si surtout toutes les réalités de ce monde suffisaient à combler le désir inscrit au cœur de l’homme. Que d’hommes et de femmes qui nous entourent et qui vivent sans savoir à quelle vie ils sont appelés ! Que d’hommes et de femmes qui nous entourent vivent dans l’ignorance de l’amour qui leur est destiné ! Que d’hommes et de femmes qui nous entourent dont l’existence est complètement submergée et absorbée par les difficultés quotidiennes de la vie, par la routine des jours, par l’épuisement des contraintes !
Et nous, nous savons. Nous savons que tout ne se réduit pas à ce que l’on voit, nous savons que tout ne se réduit pas à ce que l’on fait, nous savons que tout ne se réduit pas à ce que l’on gagne. Nous savons que tout ne peut pas être purement et simplement une dégénérescence de l’existence pour aboutir au tombeau. Nous savons que Dieu veut notre vie, notre vie pour toujours, la vie de toujours pour tous. Alors, allons-nous laisser l’humanité dans l’ignorance ? Allons-nous laisser nos contemporains avancer les yeux bandés à travers leur existence, alors que nous avons reçu une lumière capable d’éclairer leur chemin ? Allons-nous laisser tant d’hommes et de femmes écrasés par le poids de l’existence parce qu’ils n’ont pas d’espérance ?
C’est le moment, nous dit saint Paul. « L’heure est venue de sortir de votre sommeil ». Bien sûr, tous, il nous arrive de nous laisser assoupir par la pression des jours, par la difficulté de la vie, par la distraction de l’esprit, par la convoitise du cœur. Le temps de l’Avent c’est le temps de reconnaître que Dieu est à l’œuvre en ce monde. Le temps de l’Avent, c’est le temps de reconnaître l’avènement du Christ dans l’histoire des hommes. Le temps de l’Avent, c’est le temps de déchiffrer qu’il est présent mystérieusement, même si pour nous cette présence demeure encore voilée. Le temps de l’Avent, c’est le temps de l’approfondissement de notre conviction : Il est vivant aujourd’hui et, avec nous, il est vivant pour tous les hommes. Le temps de l’Avent, c’est le temps de l’espérance dont le Pape vient de nous parler avec tant de force dans son encyclique parue avant-hier, justement à la veille de ce temps de l’Avent. Une encyclique toute entière consacrée à l’espérance qui est la possession des biens qui nous sont donnés alors même que cette possession n’est pas encore plénière. Cette disposition du cœur doit changer notre manière d’être, doit changer notre approche du monde, doit changer l’approche de notre vie, doit changer notre regard et nos états intérieurs. Elle doit nous arracher à la désespérance, elle doit nous mettre debout quand le poids des jours et des souffrances nous poussent vers la terre. Elle doit relever nos yeux vers le ciel quand nous sommes enfouis dans la durée et la peine.
Frères et sœurs, en me donnant la barrette de cardinal, le Pape m’a dit, - pas seulement à moi, à chaque cardinal, ce n’est pas une confidence que je vous fais, c’est un propos liturgique que je vous rapporte-, il m’a dit que la couleur rouge de cette barrette évoquait la possibilité de témoigner jusqu’au don du sang. Jusqu’au témoignage du sang, jusqu’au martyre. Notre martyre en ce monde n’est pas forcément d’être perforé de flèches, c’est peut-être tout simplement d’assumer la responsabilité humaine en confessant le Christ devant les hommes.
Frères et sœurs, dans le chemin où nous sommes invités à progresser jusqu’à la fête de la nativité, pendant les trois semaines qui nous restent, nous sommes appelés à nous remettre debout, à nous réveiller, à renouveler notre désir de suivre le Christ, à ouvrir nos cœurs pour l’accueillir pleinement. Que ce chemin de conversion et d’accueil de la plénitude de Dieu, de la vitalité du témoignage dans notre vie, soit pour chacune et chacun d’entre-nous vécu dans la joie de la promesse : « Le salut est plus près maintenant », il est chaque jour plus prés de nous, « la nuit est bientôt finie, le jour est tout proche ». Alors échappons aux ténèbres et vivons dans la lumière.
Amen.

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