Messe à Sainte-Clotilde pour la consécration du nouvel autel et pour les 150 ans de la paroisse - Sainte-Clotilde - Dimanche 2 décembre 2007
Frères et sœurs, « on vivait, on travaillait, on mangeait, on se mariait, et on ne se doutait de rien ». C’était au temps de Noé, avant que la terre soit submergée par les eaux. Mais aujourd’hui, on mange, on vit, on travaille, on se marie : se doute-t-on de quelque chose ? Tous les hommes et toutes les femmes qui nous entourent dans cette grande ville et qui vont à leurs affaire, ou qui subissent que leurs affaires viennent à eux, qui sont malmenés par la vie ou qui essayent d’échapper aux difficultés de la vie, tous ces hommes et toutes ces femmes imaginent-ils un instant que quelque chose se prépare qui va tous les concerner alors qu’aucun n’y pense jamais ? Cette multitude d’hommes et de femmes réfléchissent-ils parfois qu’au cœur de leurs activités quotidiennes, de ce qui fait le tissu de leur vie, une réalité est en train de grandir, de se développer qui, un jour, va remplacer tout ce que nous faisons, marquant nos activités, si belles soient elles, du signe imprescriptible de la fugacité et de la mort.
Car la mort est à l’œuvre en notre vie, chaque jour. Elle nous touche dans nos proches, dans nos relations, dans les informations qui nous atteignent. Elle marque les optimismes de ce temps du signe écrit sur le mur : « Tout s’arrête un jour ».
Et nous, - je dis : « nous », les chrétiens,- nous savons ; nous sommes, sans forfanterie, comme Moïse : nous voyons l’invisible. Nous savons qu’au cœur de tout ce que nous voyons, tout ce qui nous entoure et nous marque, une vie est inscrite qui est appelée à achever l’univers. Nous savons qu’à travers les démarches les plus simples, les plus quotidiennes, les plus ordinaires, est à l’œuvre une capacité de transformer le monde. Nous savons que la manière dont nous travaillons, dont nous mangeons, dont nous aimons, dont nous vivons, peut changer quelque chose.
Nous le savons, et nous ne le savons pas. Nous le savons, mais nous en doutons. Nous le savons, mais nous cherchons toujours à mieux le savoir. Et pourtant, si obscure que soit notre lumière, nous savons.
Même si c’est confusément, même si c’est à travers le brouillard, nous savons qu’Il est à l’œuvre. Et nous ne dirions rien ? Nous serions comme une sorte d’aiguilleur qui regarderait les trains circuler, venir à la rencontre de l’accident et nous fermerions les yeux et nous ne préviendrions personne, et nous n’apporterions aucune information et nous resterions dans la paisible tranquillité de ceux qui savent un petit quelque chose, assez pour ne pas être écrasés, pas assez pour se donner !
Nous savons. « Le moment est venu », nous dit saint Paul, le salut n’a jamais était aussi proche. Le Seigneur vient, il vient comme il est venu dans la chair, dans Jésus de Nazareth, comme il viendra à la fin des temps pour l’achèvement du monde, Il vient dans notre présent, Il vient chaque jour, Il incarne chaque jour l’amour de Dieu dans la vie des hommes. Cette présence, certes encore voilée et mystérieuse mais cependant réelle, cette présence est rendue visible, elle est rendue palpable, elle est rendue mesurable, elle est rendue constatable à travers le peuple chrétien que Dieu engendre de générations en générations pour que jamais ne s’efface à travers l’histoire de l’humanité le souvenir de la promesse initiale et l’actualité de son accomplissement.
C’est à nous, baptisés dans le Christ, confirmés dans l’Esprit Saint, rassemblés dans le peuple de Dieu, c’est à nous qu’il incombe de rendre perceptible l’actualité de la puissance de Dieu dans l’existence humaine. Comment ne comprendrions-nous pas, alors, l’appel que l’évangile selon saint Matthieu vient de nous redire : « Veillez » ? Le chrétien est un homme qui ne peut pas dormir ; le chrétien est un homme qui ne peut pas oublier ; le chrétien est un homme qui ne peut pas détourner les yeux de la réalité ordinaire des jours. Parce que c’est dans cette réalité ordinaire des jours qu’il doit rendre témoignage de la foi qu’il a reçue : « Veillez et priez car vous ne savez ni le jour, ni l’heure. » Vous ne savez ni quand ni comment cela se passera, mais vous savez déjà que cela se passe aujourd’hui.
Ainsi, quand la communauté paroissiale de Sainte-Clotilde entre en jubilé pour le cent-cinquantenaire de la création de cette basilique, le Père Matthieu Rougé le disait, elle ne fait pas simplement une commémoration, comme on commémore le passage de la Mer Rouge ou comme on commémore Moïse sauvé des eaux. Elle pose un acte pour le présent. Elle fait mémoire, certes, de la vitalité qui a suscité cette construction et, plus profondément que la construction du bâtiment, la constitution de la communauté appelée à y vivre. Mais elle fait surtout l’acte de foi que cette construction et cette communauté sont un signal aujourd’hui dans cette partie de la capitale, dans ce tissu urbain, un signal que, tandis qu’elles suivent leur cours sans toujours penser à l’enjeu qui les habite, les œuvres de ce monde sont appelés à entrer dans une construction infiniment plus importante et infiniment plus grande qui est, non pas la consécration de nos affaires humaines, mais l’avènement du royaume de Dieu à travers l’histoire des hommes.
Cet avènement, il est l’irruption du Christ dans l’histoire de l’humanité, il est sa venue aujourd’hui que nous allons célébrer dans la joie et la grande allégresse de tous au moment de Noël. Il est l’avènement, l’Avent dans lequel nous entrons aujourd’hui. Il est celui qui vient à notre rencontre comme il est venu et comme il reviendra.
C’est la certitude de sa venue au début de notre premier millénaire, de son retour à la fin des temps, de sa présence aujourd’hui qui est le fondement de notre espérance chrétienne telle que le Pape vient de nous la rappeler dans l’Encyclique Spe Salvi, sortie précisément avant-hier pour ouvrir ce temps de l’Avent.
Soyons donc dans la joie d’être ceux qui voient l’invisible sous le voile de ce qui est visible. Soyons dans l’espérance de la venue du Seigneur que nous attendons et qui est déjà présent aujourd’hui. Soyons dans la détermination de partager avec celles et ceux qui nous entourent la joie de cette présence. Soyons des témoins de la potentialité extraordinaire de l’existence humaine. Soyons les hérauts de l’amour de Dieu parmi les hommes. Soyons les artisans de la paix entre les hommes. Soyons les artisans du respect entre les hommes. Soyons les artisans de la fidélité aux engagements pris et aux travaux entamés. Soyons les témoins de l’Espérance qui habite toute l’Église du Christ pour ses enfants qui nous ont quittés quelques instants et qui vont revenir. Pour la génération qui vient, soyons ceux qui vont transmettre l’appel à veiller et à prier, à ne pas s’endormir, à ne pas se laisser engloutir par la routine des jours, par la banalité des occupations, non plus que part l’attrait et la cupidité de la possession.
Frères et sœurs, cette église est dédiée à sainte Clotilde dont je ne doute pas que tous aujourd’hui ici savent, au moins par le souvenir des images qu’ils ont regardées dans leur temps d’école primaire, qu’elle était l’épouse de Clovis et que, grâce à elle, Clovis a fait un chemin vers la foi. Le souvenir de sainte Clotilde est associé tout naturellement au baptême, et c’est pourquoi, dans cet autel que je cache pour l’instant mais que je vous dévoile un instant, la coupe qui est inscrite est le symbole d’un baptistère : elle évoque le baptême tandis que la colombe rappelle la venue de l’Esprit-Saint. En même temps, cette coupe évoque l’eucharistie où l’Esprit-Saint consacre le pain et le vin pour en faire le corps et le sang du Christ, comme l’Esprit-Saint qui habite nos cœurs consacre chacune de nos vies pour en faire l’actuelle présence du Christ dans le monde. Je vous invite donc, pour la profession de foi que nous faisons chaque dimanche, à renouveler ensemble la profession de foi de notre baptême et à répondre : « Je crois » aux questions que je vais poser.
Deuxième Dimanche de l’Avent - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 9 décembre 2007
Frères et Sœurs,
La venue du Christ en notre histoire humaine, son avènement quand il prend chair de notre chair, marque le commencement du monde nouveau annoncé par la promesse de Dieu telle que le prophète nous l’a rappelée à l’instant. Un monde de justice et de paix, un monde dans lequel la violence, qui est d’une certaine façon l’état naturel de la Création, serait remplacée par la concorde et la paix : les animaux sauvages ou domestiques au lieu de se combattre les uns les autres gîteront au même endroit et connaîtront les mêmes pâtures. Mais plus profond encore que cette nouvelle harmonie de la création, le monde nouveau qui nous est annoncé est un monde d’où le danger, le péril de mort, sera éloigné pour l’homme : le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra et l’enfant étendra la main sur le trou de la vipère, car « la connaissance du Seigneur remplira le pays et il ne se fera plus rien de mauvais ni de corrompu sur ma montagne sainte ». Evidemment, ce monde nouveau doit inaugurer aussi de nouvelles relations entre les hommes, telles que saint Paul les annonce dans l’épître aux Romains où il invite à accueillir la Parole de Dieu pour notre instruction et à nous accueillir les uns les autres comme le Christ nous a accueillis pour la gloire de Dieu.
Nous le savons bien : ce monde nouveau d’où la violence serait exclue et où régnerait la justice et la paix, le respect mutuel et la concorde, ce monde nouveau n’est pas encore pleinement accompli. La naissance du Christ n’est que le premier moment de cet accomplissement. Déjà, cependant, par sa présence, par sa prédication, par les signes qu’il donnera en guérissant les malades et en ressuscitant les morts, par le don qu’il fera de sa vie sur la croix et par la Résurrection qui manifestera la victoire de Dieu sur la mort, nous sommes entrés dans les derniers temps. Ainsi, de quelque façon, la prédication de Jean-Baptiste nous atteint nous aussi qui nous préparons à célébrer la nativité du Christ : « Convertissez-vous car le Royaume des Cieux est tout proche ».
Le Royaume des Cieux, c’est ce monde nouveau qui s’est approché de nous par la naissance de Jésus, par sa mort et sa Résurrection, par l’Église qu’il a fondée, la puissance de l’Esprit qu’il a répandu à travers le monde. Quand nous faisons mémoire de sa nativité, nous sommes invités à ajuster notre vie à ce monde nouveau de justice et de paix et donc à examiner la manière dont nous vivons notre existence et à changer ce qui doit être changé. La conversion, c’est le retournement, c’est le renouvellement dans notre vie du chemin que trace la connaissance de Dieu et de sa volonté, c’est le redressement des activités faussées ou mal orientées, c’est l’abandon des comportements mauvais, c’est la préparation du chemin du Seigneur, l’aplanissement de la route.
Aujourd’hui, nous aussi, nous devons entendre l’appel de Jean-Baptiste à une vie nouvelle. Nous aussi, comme les saducéens et les pharisiens, nous sommes invités à produire un fruit qui exprime notre conversion. Tout comme eux, nous n’avons aucun titre à invoquer pour échapper à cette conversion. Ni parce que nous serions les fils d’Abraham ni parce que nous serions membres de l’Église baptisés dans le Christ, pas même parce que déjà peut-être au long de notre vie nous avons eu l’occasion de nous convertir à plusieurs reprises. La conversion, c’est un appel toujours présent. On ne cumule pas les effets de la conversion, on les ravive, on les renouvelle. On ne peut pas se réclamer de la conversion d’hier pour renoncer à la conversion d’aujourd’hui : c’est aujourd’hui qu’il faut que nous portions du fruit, c’est aujourd’hui que le royaume des Cieux se fait proche, c’est aujourd’hui que nous devons recevoir le pardon de nos péchés.
Dans les quelques jours qui nous séparent encore de la Nativité, nous sommes ainsi invités à revisiter chacun des aspects de notre existence, nous sommes invités à vérifier que la Parole de Dieu ne reste pas stérile dans notre vie, nous sommes invités à produire des fruits qui expriment notre repentance, nous sommes invités à recevoir le pardon du Christ dans le sacrement de la réconciliation, nous sommes invités à nous remettre en route pour que, vraiment, la venue du Christ inaugure au moins dans notre vie un temps nouveau, un monde nouveau et que la nouveauté de ce monde auquel nous livrons notre existence transforme l’univers dans lequel nous sommes plongés et fasse progresser pour tous les hommes le Royaume de la justice et de la paix.
Amen.
Messe à Notre-Dame d’Auteuil, fête patronale - Notre-Dame d’Auteuil - dimanche 16 décembre 2007
Frères et Sœurs,
Peut-être avez-vous été surpris, comme l’évangéliste qui nous rapporte la scène que nous venons d’entendre, que le prophète Jean-Baptiste ait besoin de savoir si Jésus est bien celui que l’on attend ou s’il faut en attendre un autre. À travers cette question que Jean-Baptiste envoie poser par ses disciples à partir de sa prison, la liturgie nous invite bien sûr à nous poser nous-mêmes la question : _ qu’attendons-nous de la nativité du Christ ? Quel est celui que nous attendons ? Plus largement encore, qu’attendent nos contemporains de la nativité du Christ ? Nous le voyons bien, il est facile de le voir, la célébration de Noël, déclenche tout un ensemble de manifestations publiques ou privées, de gestes d’amitié, de tendresse, de signes d’affection à travers les cadeaux… on attend ce moment comme un moment de paix, de répit dans une existence dont on a souvent tendance à croire qu’elle est particulièrement difficile, - comme si l’existence humaine avait jamais été facile sur cette terre !
Mais, du coup, peut-être apportons-nous trop facilement une réponse à cette question. Qu’est-ce que l’on attend ? Qu’attendent tous ces gens qui nous entourent, qui sont peu chrétiens, peu croyants, -mais nous-mêmes, sommes-nous très croyants et très chrétiens ?) Et ceux qui sont en-dehors de la tradition chrétienne, ignorants ou d’une autre religion, que peuvent-ils bien attendre de ce temps de Noël ? Quelle signification peuvent-ils donner à la vénération que nous apportons à la naissance du Christ ?
Il est trop facile pour nous de brocarder des attentes que nous jugeons peu spirituelles, très ambiguës, mélangées, voire hypocrites. Nous connaissons suffisamment les évangiles pour savoir que l’attitude pharisienne qui consiste à se considérer comme justes et parfaits face à d’autres qui ne seraient que médiocres n’est pas ce que le Christ a le mieux prisé dans ses contacts avec les hommes. Et d’ailleurs, si les hommes attendent que les aveugles voient, que les sourds entendent, que les boiteux marchent, n’est-ce pas ce que Jésus est venu faire ? S’ils attendent un soulagement dans leur existence, n’est-ce pas ce que Jésus est venu apporter ? Alors, d’où vient la difficulté que nous ressentons chaque année ? Peut-être tout simplement du fait que nous mélangeons les signes de la venue du Messie que je viens d’évoquer : « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres », nous avons tendance à mélanger ces signes avec ce qu’ils représentent. Nous nous habituons peu à peu à nous contenter des signes en oubliant celui qui en est la source. À Noël, il ne s’agit pas simplement pour nous d’apporter un peu de soulagement dans les souffrances humaines, il ne s’agit pas simplement d’aider les gens qui rencontrent des difficultés. Il ne suffirait même pas de ressusciter les morts, ni même encore d’annoncer la Bonne Nouvelle. Encore faut-il que ces gestes de soulagement, de partage, d’entraide, cette annonce de la Bonne Nouvelle, soient tout entiers rattachés à la personne de Jésus de Nazareth. La question n’est pas de savoir si on peut faire voir les aveugles ou entendre les sourds ; la question est de savoir, quand les aveugles voient, quand les sourds entendent, quand les morts ressuscitent, si nous sommes capables de désigner Celui grâce à qui ces choses sont possibles. Sommes-nous capables de remonter du signe à Celui qui en est la source ?
Mais en même temps, nous devons comprendre et accepter que l’annonce du Christ, Fils de Dieu, Messie des Nations, Sauveur du monde, cette annonce ne peut pas se faire si nous ne produisons pas les fruits du Messie. Comment pourrions-nous annoncer que le Sauveur est venu en ce monde si nous ne participons pas de quelque façon à la mise en œuvre de ce salut, si nous ne sommes pas les premiers auprès de ceux qui souffrent, si nous ne sommes pas les premiers à donner les signes qu’un monde nouveau est commencé ? Comment pourrions-nous annoncer le Messie si nous abandonnons les pauvres, les malades, les rejetés à leur sort sans nous en inquiéter ? Annoncer le Christ qui vient, c’est nous mettre avec Lui au travail pour que les signes du salut soient rendu concrètement visibles : donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, soigner ceux qui sont malades, enseigner ceux qui apprennent, apporter le témoignage de notre patience et de notre joie.
Comment l’humanité de ce temps pourrait-elle croire que nous sommes les témoins d’un Sauveur, si notre vie elle-même ne donne pas le signe du salut ? Et le premier signe du salut, c’est de toute évidence notre capacité à assumer notre existence, à la porter jour après jour, non pas comme une sorte d’épreuve insupportable mais comme le lieu qui nous est donné pour rencontrer la miséricorde de Dieu et devenir témoin de son amour.
Les hommes et les femmes qui nous entourent pourront s’interroger sur la personne du Christ dont nous célébrons la nativité s’ils voient que cette personne du Christ à laquelle nous croyons change notre manière de vivre, si elle fait de nous des témoins de l’espérance, des témoins de la joie de Dieu, des témoins de la persévérance et de la constance, si elle fait de nous des hommes et des femmes auprès desquels on peut trouver appui et réconfort.
Prions donc le Seigneur : que, dans notre attente du Messie, nous n’attendions pas seulement les signes du salut qu’il apporte, mais vraiment la personne qui est à l’origine de ces signes. Prions le Seigneur : qu’il habite nos cœurs de son amour pour qu’avec Lui nous apprenions à produire les signes du salut. Prions le Seigneur pour qu’il mette en nos cœurs la joie de sa présence et qu’il fasse de nous des témoins de l’amour de Dieu pour tous.
Amen.
Quatrième dimanche de l’Avent - Année A - Cathédrale Notre-Dame de Paris - Dimanche 23 décembre 2007
Frères et sœurs, un peu plus de vingt-quatre heures avant la célébration de la Nativité, il y a déjà quelque temps que la fête de Noël a commencé d’illuminer nos rues, de remplir nos vitrines, de provoquer des mouvements de population : certains sont partis, ont vidé nos rues et nos immeubles ; d’autres sont venus rejoindre leurs familles ou passer les fêtes à Paris, courir les magasins. Les maîtresses de maison préparent le réveillon, le repas de fête. Bref, toute une agitation se déploie autour de la fête de Noël. Cette agitation exprime quelque chose de notre manière d’attendre le Messie, à moins que nous n’attendions quelqu’un d’autre. Cette agitation exprime quelque chose de ce que nous espérons de cette fête de la Nativité. Nous pouvons, et il nous arrive souvent de le faire, avoir un regard un peu pharisien et hypocrite sur cet engouement qui saisit ceux qui nous entourent, sur l’agitation commerciale, sur le débordement de consommation… Mais, qui nous a rendus si prudes pour que nous n’acceptions pas que, si la venue du Christ est une bonne nouvelle pour le monde, le monde se réjouisse ? Nous aussi nous devons être capables de nous réjouir.
Bien sûr, notre expérience nous fait soupçonner, sans doute pas à tort, que derrière ces réjouissances, l’événement fondateur se fait discret ou même disparaît. Il ne reste alors de la Nativité qu’une fête de famille ou une fête des enfants. Mais dans notre société, il ne faut pas faire trop la fine bouche devant une fête de la famille ou une fête pour les enfants. Pourtant, nous sentons bien qu’il y a comme une sorte de discordance entre cette exubérance que nous constatons tout autour de nous et la discrétion dans laquelle Jésus va naître au cœur de la nuit de Bethléem, le dénuement qui l’entoure, - on peut même dire : la confidentialité de cette naissance, car si l’ange n’avait pas rabattu quelques bergers pour qu’ils soient les témoins de sa naissance, il n’y aurait eu personne que Marie et Joseph. Certains ont été assez émus de cette solitude pour y ajouter un âne et un bœuf afin que la crèche soit moins vide. Oui, il y a discordance entre la discrétion du mystère profondément caché de la manifestation de Dieu dans notre humanité et les signes extérieurs que nous donnons dont on peut toujours se demander jusqu’à quel point ils expriment notre conscience de ce qui se passe et jusqu’à quel point ils sont destinés à nous la faire oublier et nous servent de substitut à la joie profonde que nous devrions éprouver devant la naissance du Christ.
Si je nous pose ses questions quant à notre préparation à la fête de Noël, quant à la manière dont nous nous disposons à accueillir la venue de Jésus, c’est justement parce que les évangiles nous indiquent un certain nombre de chemins par lesquels progresser dans l’accueil du Christ. Aujourd’hui, singulièrement, à travers l’évangile selon saint Matthieu, nous sommes rendus témoins du chemin que Joseph doit parcourir pour parvenir à comprendre qui est cet enfant en partant de l’expérience immédiate qui est la sienne : le sentiment d’avoir été trahi par sa fiancée et de la recevoir avec un enfant qui n’est pas de lui. Entre l’événement tel qu’il apparaît dans sa brutalité et tel qu’il est perçu par les gens alentour, je ne pense pas seulement aux gens de Nazareth autour de Joseph et de Marie mais à nos contemporains qui, face à la naissance du Christ, ne peuvent certainement pas imaginer un instant la vérité et l’importance du fait que cet enfant ne soit pas conçu par un homme mais soit venu par la puissance de l’Esprit-Saint. À partir de la matérialité des faits, il faut rien de moins que l’intervention de Dieu lui-même par la médiation de l’ange dans le sommeil de Joseph pour le conduire peu à peu à comprendre que cet enfant n’est pas un enfant illégitime ou le symbole d’une faute de sa mère, mais qu’il est le signe de l’accomplissement de la promesse telle qu’elle fut formulée par le prophète : « La vierge concevra, elle enfantera un fils et on lui donnera le nom d’Emmanuel ».
Il faut passer de ce qui se voit, le signe, comme nous le dira le récit de la Nativité par saint Luc : « Voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire », passer de la matérialité du signe à ce qu’il signifie, à ce qui nous est désigné à travers le signe de cet enfant. Que nous apprend-il sinon ce qu’annonce la tradition prophétique telle qu’elle nous est parvenue à travers la fidélité du peuple d’Israël ? Dieu va envoyer un sauveur ; Dieu va envoyer un messie et ce messie et ce messie sera Emmanuel, « Dieu-avec-nous », un enfant nouveau-né conçu par une fille vierge. Celui qui n’a pas la clef prophétique, celui qui ne connaît pas la promesse de Dieu se trouve devant le fait matériel et il en est réduit à chercher des significations telles qu’il peut les connaître. Au lieu de voir dans cette naissance l’accomplissement des Écritures et la réalisation divine de la promesse, il verra, selon ses préoccupations ou selon ses attraits personnels, la réjouissance devant la naissance d’un enfant, l’émotion devant le dénuement qui préside à cette naissance, l’atmosphère nocturne et mystérieuse, peut-être la paix que chanteront les anges : « Paix aux hommes que Dieu aime ». Toutes ces significations sont assurément utiles, mais elles laissent dans l’ombre le fondement et la source de leur réalisation. Car si la naissance de cet enfant est une joie, c’est parce qu’il est le Fils de Dieu. Si elle est signe de paix, c’est parce qu’elle réalise la réconciliation entre Dieu et les hommes et qu’elle ouvre un chemin de réconciliation entre les hommes. Ceux qui vont être témoins, comme nous le serons demain, de la Nativité du Christ, ne vont pouvoir entrer profondément dans le sens de l’événement qu’à la lumière des prophètes qui nous l’ont annoncé.
L’épître de saint Paul aux Romains nous aide à découvrir que cette promesse de Dieu n’est pas destinée seulement à Israël, que l’accomplissement qu’il a promis ne va pas être un sauveur pour Israël seulement mais un sauveur pour l’humanité entière. La Bonne Nouvelle est que la mort et la résurrection ouvrent le chemin du salut à toutes les nations et pas seulement au peuple élu et cette bonne nouvelle ouvre une capacité d’intelligence plus grande encore de l’événement que nous vivons. Car cet enfant n’est plus seulement le Messie promis par Dieu ou plus exactement il est le Messie promis par Dieu dans la plénitude de la promesse, pour l’humanité entière. C’est donc à partir de notre connaissance de l’histoire de l’alliance entre Dieu et son peuple que nous comprenons le sens de l’événement et à partir encore de l’annonce de la résurrection du Christ et de la mission de l’Esprit-Saint confiée à l’Église pour qu’elle en devienne témoin au milieu du monde.
Nous n’avons pas à nous lamenter sur les déviations que nous constatons autour des fêtes de Noël, nous n’avons pas à gémir sur le fait que tant de gens se contentent de se réjouir sans comprendre pourquoi, nous n’avons pas à frapper sur la poitrine des autres. Nous avons à nous interroger pour nous demander comment nous sommes nous-mêmes porteurs de la clef d’interprétation, comment nous sommes nous-mêmes capables de mettre cet événement en relation avec le Dieu qui s’est révélé en Jésus-Christ et auquel nous croyons, comment nous sommes capables d’annoncer que cette bonne nouvelle du salut est une réalité destinée aujourd’hui à tous les hommes, comment nous sommes capables à travers des gestes de réjouissance, d’amitié, de sympathie, d’attention, de présence aux autres, de manifester la communion universelle que Dieu veut réaliser à travers la venue du Christ.
Frères et sœurs, préparons-nous à accueillir vraiment Celui qui vient au nom du Seigneur pour rendre à l’humanité la plénitude de la vie que Dieu lui donne pour constituer avec cette humanité un nouveau peuple de Dieu, « ardent à faire le bien » (Tt 2, 14).
Homélie de Mgr André Vingt-Trois - Messe de la nuit de Noël 2007
Frères et sœurs, quel écart entre la discrétion et le dénuement de la grotte où naît dans la solitude, à Bethléem en Judée, Jésus de Nazareth, quel écart entre cet événement qui passe inaperçu dans la foule venue pour le recensement et les événements de l’histoire universelle qui marquent la vie du monde comme les décisions de l’empereur de Rome que symbolise l’édit ordonnant le recensement ! Quel écart aussi entre le signe qui est annoncé par l’ange aux bergers et l’idée que ces bergers pouvaient se faire du Messie envoyé par Dieu dans la toute-puissance de son amour invincible : « Merveilleux Conseiller, Dieu Fort, Père à jamais, Prince de la Paix ». Chacun de ces titres que le prophète Isaïe avait attribué au Messie que Dieu enverrait pouvait évoquer pour eux l’image d’un prince royal, d’un personnage important, de quelqu’un dont la venue ne passerait pas inaperçue. Or, Dieu tout-puissant se manifeste dans notre humanité, non seulement d’une manière banale mais même d’une manière discrète, enfouie : personne ne l’attendait que Marie et Joseph. Personne ne pouvait reconnaître dans cette naissance hasardeuse dans la nuit de Bethléem celui que Dieu envoyait pour sauver son peuple et à travers lui l’humanité entière. C’est pourquoi il faut que les anges, les messagers de Dieu, viennent eux-mêmes déchiffrer le signe qui est donné : cet enfant nouveau-né, emmailloté, couché dans une mangeoire, c’est lui qui est le Tout-puissant.
Ce signe que Dieu donne à l’humanité entière au cœur de la nuit de Bethléem manifeste d’abord la fidélité inaltérable de son amour pour l’humanité. Depuis les origines, depuis la création, il a voulu que l’homme et la femme vivent, qu’ils soient porteurs de vie et que leur vie les conduise à l’accomplissement et au bonheur. Tout au long des siècles, ce projet merveilleux de l’amour de Dieu a été entravé par des événements de toutes sortes. Il a été entravé par l’endurcissement des cœurs, il a été entravé par l’infidélité des hommes à l’alliance qu’il leur a proposée. Mais jamais Dieu ne s’est lassé d’aimer. Jamais Dieu n’a renoncé à son projet d’amour. Jamais Dieu n’a accepté que la mort se substitue à la vie. Après avoir envoyé, génération après génération, des messagers de toutes sortes pour réveiller son peuple et le remettre debout, après avoir relancé à plusieurs reprises l’alliance du Sinaï, après avoir promis de ramener son peuple à Jérusalem et l’avoir réalisé en le tirant de l’esclavage de l’Égypte comme de l’exil à Babylone, après avoir restauré son peuple et constaté que cette restauration n’avait pas ouvert une voie nouvelle de fidélité, ayant usé tous les ressorts possibles, en ces temps qui sont les derniers, comme le dit l’épître aux Hébreux, il a envoyé son Fils, son Unique.
En venant lui-même en son Fils partager l’existence humaine, il ne fait pas que venir à notre secours. Il ne se contente pas de nous envoyer des messagers, il ne se satisfait pas des initiatives qu’il a pu prendre au cours de l’histoire par des intermédiaires multiples, y compris d’ailleurs des païens : il vient lui-même habiter la condition humaine. Il ne nous appelle pas simplement à faire un chemin vers lui, c’est lui qui fait son chemin vers nous pour prendre sur lui notre existence. Dans cet enfant nouveau-né et impuissant, la toute-puissance de l’amour de Dieu prend sur elle l’extrême faiblesse de l’humanité : Dieu se fait l’un de nous pour nous associer à sa propre vie et pour nous attirer à lui. Jésus de Nazareth n’est pas simplement un enfant qui naît dans des conditions difficiles, il n’est pas simplement une parenthèse dans l’histoire tumultueuse de l’humanité, il n’est pas simplement un motif pour apaiser quelques instants nos mauvais instincts ou nos haines. Il est Dieu, Dieu lui-même en notre vie humaine. Puisque Dieu est venu partager notre vie, cela veut dire, comme le concile du Vatican nous l’a rappelé, il y aura bientôt cinquante ans, cela veut dire que, de quelque façon, le Christ s’est uni à chaque être humain (constitution Gaudium et Spes, 22). En partageant notre humanité, il pénètre chacune de nos existences.
C’est pourquoi notre amour, l’amour de Dieu pour les hommes dont nous essayons de vivre et que nous essayons de mettre en pratique rend précieuse à nos yeux chacune des vies que Dieu confie à l’histoire de la terre depuis son origine jusqu’à sa fin. Chaque être humain, quelles que soient ses qualités ou ses faiblesses, quels que soient ses mérites ou ses crimes, chaque être humain est précieux aux yeux de Dieu, si précieux qu’il a pris chair pour lui apporter la vie. Chacune et chacun d’entre nous est précieux aux yeux de Dieu, chaque femme et chaque homme de ce monde est précieux aux yeux de Dieu et chaque femme et chaque homme de ce monde devient précieux à nos propres yeux parce qu’il est précieux aux yeux de Dieu. Nous ne nous mettons pas au service de l’humanité par simple esprit de solidarité ; nous le faisons parce que tout être humain a pour nous une dimension sacrée qui est le choix que Dieu a fait de se livrer pour notre vie.
C’est pourquoi nous ne prenons pas notre parti des malheurs des hommes. C’est pourquoi nous n’acceptons pas qu’on puisse instrumentaliser l’être humain. C’est pourquoi nous exigeons plus de respect pour la dignité personnelle de chaque être humain, quelle que soit son origine, la couleur de sa peau, sa culture, sa croyance. C’est pourquoi nous intercédons pour ceux qui sont tenus en captivité à travers le monde : captivité des otages, je l’ai évoquée tout à l’heure ; captivité des combats, du terrorisme, de la malnutrition, des maladies endémiques ; captivité de la dégénérescence morale ; captivité des cœurs liés, emprisonnés dans une image de l’homme qui le rabaisse et le déshonore. C’est pourquoi nous appelons toutes celles et tous ceux qui ont une responsabilité, - et nous en avons tous une, à notre mesure -, pour qu’en ces jours où nous redécouvrons le prix que Dieu attache à l’humanité, nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir afin que la naissance du Prince de la Paix soit un vrai moment de paix pour les hommes : que se taisent les armes ; que se taisent les luttes, si justifiées qu’elles puissent être ; que se taise la soif de pouvoir ; que cède l’aliénation des cœurs ; que se taisent les haines entre les hommes d’une même famille ; que s’effacent l’indifférence et le mépris ; que se taise la violence ; que fleurisse l’ouverture des cœurs, que germe l’espérance !
Puisque Dieu a tant aimé le monde, comment pourrait-il nous abandonner à la mort ? Puisqu’il est venu partager notre condition, comment ne ferait-il pas tout pour nous entraîner dans son amour de Père, de Fils et de Saint-Esprit ? Puisqu’il nous a aimés à ce point, aimons-nous les uns les autres et accueillons dans la joie celui qui manifeste à travers l’histoire des hommes l’amour de Dieu pour l’humanité.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Messe du jour de Noël 2007 - Notre-Dame de Paris, 25 décembre 2007
Frères et sœurs, nous sommes tellement habitués par notre expérience de la vie chrétienne et, peut-être plus particulièrement, dans notre tradition catholique, à vivre la communion avec Dieu à travers un système sacramentel ! Nous y avons des gestes, des paroles, des signes, dont la mission de l’Église nous assure et nous garantit qu’ils manifestent la présence de Dieu parmi nous, expriment son action et la réalisent. Mais je le disais : nous sommes tellement habitués à ce régime exceptionnel de grâces sacramentelles que nous finissons par courir le risque de croire que Dieu est comme nous, qu’il est de la même pâte que nous, qu’il correspond aux éléments habituels de notre expérience. L’Évangile vient de nous le rappeler à l’instant : « Dieu, nul ne l’a jamais vu ». Toute la tradition biblique nous apprend qu’on ne peut pas voir Dieu sans mourir.
Quand donc nous reconnaissons dans la personne de Jésus de Nazareth et, plus encore, dans Jésus de Nazareth enfant, né à Bethléem, quand nous reconnaissons en lui le Fils de Dieu, nous exprimons une réalité littéralement inimaginable, incompréhensible, et pourquoi ne pas le dire, inacceptable pour beaucoup de ceux qui croient au Dieu unique, invisible et impossible à toucher de nos mains, à voir de nos yeux, à saisir par nos pensées et nos concepts. Et pourtant, et c’est là notre foi, c’est ce Dieu invisible, intouchable, irréductible à nos raisonnements qui vient prendre chair et participer à l’expérience humaine, qui vient se rendre visible à nos yeux, au point que saint Jean dans sa première épître dira : « Ce que nous avons vu, ce que nous avons touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons ».
Encore faut-il que, dans cette grâce de la manifestation de la plénitude de Dieu, nous soyons entraînés à reconnaître qu’il n’est pas le Dieu que nous imaginons. Encore faut-il que, puisqu’il est venu partager l’expérience humaine, nous ne réduisions pas Dieu à notre expérience. Encore faut-il que nous acceptions que sa manifestation dans l’histoire des hommes puisse être aussi déroutante qu’elle le fut dans la réalité. Ce que nous avons à découvrir dans le mystère de Noël, ce n’est pas une manifestation de Dieu selon nos désirs ou selon nos imaginations. Nous le savons, nous le découvrons en méditant l’Écriture : ceux qui attendaient le Messie et qui se laissaient porter par cette attente n’attendaient pas de le voir se manifester dans la faiblesse d’un enfant nouveau-né. Ceux qui croient en la toute-puissance de Dieu ne s’attendent pas à le voir se manifester dans l’extrême faiblesse de cet enfant. Ceux qui pensent que le salut donné par Dieu se substitue à l’œuvre de la conversion dans notre vie ne peuvent pas reconnaître qui est vraiment Dieu tel qu’il se manifeste en son Fils unique, Verbe éternel. Il faut que nous acceptions que la visibilité, ce que Dieu nous donne à voir de lui-même à travers son Fils, nous oblige à corriger notre conception de Dieu, nous oblige à découvrir jusqu’à quel point la miséricorde et l’amour de Dieu sont allés pour rendre sa toute-puissance visible dans l’impuissance du Fils unique.
Lui, le Créateur des mondes, l’Incréé, Celui qui surpasse toute pensée et toute imagination, vient non seulement partager notre condition humaine, mais la partager dans ce qu’elle a de plus contraignant, de plus humiliant, la partager jusqu’à l’obéissance et l’obéissance de la croix. Comment s’étonner alors que la venue du Fils éternel dans la chair se donne à voir sous des apparences aussi modestes et même aussi étranges par rapport à ce que nous croyons et ce que nous espérons ? Comment s’étonner que Dieu dévoile devant nous la toute-puissance de son amour en prenant sur lui l’extrême de notre faiblesse et de notre misère ? C’est justement parce que cette manifestation visible du Dieu invisible prend les apparences et la réalité de la faiblesse et de l’humiliation que c’est une manifestation qui nous sauve. C’est parce qu’il prend les apparences et la réalité de cette faiblesse et de cette humiliation que la naissance de Jésus à Bethléem dans le mystère de la nuit, dans le rejet de ceux qui les entoure, devient pour nous une bonne nouvelle et une espérance infinie.
Frères et sœurs, en méditant devant Jésus dans la crèche, en regardant de nos yeux l’évocation de ce qui a été rendu visible par la naissance de Jésus, nous fléchissons les genoux devant le Père, ainsi que nous y appelle saint Paul, lui qui est le Père de toute miséricorde et qui vient rejoindre chacune et chacun des membres de notre espèce humaine, quels que soient le péril ou la souffrance qui le touche. Il s’est fait assez petit pour rejoindre le plus petit. Il s’est fait assez pauvre pour rejoindre le plus pauvre. Il a pris sur lui notre souffrance pour rejoindre toute souffrance.
En ce jour donc, nous sommes dans la joie et l’espérance parce que nous savons et nous apprenons à comprendre que la manifestation de la toute-puissance invisible de Dieu se poursuit à travers les temps et les espaces chaque fois que nous acceptons de prendre avec Jésus le chemin des plus pauvres d’entre les hommes. Nous savons que, quelles que soient nos limites et nos faiblesses, quels que soient nos péchés, par la puissance de son Esprit, par la force sacramentelle de la communion qu’il nous donne, il nous rend capables de rendre visible aujourd’hui en ce monde le mystère invisible de sa divinité. Soyons dans la joie car la mission que nous recevons d’être signe de l’amour au milieu du monde est une mission de gloire qui s’accomplit dans la faiblesse qui est la nôtre.
Amen.
+André cardinal Vingt-Trois