Homélie du 29e dimanche du temps ordinaire - Installation de Mgr Patrick CHAUVET, curé de St François Xavier - St François Xavier - dimanche 19 octobre 2008
« Que doit-on à César ? »
Frères et sœurs,
« Je suis le Seigneur, il n’y en n’a pas d’autre, en-dehors de moi il n’y a pas de Dieu » (Is 45, 5). C’est ce que nous venons d’entendre dans le livre d’Isaïe. Cette proclamation prophétique est le cœur de l’alliance conclue entre Dieu et Israël : « Ecoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique, tu le serviras de tout ton cœur, de toute ta force et de tout ton esprit » (Dt 6, 4-5). C’est aussi là le cœur de notre foi : il n’y a qu’un seul Dieu et un seul Seigneur. Le piège tendu par les pharisiens dans la question qu’ils posent au Christ s’éclaire à la lumière de cette profession de foi au Dieu unique. Car il ne s’agit pas simplement de savoir s’il était légitime de payer l’impôt à César. (Cette question déjà était un piège dans le contexte où elle était posée. Car elle revenait à poser la question de la légitimité de l’occupation de la terre d’Israël par les troupes romaines.) Mais plus profondément, et nous le savons mieux à distance grâce aux études historiques qui ont entouré cette période de l’Empire, la reconnaissance de César n’était pas simplement celle de la légitimité plus ou moins grande d’un pouvoir politique. Il s’agissait de la reconnaissance d’un pouvoir religieux. César ne se contentait ni d’être la tête de l’Empire de Rome, ni du suffrage des citoyens romains, ni de la soumission des pays qu’il occupait. Il voulait être vu comme Dieu, comme celui qui a pouvoir de vie et de mort sur l’humanité.
À la lumière de l’expérience historique et des siècles passés, il serait intéressant de réfléchir pour nous demander s’il n’y a pas dans tout pouvoir la tentation de se revendiquer comme absolu et divin. Ce n’est pas notre propos, mais nous connaissons bien des exemples, en particulier au cours du XXème siècle à peine écoulé, d’empires qui ont voulu devenir des religions. Nous avons la chance, car cela en est sans doute une, de vivre dans un état démocratique. Nous pouvons nourrir l’espérance, et j’espère que cela n’est pas une illusion, que les femmes et les hommes que nous portons au pouvoir par nos votes ne se prennent pas pour Dieu. Mais il ne s’agit pas simplement de savoir subjectivement ce qu’ils pensent et comment ils se voient. C’est, beaucoup plus profondément, une question de système : le pouvoir politique peut-il se concevoir autrement que comme un pouvoir absolu ? Même s’il ne nourrit pas l’illusion de prendre la place de Dieu, sa responsabilité est de veiller à bien des aspects de la vie des hommes. Et, de proche en proche, comment peut-il échapper au fait que cette responsabilité légitime sur l’organisation de la vie collective, ne devienne une emprise, non plus simplement sur les fonctionnements de l’ordre public, mais sur les consciences et sur les libertés. Cette tentation est peut-être conjurée dans un régime démocratique comme le nôtre. Mais il est possible aussi qu’elle se répande d’une manière moins violente qui consiste à conditionner la vie des hommes par des décisions qui engagent bien au-delà de l’ordre public. Ainsi, les citoyens que nous sommes, comme tous les hommes et toutes les femmes à travers les temps, se trouvent nécessairement un jour ou l’autre habités par la question qui a été posée par les pharisiens à Jésus et qui touche à la destinée même de l’homme : « Que doit-on à César ? » (Mt 22, 17). Le discours de l’évangile, le dialogue et le piège tendu à Jésus ne sont plus simplement l’évocation historique d’une question difficile posée par l’occupation romaine en Palestine. Ils deviennent une question intérieure inévitable pour les hommes et les femmes libres de notre temps : Jusqu’où doit-on aller ? Où doit-on s’arrêter ?
À travers des décisions en partie légitimes et argumentées, l’orientation des vies est mise en cause, et la forme des libertés est conditionnée. C’est ce qui se produit quand le mariage devient une alternative parmi d’autres, quand le jour du Seigneur devient un jour banal entre les autres jours, quand la personne humaine peut devenir un instrument au service de ceux qui peuvent tirer profit de ses cellules et de ses gênes, et quand la revendication de reconnaître Dieu comme l’unique maître de nos existences est considérée comme un acte de fanatisme inadmissible. En évoquant rapidement ces situations, vous entendez que je ne suis pas loin de ce que nous vivons. Vous saisissez qu’à travers ces questions qui sont légitimement discutées, il n’en va pas seulement de l’organisation de la société mais aussi de la manière dont nous reconnaissons que Dieu est l’Unique. Alors, quel témoignage sommes-nous appelés à rendre dans ces débats qui traversent notre société, nos consciences, et nos libertés ? Que sera notre profession de foi ? Sera-t-elle seulement la confession du nom de Dieu ou conduit-t-elle à une certaine façon de comprendre la vie et la manière dont les hommes et les femmes vivent ensemble ? Entraînera-t-elle une évaluation de la compatibilité entre l’organisation de la vie sociale et la reconnaissance du Dieu unique ?
Ce témoignage est requis de chacun d’entre nous. Chacun doit un jour ou l’autre se demander : ‘Si je suis chrétien, si j’essaye d’être chrétien, si je veux être chrétien, jusqu’où puis-je aller dans la soumission aux normes collectives ? Dois-je accepter que le dimanche ne soit plus le jour du Seigneur, même si pour cette trahison je suis payé plus cher, double ou triple ? Dois-je accepter que l’être humain soit mis en vente sur internet, par morceaux, pour le bénéfice de ceux qui ont les moyens de se soigner, quand une partie importante de l’humanité n’a même pas les moyens de se nourrir ? Dois-je accepter que n’importe quelle union entre un homme et une femme, ou entre deux hommes, ou entre deux femmes soit considérée comme la forme normale d’une famille ? Et si je ne l’accepte pas qu’est-ce que cela fait ? Qu’est-ce que cela change ? Comment puis-je vivre cette rupture ? Et dans ma propre vie encore, comment puis-je essayer d’être fidèle à une conception de l’homme qui reconnaît Dieu comme unique Seigneur ? Finalement, jusqu’où ma foi m’appelle-t’elle à entrer en contestation et en rupture avec les idées correctement répandues et généralement admises ?’ Vous le voyez la mission des chrétiens dans notre société n’est pas une sorte de supplément ornemental qui donnerait un peu de générosité à notre foi. Mais il s’agit vraiment du cœur de la foi. Si Dieu est vraiment Dieu, toutes les manières de vivre ne font pas de ceux qui les pratiquent des interlocuteurs dignes de Dieu. Si je veux manifester que je crois au Dieu unique, je dois essayer, pour moi et si possible avec les autres, de construire une société dans laquelle tout homme devient digne de Dieu.
Frères et sœurs, vous le savez, notre Église est en mission. Je l’ai souligné il y a trois ans maintenant et le Pape nous l’a rappelé il y a peine deux mois. Au cours de cette année, je vous invite à faire le point sur notre engagement missionnaire. Il ne consiste pas à forcer les gens à devenir chrétiens. Il se nourrit d’abord de notre foi au Dieu unique. Ainsi grandissent notre confiance, notre liberté et la conviction que les hommes et les femmes que nous sommes et qui nous entourent ne sont pas faits pour vivre n’importe comment, mais pour vivre en fils et en filles de Dieu. Cette vocation entraîne des choix qui peuvent être couteux mais que nous devons porter ensemble.
Rendons grâce au Seigneur puisque par lui, comme l’écrit saint Paul, « notre foi est active, notre charité se donne de la peine et notre espérance tient bon en notre Seigneur Jésus-Christ » (1 Th 1, 3). Acceptons avec confiance et sérénité les défis de notre temps pour confesser que Dieu est l’unique, et qu’il mérite que nous le reconnaissions comme le seul maître de nos vies. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie à l’occasion de la messe de clôture de l’Assemblée plénière des évêques - Lourdes, dimanche 9 novembre 2008
1. Les signes de la présence de Dieu.
La présence de Dieu dans l’histoire des hommes se manifeste par des signes. Le Temple de Jérusalem était perçu en Israël comme le signe majeur de la présence de Dieu à son peuple. La vision d’Ezéchiel déploie les effets de cette présence de Dieu. L’eau vive qui jaillit du Temple procure « une nourriture et un remède. » (Ez 47, 12) Elle purifie et elle donne la fécondité.
Jésus lui-même reconnaît dans cette maison de pierres la « maison de son Père » (Jn 2, 16), le signe de la présence de Dieu, et le lieu de la prière qui doit être respecté. Il en chasse les marchands et leurs trafics. En même temps, il invite ses contradicteurs à passer du signe à la réalité : la véritable présence de Dieu dans l’humanité, ce n’est pas un bâtiment de pierres, si prestigieux soit-il. C’est le Christ lui-même qui est la réalité de la présence de Dieu. Celui qui va susciter à Dieu des adorateurs « en esprit et en vérité » (Jn 4, 23) comme il l’a dit à la Samaritaine.
Mais le développement de l’œuvre du Christ va plus loin encore. Après sa résurrection, par le don de son Esprit, sa présence à l’histoire des hommes va se poursuivre, non pas dans les bâtiments mais dans le cœur de ceux qui croient en Lui et qui deviennent, selon la belle formule de Paul aux Corinthiens, le temple de Dieu : « le temple de Dieu est sacré, et ce temple c’est vous. » (1 Co 3, 17)
2. Les pierres vivantes du temple de Dieu.
Cette nouvelle manifestation de la présence de Dieu au monde définit en même temps notre dignité et notre mission de disciples du Christ. Baptisés dans l’Esprit, confirmés par l’onction sainte de la confirmation, nous sommes devenus ces « temples de Dieu » (et) l’Esprit de Dieu habite en nous. » (1 Co 3, 16). Nous sommes conformés au Christ, Prêtre, Prophète et Roi pour témoigner de l’Alliance nouvelle et définitive scellée dans le sang de l’Agneau. Nous devenons comme un sacrement de Dieu en ce monde. Ceci définit la dignité des chrétiens, non pas pour qu’ils s’enorgueillissent d’un mérite qu’ils auraient, mais pour qu’ils rendent gloire à Dieu et que leur vie soit une continuelle action de grâce.
Cette grâce dont nous avons bénéficié en raison de l’amour surabondant de Dieu pour les hommes, constitue, en même temps la mission qui nous est confiée par le Christ lui-même : devenir les témoins de l‘amour de Dieu pour l’humanité entière. L’Eglise du Christ, édifiée sur la fondation qu’est Jésus Christ rassemble ces pierres vivantes que nous sommes devenus en lui (cf 1 P 1, 5). Elle est constituée par lui comme la demeure de Dieu parmi les hommes, comme un « signe dressé au milieu des nations » (Is 11, 10) pour que tous puissent connaître de quel amour chacun est aimé et que tous puissent répondre à cet amour.
Nous qui sommes les pasteurs de l’Eglise qui est en France, nous voulons rendre grâce avec vous pour l’œuvre que Dieu accomplit aujourd’hui par son Eglise en notre pays. Nous savons tous que la fidélité à l’Evangile n’est pas facile tous les jours. Nous savons combien nous pouvons être tentés de croire que c’est nous qui faisons l’Eglise, comme si elle était une œuvre humaine.
Mais nous savons aussi qu’une multitude d’hommes et de femmes laissent la force de l’esprit transformer leur vie et les conduire dans la louange rendue à Dieu et dans le service de leurs frères. Nous savons que la vigueur de notre Église, dont nous avons encore eu un signe éclatant lors de la récente visite du Saint Père à Paris et ici même à Lourdes, surmonte nos faiblesses et nos timidités pour rendre palpable l’amour de Dieu dans notre société.
3. Une église en mission
C’est la première mission de l’Église. C’est la nôtre, celle de chacun des membres du corps ecclésial. Aujourd’hui, en France, être chrétien c’est accepter de devenir un missionnaire de l’Évangile. Dans notre culture, cette orientation missionnaire est souvent suspecte, y compris pour certains membres de nos communautés. Elle est identifiée à une sorte de viol des consciences dont nous nous rendrions coupables à l’égard de nos semblables, comme si nous avions le désir et le pouvoir de les forcer à adhérer à la foi par des moyens de pression psychologique !
Le missionnaire de la foi chrétienne ne saurait jamais être une sorte de « rabatteur » qui attire dans son Église par tous les moyens disponibles de la communication moderne. Telle n’est pas la mission confiée par le Christ. Telle n’est pas la manière dont les Apôtres l’ont menée à bien. Être missionnaire, c’est avant tout permettre à la liberté humaine de s’exercer en lui donnant tout simplement à voir comment la puissance de Dieu peut transformer les existences humaines. Notre premier témoignage est celui de notre manière de vivre et de mettre en pratique la Parole de Dieu qui nous est confiée comme un trésor. C’est la fidélité dans les engagements, la disponibilité dans le service des autres, et surtout des plus démunis, c’est la confiance dans la promesse de Dieu, c’est l’endurance dans les difficultés, c’est la dignité humaine dans l’affrontement de la souffrance et de la mort. Bref, c’est la vie confiante dans l’amour du Père qui s’est révélée à nous.
Mais cette manière de vivre n’est pas, en elle-même, une annonce si elle n’est pas associée clairement et directement à notre intégration dans l’édifice ecclésial dont nous sommes les pierres vivantes. Nous devons être toujours prêts à « rendre compte de l’espérance qui est en nous » (1 P 3, 15). Nous ne pouvons laisser croire que notre manière de vivre, dans l’amour et de l’amour, serait seulement une sorte d’option personnelle dont les motifs resteraient cachés et incommunicables. Elle est le fruit de la grâce que nous avons reçue. Elle nous vient de la foi au Christ ressuscité. Nous pouvons le dire et nous devons le dire, sans ostentation, sans artifice, mais aussi sans honte et sans crainte.
Frères et Sœurs,
Les temps sont favorables. Les hommes qui nous entourent ont besoin de savoir que la vie humaine n’est pas une machinerie disponible pour nos inventions, moins encore une marchandise, et que notre avenir ne dépend pas de la bourse. Ils ont besoin de savoir qu’ils sont appelés à une aventure extraordinaire : l’aventure de l’amour fidèle et miséricordieux. Nous qui le savons, nous trouvons notre joie à partager le trésor que nous avons reçu. Et notre joie, nul ne pourra nous la ravir, Jésus lui-même l’a promis à ses disciples :
« Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15,11
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie du 33e dimanche du temps ordinaire – Fête patronale de Ste-Jeanne de Chantal - Sainte-Jeanne de Chantal – dimanche 16 novembre 2008
Frères et sœurs, nous approchons de la fin de l’année liturgique. Le cycle de la liturgie évoque à la fois l’histoire de la vie du Christ et celle de la vie des hommes. Aussi, quand nous approchons de son terme, nous sommes invités à méditer sur la fin de l’histoire des hommes qui sera marquée par le retour du Christ.
Si le chapitre vingt-cinquième de l’évangile de saint Matthieu, dont nous entendrons la suite dimanche prochain, nous présente ce temps dernier, ce n’est pas pour nous faire imaginer comment cela se passera, ni pour nous donner des indications sur le moment où cela adviendra. Car ce moment peut arriver n’importe quand, tout comme l’heure de notre mort. Il n’y a pas de prévision possible en ce domaine.
Mais le fait que cette fin soit imprévisible et soudaine, nous invite à vivre dans la vigilance. Et la question à laquelle répond en partie la parabole des talents est de savoir comment le maître nous trouvera quand il reviendra et quand nous nous présenterons devant Lui.
Cet enseignement de Jésus vise en priorité à ceux qui ont reçu une part de la richesse de Dieu : en premier lieu Israël, qui a été dépositaire des commandements de Dieu et de la loi à travers les siècles, mais aussi les hommes et les femmes qui se sont mis à la suite du Christ quand il a fait des miracles et prêché en Palestine.
Elle s’adresse également à nous, puisque par notre entrée dans l’Église et notre participation à la foi, nous avons reçu nous aussi une part de la richesse de Dieu.
Le jugement que nous propose la parabole n’est pas moral, il ne consiste pas à savoir si nous avons fait plus ou moins de bien ou de mal. C’est un jugement sur notre capacité à développer et à faire fructifier ce que nous avons reçu.
Il faut bien le reconnaître, beaucoup de chrétiens, aujourd’hui comme hier, peuvent vivre leur foi comme la possession d’un capital acquis, qui n’a pas besoin de se développer. Leur seul souci serait de protéger ce qu’ils ont reçu et d’éviter que cela ne se disperse. C’est une foi d’épargnant.
Quand on est dans cette disposition, tout ce qui peut arriver, que ce soit les événements de la vie du monde ou ceux de notre propre vie, tout cela est perçu comme un risque de mettre en péril sa foi. L’attitude que le Christ nous invite à faire nôtre dans la parabole n’est pas celle-là. Dieu ne nous a pas confié un trésor pour l’enfouir et le défendre, mais pour le risquer et le faire produire.
La foi que nous avons reçue n’est pas quelque chose que nous pouvons préserver en le mettant à l’abri. C’est une énergie, un trésor et un dynamisme.
Elle ne peut être réelle que si elle est mise en action, confrontée aux réalités de notre vie, et aux réalités du monde. Elle n’existe vraiment que si nous nous appuyons sur elle pour mener une vie droite et témoigner de la richesse que nous avons reçue.
Le bon chrétien n’est pas celui qui peut rendre intact le catéchisme de son enfance. C’est celui qui développe ce qu’il a reçu dans sa jeunesse, le fait fructifier et grandir, le met en jeu, l’expose à d’autres visions du monde, de l’homme et de la vie.
Le jugement que le Christ prononce dans cette parabole peut nous paraître injuste, puisque le maître retire le peu qu’il avait à celui qui avait simplement protégé son bien.
Mais ceci nous fait plutôt comprendre quelque chose de beaucoup plus profond : la protection pure et simple de notre trésor aboutit à sa destruction. Une foi qui n’est pas mise en action, qui dort, et que l’on protège, est une foi qui meurt. Dès lors, il ne faut pas s’étonner alors qu’à un certain moment le fait d’être chrétien ne signifie brusquement plus grand-chose.
En lançant les Assises pour la Mission j’ai simplement voulu inviter les chrétiens de Paris à prendre conscience de cette situation qui est la nôtre.
Nous avons reçu quantité de richesses et de force de toutes sortes de façons : par l’héritage de nos familles, par la présentation, la découverte, et l’intégration de l’Évangile, par la force aussi d’une vie communautaire avec les autres chrétiens. Il ne nous sera pas demandé si nous avons préservé ce que nous avons reçu mais ce que nous en avons fait. Toute cette richesse accumulée pendant des années à quoi nous sert-elle ?
Comment se met-elle en action ? Comment devient-elle une force pour nous et pour les autres ? Au fond, l’appel à la mission c’est l’appel à l’authenticité de la foi.
Une foi qui ne se transmet plus est une foi qui meurt. Et si tant de chrétiens paraissent éloignés de la vie chrétienne, si tant de chrétiens s’écartent de la vie sacramentelle, de l’Église, et tout simplement de la foi, c’est souvent parce que leur foi n’a jamais servi.
Prions donc le Seigneur qu’il ravive en nous cette dynamique de la foi, qu’il nous fasse éprouver la richesse que nous avons reçue, qu’il mette en notre cœur le désir de faire fructifier ce trésor et de le partager. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois
Homélie du Cardinal André Vingt-Trois - Messe des Etudiants d’Ile de France - Cathédrale Notre-Dame de Paris - mardi 18 novembre 2008
Chers amis,
le passage du Livre des Actes des Apôtres que nous avons entendu, évoque discrètement la dernière étape de la vie de Paul lorsqu’il arrive à Rome comme prisonnier.
Paul est citoyen romain, et il a demandé à être déféré au jugement de l’empereur. On le conduit donc à Rome.
En attendant le jugement, il est autorisé à rester dans un logement qu’il a loué et où chacun peut venir le visiter et recevoir sa parole. Vous avez sans doute remarqué la conclusion de ce passage, « Il annonçait le règne de Dieu et il enseignait ce qui concerne le Christ avec une assurance totale et sans rencontrer aucun obstacle ».
Aujourd’hui, dans deux circonstances très différentes, j’ai rencontré deux personnes d’une quarantaine d’années et engagées dans une vie professionnelle.
Toutes les deux faisaient part de la difficulté qu’elles avaient, non seulement à annoncer le règne de Dieu ou à enseigner ce qui concerne le Seigneur Jésus-Christ, mais même simplement à se déclarer chrétiennes.
Elles rencontraient apparemment des obstacles, et en tous cas elles n’avaient pas une assurance totale.
Ce contraste entre l’assurance totale de l’apôtre Paul prisonnier décrit par les Actes des apôtres et les inquiétudes de ces deux chrétiennes immergées par leur vie professionnelle dans un milieu complètement séculier, me semble évocateur de ce que nous connaissons tous d’une façon ou d’une autre.
Quand je dis tous, je veux parler de toutes celles et de tous ceux qui essayent tout simplement d’être chrétiens et de vivre fidèlement la Parole du Christ dans un univers qui n’a pas été conçu pour respecter les commandements de Dieu et les orientations données par le Christ dans l’Évangile.
D’un côté, nous sommes habités par une certaine assurance. D’abord, nous savons qu’il ne s’agit pas simplement d’une question d’opinion dans laquelle on dirait : « Moi je pense cela, toi tu penses cela. Nous sommes en régime de liberté et de tolérance donc chacun peut penser ce qu’il veut… »
Car la vérité ne peut pas être à la fois blanche et noire. Et si nous pensons différemment d’un autre, il faut bien que, au moins pour nous-mêmes, dans notre esprit, nous tranchions.
De plus, nous avons le sentiment que notre parole n’est pas seulement notre opinion, mais qu’elle porte ce que Dieu veut révéler aux hommes.
L’annonce du règne de Dieu, c’est le témoignage de ce que Dieu désire réaliser avec les hommes à travers le temps et l’espace.
Le désir d’amour de Dieu embrasse et veut atteindre aujourd’hui encore, tous les garçons, les filles, les hommes et les femmes avec lesquels nous vivons.
Mais en même temps que nous sommes habités par cette certitude et cette assurance, nous sommes traversés par la crainte et l’inquiétude à cause de notre faiblesse. _ Comme nous le voyons dans l’évangile qui vient d’être lu, le plus difficile dans la mission de témoins de la foi, n’est pas de sauter de la barque – tout le monde peut le faire - mais de tenir sur les eaux. Il est facile d’être habité par un sentiment généreux qui nous fait dire : « Moi aussi je vais faire quelque chose ».
Mais comment tenir au moment où le vent se lève, où l’on s’aperçoit que l’on s’appuie sur un sol qui n’est pas solide mais liquide, où l’on réalise que les choses ne vont peut-être pas se passer comme prévu ? _ Et l’Évangile nous dit : « Il eut peur » : Pierre eut peur, et comme il commençait à enfoncer, il cria : « Seigneur, sauve-moi ».
Être appelé à devenir témoin du Christ, ne revient pas à faire des choses extraordinaires que les autres ne seraient pas capables de faire, ni à réussir le tour formidable de marcher sur les eaux.
Être appelé à devenir témoin du Christ, c’est vivre de la foi et croire que c’est le Christ lui-même qui nous fait tenir debout, et pas notre habileté ou un sortilège. Jésus lui dit : « Viens ».
Et sur cette parole Pierre descend de la barque et marche sur les eaux.
Chaque jour nous marchons sur les eaux, nous sommes attirés ou poussés par la Parole du Christ, si nous voulons bien l’écouter et la méditer dans la prière.
Chaque jour elle nous entraîne à aller vers les autres et à partager le trésor que nous avons reçu. Mais chaque jour aussi, nous sentons le vent qui se lève, nos genoux qui fléchissent et nos pieds qui s’enfoncent.
Et la vraie question est de savoir ce que l’on fait alors : crier « c’est un fantôme » et regagner la barque ou la terre ferme vite fait, ou bien se tourner vers Jésus et l’appeler : « Seigneur sauve-moi ? »
Essayer de vivre en chrétien, tenter de partager la joie d’être chrétien avec ceux et celles qui nous entourent, c’est s’engager dans cette épreuve de la foi.
Par nous-mêmes nous ne pouvons pas marcher sur les eaux ni braver la tempête. Par nous-mêmes nous ne pouvons que nous enfoncer. Mais au moment où nous éprouvons cette faiblesse, nous prenons conscience que la vie chrétienne n’est pas simplement un programme humaine de générosité, mais qu’elle requiert un acte de foi : « Seigneur sauve-moi ! »
« Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba, alors ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui et lui dirent : ‘Vraiment tu es le Fils de Dieu’ ».
Si nous reconnaissons en Jésus le Fils de Dieu, ce n’est pas simplement parce qu’il est capable de nous faire marcher sur les eaux, mais parce qu’il peut susciter la foi en nos cœur, parce qu’il nous entraîne à surmonter nos faiblesses, nos craintes, nos timidités et notre respect humain ; parce qu’il nous pousse pour que vraiment nous l’annoncions.
Les temps que nous vivons sont des temps propices parce que chacun d’entre-nous, sans avoir à faire le moindre effort, ni la moindre recherche, est chaque jour au contact d’hommes et de femmes qui attendent l’espérance.
Chaque jour nous rencontrons des personnes qui ignorent que Dieu les aime, que cet amour de Dieu peut transformer leur vie, que le Christ n’est pas un fantôme mais quelqu’un de bien réel qui peut les faire marcher non seulement sur l’eau, mais encore tout au long de leur vie. _ Pour nous, nous le savons, nous en vivons ou essayons d’en vivre. Mais qu’en faisons-nous paraître ?
Qu’en proposons-nous à découvrir ? Sans même parler d’annoncer ou de provoquer, que laissons-nous voir de ce que l’amour de Dieu produit en nous ?
Devant ces deux géants de la foi que sont Paul et Pierre, je vous propose simplement qu’avec beaucoup de disponibilité nous nous remettions devant le Seigneur et que nous reprenions dans notre cœur la parole de Pierre : « Seigneur, si c’est bien toi ordonne-moi de venir vers toi sur l’eau », et alors nous irons vers lui en allant vers nos frères.
Qu’il augmente en nous la foi, car nous avons peu de foi. Qu’il fasse croître en nous la confiance, car nous manquons d’assurance. Qu’il fasse grandir en nous la joie pour que notre présence soit un signe.
Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie de la fête du Christ Roi - messe avec les collégiens et lycéens confirmés au cours de l’année liturgique - Cathédrale Notre-Dame de Paris - dimanche 23 novembre 2008
Chers amis,
Dire que le Christ siégera sur son trône de gloire, ou comme l’écrit saint Paul, « qu’il exerce la royauté jusqu’à son retour », évoque pour nous les sculptures, quelques fois très belles, des tympans des cathédrales qui représentent le Christ en majesté assis sur un trône.
Nous avons aussi, de manière plus diffuse, l’image de ceux qui exercent le pouvoir parmi les hommes, et ont la puissance de commander et d’organiser le monde. Mais l’Evangile nous explique que si le Christ est roi, il n’exerce pas sa royauté à la manière des chefs de ce monde, mais à la manière dont Dieu veut être le roi de l’humanité, c’est-à-dire en étant un roi pasteur, un roi berger de son peuple, comme nous l’avons entendu tout à l’heure dans le livre du prophète Ezéchiel.
Le Christ ne règne pas pour prendre le pouvoir, pour dominer les hommes ou pour les conduire malgré eux, mais pour les rassembler, pour aller à la recherche de la brebis perdue, pour soutenir celle qui est affaiblie, pour soigner celle qui est blessée. Ainsi, le Christ se fait serviteur de l’humanité et rassemble peu à peu tous les hommes en un seul troupeau qui est une seule famille.
Dès lors, nous comprenons mieux le jugement que le Christ exerce et que déploie ce passage du chapitre 25 de l’évangile selon saint Matthieu.
En effet le Christ ne rassemble pas l’humanité contre son gré. Il n’y a pas une sorte de fatalité qui ferait que nous serions rassemblés par Dieu en un seul peuple quoique nous fassions et quoique nous disions, que nous disions bien ou que nous disions mal, que nous fassions bien ou que nous fassions mal.
L’œuvre de Dieu qui s’accomplit ne consiste pas à rassembler des automates, des gens regroupés malgré eux, mais des hommes et des femmes libres, qui choisissent de rejoindre son troupeau. Et si cette liberté est réelle, cela veut dire que nous pouvons vivre de telle façon que nous nous rapprochons de Dieu, ou de telle façon que nous nous éloignons de lui.
Et ceci est vrai non seulement pour nous qui sommes chrétiens et qui avons la chance de connaître la volonté de Dieu et ses commandements, d’avoir rencontré le Christ, de pouvoir lire l’Évangile et d’y découvrir le chemin de la vie, mais c’est également vrai pour tous les hommes, même pour ceux qui ne connaissent ni Dieu ni l’Évangile.
Il nous faut alors nous demander comment il est possible que Dieu exerce un jugement sur des hommes qui ne le connaissent pas, ou par rapport à quoi il peut juger des hommes et des femmes qui n’ont reçu aucune révélation.
Nous qui avons appris dans l’Évangile : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé », nous comprenons que nous puissions être jugé par rapport à notre manière d’aimer ou de ne pas aimer. Mais comment pourraient être jugés ceux qui n’ont jamais entendu dire qu’il fallait s’aimer les uns les autres ou que le Christ nous a aimé jusqu’à la mort ?
Vous l’avez entendu : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger, j’avais soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger vous m’avez accueilli, j’étais prisonnier vous m’avez visité, j’étais malade et vous m’avez secouru ». Et ceux à qui le roi s’adresse lui disent : « Mais quand avons-nous fait cela Seigneur ? »
Ils n’ont jamais pensé qu’ils faisaient quelque chose pour le Christ. Et lui de leur répondre : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont les miens c’est à moi que vous l’avez fait ». Ils découvrent alors, tout étonnés, qu’à travers leur manière de vivre tous les jours, d’écouter leur conscience, d’exercer leur jugement ou de se sont comporter avec celles et ceux qu’ils ont rencontrés, ils ont fait implicitement le choix de l’amour.
Ils apprennent que quand ils se sont mis au service de leurs frères, ils ont choisis Dieu, ils ont choisi le Christ. Peut-être n’ont-ils pas eu l’occasion, ni le temps, ni les mots pour dire qu’il s’agissait du choix du Christ, mais ils l’ont dit par leur manière de vivre.
Ce n’est pas là une façon détournée de l’évangile de nous dire, à nous qui connaissons le Christ, qu’il suffit d’être gentil avec son voisin et de ne pas en faire plus. C’est la révélation que pour chacun, l’amour de Dieu va jusqu’au plus profond du cœur humain, là où la liberté s’exerce, là où la personne s’engage.
Chers amis, au moment de votre confirmation vous vous êtes souvent demandé ce que c’est que de vivre de la confirmation et de vivre en chrétien. Et bien vivre en chrétien c’est mettre en pratique la Parole de Dieu.
C’est choisir d’exercer notre liberté jour après jour pour faire ce que Dieu nous demande. Et à mesure que nous le faisons, nos cœurs s’ouvrent et nous découvrons que les hommes et les femmes avec qui nous vivons, ne sont pas simplement des êtres ordinaires, mais qu’ils ont le visage même du Christ pour nous : « Tout ce que vous avez fait à l’un de ces petits c’est à moi que vous l’avez fait. »
Prions l’Esprit que vous avez reçu et qui habite le cœur des chrétiens, pour qu’il nous donne la force et la détermination pour nous mettre au service les uns des autres, pour nous mettre au service du Christ en servant nos frères. Amen.
+ André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris
Homélie du 1er dimanche de l’Avent - Saint-Germain l’Auxerrois, dimanche 30 novembre 2008
VEILLEZ, PRIEZ ET AIMEZ !
Frères et sœurs,
La prière d’Israël que nous rapporte le prophète Isaïe laisse transparaître la misère qui a frappé ce peuple.
Elle rappelle les épreuves qu’il a traversées, les attaques qu’il a subies, les humiliations et les blessures, tout ce qui a provoqué la souffrance d’Israël. Mais en même temps, cette prière exprime la foi profonde qui habite ce Peuple : « Tu es Seigneur notre Père et notre rédempteur, nous sommes l’ouvrage de tes mains. Reviens pour l’amour de tes serviteurs. » (Is 63, 16.17 ; 64,7).
Evoquer conjointement ces souffrances et cette espérance permet de porter un regard renouvelé sur l’expérience que vit l’humanité à travers les siècles.
Car les épreuves du peuple d’Israël sont aussi celles de tous les hommes.
En ces jours où nous sommes particulièrement sensibilisés à la misère de ceux qui vivent à la rue, comme aussi au drame qui a frappé à Bombay, nous savons que le malheur est toujours proche de l’homme et que nous ne pouvons jamais tout-à-fait l’anticiper ni le surmonter, quels que soient nos défauts, nos fautes, notre péché ou notre innocence, notre inconscience ou les belles œuvres que nous avons accomplies.
Toute notre histoire humaine doit donc assumer en même temps l’espérance que met en nous la Parole de Dieu et la souffrance que traverse toute vie.
Nous ne pouvons espérer quelque chose de la venue du Christ et vivre de cette espérance, si nous faisons abstraction de cette violence, de cette injustice et de ce mal.
Si notre espérance est une espérance véritable, elle doit justement nous permettre d’affronter les conditions de l’existence humaine en gardant confiance en Celui qui est notre Seigneur, notre Père et notre Rédempteur.
En effet, comment pourrions-nous, en même temps, exprimer cette foi en la toute puissance de l’amour de Dieu à l’égard des hommes et désespérer de l’avenir de l’homme ? Si Dieu nous a aimés au point d’envoyer son fils partager notre existence, « Qui nous séparera de l’amour de Dieu », comme le dit saint Paul (Rm 8,35) ? Et il poursuit : « Pas même la mort » (Rm 8,38).
Si nous sommes convaincus que l’amour de Dieu vient à la rencontre de la misère humaine, si nous croyons que la miséricorde de Dieu s’est manifestée dans la vie de Jésus de Nazareth, si nous reconnaissons que la vie du Chris a assumé les souffrances de l’existence humaine, comment pourrions-nous alors douter du dessein de Dieu de conduire tous les hommes vers la vie, la paix et le bonheur ?
Pour fonder notre espérance, pour qu’elle nourrisse notre capacité d’affronter les difficultés de la vie sans douter de l’amour de Dieu, et d’attendre un monde meilleur non seulement pour l’éternité mais dès ici-bas, nous devons être prêts à accueillir Celui qui vient.
Les paroles de Jésus concernent son retour à la fin mais elles éclairent aussi le temps que nous vivons : « Le maître reviendra à un moment où on ne l’attend pas, comme à l’improviste, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin » (Mc 13,35-36).
Ces versets nous disent que la fin de ce monde, comme le terme de chacune de nos vies peut arriver à tout moment. Ils nous révèlent aussi que le Seigneur survient dans le monde là où on ne l’attend pas et d’une manière que nul ne peut prévoir. Seuls ceux qui sont en attente et qui espèrent sa venue peuvent alors l’accueillir.
Le Christ nous le conseille avec force : « Prenez garde, je le dis à tous, veillez, veillez pour ne pas être trouvé endormis » (Mc 13, 36-37).
Mais comment être en éveil, comment le rester tout au long de notre vie, comment veiller pendant ce temps de l’Avent ou au cours de chacune de nos journées ?
Peut-être nous faut-il tout simplement reprendre les commandements de Dieu et les laisser éclairer notre manière de vivre. « Aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toutes nos forces et de tout notre esprit ; aimer notre prochain comme nous-mêmes » (Mc 12,33).
Dans notre vie quotidienne, l’obéissance au premier commandement d’aimer Dieu de toutes nos forces, de tout notre cœur et de tout notre esprit se réalise par notre manière de lui parler, de l’écouter, d’accueillir sa parole et de méditer sa loi pour pouvoir ainsi vivre en communion avec Lui.
Pour le chrétien, veiller c’est donc ne pas laisser passer une journée sans se tourner vers Dieu. C’est lui exprimer l’amour que nous lui portons, pas simplement d’une façon vague ou indéfinie, mais très explicitement, pour lui dire tout simplement notre foi, même si nous la jugeons faible ou médiocre, et même si nous sommes assaillis par toutes sortes de questions.
Chaque jour, nous nous tournons vers Dieu et nous lui disons « Tu es notre Père et notre rédempteur » (Is 63,16). Parce que nous le croyons, le matin et le soir nous lui disons : « Seigneur je me lève avec toi parce que tu es vivant et présent aujourd’hui à l’histoire des hommes, pour le bonheur du monde », ou « Seigneur je me couche avec toi dans la confiance parce que je sais que tu n’abandonnes pas ton serviteur même pendant son sommeil. » Cette prière peut être courte, elle peut être faite n’importe où, elle peut être plus longue les jours où nous avons plus de temps, elle peut se nourrir de la parole de Dieu, s’alimenter de la récitation du chapelet ou se concentrer sur l’évocation de telle ou telle parole de l’Evangile qui reste présente à notre cœur. Ainsi, veiller c’est prier, c’est se mettre dans l’attitude du croyant qui se tourne vers son Père et lui dit sa confiance.
Veiller c’est aussi vivre le second commandement qui « est semblable » (Mt 22,39) au premier, « Aimez-vous les uns les autres, aimez votre prochain comme vous-même » (Jn 13,34 et Lv 19, 18).
Comment mettons-nous en pratique ce commandement de l’amour du prochain aujourd’hui, et pas demain ni l’année prochaine, avec les membres de notre famille, avec les gens avec qui nous vivons tous les jours, dans les différents réseaux du travail ou des loisirs et aussi à l’égard de celles et ceux qui connaissent le rejet et la misère ?
Car comment pourrions-nous dire que nous veillons et que nous attendons la venue du Christ si nous restions sourds et aveugles aux cris des hommes qui sont dans la souffrance ? « Veillez pour ne pas être trouvés endormis, je vous le dis à tous, veillez, priez » (Mc 13,36-37) et aimez.
C’est ainsi que nous préparons la venue du Christ et que nous réussissons à l’accueillir chaque jour quand il se présente dans notre vie. C’est ainsi que nous préparons la fête de sa venue dans notre chair. Amen.
+André cardinal Vingt-Trois, archevêque de Paris